Voyages (Ibn Battuta, Sanguinetti)/Asie du Sud-Est

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Traduction par Defrémery et Sanguinetti.
Imprimerie nationale (Tome quatrièmep. 228-309).

Nous quittâmes ce peuple, et après un trajet de vingt-cinq jours, nous arrivâmes à l’île de Djâouah (Sumatra), qui donne son nom à l’encens djâouy, ou au benjoin. A la distance d’une demi-journée de chemin, nous l’aperçûmes déjà ; elle est verdoyante, belle, et la plus grande partie de ses arbres ce sont des cocotiers, des arecs, des girofliers, des aloès indiens, le cheky, le berky (jacquier), le manguier, le djambou, l’oranger aux doux fruits et le roseau du camphre. La vente et l’achat, chez cette population, se font au moyen de morceaux d’étain et de l’or chinois natif, et non fondu. La plupart des espèces odorantes ou des parfums qui se trouvent dans cette île sont dans la partie occupée par les infidèles. Chez les musulmans, l’on rencontre bien moins.

Quand nous fûmes arrivés en rade, les habitants de l’île, montés sur de petites embarcations, vinrent nous trouver. Ils portaient des noix de coco, des bananes, des mangues et des poissons. C’est leur habitude d’en faire cadeau aux marchands, et chacun de ceux-ci les récompense suivant ses moyens. Le vice-amiral se rendit aussi à bord de notre navire ; il examina les marchands qui étaient avec nous, et nous permit de prendre terre. Nous descendîmes donc vers le bender, ou port, qui est un gros bourg sur le rivage de la mer, et où se trouvent des maisons ; on l’appelle Sarha, et il est à quatre milles de la ville (de Sumatra). Bohroûz, le vice-amiral, écrivit au sultan, et l’informa de mon arrivée. Alors celui-ci donna l’ordre à l’émîr Daouléçah de s’avancer à ma rencontre, accompagné du noble kâdhi, Émîr sayyid de Chirâz, de Tâdj eddîn, d’Ispahàn, et d’autres jurisconsultes. Ils sortirent en effet, et amenèrent pour moi un cheval d’entre les propres montures du sultan, ainsi que d’autres chevaux. Je montai à cheval, et mes compagnons en firent autant. Nous fîmes ainsi notre entrée dans la capitale, c’est-à-dire dans la ville de Somothrah ou Sumatra. Elle est belle et grande, pourvue d’une enceinte de bois, et de tours également en bois.


DU SULTAN DE DJÂOUAH (SUMATRA).

C’est le sultan Almalic Azzhâhir, un des rois les plus illustres et les plus généreux. Il professe la doctrine de Châfî’y, il affectionne les légistes, qui se rendent à ses audiences pour lire le Coran et tenir une conférence. Il fait souvent la guerre, surtout aux infidèles ; il est très-humble, et se rend à pied à la prière du vendredi. Ses sujets suivent aussi le rite de Châfi’y ; ils aimeut à combattre les païens, et marchent de bon gré avec leur souverain. Ils ont remporté la victoire sur les infidèles qui les avoisinent, et ceux-ci leur payent le tribut, ou la capitation, pour avoir la paix.


DE NOTRE ENTRÉE DANS LE PALAIS DU SULTAN, ET DE SES BIENFAITS ENVERS NOUS.

Lorsque nous nous dirigeâmes vers le palais du sultan, nous vîmes, dans son voisinage, des lances fichées en terre des deux côtés du chemin ; et c’est là le signe que l’on doit descendre de cheval. Personne ne devant aller plus loin sur sa monture, nous mîmes donc pied à terre en cet endroit. Nous entrâmes dans la salle d’audience, où nous vîmes le lieutenant du souverain, et il est appelé ’Omdat Almolc, ou l’appui du royaume. Il se leva à notre approche, et il nous salua ; or le salut, chez ce peuple, consiste à toucher la main. Nous nous assîmes avec lui ; il écrivit un billet au sultan pour l’informer de notre présence, le cacheta et le remit à un jeune garçon, ou page. I.a réponse lui parvint tracée sur le dos de son billet. Après cela un jeune garçon arriva, portant une bokchah, c’est-à-dire une enveloppe ou un paquet de hardes, que le lieutenant prit avec sa main. Puis il me saisit par la main, et me fit entrer dans un petit logement ou maisonnette, que ces gens nomment ferdkhâneh, mot qui ressemble, dans la forme, à zerdkhâneh, si ce n’est que sa première lettre est un (f) et non un (z). Ce ferdkhâneh, ou demeure isolée, était la place où le lieutenant se reposait pendant le jour ; car il est d’usage que le lieutenant du sultan se rende dans la salle d’audience (michouer) après l’aurore, et qu’il ne la quitte pas, si ce n’est à la nuit close. Il en est de même des ministres et des principaux commandants.

