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Voyage en Californie/03

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Scierie mécanique dans une forêt de sapins. — Dessin de Thérond d’après une photographie.


VOYAGE EN CALIFORNIE,

PAR M. L. SIMONIN[1].
1859. — TEXTE INÉDIT.


III

LE COMTÉ DE MARIPOSA.

Vallée du Maxwell’s-creek. — Placers et mines de quartz. — Fortes chaleurs. Un ingénieur français. — Le plateau et les scieries (le Buck-Horn. La caverne de Marble-Spring. — Les Peaux-Rouges. — La forêt des arbres géants. — Les chutes du Yosemity. — Animaux indigènes. — Les chasseurs californiens. — Désordres des premiers temps. — Lavage de l’or au long tom et par la méthode chilienne. — Cabanes d’Espagnols. — Tombes de mineurs. — La Merced. — Les mines du colonel Fremont. — Le canal de Big-oak-Flat.

Le 20 juin, je m’éveillai avec l’aurore dans ma nouvelle demeure. De ma porte, sinon de mon lit, je pus donner un coup d’œil au pays que j’allais habiter quelque temps. Le soleil, à peine levé, était déjà resplendissant. Il promenait son globe d’or sur un ciel sans nuage. L’air était d’une limpidité, d’une transparence dont nous n’avons aucune idée en Europe. Devant moi s’étendaient quelques prairies naturelles, dont l’herbe, desséchée par les chaleurs prématurées de l’été, couvrait la terre d’un tapis jauni. Au printemps, ces mêmes herbes s’élèvent jusqu’à hauteur d’homme ; elles étalent dans les champs des bouquets de fleurs aux couleurs vives et variées.

Un rideau de collines, couvertes de bruyères, enserrait un ruisseau, dont quelques mineurs lavaient les sables, et à l’horizon des cimes plus élevées fermaient le paysage. Elles étaient couronnées de sapins et de cèdres au feuillage sombre. Sur les flancs de ces montagnes, on distinguait des filons de quartz aurifère, levant leur tête au-dessus du sol, comme une muraille blanchie. Non loin de ces affleurements étaient ouverts des travaux de mines.

Dans l’étroite vallée qu’arrosait le Maxwell’s-creek (ruisseau de Maxwell), on apercevait quelques cabanes isolées où vivaient les mineurs libres des placers, puis une cantine et une baraque pour les ouvriers travaillant au compte d’un patron dans les mines de quartz. Les placers sont les dépôts de sables, les terres d’alluvion, où l’or, entraîné par les eaux de la surface, se retrouve à l’état de paillettes et de pépites. Les mines de quartz sont au contraire des gîtes aurifères en place, où le précieux métal existe en lamelles, en filaments, en petits cristaux et même à l’état de points microscopiques dans des filons ou des veines de quartz, c’est-à-dire de cristal de roche compacte.

Souvent avec P…, nous allions visiter les mines des environs, ainsi que les moulins à quartz. On appelle de ce nom les établissements où le quartz est broyé sous des pilons mécaniques et amalgamé ensuite avec le mercure. Le mercure a la propriété de dissoudre l’or, comme l’eau le sucre. Il le restitue ensuite par la distillation, et c’est ainsi que se recueille en Californie tout l’or des mines de quartz.

Le lavage des terres de Maxwell’s-creek n’était en ce moment opéré, à cause du peu d’eau disponible, que par quelques Chinois, travailleurs infatigables ; ou par des Mexicains et des Chiliens, artistes des placers, et ne s’occupant qu’à leurs heures. Il y avait aussi quelques Français qui, sans apporter à l’ouvrage toute l’ardeur qu’y mettaient les Chinois, se montraient cependant moins paresseux que les Mexicains.

Tous se servaient du berceau et de la battée. On connait déjà le berceau. La battée est une espèce de grande cuvette en fer battu ou en bois, dans laquelle on met les sables à laver. On plonge le tout dans l’eau, et l’on imprime un mouvement oscillatoire à la battée, que l’on tient des deux mains. Les matières légères s’échappent avec l’eau, et les paillettes d’or finissent par rester seules au fond de l’appareil.

Dans les mines de quartz et les moulins d’amalgamation travaillaient des Anglais et des Irlandais, ainsi que des Chiliens et quelques Américains. Le travail consistait à abattre, à la poudre et avec des fleurets d’acier, le minerai compacte. On le sortait avec un treuil des chantiers souterrains, on le triait et on le descendait ensuite à l’usine d’amalgamation, où il était broyé et mêlé avec le mercure. C’est de cette même façon qu’on opère dans toutes les mines de quartz.

