Voyage du Condottière/XXXII

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Édouard Cornély & Cie (p. 229-236).


xxxii

DANS LA PINEDE


De Ravenne à l’Adriatique.



Vers l’Orient, Ravenne ne finit pas ni ne commence. Elle vient de la mer qui la fuit, et se retire sans elle. Ses ports sont dans la poussière : et parmi les canaux, une forêt merveilleuse a pris la place des flottes romaines.

Les tours et les clochers, sur le ciel de l’Ouest, dévorent la lumière. Ravenne descend, exténuée. Le grand désir de la mer la persuade de La rejoindre sous le sable. Elle s’enfonce dans le marais poudreux qui l’en sépare. Ravenne est veuve, elle est en deuil de l’Adriatique, cette épouse perdue, si chère à tout cœur italien, si cruelle et si douce au fils de Rome.

Sous les portiques des pins, route rêveuse qui mire les verts péristyles, le canal suit le canal, longue, longue et pure ligne d’eau, tantôt bleue, tantôt verte jusqu’à la noirceur la plus noire, sombre cristal. Et comme tous les pins s’inclinent vers l’Occident, où le vent marin les penche, toutes les eaux coulent vers l’Orient ; toutes les molles herbes, les nénuphars, les lentilles, les algues sveltes des nymphées s’étendent, se couchent dans le sillage de l’eau tranquille ; et le canal, les feuillages humides, les ruisseaux, toute la vie végétale et toutes les eaux cherchent l’Adriatique, la passionnée et soucieuse Adriatique, très amère au cœur italien. Et parce que le fils de Rome a droit sur la mer, que les Barbares lui refusent, les herbes et les eaux, le canal, les rivières, le courant, tout y va d’une pente insensible et mystérieuse, avec la lenteur d’un amour qui se réserve, mais qui arrachera, quelque jour, d’un bond, la victoire promise.

Ravenne s’efface enfin, dans la terre où elle est ensevelie. Solitude admirable, qui réveille tous mes accords avec la nature, et dans chacun toutes les notes de la vie. Cette forêt de pins est le sanctuaire de la méditation, l’église d’une beauté divine qui se connaît et se contemple. Rien n’est plus à Dante qu’elle, et c’est Dante qui l’emplit, chantre à l’autel, prêtre sombre et magnifique. Voici la forêt du Purgatoire, aux confins du Paradis : le Purgatoire, le plus beau des poèmes, parce que le purgatoire est le plus propre à l’homme ; il contient tout, la faute et la justification, la cause et les effets, le péché qui est la fin du plaisir, et l’ardeur au salut qui purifie le désir en cendres, lieu sûr où la vie et la mort se confrontent.

Un frémissement courait entre les branches. Le ciel sanglant rougeoyait dans les pins et sur le miroir bronzé des eaux. Une voile rouge glissait au loin, sans qu’on vît le bord ni la barque, telle une aile sans l’oiseau.

Au bout de la hampe écailleuse et purpurine, qu’inonde la clarté du couchant, les pins de Ravenne s’étalent, ces beaux poumons de feuilles sur une artère qui jaillit de la terre violette, et qui se courbe en crosse vers l’Occident.

Ce n’est point le soleil, ce n’est point l’ombre : comme à travers le vitrail de la solitude, le jour descend à travers le réseau des pins qui se touchent par la cime. Le sol est d’émeraude et de violettes, velouté d’aiguilles rousses et de profondes mousses. Entre les colonnes de la mystérieuse église règne une lumière sans pareille, plus calme que le matin sur la mer, et plus égale, plus égale que le sourire. Le canal, à perte de vue, reflète les nefs de la forêt, les genévriers, les buissons, une voile.

Toute la main des branches, en son duvet d’aiguilles innombrables, s’offre en miroir au firmament. Et quand l’heure du soir s’avance, le ciel est sur le dos de ces mains vertes ; et par-dessous, la paume voûtée retient le feu du soleil rouge.

Et ce n’est pas, non plus, la fureur du vent qui gronde dans la forêt mystique ; mais plutôt, la respiration lente et profonde de la brise, une haleine légère, pleine de douceur et de caresse, unie, égale et paisible comme la lumière même. Tel est le rythme des pins, la pulsation de leur cœur végétal et de leur plane rêverie, qu’elle laisse couler avec les plus purs rayons du soleil, la plus suave essence du son.

Au-dessus de ma tête, les pins résonnent comme le sol des violons, sous un archet qui trémole à l’infini, avec une force contenue et une égalité sans pareille. Dans le lointain, plus graves que violons, ce sont les orgues aériennes de la forêt, le bourdon des basses et des violoncelles. La calme pédale porte toute la mélodie des oiseaux, des couleurs et de l’heure sereine. Et si c’est l’archet du vent sur les cordes des pins, ou le chant de la lumière, je ne le sais point. Ô mélancolie divine, non plus dans le brouillard, mais dans la clarté la plus pure et la plus égale.

