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Voyage et recherches en Égypte et en Nubie/02

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Voyage et recherches en Égypte et en Nubie
Revue des Deux Mondes, période initialetome 15 (p. 729-761).
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VOYAGE ET RECHERCHES


EN


EGYPTE ET EN NUBIE




II.

ALEXANDRIE [1]

CARACTERE GREC DE LA VILLE ANCIENNE. – LA VILLE MODERNE.




Où est l’ancienne Alexandrie ? Qu’était-elle par rapport à la nouvelle ? C’est toujours une étude intéressante que de suivre l’accroissement graduel d’une ville dont on prend, pour ainsi dire, la mesure à différens âges ; mais nulle part peut-être ces transformations, ces vicissitudes topographiques, ne sont plus curieuses à observer qu’ici.

Alexandre, qui venait de détruire Tyr, voulut la remplacer. La côte d’Égypte valait encore mieux pour le commerce que le littoral de la Phénicie. Par la Méditerranée, on tenait toujours à l’Europe ; par, le Nil et la mer Rouge, on touchait à l’Inde. Un seul point sur toute cette côte offrait un bon mouillage ; Alexandre le choisit avec une sagacité qu’on a mille fois vantée, et qui a fait dire à Napoléon, ce qu’il ne pensait peut-être pas, qu’Alexandre était plus grand par là que par toutes ses batailles.

Le Macédonien réalisa la fondation d’Alexandrie, cette union de l’Orient et de l’Occident, qui était le rêve de son génie, et que, sous une autre forme, le jour où la mort le surprit, il essayait dans Babylone. D’après une tradition alexandrine, le conquérant vit dans un songe Homère lui indiquant l’île de Pharos comme l’emplacement le plus convenable pour la ville qu’il voulait fonder. Alexandre obéit au poète, pour lequel on connaît sa prédilection, et déclara qu’Homère, outre tous ses autres mérites, avait celui d’être un excellent architecte. Une telle légende devait naître dans la ville où Homère, que l’on y disait Égyptien, était considéré comme un dieu, et où Zoïle fut traité comme un impie ; mais on n’avait pas réfléchi que les vers adressés par Homère à Alexandre étaient précisément ces deux vers qui contiennent une erreur géographique assez forte, et placent l’île de Pharos à une journée du continent. On ne voit pas bien comment une île, située à cette distance, eût pu indiquer la position que devait occuper Alexandrie ; il fallait avoir bien envie de trouver tout dans Homère pour trouver l’indication de l’emplacement de cette ville dans un vers qui montrait combien Homère se faisait une idée fausse de la côte où elle devait s’élever.

Le second fondateur d’Alexandrie fut Ptolémée Soter, le seul grand homme de sa race, et frère, disait-on, d’Alexandre, auquel il affectait de ressembler ; il acheva son œuvre. Alexandre avait fait dessiner le plan général de la ville, Ptolémée en éleva les murailles et les temples.

Du nord au sud, la dimension de l’ancienne Alexandrie est déterminée par la configuration naturelle des lieux. Pressée entre la mer et le lac Maréotis sur une langue de terre plus étroite autrefois qu’elle ne l’est aujourd’hui [2], Alexandrie formait un parallélogramme trois fois plus long que large ; la longueur, de l’est à l’ouest, égalait à peu près les trois quarts du grand diamètre de Paris [3] dans le même sens, mais le petit diamètre de Paris, du nord au sud, est le triple ou le quadruple de celui d’Alexandrie. Alexandrie devait avoir entre quatre et cinq lieues de tour.

Les anciens comparaient vo1ontiers un pays ou une ville à quelque objet parfois médiocrement semblable : l’Italie à une feuille de lierre, le Péloponèse à une feuille de platane Ils comparèrent Alexandrie à un manteau macédonien, comme si Alexandre eût jeté le sien sur le sable pour y servir de patron à la cité qu’il voulait créer [4]. Les antiquaires sont parvenus à retrouver, avec un peu de bonne volonté, la configuration primitive de ce manteau. La situation d’Alexandrie, toute métaphore à part, se comprend très bien. C’était une ville placée entre la mer et un lac, comme Stockholm. A droite et à gauche, la côte était échancrée par deux rades, celle de l’ouest et celle de l’est. Entre les deux, une digue longue de sept stades réunissait la ville à la petite île de Pharos. Cette digue était un pont et un aqueduc. On y avait ménagé deux arches sous lesquelles les vaisseaux pouvaient passer d’un port à l’autre. Le port de l’ouest communiquait avec le lac, qui lui-même était en communication avec le Nil par un canal. On conçoit combien cette disposition était favorable au mouvement du commerce maritime d’Alexandrie. Aussi, dans ses ports les vaisseaux, dit Strabon, se pressaient plus nombreux qu’en aucun lieu du monde.

Alexandrie offrait une régularité symétrique ; il en est ainsi de toutes les villes improvisées qui ne sont pas l’œuvre graduelle et spontanée du temps, mais qui sortent soudainement de terre à la voix d’un homme ou d’un peuple. Ainsi la cité de La Valette, à Malte, fut créée de toute pièce par le grand-maître qui lui a donné son nom ; ainsi Berlin fut aligné comme un camp par Frédéric ; ainsi s’élèvent instantanément les villes que décrète chaque jour la démocratie américaine. Alexandrie, qui était une pensée et une volonté d’Alexandre, se dressa à la voix du capitaine, ordonnée et régulière comme la phalange. Deux grandes rues s’y coupaient vers leur centre : la plus longue avait une lieue et demie d’une porte à l’autre, et cent pieds de largeur. Toutes les autres rues, parallèles à ces deux voies principales, faisaient ressembler la ville à un échiquier, ressemblance qui frappait encore Abulféda au XIVe siècle.

Cette disposition avait de grands avantages. Les rues dirigées du nord au sud étaient rafraîchies par le vent de mer, qui s’y engageait sans obstacle. C’est un rafraîchissement du même genre qu’on cherche à obtenir encore aujourd’hui en Égypte par des ventilateurs dont l’orifice évasé est dirigé vers le nord. Du reste, on ne saurait imaginer de contraste plus parfait que ce parallélisme des rues droites et larges de l’antique Alexandrie avec les sinuosités des rues étroites et obscures de la ville turque qui l’a remplacée.

Rien n’était plus splendide que l’ancienne Alexandrie, Athénée l’appelle plusieurs fois la belle et la dorée ; Philon et Diodore de Sicile la proclament la reine des villes. Nous avons, dans le roman de l’Alexandrin Achilles Tatius, une peinture assez vive de l’impression que devaient faire sur un étranger, encore au IVe siècle, les merveilles d’Alexandrie. « Après trois journées de navigation, nous arrivâmes à et, comme je rentrais par la porte dite du Soleil, la beauté de la ville me frappant comme un éclair, remplit mes regards de volupté. Une suite de colonnes s’étendait en ligne droite des deux côtés de la rue, qui va de la porte du Soleil à la porte de la Lune, car ces dieux sont les gardiens des portes de la ville. Au milieu de ces portiques était une place de laquelle partaient des rues en grand nombre. La multitude semblait une foule qui émigre. Puis, m’étant avancé encore de quelques stades, je suis arrivé au lieu qui porte le nom d’Alexandre. Là, j’ai vu une autre ville distinguée par ce genre de beauté, que les colonnes s’offraient obliquement, aussi nombreuses qu’en ligne droite. Distribuant donc mes regards dans toutes les rues, je ne pouvais ni me rassasier de voir, ni suffire à contempler tant de beauté [5]. »

L’utile, se trouvait à côté du magnifique ; l’eau du Nil était amenée par un canal, dans une foule de citernes qui abreuvaient les habitans d’Alexandrie, et dont un assez grand nombre existe encore [6]. C’était près du port de l’est qu’était le beau quartier, le quartier royal sous les Ptolémées, impérial sous les Romains. Le palais avec ses dépendances, parmi lesquelles étaient le musée et la grande bibliothèque, occupait un immense emplacement : la cinquième partie de la ville selon Pline, le quart et même le tiers selon Strabon. On le concevra si on réfléchit que c’était un ensemble d’édifices et de jardins dans le goût oriental, comme la résidence des empereurs mogols à Delhi, ou le sérail des sultans à Constantinople, comme la maison dorée de Néron, qui couvrait tout un quartier de Rome, du Palatin à l’Esquilin, de la villa Mills à Saint-Marie-Majeure.

Vers le milieu de la ville se voyait le tombeau d’Alexandre. Le corps du conquérant avait été enlevé à Perdiccas par Ptolémée Soter, apporté sur un char colossal que traînaient soixante-quatre mules, et placé dans un cercueil d’or qui fut volé par un indigne Ptolémée. Le corps, mal protégé par le cercueil de verre qui remplaça le cercueil d’or, a disparu lui-même, et a emporté avec lui l’indépendance d’Alexandrie, qu’une prophétie bientôt réalisée attachait à la conservation des restes de son fondateur.

On sait qu’Alexandre est entré dans la tradition orientale. Il n’a pas été oublié en Égypte que dans la Perse et dans l’Inde, où le souvenir d’Iskander est populaire encore aujourd’hui. Les Arabes d’Alexandrie montraient, au XVe siècle, le tombeau du grand prophète Iskander ; mais rien ne prouve que ce fût la véritable sépulture du fils de Philippe. Une légende arabe, rapportée par Edrisi, plaçait le tombeau d’Alexandre dans une île lointaine, aux extrémités de l’Occident, au milieu d’une mer ténébreuse. Il est remarquable que l’imagination des peuples ait rêvé pour le tombeau d’Alexandre ce que la destinée a fait pour le tombeau de Napoléon. L’histoire, cette fois, avait égalé en poésie la légende, et, chose étrange, cette poésie que la fantaisie orientale avait créée pour son héros, nous en avons dépouillé le nôtre.

En avançant de l’est à l’ouest, on marchait de la ville grecque vers la ville égyptienne. On trouvait l’éminence où la colonne marque encore l’assiette de l’acropole, du Sérapéum et de l’ancienne Alexandrie, nommée Racotis ; enfin tout-à-fait à l’occident, la ville des morts, la nécropole. Les Égyptiens avaient toujours une ville des morts à côté de la ville des vivans, et toujours elle était située à l’ouest, comme ici. Cette habitude tenait à leurs croyances. Ils plaçaient dans la région où le soleil se couche la demeure des ames, et ils exprimaient par le même hiéroglyphe et par le même mot, amenti, cette demeure mystique et la région du couchant. A l’ouest d’Alexandrie était le faubourg où Strabon vit les sépultures et les maisons pour l’embaumement des morts. Ce quartier correspondait au Mnémonium de Thèbes, qui renfermait le même genre, de bâtimens, et qui était situé aussi à l’ouest de la ville, sur le bord occidental du fleuve. A Alexandrie, ce lieu est appelé long-temps le lieu des sépulcres. Les chrétiens continuèrent à y enterrer leurs morts, et saint-Pierre, patriarche d’Alexandrie, s’y bâtit un mausolée. Encore aujourd’hui on montre, à l’ouest de la ville, les catacombes, vestiges de l’antique nécropole. Le style grec y règne, mais légèrement modifié par les influences égyptiennes.

Alexandrie offre un des plus curieux, exemples des déplacemens qu’amène la décadence des villes. Rome presque tout entière est descendue de ses sept collines dans le champ de Mars, Syracuse s’est renfermée dans l’île d’Ortygie, Agrigente s’est retranchée dans son acropole. Alexandrie a eu un sort plus singulier ; elle s’est réfugiée sur l’Heptastade, cette chaussée qui l’unissait à l’île de Pharos, et qui a été élargie considérablement par les sables et les débris accumulés à sa base. C’est un peu comme si Cherbourg se transportait un jour sur sa jetée.

