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Voyage et recherches en Égypte et en Nubie/07

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Voyage et recherches en Égypte et en Nubie
Revue des Deux Mondes, période initialetome 20 (p. 1005-1035).
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VOYAGE ET RECHERCHES


EN


EGYPTE ET EN NUBIE




THEBES.




21 janvier.

Le cœur me battait en approchant de Thèbes comme il m’a battu jadis en approchant de Rome pour la première fois. Un de ces noms fait songer à l’autre, d’autant plus que les montagnes de Thèbes rappellent un peu les lignes de l’horizon romain.

Comment s’orienter dans ce dédale de ruines, comment donner au lecteur une idée de l’ensemble avant de l’initier aux détails ? Je vais tenter d’y parvenir en prenant pour points de comparaison quelques monumens de Paris dont la position relative correspond à peu près à celle des monumens de Thèbes. Si l’on veut bien, une fois pour toutes, faire ce rapprochement mnémonique, on me suivra facilement dans ma description. Je supplie les archéologues de me pardonner un rapprochement profane et de me permettre de placer le lecteur, arrivé avec moi à Thèbes en remontant le Nil, tout juste dans la situation où il serait si, venant de Saint-Cloud par le bateau à vapeur, il se trouvait au pont d’Iéna.

Thèbes était bâtie sur les deux rives du Nil, comme Paris a été construit sur les deux rives de la Seine. Il n’y a de différence que la largeur, beaucoup plus considérable, du premier fleuve. Nous commencerons notre topographie comparative par la rive droite du Nil, la rive orientale, qui est à notre gauche puisque nous remontons. La position de Karnac, qui renferme les plus majestueux édifices de l’ancienne Égypte, est à peu près celle de l’arc de l’Étoile, le plus colossal monument de notre époque. De là, une avenue de sphinx conduisait aux palais de Louksor, comme, toute révérence gardée, l’avenue des Champs-Élysées conduit à la place Louis XV, où Louksor est représenté par l’obélisque qu’il nous a donné. Voilà pour la rive droite ; passons à la rive gauche. Presque en face de Karnac, on trouve le palais de Gournah, dont nous désignerons l’emplacement par celui de l’École Militaire, qui s’élève à peu près en face de l’arc de l’Étoile. En remontant le fleuve et en nous éloignant de ses bords, nous arrivons à un monument dans lequel on a voulu retrouver le fameux tombeau d’Osymandias, et que Champollion, qui l’a reconnu pour être l’œuvre de Ramsès-le-Grand, a appelé le Ramesséum. La situation du Ramesséum sera représentée par celle du palais du Luxembourg. Remontant encore à peu près parallèlement au fleuve, mais s’en rapprochant un peu, on parvient aux colosses de Memnon, dont nous indiquerons l’emplacement par celui de l’École de Médecine. Enfin il reste un grand ensemble de monumens qu’on trouve plus loin, toujours en remontant le cours du fleuve : c’est ce qu’on appelle Medinet-Habou. Medinet-Habou est, comme Karnac, une collection d’édifices de différens caractères et de différens âges ; l’emplacement de Medinet-Habou répond à celui du Muséum à l’extrémité du Jardin des Plantes.

Ainsi, sur la rive droite, deux groupes de monumens : Karnac, — l’arc de l’Étoile ; Louksor, — la place Louis XV. — Sur la rive gauche, trois groupes de monumens : Gournah, — l’École Militaire ; le Ramesséum, — palais du Luxembourg ; Medinet-Habou, — Muséum.

Tels sont les points dont il faut tâcher de graver dans sa mémoire les positions respectives pour pouvoir se reconnaître dans la vaste plaine où fut Thèbes. Les monumens de moindre importance se grouperont facilement autour de ces cinq monumens principaux. Quatre portent le nom d’un village qui s’est élevé auprès d’eux ; dès le temps de Strabon, Thèbes était divisée en plusieurs villages. Juvénal la vit déjà à l’état de ruine.

... Centum jacet obruta portis.

Enfin la Thèbes de la rive gauche est bordée par une chaîne de collines analogues, quant à la position, aux collines qui s’étendent de Meudon à Clamart, en les supposant toutefois plus voisines de la Seine. Ces collines nues sont criblées de grottes funéraires qui ont servi de tombeaux à des particuliers. Derrière cette chaîne est une vallée parallèle au Nil, et qui renferme les tombeaux des rois, vastes demeures souterraines creusées dans le roc. Avec ces indications, on peut, ce me semble, se représenter la distribution des monumens que nous allons parcourir et rapidement examiner, comme des voyageurs qui reviendront.

J’ajouterai encore que la véritable ville, la ville d’Ammon, ou, comme disaient les Grecs, la ville de Jupiter (Diospolis), occupait la rive droite, qui est la rive orientale. La rive gauche confinait à la nécropole ou ville des morts, laquelle était située comme toujours au couchant, parce que la région du couchant était la région des morts. C’est encore un moyen mnémonique : les catacombes de Paris se trouvent sur la rive gauche. Comment communiquaient les deux parties de la grande cité thébaine ? Était-ce par des barques innombrables, comme les caïques de Constantinople, ou par un pont, ainsi qu’à Babylone ? Si ce pont a existé à Thèbes, il a dû être formé de bateaux, car autrement il resterait quelque trace de la maçonnerie. Du reste, les ponts n’étaient point inconnus des anciens Égyptiens ; on voit un pont représenté sur deux des monumens de Thèbes.

Il ne reste rien de la fameuse enceinte ; il est donc permis de révoquer en doute l’existence des murs sur lesquels pouvaient se promener des chars. Si cette enceinte eût jamais existé, elle aurait laissé quelques vestiges. L’enceinte, moins antique il est vrai, de la ville d’Elithya, a bien subsisté presque intacte jusqu’à nos jours, et l’on trouve, amoncelées en collines, les briques des murailles de Babylone.

Après ce coup d’œil général jeté sur la topographie de Thèbes, il est temps d’en visiter les débris. Par où faut-il commencer ? Je n’hésite point à répondre : par le plus beau. En voyage, on doit, je pense, aller à ce qui est frappant ; on a, de la sorte, une impression forte et complète. Si l’on arrive par gradation aux objets les plus remarquables, l’impression s’affaiblit et s’atténue pour avoir été trop préparée. A Rome, il faut se diriger d’abord vers le Colisée ou vers Saint-Pierre, et ne rien regarder sur la route. D’après ce principe, je commence par Karnac.

Quand on a traversé un petit bois de palmiers, on rencontre un vaste pylône, large comme la moitié de la façade des Invalides et haut comme la colonne de la place Vendôme. Il n’a pas été achevé [1]. Par ce pylône, on entre dans un vaste péristyle au milieu duquel s’élevaient douze colonnes. Toutes, une seule exceptée, ont été couchées par un tremblement de terre. Les tambours gisent accolés les uns aux autres, comme une pile de dames renversées. En face est un second pylône placé en avant de la grande et merveilleuse salle à colonnes qu’on appelle la salle hypostyle de Karnac. Ici, on commence à éprouver le sentiment du gigantesque. Le tremblement de terre a fait crouler un des massifs du second pylône, qui présente maintenant l’aspect d’un éboulement de montagne. En présence de ces débris, on ne pense à aucun monument humain ; on pense aux grandes catastrophes de la nature. Il y a dans les Pyrénées, sur la route de Gavarnie, un lieu nommé avec raison le Chaos, où l’on voit des masses de rochers, grandes comme des maisons, entassées dans un désordre sublime. Le Chaos de Gavarnie est parmi les chutes de montagnes ce que le pylône de Karnac est parmi les ruines.

Une statue colossale et mutilée se tient debout au seuil de la grande salle : c’est l’image de Ramsès-le-Grand, celui qu’on appelle Sésostris, bien qu’il ne soit pas le vrai, l’ancien Sésostris, mais parce qu’il était déjà confondu dans la tradition avec le divin conquérant au temps de Germanicus. Ayant eu la fortune de découvrir une de ses filles enfouie dans un coin du musée de Marseille, je passe devant lui avec la confiance d’un homme qui a été assez heureux pour rendre quelque service à la famille, et je pénètre dans la grande salle. Le spectacle que j’ai devant les yeux surpasse tout ce que j’ai vu sur la terre.

Non, M. Wilkinson n’a point exagéré en disant que c’est la plus vaste et la plus splendide ruine des temps anciens et modernes. Pour Champollion, dont l’ame, naturellement ouverte au sentiment du grand, savait aussi bien admirer l’Égypte que la comprendre, on voit qu’il fut étourdi et comme foudroyé à l’aspect de cette merveille du passé. « Les Égyptiens, écrivait-il en présence de ce que je vois, concevaient en hommes de cent pieds de haut, et l’imagination, qui en Europe s’élance bien au-dessus de nos portiques, s’arrête et tombe impuissante au pied des cent quarante colonnes de la salle de Karnac… Je me garderai bien de rien décrire, ajoutait-il, car, ou mes expressions ne vaudraient que la millième partie de ce qu’on doit dire en parlant de tels objets, ou bien, si j’en traçais une faible esquisse même très décolorée, je passerais pour un enthousiaste et peut-être même pour un fou.

Ainsi Champollion trouvait plus facile de lire Karnac que de le décrire. Au risque de passer aussi pour un enthousiaste et pour un fou, j’essaierai de donner une idée de la prodigieuse salle de Karnac et de l’impression qu’elle a produite sur moi. Imaginez une forêt de tours, représentez-vous cent trente-quatre colonnes égales en grosseur à la colonne de la place Vendôme, dont les plus hautes ont soixante-dix pieds de hauteur (c’est presque la hauteur de notre obélisque) et onze pieds de diamètre, couvertes de bas-reliefs et d’hiéroglyphes ; les chapiteaux ont soixante-cinq pieds de circonférence ; la salle a trois cent dix-neuf pieds de long, presque autant que Saint-Pierre, et plus de cent cinquante pieds de large. Il est à peine besoin de dire que ni le temps, ni les deux races de conquérans qui ont ravagé l’Égypte, les pasteurs, peuple barbare, et les Perses, peuple fanatique, n’ont ébranlé cette impérissable architecture. Elle est exactement ce qu’elle était il y a trois mille ans, à l’époque florissante des Ramsès. Les forces destructives de la nature ont échoué ici contre l’œuvre de l’homme. Le tremblement de terre qui a renversé les douze colonnes de la cour que je viens de traverser a fait, je l’ai dit, crouler ce massif du grand pylône, qui me rappelait tout à l’heure une chute de montagne ; mais les cent trente-quatre colonnes de la grande salle que je contemple maintenant n’ont pas chancelé. Le pylône, en tombant, a entraîné les trois colonnes les plus voisines de lui ; la quatrième a tenu bon et résiste encore aujourd’hui à ce poids immense de débris.

Cette salle était entièrement couverte, on voit encore une des fenêtres qui l’éclairaient [2]. Ce n’était point un temple, mais un vaste lieu de réunion destiné sans doute à ces assemblées solennelles qu’on appelait des panégyries. L’hiéroglyphe dont ce mot grec semble être une traduction [3] se compose d’un signe qui veut dire tout et d’un toit supporté par des colonnes semblables à celles qui m’entourent. Ce monument forme donc comme un immense hiéroglyphe au sein duquel je suis perdu.

