Voyage en Orient (Nerval)/La montagne/III

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Calmann Lévy (Œuvres complètes de Gérard de Nerval, II. Voyage en Orient, Ip. 264-269).


III — LA TABLE D’HÔTE


Au premier étage, je me vis sur une terrasse encaissée dans des bâtiments et dominée par les fenêtres intérieures. Un vaste tendido blanc et rouge protégeait une longue table servie à l’européenne, et dont presque toutes les chaises étaient renversées, pour marquer des places encore inoccupées. Sur la porte d’un cabinet situé au fond et de plain-pied avec la terrasse, je lus ces mots : Qui si paga sessenta piastre per giorno. (Ici l’on paye soixante piastres par jour.)

Quelques Anglais fumaient des cigares dans cette salle en attendant le coup de cloche. Bientôt deux femmes descendirent, et l’on se mit à table. Auprès de moi se trouvait un Anglais d’apparence grave, qui se faisait servir par un jeune homme à figure cuivrée portant un costume de basin blanc et des boucles d’oreilles d’argent. Je pensai que c’était quelque nabab qui avait à son service un Indien. Ce personnage ne tarda pas à m’adresser la parole, ce qui me surprit un peu, les Anglais ne parlant jamais qu’aux gens qui leur ont été présentés ; mais celui-ci était dans une position particulière : c’était un missionnaire de la Société évangélique de Londres, chargé de faire en tout pays des conversions anglaises, et forcé de dépouiller le cant en mainte occasion pour attirer les âmes dans ses filets. Il arrivait justement de la montagne, et je fus charmé de pouvoir tirer de lui quelques renseignements avant d’y pénétrer moi-même. Je lui demandai des nouvelles de l’alerte qui venait d’émouvoir les environs de Beyrouth.

— Ce n’est rien, me dit-il, l’affaire est manquée.

— Quelle affaire ?

— Cette lutte des Maronites et des Druses dans les villages mixtes.

— Vous venez donc, lui dis-je, du pays où l’on se battait ces jours-ci ?

— Oh ! oui. Je suis allé pacifier… pacifier tout dans le canton de Bekfaya, parce que l’Angleterre a beaucoup d’amis dans la montagne.

— Ce sont les Druses qui sont les amis de l’Angleterre ?

— Oh ! oui. Ces pauvres gens sont bien malheureux ; on les tue, on les brûle, on éventre leurs femmes, on détruit leurs arbres, leurs moissons.

— Pardon ; mais nous nous figurons, en France, que ce sont eux, au contraire, qui oppriment les chrétiens !

— Oh ! Dieu ! non, les pauvres gens ! Ce sont de malheureux cultivateurs qui ne pensent à rien de mal ; mais vous avez vos capucins, vos jésuites, vos lazaristes qui allument la guerre, qui excitent contre eux les Maronites, beaucoup plus nombreux ; les Druses se défendent comme ils peuvent, et, sans l’Angleterre, ils seraient déjà écrasés. L’Angleterre est toujours pour le plus faible, pour celui qui souffre…

— Oui, dis-je, c’est une grande nation… Ainsi, vous êtes parvenu à pacifier les troubles qui ont eu lieu ces jours-ci ?

— Oh ! certainement. Nous étions là plusieurs Anglais ; nous avons dit aux Druses que l’Angleterre ne les abandonnerait pas, qu’on leur ferait rendre justice. Ils ont mis le feu au village, et puis ils sont revenus chez eux tranquillement. Ils ont accepté plus de trois cents Bibles, et nous avons converti beaucoup de ces braves gens !

— Je ne comprends pas, fis-je observer au révérend, comment on peut se convertir à la foi anglicane ; car enfin, pour cela, il faudrait devenir Anglais.

— Oh ! non… Vous appartenez à la Société évangélique, vous êtes protégé par l’Angleterre ; quant à devenir Anglais, vous ne pouvez pas.

— Et quel est le chef de la religion ?

— Oh ! c’est Sa gracieuse Majesté, c’est notre reine d’Angleterre.

— Mais c’est une charmante papesse, et je vous jure qu’il y aurait de quoi me décider moi-même.

— Oh ! vous autres Français, vous plaisantez toujours… Vous n’êtes pas de bons amis de l’Angleterre.

— Cependant, dis-je en me rappelant tout à coup un épisode de ma première jeunesse, il y a eu un de vos missionnaires qui, à Paris, avait entrepris de me convertir ; …j’ai conservé même la Bible qu’il m’a donnée ; mais j’en suis encore à comprendre comment on peut faire d’un Français un anglican.

— Pourtant il y en a beaucoup parmi vous… et, si vous avez reçu, étant enfant, la parole de vérité, alors elle pourra bien mûrir en vous plus tard.