La ville d’Alexandrie, de tout temps étroite pour sa longueur, a été se resserrant toujours. Le manteau d’Alexandre décroissait rapidement sous le tranchant du sabre de Mahomet, la ville arabe ne formait que le tiers de la ville antique ; enfin on a taillé dans le manteau rogné par le ciseau des siècles un dernier lambeau, et ce lambeau, c’est la ville turque, l’Alexandrie de nos jours. La population d’Alexandrie a varié avec son étendue. Au temps de Diodore de Sicile, elle comptait 300,000 personnes libres [7], ce qui, en supposant pour Alexandrie comme pour Athènes un nombre égal d’esclaves, fait 600,000 individus [8]. C’est à peu près la population de Paris au commencement de ce siècle [9]. Les Juifs occupaient deux des cinq quartiers dans lesquels la ville était divisée. La population d’Alexandrie diminua assez rapidement ; elle avait déjà décru sensiblement sous Galba [10]. Baissant toujours de siècle en siècle, le chiffre était tombé à 6,000 ames [11], c’est-à-dire avait été réduit à un centième. Il s’est relevé aujourd’hui à 60,000, ce qui est le décuple du chiffre antérieur et le dixième du chiffre ancien. C’est Méhémet-Ali qui a ainsi accru la population d’Alexandrie, en rouvrant par un canal la communication de la ville avec le fleuve. Il faut se hâter de célébrer ce bienfait ; j’aurai, dit-on, peu d’occasions de renouveler ce genre d’éloges.

Alexandrie était une ville commerciale et industrielle, une ville occupée et laborieuse comme nos cités modernes. « C’est une cité opulente, dit Vopiscus, où personne ne vit dans l’oisiveté. » Ses verreries étaient célèbres, ses tapisseries brodées l’emportaient sur les tapis de Babylone. Au milieu de la ville était un lieu appelé la rue ou le quartier des riches, où l’on vendait, dit Athénée, tout ce qui appartient au luxe le plus varié. C’était une espèce de bazar certainement beaucoup mieux fourni que le bazar actuel d’Alexandrie. Cette activité industrielle et commerciale était dans le caractère grec plus que dans le caractère égyptien ; c’est que les Alexandrins étaient beaucoup moins Égyptiens que Grecs, leurs défauts même le prouvent.

C’était un peuple léger, moqueur, faisant sans cesse contre ceux qui les gouvernaient des satires ou des chansons ; ils donnèrent des noms grotesques à la plupart des Ptolémées ; ils raillèrent Vespasien, qui, railleur lui-même, entendait la plaisanterie ; ils raillèrent Caracalla, qui s’en vengea par un épouvantable massacre. Soldats médiocres, ils excellaient aux combats de coqs et aux chants de table. Mobiles, indisciplinés, toujours prêts aux tumultes et aux révoltes, agités par les passions de l’école et de l’hippodrome, les Alexandrins offraient un singulier mélange de la vivacité athénienne et de la turbulence byzantine. Leur caractère était le caractère grec, avec une teinte du tempérament sombre et colérique de la race égyptienne. Le grec était, à Alexandrie, la langue des tribunaux, on le voit par les papyrus, et la langue officielle, on le voit par les inscriptions. Le grec paraît seul sur les médailles jusqu’à Dioclétien. Philon, citant des mots grecs usités à Alexandrie dit qu’ils appartiennent à la langue indigène. Les fêtes et le culte public étaient grecs, comme le prouvent la description des fêtes d’Adonis dans les Syracusaines de Théocrite et la pompe solennelle, sous Ptolémée Philadelphe, décrite avec tant de détail par Athénée, vraie procession bachique dans laquelle figurent Dionysos, Sémélé, les Silènes, et où ne paraît aucune divinité égyptienne ; dans laquelle, trait caractéristique, sont représentées les quatre saisons de l’année grecque, tandis que l’année égyptienne n’en comptait que trois.

En somme, Alexandrie fut très grecque, assez juive, peu romaine presque point égyptienne. On a un vif sentiment de cette vérité dans celle ville, où il ne reste debout qu’une colonne, selon moi, grecque, et deux obélisques venus d’ailleurs et reposant sur une base grecque ; dans cette ville tournée vers la Grèce, qui regarde Athènes et Byzance, qui est à quelques jours de mer seulement du Péloponèse, de la Sicile, de la Grande-Grèce, et qui, voisine de la côte où fut Cyrène, chantée par Pindare, voit presque à son horizon la Crète, berceau de Jupiter. Ce que je viens de dire du caractère de la population, je le dirai de plusieurs institutions célèbres du musée, de la bibliothèque ; je le dirai de la philosophie, des lettres, des sciences, des arts, du christianisme, des hérésies tout cela était à Alexandrie presque purement grec, et beaucoup moins égyptien ou oriental qu’on ne l’a cru souvent.

Je commencerai par le muée. On connaît cette institution singulière, qui donna le premier modèle des académies. C’était plus qu’une académie ; les savans du musée ne se réunissaient pas seulement pour des séances. S’asseyant à la même table, vivant d’une vie commune dans une magnifique demeure, ils pouvaient, délivrés de tous les soucis de la vie, se consacrer sans partage à la culture des lettres. Cette institution était grecque d’origine. Démétrius de Phalère disciple d’Aristote, importa dans Alexandrie un musée à l’imitation de ceux de Platon et de Théophraste. Seulement, sous un roi, le musée fut moins libre que sous une république. Les satiriques du temps purent le comparer à une cage remplie d’oiseaux rares ; cependant il y était resté assez de l’esprit démocratique athénien pour qu’un philosophe du musée pût dire à un empereur que la république seule était raisonnable et que la monarchie était un gouvernement contre nature. Peut-être le spectacle de la réclusion du Sérapéum donna-t-il l’idée d’une résidence qui, dans le musée, fut toujours une faveur et jamais une contrainte ; c’est tout ce qu’on peut accorder aux influences égyptiennes. Je ne saurais aller plus loin, je ne saurais admettre avec l’auteur d’un travail approfondi sur l’école d’Alexandrie, M. Matter, qu’une pensée de fusion entre les sciences de la Grèce et l’organisation des écoles sacerdotales de l’Égypte [12] ait présidé à la fondation du musée. Je ne saurais admettre, avec M. Wilkinson [13], qu’il y ait eu aucun rapport entre le musée d’Alexandrie et les collèges sacrés d’Héliopolis, ni que le premier ait jamais été l’asile de cette sagesse égyptienne dont on retrouve les traces partout, excepté sur les monumens. Le musée était une institution grecque comme son nom ; ses chefs furent des littérateurs grecs ; leurs travaux eurent pour objet les lettres et la philologie grecques : son organisation n’offrit jamais rien d’égyptien ou de sacerdotal. Mais le musée, dit-on, était placé sous la direction d’un prêtre, et c’est là ce qui en faisait une institution analogue aux écoles de l’Égypte. Au premier coup d’œil, cette circonstance peut paraître décisive ; si on regarde de plus près, l’on verra que ce prêtre supérieur du musée était toujours grec sous les rois grecs, toujours romain sous les empereurs romains. Il y a plus, de quelle divinité était-il le desservant ? Etait-ce d’Ammon, de Thot ou d’Osiris ? Non, c’était, comme l’a montré M. Letronne, des dieux Ptolémées. Peut-on voir dans le prêtre d’un tel culte autre chose qu’un employé revêtu d’un caractère officiel et préposé à la police du lieu ? La présidence de ce fonctionnaire n’entraînait en aucune sorte l’influence de la vieille religion et du vieux sacerdoce de l’Égypte sur l’organisation du musée. En effet le musée demeura fidèle à son origine et à son nom, et les muses athéniennes y gardèrent leur empire jusqu’à la fin [14].

C’est encore une pensée de transaction entre l’Égypte et la Grèce que M. Matter prête au fondateur de la grande bibliothèque d’Alexandrie. Il s’agissait, suivant cet auteur, d’une collection qui renfermât tous les monumens du génie humain, qui rapprochât les codes de l’Égypte et de la Judée, etc. Ces expressions, plus pompeuses que précises, semblent vouloir dire que les Ptolémées avaient conçu le dessein de réunir dans leur bibliothèque, aux chefs-d’œuvre de la littérature grecque, les produits de la littérature égyptienne et des littératures étrangères. Je dois dire que M. Matter rejette les exagérations des écrivains ecclésiastiques, d’après lesquels l’attention de Ptolémée Philadelphe aurait été attirée sur les écrits importans que possédaient les Ethiopiens, les Indiens, les Perses, les Babyloniens, les Assyriens, les Chaldéens, les Phéniciens, les Syriens, etc. C’est toujours la même illusion sur Alexandrie, que dès l’origine, on a voulu faire plus égyptienne et plus orientale qu’elle ne le fut jamais. Pour moi, je crois qu’une bibliothèque à la tête de laquelle furent placés Zénodote et Lycophron contenait peu de papyrus hiéroglyphiques ou hiératiques, et je n’imagine pas que de tels écrits aient figuré en grand nombre dans le catalogue de Callimaque. Je ne crois pas non plus qu’on rencontrât beaucoup de manuscrits indiens ou persans, beaucoup d’exemplaires du Ramayana sanscrit ou de l’Yacna de Zoroastre [15]. Entre les livres sacrés de l’Orient, les livres des Juifs s’y trouvaient seuls, non comme un code rapproché par les Ptolémées des codes égyptiens, dont l’existence est au moins douteuse, mais parce qu’il y avait cent mille Juifs à Alexandrie.

Si l’on en croyait certains documens récemment publiés [16], les bibliothèques d’Alexandrie auraient contenu des ouvrages traduits de tous les idiomes du monde en grec ; mais je doute de ce fait, que rien ne prouve. Les Alexandrins, en leur qualité de Grecs, estimaient peu et connaissaient encore moins les langues et les littératures étrangères. On peut donc affirmer que les trésors littéraires d’Alexandrie étaient surtout grecs. S’il s’y trouvait quelque chose d’oriental et d’égyptien, ce n’était pas dans la grande bibliothèque du palais qu’il eût fallu le chercher mais dans la bibliothèque du Sérapéum. Là, comme je l’ai dit, se conservait un reste de la vieille vie égyptienne ; là s’étaient glissés peut-être aussi, avec les superstitions orientales, quelques-uns des livres de l’Orient. C’est dans cette bibliothèque du Sérapéum que Tertullien [17] indique un texte hébreu de la Bible ; encore faut-il se rappeler que l’hébreu était une langue vivante à Alexandrie.

Puisque j’ai fait mention de deux bibliothèques je suis conduit à dire quelques mots du fameux incendie attribue à Omar Tout le monde connaît le récit qui a fait du nom d’Omar le symbole du fanatisme et de la barbarie. Après avoir subi, pendant des siècles, l’injure de cette renommée proverbiale, Omar a été déclaré presque innocent de l’incendie des livres d’Alexandrie ; on lui a, du moins, découvert, des complices qui l’ont devancé, et ont fait beaucoup plus de mal que lui. Ces complices sont illustres, et ne sont point des ennemis farouches de la civilisation ; ils s’appellent César et le christianisme.