La grande salle de Karnac a été achevée par Ramsès Sésostris, mais elle avait été construite presque entièrement par son père Séthos [4], dont les exploits sont représentés sur les mur de l’édifice. Ces tableaux forment littéralement une épopée en bas-reliefs dont le héros est le Pharaon Séthos, une séthéide sculptée et vivante. Qu’on ne s’étonne pas de cette expression : ces peintures sont tellement homériques, que M. Wilkinson a pu penser qu’Homère les avait vues dans un voyage en Égypte et s’en était inspiré pour peindre les combats de l’Iliade. Chaque compartiment est comme un chant distinct. Ici on voit Séthos, debout sur un char, percer de ses flèches ses ennemis, qui tombent en foule dans mille attitudes désespérées. Le roi, le char, les coursiers, tout est gigantesque par rapport aux ennemis de l’Égypte. Le poitrail des chevaux lancés au galop domine la forteresse et couvre l’armée tout entière des vaincus. Plus loin, le vaillant Pharaon est aux prises avec un chef ennemi qu’il tient à la gorge et va percer ; son pied écrase un adversaire qu’il vient d’immoler. Le mouvement qui exprime cette double action est sublime. Ailleurs on voit Séthos traîner après lui les peuples soumis par ses armes, et, ce qui est plus extraordinaire, emporter plusieurs chefs sous son bras, ainsi qu’on emporterait un enfant mutin. Puis les vaincus font acte de soumission, ils abattent les forêts de leur pays comme pour l’ouvrir devant les pas du vainqueur. Le roi revient en triomphe dans ses états, où il reçoit les hommages de ses peuples, et où les grands et, ce qui est à remarquer, les prêtres, inclinés devant lui et représentés avec une stature très inférieure à la sienne, offrent en toute humilité leurs respects au Pharaon victorieux [5].

C’est sur une muraille de Karnac que Champollion a découvert ce fait si curieux qui est tout à la fois une preuve de la lecture des hiéroglyphes et un indice des lumières que cette lecture peut fournir à l’histoire. Sur le mur méridional de la grande salle de Karnac est représenté le roi égyptien Sésonch traînant aux pieds de ses dieux un grand nombre de figures humaines ; toutes portent écrit sur la poitrine le nom des peuples et des pays dont elles sont des personnifications. Champollion a lu très distinctement, et tout le monde peut, comme je l’ai fait, lire après lui sur la poitrine de l’une de ces figures, Ioudh malk, ce qui veut dire en hébreu royaume de Juda [6]. On ne doit pas s’étonner de voir un mot étranger écrit en caractères hiéroglyphiques, c’est-à-dire en lettres égyptiennes. Nous en faisons autant quand nous écrivons en lettres françaises le pachalik de Damas ou le beylik de Constantine.

Or, le Livre des Rois nous apprend que le roi égyptien Sésac, dans lequel il est impossible de ne pas reconnaître le roi Sésonch de Karnac, a pris Jérusalem et a emmené captif le roi Roboam, et voilà qu’on découvre le royaume de Juda parmi les pays dont Sésonch a triomphé. Pouvait-on trouver une concordance plus frappante entre le Livre des Rois, les monumens égyptiens, et les listes de Manéthon, qui placent ici un Sésonchis, évidemment le même que Sésonch ? Ainsi donc, vers la fin du Xe siècle avant Jésus-Christ, voilà un point de repère, et pour ainsi dire un point d’appui inébranlable, fourni aux tâtonnemens chronologiques par lesquels on parvient à remonter beaucoup plus haut.

Au-delà de cette merveilleuse salle, on trouve encore à Karnac un certain nombre de monumens, les uns en ruines, les autres assez bien conservés, mais ils ne sont plus comparables pour la grandeur à ce qu’on vient de voir : on a quitté la demeure des géans, on est rentré parmi les hommes.

Pour être moins considérables, ce qu’on peut appeler comparativement les petits monumens de Karnac n’en offrent pas moins d’intérêt et souvent de beauté. Rien n’est plus beau, par exemple, que les hiéroglyphes qui décorent l’obélisque qu’on aperçoit sur la gauche en sortant de la grande salle de Karnac. Cet obélisque a été élevé par une reine qui fut régente pour son frère Thoutmosis. Ce qui est très remarquable, c’est que le personnage qui figure sur l’obélisque, où il est représenté plusieurs fois faisant diverses offrandes aux dieux, est un personnage masculin, bien qu’il s’agisse d’une reine, d’une fille du soleil, dans les inscriptions qui accompagnent les bas-reliefs. Le caractère sacerdotal, inhérent à la royauté égyptienne, n’a pas permis que le souverain fût représenté sous les traits d’une femme [7].

En pénétrant à travers les débris, on arrive à l’emplacement où furent élevés, plusieurs siècles avant que Séthos construisît la salle gigantesque, les plus antiques édifices de Karnac. Là était le sanctuaire des premiers Pharaons de la dix-huitième dynastie ; là un roi bien plus ancien, Osortasen ler, de la douzième, avant l’invasion des pasteurs, avait gravé sur des colonnes qui ont échappé aux ravages de la conquête son nom, que j’ai déjà lu sur l’obélisque d’Héliopolis. Les débris de cette époque sont précieux, car ils sont rares ; ils reportent la pensée vers une période de l’histoire d’Égypte postérieure de bien des siècles aux rois des pyramides, mais qu’on appelle néanmoins l’ancien royaume, par comparaison avec l’âge relativement moderne qui vit bâtir les grands monumens de Thèbes, cet âge des Thoutmosis et des Ramsès qui est lui-même antérieur d’environ 1500 ans à l’ère chrétienne. Vraiment, ici, les siècles sont entassés sur les siècles, comme les ruines sont amoncelées sur les ruines.

Et notez que les colonnes qui portent le nom de cet Osortasen Ier, de la douzième dynastie, aussi bien que les hiéroglyphes de l’obélisque d’Héliopolis [8], montrent que l’art et la civilisation étaient parvenus, en Égypte, à un haut degré de perfection, quand ce pays tomba sous la domination du peuple étranger qu’on appelle les pasteurs, peuple barbare qui n’a pas laissé un seul temple debout, mais qui n’a pu, par une occupation de cinq siècles, éteindre le génie égyptien ; car à peine les pasteurs sont-ils expulsés, qu’on voit, sous l’empire de cet élan national toujours produit par l’affranchissement d’un joug étranger, s’élever les admirables monumens de Karnac.

Cette époque, qui suit l’expulsion des barbares, est précisément celle où l’art égyptien atteint rapidement sa plus grande perfection. C’est l’âge des Thoutmosis, qui fut le siècle de l’élégant et de l’achevé, comme l’âge des Ramsès fut le siècle du majestueux et du grand. Ici la marche ordinaire de l’art a été renversée ; le beau a paru avant le sublime, Praxitèle est venu avant Phidias. C’est comme si Eschyle eût été devancé par Euripide et Corneille par Racine. Il est vrai qu’il y avait dans les profondeurs de l’antiquité égyptienne un autre âge, d’une grandeur primitive, auprès de laquelle la grandeur de la salle de Karnac disparaît : c’est l’âge reculé des pyramides. Cependant l’époque des Thoutmosis connut aussi la grandeur. Le sphinx des pyramides est un portrait colossal de Thoutmosis III. C’est aussi son nom qu’on lit sur l’obélisque de Saint-Jean de Latran, le plus grand des obélisques connus. A Karnac, l’édifice qu’on appelle le palais de Thoutmosis serait grand partout ailleurs que dans le voisinage de la salle des Ramsès.

A un des angles de ce palais de Thoutmosis était une petite chambre fameuse sous le nom de chambre de Karnac. Elle n’est plus à Thèbes, mais à Paris. M. Prisse, après avoir surmonté de grandes difficultés et des obstacles de tout genre, est parvenu à emporter les parois de la salle, et il en a généreusement fait don à la France. M. Lepsius, qui n’avait pas eu nouvelle de cet enlèvement, a cherché, dit-on, pendant quelque temps la chambre de Karnac sans pouvoir comprendre comment il ne la trouvait pas. On dit aussi qu’il avait le dessein de faire ce qu’a fait M. Prisse, si celui-ci ne l’avait devancé. Du reste, M. Lepsius a noblement exprimé sa satisfaction que ce précieux document historique fût soustrait aux chances de destruction qui menacent les monumens de l’Égypte.

Les murs de la chambre de Karnac montrent le roi Thoutmosis III offrant un hommage religieux à une suite de princes qui l’ont évidemment précédé. L’image de chaque personnage est accompagnée de son nom ; c’est donc une chronologie figurée de la plus haute importance pour l’époque antérieure à la dix-huitième dynastie, c’est-à-dire pour l’époque la moins riche en monumens historiques. Malheureusement cette suite de noms ne forme pas une série continue ; c’est un choix parmi les prédécesseurs de Thoutmosis, et probablement parmi ses ancêtres [9]. Cependant, en comparant la chambre de Karnac avec d’autres séries de noms royaux et surtout avec le précieux papyrus de Turin, qui contient un grand nombre de noms de rois antérieurs à la dix-huitième dynastie, on commence à voir se dessiner les linéamens de cette ancienne histoire.

Si maintenant on laisse à gauche le palais de Karnac et qu’on avance vers le sud, on trouve quatre grands pylônes placés à la suite et à une certaine distance les uns des autres. Le troisième est appelé pylône d’Horus, parce qu’il a été élevé sous le roi de ce nom. Horus appartient à cette dix-huitième dynastie sous laquelle l’art égyptien atteignit à toute la perfection dont il était susceptible. Aussi le pylône qui porte son nom est-il revêtu de bas-reliefs dont on ne saurait se lasser d’admirer la beauté. Ici les descriptions ne peuvent rien, il faut voir.

Ces magnifiques pylônes sont dans ce moment à demi démolis ; on fouille pour chercher du salpêtre dans leurs entrailles. Le pacha comprend beaucoup mieux l’utilité de la poudre que le mérite des antiquités. Passe encore pour le pacha, c’est son métier d’être barbare : en Orient, on peut être civilisateur sans être civilisé ; mais ce qui révolte au-delà de toute expression, c’est d’entendre un homme très civilisé, très éclairé, le docteur Bowring, expliquer froidement comment il faut faire pour se procurer du salpêtre, et donner cette recette : on prend des ruines de vieille ville [10], exactement comme il dirait : pour faire pousser du blé, on prend du fumier. Espérons que le coton-poudre, en fournissant un moyen de se passer de salpêtre, sauvera les édifices de Thèbes, et que le pacha trouvera assez d’avantage à exploiter ainsi son coton pour consentir à épargner ses monumens.