Le lieutenant du souverain tira du paquet : 1° trois pagnes, dont l’un était de pure soie, l’autre soie et colon, le troisième soie et lin ; 2° trois vêtements, appelés dans le pays habits de dessous, du genre des pagnes ; 3° trois vêtements de différentes sortes, nommés habits du milieu ; k° trois vêtements du genre des manteaux, ou casaques de laine, dont l’un était blanc, et 5° trois turbans. Je revêtis un de ces pagnes, en place de culottes, suivant l’habitude de ces peuples, et un vêtement de chaque genre. Mes compagnons prirent pour eux tout le reste. On apporta ensuite des aliments, dont la plupart consistaient en riz ; puis, une sorte de bière, enfin le bétel, ce qui indique que le moment est arrivé de se retirer. Nous prîmes ce masticatoire, nous nous levâmes, et le lieutenant nous imita.

Nous sortîmes de l’endroit des audiences, nous montâmes à cheval, et le lieutenant du sultan vint avec nous. On nous conduisit dans un jardin entouré d’une enceinte de bois ; au milieu il y avait une maison, aussi en bois, et dont le plancher était recouvert de ces tapis de coton velus et à franges découpées appelés mokhmalât ; les uns étaient teints, les autres ne l’étaient pas. On voyait dans cette demeure des lits en bambou recouverts de courtes-pointes piquées de soie, de couvertures légères et de coussins nommés béouâ-licht (mot dont le singulier est bâlicht). Nous nous assîmes daus cette maison avec le lieutenant. L’émîr Daouléçah arriva, conduisant en présent deux femmes esclaves et deux serviteurs, ou eunuques. Il me dit : « Le sultan te fait observer que ce présent est dans la proportion de ses moyens, et non de ceux du sultan Mohammed (de Dihly). » Alors le lieutenant sortit, et l’émir Daouléçah resta en ma compagnie.

Cet émir et moi nous nous connaissions, car il s’était rendu comme envoyé chez le sultan de Dihly. Or je lui dis : « Quand verrai-je le souverain ? » Il me répondit : « C’est l’usage chez nous que celui qui arrive ne salue le sultan qu’après trois jours, afin que la fatigue de son voyage soit cessée et que son esprit soit revenu a l’état naturel. » Nous restâmes ainsi trois jours, recevant la nourriture trois fois dans la journée ; les fruits et les pâtisseries soir et matin. Au quatrième jour, qui était un vendredi, l’émir Daouléçah vint me trouver et me dit : « Tu pourras saluer le sultan aujourd’hui après la prière, dans la tribune grillée de la mosquée cathédrale. » Je me rendis à la mosquée et j’y fis la prière avec le chambellan du souverain, nommé Kaïrân. Ensuite j’entrai chez le sultan, et trouvai à sa droite et à sa gauche le juge Émir sayyid et les hommes de science. Le prince me toucha la main, et je le saluai ; il me fit asseoir à son côté gauche, m’adressa des questions sur le sultan Mohammed, sur mes voyages, et je lui répondis. Alors il reprit la conférence qu’il avait nouée sur la jurisprudence, d’après le rite de Châfi’y, et la continua jusqu’au moment de la prière de l’après-midi. Celle-ci étant accomplie, il entra dans un appartement ou vestiaire, et ôta les habits qu’il portait. C’étaient des robes de légiste, avec lesquelles il se rend à pied à la mosquée, le jour du vendredi. Il endossa les vêtements royaux, c’est-à-dire des tuniques de soie et de coton.


DU RETOUR DU SULTAN À SON PALAIS, ET DE L’ORDRE QU’ON Y OBSERVE DANS LA CÉRÉMONIE DU SALUT.

Lorsqu’il fut sorti de la mosquée, il trouva à la porte les éléphants et les chevaux. C’est l’habitude chez ces peuples, quand le souverain monte sur un éléphant, que sa suite prenne des chevaux, et quand il enfourche un cheval, qu’elle monte sur des éléphants. Les savants se tiennent à la droite du sultan. Ce jour-là il prit pour monture un éléphant, et nous montâmes des chevaux. Nous nous dirigeâmes avec lui vers le lieu des audiences, et mîmes pied à terre dans l’endroit accoutumé ; le sultan entra à cheval. Il y avait déjà dans la salle d’audience les ministres, les commandants, les secrétaires, les grands de l’Etat, et les chefs de l’armée, rangés sur plusieurs files. Les ministres, qui sont au nombre de quatre, et les secrétaires, tenaient le premier rang ; ils saluèrent le sultan, et se retirèrent à la place qui leur était assignée. Vint après cela le rang des commandants, lesquels saluèrent et se rendirent dans le lieu désigné, à l’instar de chaque classe de gens. Puis ce fut le tour des chérîfs, ou descendants de Mahomet, et des jurisconsultes ; successivement, des favoris du souverain, des savants et des poètes ; des chefs de l’armée, des jeunes garçons ou pages, et des mamloûcs ou esclaves militaires.