César est le premier coupable, coupab1e involontaire, il est vrai ; ce fut lui qui, assiégé par les Alexandrins dans la grande bibliothèque, y mit le feu en voulant incendier la flotte égyptienne et les maisons occupées par l’ennemi. C’est ce qui a fait dire trop légèrement à quelques-uns qu’après César, Omar n’avait rien trouvé à brûler : mais ceci n’est point exact. On connaît l’existence de plusieurs collections qui se formèrent pour remplacer la première ; on sait qu’Antoine fit don à Cléopâtre de la bibliothèque de Pergame, rivale de la bibliothèque d’Alexandrie, et qui se composait de deux cent mille volumes Ces deux cent mille volumes paraissent avoir été déposés au Sérapéum dans cette bibliothèque, fille, comme on disait, de la collection mère et qui contint jusqu’à sept cent mille volumes ; mais cette seconde bibliothèque devait elle-même périr par d’autres mains que les mains musulmanes. Déjà atteinte deux fois par les flammes sous Marc-Aurèle et sous Commode, il est difficile qu’elle ait survécu à l’assaut que les chrétiens donnèrent, sous Théodose, au Sérapéum. Les livres entassés dans cet édifice durent être, au moins en grande partie, détruits par le zèle, armé ce jour-là contre tous les souvenirs du paganisme. Voilà donc les deux grandes collections de livres à peu près détruites, dispersées du moins avant l’arrivée d’Omar. Malgré ces faits incontestables, M. Matter déclare solennellement que l’existence et l’incendie d’une bibliothèque à Alexandrie, au temps d’Omar, est un fait à rétablir dans l’histoire. Il est permis de voir dans ces paroles une protestation contre une opinion que le XVIIIe avait émise avec trop de complaisance. Gibbon et d’autres écrivains du même temps. Peuvent avoir éprouvé quelque joie en voyant l’acte de barbarie le plus célèbre de l’histoire transporté des musulmans aux chrétiens, d’un calife à un évêque. Sans partager le moins du monde un tel sentiment, on est en droit de se refuser à cette réaction qui porte M. Matter à combattre aujourd’hui Gibbon à la suite d’écrivains animés, dit-il, d’un autre esprit. En accordant à M. Matter qu’il y a eu encore des livres à Alexandrie après la destruction du Sérapéum, puisqu’il y avait des littérateurs et des philosophes, on n’en peut pas moins maintenir, comme acquis à l’histoire, ce fait, que les deux grandes collections avaient été détruites avant l’arrivée d’Omar, l’une par César, l’autre par les chrétiens, et qu’un grand incendie, comme celui dont la tradition accuse calife arabe, était devenu impossible. A chacun ses œuvres ; que l’histoire soit juste pour tous, même pour Omar. Point de fanatisme même contre le fanatisme : la philosophie a eu le sien dans le siècle dernier ; il semble que la gloire du nôtre devait être de n’en connaître aucun.

Quant à la littérature alexandrine, elle fut purement grecque : tour à tour reproduction érudite et critique minutieuse des grands écrivains de la Grèce, elle ne sort pas de ce cercle. Le goût qui lui est propre et qui la caractérise n’a rien d’oriental, sauf l’enflure d’un Lycophron et d’un Claudien [18], défaut que le mauvais goût de la décadence explique suffisamment. Du reste, les genres où cette littérature excelle, l’épigramme, l’idylle, l’élégie, sont purement grecs. On récitait sur le théâtre d’Alexandrie les narrations d’Hérodote et les chants d’Homère. La littérature alexandrine se rattache à Homère par ses poètes et par ses critiques. Les uns le continuent à leur manière, comme Coluthus et Triphiodore ; les homériques font des centons ou des parodies du poète dont ils portent officiellement le nom. Il en est qui écrivent l’Odyssée sans employer la lettre s, d’autres retranchent de chaque chant de l’Iliade une des vingt-quatre lettres de l’alphabet. La grande affaire des plus sérieux est de réviser le texte d’Homère ; les rois même se livrent à ce travail [19]. Aristarque est le vrai représentant de cette littérature, qui s’appelle elle-même philologie. Dans tout cela, rien d’égyptien. L’ibis de Callimaque n’était pas un chant sur l’oiseau sacré, mais une satire dans laquelle il persillait ses rivaux. Il a fallu toute la crédulité irréligieuse de Dupuis pour s’imaginer avoir retrouvé dans les Dyonisiaques de Nonnus les débris d’un poème sacré sur les calendriers composé 1600 ans avant Homère. Nonnus n’a rien emprunté aux sanctuaires de l’Égypte ; mais, en véritable Alexandrin, écrivant dans une ville où l’astronomie, cultivée avec éclat par les savans, était à la mode parmi les lettrés, où les sept principaux poètes formaient une pléiade où les beaux esprits métamorphosaient en constellation la chevelure de la reine Bérénice, Nonnus, par une prétention à la science toute pédantesque et toute moderne, introduisit l’astronomie dans la mythologie. Quant à sa prétendue imitation d’un ancien poème égyptien, il est très douteux, que des poèmes, au moins d’une certaine étendue, aient existé dans l’ancienne Égypte. Dion Chrysostome dit que les Egyptiens n’avaient pas de vers. L’assertion est probablement trop absolue, car les monumens représentent des prêtres qui chantent en s’accompagnant sur une sorte de harpe qu’on a retrouvée dans les tombeaux, et Champollion a lu une chanson destinée à accompagner le travail des bœufs foulant le grain. Toutefois il y a loin de quelques chants religieux ou populaires à de vastes compositions telles que celles qu’aurait connues et imitées Nonnus. Rien de pareil à ces grands poèmes ne s’est montré jusqu’ici ni sur les murs des temps ni sur les papyrus couverts d’hiéroglyphes. L’inscription et le rituel avec d’immenses développemens paraissent avoir remplacé, chez ce peuple monumental et sacerdotal, ce qui, chez d’autres peuples, a été. L’épopée héroïque ou religieuse.

La littérature alexandrine n’appartient donc pas à un pays, mais à une époque. Parmi les hommes qui l’honorent le plus, on compte un grand nombre d’étrangers : le Sicilien Théocrite, Philétas de Cos, Hermesianax de Colophon ; quelques-uns même ne vinrent jamais à Alexandrie, Euphorion, par exemple, qui, né à Chalcis, vécut à Séleucie et mourut à Antioche. Euphorion n’en est pas moins classé avec les poètes alexandrins, avec Rianthus et Parthenius, que Tibère lui associait dans ses prédilections littéraires et ses imitations poétiques. La littérature alexandrine n’a donc rien d’égyptien, et l’on y sent à peine la proximité de l’Orient ; mais elle a le caractère de son âge, elle a les défauts des littératures surannées Vieille, coquette et pédante, elle remplace la simplicité par la recherche, l’inspiration par la science, le génie de l’art par la théorie de l’art.

Ingenio quamvis non valet, arte valet :


ce qu’Ovide a dit durement de Callimaque, je le dis d’elle peut-être un peu durement aussi.

Comme il arrive dans les littératures qui dégénèrent, la recherche n’exclut pas la négligence. Plotin, nous dit Porphyre, ne relisait jamais ce qu’il écrivait. Quelle différence entre cette improvisation sans art et le travail exquis, l’atticisme habile du style de Platon ! La fécondité démesurée est aussi un signe de décadence, nous ne le savons que trop. Callimaque avait écrit huit cents ouvrages, et Dydime aux entrailles de fer six mille volumes. C’est à désespérer nos facilités contemporaines.

La rhétorique, dont l’heure est venue, triomphe dans Alexandrie ; on l’y trouve partout, à tel point que ce sera un rhéteur grec, Théodote, qui présentera à César la tête de Pompée. Or, quoi de plus grec que la rhétorique, quoi de moins égyptien ? Ainsi, plus je considère la littérature alexandrine et plus j’y vois le signe de l’âge, non l’empreinte du sol. Alexandrie, ce n’est pas pour cette littérature une patrie, c’est une date. Tout au plus le pays funèbre par excellence, le pays où l’image de la mort était partout présente, jusque dans les festins, pouvait-il agir sur l’imagination des poètes, en inspirant à Cheremon des vers à la louange de la mort, dont se moquait Martial.

L’art alexandrin dut subir plus que la littérature l’influence de l’Égypte. La littérature égyptienne, si on peut lui donner ce nom, était enveloppée des mystères de son écriture. L’art parlait aux yeux un langage que tout le monde pouvait comprendre et répéter.

L’architecture grecque, j’ai déjà eu occasion d’en faire la remarque, émule et comme jalouse des dimensions colossales de l’architecture égyptienne, éleva le phare et la colonne d’Alexandrie. Le char immense et singulièrement orné qui apporta dans cette ville le corps d’Alexandre offrait lui-même, dans sa décoration extraordinaire, un caprice grandiose de l’architecture orientale ; Quelque soit le fait véritable qui ait servi de fond au récit merveilleux d’une statue d’Arsinoé soutenue par des aimans, il faut voir là quelque tentative bizarre à laquelle le désir du nouveau, du prodigieux, poussait la sculpture hellénique en présence des merveilles étranges de la sculpture indigène. Quant à la peinture, si les hiérogrammates égyptiens tracèrent sous les Ptolémées, à Alexandrie comme partout ailleurs, sur les murs des temples [20], des tableaux composés d’hiéroglyphes et de figures selon la tradition, ces images étaient trop semblables aux essais déjà anciens de la peinture grecque, alors si perfectionnée, pour qu’elle fût tentée de revenir à son point de départ par l’imitation d’un style analogue à celui de ses commencemens, qu’il avait peut-être inspirés. La peinture hiératique resta dans les temples ; mais les Ptolémées, qui continuaient sans doute à s’y faire représenter, comme dans toute l’Égypte, en adoration devant Ammon ou Osiris, s’entourèrent de peintres grecs. On ne voit pas que Ptolémée Soter ait eu des artistes égyptiens à sa cour ; cependant il y fit venir Apelles, que lui avait légué Alexandre. Ce fut pendant son séjour auprès du roi d’Égypte qu’Apelles se servit de son art pour dénoncer et punir ses calomniateurs. Ce fut à Alexandrie qu’il composa ce tableau allégorique de la Calomnie traînant sa victime aux pieds de l’Ignorance, et suivie par le Repentir, que Raphaël a restitué, d’après la description des anciens, dans un dessin qui est au Louvre.

Ptolémée Philadelphe, non moins ami de la peinture grecque, obtenait pour ses galeries, par un traité avec Aratus, plusieurs chefs-d’œuvre de l’école de Sycione, l’une des plus anciennes et des plus célèbres de la Grèce. L’Hyacinthe de Nicias, célébré par Martial, fut rapporté d’Alexandrie par Auguste. Les chefs-d’œuvre de la peinture et de la sculpture grecques étaient donc recueillis avec soin dans cette ville, qui, comme l’a dit Saint-Martin, ne fut pas une ville égyptienne ; mais une ville grecque en Égypte.

C’est surtout en ce qui concerne les sciences et la philosophie d’Alexandrie que l’influence de ces mystérieuses connaissances, de ces profondes doctrines qu’on prêtait à l’Égypte, a été exagérée outre mesure. En combattant les exagérations systématiques et traditionnelles qui, mises en avant de très bonne heure et répétées de siècle en siècle, sont arrivées à cet état de lieu commun qui est la consécrations du préjugé, en les combattant, dis-je, je ne suis point suspect de prévention contre l’Égypte ; on ne pourra du moins me reprocher de céder à cette manie si commune, qui fait enfler à un auteur l’importance d’un sujet favori. C’est au nom des hiéroglyphes et des monumens que l’on commence à comprendre que je viens protester contre un égyptianisme immodéré. On ne le pouvait jusqu’ici. On accordait trop sur quelques points à l’Égypte, parce qu’on la connaissait très peu ; maintenant on sait assez ce qu’elle fut pour savoir ce qu’elle ne fut pas. C’est le moment de lui donner sa véritable place dans l’histoire de l’humanité et certes cette place restera grande. Il suffit à la vieille Égypte de sa religion, de ses arts, de ses institutions, de toute sa civilisation si antique et si curieuse, encore écrite sur ses monumens, sans lui attribuer les sciences et la philosophie alexandrines, qui sont éminemment et presque exclusivement grecques, comme Alexandrie elle-même. Cette conviction saisit vivement ici, dans cette ville isolée du reste de l’Égypte, à laquelle elle ne tient qu’artificiellement, tandis qu’elle est tournée vers la Grèce et semble l’appeler. Les faits, comme on va voir, confirment pleinement cette impression produite par les lieux.