Le cœur me saignait en voyant ces ruines faites de toute pièce pour avoir du salpêtre, selon le procédé de M. Bowring ; mais cette sauvagerie a eu son bon côté, car les matériaux intérieurs des pylônes mis au grand jour ont fait d’intéressantes révélations. En effet, sur ces matériaux on a lu le nom d’un frère du roi Horus, qui ne figure point dans les listes de Manéthon ; ce nom a été [11] parfois effacé, peut-être par Horus, comme le nom de Géta le fut sur les arcs de triomphe et aussi dans les inscriptions hiéroglyphiques par Caracalla. Il y a sans doute un drame de frères ennemis enfoui dans ces masses séculaires, et près de reparaître à la voix de la science sur la scène du monde. Un autre nom encore plus curieux que recelaient les débris du pylône d’Horus et qu’on a retrouvé ailleurs, c’est le nom d’un roi dont le type physique est tellement singulier, qu’il a été pris pour une femme [12]. Une autre particularité, c’est que, partout où paraît cet étrange personnage, on le voit rendre un culte au soleil figuré d’une manière bizarre, par des rayons qui portent des mains à leurs extrémités. Ce qui ajoute à l’intérêt de ces bas-reliefs, c’est qu’ils offrent sous le rapport de l’art un caractère entièrement différent du caractère commun à tous les autres monumens égyptiens. Ils ont beaucoup moins de raideur et de convenu ; l’expression est même si fortement accusée, que parfois elle arrive à la manière ou touche même à la caricature. Des bœufs dessinés avec une liberté extraordinaire, pleins de mouvement et de vie, ont été copiés par M. Prisse d’après une pierre du pylône d’Horus. Il a trouvé aussi d’autres noms de rois appartenant également à cette singulière phase du culte et de l’art égyptiens, et ce qui est inexplicable, c’est qu’on est obligé de les intercaler dans la série des rois de la dix-huitième dynastie, celle dont les monumens présentent le type le plus pur comme le plus achevé de l’art égyptien, type constant sous tous les Pharaons. L’étrange particularité des rayons de soleil terminés par des mains, l’aspect insolite des personnages, le goût des sculptures entièrement différentes des autres sculptures, toutes ces circonstances avaient porté à chercher là de très anciens rois, ou des rois d’une race étrangère à l’Égypte, comme la race des pasteurs ; mais les débris du pylône d’Horus et d’autres monumens ne permettent pas de placer plus haut que la dix-huitième dynastie cette inconcevable intrusion d’une race de rois distingués des autres rois de cette dynastie par la configuration physique, la forme du culte et de l’art, et qui paraît avoir régné à Thèbes, où nous venons de trouver ses traces, et où l’un de ces souverains a son tombeau. D’où vient cette veine inconnue et bizarre qui traverse les couches régulières de la chronologie égyptienne ? C’est un des plus curieux d’entre les problèmes qu’offre l’histoire de l’ancienne Égypte, cette histoire que l’on commence à reconstruire avec des débris.

Près des pylônes est un temple dédié au dieu Khons dont les Grecs traduisaient le nom par celui d’Hercule [13]. Ce temple ne présente pas, comme le palais de Karnac, l’empreinte de la puissance des Ramsès, mais il offre, ce qui est plus curieux peut-être, les traces d’une usurpation qui a suivi cette puissance. Le temple de Khons a été élevé sous les faibles descendans du grand Ramsès II, celui que l’admiration des peuples confondait avec l’antique Sésostris. Auprès de leurs noms sans gloire, on voit figurer les noms des membres d’une famille de prêtres thébains, qui substituèrent graduellement le pouvoir théocratique au pouvoir militaire. Le plus ancien de ces prêtres a bien déjà placé son nom dans cet encadrement qu’on appelle un cartouche et qui distingue les noms royaux, mais il n’a pas encore osé écrire à côté le titre de roi ; il s’appelle seulement grand prêtre dans la demeure d’Ammon. Cependant Rosellini a été assez heureux pour découvrir un endroit obscur du temple où le prêtre ambitieux, roi de fait, roi honteux, a timidement osé prendre dans l’ombre le titre royal. De pareilles précautions, accompagnant et déguisant le plus possible une usurpation graduelle du pouvoir et de la dignité des Pharaons, nous font mieux assister qu’aucun récit ne le pourrait faire aux divers degrés et, pour ainsi dire, aux pas successifs de cet empiétement d’une théocratie qui, cachée dans l’ombre du sanctuaire, en vient insensiblement à remplacer par fraude et par ruse la glorieuse famille des conquérans. Ainsi la lecture de quelques noms propres a révélé toute une révolution dont le résultat a été de faire monter une race sacerdotale sur le trône guerrier des Ramsès.

On remarque deux pieds dessinés en plusieurs endroits sur la plate-forme du temple. Ces deux pieds, qui semblent indiquer un pèlerinage accompli dans le lieu saint, sont en général accompagnés d’inscriptions en caractères vulgaires. C’est qu’alors le pèlerin était de condition populaire et ne s’élevait pas jusqu’à l’écriture hiéroglyphique. Cependant j’ai relevé une inscription eu hiéroglyphes, disposée comme les autres à côté des pieds mystérieux. On voit par l’inscription que cette fois le pèlerin était un prêtre, ce qui explique l’emploi qu’il a fait d’une écriture plus savante.

La dévotion des anciens Égyptiens a laissé un autre vestige dans des pierres de l’édifice évidemment grattées par les fidèles, selon toute vraisemblance, dans l’intention d’emporter un peu de la poussière sacrée du temple. Cette explication, dont l’idée m’a été suggérée par M. Durand, est corroborée par un rapprochement qui m’a frappé. A Aidmore, en Irlande, est un rocher dans lequel saint Declan, contemporain de saint Patrik, passe pour être enseveli. Selon la légende, c’est sur ce rocher qu’il vint de Rome en Irlande entre l’introït et l’ite missa est. Encore aujourd’hui, une vieille gardienne n’a d’autre industrie que de gratter le granit de la roche et de le débiter aux pèlerins [14]. Quelque chose de semblable se passait sans doute dans le temple de Khons.

Telles sont les principales ruines de Karnac. Joignez-y plusieurs petits édifices que je ne mentionne pas dans cette première vue d’ensemble, et surtout trois pylônes gigantesques, s’élevant isolés l’un au sud, l’autre à l’est et l’autre au nord comme pour garder ces ruines, amas de palais, de temples, de portiques, que domine la salle aux cent trente-quatre colonnes, et du milieu desquelles s’élèvent deux élégans obélisques dont la pointe effilée se détache sur un ciel parfaitement pur. Errez maintenant parmi ce labyrinthe d’édifices et de débris à l’heure où les rayons obliques d’un soleil de feu baignent tout ce que vous voyez d’une lumière étincelante, ou quand la lune presque pleine comme aujourd’hui tapisse de ses clartés les ruines immenses, quand les pylônes dressent dans la nuit leurs masses blanches ou noires, et vous aurez une impression de majesté, de tristesse et de grandeur, comme je ne pense pas qu’on puisse en éprouver une semblable sur la terre.

Il y a trente ans, ces masses étaient muettes ; maintenant elles ont une voix et elles racontent plus de vingt siècles de l’histoire d’Égypte. Rien ici ne remonte à l’antiquité primordiale de l’âge des pyramides. On trouve même très peu de textes datant de l’ancien royaume et antérieurs à l’invasion de ces barbares qu’on appelle les pasteurs ; mais à peine, après cinq cents ans d’une domination toujours contestée sur quelque point de l’Égypte, les barbares ont-ils été expulsés par la vaillance persévérante des premiers rois de la dix-huitième dynastie, que dis-je ? pendant que la lutte dure encore aux extrémités septentrionales de l’empire, sous ces rois de l’Égypte délivrée, s’élève, non loin du lieu où était l’ancien sanctuaire détruit durant l’invasion, ce palais de Thoutmosis III qui existe encore, les obélisques, enfin tout ce qui subsiste de la partie la plus ancienne des édifices de Karnac. Les dimensions de ces édifices ne sont point gigantesques ; les hiéroglyphes et les bas-reliefs offrent la perfection qui caractérise l’époque brillante des Thoutmosis. A côté de ces monumens d’un goût pur et de dimensions moins considérables, la famille conquérante des Ramsès vint élever un édifice immense, dont les nombreuses et formidables colonnes reproduisent partout leur image et leurs noms, dont les murs sont couverts par les reproductions épiques de leurs guerres et de leurs triomphes. Plus tard, cette splendeur décline, les derniers des Ramsès ne méritent plus d’être confondus avec Sésostris. On dirait les pâles descendans de Charlemagne. Alors une famille de prêtres thébains se glisse sur le trône des Pharaons. Le titre royal, clandestinement usurpé sur les murs du temple de Khons, révèle les progrès tortueux de cette dynastie sacerdotale ; mais elle dure peu, le génie guerrier se ranime dans une famille de conquérans qui lutte avec l’empire d’Assyrie. Un roi d’Égypte emmène captif un roi de Juda, et cette page historique de la Bible se retrouve écrite sur un mur de Karnac. La suite des événemens ultérieurs de l’histoire d’Égypte est représentée à Karnac au moins par quelques vestiges. On y a trouvé le nom d’Amyrtée, qui défendit son royaume contre les Perses ; le nom de Nectanébo, qu’une légende enfantée par l’orgueil égyptien faisait père d’Alexandre, comme une légende née de la vanité persane faisait d’Alexandre un frère de Darius ; enfin, le frère d’Alexandre a gravé son nom, qu’un autre a fait si grand, sur le granit des antiques constructions qui datent des premiers Thoutmosis ; puis sont venus les Ptolémées, et si l’on reconnaît comme toujours, au goût de la sculpture et au dessin des hiéroglyphes, une époque de décadence, l’architecture a un air de grandeur digne des Pharaons. C’est par un pylône élevé sous Épiphane qu’on entre dans la salle aux colonnes, et cette entrée ne la dépare point. Ce sont les Ptolémées qui ont dressé les trois grands pylônes du nord, du sud et de l’est. Le nom de Tibère, accolé à celui de Ramsès-le-Grand, complète cette série de siècles, représentés par les différens monumens dont se compose ce monde de ruines et de souvenirs, que, du nom d’un humble village situé à son ombre, on appelle Karnac. Enfin ce sont ces magnifiques débris que nos soldats, qui étaient des héros, mais point des antiquaires, ont salués de leurs applaudissemens. Le canon y a retenti dans une fête nationale célébrée par le général Béliard en l’honneur de la république française, cette dernière puissance qui vient clore la liste de toutes les puissances tombées dont ce lieu retrace le souvenir, et qui elle aussi fait partie de leur glorieux passé.

De l’angle sud-ouest des ruines de Karnac part une allée de sphinx à tête de bélier qui se dirige vers le sud, et allait autrefois rejoindre les palais de Louksor [15]. Quel aspect sévère et majestueux devait offrir cette double file d’images mystérieuses et sacrées se prolongeant ainsi presque en ligne droite pendant une demi-lieue, et réunissant deux masses de palais telles que l’Europe n’en connaît point ! Des arbres, comme on en voit encore sur une partie du chemin, le bordaient sans doute. A l’ombre des palmiers, des acacias, des sycomores, les processions marchaient entre ces figures symboliques, qui, muettes et accroupies, les regardaient passer. Il faut se transporter, par l’imagination, dans un autre état de choses, pour retrouver la grandeur de cette singulière décoration, car, dans l’état où elles sont aujourd’hui, les fameuses avenues de sphinx préparent au voyageur un véritable désappointement. Les sphinx sont pour la plupart mutilés ou renversés. Ici, ce n’est pas ce que l’on voit, mais ce que l’on sait qui est grand.

J’ai déjà dit que le sphinx était l’hiéroglyphe de la puissance. Cet hiéroglyphe voulait dire seigneur. Quand le sphinx avait une tête d’homme, on l’employait pour désigner la royauté ; quand il avait une tête de bélier, la tête d’Ammon, le grand dieu égyptien, il exprimait la puissance divine. Dans le voisinage de Karnac, les sphinx sont, remplacés par des béliers portant sur la poitrine une image de Thoutmosis III figuré en Osiris infernal, c’est-à-dire rappelé par la mort au sein d’Ammon. C’est ainsi dit moins que je lis cette phrase de pierre.

En suivant l’avenue de sphinx, puis en traversant une plage de sable, nous avons gagné notre barque, qui nous avait déposés à la hauteur de Karnac, et avait remonté le fleuve jusqu’aux ruines de Louksor. Nous les visiterons demain.


22 janvier.