Je retrouvai à Coulterville le climat que j’avais rencontré à Stockton, et qui est celui de toute la Californie pendant l’été, hormis cependant San Francisco. C’est l’époque de la saison sèche ; aucune goutte de pluie ne vient mouiller le sol pendant plus de sept mois de l’année. De juin à novembre, aucun nuage ne couvre le ciel. La chaleur, pendant le jour, s’élève très-haut, surtout de midi à trois heures, et il n’est pas rare de voir alors le thermomètre monter jusqu’à quarante-huit degrés centigrades. La Syrie, l’Inde et le Sénégal n’offrent pas de températures plus élevées. Les effets de cette grande chaleur se font partout sentir ; les vêtements les plus légers deviennent intolérables, et la continuelle transpiration amaigrit bien vite le corps. Dans les appartements, les meubles craquent et se fendent, la couverture des livres se racornit ; les objets en fer brûlent littéralement les mains, les bougies fondent et le beurre se transforme en eau. Le matin et le soir, les brises qui s’élèvent le long des vallées tempèrent cette chaleur plus que tropicale, et la nuit le thermomètre baisse beaucoup. Un nouveau vêtement devient alors indispensable, mais la sérénité du ciel n’est aucunement troublée par cet abaissement de température. L’air conserve sa limpidité et sa transparence ; aucun dépôt de rosée ne se forme ; aucune vapeur ne s’élève, et, pendant tout l’été, les mineurs dorment sans danger au grand air, roulés dans leurs couvertures.

Je fus heureux de faire à Coulterville la connaissance d’un compatriote, ingénieur civil et ancien élève de l’école centrale de Paris. Venu en 1850 en Californie, au service d’une de ces compagnies d’émigrations qui expédiaient alors des mineurs vers l’Eldorado, il ne tarda pas d’être abandonné avec tous ses ouvriers, et dut chercher un emploi. Il trouva d’abord à s’occuper comme directeur des travaux sur les mines de mercure de New-Almaden ; puis, ces mines ayant été momentanément fermées, il fut réduit pour vivre à travailler comme ouvrier sur les placers. Enfin, il s’occupait, en qualité de géomètre, du tracé des canaux, quand il fut appelé à Coulterville, par une compagnie française, pour y prendre la direction d’une mine et d’une usine à quartz.

Nous liâmes vite connaissance, et comme il avait parcouru le pays jusque dans ses derniers recoins, je le priai de m’accompagner dans une visite aux chutes de Yohemity et à la forêt des arbres géants ou des big trees, comme l’appellent les Américains. Ce sont les deux merveilles de la Californie, et le comté de Mariposa s’en enorgueillit avec raison.

Il nous fallut trois jours, à dos de mule, pour arriver de Coulterville aux chutes de Yohemity. Nous nous élevâmes d’abord sur le plateau du Buck-Horn, où des cèdres et des sapins gigantesques portaient jusque dans les nues leur tronc élancé. C’étaient en quelque sorte les avant-coureurs des arbres monstres que nous allions bientôt rencontrer. Le plateau du Buck-Horn était couvert de verdure. Les vaches paissaient tranquillement au milieu de ces prairies naturelles, que les sapins fermaient de tous côtés, pour en faire comme une espèce de verte oasis. Çà et là, à travers les arbres, montait la fumée d’une cabane de bûcheron ; en d’autres points apparaissaient des scieries en activité. Des troncs entiers de sapins et de cèdres, jetés sous les dents d’acier des scies circulaires qu’une roue hydraulique ou une machine à vapeur mettait en mouvement, en sortaient après quelques minutes à l’état de planches ou de madriers.

La route à travers la forêt était parcourue par de lourdes charrettes portant les bois en grumes ou débités. De temps en temps se montrait aussi un gracieux cottage, entouré d’un jardin semé de fleurs. Le bruit de l’eau courante cachée dans un amas d’épaisses broussailles, le chant des oiseaux dans les arbres accompagnaient pour ainsi dire notre marche au milieu d’un pays déjà si pittoresque. À l’horizon et devant nous se dressait la chaîne granitique de la Sierra-Nevada, élevant quelques-uns de ses pitons, encore couverts de neige, à des hauteurs de plusieurs milliers de mètres. Cette longue chaîne de montagnes limite à l’est la Californie, et la sépare d’avec le territoire de l’Utah, qu’habitent les Mormons polygames, ces étranges sectaires.