Ce serait une insigne gloire pour les anciennes doctrines égyptiennes d’avoir inspiré le savoir alexandrin, car il est aujourd’hui reconnu que les sciences dans le sens moderne du mot, c’est-à-dire les sciences d’observation et d’expérience, ne datent que d’Alexandrie. Les connaissances géographiques, mathématiques, astronomiques, médicales y ont fait des progrès jusqu’alors inconnus. Une impulsion nouvelle leur a été donnée dans cette ville, qui, par son esprit industriel, commercial, érudit, éclectique, est presque une ville moderne, une ville du XVIe siècle et un peu du XIXe. Dans l’ignorance où l’on était de ce qui fit le fond de la société égyptienne, sous l’empire d’opinions erronées transmises par les anciens et contemporaines de l’erreur qu’elles perpétuaient, il était naturel d’accorder à l’Égypte une grande part dans les connaissances et les idées alexandrines. Ce que l’étude des monumens, interprétés à l’aide des découvertes de Champollion, nous permet d’affirmer sur l’ancienne civilisation de l’Égypte, suffit pour montrer qu’elle fut presque entièrement étrangère à ces connaissances, et n’eut point ces idées qu’on a voulu faire remonter jusqu’à elle. Le développement alexandrin doit être considéré désormais comme un produit natif du génie grec, excité tout au plus par l’idée vague d’une doctrine mystérieuse, et éclairé par quelques rayons d’une science qu’en restreignant beaucoup il ne faut pas nier tout-à-fait.

Les connaissances mathématiques et astronomiques qui ont tant illustré Alexandrie ne sont point, quoi qu’on ait prétendu, un héritage qu’elle ait reçu des sanctuaires de l’Égypte. Les anciens ont proclamé les Égyptiens inventeurs de la géométrie, parce que les inondations du Nil rendaient nécessaire une mesure des propriétés exacte et souvent renouvelée ; mais cette géométrie, bornée aux procédés pratiques de l’arpentage, n’a rien de commun avec la science cultivée dans les écoles de la Grèce et de l’Italie. On ne voit pas qu’elle ait conduit les Egyptiens à une découverte comme celle du carré de l’hypoténuse. On n’a rien trouvé, Parmi les nombreuses représentations dont les monumens sont couverts, qui ressemble à une figure de géométrie. Si un de ces prêtres dont nous lisons les noms écrits dans leurs tombeaux, eût été géomètre, n’aurait-il pas laissé sur les murs de ces tombeaux, où l’on peint d’ordinaire les occupations du mort pendant sa vie, quelque image de ses études, quelque signe de ses découvertes, comme Archimède avait fait graver le rapport du cylindre à la sphère sur son monument, que Cicéron vit encore à Syracuse ? Il n’y a pas plus de trace de l’algèbre des Égyptiens que de leur géométrie, et, jusqu’à ce qu’on en ait trouver quelqu’une, il faut laisser à Diophante l’honneur de ses théorèmes, et reconnaître que dans l’algèbre, sauf le nom qui est arabe, tout ce qui n’est pas d’origine grecque, est d’origine indienne.

Quant à la géographie, dont Ptolémée fut le père, il n’est pas probable que les Alexandrins aient dû beaucoup sur ce point aux enseignemens de l’Égypte. Les anciens Egyptiens ne paraissent pas avoir eu moins de mépris que les Chinois pour le reste du genre humain. De même que ceux-ci n’ont qu’une expression pour désigner leur empire et le monde entier, les Égyptiens se servaient aussi d’un même signe, les deux régions, pour exprimer et les deux parties de l’Égypte et les deux zones dont se compose l’univers. Dans un curieux tableau où sont représentées plusieurs race pour eux barbares, et où les hommes aux yeux bleus, nos ancêtres, ont l’honneur d’être associés aux nègres, les Égyptiens sont distingués par l’appellation homme, romi. Homme et Egyptien étaient donc synonymes. Avec une telle manière de voir, on s’intéresse médiocrement aux peuples étrangers, et on n’est pas très disposé aux recherches géographiques.

Cependant les rapports que le commerce et la guerre établirent entre les anciens Egyptiens et différens peuples asiatiques, rapports qui nous sont attestés par les monumens, ont dû leur apprendre quelque chose de ces peuples. Jusqu’où a été la connaissance qu’ils en ont eue ? M. Gosselin voyait dans les cartes d’Eratosthène et de ses successeurs des copies plus ou moins altérées de carte beaucoup plus anciennes, dont les distances prouvaient, selon ce savant, que la géographie avait été portée jadis à un degré de perfection auquel les peuples de l’Europe n’étaient pas encore parvenus il y a cent cinquante ans [21] ; mais il paraît, au contraire, qu’Eratosthène et les géographes de son époque reproduisaient les erremens de la cosmographie poétique des Grecs [22]. Bien que la zone torride commence à Philé, bien que les monumens des Pharaons se trouvent au cœur de cette zone, les géograp1es n’y plaçaient pas moins un océan imaginaire, au-delà duquel était la terre opposée à la nôtre, l’antichthone. Ces vieilles idées grecques règnent dans Alexandrie jusqu’à Hipparque. Celui-ci refit la terre sur un nouveau plan, et, en rapprochant beaucoup trop la partie orientale et la partie occidentale du continent, établit dans la science cette nouvelle et utile erreur, qui, encourageant Colomb à aller cherche l’Asie, lui fit rencontrer l’Amérique [23]. Erreurs et progrès, la géographie alexandrine dut tout à elle-même et rien aux anciennes notions égyptiennes, qui, si elles l’avaient éclairée, l’auraient éclairée plus tôt, et l’auraient désabusée des chimères de la cosmographie fabuleuse des Grecs, où elle s’égara jusqu’à Hipparque [24].

L’astronomie est une des sciences dans lesquelles on a supposé que les ancien Egyptiens avaient fait le plus de progrès d’autre part voyant l’astronomie grecque prendre dans une ville d’Égypte des développemens inconnus jusqu’alors, on a été porté à faire encore cette fois honneur à l’Égypte de la science grecque. On a cru à une astronomie très ancienne et très avancée, dont les représentations figurées et surtout les représentations zodiacales conservaient le mystère, et qui se serait transmise aux Grecs par Platon, par Eudoxe et par les Alexandrins ; mais ici encore cette superstition qu’inspiraient le nom de l’antique Égypte et la renommée de ses connaissances mystérieuses a fait à de bons et grands esprits une illusion de laquelle il faut revenir pour deux raisons : la première, c’est que les Egyptiens n’ont point eu les profondes connaissances en astronomie, qu’on leur a prêtées ; la seconde, c’est que les astronomes d’Alexandrie ne paraissent pas leur avoir emprunté beaucoup.

Un des grands argumens avancés en faveur de la science antique des astronomes égyptiens était tiré des représentations zodiacales qu’on voit sur différens temples d’Égypte, et en particulier à Denderah. Aujourd’hui la haute antiquité de ce zodiaque n’est plus soutenable, depuis surtout que Champollion a lu les noms de Tibère et de Néron écrits très distinctement en hiéroglyphes sur ce monument, qui devait précéder de plusieurs milliers d’années les monumens historiques. La question qui s’agite aujourd’hui à son sujet entre deux savans illustres, M. Biot et M. Letronne, est d’un tout autre ordre ; je la retrouverai plus naturellement à Denderah. Il me suffit à présent de poser, comme un fait conquis à la science par M. Letronne, qu’il n’y a point eu de zodiaque en Égypte avant l’époque grecque [25]. De plus, ni télescope ni astrolabe n’ont été trouvés en nature ou représentés dans les tombeaux de l’Égypte, où l’on a trouvé tant de choses, et sur les parois desquels est figuré tout ce qui a pu servir au défunt pendant sa vie. Enfin il a fallu renoncer à cette antique sphère égyptienne présentant l’état du ciel 1400 ans avant Jésus-Christ, qu’Eudoxe aurait eue sous les yeux, à laquelle ont cru Newton, Fréret et Bailly, et que le souffle de la critique a brisée pour jamais [26].

Sur le savoir astronomique des anciens Egyptiens, je pourrais citer des expressions bien dédaigneuses de M. Delambre, l’historien de la science, celles-ci par exemple « Les Egyptiens étaient astronomes tout juste ce qu’il fallait pour être charlatans. » Je pourrais citer des paroles sévères de M. Letronne, je préfère m’en rapporter au témoignage de M. Biot, et parce que M. Biot est une de nos plus hautes renommées scientifiques, et parce qu’il a pu paraître accorder plus que d’autres au savoir astronomique de l’ancienne Égypte. On va voir dans quelles limites lui-même le restreint. « En reconnaissant le défaut absolu d’instrumens et de méthodes précises, soit pour l’observation, soit pour le calcul trigonométrique, il faut accorder aux anciens peuples de la Chaldée et de l’Égypte tout ce qu’une longue et assidue contemplation des phénomènes peut donner [27]. » C’est assez, pour la thèse que je soutiens, de ces sages paroles. Il n’y a donc en Égypte, avant les Grecs, ni instrumens ni méthodes précises pour l’observation, ni calcul trigonométrique. C’est à Hipparque seulement que commence l’emploi de ce calcul, sans lequel, dit Delambre, il n’est pas de véritable astronomie. Or, Hipparque n’a pu rien emprunter, à l’ancienne Égypte, car il n’est probablement jamais venu à Alexandrie. Ptolémée, qui y a vécu, doit beaucoup à Hipparque et rien aux anciens Egyptiens. Jamais il n’allègue leurs observations. II cite trois éclipses observées à Babylone et pas une seule observée en Égypte.

L’invention de l’astrologie, liée aux origines de l’astronomie, n’appartient pas d’une manière certaine à l’ancienne Égypte ; la Chaldée semble y avoir plus de droits. Le nom de Chaldéen fut synonyme de celui d’astrologue, et l’Egyptien Philon répète à plusieurs reprises que les Chaldéens ont inventé l’astrologie.

Le don le plus certain que l’ancienne astronomie de l’Égypte ait fait à A1exandrie, et par elle à Rome e : à toute l’Europe, c’est l’année dont nous nous servons, que nous appelons julienne, et qu’il serait juste d’appeler égyptienne. L’année de trois cent soixante-cinq jours un quart est originaire d’Égypte, M. Letronne l’a reconnu. Tout le monde sait que César fit faire, par un astronome d’Alexandrie, la réforme du calendrier à laquelle il a attaché son nom Ainsi, le véritable titre astronomique de l’ancienne Égypte, l’héritage quelle nous a réellement laissé, c’est l’almanach.

La médecine et la chirurgie, autant qu’aucune autre science, illustrèrent Alexandrie. Hérophile et Érasistrate y fondèrent l’école qui devait porter le nom de cette ville célèbre. Gallien y étudia et conseille d’y aller étudier l’anatomie. La chirurgie y fut cultivée avec succès et y reçut de précieux perfectionnemens. L’opération de la pierre, en particulier, ne se faisait nulle part aussi bien qu’à Alexandrie. Les enseignemens de, l’Égypte ont-ils été pour quelque chose dans les progrès de l’école médicale d’Alexandrie ? On serait tenté de le croire, car la réputation de la médecine égyptienne était grande chez les anciens. Hérodote parle de médecins voués à l’étude d’une maladie spéciale, et, selon Manethon, un des premiers rois de l’Égypte aurait écrit un livre de médecine. Mais, d’abord, on a peut-être exagéré la place que tenait la médecine dans l’ancienne société égyptienne. On a affirmé, par exemple, qu’en Égypte les murs des temples étaient couverts de recettes et de descriptions de maladies [28] ; cependant il est certain que ni Champollion ni personne n’a découvert jusqu’ici, sur aucun mur de temple, une recette ou une ordonnance. Les tableaux des tombes n’ont montré qu’un vétérinaire soignant des animaux, jamais un médecin soignant des hommes. J’ai relevé dans divers musées de l’Europe, sur plusieurs centaines de pierres funéraires, les noms des professions diverses qu’ont exercées ou les morts ou les membres de sa famille : J’y ai trouvé des prêtres, des officiers, des juges, etc. ; jamais je n’y ai trouvé de médecins. On ne sait pas encore comment médecin se disait en égyptien, et quels hiéroglyphes servaient à désigner cette profession. Je n’en conclus point qu’il n’y eût pas de médecins chez les anciens Egyptiens, mais seulement que la médecine n’y était pas aussi en honneur et aussi cultivée qu’on l’a dit. Quoi qu’il en soit, ceux qui ont le plus étudié l’histoire de la médecine grecque [29] s’accordent à penser, comme moi, que l’école d’Alexandrie n’est qu’une continuation et un magnifique développement de l’école hippocratique.