Le sultan se tint sur son éléphant, en face de la coupole des séances. On éleva au-dessus de sa tête un parasol incrusté d’or et de pierreries ; on plaça à sa droite cinquante éléphants parés, et autant à sa gauche ; on rangea aussi à son côté droit cent chevaux, et cent autres à son côté gauche ; tous étaient des chevaux de relais. Devant le souverain se trouvaient ses chambellans les plus intimes. Les musiciens arrivèrent, et ils chantèrent en présence du sultan. On amena des chevaux caparaçonnés de soie, portant des anneaux d’or aux jambes et des licous faits de brocart d’or. Ils dansèrent devant le souverain, et j’en fus émerveillé ; j’avais déjà vu pareille chose devant le roi de l’Inde. Vers le soir, le sultan entra dans son palais, et les assistants se retirèrent dans leurs demeures.


DE LA RÉVOLTE D’UN FILS DU FRÈRE DU SULTAN, ET DE LA CAUSE DE CETTE RÉBELLION.

Le sultan avait un neveu, fils de son frère, qui était marié avec sa fille, et auquel il donna à gouverner une des provinces. Ce jeune homme se prit d’amour pour la fille d’un certain émîr, et désira de l’épouser. Or l’usage de ce pays est que, lorsqu’un homme, soit émîr, soit marchand, ou autre, a une demoiselle qui a atteint l’âge nubile, il est obligé de prendre les ordres du souverain à ce sujet. Le prince envoie une femme, qui examine la jeune fille ; si la description qu’elle lui fait de celle-ci lui plaît, il l’épouse ; sinon, il permet que les parents de la demoiselle la donnent en mariage à celui qu’ils veulent. Les habitants de ces contrées souhaitent fort que le sultan épouse leurs filles, à cause de la dignité et de la noblesse qu’ils obtiennent par ce moyen.

Quand le père de la demoiselle aimée par le fils du frère du sultan consulta le souverain, celui-ci envoya une personne pour voir la jeune fille, et l’épousa. La passion du jeune homme devint violente, et il ne trouva aucun moyen d’obtenir celle qu’il aimait. Plus tard, le sultan partit pour guerroyer contre les infidèles, qui étaient à la distance d’un mois de marche. Le fils de son frère se révolta alors, il entra à Sumatra sans résistance, car cette ville n’avait pas encore d’enceinte ; il s’empara du pouvoir, et reçut le serment de fidélité d’une partie des sujets ; les autres le refusèrent. Son oncle, ayant été informé de ces événements, rebroussa chemin, et revint à Sumatra. Le rebelle prit ce qu’il put, en fait de biens et de trésors ; il enleva la femme qu’il aimait, et se dirigea vers la contrée des infidèles, à Moul Djâouah, ou la Djâouah primitive (l’île de Java). Ce fut à la suite de cela que son oncle construisit le mur, ou plutôt l’enceinte de bois, autour de Sumatra.

Je restai avec ce souverain à Sumatra quinze jours ; après ce temps, je lui demandai la permission de continuer mon voyage, le moment étant arrivé (celui de la mousson sud-ouest). En effet, on ne peut pas se rendre en Chine en toutes saisons. Le souverain nous fit préparer une jonque ; il nous donna des provisions, nous combla de bienfaits, de bontés (que Dieu l’en récompense !), et il envoya avec nous un de ses compagnons pour nous régaler du repas d’hospitalité sur la jonque. Nous voyageâmes tout le long de son pays pendant vingt et une nuits, puis nous arrivâmes à Moul Djâouah (l’île de Java). C’est la contrée des infidèles, et sa longueur est de deux mois de marche ; elle produit les espèces aromatiques, l'excellent aloès de Kâkoulah et de Kamârah, deux localités qui font partie de son territoire. Dans le pays du sultan Azzhâhir, à Sumatra, il n’y a que l’encens, ou le benjoin, le camphre, quelque peu de girofle, et une petite quantité d’aloès de l’Inde ; mais la plupart de ces choses se retrouvent à Java. Nous allons mentionner ce que nous en avons vu par nous-même, ce que nous avons examiné de nos propres yeux, et ce que nous avons vérifié attentivement.


DE L’ENCENS (BENJOIN).