Louksor est un village arabe qui, comme Karnac, a donné son nom obscur à des débris célèbres ; mais, tandis que les Arabes de Karnac ont eu le bon esprit de bâtir leurs huttes à côté des monumens, ceux de Louksor ont eu l’idée funeste de se loger parmi les ruines mêmes, de sorte que, pour visiter ces ruines, il faut entrer dans une vingtaine d’intérieurs misérables où de pauvres familles de fellahs dorment, mangent, travaillent ; les enfans se précipitent sur l’étranger en lui demandant l’aumône, les femmes se voilent, s’enfuient ou se détournent en présence des infidèles. Ces ménages et ce vacarme gâtent un peu les ruines, et toute cette cohue sale et babillarde trouble désagréablement le silence et la majesté des siècles. Louksor, ce qui veut dire en arabe les palais, est, comme Karnac, un assemblage de monumens de différens siècles ; seulement cet assemblage est moins considérable, et la chronologie en est plus simple. Tout se rapporte aux deux époques entre lesquelles se partagent aussi les principaux monumens de Karnac. La partie la plus ancienne est l’œuvre d’Aménophis III, celui que les Grecs ont appelé Memnon, et dont le double colosse s’élève sur l’autre rive du fleuve. Aménophis III, qui était de la famille des Thoutmosis, a élevé le palais méridional de Louksor. Dans ce palais, plusieurs tableaux sont consacrés à représenter l’histoire de la naissance et de l’éducation du roi Aménophis, aidées l’une et l’autre par l’assistance des dieux. Ces bas-reliefs offrent la beauté accomplie d’un âge que j’ai déjà dit être l’âge de la perfection de l’art égyptien. Au nord de ce monument d’Aménophis, une galerie de colonnes, achevée par ses successeurs, conduit à un autre édifice qui a été construit par le grand Ramsès. Ici on remarque la même différence de dimensions qui nous a frappé à Karnac. L’édifice du Pharaon conquérant de la dix-neuvième dynastie domine de sa majestueuse architecture l’architecture plus modeste du Pharaon de la dix-huitième. Le caractère de ces deux époques est empreint dans les deux monumens de Louksor, et mesuré, pour ainsi dire, par leur grandeur.

L’édifice de Ramsès se compose d’une grande cour entourée par un portique et qui couvre une superficie de deux mille cinq cents mètres. C’est en avant du pylône qui précède l’entrée de cette grande cour que Ramsès éleva les deux obélisques dont l’un est encore debout, et dont l’autre orne maintenant une de nos places publiques, où il produit un très bel effet ; il en produisait un beaucoup moindre à côté du pylône de Louksor, car il gagne à être isolé. Les Égyptiens ne l’avaient pas mis là pour l’amour du pittoresque ; cette masse de granit, qui pèse trois cent soixante milliers, était, je l’ai dit, un signe, une syllabe, un mot ; ce mot, qui voulait dire stable, devait être écrit près d’une porte ; c’était sa place dans la phrase ; pour nous, il est un ornement, et a cessé d’être un signe ; sans cela eussions-nous osé dresser le signe de la stabilité sur la place de la Révolution ?

Une seule considération pourrait faire regretter le déplacement de l’obélisque, c’est la pensée du dommage que notre climat lui a déjà causé. J’étais tout chagrin aujourd’hui en voyant son frère intact et resplendissant au soleil, et en me rappelant combien le nôtre s’éraillait et s’attristait dans nos brumes. Quoi qu’en dise le lieu commun, rien n’est plus périssable, on pourrait presque dire plus fragile, que le granit. Il se délite par l’action de l’humidité. J’ai vu, au bord de la Manche, du granit se résoudre en sable. Est-ce là la destinée qui attend l’obélisque de Ramsès, exilé là-bas dans cette sombre cité de l’Occident qu’on appelle Paris ?

Les deux jumeaux portent à peu près la même légende. Que de fois on m’a dit d’un air un peu goguenard : Pourriez-vous lire ce qui est écrit sur l’obélisque de la place Louis XV ? Oui, messieurs les incrédules, on peut lire et on a lu ce qui est écrit sur l’obélisque. Champollion avait écrit une analyse des inscriptions : c’est Rosellini qui nous l’apprend [16]. Or, Salvolini en ayant publié une traduction satisfaisante, d’après l’abus qu’il a fait trop souvent de la confiance de Champollion, on a tout lieu de croire que ce dernier est pour beaucoup dans la traduction de Salvolini [17]. Cette traduction montre la vérité de ce que Champollion disait des inscriptions tracées sur les obélisques dans ses Lettres sur l’Égypte : « On sait déjà (c’était grace à lui) que, loin de renfermer, comme on l’a cru si long-temps, de grands mystères religieux, de hautes spéculations philosophiques, les secrets de la science occulte, ou tout au moins des leçons d’astronomie, ce sont tout au plus des dédicaces plus ou moins fastueuses des édifices devant lesquels s’élèvent les monumens de ce genre. » Celui-ci, en effet, dit, comme son frère de Paris, que le Pharaon Ramsès II, fils du soleil, approuvé par le soleil, dieu bienfaisant, maître du monde, vainqueur des peuples, etc., a réjoui Thèbes par des édifices grands et durables. Cette pompeuse inscription est un peu vide, mais du moins elle donne l’âge de l’obélisque, et nous apprend aussi que l’édifice à l’entrée duquel il s’élevait fut bâti par Ramsès-le-Grand. En somme, tout cet appareil d’hiéroglyphes gravés sur notre obélisque de la place Louis XV, pour provoquer l’ébahissement des badauds et le scepticisme des incrédules, ne contient guère qu’une date dans un protocole ; mais cette date est quelque chose, car c’est celle de Sésostris.

Quatre colosses de trente pieds sont placés contre le pylône, auprès des obélisques. Ce sont des portraits de Ramsès-le-Grand. La tête et le buste des colosses s’élèvent au-dessus du sable dans lequel leur corps est enfoui. Sur les massifs du pylône sont retracées des scènes de bataille analogues à celles qui représentent les victoires de Séthos à Karnac. Le fils a voulu, comme le père, écrire et figurer sur son monument le récit de ses conquêtes. Champollion, qui, le premier, a lu quelque chose des longues inscriptions tracées près des tableaux de batailles, y distingua les narrations et comme les bulletins de deux affaires différentes dans la même campagne, l’une et l’autre de la même année, la cinquième de Ramsès, et du même mois (epiphi), mais la première du. 5 et la seconde du 9. Et il y a des personnes qui doutent encore que la lecture des hiéroglyphes puisse servir à l’histoire !

Outre les deux époques principales auxquelles se rapportent les édifices de Louksor, l’époque d’Aménophis III de la dix-huitième dynastie et l’époque de Ramsès II de la dix-neuvième, quelques inscriptions hiéroglyphiques font connaître les réparations qui ont eu lieu à diverses autres époques : la plus curieuse est celle que fit aux jambages de la grande porte de l’édifice de Ramsès le roi éthiopien Sabaco, huit siècles avant Jésus-Christ. « Les bas-reliefs où figure ce roi étranger sont très curieux sous le rapport du style, dit avec raison Champollion. Les figures en sont fortes et très accusées, avec les muscles vigoureusement prononcés. » C’était alors le seul exemple qu’on eût trouvé sur les monumens de l’Égypte de figures se distinguant, par un sentiment plus vrai et un rendu plus sincère, du style convenu et abstrait qui en général caractérise la sculpture égyptienne. Maintenant que L’Hôte et M. Prisse ont fait connaître des représentations trouvées d’abord à Psinaula, puis ailleurs et à Thèbes même, de personnages dessinés dans des attitudes expressives jusqu’à la contorsion, l’exception unique alors que présentaient les bas-reliefs du roi éthiopien de Louksor, en intéressant toujours autant Champollion, l’étonnerait moins.

Enfin le nom d’Alexandre, que nous avons trouvé à Karnac, se retrouve ici. Un Alexandre est dit avoir réparé l’ancien monument d’Aménophis. Champollion pense que cet Alexandre est le fils et non le frère du conquérant. A cela près, Louksor est pur de monumens appartenant à l’époque grecque, qui en Égypte commence la décadence de l’art, et à l’époque romaine, qui la consomme.


23 janvier.

Nous avons visité aujourd’hui la rive gauche du Nil ; une barque nous a portés de l’autre côté du fleuve. Là nous avons trouvé des ânes, qui, en ce pays, attendent le voyageur partout où il y a quelque chose à voir. On a le choix des montures, et, si l’on s’est muni à Alexandrie d’une bonne selle, en la plaçant sur le baudet le plus vigoureux, on peut se transporter rapidement et sans fatigue vers les différens points que l’on veut explorer. Un voyage en Égypte, c’est une partie d’ânes et une promenade en bateau entremêlées de ruines.

Remontant la plaine de Thèbes du nord au sud, parallèlement au Nil, sur la rive gauche, comme nous l’avions fait sur la rive droite, nous avons d’abord rencontré Gournah. C’est le nom d’un édifice beaucoup plus simple que ceux de Louksor et surtout de Karnac. Gournah est un monument de l’âge des Ramsès ; aucune partie de l’édifice ne date d’une époque antérieure ; il n’offre donc pas le même intérêt historique que Karnac ou Louksor ; il n’est pas non plus d’un effet aussi extraordinaire. Vu de face, il rappelle davantage un temple grec. Deux pylônes isolés, que réunissait une avenue de sphinx, élèvent à une certaine distance de l’édifice leurs massifs inclinés [18]. Arrivé au monument lui-même, on est immédiatement en présence d’un portique de cent cinquante pieds, soutenu par dix colonnes. L’aspect qu’il offre aux yeux n’a rien de gigantesque ; il est sévère et seulement grand. Cela repose de Karnac. Il y a bien ici une salle soutenue par des colonnes ; mais, au lieu d’en compter cent trente-quatre, on en compte six. Cependant le monument de Gournah date des mêmes règnes que la salle de Karnac, les règnes glorieux de Séthos et de son fils Ramsès-le-Grand, qu’on a confondu avec Sésostris. De même aussi le père construisit l’édifice, et le fils y mit la dernière main, les derniers ornemens. C’est ce que dit clairement la dédicace traduite par Champollion.

Les nombreuses représentations qui couvrent les murs de l’édifice retracent, comme de coutume, le Pharaon faisant hommage aux dieux et recevant d’eux la puissance et l’empire. C’est une consécration perpétuelle du pouvoir royal par l’autorité divine, et, remarquons-le en passant, sauf à y revenir plus tard, sans l’intermédiaire du sacerdoce. C’est le roi qui est le prêtre, c’est lui qui offre l’encens ou les pains sacrés ; c’est à lui que chaque dieu invoqué répond par cette légende, qui ne manque jamais : « Nous t’accordons la force, la puissance, la victoire, etc. » Souvent le dieu et le roi sont debout tous les deux et semblent presque traiter sur un pied d’égalité, Plus on étudie les monumens égyptiens, plus on est frappé de l’idée que la royauté participait, jusqu’à un certain point, du caractère de la divinité. Ici on en trouve une preuve frappante. Dans une salle de Gournah, on voit Ramsès Ier, le chef de la famille de ce nom, l’aïeul de Ramsès Sésostris, placé derrière Ammon, le grand dieu de Thèbes, recevoir, sous les emblèmes divins d’Osiris, avec lequel il semble identifié, les hommages religieux de son petit-fils.

