Voyage en Orient (Nerval)/Introduction/I

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Calmann Lévy (Œuvres complètes de Gérard de Nerval, II. Voyage en Orient, Ip. 1-5).


VOYAGE EN ORIENT

INTRODUCTION

À UN AMI


I — L’ARCHIPEL


Nous avions quitté Malte depuis deux jours, et aucune terre nouvelle n’apparaissait à l’horizon. Des colombes — venues peut-être du mont Éryx — avaient pris passage avec nous pour Cythère ou pour Chypre, et reposaient, la nuit, sur les vergues et dans les hunes.

Le temps était beau, la mer calme, et l’on nous avait promis qu’au matin du troisième jour, nous pourrions apercevoir les côtes de Morée. Faut-il l’avouer ? l’aspect de ces îles, réduites à leurs seuls rochers, dépouillées par des vents terribles du peu de terre sablonneuse qui leur restât depuis des siècles, ne répond guère à l’idée que j’en avais encore hier en m’éveillant. Pourtant, j’étais sur le pont dès cinq heures, cherchant la terre absente, épiant, à quelque bord de cette roue d’un bleu sombre que tracent les eaux sous la coupole azurée du ciel, attendant la vue du Taygète lointain comme l’apparition d’un dieu. L’horizon était obscur encore ; mais l’étoile du matin rayonnait d’un feu clair dont la mer était sillonnée. Les roues du navire chassaient l’écume éclatante, qui laissait bien loin derrière nous sa longue traînée de phosphore. « Au delà de cette mer, disait Corinne en se tournant vers l’Adriatique, il y a la Grèce… Cette idée ne suffit-elle pas pour émouvoir ? » Et moi, plus heureux qu’elle, plus heureux que Winckelmann, qui la rêva toute sa vie, et que le moderne Anacréon, qui voudrait y mourir, — j’allais la voir enfin, lumineuse, sortir des eaux avec le soleil !

Je l’ai vue ainsi, je l’ai vue ; ma journée a commencé comme un chant d’Homère ! C’était vraiment l’Aurore aux doigts de rose qui m’ouvrait les portes de l’Orient ! Et ne parlons plus des aurores de nos pays, la déesse ne va pas si loin. Ce que nous autres barbares appelons l’aube ou le point du jour, n’est qu’un pâle reflet, terni par l’atmosphère impure de nos climats déshérités. Voyez déjà, de cette ligue ardente qui s’élargit sur le cercle des eaux, partir des rayons roses épanouis en gerbe, et ravivant l’azur de l’air qui plus haut reste sombre encore. Ne dirait-on pas que le front d’une déesse et ses bras étendus soulèvent peu à peu le voile des nuits étincelant d’étoiles ? Elle vient, elle approche, elle glisse amoureusement sur les flots divins qui ont donné le jour à Cythérée… Mais que dis-je ! devant nous, là-bas, à l’horizon, cette côte vermeille, ces collines empourprées qui semblent des nuages, c’est l’île même de Vénus, c’est l’antique Cythère aux rochers de porphyre : Κυθήρη πορφυροῦσσα… Aujourd’hui, cette île s’appelle Cérigo, et appartient aux Anglais.

Voilà mon rêve… et voici mon réveil ! Le ciel et la mer sont toujours là ; le ciel d’Orient, la mer d’Ionie se donnent chaque matin le saint baiser d’amour ; mais la terre est morte, morte sous la main de l’homme, et les dieux se sont envolés !

« Je t’apprendrai la vérité sur les oracles de Delphes et de Claros, disait Apollon à son prêtre. Autrefois, il sortit du sein de la terre et des bois une infinité d’oracles et des exhalaisons qui inspiraient des fureurs divines. Mais la terre, par les changements continuels que le temps amène, a repris et fait rentrer en elle fontaines, exhalaisons et oracles. » Voilà ce qu’a rapporté Porphyre, selon Eusèbe.

Ainsi les dieux s’éteignent eux-mêmes ou quittent la terre, vers qui l’amour des hommes ne les appelle plus ! Leurs bocages ont été coupés, leurs sources taries, leurs sanctuaires profanés ; par où leur serait-il possible de se manifester encore ? Ô Vénus Uranie ! reine de cette île et de cette montagne, d’où tes traits menaçaient le monde ; Vénus Armée ! qui régnas depuis au Capitole, où j’ai salué (dans le musée) ta statue encore debout, pourquoi n’ai-je pas le courage de croire en toi et de t’invoquer, déesse ! comme l’ont fait si longtemps nos pères, avec ferveur et simplicité ? N’es-tu pas la source de tout amour et de toute noble ambition, la seconde des mères saintes qui trônent au centre du monde, gardant et protégeant les types éternels des femmes créées contre le double effort de la mort qui les change, ou du néant qui les attire ?… Mais vous êtes là toutes encore, sur vos astres étincelants ; l’homme est forcé de vous reconnaître au ciel, et la science de vous nommer. Ô vous, les trois grandes déesses, pardonnez-vous à la terre ingrate d’avoir oublié vos autels ?