J’errais dans la forêt sublime, que les canaux prolongent d’un triple et quintuple miroir. Je me retrouvais dans cette tristesse sans limites, comme aux bords de l’Océan ; mais ici, le calme ne venait pas d’une volonté plus forte que le trouble, ni d’une douleur accomplie ; il naissait et renaissait de la lumière irrésistible qui, pénétrant les corps, finit aussi par pénétrer le cœur.

Pensif, entre les pins, je vis un homme jeune et beau, qui levait les mains vers le soleil, et les contemplait, pleurant de les trouver sanglantes. Vêtu de soie et de velours, à la mode des anciens temps, il semblait un de ceux que le grand Alighieri rencontre en son voyage, au séjour de la purification. Il était douloureux comme la conscience ; et son visage, pourtant, s’illuminait de cette pâleur ardente qui est l’innocence du malheur.

J’allai vers lui, plein de la sévère compassion qui m’est propre ; et je l’interpellai : — Qui es-tu ? Réponds-moi, homme beau et si triste. Il me semble te reconnaître, ne t’ayant jamais connu. Mais, parce que tu es fier et que je le suis peut-être, ne parle pas, si ma présence te blesse et si tu te refuses aux questions.

Il me dit : — Si je suis une ombre qui poursuit une forme éternellement vivante, ou si je suis un vivant, dont la douleur immortelle poursuit une chimère à jamais, je ne puis pas le dire. Tout est confus pour moi, depuis que je commençai d’aimer. J’ignore où je suis. J’ignore où je vais. Je ne sais plus rien, sinon que j’aime, que la douleur est en moi, et que me recréant sans cesse, cette douleur, sans cesse je la crée.

Moi, Nastasio degli Onesti, l’adorable infortune d’aimer m’a pris, un soir d’avril, dans Ravenne ; et depuis, ce tourment qu’on préfère à toutes délices, ne m’a plus quitté. Amour est sans pardon, Amour est sans pitié, Amour est sans retour ni relâche.

Comme j’ai été la proie d’Amour et dois toujours l’être, Amour fait aussi sa proie de ceux qu’on aime et qui ne veulent pas aimer. Ainsi, le malheur d’aimer s’étend au delà de l’amant, à tout ce qu’il aime. Qui en fit l’épreuve plus que moi, qui suis immortel pour désespérer ?

Écoute. Elle m’a dédaigné. Elle ne m’a pas accordé un regard ; elle ne me fit pas l’aumône d’un mensonge ni d’un sourire. Alors, je suis venu dans la forêt, pour oublier. Car il n’est que de fuir : du moins, je le croyais.

Mais plus j’ai vécu dans la solitude, plus mon cœur fut tout à son amour. Un grand amour a toute la nature pour complice. La vie de plaisir ne me fut jamais rien.

J’ai été visité des courtisanes : mais la plus jeune est vieille comme le lit de Salomé, et leurs rires sont un trésor d’ennui. Et la femme adultère est une pêche pleine de vers, sur un noyau pourri. Dans les voluptés d’emprunt, un amant malheureux se déchire. Tout plaisir est dégoût, pour celui qui est privé du seul amour qu’il désire.

Je promenais mon mal dans la forêt ; et tous les pins me connurent ; les vipères ont su tous mes pas. J’avais dressé des tentes en soie d’or sous les ombrages. Et comme d’autres courtisanes, des amis, des parents me visitèrent. Mais je les fuyais, dans le même moment que je me forçais à leur faire l’accueil le plus digne. Je les saluais. Je les invitais à prendre place. Ma maison, mes chevaux, mes écuyers et mes pages, je leur quittais l’usage de tous mes biens. Je ne leur demandais, en retour, que de me laisser mon silence. On leur servait les mets les plus rares et les vins les plus vivants. Mais au milieu d’eux, et de leurs rires autant que de leur condoléance, moi seul j’étais absent de ces festins.

Taciturne, sans regard pour les plus belles jeunes femmes, sans ouïe à leurs plus suaves propos, rien n’a pu me donner l’oubli de ma torture ni de l’heure, rien n’a charmé ma misère, que parfois la musique. Car la musique est amour, et l’amour tel que chacun le forme en soi-même. Et ce n’est pas que la musique console la peine ; mais au contraire, elle l’accroît, elle la rend si profonde qu’on s’ensevelit en elle, et qu’on se confond enfin dans sa profondeur.

Or, un jour, au déclin du soleil, je vis soudain, avec terreur, la fille des Traversari, celle dont l’amour fait mon tourment. C’était elle, elle-même, dans sa forme ineffable et telle que je n’aurais jamais dû la voir, dans sa jeune nudité.