J’aurai occasion de reparler souvent de ce culte des rois assimilés aux dieux par la religion ; je me contente d’en noter un remarquable exemple. Nous sommes bien loin de cette fameuse théocratie d’Égypte, de cet empire absolu des prêtres sur les rois dont il a été si souvent question. L’étude des monumens égyptiens peut, je pense, redresser beaucoup d’opinions légèrement formées et opiniâtrement transmises touchant l’état religieux et social de l’Égypte. Le témoignage des Grecs, surtout celui d’Hérodote, a son prix, mais le témoignage de nos yeux est encore plus sûr. A quelques égards, nous pouvons voir l’ancienne Égypte mieux qu’Hérodote ne l’a vue, car elle vit tout entière, mille fois reproduite, sur les parois des temples et des tombeaux. Or, les temples ne lui étaient pas aussi accessibles qu’à nous. Le temps, cet hiérophante universel, a fait tomber les portes qui se fermaient devant les pas des profanes ; il a fait entrer le jour dans les tombeaux où ni la lumière du ciel ni le pied de l’homme ne pouvaient pénétrer. Enfin nous ne sommes pas obligés, comme Hérodote, de nous en rapporter au témoignage des prêtres. Souvent nous pouvons lire ce qu’ils traduisaient à leur gré. L’Égypte, pour Hérodote, était un livre fermé dont on lui racontait le contenu merveilleux ; pour nous, c’est un livre ouvert que nous commençons à déchiffrer.

De Gournah nous sommes allés faire visite non plus à une curieuse antiquité, mais à un docte antiquaire, M. Lepsius, si connu par ses importantes publications, et qui, à la tête d’une expédition scientifique envoyée par le gouvernement prussien, a parcouru l’Égypte et la Nubie jusqu’à Méroé. M. Lepsius est à Thèbes depuis plusieurs mois ; c’était une bonne fortune qu’une telle rencontre. Nous nous sommes empressés d’en profiter.

L’expédition prussienne est établie dans une petite maison que M. Wilkinson a eu la généreuse pensée de faire bâtir à mi-côte de la montagne qui sépare la plaine de Thèbes de la vallée des tombes royales, pour que ceux qui viendraient étudier les ruines pussent habiter ailleurs que dans leurs barques. Cette demeure est ainsi ouverte à qui veut l’occuper comme la tente de l’Arabe ; M. Wilkinson a montré que la civilisation européenne entendait l’hospitalité aussi bien que la barbarie du désert. Nous avons été très cordialement accueillis, et M. Lepsius a bien voulu nous accompagner dans notre promenade archéologique ; nous ne pouvions avoir un meilleur cicérone.

Nous sommes entrés d’abord dans le Ramesséum, situé au-dessous de sa demeure, et qu’il visitait en voisin. Il en a fait reconnaître par des fouilles et relever par des plans la disposition architecturale plus complètement qu’elle ne l’avait été jusqu’ici. Ce monument est important à plusieurs égards, d’abord parce qu’il a passé et qu’il passe encore auprès de plusieurs savans pour le fameux tombeau d’Osymandias, dont Diodore de Sicile fait une description si merveilleuse, et qui, à en croire les récits des voyageurs grecs rapportés par cet écrivain, aurait été à lui seul aussi vaste que les quatre plus grands monumens de Thèbes ; mais M. Letronne a, selon moi, parfaitement montré que le tombeau d’Osymandias, tel que Diodore de Sicile le décrit, différait du Ramesséum par des traits essentiels [19], en sorte que le prétendu monument d’Osymandias serait invraisemblable et impossible, et tout juste aussi historique que le tombeau de Merlin. Ainsi le tombeau d’Osymandias avec sa bibliothèque, dont l’inscription : Officine de l’ame, a été imaginée, je pense, d’après celle de la bibliothèque d’Alexandrie, avec ses pylônes de granit, ce qui est sans exemple, et surtout avec son fameux cercle astronomique en or de six cents pieds de circonférence et d’un pied et demi d’épaisseur [20], ce merveilleux tombeau n’a jamais existé que dans les fables intéressées des prêtres égyptiens et dans l’imagination crédule des voyageurs grecs.

Délivré des fausses dénominations dont on l’a affublé, le Ramesséum est évidemment un de ces monumens moitié palais et moitié temples, selon moi plus palais que temples, tels qu’en élevèrent sur les deux rives du Nil les rois de la dix-huitième et de la dix-neuvième dynastie. Ces monumens se composaient d’une suite de cours et de salles entourées ou remplies de colonnes, dans lesquelles on voyait tour à tour le Pharaon rendant un hommage religieux aux divinités locales de Thèbes, ou assis à côté d’elles et recevant les adorations de sa race. Celui-ci, élevé par Ramsès-le-Grand, était plein de sa mémoire. Les exploits du conquérant furent sculptés sur ces murailles, comme à Karnac et à Louksor. Un colosse en granit, de cinquante-trois pieds, le représentait assis sur son trône. Ce colosse est aujourd’hui brisé et gisant. Ce n’est pas le temps ou un accident fortuit qui a pu le mutiler ainsi ; il a fallu la main de l’homme et de puissans efforts. Tel qu’il est, c’est la plus grande ruine de statue qui existe ; son pied a plus de deux toises de long. Quand j’ai grimpé sur son bras, il m’a semblé gravir un rocher.

Le Ramesséum, dit Champollion, est peut-être ce qu’il y a ici de plus noble et de plus pur. M. Wilkinson dit qu’il peut rivaliser avec tout autre monument de l’art égyptien. C’est le Parthénon de Thèbes. Il mérite donc qu’on entre dans son intérieur pour admirer la grace noble et chaste des colonnades. Ce n’est plus l’écrasante majesté de Karnac, ce sont des dimensions modestes pour l’Égypte, et qui partout ailleurs seraient grandioses. La salle des panégyries ou assemblées solennelles n’est pas supportée par cent trente-quatre colonnes comme à Karnac, mais elle en offre encore trente, qui, comme le dit Champollion, charmeraient, par leur élégante majesté, les yeux même les plus prévenus contre tout ce qui n’est pas architecture grecque et romaine.

Dans cette salle, on voit sur un mur les vingt-trois fils de Ramsès avec leurs noms. Ses treize filles sont représentées dans un temple de Nubie. Ailleurs une inscription hiéroglyphique, datée de la soixante-quatrième année de son règne, montre que sa vie a été longue. Beaucoup d’autres inscriptions, les bas-reliefs sculptés sur les parois des édifices de Thèbes et d’une foule d’autres localités, se réunissent pour nous apprendre qu’il fut un grand conquérant et pour nous faire connaître les noms des peuples qu’il a soumis. Nous avons trouvé à Louksor la date précise de ses victoires qui en accompagnait le récit et le tableau. Voilà déjà bien des choses enseignées par les hiéroglyphes, encore accusés de ne point renfermer d’histoire.

C’est aussi sur un pylône du Ramesséum que Ramsès est représenté recevant un hommage qui semble religieux, tandis qu’on porte devant lui les statuettes de dix-huit rois, dont le plus ancien est Ménès, le fondateur de la monarchie égyptienne, et dont le plus récent est Ramsès II lui-même, montrant par là qu’au bout de deux mille cinq cents ans, après dix-huit changemens de dynastie et une invasion étrangère, il se regardait comme le légitime successeur de Ménès, que la famille nouvelle et glorieuse des Ramsès rattachait son pouvoir à cet antique roi.

A peu de distance du Ramesséum, on trouve un vaste emplacement semé de débris que le limon du Nil a enfouis en partie et que recouvrent les hautes herbes, mais qui cependant reparaissent par intervalle. Ces tronçons de colonnes et ces fragmens de statues gigantesques sont les restes du palais de Memnon. C’est le nom donné par les Grecs au Pharaon Aménophis III, de la dix-huitième dynastie, qui avait élevé un édifice sur cette rive comme il en avait élevé un sur l’autre rive à Louksor. Le premier a été renversé, et cette destruction n’est pas facile à expliquer. Il ne reste plus de l’Aménophium de la rive gauche que les deux colosses encore intacts, assis au milieu de la plaine de Thèbes qu’ils remplissent de majesté. Tous deux sont le portrait du même roi. Celui qui est le plus au nord, célèbre par les sons qu’il rendait au lever de l’aurore, a été fameux sous le nom de statue de Memnon.

Les bas-reliefs et les hiéroglyphes sculptés sur les trônes des deux colosses sont d’une perfection achevée. Champollion a dit des derniers : Ce sont de véritables camées d’un pied de haut. Soixante-douze inscriptions latines et grecques, les unes en prose, les autres en vers, couvrent la jambe énorme de la statue. Pour les lire, on monte sur le pied, qui a un mètre d’épaisseur. Ces inscriptions sont des souvenirs laissés par de nombreux visiteurs qui tous affirment avoir entendu la merveilleuse voix. Parmi ces inscriptions, beaucoup sont insignifiantes, quelques-unes sont touchantes ou curieuses, et d’autres sont ridicules. On remarque, au milieu de ces noms obscurs, le nom de l’empereur Adrien et celui de Sabine, son épouse. Quelquefois le miracle n’a pas eu lieu au moment où on l’attendait, il a fallu revenir à plusieurs reprises. Je remarque aussi que les mois dans lesquels les voyageurs sont venus saluer Memnon sont précisément les mois de l’automne, de l’hiver ou du printemps, ceux pendant lesquels les touristes modernes font le voyage d’Égypte comme les touristes anciens, et par la même raison. Plusieurs fois la pensée des absens est rappelée d’une manière aimable. Un certain Aponius trace le nom de sa femme à côté du sien, et s’écrie : Que n’est-elle près de moi ! Une grande dame de la suite de l’impératrice Sabine nous a gratifiés de plusieurs pièces de vers écrites dans le dorien le plus pédantesque, où elle a trouvé le moyen de nous faire connaître sa généalogie et d’apprendre à l’avenir qu’elle descendait du roi Antiochus. Je tire ces particularités de l’excellent travail de M. Letronne sur ces inscriptions. On ne peut aujourd’hui venir saluer le colosse sans rendre hommage à celui qui a composé sur la statue vocale de Memnon une dissertation remplie d’une érudition aussi piquante que solide. Voici à peu près ce dont il s’agit dans cette dissertation. Quelle a pu être la cause de ce bruit singulier attesté par plusieurs auteurs de l’antiquité, et, ce qui ôte toute espèce d’incertitude, par soixante-douze témoins auriculaires, parmi lesquels sont l’empereur Adrien et l’impératrice Sabine ? Pourquoi ce bruit a-t-il cessé ? Enfin, pourquoi la statue d’Aménophis III, roi d’Égypte, s’est-elle appelée la statue de Memnon, héros grec et fils fabuleux de l’Aurore ? Tout en répondant à ces différentes questions de la manière la plus satisfaisante, M. Letronne a rencontré plusieurs résultats extrêmement curieux et assez inattendus. D’abord l’étude des inscriptions et divers passages des écrivains anciens prouvent que le son rendu par la statue au lever de l’aurore n’a commencé à se faire entendre que vers l’époque de Néron, peu de temps après qu’elle eut été en partie brisée par un tremblement de terre, et n’a plus été entendu depuis que Septime-Sévère, dans son zèle dévot pour le paganisme et probablement dans le désir de faire pièce au christianisme, eut restauré le colosse mutilé. Il s’attendait qu’après cette restauration, le dieu ne se bornerait plus à exhaler un son fugitif, mais rendrait de véritables oracles comme on imaginait qu’il en avait autrefois rendu ; mais voyez le malheur ! la vibration sonore, cause naturelle du phénomène, ne se reproduisit plus après que le colosse eut été réparé. Sans le vouloir, Septime-Sévère y avait mis, comme dit M. Letronne, une sourdine. Aussi, depuis lors, plus d’inscriptions, plus de sons extraordinaires célébrés par les voyageurs comme des sons divins. Brisée, la statue parlait ; entière, elle fut muette.