Le premier jour de notre excursion, nous nous arrêtâmes à la grotte de Marble-Spring, ouverte, comme son nom l’indique, au milieu des marbres de la contrée. Une source d’eau limpide sort à petit bruit de la roche calcaire, et forme un lac transparent an fond de la grotte. On y descend par un escalier. Les parois sont tapissées de stalactites, et une délicieuse fraîcheur se fait partout sentir. Nous campâmes dans ce lieu pour dîner. Nous nous établîmes à l’entrée de la grotte, sous un ormeau qui nous couvrit de son ombre. Nos chiens, qui avaient déjà étanché leur soif brûlante dans le bassin de la source, vinrent demander leur part de notre champêtre repas. Le soir du même jour, nous plantions nos tentes dans la forêt, où nous allumions un grand feu de bois.

Le lendemain et le jour suivant nous rencontrâmes des Indiens qui nous vendirent du poisson. Ils portaient des ornements en os au nez et aux oreilles, et quelques-uns autour du cou. Leurs cheveux, noirs et abondants, descendaient incultes sur leur front et tombaient jusque sur leurs épaules. La tête haute et le regard fier, ils s’avançaient tenant leur lance, leur arc et leurs flèches dans les mains. Ils suivaient silencieusement leur chef qui marchait en avant, la tête couronnée de plumes. Les femmes venaient par derrière, portant sur leur dos, dans de longs paniers de jonc, le bagage et les enfants. Toute la troupe était vêtue de haillons, et faisait peine à voir. Hommes ni femmes n’étaient beaux ; leur figure ne dénotait qu’une très-médiocre intelligence, et leur corps, maigre et chétif, était loin d’annoncer une vigoureuse santé. Ces Indiens, comme tous les sauvages des déserts, se nourrissent de racines, d’herbes, de sauterelles, de glands, quelquefois de gibier pris à la chasse ou de poisson pêché dans les ruisseaux. Ils parlent entre eux une langue formée de sons étranges. Quelques-uns connaissent plusieurs mots d’espagnol. Ils les ont sans doute appris des vieux de leur tribu, qu’avaient évangélisés les pères franciscains. Au temps en effet où la Californie appartenait au Mexique, et celui-ci à l’Espagne, la Californie renfermait une vingtaine de missions. Ces établissements religieux étaient dirigés par des missionnaires espagnols, qui catéchisaient les Indiens. On estimait alors à cent mille le nombre des Peaux-Rouges de la Californie, dont le quart avaient été convertis. Aujourd’hui tous les Indiens sont retournés à l’état sauvage ; ils ne dépassent guère le chiffre de cinquante mille, et ils tendent à disparaître devant l’envahissement américain.

Mon ami qui, dans ses nombreuses excursions, avait souvent couché au milieu des tentes des Indiens, et qui connaissait tous les wigwams du pays, me dépeignit les diverses coutumes, les danses, en un mot tous les détails intimes de la vie de ces sauvages. Il paraît qu’ils sont si habiles à tresser les paniers de jonc, que ces paniers peuvent tenir l’eau. Ils les emploient ainsi en guise de marmites. Pour faire bouillir l’eau avec laquelle ils cuisent une partie de leurs aliments, ils y jettent des cailloux préalablement chauffés. J’ai vu de même en Corse les bergers des montagnes faire bouillir l’eau dans des vases de bois.

Quelques-uns des Peaux-Rouges que nous avions rencontrés voulurent bien accompagner les Visages-Pâles et leur servir de guides. Ils tuèrent chemin faisant un peu de gibier, que nous mangeâmes de grand appétit, et nous accompagnèrent jusqu’aux chutes de Yosemity.

Avant d’arriver à ces chutes, nous traversâmes la forêt des arbres géants (sequoia gigantea), que la nature semble avoir pris plaisir à créer à côté des chutes elles-mêmes, comme pour rassembler sur le même point deux des plus grandes merveilles de l’Amérique.