Peut-être, en se rappelant que les premiers médecins d’Alexandrie, Hérophile et Érasistrate, passent pour avoir donné l’exemple de disséquer des corps humains, est-il permis de croire que les préparations de l’embaumement ont suggéré l’idée de la dissection ; mais cette influence très douteuse et bien indirecte de l’Égypte serait une influence fortuite et non scientifique. En somme, l’école grecque d’Alexandrie demeure en possession de sa médecine aussi bien que de son astronomie, et plus complètement encore.

La philosophie d’Alexandrie a besoin aussi qu’on lui restitue ses origines purement grecques. Là, plus peut-être que partout ailleurs, s’est manifesté ce que j’appellerai le préjugé égyptien. Si j’ouvre les plus récentes histoires de la philosophie d’Alexandrie, j’y trouve qu’elle dérive des Egyptiens au moins autant que des Grecs [30]. Un auteur estimé [31] pense que les platoniciens d’Alexandrie ont fait de larges emprunts à l’Égypte. Cette opinion est tellement établie, qu’elle se trouve d’elle-même sous la plume des historiens de la philosophie, et pour ainsi dire à leur insu. Le jugement supérieur de M. Cousin lui-même a peine à le défendre contre l’opinion dominante qui voudrait l’entraîner, et à laquelle il résiste. Cependant ce que l’on sait de la philosophie d’Alexandrie, ce que l’on commence à connaître par les monumens des idées religieuses de l’Égypte, n’offre point cette ressemblance que plusieurs auteurs anciens ont imaginé trouver, et que les modernes ont admise sur parole comme un fait démontré. Qu’était-ce, en effet, que l’éclectisme alexandrin ? n’était-ce que la théologie égyptienne, et qu’y a-t-il de commun entre eux ?

L’éclectisme, si attaqué de nos jours, est tout simplement l’application du bon sens à la philosophie. II faut convenir que l’école d’Alexandrie ne s’est pas tenue à ce sage éclectisme, qui est celui de Socrate. Au lieu de demander à chaque système ce qu’il pouvait renfermer de vrai, elle a voulu les unir tous ou plutôt les absorber dans le platonisme. Elle a opéré une fusion plutôt qu’elle n’a fait un choix. Bien qu’il y ait eu à Alexandrie des péripatéticiens, des stoïciens et même des sceptiques, c’est le platonisme qui a dominé. Ce platonisme n’est pas tout-à-fait celui de Platon, mais il en dérive évidemment. C’est le Platonisme à un autre âge et dans un autre monde, c’est un platonisme nouveau, un néo-platonisme. La philosophie alexandrine est une philosophie néo-grecque si l’on veut ; c’est encore une manière d’être grecque. En présence de l’Égypte et de l’Orient, elle prend des tendances mystiques et une allure sacerdotale ; mais le fond des idées reste grec, mais cette doctrine, qui affecte les formes de l’extase, n’est qu’un développement immodéré de la spéculation platonicienne M Cousin a donné avec une grande justesse l’abstraction pour caractère à la philosophie de Platon. L’abstraction de plus en plus raffinée est aussi le caractère de l’école d’Alexandrie. Or, rien ne semble jusqu’ici moins abstrait, et ne devait moins l’être, que les dogmes religieux de l’ancienne Égypte. Sans connaître à fond ces dogmes, les scènes mythologiques tracées sur les murs des temples suffisent pour montrer qu’un petit nombre d’idées fort simples formaient la base de cette religion. L’action vivifiante du soleil et la force reproductrice de la nature animée y tenaient la plus grande place. Quant aux abstractions platoniciennes qu’ont voulu y trouver des écrivains qui, comme Alexandrins eux-mêmes ou comme Plutarque, y transportaient leurs propres idées, elles n’ont aucune valeur, historique, et il est à regretter que l’homme admirable qui avait, dans les monumens égyptiens dont il venait de révéler le langage, de quoi contrôler et réfuter ces interprétations prétendues, leur ait donné, dans son Panthéon égyptien, une importance qu’elles ne méritent pas. Qu’y a-t-il en effet chez les philosophes alexandrins qui rappelle les idées égyptiennes telles qu’on peut déjà les lire en grande partie sur les monumens ? Quel rapport peut exister entre Ammon générateur ou Ammon-soleil et l’unité divine des alexandrins dans laquelle l’être est tellement dégagé de tout attribut déterminée, tellement supérieur à toute conception finie, qu’il est un non-être, la substance ineffable, principe de toute réalité, mais qui elle-même échappe à la réalité par l’abstration ? Les triades jouent un grand rôle dans la philosophie alexandrine, et les divinités égyptiennes sont très fréquemment groupées en triades. Pourtant quelle analogie véritable pourrait-on trouver entre des trinités abstraites telles que l’ame, l’esprit, l’unité ou l’unité, l’ineffable, l’inintelligible, et la trinité naïve de l’Égypte, qui, sous les noms d’Osiris, d’Isis et d’Horus, et sous vingt autres noms, représente toujours le père, la mère et l’enfant ?

C’est évidemment des deux côtés un ordre d’idée et un esprit entièrement différens. Quelques emprunts de détail ont pu être faits, mais la philosophie d’Alexandrie n’a rien dû d’essentiel à une religion dont les enseignemens étaient aussi simples que les siens étaient métaphysiques.

Et les mystères, dira-t-on, les mystères d’Osiris et d’Isis, n’ont-il pu transmettre une doctrine réservée initiés aux initiés et plus abstraite que la religion écrite et sculptée sur les murs des temples ? J’attendrai pour répondre qu’on ait solidement établi qu’il y a eu un système de mystères et d’initiations propre à l’Égypte, et non importé de la Grèce. Je sais qu’on a fait grand bruit de ces mystères, à commencer par les Alexandrins eux-mêmes ; mais on a toujours négligé d’en prouver rigoureusement l’existence, et il n’y est fait nulle allusion, que je sache, sur aucun monument égyptien connu.

Il est encore une autre source à laquelle les Alexandrins auraient puisé les enseignemens de l’antique sagesse égyptienne : ce sont les livres d’Hermès. La source était abondante, à en croire Iamblique, qui porte le nombre de ces livres à vingt mille volumes ; mais je ne suis pas bien sûr qu’Iamblique ait vu les volumes et qu’Hermès les ait écrits. Hermès est le nom que les Grecs donnaient au dieu Thot, qui dans les scènes mythologiques retracées sur les monumens égyptiens, figure comme scribe des dieux. Un auteur réel aurait pu, j’en conviens, écrire les livres qui portent le nom de l’auteur à tête d’ibis ; cependant rien ne donne à penser que les Égyptiens eussent une bibliographie aussi savante. Les innombrables papyrus trouvés jusqu’ici sont, à une ou deux exceptions près, des rituels funèbres et non des traités de philosophie ; enfin, en admettant que d’anciens livres, attribués à Thot ou Hermès, aient jamais existé, une chose est certaine, c’est qu’ils n’ont rien de commun avec ceux que nous possédons en tout ou en partie, et qui ont été fabriqués dans les premiers siècles de l’ère chrétienne. Il est possible et même vraisemblable que ces livres hermétiques aient recueilli quelques idées anciennes[32] ; mais elles y sont noyées dans tant d’idées plus récentes et surtout d’idées platoniciennes, qu’on ne peut guère les en distinguer. Ainsi, la philosophie alexandrine a dû renoncer à cette tradition, qui la faisait procéder du dieu Thot en personne, c’est-à-dire de l’antique littérature sacrée des Égyptiens. Il faut qu’elle se contente de remonter à Platon et tout au plus à Pythagore ; mais Pythagore et Platon ne sont-ils pas eux-mêmes disciples de l’Égypte ? De Pythagore, on ne sait rien d’assuré ; pour Platon, s’il est certain qu’il vint à Héliopolis, on ne voit pas dans ses dialogues immortels qu’il en ait rapporté autre chose qu’un grand respect pour le bel ordre et l’antiquité de la société égyptienne, et peut-être un certain goût du symbolisme que pouvaient, du reste, avoir déjà répandu les mystères de la Grèce. Quand Platon veut exprimer ses idées philosophiques par des symboles mythologiques, il se sert des mythes grecs et non des mythes égyptiens, qu’il paraît n’avoir pas connus.

Ainsi ce n’est point par voie d’héritage que les philosophe alexandrins ont pu recevoir les traditions de l’Égypte Ont-ils pu les recevoir immédiatement ? Pas davantage, et la raison en est bien simple c’est que personne, parmi ces philosophes, n’a rien su de la langue égyptienne et de l’écriture hiéroglyphique. D’abord, si ces philosophes les eussent connues, ils n’eussent pas manqué de nous l’apprendre encore s’ils avaient eu la prudence de se taire sur ce sujet, nous pourrions croire qu’ils s’y entendaient quelque peu. Malheureusement plusieurs d’entre eux se sont laissé aller à en parler, et ce qu’ils disent montre tout leur ignorance à cet égard. Il est incroyable à quel point les Grecs d’Alexandrie restèrent étrangers à la connaissance de la langue et de l’écriture égyptiennes ; on ne pourrait le comprendre, si on n’avait d’autres exemples de l’éloignement dédaigneux des Grecs et des Romains pour l’étude des langues barbares. Ce qui est certain, c’est que, sauf un passage souvent cité de saint Clément d’Alexandrie et un passage moins concluant, il est vrai, de Porphyre, on ne voit pas qu’un seul auteur grec se soit douté que les hiéroglyphes pouvaient être phonétiques, c’est-à-dire représenter des sons, ce qui a lieu pourtant trois fois sur quatre. Quoique tenant moins de place que l’écriture phonétique dans les inscriptions, l’écriture symbolique est citée par les alexandrins comme l’unique écriture des Egyptiens. Cette fausse opinion est celle de Plotin [33], de Proclus [34], de Porphyre lui-même [35], d’lamblique [36], qui n’en écrivait pas moins sur la science des Egyptiens.

On conçoit la raison de cette erreur si répandue : cette portion symbolique de l’écriture égyptienne, bien que la moins considérable, était ce qui distinguait le plus des autres écritures et lui donnait un caractère mystérieux, c’est ce que les prêtres devaient mettre en relief dans les incomplètes confidences qu’ils faisaient aux Grecs, et c’est aussi ce qui devait frapper l’imagination de ces derniers précisément parce qu’ils trouvaient là un procédé d’écriture plus étrange et plus différent du leur ; mais, en ne disant rien des hiéroglyphes-lettres, beaucoup plus nombreux que les hiéroglyphes-images, les auteurs grecs et les philosophes alexandrins en particulier ont montré qu’ils étaient hors d’état de comprendre une ligne d’un texte hiéroglyphique. Manquant des notions les plus élémentaires. sur l’écriture égyptienne, comment auraient-ils pu puiser dans les sources égyptiennes qui leur étaient fermées, et transporter dans leurs écrits des enseignemens qu’on n’y rencontre pas [37].

Voilà comment la philosophie d’Alexandrie est égyptienne ; le christianisme d’Alexandrie le fut-il davantage ? Distinguons d’abord dans le christianisme alexandrin l’orthodoxie et les hérésies.