Quant au nom de Memnon donné à la statue d’Aménophis, qu’au reste Pausanias et les auteurs de plusieurs inscriptions savaient fort bien s’appeler Amenoph ou Phamenoth, M. Letronne y voit avec une extrême vraisemblance une confusion reposant, comme tant d’autres confusions de la mythologie grecque et de beaucoup de mythologies, sur une ressemblance de sons, et, pour trancher le mot, sur une sorte de calembour. Memnon, fils de l’Aurore, était un héros de la tradition homérique. Sa qualité de roi des Éthiopiens fit chercher sa trace en Égypte. Or, à Thèbes, un quartier de la ville, celui-là même où est placé le colosse, s’appelait Memnonium. Dès-lors le colosse du Memnonium fut Memnon, et, comme la vibration sonore déterminée par le brusque passage de la température nocturne à la température du jour produisait fréquemment son effet vers l’heure où se lève le soleil, l’imagination des Grecs, dans sa crédulité toujours ingénieuse, s’avisa qu’au lever de l’aurore, Memnon saluait sa mère. Voilà comment d’un fait très simple, mais dont ils ne connaissaient pas l’explication, les anciens faisaient une fable ; voilà comment la science actuelle, sans avoir recours, comme la philosophie du dernier siècle, à l’éternelle supposition des prêtres imposteurs qu’on n’a pas manqué d’alléguer ici, explique les croyances de l’homme par la nature de ses facultés. L’homme se trompe plus souvent qu’il n’est trompé ; c’est à peine si de nos jours il commence à se demander compte de la réalité des faits avant de les admettre. Pendant de longs siècles, il fut crédule aux autres et encore plus à lui-même. Il n’était pas besoin des combinaisons profondes d’une théocratie menteuse pour lui imposer des erreurs ; pour forger les plus étranges, c’était assez de son imagination et de son ignorance.

Il nous reste à voir encore un grand ensemble de ruines, le Karnac de la rive gauche, Médinet-Habou. L’ensemble des édifices de Medinet-Habou se compose de deux groupes de monumens. Ici, comme à Karnac, comme à Louksor, on voit en présence l’élégante architecture du temps des Thoutmosis et l’architecture majestueuse de l’âge des Ramsès. A côté d’un petit temple de Thoutmosis III, Ramsès III, appelé Meiamoun, aussi grand conquérant que ses aïeux Ramsès-le-Grand et Séthos, a élevé des bâtimens immenses précédés d’un palais qu’on appelle son pavillon. Ces deux architectures, au lieu d’être placées l’une à la suite de l’autre comme à Karnac et à Louksor, sont donc ici placées côte à côte. Nous terminerons notre examen de Médinet-Habou par l’étude de cette royale habitation de Ramsès Meiamoun et du grand édifice composé de plusieurs salles ou plutôt de plusieurs cours dans lesquelles il a représenté les magnificences de ses triomphes. Nous allons le commencer par tout ce qui, dans la construction de Médinet-Habou, n’appartient pas à Ramsès Meiamoun, le principal fondateur.

Cette portion pour ainsi dire accessoire est en partie plus ancienne et en partie plus moderne que lui. Ce qu’il y a ici de plus ancien est le petit temple de Thoutmosis III auquel conduisent : 1° une cour extérieure, construite sous l’empereur Antonin ; 2° un pylône, qui porte le nom de deux Ptolémées ; 3° une seconde cour, où on lit le nom d’un roi éthiopien, nom qui a été effacé par Nectanébo, le dernier des Pharaons et le père fabuleux d’Alexandre. Quelle variété de souvenirs ! comme on passe brusquement d’un siècle à un autre siècle, d’un peuple et d’une dynastie à un autre peuple et à une autre dynastie ! Et c’est grace à la lecture des hiéroglyphes que la pensée peut faire ces voyages de siècles en allant d’une ruine à celle qui la touche immédiatement, comme en géologie on parcourt des milliers d’années en passant d’une roche à la roche superposée. Avant la découverte de Champollion, les monumens de la douzième dynastie et de la vingt-sixième, les monumens élevés par les conquérans éthiopiens, les rois grecs et les empereurs romains, étaient tous des monumens égyptiens ; mais aujourd’hui on distingue sur-le-champ les époques et les origines. On lève les yeux sur un cartouche, et l’on sait immédiatement à quel temps, à quel peuple, à quel roi appartient l’édifice en présence duquel on se trouve ; on fait un pas, et l’on voit qu’on a franchi vingt siècles ; on s’oriente au sein des âges.

Ayant l’avantage de parcourir les ruines de Médinet-Habou avec M. Lepsius, nous étions sûrs qu’aucun détail de leur structure ne nous échapperait. Il nous a indiqué plusieurs remaniemens et surcharges opérés sur des noms anciens par des personnages plus modernes ; ce sont des révélations de l’histoire. La plus curieuse remarque en ce genre est celle qu’il a faite de certains noms d’anciens rois qui ont été réparés sous les Ptolémées : les hiéroglyphes ainsi récrits ont un caractère beaucoup plus moderne que l’époque à laquelle appartient le roi dont ils retracent le nom. C’est une preuve singulière, et qui n’est pas unique, de la prétention qu’avaient les Ptolémées de continuer les Pharaons.

Au-dessus de cette confusion de ruines et de souvenirs s’élèvent et dominent à Médinet-Habou les édifices construits par ce descendant de Ramsès-le-Grand, cet autre Ramsès, qui fut grand aussi, qui fut aussi conquérant, et qu’on désigne sous le nom de Ramsès Meiamoun [21]. On trouve d’abord ce qu’on appelle le pavillon de ce prince. Ce petit palais, mieux qu’aucun autre en Égypte, nous donne l’idée de ce qu’était une résidence royale. Au dehors, des consoles soutenues par des cariatides lui donnent un air d’élégance inaccoutumé ; sur un mur est représenté un tableau d’intérieur, une scène de harem : on voit Meiamoun entouré de jeunes filles ou de jeunes femmes dans des attitudes gracieuses, mais chastes ; le roi joue avec l’une d’elles à une espèce de jeu dont les pièces participent de la nature des échecs par la figure et de la nature des dames par l’uniformité. Des objets semblables à ceux qui sont dessinés ici ont été trouvés dans les tombes ; on a trouvé aussi l’échiquier. Est-ce pour avoir vu ce jeu en Égypte que Platon a dit que les échecs avaient été inventés par le dieu Thot ?

En avançant vers le grand palais de Ramsès Meiamoun, on passe bientôt des proportions élégantes d’une maison de plaisance royale à la majesté d’un édifice de représentation solennelle ; à la demeure intime de l’homme succède la résidence publique du Pharaon. Un grand pylône, dont les bas-reliefs rappellent les campagnes du roi et dont les inscriptions contiennent les noms des peuples qu’il a vaincus, conduit dans une première cour bordée à gauche par une colonnade, à droite par une galerie que forment des piliers à figure humaine. Après avoir traversé cette première cour, où des chapiteaux imitant la fleur du lotus [22] semblent s’épanouir à la surface du sol amoncelé autour des colonnes enfouies à demi ; après avoir franchi un second pylône, on arrive à une seconde cour entourée d’un péristyle soutenu ici par de magnifiques colonnes, là par de puissantes cariatides ; cette cour est une des merveilles de l’Égypte. Nulle part, même à Karnac, la grandeur des Pharaons n’est représentée par une suite de bas-reliefs aussi remarquables que ceux de la grande cour de Médinet-Habou. Sur le mur méridional du péristyle, le Pharaon triomphe de ses ennemis par les armes, et, assis sur son char dans la tranquille majesté du triomphe, il voit entasser devant lui des mains coupées et les résultats d’une autre sorte de mutilation exercée sur les vaincus [23]. Sur le mur opposé, la royauté conquérante des Ramsès a déployé toute sa magnificence. La pompe royale, représentée sur ce mur du péristyle, est en ce genre ce que les antiquités égyptiennes offrent de plus imposant. On voit le Pharaon porté en triomphe dans une châsse comme une divinité, entouré de sa cour et des chefs de son armée, tour à tour encensé comme dieu et brûlant lui-même l’encens sur l’autel d’Horus. C’est évidemment la représentation d’une cérémonie destinée à célébrer le couronnement du roi, une sorte de sacre triomphal. Pour l’analyse de ce tableau, qui n’offre pas moins de deux cents personnages, je ne puis que renvoyer à la description exacte et animée de Champollion [24].

Des colonnes corinthiennes, débris d’une église chrétienne, s’élèvent au milieu de la cour si bien conservée de Médinet-Habou. L’édifice antique est intact ; c’est la ruine qui est moderne.

Les murs extérieurs de la grande cour de Médinet-Habou sont couverts de bas-reliefs comme les murs intérieurs. Sur la paroi du sud est un calendrier sacré contenant l’indication des fêtes de chaque mois, c’est-à-dire un tableau complet de la vie religieuse des Égyptiens ; mais ce curieux document est en partie enfoui sous le sol amoncelé contre le mur. Le déblaiement serait facile. On en peut dire autant de plusieurs des tableaux de la paroi septentrionale, qui représentent les divers événemens d’une campagne entreprise par Ramsès Meiamoun, dans la onzième année de son règne, contre plusieurs peuples asiatiques dont les noms se trouvent dans le récit hiéroglyphique gravé au-dessus des bas-reliefs. Il y a là une grande page d’une histoire inconnue à mettre en lumière.

Enfin il y aurait un autre déblaiement à faire dont l’importance n’est pas moins évidente. Les deux cours dont j’ai parlé formaient les abords magnifiques du bâtiment de Médinet-Habou. Ce bâtiment lui-même est rempli de terre et de débris, on n’y a jamais pénétré. Après les deux péristyles entourant une cour sans toit devait venir une salle couverte comme celle de Karnac, remplie aussi de colonnes et, à en juger par ce qui précède, digne de lui être comparée. C’est là ce qui est encombré, ce que la pelle et la pioche pourraient facilement, dans un pays où la main-d’œuvre est pour rien, rendre à la clarté du jour et livrer à la curiosité savante de l’Europe. Ce qui donnera peut-être une idée de l’étendue de la plate-forme couvrant la partie encore inexplorée de Médinet-Habou, c’est qu’un village a été bâti sur cette plate-forme ; il est maintenant abandonné, et les huttes de terre des Arabes sont devenues à leur tour des ruines ; ces ruines misérables déshonorent les grandes ruines qui les portent.


24 janvier.

Nous avons vu les cinq monumens principaux de Thèbes, dont chacun renferme plusieurs monumens : sur la rive droite du Nil, Karnac et Louksor ; sur la rive gauche, Gournah, le Ramesséum et Médinet-Habou. Ces cinq édifices ont servi de demeures aux vivans. Aujourd’hui, nous irons faire visite aux morts. Nous visiterons la nécropole, cette ville des tombeaux qui, placée à côté de Thèbes pour recueillir les cadavres de ses habitans, a dû être bientôt plus peuplée qu’elle, car la nécropole recevait toujours sans rien rendre et sans rien perdre. Assurer la perpétuité du corps, symbole peut-être de l’immortalité de l’ame, c’était, on le sait, le grand but des Égyptiens. Pour les corps qu’ils voulaient défendre de la destruction, il fallait créer des demeures impérissables. C’était chez eux, comme l’a dit Mme de Staël, « un besoin de l’ame de lutter contre la mort, en préparant sur cette terre un asile presque éternel à leurs cendres [25]. »

Les premiers rois avaient imaginé les pyramides ; mais les pyramides elles-mêmes peuvent être détruites par la main de l’homme. Naguère l’une d’elles a failli succomber sous les instrumens de la civilisation mis au service de la barbarie. Il était plus sûr encore d’abriter ses restes dans le sein de ces pyramides naturelles qui dominent la plaine de Thèbes, de ces montagnes calcaires qui, entièrement dépourvues de végétation, ne recevant jamais l’eau du ciel, n’étant traversées par aucune source, offrent toutes les garanties possibles de permanence et d’indestructibilité. Aussi, c’est là que sujets et monarques ont voulu reposer dans des grottes souterraines qui souvent sont des habitations spacieuses. La montagne qui regarde Thèbes, du côté de l’ouest, est criblée de tombeaux dont les hôtes, comme on le voit par les inscriptions hiéroglyphiques, appartenaient tous aux classes élevées de la société. Où étaient enfouis les morts d’une condition obscure ?