Qu’on se figure quatre cents cèdres, sapins ou cyprès, dont plus de la moitié ont de douze à trente mètres de circonférence, c’est-à-dire qu’il faudrait autant d’individus pour en faire le tour. Un de ces colosses, couché aujourd’hui par terre et tombé de vieillesse, ou abattu par l’orage, présentait, quand il était debout, plus de cent cinquante mètres de hauteur (huit fois celle d’une maison à cinq étages) et quarante mètres de tour. C’est le plus haut et le plus gros peut-être de tous les arbres qui ont jamais existé. Par le nombre des couches concentriques du tronc, on a pu s’assurer qu’il avait au moins quatre mille ans d’existence, de sorte qu’il est antérieur au déluge. Mon compagnon me racontait qu’on avait transporté à San Francisco l’écorce d’un de ces arbres géants. On l’avait ensuite rétablie, et dans le vide qu’elle formait on avait pu installer un piano, et donner un bal à plus de vingt personnes. On s’amusa aussi à y disposer un petit bazar[2]. Dans le comté de Calaveras, voisin de celui de Mariposa, il existe également une forêt d’arbres géants que les Américains ont baptisée du nom de mammoth trees ou arbres mammouths. Ces colosses sont, en effet, dans le règne végétal ce que les éléphants mammouths, aujourd’hui éteints, étaient pour le règne animal. On a donné des noms assez singuliers aux arbres du Calaveras. Ainsi il y a le Père de la forêt, et la Mère et la Fille, qui composent ensemble le Groupe de famille ; puis viennent les Trois Sœurs, le Mari et la Femme, le Vieux célibataire, la Case de l’oncle Tom, la Cabane du mineur. Ce dernier à tout récemment été frappé de la foudre, et il est aujourd’hui couché par terre, à côté du Père de la forêt, qui s’est affaissé à son tour, mais sous l’effet d’une vieillesse presque cinquante fois séculaire.

De la forêt des big trees, nous passâmes aux chutes de Yosemity, dont les rapides tombent d’aplomb, en trois sauts successifs, d’une hauteur totale de près de huit cents mètres. Les chutes du Niagara ne mesurent que trois cents mètres de largeur, et leur hauteur ne dépasse pas cinquante mètres. Mais aussi le volume d’eau qui passe ne saurait être comparé à aucun, et c’est surtout à ce point de vue qu’il faut comprendre l’étonnant effet de ces chutes. Celles de Yosemity n’en occupent pas moins une des premières places parmi les curiosités naturelles de l’Amérique, et ce sont, dans tous les cas, les plus hautes chutes du monde.

Je ne pouvais me lasser d’admirer le splendide et pittoresque paysage dont j’étais environné. Au pied des chutes, un lac. Ce lac se déchargeait en déversoir dans la rivière que formaient ses eaux, et cette rivière serpentait entre deux hautes murailles de montagnes, roulant ses ondes paisibles au milieu des chênes, des peupliers et des pins, dont la vallée était ombragée. Des élans effarés venaient s’abreuver dans la rivière, et quelques Indiens dirigeaient à la rame un fragile esquif servant à passer les visiteurs.

Après être restés toute une journée dans cette Tempé américaine, que les anciens, s’ils l’avaient connue, auraient chantée à l’égal de celle de la Grèce, nous reprîmes le chemin de Coulterville.

En abandonnant à tout jamais ce site enchanteur, je jetai un dernier regard en arrière, regrettant de ne pouvoir planter ma tente dans cet endroit privilégié. Bientôt nous nous enfonçâmes de nouveau dans les bois, et nous reprîmes des sentiers connus, à travers lesquels je ne promènerai pas le lecteur. Ça et là nous rencontrions quelques-uns des animaux indigènes. C’étaient des êtres très-inoffensifs, tels que les écureuils de bois et de terre, se livrant dans les branches des arbres à leurs jeux gracieux et pleins de malice. La queue en trompette, ils se poursuivaient avec de petits cris, se pendant aux flexibles rameaux, et s’élançant, vifs comme l’éclair, d’une tige à une autre. Nous n’avions emporté aucun fusil de chasse à cause de la saison, et nous le regrettâmes. Parfois passait devant nous le jack ass, lièvre aux longues oreilles d’âne, particulier à la Californie. Nos chiens, dès qu’ils l’apercevaient, le poursuivaient en jappant à travers les bruyères, et parvinrent à en saisir un, qu’ils nous rapportèrent fidèlement, et que nous rapportâmes non moins fidèlement au logis. Le civet le plus délicat fut la conséquence naturelle de cette chasse d’un nouveau genre. Souvent aussi nos chiens se mirent en arrêt, mais sans être aussi heureux qu’avec les lièvres, devant la perdrix californienne ou perdrix huppée, qui doit son nom à la houppe noire et joyeuse qu’elle porte au-dessus de la tête. Avec elle abondent la perdrix grise, les coqs de bruyère, les faisans dorés, gibier sédentaire qu’on retrouve dans toute la Californie, et dont la chasse offre au mineur une de ses plus grandes distractions, tout en apportant une agréable variété dans ses mets. À côté de ces divers volatiles, il faut citer le charpentier, oiseau de la famille des grimpeurs. Le charpentier est ainsi nommé parce qu’il fore de son bec, comme avec une tarière, l’écorce tendre des pins. Dans chacun des trous de forme conique ainsi préparés, il vient déposer un gland qu’il va cueillir sur un chêne. Il amasse ces provisions pour l’hiver ; mais bien souvent l’Indien dévalise, pour son usage personnel, les magasins du charpentier. Il s’empare, pour assouvir sa faim, de ce que l’intelligent volatile, dans son instinctive et prévoyante sollicitude, n’avait récolté que pour lui et sa petite famille.