Il y aurait eu à Alexandrie une fusion ou plutôt une confusion déplorable des croyances égyptiennes et du christianisme, si on s’en rapportait à la lettre de l’empereur Adrien, dans laquelle il dit positivement : « Ceux qui honorent Sérapis se disent chrétiens, et ceux qui se disent chrétiens sont dévots à Sérapis. » Mais cette boutade de l’empereur bel-esprit, dans une épître qui vise à l’effet ne peut rien établir de positif, et prouve seulement que chez quelques-uns il se faisait un mélange grossier des deux religions. Il se peut aussi que certaines expressions, certains symboles, quelques idées même appartenant à l’ancienne religion, se soient infiltrés dans la nouvelle. Ainsi, quand saint Ambroise, qui imite et même copie souvent Philon et Origène, tous deux d’Alexandrie, quand saint Ambroise appelle Jésus-Christ le bon scarabée [38] qui a pétri la fange informe de nos corps, il fait, probablement d’après ses modèles alexandrins, une allusion évidente à un symbole égyptien, le scarabée considéré comme image de l’énergie formatrice du monde, parce qu’il roule en petites boules la fange dans laquelle il dépose ses oeufs, ainsi que nous l’apprend le témoignage des anciens, confirmé cette fois par les monumens. L’art chrétien a pu accueillir aussi quelques-uns des attributs d’Isis et les transporter à la vierge Marie, quand par exemple il a placé le croissant de la lune sous ses pieds. La coutume très ancienne de donner à la Vierge la couleur noire a pu avoir aussi pour motif une imitation de l’Isis funèbre. Certains dogmes chrétiens ont pu trouver dans certaines croyances de l’Égypte une analogie qui a aidé à les faire admettre, au moins ce pays. La liaison que les Egyptiens établissaient entre l’immortalité de l’ame et cette perpétuité qu’ils cherchaient à donner au corps par les procédés de l’embaumement a un rapport frappant avec le dogme qui associe la chair ressuscitée à la vie impérissable de l’esprit, et l’on est autorisé à croire que l’opinion égyptienne vint ici en aide au dogme chrétien, quand on entend saint Augustin déclarer [39] que les Égyptiens étaient les seuls chrétiens qui crussent véritablement à la résurrection. D’autre part, on comprend comment un éloignement bien naturel pour tout ce qui pouvait rappeler les superstitions égyptiennes portait à déclarer que l’ame seule ressuscitait certains esprits que leur puritanisme dogmatique rendait pour ainsi dire hérétiques à force d’orthodoxie.

L’orthodoxie fut égyptienne en ce sens seulement qu’elle fut nationale. L’énergie du catholicisme alexandrin s’accrut des sentimens d’antipathie et de rivalité qu’Alexandrie portait à Constantinople, dont les empereurs protégeaient l’arianisme. De là les fureurs de la population égyptienne contre les ariens, de là l’ardeur avec laquelle elle soutint son indomptable représentant, saint Athanase. Ce zèle pour l’orthodoxie était nourri et enflammé par les moines qui peuplaient le désert aux portes d’Alexandrie. Ces moines, pour la plupart Egyptiens de race, comme le prouvent leurs noms souvent tout mythologiques, Ammon, Sérapion, etc., ces moines, successeurs des ascètes égyptiens dont ils continuaient le genre de vie, soutenaient l’orthodoxie en haine de Constantinople. Ainsi le moine Ammon jetait une pierre à Oreste, préfet d’Égypte, en lui reprochant tout à la fois qu’il était païen et qu’il était Grec.

Ces moines formaient, pour l’église d’Alexandrie, une milice formidable, recrutée dans le fond de la population indigène. On reconnaissait à leurs emportemens le caractère sombre et violent de la race égyptienne ; trop souvent ce caractère étouffa, dans les luttes théologiques d’Alexandrie, les inspirations de la mansuétude chrétienne. Ce fut la population d’Alexandrie qui se souilla du plus odieux crime qu’ait commis le fanatisme des premières siècles ; ce fut cette population tour à tour ameutée contre les Juifs, contre le christianisme et contre la philosophie, qui renversa du char sur lequel elle apparaissait comme une divinité, dit un chrétien, dépouilla de ses vêtemens, déchiqueta avec des tessons, traîna nue sur le pavé d’Alexandrie : et enfin déchira en morceaux la belle et savante Hypathie, mathématicienne, astronome, philosophe, comme la nomme, dans ses aimables lettres, l’évêque Synesius, qui fut son disciple et demeura son ami.

Cet exemple de fanatisme, le plus exécrable de tous, n’est malheureusement pas le seul qu’aient donné les partis religieux d’Alexandrie. Un jour, les ariens détruisent l’école chrétienne, fondée en regard et à la porte du musée. Un autre, le peuple foule aux pieds l’évêque George, et déchire son cadavre. Des recrudescences de l’ancien paganisme égyptien enveniment ces fureurs théologiques. L’évêque George était l’ennemi de saint Athanase, mais il était aussi un ennemi acharné de l’idolâtrie et en même temps que lui, on égorgea Dracontius et Diodore, qui avaient élevé des bâtimens chrétiens sur un emplacement consacré à l’ancien culte. Un vieux levain d’égyptianisme semble être au fond de toutes ces horreurs, et les haines de secte empruntent une atrocité plus grande aux haines emportées qui armaient autrefois les habitans de Denderah, ennemis du crocodile, contre ceux d’Ombos, qui l’adoraient.

Le christianisme d’Alexandrie a un caractère à part, c’est le christianisme de saint Clément et d’Origène, c’est un christianisme savant, philosophique, et, chez le second, abusant du symbolisme. Cette direction de la spéculation chrétienne, qui est propre à l’école théologique d’Alexandrie, est-elle due aux influences de l’Égypte ? Est-ce la science et la philosophie égyptiennes qu’a recueillies Clément d’Alexandrie ? est-ce le symbolisme égyptien qui a inspiré Origène ?

Quelque part que l’on veuille faire à l’Égypte dans les tendances théologiques de Clément et d’Origène, il restera, je crois, certain que ce tendances proviennent principalement de la philosophie grecque plus dominante à Alexandrie que les doctrines égyptiennes, et plus comme des docteurs chrétiens. Un passage de saint Clément d’Alexandrie, que je rappelais tout à l’heure, contient, il est vrai, sur l’écriture hiéroglyphique le renseignement le plus exact que l’antiquité nous ait transmis ; mais Clément, qui l’avait recueilli de la bouche de quelques Egyptien instruit, montre en plusieurs endroits que lui-même ne lisait pas cette écriture, dont il connaissait la vraie nature. On ne peut donc de cette notion juste, mais très générale, et dont saint Clément ne paraît avoir jamais fait l’application à un texte égyptien, conclure avec M. Matter que « les chrétiens restaient aussi peu étrangers aux croyances égyptiennes qu’aux théories des Grecs. » Ceci n’est nullement prouvé par le passage de saint Clément, ni que je sache par aucun autre passage de ses écrits ou de ceux d’Origène. Au contraire, on voit à chaque page que tous deux connaissent à fond les philosophes grecs, et sont pénétrés de leur esprit. Quand Origène s’écriait : Heureux ceux qui sont assez avancés pour n’avoir plus besoin du fils de Dieu comme d’un médecin, d’un pasteur et d’un sauveur, mais qui n’ont besoin de lui que comme vérité et raison, Origène ne parlait-il pas en philosophe platonicien, en condisciple de Plotin ?

Il est un écrivain qui doit être pris en considération ici c’est Philon, ce Juif alexandrin qui a constamment cherché dans les livres de Moïse une signification symbolique et mystérieuse. En effet, si Philon n’est pas chrétien, il a fondé l’école allégorique parmi les chrétiens ; ses hardies interprétations de l’Écriture ont été reproduites par les docteurs les plus savans, comme Origène, et les pères les plus orthodoxes ; comme saint Ambroise. L’emploi de ce symbolisme, souvent outré, a-t-il été suggéré à Philon par le génie symbolique de l’ancienne Égypte ? Bien qu’il soit naturel de le croire, rien n’est moins fondé. Philon prouve, par ce qu’il dit de l’écriture de la langue [40] et de la religion des Egyptiens, que ces sujets lui sont à peu près entièrement étrangers. Il prend quatre fois Typhon pour Osiris, qu’aurait-il pensé d’un Égyptien qui eût pris Satan pour Jéhovah ? Du reste, il déteste les idoles des Égyptiens, il ne voit dans leur religion, envisagée de la manière la plus grossière et la plus superficielle, que le culte des animaux ; il n’a donc point emprunté son symbolisme au symbolisme égyptien, car il ne le connaît pas ; il l’a reçu de Platon, dont il applique les idées au judaïsme, au point de se faire appeler un Platon judaïsant. Peut-être ce que l’on disait autour de lui des mystères cachés sous les images tracées sur les monumens de l’Égypte a pu l’exciter à trouver des mystères dans chaque mot du récit de Moïse ; mais je pense qu’il doit surtout la tendance allégorique qui le caractérise à certaines écoles juives, surtout à celles des thérapeutes que lui-même nous fait connaître avec détail, et dont il dit à plusieurs reprises qu’on y explique aux Hébreux le sens allégorique de leurs livres sacrés. Philon ignore les Égyptiens parce qu’il les déteste, il ne leur a rien emprunté parce qu’il les ignore. Le Juif Philon a été défendu de tout contact avec les idées égyptiennes par la haine, comme les Grecs par le dédain, et les Romains par l’orgueil.

Mais revenons au christianisme. Pour trouver quelque influence de l’ancienne Égypte sur le christianisme alexandrin, il faut sortir de l’orthodoxie L’hérésie arienne, dont Alexandrie fut le berceau, l’hérésie arienne, avec sa tendance au déisme, est un fruit du rationalisme grec, et nullement de la théologie égyptienne ; il faut donc aller jusqu’à des hérésies qui sont à peine chrétiennes, il faut aller jusqu’au gnosticisme. L’idée de la gnoe, c’est-à-dire d’une connaissance supérieure à l’intelligence vulgaire et littérale, cette idée dont abusèrent ceux qui reçurent le nom de gnostiques, mais que ne repoussaient pas les théologiens orthodoxes d’Alexandrie, peut sembler empruntée au génie incontestablement symbolique des Egyptiens ; elle a une origine plus vraisemblable dans la tradition des mystères grecs et dans les usages de l’école platonicienne, qui avait aussi deux enseignemens, dont le plus relevé formait une véritable gnose réservée aux disciples initiés.

Il est naturel de se demander quelle parti l’Égypte peut réclamer dans les élémens qui ont formé le gnosticisme, car une grande famille des gnostiques est égyptienne d’origine. Basilide, Valentin, Héracléon, Carpocrate, étaient Alexandrins. Le chef de l’autre école gnostique, de l’école juive, Cérinthe, avait étudié à Alexandrie. Aussi a-t-on fait pour le gnosticisme comme pour le néo-platonisme alexandrin : on l’a cru dérivé en très grande partie des anciennes croyances égyptiennes. Est-ce avec beaucoup plus de raison ? M. Matter, qui voyait dans le musée d’Alexandrie une institution à demi égyptienne, voit dans le gnosticisme une émanation des doctrines religieuses de l’Égypte. « La gnose de l’Égypte, dit-il, emprunta sans hésitation les plus beaux symboles de l’antiquité égyptienne pour rendre les doctrines les plus augustes de la nouvelle religion [41] ; » et ailleurs : « Les gnostiques ont trouvé en Égypte non seulement les idées fondamentales de l’émanation des dieux et des ames humaines du sein de Dieu, mais encore une foule de théories accessoires, avec tous les emblèmes qu’y rattachait l’antique mystériosophie. »

Il faudrait d’abord prouver que les idées qu’on croit retrouver dans le gnosticisme appartiennent réellement à l’ancienne religion de l’Égypte. C’est ce qui sera très facile, si on laisse à cette religion tout cet ensemble de notions abstraites que lui ont prêté les Alexandrins, Plutarque, et, d’après eux, les modernes ; mais si l’on s’en tient aux monumens égyptiens, seule source qui ne soit point suspecte, on aura quelque peine à y rien trouver qui ressemble à la doctrine de l’émanation et à toutes les subtilités métaphysiques du gnosticisme. Quelques idées réellement égyptiennes offrent bien une véritable analogie avec des conceptions gnostiques ; mais la plupart, comme la purification des ames après la mort ou leur chute dans un ordre d’existence inférieure, se trouvant ailleurs qu’en Égypte ont pu être empruntées par les gnostiques aux spéculations de la philosophie grecque ou aux dogmes des religions orientales [42] : la provenance égyptienne est donc loin d’être assurée, là même où elle est possible. Elle n’acquiert un grand degré de probabilité que quand, au lieu d’une ressemblance générale qui ne prouve aucun rapport certain, on rencontre une identité de détails ou de noms que le hasard ne peut produire.