L’arbre de l’encens est petit, c’est tout au plus s’il atteint la hauteur de la taille d’un homme. Ses rameaux ressemblent à ceux du chardon ou à ceux de l’artichaut ; ses feuilles sont petites, minces ; quelquefois elles tombent, et laissent l’arbre dépouillé. L’encens, ou le benjoin, est une substance résineuse qui se trouve dans les rameaux de l’arbre (styrax benzoin). Il y en a plus dans le pays des musulmans que dans celui des infidèles.

Quant aux arbres qui donnent le camphre, ce sont des roseaux semblables à ceux de nos contrées ; la seule différence est que, dans les premiers, la partie comprise entre deux nœuds, ou le tuyau, est plus longue et plus épaisse. Le camphre se trouve dans l’intérieur de chaque tuyau, et lorsque l’on rompt le roseau, on remarque dans la partie interne de tous les tuyaux, entre les nœuds, un tuyau pareil de camphre. Le secret étonnant en cela, c’est que le camphre ne se forme dans ces roseaux qu’après que l’on a immolé à leur pied quelque animal ; si on ne le fait pas, il n’y a pas de camphre. Le meilleur, appelé dans le pays alhardâlah, celui qui a atteint le plus haut degré de froid, et qui tue un homme à la dose d’une drachme, en congelant la respiration, est le camphre près du roseau duquel on a sacrifié un être humain. On peut remplacer la créature humaine par de jeunes éléphants.


DE L’ALOÈS INDIEN.

L’aloès de l’Inde est un arbre qui ressemble au chêne, si ce n’est que son écorce est mince ; ses feuilles sont exactement comme celles du chêne, et il ne produit point de fruits. Son tronc n’atteint pas un grand développement, ses racines sont longues, étendues au loin, et c’est dans celles-ci que se trouve l’odeur ou le principe aromatique. Les rameaux et les feuilles de l’arbre n’ont pas d’arôme. Dans le pays des musulmans, tous les arbres d’aloès sont considérés comme une propriété ; mais dans le pays des infidèles, la plupart sont abandonnés. Ceux qui sont regardés chez eux comme une propriété particulière, ce sont les aloès qui croissent à Kâkoulah, et qui donnent la meilleure qualité de bois d’aloès. Il en est ainsi pour ceux de Kamârah, dont l’aloès est également d’une qualité supérieure ; on le vend aux habitants de Sumatra pour des étoffes. Il y a aussi une espèce d’aloès kamâry qui reçoit des empreintes, à la manière de la cire. Quant à la variété nommée ’athâs, l’on en coupe la racine, et on la cache sous terre plusieurs mois ; elle conserve toutes ses qualités, et c’est une des meilleures sortes d’aloès.

Les girofliers sont des arbres séculaires très-gros ; il y en a en plus grand nombre dans la contrée des infidèles que dans celle des musulmans ; ils ne sont pas regardés comme une propriété particulière, à cause de leur grande quantité. Ce que l’on en importe dans nos pays, ce sont les bois (ou les écorces : sorte de cannelle giroflée) ; ce que les habitants de nos contrées appellent la fleur du girofle, ce sont les parties des fleurs qui tombent, et qui ressemblent à celles de l’oranger. Le fruit du giroflier est la noix muscade, connue chez nous sous le nom de noix du parfum. La fleur (ou plutôt l’enveloppe) qui s’y forme, c’est le macis. Voilà ce que j’ai vu de mes propres yeux. (Il paraît pourtant que, dans ces dernières lignes, l’auteur a confondu le giroflier avec le muscadier, et la noix du giroflier, ou ravendsara, avec la noix muscade.)

Nous arrivâmes au port de Kâkoulan et y trouvâmes un certain nombre de jonques préparées pour la piraterie, et aussi pour résister à ceux qui se révolteraient contre les habitants, dans les jonques. En effet, ceux-ci s’arrogent le droit à un certain payement ou tribut imposé à chaque jonque. Puis nous quittâmes le vaisseau et entrâmes dans la ville de Kâkoulab, qui est belle, et dont le mur, en pierres de taille, est assez large pour permettre que trois éléphants y marchent de front. La première chose que je remarquai à l’extérieur de la ville, ce furent des éléphants chargés de bois d’aloès indien ; les habitants le brûlent dans leurs maisons, car il vaut le même prix que le bois de chauffage chez nous, et même moins. Cela n’a lieu, à la vérité, que lorsqu’ils se le vendent entre eux ; mais quand ils le vendent aux marchands étrangers, ils exigent un vêtement de coton pour une charge de bois d’aloès. Les étoffes de coton sont, chez ces gens, plus chères que celles de soie. Il y a dans Kâkoulah beaucoup d’éléphants ; ils servent à porter les hommes ainsi que les marchandises. Tout le monde attache ses éléphants à sa porte ; chaque boutiquier attache près de lui son éléphant, qu’il monte pour se rendre à sa demeure, et tous portent les fardeaux. Il en est ainsi chez les Chinois et chez les habitants de Khitha, ou Chine septentrionale. Ils en usent, au sujet des éléphants, exactement de cette manière.