L’asile sépulcral des Pharaons était plus mystérieux, plus séparé du monde des vivans. Pour l’atteindre, il faut franchir cette montagne de l’ouest, et on ne peut le faire qu’avec assez de fatigue. Alors on arrive dans la vallée des Rois, gorge d’un aspect sévère, où rien ne rappelle la vie, et qui n’est habitée et habitable que par la mort. Là, dans le sein du roc, dans les profondeurs du sol calcaire, sont creusés des palais souterrains composés d’un grand nombre de chambres et formés quelquefois de plusieurs étages. Ces palais, dont tous les murs sont couverts d’hiéroglyphes et de peintures, et resplendissent aux flambeaux des couleurs les plus brillantes, ce sont les tombeaux des rois.

Pour arriver dans cette vallée funèbre, on passe auprès d’un groupe de ruines qui, par diverses raisons, offre un assez grand intérêt et sur lequel je reviendrai. Ce lieu s’appelle El Assasif. Je me bornerai à signaler maintenant une belle porte de granit élevée par la reine Ra-ma-ka, cette sœur des Thoutmosis, dont nous avons déjà lu le nom sur un obélisque de Karnac. Ici, Thoutmosis III a effacé le nom de sa sœur et lui a substitué le sien ; seulement, il a laissé subsister la terminaison féminine de tous les mots qui, dans la suite de l’inscription, se rapportent au nom effacé. Pendant long-temps cette usurpation n’a pu être reconnue ; mais Champollion étant venu indiquer, dans sa grammaire, quel était dans l’écriture hiéroglyphique le signe du féminin, on a pu rendre à la reine Ra-ma-ka son monument, tandis que l’incomplète mutilation opérée ici et ailleurs par Thoutmosis III, son frère et son époux, indique entre eux des luttes politiques dont la guerre de leurs cartouches a seule conservé l’histoire.

Près de l’Assasif est un tombeau creusé dans la montagne et qui a trois étages. Il est plus vaste qu’aucun des tombeaux des rois. Cependant ce n’est pas le tombeau d’un roi, mais seulement celui d’un prêtre nommé Pétemenof. Les sculptures et les hiéroglyphes qui couvrent les murs des galeries et des chambres sont d’une grande perfection. On voit là ce qu’étaient à Thèbes certaines existences sacerdotales. L’étendue occupée par la demeure funèbre de ce Pétemenof est évaluée par Wilkinson à plus de 20,000 pieds carrés ou à une acre un quart. Contre l’ordinaire, on n’y voit point figurer les membres de sa famille ; je n’y ai trouvé que le nom de sa mère ; il était donc à peu près seul dans son grand tombeau. Jamais créature humaine n’a occupé plus d’espace après sa mort que ce prêtre de Thèbes. — On voit qu’Hérodote a eu raison de dire que les Égyptiens ne cherchaient point à donner de la durée à leurs maisons, parce que la vie est passagère, mais à leurs tombeaux, parce que la mort est éternelle. On n’a pas trouvé dans Thèbes les traces d’une maison, et on y trouve les tombeaux par milliers.

Dans un second séjour j’étudierai en détail les tombes des particuliers, si intéressantes pour mes recherches sur l’organisation de la famille et sur l’hérédité des professions, et par suite sur la séparation absolue des castes, à laquelle je crois moins à mesure que je vois plus de monumens, quoi qu’en aient dit tous les auteurs anciens et modernes qui ont parlé de l’Égypte. Aujourd’hui je ne veux prendre de Thèbes qu’une vue d’ensemble, et je me hâte de la compléter en franchissant la montagne de l’ouest pour aller dans la vallée des Rois. Là aussi j’ajournerai tout examen détaillé jusqu’à mon retour : je ne ferai cette fois qu’indiquer la disposition générale des monumens extraordinaires que je vais visiter.

Ces monumens se trouvent tant dans la vallée parallèle au Nil que dans une vallée adjacente moins fouillée et qui semble avoir été le lieu de sépulture des Pharaons de la dix-huitième dynastie, comme l’autre était destinée à recevoir ceux de la dix-neuvième. Ainsi, ces deux grandes dynasties, celle de Thoutmosis et celle de Ramsès, que nous avons vues, à Karnac, à Louksor, à Médinet-Habou, élever, l’une auprès de l’autre, l’architecture rivale de leurs palais, avaient choisi chacune son vallon de mort pour y construire cette autre architecture plus singulière et plus durable encore, ces palais funèbres qui ont pour murs les solides parois de la montagne, demeures magnifiques et mystérieuses dont, pendant tant de siècles, les splendeurs n’ont été ni éclairées par un rayon de lumière ni contemplées par un œil humain. En effet, chose étrange ! ces galeries, ces salles nombreuses, étaient creusées dans le roc avec beaucoup de travail et d’effort ; des légendes innombrables, des figures de dieux, d’hommes, d’animaux, des scènes de la vie et de la mort étaient sculptées et peintes avec un grand soin sur les parois souterraines, où pas une place ne restait vide ; et quand tout était fait, quand on avait mis le mort dans son sarcophage de granit, on fermait l’entrée, et on le laissait seul en possession de ces merveilles patientes, qui n’étaient destinées qu’à lui.

Cependant on pénétrait quelquefois dans cette nuit ; peut-être la piété des successeurs allait-elle honorer les aïeux. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’à l’époque gréco-romaine, les tombeaux des rois furent visités, comme ils le sont de nos jours, par des curieux qui ont laissé, dans une centaine d’inscriptions, les traces de leur passage. En général, ces inscriptions expriment l’admiration qu’a fait éprouver aux voyageurs l’aspect des syringes, c’est le nom que les Grecs donnaient à ces demeures souterraines. Seul, un certain Épiphanius a pris ses mesures pour que la postérité n’ignorât pas qu’il était un sot [26].

Depuis ces visiteurs de l’antiquité, les tombeaux des rois, dont les abords étaient presque tous enfouis sous les éboulemens de la montagne, ne reconquirent toute leur célébrité que le jour où l’intrépide Belzoni tourna vers eux l’attention de l’Europe, en découvrant le plus beau de tous, celui du père de Ramsès-le-Grand, de Séthos, qui a élevé la salle gigantesque de Karnac. Ainsi ce nom se trouve écrit à Thèbes sur le plus grand édifice et dans le plus magnifique tombeau.

Vingt et un tombeaux ont été retrouvés. Strabon dit que, de son temps, on en connaissait quarante. Nous en sommes donc seulement à la moitié des découvertes qu’il est permis d’espérer. Il y a, je crois, beaucoup à attendre de la vallée adjacente où étaient les Pharaons de la dix-huitième dynastie, et où l’on n’a encore trouvé que le tombeau d’Aménophis-Memnon et celui d’un de ces rois qui adoraient le soleil sous l’emblème d’un disque dont les rayons sont terminés par des mains. Ces rois eux-mêmes, on le sait, viennent s’intercaler dans la dix-huitième dynastie, sur les autres monumens de laquelle leurs propres monumens tranchent d’une manière si remarquable par le type physique des personnages, presque semblables à des femmes, et par le caractère de l’art plus libre et plus vivant qu’il ne l’est nulle part en Égypte. Il y a donc encore là de belles trouvailles à faire. J’étais saisi d’une véritable émotion en contemplant ces rocs arides et en me disant que dans leur intérieur, séparées de moi peut-être par quelques pelletées de pierres et de débris, étaient d’immenses salles remplies de peintures, couvertes d’hiéroglyphes ; que dans ces ténèbres inexplorées se cachaient encore peut-être les enseignemens les plus curieux et les plus merveilleux spectacles. Heureux qui, pénétrant dans ces ombres, pourra dire : Que la lumière soit !… Et la lumière sera, et un monde sortira de la nuit.

Cet enthousiasme fera peut-être sourire le lecteur, mais il le partagerait, j’en suis sûr, s’il venait comme moi de pénétrer successivement dans une douzaine de ces prodigieux tombeaux. Plus tard je dirai quelque chose de chacun d’eux ; aujourd’hui je n’en décrirai aucun en particulier, mais je voudrais communiquer, autant qu’il est possible, le sentiment d’admiration et d’étonnement dont le premier coup d’œil m’a rempli. En pénétrant dans l’intérieur d’un tombeau royal, on trouve en général une pente, tantôt douce, tantôt rapide, quelquefois même escarpée. Le nom du Pharaon est écrit près de l’entrée. Des deux côtés du corridor incliné, d’immenses inscriptions hiéroglyphiques se déroulent sur les murailles ; à droite les lignes marchent dans un sens, à gauche elles marchent dans le sens opposé ; de sorte que la lecture de ces inscriptions dont l’étendue représente des volumes, peut se faire en descendant dans la demeure funèbre et en remontant de ses profondeurs vers la lumière du jour. Ces volumes d’hiéroglyphes ne se déchiffrent pas encore couramment, il s’en faut ; mais on voit que ce sont des prières semblables à celles qui se lisent sur les papyrus funéraires et sur les caisses de momies. C’est un long office des morts à l’intention du roi pour lequel a été creusé le tombeau. En avançant, les représentations figurées se montrent parmi les inscriptions hiéroglyphiques. C’est toujours, comme dans les papyrus funéraires, mais sur une échelle infiniment plus considérable, l’histoire de l’ame après la mort, le tableau des épreuves qu’elle doit subir, des jugemens qui sont prononcés sur elle par les dieux et par une foule de génies à tête d’homme, de quadrupède, d’oiseau et de serpent. Les ames auxquelles est imposé ce long et terrible pèlerinage traversent le feu et l’eau, s’arrêtent dans des lieux paisibles parmi des arbres et des moissons, puis continuent leur marche souvent à travers les supplices. Ici on les voit mutilées et décapitées ; plus loin elles ont retrouvé leurs membres et leurs têtes. On avance, comme Dante, cheminant à travers les cercles de l’enfer ; seulement tout cet enfer semble marcher avec vous et tendre vers un but mystérieux. Quel est ce but ? peut-il être deviné par nous ? pouvait-il être atteint par elles ? ou étaient-elles destinées à aller et à revenir ainsi sans repos et sans fin, sans sortir jamais du cercle infini de l’existence et de la douleur ? Ce sont là des questions que je me pose avec une ardente curiosité et une sorte d’effroi en descendant et en remontant ces longues galeries. Peut-être, quand je serai revenu plusieurs fois dans ces lieux que je ne fais que traverser aujourd’hui, trouverai-je une réponse à ces questions formidables. Je ne fais à cette heure que recueillir l’impression de l’ensemble, impression sublime que j’affaiblirais en cherchant à l’analyser. A peine si je remarque les chambres latérales qui, dans plusieurs tombeaux, s’élèvent des deux côtés de la galerie souterraine. Je reverrai ces chambres dont chacune mérite d’être étudiée à part. Je ne m’arrête que dans la dernière, celle où était le sarcophage du monarque et où on le retrouve souvent encore aujourd’hui. Ici sont déployées toutes les magnificences de la mort et toutes les splendeurs de la vie future. Les plafonds sont étincelans de la clarté des étoiles, parmi lesquelles rayonne le soleil de l’autre monde, image du Pharaon qui, parvenu au séjour de la lumière, voyage parmi les astres dans la barque divine à travers les cieux.