Je n’essayai pas de détromper le révérend, car on devient fort tolérant en voyage, surtout lorsqu’on n’est guidé que par la curiosité et le désir d’observer les mœurs ; mais je compris que la circonstance d’avoir connu autrefois un missionnaire anglais me donnait quelque titre à la confiance de mon voisin de table.

Les deux dames anglaises que j’avais remarquées se trouvalent placées à gauche de mon révérend, et j’appris bientôt que l’une était sa femme, et l’autre sa belle-sœur. Un missionnaire anglais ne voyage jamais sans sa famille. Celui-ci paraissait mener grand train et occupait l’appartement principal de l’hôtel. Quand nous nous fûmes levés de table, il entra chez lui un instant, et revint bientôt, tenant une sorte d’album qu’il me fit voir avec triomphe.

— Tenez, me dit-il, voici le détail des abjurations que j’ai obtenues dans ma dernière tournée en faveur de notre sainte religion.

Une foule de déclarations, de signatures et de cachets arabes couvraient, en effet, les pages du livre. Je remarquai que ce registre était tenu en partie double ; chaque verso donnait la liste des présents et sommes reçus par les néophytes anglicans. Quelques-uns n’avaient reçu qu’un fusil, un cachemire, ou des parures pour leurs femmes. Je demandai au révérend si la Société évangélique lui donnait une prime par chaque conversion. Il ne fit aucune difficulté de me l’avouer ; il lui semblait naturel, ainsi qu’à moi du reste, que des voyages coûteux et pleins de dangers fussent largement rétribués. Je compris encore, dans les détails qu’il ajouta, quelle supériorité la richesse des agents anglais leur donne en Orient sur ceux des autres nations.

Nous avions pris place sur un divan dans le cabinet de conversation, et le domestique bronzé du révérend s’était agenouillé devant lui pour allumer son narghilé. Je demandai si ce jeune homme n’était pas un Indien ; mais c’était un parsis des environs de Bagdad, une des plus éclatantes conversions du révérend, qu’il ramenait en Angleterre comme échantillon de ses travaux.

En attendant, le parsis lui servait de domestique autant que de disciple ; il brossait sans doute ses habits avec ferveur et vernissait ses bottes avec componction. Je le plaignais un peu en moi-même d’avoir abandonné le culte d’Oromaze pour le modeste emploi de jockey évangélique.

J’espérais être présenté aux dames, qui s’étaient retirées dans l’appartement ; mais le révérend garda sur ce point seul toute la réserve anglaise. Pendant que nous causions encore, un bruit de musique militaire retentit fortement à nos oreilles.

— Il y a, me dit l’Anglais, une réception chez le pacha. C’est une députation des cheiks maronites qui viennent lui faire leurs doléances. Ce sont des gens qui se plaignent toujours ; mais le pacha a l’oreille dure.

— On peut bien reconnaître cela à sa musique, dis-je ; je n’ai jamais entendu un pareil vacarme.

— C’est pourtant votre chant national qu’on exécute ; c’est la Marseillaise.

— Je ne m’en serais guère douté.

— Je le sais, moi, parce que j’entends cela tous les matins et tous les soirs, et que l’on m’a appris qu’ils croyaient exécuter cet air.

Avec plus d’attention, je parvins, en effet, à distinguer quelques notes perdues dans une foule d’agréments particuliers à la musique turque.

La ville paraissait décidément s’être réveillée, la brise maritime de trois heures agitait doucement les toiles tendues sur la terrasse de l’hôtel. Je saluai le révérend en le remerciant des façons polies qu’il avait montrées à mon égard, et qui ne sont rares chez les Anglais qu’à cause du préjugé social qui les met en garde contre tout inconnu. Il me semble qu’il y a là sinon une preuve d’égoïsme, au moins un manque de générosité.

Je fus étonné de n’avoir à payer en sortant de l’hôtel que dix piastres (deux francs cinquante centimes) pour la table d’hôte. Le signor Battista me prit à part et me fit un reproche amical de n’être pas venu demeurer dans son hôtel. Je lui montrai la pancarte annonçant qu’on n’y était admis que moyennant soixante piastres par jour, ce qui portait la dépense à dix-huit cents piastres par mois.

Ah ! corpo di me ! s’écria-t-il. Questo è per gli Inglesi, che hanno molto moneta, è che sono tutti eretici !… ma, per gli Francesi, e altri Romani, è soltanto cinque franchi ! (Ceci est pour les Anglais, qui ont beaucoup d’argent et qui sont tous Hérétiques ; mais, pour les Français et les autres Romains, c’est seulement cinq francs.)

— C’est bien différent ! pensai-je.

Et je m’applaudis d’autant plus de ne pas appartenir à la religion anglicane, puisqu’on rencontrait chez les hôteliers de Syrie des sentiments si catholiques et si romains.