DU SULTAN DE JAVA.

C’est un infidèle, et je l’ai vu en dehors de son château, assis sur ie sol, près d’un pavillon, sans aucun tapis sous lui. Il était avec les grands de l’État, et les troupes défilaient devant lui à pied ; personne n’a de chevaux dans ce pays, excepté le sultan. Le peuple monte les éléphants, et combat sur ces animaux. Le souverain, ayant été informé de ma présence, me fit appeler ; je m’avançai et dis : « Que le salut soit sur quiconque suit la vraie religion ! " Tous les assistants ne comprirent que le mot salut ; le sultan me souhaita la bienvenue, et ordonna d’étendre par terre une étoffe pour que je pusse m’asseoir dessus. Alors je dis au drogman : « Comment m’assoirais-je sur l’étoffe, tandis que le sultan est assis sur le sol ? » Il répondit : « Telle est son habitude, il s’assied sur la terre par humilité ; mais tu es un hôte, et tu viens de chez un monarque illustre : c’est donc un devoir de t’hnnorer. » Je m’assis ; le prince m’interrogea sur le sultan (de l’Inde), et il fut concis dans ses questions. Il me dit : « Tu resteras près de nous en qualité d’hôte pendant trois jours, puis tu partiras. »


D’UN FAIT ÉTONNANT DONT J’AI ÉTÉ TÉMOIN DANS L’AUDIENCE DE CE PRINCE.

J’ai vu, pendant l’audience de ce sultan, un homme qui tenait dans sa main un couteau semblable à celui d’un grappilleur (sorte de serpette). Il le plaça sur son propre cou, et se mit à parler longtemps dans une langue que je ne compris point. Après cela il saisit le couteau avec ses deux mains à la fois, et se coupa la gorge. Sa tête tomba par terre, à cause du tranchant acéré de l’arme et de la force avec laquelle il la tenait. Je restai tout stupéfait de son action ; mais le sultan me dit : « Est-ce que chez vous quelqu’un agit de la sorte ? » Je lui répondis : « Jamais je n’ai vu pareille chose. » Il sourit et reprit : « Ces gens-ci sont nos esclaves, et ils se tuent par amour pour nous. » Puis il donna des ordres afin que l’on emportât l’individu qui s’était suicidé, et qu’on le brûlât. Les lieutenants du sultan, les grands de l’État, les troupes et les sujets assistèrent à la crémation, ou au brûlement. Le souverain assigna une riche pension aux enfants du mort, à sa femme, à ses frères ; et ils furent très-honorés de son action.

Une personne, présente à la séance où le fait que j’ai raconté s’est passé, m’a dit que le discours prononcé par l’individu qui s’est sacrifié exprimait son attachement pour le souverain. Il disait donc qu’il voulait s’immoler par affection pour le sultan, comme son père l’avait fait par affection pour le père du prince, et de même que son aïeul l’avait pratiqué par amour pour le grand-père du même prince.

Quand j’eus quitté la séance, le sultan m’envoya les vivres de l’hospitalité pour trois jours, au bout desquels nous partîmes, et voyageâmes de nouveau sur mer. Après trente-quatre jours, nous arrivâmes à la mer Lente ou Pacifique, qui offre une teinte rougeàtre.On pense que cette couleur est due à la terre d’un pays qui l’avoisine. Il n’y a point de vent dans cette mer, ni de vagues, ni de mouvement d’aucune sorte, malgré sa grande étendue. C’est à cause de cela que chaque jonque chinoise est accompagnée par trois bâtiments, comme nous l’avons déjà dit. Ils servent à la faire avancer en ramant et à la remorquer. En outre, il y a dans la jonque environ vingt rames fort grosses, à la manière des mâts de navire ; trente hommes, plus ou moins, se réunissent autour d’une de ces rames ; ils se tiennent debout sur deux rangs, l’un faisant face à l’autre. La rame est pourvue de deux fortes cordes, ou câbles, qui ressemblent à des massues ; une des deux files d’hommes tire sur un cable, puis le lâche, et alors l’autre file tire sur le second câble. Ces rameurs, en travaillant, chantent avec de belles voix, et ils disent ordinairement la’la, la’la.