Mais ces identités sont en bien petit nombre [43], et l’on peut avancer hardiment que ce qui a dominé dans le gnosticisme et en particulier dans le gnosticisme alexandrin, c’est la spéculation platonicienne mêlée à quelques rêveries de la cabale juive et peut-être à quelques dogmes persans. L’unité inconnue d’où tout émane et qui tantôt s’appelle Abîme, tantôt s’appelle Silence chez les gnostiques ; les manifestations de cette unité dans une série descendante de puissances, et le retour de ces manifestations à leur ineffable principe ; la matière conçue comme ce qui limite et dégrade la notion du démiurge, dieu formateur du monde et inférieur au dieu suprême, au dieu sans nom, tout cela est beaucoup plus semblable aux théories abstraites et compliquées du néo-platonisme qu’aux dogmes simples et positifs de la religion égyptienne, tels que les présentent les monumens ; tout cela montre que la gnose d’Alexandrie appartenait plus à la Grèce qu’à l’Orient, et plus à l’Asie qu’à l’Égypte.

Ceci est vrai surtout de ce qu’on peut appeler le gnosticisme scientifique, celui des livres, des docteurs. A mesure que l’on descendra dans le gnosticisme populaire, on verra l’élément égyptien intervenir de plus en plus. Les sectes les plus grossières sont celles où il s’est conservé le plus de l’ancien sensualisme égyptien. C’était pour les adeptes les moins éclairés, pour ceux dont on cherchait plus à frapper les yeux par des figures bizarres qu’à exalter l’intelligence par des abstractions ; c’était pour cette classe d’adeptes qu’étaient tracés les dessins étranges qu’on voit sur les amulettes appelées abraxas et sur le diagramme que nous a conservé Origène [44]. Ces amulettes portent des traces nombreuses et non équivoques des croyances mythologiques de l’Égypte, et ce diagramme, qui offrait et un plan des régions par lesquelles l’ame devait passer pour s’élever de sphère en sphère jusqu’à la sagesse incréée, et des formules de prières mystiques ; ce diagramme, bien que rempli de noms hébreux, offre dans sa disposition générale une singulière analogie avec les rituels funèbres qu’on trouve dans les caisses des momies, et qui de même présentent à la fois des peintures de l’autre vie et des prières écrites au-dessous de ces peintures.

Si le gnosticisme et surtout le gnosticisme populaire a pu devoir quelque chose aux anciennes croyances de l’Égypte, il n’en a pas été de même des autres hérésies dont Alexandrie a été le foyer. Je l’ai déjà dit de l’arianisme Le nestorianisme et l’euthychéysme étaient aussi des hérésies procédant du besoin, beaucoup plus grec qu’égyptien, de raisonner et de comprendre et parfaitement pures de toute influence égyptienne [45]. A ces hérésies se rattaché le jacobitisme qui a séparé Alexandrie de l’église orthodoxe ; mais le jacobitisme est encore plus un schisme qu’une hérésie. Le principe qui a fait sa force est le même que celui auquel l’orthodoxie dut le sienne au temps de saint Athanase : c’est la répugnance d’Alexandrie à subir l’ascendant de Constantinople. Avec la même passion, les Alexandrins résistèrent tout à tour aux empereurs ariens et aux empereurs orthodoxes. Le parti de ceux-ci s’appelait le parti royaliste (melchite), comme par opposition au parti national : c’était donc une querelle de nationalité égyptienne et surtout alexandrine.

Du reste, la même cause produisit les mêmes effets. Les scènes violentes se renouvelèrent ; on égorge Protérius, comme on avait égorgé l’évêque George, et Apollinaire fit massacrer par des soldats son propre troupeau. Si les sectes qui divisent Alexandrie n’ont rien d’égyptien dans leurs doctrines, le vieux fanatisme égyptien s’y montre toujours, on le reconnaît à ses fureurs.

Alexandrie, devenue arabe, ne cessa pas tout d’abord d’être grecque, car la science grecque subsista en partie au sein des populations musulmanes et fit presque toute leur civilisation. Après la conquête, dit M. Libri, la science arabe, héritière de la science grecques, en continua quelque temps la tradition dans Alexandrie. Au Ixe siècle, un calife y créa une bibliothèque dont la fondation est plus certaine que la destruction de celle des Ptolémées par Omar. Du reste, on doit reconnaître qu’Alexandrie ne fut pas un foyer scientifique comme Bagdad ou Damas. Négligée pour le Caire, Alexandrie se releva par le commerce ; elle avait toujours sa position admirable, elle en profita de nouveau, de nouveau l’Europe reçut par elle les marchandises de l’Égypte, de l’Arabie et de l’Inde. Marseille, Barcelone, Bruges, Florence, Gênes, Venise, eurent des établissemens à Alexandrie et firent des traités de commerce avec les sultans d’Égypte.

Par cette force des choses qui naît d’une situation essentiellement favorable, Alexandrie redevint ce qu’elle avait été, le lien de l’Orient et de l’Occident, de l’Europe et de l’Asie. C’est à ses rapports avec Alexandrie que Venise doit en grande partie sa physionomie presque orientale. Si Sainte-Sophie de Constantinople et Saint-Vital de Ravenne ont fourni les modèles de Saint-Marc, ces élégans palais qui bordent le Grand-Canal, et dont l’architecture n’est point byzantine,, mais arabe, d’où peuvent-ils venir, si ce n’est d’Alexandrie ?

Ce commerce entre les puissances chrétiennes et le sultan d’Égypte est un grand fait dans l’histoire du moyen-âge. Les croisades avaient rapproché l’Orient et l’Occident par la guerre, le commerce les rapprocha par la paix. Ce fut un second pas vers le même but par une voie contraire. Il y eut bientôt conflit entre ces deux tendances. L’esprit ancien de guerre et d’enthousiasme se trouva en lutte avec les nouveaux besoins d’échange et de bien-être. Peuple et gouvernemens étaient souvent tentés par des profits qu’ils obtenaient au préjudice de la chrétienté. Tantôt des négocians de Gênes se faisaient les pourvoyeurs d’esclaves du sultan d’Égypte, tantôt les rois promettaient de ne pas aider les entreprises des papes, des princes francs et des templiers contre les états musulmans. L’on portait au sultan des armes et des munitions qui pouvaient servir contre les fidèles. Les papes défenseurs vigilans de l’esprit chrétien, que l’esprit commercial envahissait, interdirent ce trafic coupable. Le sultan répondait à ces anathèmes en accordant des primes à l’exportation des objets prohibés. La république de Venise aimait mieux toucher ces primes qu’obéir à ces prohibitions, et la république trouvait des casuistes pour la justifier. Parfois les princes chrétiens défendaient à leurs sujets de commercer avec Alexandrie, mais bientôt ce commerce était repris par les princes même sous couleur de racheter des esclaves ou sous prétexte d’affaire touchant l’exaltation de la foi ; les papes eux-mêmes accordaient des permissions de commercer avec les infidèles ; Jacques Coeur, accusé de s’être enrichi par ce négoce, allégua l’autorisation d’Eugène IV et de Martin V. Malgré les coupables abus, ce commerce était utile, il effaçait les haines de race et de religion. L’on comprenait en Europe que tout n’était pas mauvais chez les musulmans, les musulmans s’accoutumaient à traiter les chrétiens avec de certains égards. Dans un traité, les Catalans sont appelés les fermes colonnes des baptisés. Ainsi on s’acheminait vers l’abaissement des barrières qui en fractions ennemies, et dont chaque jour voit tomber quelqu’une. Tout le monde sait que la découverte de la route des Indes par l’Océan fit abandonner au commerce la voie de la Méditerranée et de la mer Rouge : ce fut le coup de mort pour Alexandrie. Comme le reste de l’Égypte, conquise par les Turcs, opprimée par les mamelouks, sa population était tombée de six cent mille ames à six mille, quand les Français se présentèrent sous ses murs et la prirent après un siége de quelques heures. Déjà Leibnitz avait adressé à Louis XIV un mémoire sur l’occupation et la colonisation de l’Égypte ; Leibnitz exhortait la France à cette conquête. Le conseil perdu pour Louis XIV ne devait pas l’être toujours : Bonaparte venait exécuter le plan de Leibnitz.

Il faut avouer que certains souvenirs modernes ne nuisent point aux souvenirs antiques, et je ne dissimulerai pas que, tout en étant fort occupé de la colonne d’Alexandrie, comme indiquant l’emplacement de l’ancienne acropole et du Sérapéum, comme prouvant la vérité de mon système sur son origine grecque ; je n’étais pas indifférent à la pensée que, près de cette colonne, Kléber, blessé à la tête en montant à l’assaut, avait senti, pour la première fois, le fer musulman, sous lequel il devait succomber, qu’au pied de cette colonne avaient été enterrés les Français morts en escaladant les murailles d’Alexandrie ; qu’un ordre du général Bonaparte avait prescrit que sur la base de cette colonne fussent gravés les noms de ces Français, noms que je n’y ait point trouvés, et que j’aurais préférés à ceux des gentlemen anglais dont l’obscure vanité est rendue plus risible encore par ce contraste.

J’aime mieux cette pensée de Bonaparte que celle qu’il eut également ici de persuader aux musulmans que nous étions de grands amis d’Allah, et qu’ayant fait la guerre au pape nous devions être embrassés par le muphti. Cette comédie, à laquelle l’indifférence philosophique du temps donnait une certaine sincérité, pouvait réussir auprès des musulmans. Jamais, de long-temps au moins, un musulman ne croira qu’un Franc puisse être son libérateur et son allié. Nous nous en apercevons en Algérie, quand nos fidèles décampent, la Légion-d’Honneur sur la poitrine, pour aller rejoindre Abd-el-Kader ; il en fut de même en Égypte, nos protestations de bonne amitié pour le sultan et de dévotion à Mahomet obtinrent peu de créance. Un membre du divan du Caire, qui a écrit en arabe l’histoire de la campagne d’Égypte, y a mis cette phrase bonne à méditer : « Ce qui m’a le plus amusé, c’est quand Bonaparte a dit : — Je suis l’ami des musulmans, et je veux le bien de l’Égypte [46]. »

Et cependant il était vrai que nous venions pour le bien de l’Égypte ! Nous lui apportions la civilisation nouvelle dans les voies de laquelle elle était appelée à marcher avant les autres nations de l’Orient, comme elle avait marché autrefois une des premières dans les voies de la civilisation antique. Alexandrie, en particulier, doit aux Français le commencement de sa régénération. Les Français ont réparé ses fortifications, déblayé ses ports, introduit dans son régime quelques mesures de salubrité, conçu l’idée de rouvrir le canal qui rattache Alexandrie au Nil, et qui est pour elle une condition d’existence ; en général, ce sont les Français qui ont préparé l’œuvre de Méhémet-Ali. Il n’est peut-être aucune de ses idées de réforme qui ne lui ait été suggérée par l’initiative française. C’est par nous que la civilisation occidentale a mis le pied sur cette vieille terre d’Égypte, d’où elle ne sortira plus.