Encore étourdis de ces merveilles, nous sommes allés profiter de l’invitation hospitalière de M. Lepsius, qui, entouré des membres de l’expédition prussienne, nous a reçus dans l’habitation préparée pour les étrangers par la généreuse prévoyance de M. Wilkinson. J’accablais M. Lepsius de questions, auxquelles il ne m’a pas semblé répondre avec une discrétion trop exagérée. Il nous a montré de fort beaux dessins. Je ne voudrais pas affirmer que ce fût précisément ce que ses portefeuilles contenaient de plus neuf et de plus curieux ; mais tout a été offert avec courtoisie et accueilli avec gratitude. Je n’ai pas touché, sans un certain respect, ce livre des Rois, commencé par lui avant son voyage d’Égypte, et qui contient une collection de noms royaux plus complète qu’aucune autre ne peut l’être, et un ensemble de chronologie égyptienne depuis l’ancien roi Ménès jusqu’à Septime-Sévère. Cette série va plus loin encore, car M. Lepsius ne s’arrête pas à ce nom, le dernier qu’eussent trouvé écrit en hiéroglyphes Champollion et ses autres successeurs. M. Lepsius a été assez heureux pour découvrir, dans un petit temple de Thèbes où Champollion avait trouvé le nom d’Othon, les noms de Galba, de Pescennius Niger, et, ce qui est plus important, de l’empereur Dèce. Par cette découverte, M. Lepsius prolonge la série hiéroglyphique d’un demi-siècle au-delà de Septime-Sévère, où elle s’arrêtait jusqu’ici. On a donc une suite de monumens et d’inscriptions qui s’étendent depuis 2,500 avant Abraham jusqu’à 250 ans après Jésus-Christ. Il n’y a rien de semblable dans les annales humaines.

Il fallait tout l’intérêt que m’inspiraient les doctes confidences de M. Lepsius pour m’empêcher d’être distrait par le magnifique spectacle que j’avais sous les yeux. Le soleil, disparaissant derrière nous, éclairait encore de ses reflets la plaine de Thèbes, silencieuse à nos pieds. Du point où j’étais placé, je l’embrassais tout entière. Mes yeux tombaient d’abord sur les deux colosses assis majestueusement au milieu de la campagne solitaire dont ils semblaient les rois muets. Le soleil, couché déjà pour la plaine, venait frapper leur dos et leur tête de sa lumière rouge et dure, comme il éclaire encore un sommet de montagne quand les vallées sont dans l’ombre. Ces colosses semblaient se recueillir aux approches de la nuit qui allait les envelopper. Je pouvais de loin reconnaître les cinq grandes masses de ruines qui s’élèvent sur les deux rives du Nil comme des montagnes de souvenirs. La colline que je foulais aux pieds, je la sentais elle-même toute pleine de tombeaux, toute creusée de sépulcres. Derrière moi je voyais encore en esprit ces immenses palais de la mort où j’avais erré pendant plusieurs heures ; Thèbes m’était donc présente tout entière. A cette heure solennelle, l’image de Rome, qui s’était offerte à moi la première en arrivant, me revenait en mémoire ; mais maintenant que j’avais vu Thèbes, que je pouvais évoquer par la pensée toutes ces ruines de temples, de palais, de colosses, de siècles, Rome ne me semblait plus égale à mes impressions, à mes souvenirs, et je me suis écrié : Thèbes, c’est Rome en grand !


J.-J. AMPERE.

  1. Un pylône est l’encadrement d’une grande porte formé par deux massifs qui vont en diminuant de la base au sommet ; ce sont comme deux pyramides tronquées et sur lesquelles repose une terrasse. Dans l’intérieur des massifs sont ménagés des escaliers conduisant sur la terrasse, qui forme le sommet du pylône, et qu’on croit avoir pu servir à des observations astronomiques. Il y a des pylônes en avant de l’entrée ou à l’entrée de presque tous les monumens égyptiens. Il est possible, comme on l’a dit, que l’épithète homérique de Thèbes aux cent portes soit une allusion aux nombreux pylônes qui la décoraient. J’en dirai autant de Thèbes aux belles portes, épithète qu’on lit dans une inscription tracée par un voyageur grec sur la statue de Memnon.
  2. Je ne sais si cette fenêtre avait des vitres ; on conçoit qu’elles n’ont pu durer comme les colonnes. Ce qui est certain, c’est que les Égyptiens ont connu de bonne heure l’usage du verre. On voit des verriers à l’œuvre sur de très anciens monumens, et on trouve des verroteries émaillées dans des tombeaux aussi fort anciens. Plus tard, Alexandrie fut célèbre par ses verreries, et c’est à Alexandrie que pour la première fois dans l’antiquité il est fait mention des vitres par Philon sous Caligula.
  3. En grec πανέγυρις, de πάν, tout, et αρορά, lieu de réunion ; dans le langage hiéroglyphique, le signe tout et une salle d’assemblée.
  4. C’est celui que Champollion appelle Ménéphta ler. Les travaux les plus récens ramènent à lui donner un nom que M. Lenormant le premier avait réclamé pour ce Pharaon.
  5. Les exploits de Ramsès-le-Grand, fils de Séthos, sont également figurés à Karnac sur un mur. Champollion avait cru retrouver là écrit en hiéroglyphes magnifiques ce qu’il avait vu écrit en caractères cursifs sur un papyrus appartenant alors à M. Sallier. Ce papyrus, dont Salvolini a traduit quelques lignes, traduction qu’il a publiée sous le titre un peu fastueux de Campagnes de Ramsès-le-Grand, ce papyrus, maintenant à Londres, paraît se rapporter à une expédition différente de celle qui est sculptée sur le mur de Karnac.
  6. Ou plutôt Juda royaume. Malk est la traduction phonétique du signe pays, qui suit toujours les noms de peuples, et qui est ici après malk. Les Égyptiens avaient l’habitude d’écrire un mot en toutes lettres à côté de la figure ou du symbole qui exprimait un objet ou une idée.
  7. C’est, je crois, la véritable raison de cette substitution d’un personnage masculin à une figure de femme que sembleraient devoir indiquer les désignations féminines de l’inscription. Champollion et Rosellini ont cru que le roi représenté sur l’obélisque était le mari de la reine, et que le nom du mari, nom qu’ils lisaient Amenmehé, remplaçait le nom de la femme ; mais ce nom du prétendu Amenmehé est un nom de femme, comme on le voit sur une des faces de l’obélisque, où il est accompagné de cette désignation, fille du soleil, tandis que sur une autre face le prétendu pharaon est dit aimée d’Ammon.
  8. Il faut joindre encore aux monumens de cette époque reculée, remarquables par la beauté de l’exécution, les deux statues d’Osortasen Ier, conservées au musée de Berlin, et les admirables peintures des grottes de Beni-Hassan, tracées sous Osortasen II.
  9. D’après les travaux de MM. de Bunsen, Lepsius, Prisse et de Rougé, il semble que la partie gauche contient des noms de rois antérieurs à la douzième dynastie, et que sur la partie droite on lit des noms qui appartiennent aux dynasties intermédiaires entre la douzième et la dix-huitième, aux dynasties légitimes qui régnèrent sur une partie de l’Égypte pendant que les pasteurs occupaient la plus grande portion du pays. Ce chapitre obscur de l’histoire d’Égypte a été surtout éclairé par les recherches très solides et neuves en grande partie de M. de Rougé. Voyez les Annales de philosophie chrétienne. Voyez aussi deux savans mémoires de M. Barucchi.
  10. Bowring report of Egypt and Candia.
  11. On lit ce nom Amentouonch ; il faut lire, je crois, Amenonchtou. L’ou me paraît être la désinence du pluriel, et le mot vouloir dire l’Ammon des vivans.
  12. Cette supposition, qu’on avait mise en avant, est inadmissible. Le roi Bechan-Aten-Ra est représenté avec sa femme. –L’Hôte, Lettres, p. 93 ; Prisse, Monumens d’Égypte, pl. X. — Cette publication de M. Prisse, dans laquelle se trouvent des monumens inédits et importans choisis en général avec beaucoup de discernement, forme une suite indispensable au grand ouvrage de Champollion.
  13. M. Prisse a fait dans ce temple des fouilles importantes. Il y a découvert douze chambres : dans l’une d’elles, il a trouvé, ce qui était jusqu’ici sans exemple, la représentation d’un dieu à tête de lion. M. Prisse a aussi déterré un petit temple plus voisin du palais de Karnac, et il y a lu le nom du roi éthiopien Taraka (le Zarach de l’Écriture). Ce nom est souvent martelé. Le petit temple découvert par M. Prisse renferme de curieuses représentations de divinités inconnues, peut-être éthiopiennes.
  14. Excursion dans le pays de Galles et en Irlande, par M. Pichot.
  15. Une autre allée de sphinx, presque parallèle à la première, conduisait à une enceinte en briques vers le milieu de laquelle est une pièce d’eau ; cette enceinte renfermait plusieurs monumens que je négligerai aujourd’hui.
  16. Monuments storici, t. II, p. 2, p. 47, note.
  17. M. Lenormant a publié un essai de traduction qui lui appartient bien véritablement.
  18. Quand les pylônes, au lieu de servir d’encadrement à l’entrée du temple, sont ainsi isolés comme des arcs de triomphe, on les appelle propylons.
  19. Voyez Mémoires de l’Académie des Inscriptions, nouvelle série, t. IX, 317. M. Saint-Martin, qui croyait que le Ramesséum était réellement le tombeau d’Osymandias, pensait qu’on y trouverait le nom de ce roi, qui paraît être la forme altérée d’un vieux nom écrit sment ; mais dans le Ramesséum on ne trouve que le nom de Ramsès.
  20. Pockoke et Montucla ne croient pas plus que M. Letronne au cercle d’Osymandias. Montucla dit sagement : « J’espère que, dans ce siècle éclairé des lumières de la critique et de la philosophie, l’immense cercle d’Osymandias et l’observatoire de Bélus trouveront peu de croyance. » (Histoire des Mathématiques, I, p. 54.)
  21. Cette désignation n’est pas très fondée, car elle pourrait s’appliquer tout aussi bien à Ramsès II ou le Grand, qu’à Ramsès III ; mais l’usage l’a consacrée, et elle a l’avantage de distinguer nettement les deux Ramsès.
  22. Il n’est pas bien sûr que ce soit la fleur du lotus que les Égyptiens aient reproduite dans les chapiteaux de leurs colonnes. Il règne encore une grande incertitude dans la botanique architecturale et hiéroglyphique des anciens Égyptiens.
  23. Quelque chose d’analogue a lieu encore aujourd’hui chez les Gallas d’Abyssinie. Voyez le Voyage de M. Rochet-d’Héricourt.
  24. Lettres, p. 243 et suivantes.
  25. Le mot cendres est pris ici dans un sens très général et comme dans une acception poétique. Mme de Staël savait parfaitement que les Egyptiens ne brûlaient pas les morts ; mais elle a trouvé leurs cendres plus élégant et plus harmonieux à la fin de la phrase que leurs restes.
  26. M. Wilkinson, qui cite l’inscription, t. II, 210, en traduisant cette ligne de celui qu’il appelle the morose old gentleman : « je n’ai rien admiré que la pierre » croit que ce dernier mot se rapporte au sarcophage voisin de l’inscription. Il me semble évident que la pierre, veut dire ici la statue, c’est-à-dire la statue de Memnon. Elle est souvent désignée ainsi dans d’autres inscriptions.