Elle était nue, et fuyait. Ses pieds blancs frappaient la terre au vol, comme ceux de l’Atalante ; ses talons d’ivoire rose couraient sur les aiguilles dorées des pins. Elle ne criait pas ; mais ses yeux ruisselaient d’une insondable tristesse ; ses regards étaient pareils aux sanglots de la vision, pareils aux larmes sans secours, à ces pleurs qui n’ont plus de cause, parce que tout y entre et que la cause en est dans tout.

Trois chiens blancs au museau rouge galopaient sur ses chevilles, la pressant de leurs crocs, happant tantôt la jambe, tantôt les flancs. D’un bond, le lévrier enfonça sa tête de furet dans la poitrine chaude ; et les dogues du Nord mordant la jeune fille, l’un au plus tendre des cuisses, l’autre au parvis du ventre, ils lapaient le sang à même la chair charmante en ses courbes de fleur. Le dogue gris fouillait sous la ravissante ogive du sexe, où le temple virginal se retire, comme une source ; et son pelage d’acier était teint d’écarlate en trois rubans ; et sur son crâne et ses oreilles, frémissait une résille de rubis.

L’épouvante secouait la blonde chevelure sur les seins de la jeune fille ; et les pointes mordues de la gorge étaient pareilles à deux cerises sous les feuilles, que le vent agile. Tandis que les chiens la déchiraient, elle murmura dans les sanglots : « Ô grief de l’amour, ô coulpe si grave que rien ne l’allège, ô malheureuse, malheureuse qui fus désignée, plus qu’à la flèche, à la vengeance d’Amour ! » Les dogues, en grognant, ne s’arrêtèrent pas de mâcher la gorge et le ventre ; et, comme ils mangeaient le cœur pantelant, les cors sonnèrent dans la forêt, jusqu’à la mer ; les échos retentirent d’une mélodie sauvage et douloureuse ; et de toutes parts, le même chant se fit entendre, que le Nord renvoyait au Midi, et l’Ouest à l’Orient : « Voilà, voilà l’Amour, et voilà ses vengeances. »

Et les pins, au son des cors, frémirent de toutes leurs branches, depuis la tour sanglante de Classe dans le soleil couchant, jusqu’à la mer. Et elle, alors, dit en pleurant : — Ô cruel, cruel amour, plus cruel cent fois que ne fut jamais la haine ou mon indifférence, que t’avais-je fait pour être aimée ainsi de toi ? et faut-il, chaque soir, déchirée, que je meure de la sorte ?

Et moi : — Que t’avais-je donc fait, dis-le, pour que je t’aime ? et quel fut mon crime contre toi, que tu te fisses tant aimer ?

— N’avais-je pas le droit de me garder pour quelque autre qui me plût ? fit-elle ; n’étais-je pas libre, étant née sans entravés, de me réserver à moi-même ?

Je compris soudain qu’elle mourrait, si je ne l’aimais pas ; qu’elle ne vit éternellement pour sa torture que grâce à mon amour ; et que son châtiment de n’avoir pas aimé enfin, c’est que je l’aime. Elle était tombée dans son sang, et se releva bientôt toute couverte de cette pourpre, comme une vierge dont l’hymen serait le cœur, ce cœur qui lui est arraché sans cesse de la poitrine, pour lui être sans cesse restitué, à seule fin qu un nouvel arrachement l’en tire et la déchire. Et je compris alors qu’elle ne pouvait pas obtenir la grâce du repos ni le baume de la mort, parce que je l’aimais toujours et que, ne devant jamais finir de l’aimer, mon amour la garde, pour jamais, au châtiment de la vie, et au retour sans fin de la douleur.

Dans la basilique des pins, où chaque arbre est une colonne de porphyre, l’or du couchant, à présent, chante complies. L’immobile incendie sommeille encore sous les ombrelles. Et tous les oiseaux s’étaient tus. À peine si, de loin en loin, un cri léger, la dernière note d’un trille, tombait, comme une goutte, dans l’effusion de la lumière. Le silence du soir accomplissait la mélancolie du crépuscule. Pour suave, pour enchanteur qu’il pût être, quel chant de rossignol n’eût pas troublé l’immense rêverie de ce désert, à l’heure suprême ? La perfection s’achève dans le silence.

Tout est rêve, tout est silence.

La tête des pins est déjà dans la nuit bleue. Et sous les arbres, l’ombre est presque noire ; mais les colonnes sylvestres sont rouges encore, et leurs pieds baignent dans le sang. Tout est silence, sauf un murmure lointain, comme la respiration de l’eau, et peut-être, là-bas, dans quelque taillis mouillé, la flûte lente d’une bête nocturne.

Et par l’espace ardent, le bruissement des pins frémissait en cadence, pareil sous le vent du soir à une mer plus haute, qu’un souffle du large eût poussée sur les sables célestes. Dans le calme et la mélancolie, je m’abîmai, comme la sainte forêt, sur moi-même, retenant le feu de l’Occident dans mes paupières, et me laissant bercer à la paix sans fin de la grande harmonie.