La faune de la Californie a présenté autrefois des sujets plus intéressants que ceux qu’elle offre aujourd’hui, et les animaux à fourrure étaient assez nombreux dans le pays. Les Russes avaient établi sur le Pacifique un comptoir pour faire le commerce des pelleteries avec les Indiens. Les trappeurs du Canada et de la baie d’Hudson venaient eux-mêmes jusqu’en Californie. Aujourd’hui trappeurs et bêtes à fourrure ont également disparu. Plus d’élans, de cerfs, de daims, plus de bisons et d’antilopes. Les ours eux-mêmes et les renards argentés, qui naguère encore fréquentaient ces parages, se sont partout enfuis à l’approche de l’homme, et ont gagné les versants de la Sierra-Nevada. D’infatigables chasseurs vont les poursuivre jusque dans ces derniers repaires, et chaque semaine ils envoient à San Francisco le produit de leur chasse. Les principaux centres de Californie se trouvent ainsi abondamment pourvus de biftecks d’ours (le mot peut-il se dire ?) dont les Américains sont très-friands.

Dans les premiers temps de l’exploitation de l’or, deux Français, M. le marquis de Pindray et M. le comte de Raousset-Boulbon, se firent remarquer parmi les plus hardis et les plus heureux de ces chasseurs californiens. Tous deux ont depuis bien malheureusement terminé leur vie dans la Sonora, le premier lâchement assassiné par un homme de sa bande, et le second fusillé par ordre du gouvernement mexicain. Un de nos compatriotes, aujourd’hui de retour à Paris, M. de R…, se fit également, comme chasseur, un grand renom en Californie. Son fusil sur le dos, il parcourait la contrée du nord au sud, vivant du produit de sa chasse, connu et aimé de tous. Bien des fois, par son esprit conciliant et ferme, il mit la paix entre deux camps opposés de mineurs, empêchant l’effusion du sang. Les Français des placers lui doivent beaucoup, et son nom est encore cité avec honneur sur bien des mines. P…, chez qui j’étais logé à Coulterville, conserve orgueilleusement le fusil et la carnassière de ce hardi coureur des montagnes, et souvent dans nos veillées il me racontait ses aventures. C’était le temps des orageuses tempêtes qui assaillirent l’Eldorado a l’époque de la découverte de l’or. La loi de Lynch et les comités de vigilance siégeaient partout armés du revolver à la place des tribunaux réguliers. Des squatters sauvages, faisant irruption sur le terrain d’autrui, chassaient à coups de fusil le légitime propriétaire. Les mineurs, le poignard et le pistolet et la main, se disputaient la possession des placers. Le désordre et l’anarchie régnaient en tous lieux. Les mines étaient le théâtre de scènes sanglantes, et souvent les Indiens venaient augmenter encore cet épouvantable désordre. Au milieu de cette confusion, M. de R…, que ses chasses appelaient de tous côtés, veillait partout sur nos compatriotes, et plus d’un Français a dû d’avoir la vie sauve à sa courageuse intervention. Aujourd’hui, dans les villes comme dans les mines, règnent le calme le plus parfait, la sécurité la plus profonde, et le roman californien n’a plus de pages saisissantes à offrir à l’avidité du lecteur.