Nous passâmes sur cette mer trente-sept jours, et les marins furent surpris de la facilité qu’éprouva le trajet. D’ordinaire, ils y emploient de quarante à cinquante jours, et regardent même alors la traversée comme très-heureuse. Puis nous arrivâmes au pays de Thaouâlicy (peut-être l’ile de Célèbes, ou plutôt le Tonkin), mot qui est le nom du roi de cette contrée. Elle est très-vaste, et son souverain égale celui de la Chine ; il possède de nombreuses jonques, avec lesquelles il fait la guerre aux Chinois, jusqu’à ce qu’ils lui demandent la paix, en lui accordant quelques avantages. Les habitants de ce pays sont idolâtres ; ils ont de belles figures, et qui ressemblent ou ne peut plus à celles des Turcs. Ils ont en général le teint cuivré, et ils sont braves et courageux. Leurs femmes montent des chevaux, lancent fort bien les flèches ou les javelines, et combattent absolument comme les hommes. Nous jetâmes l’ancre dans un de leurs ports, dans la ville de Caïloûcary, une des plus belles et des plus grandes parmi leurs cités. Le fils de leur roi y demeurait auparavant ; mais quand nous fûmes entrés dans le port, des soldats vinrent à nous, et le capitaine, ou patron du navire, débarqua pour leur parler. Il portait avec lui un présent pour le fils du roi, et leur demanda des nouvelles de ce prince. Alors ils l’informèrent que son père lui avait donné à gouverner une autre province, et quil avait préposé sur cette ville-ci sa fille, appelée Ordoudjà.


DÉTAILS SUR CETTE PRINCESSE.

Le second jour après notre arrivée au port de Caïloûcary, cette princesse invita le nâkhodhah, ou patron du navire, le carâny ou secrétaire, les marchands, les chefs, le tendil ou général des piétons, et le sipâhsâlâr ou général des archers. C’était à l’occasion du repas d’hospitalité qu’Ordoudjâ leur offrait, suivant son habitude. Le patron du navire me pria d’y aller aussi en leur compagnie ; mais je refusai, puisque ces peuples sont des infidèles, et qu’il n’est pas permis de manger de leurs aliments. Quand les invités furent arrivés chez la princesse, elle leur dit : « Y a-t-il quelqu’un des vôtres qui ne se soit pas rendu ici ? » Le patron du navire lui répondit : « Il n’y a d’absent qu’un seul homme, le bakhchy, ou le juge, lequel ne mange pas de vos mets. » Ordoudjâ reprit : « Faites-le venir dans ce lieu. » Ses gardes vinrent me trouver, et avec eux les compagnons du nâkhodhah, qui me dirent : « Obéis à la princesse. »

Je me rendis près de celle-ci, et la trouvai assise sur son grand siège, ou trône d’apparat ; devant elle, des femmes tenaient à la main des registres qu’elles lui présentaient. Autour d’elle il y avait des femmes âgées, ou duègnes, qui sont ses conseillères ; elles étaient assises au-dessous du trône, sur des fauteuils de bois de sandal. Devant la princesse étaient aussi placés les hommes. Le trône était tendu de soie, surmonté de rideaux de soie, et fait en bois de sandal incrusté de lames d’or. Dans la salle de l’audience l’on voyait des estrades de bois sculpté, sur lesquelles étaient beaucoup de vases d’or, grands et petits, tels qu’amphores, cruches et bocaux. Le patron du navire m’a dit qu’ils étaient remplis d’une boisson préparée avec du sucre raclé d’aromates ; que ces gens la prennent après le repas ; que son odeur est aromatique, sa saveur douce ; qu’elle porte à la gaieté, rend l’haleine agréable, active la digestion et excite au plaisir de l’amour. Lorsque j’eus salué la princesse, elle me dit en langue turque, « Khochmîcen iakhchîmicen, » ce qui signifie : « Es-tu bien ? Comment le portes-tu ? » Elle me fit asseoir près d'elle. Cette princesse savait bien écrire l’arabe, et elle dit à un de ses domestiques, « Daouâh oué betec guétoûr, » paroles dont le sens est : « Apporte l’encrier et le papier. » Il les apporta, et la princesse écrivit, « Au nom de Dieu clément et miséricordieux ; « puis elle me dit : « Qu’est-ce ceci ? » Je lui répondis , « Tangry nâm, » c’est-à-dire : « C’est le nom de Dieu. » Elle reprit, « Khoch,» ou, en d’autres termes : « C’est bon. » Après cela elle me demanda de quel pays j’arrivais, et je lui dis que je venais de l’Inde. La princesse dit alors , « Du pays du poivre. » (le Malabar), et je répondis par l’affirmative. Elle m’interrogea beaucoup sur ce pays, sur ses vicissitudes, et je satisfis à ses demandes. La princesse ajouta : « Il faut absolument que je fasse la guerre à cette contrée, et que je m’en empare pour moi ; car l'abondance de ses richesses et de ses troupes me plait. » Je lui dis :« Faites cela.» Cette princesse me fit donner : 1° des vêtements ; 2" la charge de deux éléphants en riz ; 3° deux buffles femelles ; 4° dix brebis ; 5° quatre livres de julep ou sirop ; 6° quatre marthabân, ou grands vases de porcelaine, remplis de gingembre, de poivre, citron et mangue ; le tout étant salé, et de ces choses qu’on prépare pour servir aux voyages sur mer.