Méhémet-Ali, il faut le reconnaître a été le second fondateur d’Alexandrie, en exécutant le canal que nous avions conçu. Les ports se sont remplis de navires comme autrefois ; on a pu y compter jusqu’à mille mâts et dire : « Livourne, Marseille, Plymouth, n’en offrent pas un plus grand nombre [47]. » La flotte de Méhémet-Ali était composée, en 1838, de neuf vaisseaux et de neuf frégates ; elle occupe le septième rang parmi les puissances maritimes ; la Turquie, l’Autriche, l’Espagne, ne viennent qu’après. Pour réaliser cette création, qui a donné rang à un simple pacha parmi les puissances, Méhémet-Ali a été secondé par des Français, dont les noms sont trop honorables pour ne pas trouver place ici. Deux Français, MM. de Cerizy et Basson, ont créé cette flotte et cet arsenal, création, dit le maréchal Marmont, étonnante et presque incompréhensible. Les difficultés de tout genre étaient immenses ; il a fallu une persévérance et une habileté rares pour les surmonter. Un autre Français, M. Mougel, vient d’achever un bassin dont l’exécution présentait aussi les plus grands obstacles. Toutes les fois qu’il est question en ce pays de travaux difficiles, d’utiles perfectionnemens, on entend résonner le nom de la France.

Je n’ai pas voulu quitter Alexandrie sans faire le tour de son enceinte Laissant à gauche la grande colonne, je suis sorti par une porte à l’ouest de la ville ; mon chemin m’a conduit sur le bord du canal qui doit me porter au Nil. J’ai trouvé d’abord une cohue empressée, des barques rangées côte à côte, et tout le mouvement d’un port plein d’animation et de bruit ; puis, marchant toujours, j’ai dépassé la région du tumulte. Un grand silence a remplacé ces rumeurs. Je ne voyais que l’eau du canal, quelques berges solitaires et des terrains plats et nus. Des chameaux marchant sur une jetée étroite se profilaient sur le ciel. Cet aspect était singulièrement triste. Je me représentais les environs d’Alexandrie tels que nous les dépeignent les anciens ; semés de jardins et de villas, embaumés par les roses dont les fleurs composaient les parfums d’Alexandrie, plantés de vignes qui produisaient le vin de Maréotis, chanté par Horace. Le mahométisme a déraciné les vignes, les roses ne se cultivent plus que dans la province de Fayoum. Souvent je n’avais sous les yeux qu’une nappe de sable blanc ou les ondulations d’un terrain jaunâtre. Par momens je saisissais une échappée de la ville ; j’apercevais comme une vignette dans un voyage en Orient, une coupole colorée ou un toit en terrasse dans un groupe, de palmiers diversement inclinés. Le soleil me rendait précieux le maigre feuillage des acacias, et délectable l’ombrage épais des sycomores. Enfin, après plusieurs heures d’une agréable chevauchée sur ces petits ânes vifs qui sont la monture du pays, je suis rentré dans Alexandrie par la porte de Rosette, à l’opposite de la porte par laquelle j’étais sorti. Si Alexandrie a gagné un arsenal et une flotte, elle a beaucoup perdu en ruines. Le voyageur ne peut plus dire, comme Volney, en traversant l’enceinte arabe : « On parcourt un vaste intérieur sillonné de fouilles, percé de puits,… semé de quelques colonnes anciennes, de tombeaux modernes, de palmiers et de nopals. » Dans toute ma course, je ne rencontrai d’autres antiquités que quelques colonnes de granit, les unes debout, les autres gisant sur le sol, mais il n’y a ait là point d’hiéroglyphes à lire. Enfin le ciel m’envoya, pour consoler ma détresse, un beau sarcophage égyptien, placé à l’entrée du jardin d’un riche négociant nommé Gibarra. Je me jetai sur cette proie, unique aliment offert à ma faim archéologique, et me voilà grimpé sur le couvercle ou agenouillé à côté du sarcophage, m’évertuant à déchiffrer les noms et la condition du mort. Il s’appelait Petpapi, nom que je n’ai encore trouvé sur aucun monument funèbre, et j’ai déjà recueilli une collection bien considérable de noms propres égyptiens. Son titre est écrit de diverses manières. Il est dit préposé ou attaché aux deux sièges ou aux deux trônes : c’est la désignation d’une charge que je n’ai non plus rencontrée nulle part. La nuit est venue m’interrompre dans ma transcription, que je compte bien reprendre à mon retour. Ce matin, le bateau à vapeur part pour le Caire. Je quitte sans regret Alexandrie, par où je dois nécessairement repasser. Le lecteur trouvera peut-être que je l’y ai un peu long-temps arrêté, et que je lui ai fait faire, sans changer de place, beaucoup de chemin : c’est que dans cette ville, dont l’histoire est si vaste et l’enceinte si pauvre, il y avait plus à méditer qu’à voir, plus de questions à examiner que d’objets à décrire, plus de souvenirs que de débris ; mais Alexandrie était un trop grand nom et une trop grande chose pour ne pas lui consacrer une étude un peu approfondie. De plus, j’ai profité de l’occasion qui se présentait naturellement pour éliminer de l’Égypte, avant d’y entrer, beaucoup de choses qu’il ne faut pas s’attendre à y trouver. Il en reste assez pour satisfaire la plus exigeante curiosité. Cette exécution faire, continuons notre route ; des recherches revenons au voyage, ou plutôt commençons réellement le voyage. Ici j’étais encore en Grèce ; je vais entrer en Égypte, demain je verrai les pyramides.


J.-J. AMPERE.


Alexandrie, 14 décembre.

  1. Voyez la livraison du 1er août.
  2. Strabon, trad. de M. Letronne, t. V, 337.
  3. Alexandrie avait 5,600 mètres. — Letronne, Journal des Savans, 1828. – Paris en a 7,819. — Recherches statistiques sur la ville de Paris, 1821.
  4. On trouvait la même forme à la terre habitable telle que les anciens se la représentaient. Le monde ancien tout entier était donc taillé comme le vêtement d’Alexandre.
  5. Achilles Tatius, Erotic, l V, c. I.
  6. Les chrétiens d’Égypte attribuent ces citernes à un patriarche Jacobite du IXe siècle.
  7. Livre XVII, LVV.
  8. A Athènes, la population esclave de tout âge et des deux sexes était à peu près égale à la population totale des individus libres. Letronne, — Mémoires de L’institut, VI, 199.
  9. Dans les sept premières années du siècle, la population de Paris était de 547,556. En 1842 elle avait atteint le chiffre de 912,033. — Horace Say, Etudes sur l’Administration de la ville de Paris.
  10. Sharpe, Egypt. Under the Romans, p. 45.
  11. Savary, Lettres sur l’Égypte, lettre IV.
  12. Matter, Histoire de l’École d’Alexandrie, 2e édition, t. I, p. 42.
  13. Modern Égypte and Thebes, t. I, 133-134.
  14. Le musée existait encore sous Théodose. Théon, le père de la célèbre et malheureuse Hypathie, était membre du musée. — Fabr., Bibli. gr., IX, 169.
  15. Les oracles de Zoroastre sont cités parmi les livres orientaux qui se trouvaient dans la bibliothèque d’Alexandrie ; mais cet ouvrage n’appartenait pas plus à Zoroastre qu’à Orphée les hymnes orphiques ou à Pythagore Les vers dorés. Nous savons, grace à Anquetil et surtout à M. Burnouf, que les livres de Zoroastre contiennent un rituel et non des oracles.
  16. Un fragment grec donné par M. Cramer, et une scholie latine écrite au XVIe siècle publiée en partie par M. Osanne.
  17. Edition de l’abbé Migne, t. I, p. 55.
  18. Claudien, né à Alexandrie, écrivit d’abord en grec. On doit le compter parmi les poètes alexandrins.
  19. Ptolémée Physcon, appelé aussi le Philologue. Voyez Aristarque, par M. Egger, dans la Revue du 1er février 1840.
  20. On n’en a trouvé aucune trace ; mais on sait que des hiéroglyphes, entre autres le signe de la vie, étaient tracés sur les murs intérieurs du Sérapéum.
  21. Mémoires de l’Institut, t. IX, p. 115-6.
  22. Letronne, Journal des Savans, 1831, 476.
  23. Mémoires de l’Institut, t. IX, 210.
  24. Remarquons seulement qu’une tentative plus ou moins heureuse pour opérer une mesure de la terre eut lieu, selon M. Gosselin et de l’aveu de M. Letronne, avant l’école d’Alexandrie ; mais, comme on n’a pu déterminer encore si cette opération fut tentée en Égypte ou ailleurs, on ne saurait en tirer aucun argument positif en faveur des connaissances géographiques des anciens Égyptiens. — Ibid., t. VI, 157. — Journal des Savans, 1827, 97.
  25. Mémoires de l’Institut, XVI, 113.
  26. Letronne, Journal des Savans, 1841, 72.
  27. Journal des Savans, II, 561.
  28. Dict.. des Sciences médicales, t. XXXII, p. 11.
  29. Avant tous je citerai l’admirable traducteur d’Hippocrate, M. Littré, et après lui M. Daremberg, qui, j’espère, professera bientôt au Collège de France l’histoire de la médecine depuis Hippocrate jusqu’à Gallien.
  30. Simon, Histoire de l’École d’Alexandrie, I, 66.
  31. Sharpe, Egyp. under the Romans, 108.
  32. Par exemple, l’idée de la punition de l’ame par la métempsycose (Hermes apud Stobeum, l. I, c. LII, 44). Cette idée est bien égyptienne, témoin le tableau, plusieurs fois répété, qui représente le gourmand condamné par Osiris à renaître dans le corps d’un pourceau, au-dessus duquel on trouve un hiéroglyphe exprimant la gourmandise. Les régions des ames dont il est fait mention dans un autre fragment attribué à Hermès (ibid., 61) paraissent aussi offrir quelque rapport avec les régions de l’autre monde représentées dans les tombeaux et les rituels funèbres.
  33. Enn. V. l. 8, 6.
  34. Commentaire sur le Timée, édit. De Bâle, 35.
  35. De Vita Pythaoroe, cap. 11, 12.
  36. De Mysteriis Aegypt.
  37. Dans le traité d’Iamblique sur les mystères des Egyptiens, il n’y a guère d’égyptien que quelques noms de divinités.
  38. Luc, X, 113 ; Sch., 71.
  39. De Resurrectione, 349, c. XII ; serm. 4.
  40. Bien loin d’admettre que les hiéroglyphes puissent être des lettres, il n’y voit que des animaux sacrés et des symboles de la religion égyptienne. Sur trois mots égyptiens dont il donne l’explication, il n’approche que pour un seul de la vérité.
  41. Matter, Histoire du Gnosticisme, préf., XIII.
  42. Ainsi l’adoration du serpent par les Ophites peut certainement avoir un rapport réel avec le choix du symbole égyptien par lequel on désigne la divinité dans les peintures et les hiéroglyphes, et qui est le serpent Uréus, ou avec le serpent à ailes et à pieds que l’on voit représenté dans les rituels funèbres ; mais le serpent est par partout, dans les mythologies et les cosmogonies de l’Orient, et on ne peut être assuré que le serpent des Ophites soit égyptien plutôt que juif, persan, indien, etc.
  43. Je citerai les génies qui résident aux diverses parties du corps, selon certains gnostiques, ce qui est tout-à-fait dans les idées égyptiennes, comme le prouve l’inscription hiéroglyphique qui accompagne la momie de Petemenoph (Champollion, Voyage de Caillaud, t. IV, p. 37). Les génies des sphères. (Matter, II, 237), qui ont des têtes de lion, de serpent, etc., et ressemblent singulièrement à des personnages qu’on voit figurer dans les représentations astronomico-funèbres des tombeaux de Thèbes, enfin quelques noms des êtres dont se compose le pléroma, sont bien égyptiens, comme Athumes, Emphe. Ce dernier nom est celui d’une divinité égyptienne. L’Horos des Valentiniens paraît bien rappeler Horus.
  44. Voyez M. Matter, t. II, 475 et les planches.
  45. Cependant il faut remarquer que les eutychéens croyaient à l’incorruptibilité du corps du Christ, opinion qui se rattachait peut-être à l’ancienne opinion égyptienne, d’après laquelle l’immortalité de l’esprit était liée à celle du corps.
  46. Journal d’Abdharaman Gabarti. — Nouv. Journ. asiat., XV, 185.
  47. Parthey, Reisen, I, 20.