De retour à Coulterville de ma visite aux chutes de Yohemity et de la forêt des arbres géants, je préparai bientôt d’autres excursions. J’allai d’abord explorer des mines et des placers intéressants au delà du Maxwell’s-creek. Sur le sommet du Peña-Blanca, un immense filon de quartz, d’une épaisseur de près de cent mètres, dressait sa tête blanche et reluisante au soleil. La cime tout entière de la montagne en était formée, et les flancs étaient recouverts de ses débris. Il était du reste aussi aurifère que puissant. Ce sont ces détritus des veines et des filons quartzeux, gisant sur la pente des montagnes, que les eaux pluviales ou torrentielles ont déposés dans les vallées, où se sont ainsi formés les placers aurifères : de là la différence à établir entre les mines d’or proprement dites et les placers.

Quand nous nous séparâmes des eaux du Maxwell’s-creek pour entrer dans celle d’un autre ruisseau, le Mocassin-creek ou ravin du Sanglier, nous franchîmes une petite crête, au pied de laquelle nous rencontrâmes quelques Français. Ils étaient occupés à laver les sables du ravin, et ils se servaient dans ce but du long tom, appareil plus perfectionné que le rocker ou berceau. Le long tom triple le travail du berceau, et permet ainsi de laver des terres trois fois plus pauvres. Celui de nos dessins où est représenté le travail au long tom nous dispense de toute explication (voy. p. 32).

En descendant le Mocassin-creek, nous rencontrâmes deux Chiliens qui lavaient les terres d’un plateau par une autre méthode, importée de leur pays, et qu’on nomme en Californie la méthode chilienne.

… Revenant vers Coulterville, nous prîmes un chemin différent de celui que nous avions suivi le matin. Dire que nous traversâmes de nouvelles mines, de nouveaux placers, de nouveaux champs desséchés, cela n’a rien d’étonnant dans un pays comme la Californie. Nous rencontrâmes un groupe de cabanes où s’étaient fixés quelques mineurs espagnols, venus des colonies. Peu travailleurs de leur nature, ces fils dégénérés des Castillans étaient étendus à l’ombre, et jouaient au monte avec des cartes graisseuses. Les Mexicains et les Chiliens perdent souvent à ce jeu de hasard, et sur un seul coup de carte, le bénéfice de toute une semaine. Ils supportent la perte sans se plaindre, et se remettent au travail avec une nonchalance toute moresque. Suivant leur pittoresque expression, ils ne demandent qu’à assurer la comida, c’est-à-dire le manger. Tout ce qu’ils gagnent en plus, ils le jouent.

Sur la route que nous suivions étaient quelques monticules recouverts de gravier et surmontés d’une croix. Telle est la tombe modeste du mineur californien des placers ; c’est là tout ce qui rappelle au passant une vie éteinte loin du foyer natal. Pas d’inscription, pas même un nom. D’où venait cet homme ravi à la fleur de l’âge ? quel était-il ? quel passé fut le sien ? quels amis l’ont pleuré ou le regrettent ? Nul ne le sait ou n’a voulu le dire.

Je prolongeai mon premier séjour dans le comté de Mariposa jusqu’au mois de septembre, et je fis d’autres excursions.

Souvent je gravissais la montagne qui fermait au sud le bassin du Maxwell’s-creek. Du point élevé sur lequel je me plaçais, on découvrait, au fond d’une gorge étroite et profonde, la Merced déroulant ses eaux comme les anneaux d’un serpent. La rivière disparaissait par moments derrière les rochers escarpés qui en formaient le bord ; elle réapparaissait ensuite, et l’on eût dit autant de tronçons séparés et même autant de rivières différentes. Plus loin, au delà d’un premier rideau de montagnes couvertes de noirs sapins, on apercevait une portion de l’immense plaine des Tulares, et à gauche les monts de Bear-Valley, perforés par des travaux de mines. À droite se montrait, dans le lointain, le sommet arrondi du mont du Diable, et, sur un plan plus rapproché, les hautes montagnes du Calaveras. Derrière moi, quelques pitons de la Sierra, et à mes pieds, baigné par la Merced, le plateau des Tarentules, qui disparaissait sous un voile transparent de vapeurs s’élevant de la surface de l’eau. Le coup d’œil était des plus magiques.