Le patron du navire m’a raconté qu’Ordoudjâ compte dans son armée des femmes libres, des filles esclaves et des captives, qui combattent comme les hommes ; qu’elle sort avec les troupes, composées d’hommes et de femmes, qu’elle fait des invasions dans les terres de ses ennemis, qu’elle assiste aux combats, et qu’elle lutte contre les braves. Il m’a dit aussi qu’une fois une bataille opiniâtre eut lieu entre cette princesse et l’un de ses ennemis ; qu’un grand nombre des soldats d’Ordoudjâ furent tués, et que toutes ses troupes étaient sur le point de prendre la fuite ; qu’alors la princesse se lança en avant, qu’elle traversa les rangs des guerriers, jusqu’à ce qu’elle fût arrivée au roi qu’elle combattait ; qu’elle le perça d’un coup mortel, qu’il en mourut, et que ses troupes s’enfuirent ; qu’Ordoudjâ revint avec la tête de son ennemi sur une lance, et que les parents de celui-ci dégagèrent, ou rachetèrent d’Ordoudjâ cette tête, au moyen de riches trésors ; enfin que, lorsque la princesse retourna vers son père, il lui donna cette ville de Caïloûcary, que son frère gouvernait avant elle. Je tiens encore du même patron de navire, que les fils des rois demandent à se marier avec Ordoudjâ, et qu’elle répond, « Je n’épouserai que celui qui combattra contre moi et me vaincra ; » mais qu’ils évitent de lutter contre elle, par crainte du tort que cela leur ferait si elle l’emportait sur eux.

Nous quittâmes le pays de Thaouâlicy, et après dix-sept jours de trajet, pendant lesquels le vent fut toujours favorable, et notre marche accélérée et heureuse, nous arrivâmes en Chine. C’est une vaste contrée, abondante en toutes sortes de biens, en fruits, céréales, or et argent ; aucun autre pays du monde ne peut rivaliser avec la Chine sous ce rapport. Elle est traversée par le fleuve nommé Âbi-haïâh, mots qui signifient « l’eau de la vie. » On l’appelle aussi le fleuve Sarou (fleuve Jaune), du même nom que celui qui se trouve dans l’Inde. Sa source est sur des montagnes situées auprès de la ville de Khân-bâlik (Cambalu, Pékin), et connues sous le nom de Coûhi-boûznah, ce qui veut dire « la montagne des singes. » Ce fleuve parcourt, au milieu de la Chine, l’espace de six mois de marche, jusqu’à ce qu’il arrive à Sîn-assîn (ou Sîn-calân, Canton). Il est entouré par des villages, par des champs cultivés, des vergers, des marchés, à la manière du Nil de l’Égypte ; mais ici le pays est plus florissant, et sur le fleuve, il y a un grand nombre de roues hydrauliques. On trouve en Chine beaucoup de sucre égal à celui de l’Égypte, et même meilleur ; on trouve aussi les raisins et les prunes. Je pensais d’abord que la prune nommée ’othmâny, et qui se trouve à Damas, n’avait pas sa pareille ; mais je vis que j’étais dans l’erreur, lorsque je connus la prune de la Chine. Dans ce pays, il y a l’excellente pastèque, qui ressemble à celle de Khârezm et d’Ispahân. En somme, tous les fruits que nous possédons dans nos pays ont leurs pareils en Chine, ou plutôt leurs supérieurs. Dans ce dernier pays, le froment est en très-grande abondance, et je n’en ai jamais vu de plus beau, ou de meilleur. On peut dire la même chose des lentilles et des pois chiches.


DE LA POTERIE CHINOISE OU PORCELAINE.

On ne fabrique pas en Chine la porcelaine, si ce n’est dans les villes de Zeïtoûn et de Sîn-calân. Elle est faite au moyen d’une terre tirée des montagnes qui se trouvent dans ces districts, laquelle terre prend feu comme du charbon, ainsi que nous le dirons plus tard. Les potiers y ajoutent une certaine pierre qui se trouve dans le pays ; ils la font brûler pendant trois jours, puis versent l’eau par-dessus, et le tout devient comme une poussière ou une terre qu’ils font fermenter. Celle dont la fermentation a duré un mois entier, mais pas plus, donne la meilleure porcelaine ; celle qui n’a fermenté que pendant dix jours, en donne une de qualité inférieure à la précédente. La porcelaine en Chine vaut le même prix que la poterie chez nous, ou encore moins. On l’exporte dans l’Inde et les autres contrées, jusqu’à ce qu’elle arrive dans la nôtre, le Maghreb. C’est l’espèce la plus belle de toutes les poteries.