Pour rentrer dans la prose, il faut avouer que Cythère n’a conservé, de toutes ses beautés, que ses rocs de porphyre, aussi tristes à voir que de simples rochers de grès. Pas un arbre sur la côte que nous avons suivie, pas une rose, hélas ! pas un coquillage le long de ce bord où les néréides avaient choisi la conque de Cypris. Je cherchais les bergers et les bergères de Watteau, leurs navires ornés de guirlandes abordant des rives fleuries ; je rêvais ces folles bandes de pèlerins d’amour aux manteaux de satin changeant… Je n’ai aperçu qu’un gentleman qui tirait aux bécasses et aux pigeons, et des soldats écossais blonds et rêveurs, cherchant peut-être à l’horizon les brouillards de leur patrie.

Nous nous arrêtâmes bientôt au port San-Nicolo, à la pointe orientale de l’île, vis-à-vis du cap Saint-Ange, qu’on apercevait à quatre lieues en mer. Le peu de durée de notre séjour n’a permis à personne de visiter Capsali, la capitale de l’île ; mais on apercevait au midi le rocher qui domine la ville, et d’où l’on peut découvrir toute la surface de Cérigo, ainsi qu’une partie de la Morée, et les côtes mêmes de Candie quand le temps est pur. C’est sur cette hauteur, couronnée aujourd’hui d’un château militaire, que s’élevait le temple de Vénus Céleste. La déesse était vêtue en guerrière, armée d’un javelot, et semblait dominer la mer et garder les destins de l’archipel grec comme ces figures cabalistiques des contes arabes, qu’il faut abattre pour détruire le charme attaché à leur présence. Les Romains, issus de Vénus par leur aïeul Énée, purent seuls enlever de ce rocher superbe sa statue de bois de myrte, dont les contours puissants, drapés de voiles symboliques, rappelaient l’art primitif des Pélasges. C’était bien la grande déesse génératrice, Aphrodite Mélænia ou la Noire, portant sur la tête le polos hiératique, ayant les fers aux pieds, comme enchaînée par force aux destins de la Grèce, qui avait vaincu sa chère Troie… Les Romains la transportèrent au Capitole, et bientôt la Grèce, étrange retour des destinées ! appartint aux descendants régénérés des vaincus d’Ilion.

Qui cependant reconnaîtrait, dans la statue cosmogonique que nous venons de décrire, la Vénus frivole des poètes, la mère des Amours, l’épouse légère du boiteux Vulcain ?

On l’appelait la prévoyante, la victorieuse, la dominatrice des mers, — Euplœa, Pontia ; — Apostrophia, qui détourne des passions criminelles ; et encore, l’aînée des Parques, sombre idéalisation. Aux deux côtés de l’idole peinte et dorée, se tenaient les deux amours Éros et Antéros, consacrant à leur mère des pavots et des grenades. Le symbole qui la distinguait des autres déesses était le croissant surmonté d’une étoile à huit rayons ; ce signe, brodé sur la pourpre, règne encore sur l’Orient, mais c’est bien chez ceux qui l’arborent que Vénus a toujours le voile sur la tête et les chaînes aux pieds.

Voilà quelle était l’austère déesse adorée à Sparte, à Corinthe et dans une partie de Cythère aux âpres rochers ; celle-là était bien la fille des mères fécondées par le sang divin d’Uranus, et se dégageant froide encore des flancs engourdis de la nature et du chaos.

L’autre Vénus — car beaucoup de poètes et de philosophes, particulièrement Platon, reconnaissaient deux Vénus différentes — était la fille de Jupiter et de Dionée ; on l’appelait Vénus Populaire, et elle avait, dans une autre partie de l’île de Cythère, des autels et des sectateurs tout différents de ceux de Vénus Uranie. Les poètes ont pu s’occuper librement de celle-là, qui n’était point, comme l’autre, protégée par les lois d’une théogonie sévère, et ils lui prêtèrent toutes leurs fantaisies galantes, qui nous ont transmis une très-fausse image du culte sérieux des païens. Que dirait-on dans l’avenir des mystères du catholicisme, si l’on était réduit à les juger au travers des interprétations ironiques de Voltaire ou de Parny ? Lucien, Ovide, Apulée, appartiennent à des époques non moins sceptiques, et ont seuls influé sur nos esprits superficiels, peu curieux d’étudier les vieux poèmes cosmogoniques dérivés des sources chaldéennes ou syriaques.