Je descendis un jour le long des rives escarpées de la Merced, et je poussai jusqu’au moulin à quartz du colonel Fremont. Les voyages de ce célèbre explorateur à travers l’Amérique du Nord jusqu’en Californie avaient hâté la conquête américaine, à laquelle il prit d’ailleurs une part très-active. Il avait reçu du gouvernement fédéral, à titre de récompense nationale, le fameux claim (concession) de Mariposa, où se rencontrent les mines de quartz les plus riches de toute la Californie. Colonel démissionnaire, il se porta, en 1856, candidat à la présidence des États-Unis, où il représentait le parti républicain, qui vient de triompher aux dernières élections avec M. Lincoln. Le colonel Fremont eut presque autant de voix que M. Buchanan, élu par le parti démocratique. Lors de ma visite à ses mines de Bear-Valley, il vivait avec sa famille non loin de cette ville, et se reposait dans son paisible cottage de ses émotions de voyageur et d’homme politique. Le moulin établi par le colonel sur la Merced était dans une position des plus favorables. M. Fremont y faisait alors des améliorations importantes, et plus de cent pilons mécaniques broient à cette heure le quartz extrait de ses mines. Celles-ci sont ouvertes aux flancs d’une montagne voisine, sur laquelle vient réapparaître le même filon si puissant que j’ai déjà signalé à Coulterville et à Peña-Blanca. On retrouve, du reste, ce filon dans presque toutes les mines du sud de la Californie, jalonné comme en ligne droite. Sa richesse et son épaisseur varient suivant les localités. Chez M. Fremont, il se présente de la façon la plus heureuse ; aussi les mines du colonel lui ont-elles été ardemment disputées. À l’époque même où je visitai ces travaux, c’est-à-dire dans le mois de juillet 1859, plusieurs mineurs espagnols, campés dans la montagne, étaient occupés à exploiter les affleurements. Ils broyaient le minerai et l’amalgamaient par les méthodes rudimentaires du Mexique, bien perfectionnées depuis en Californie. Ces sortes de maraudeurs de mines n étaient point inquiétés, mais une compagnie régulière de mineurs s’était aussi établie sur ce gîte à un niveau inférieur aux chantiers d’exploitation Fremont. De temps à autre, quelques coups de revolver étaient échangés entre les travailleurs des deux mines rivales ; et sans l’intervention courageuse des constables de Bear-Valley, il eût fallu bien peu de chose pour voir se renouveler sur ce point les scènes sanglantes des premiers temps de l’exploitation de l’or. Le colonel Fremont n’en poursuivait pas moins ses travaux avec vigueur. Des chemins de fer étaient établis dans les galeries et à la surface pour le transport du minerai ; des treuils mécaniques étaient installés à l’ouverture des puits pour la sortie du quartz aurifère.

D’autres excursions que j’entrepris de Coulterville aux mines de Big-oak-Flat (le plateau du gros chêne), dans le comté de Tolumne, et aux placers de Tarentula-Flat, aux mines de Marble-Spring, dans le comté de Mariposa, mériteraient également d’être citées. À Big-oak-Flat, une des choses que j’admirai le plus fut la construction d’un immense canal auquel on travaillait depuis des années. Il était destiné à porter aux placers et aux mines, ainsi qu’aux centres miniers eux-mêmes, l’eau dont ils avaient besoin. Le parcours de ce canal n’était pas moindre de soixante-cinq kilomètres. Un pont suspendu de près de neuf cents mètres de long et d’une hauteur de quatre-vingts mètres, franchissait en aqueduc un ravin interposé sur le parcours du canal. Tous ces travaux furent achevés en novembre 1859. En Californie, où de pareils faits ne sont pas rares, on ne sait ce que l’on doit le plus admirer, ou la hardiesse elle-même de l’œuvre qui étonnerait nos plus habiles ingénieurs, ou l’énergie indomptable des Américains qui mènent à bonne fin ces gigantesques entreprises, sans demander de secours qu’à eux seuls. L’État n’intervient jamais en rien pour de pareils travaux : ce sont les seuls citoyens qui créent tout.

  1. Suite. — Voy. page 1.
  2. Au palais de Cristal de Sydenham, près de Londres. Oli t[illisible] également reconstitué l’un des cèdres géants de la Californie, ce qui convaincra les plus incrédules. Le dessin que nous reproduisons page 24 représente le plus gros des cèdres géants, celui que les Américains ont nommé le Père de la forêt. On y voit la partie inférieure du tronc qui a été dépouillée de l’écorce.