DES POULES DE LA CHINE.

Les poules et les coqs de la Chine sont très-gros, plus volumineux même que l’oie de nos pays. Les œufs de la poule, chez les Chinois, sont aussi plus forts que ceux de l’oie parmi nous. Or l’oie chez eux est très-petite. Nous achetâmes un jour une poule que nous voulions faire cuire ; mais elle ne tint pas dans une seule marmite, et nous fûmes obligés d’en employer deux. En Chine, le coq est aussi grand que l’autruche ; quelquefois ses plumes tombent, et il reste pour lors comme une vraie masse rougeâtre. La première fois de ma vie que j’ai vu un coq chinois, ce fut dans la ville de Caoulem (côte du Malabar). Je l’avais pris pour une autruche, et j’en fus étonné ; mais son maître me dit : « Certes, en Chine, il y a des coqs encore plus gros que celui-ci. » Quand j’y fus arrivé, j’eus la preuve de ce qu’il m’avait avancé à ce sujet.


QUELQUES DÉTAILS SUR LES CHINOIS.

Les Chinois sont des infidèles, des adorateurs d’idoles, et ils brûlent leurs morts à la manière des Indiens. Leur roi est un Tartare de la postérité de Tenkîz-khân, ou Gengis-kan. Dans chacune de leurs villes il y a un quartier affecté aux musulmans, où ils habitent seuls, où ils ont leurs mosquées pour y faire les prières, tenir les réunions du vendredi, et autres ; ils sont honorés et respectés. Les païens de la Chine mangent les viandes des porcs et des chiens, qu’ils vendent publiquement sur leurs marchés. Ce sont, en général, des gens aisés, opulents ; mais ils ne soignent pas assez leur nourriture ni leur habillement. On peut voir tel de leurs grands négociants, si riche que l’on ne saurait compter ses trésors, marcher vêtu d’une grossière tunique de coton. Les Chinois mettent toute leur sollicitude à posséder des vases d’or et d’argent. Ils portent tous un bâton ferré, sur lequel ils s’appuyent en marchant, et qu’ils appellent la troisième jambe.

La soie est très-abondante en Chine, car les vers qui la donnent s’attachent aux fruits, s’en nourrissent et ne demandent pas beaucoup de soins. C’est pour cela que la soie est en si grande quantité, et qu’elle sert à habiller les religieux pauvres et les mendiants du pays ; sans les marchands, la soie ne vaudrait absolument rien. Un seul vêtement de coton, chez les Chinois, en vaut plusieurs en soie. L’habitude de ce peuple est que tout négociant fonde en lingots l’or et l’argent qu’il possède, chacun de ces lingots pesant un quintal, plus ou moins, et qu’il les place au-dessus de la porte de sa maison. Celui qui a cinq lingots met à son doigt une bague ; celui qui en a dix y met deux bagues ; celui qui en a quinze est nommé séty, ce qui revient au même que cârémy en Égypte (sorte de riche marchand, surtout en épices). Un lingot est nommé en Chine barcâlah.


DES DRACHMES DR PAPIER QUI SERVENT, CHEZ LES CHINOIS, POUR VENDRE ET POUR ACHETER.

Les habitants de la Chine n’emploient dans leurs transactions commerciales ni pièces d’or ni pièces d’argent. Toutes celles qui arrivent dans ce pays sont fondues en lingots, comme nous venons de le dire. Ils vendent et ils achètent au moyen de morceaux de papier, dont chacun est aussi large que la paume de la main, et porte la marque ou le sceau du sultan. Vingt-cinq de ces billets sont appelés bâlicht (bâlich), ce qui revient au sens du mot dinâr, ou de pièce d’or chez nous. Lorsque quelqu’un se trouve avoir entre les mains de ces billets usés ou déchirés, il les rapporte à un palais dans le genre de l’hôtel de la monnaie de notre pays, où il en reçoit de nouveaux en leur place, et livre les vieux. Il n’a de frais d’aucune sorte à faire pour cela ; car les gens qui sont chargés de confectionner ces billets sont payés par le sultan. La direction dudit palais est confiée à un des principaux émîrs de la Chine. Si un individu se rend au marché avec une pièce d’argent, ou bien avec une pièce d’or, dans le dessein d’acheter quelque chose, on ne la lui prend pas, et l’on ne fait aucune attention à lui, jusqu’à ce qu’il l’ait changée contre le bâlicht ou les billets, avec lesquels il pourra acheter ce qu’il désirera.


DE LA TERRE QUE LES CHINOIS BRÛLENT AU LIEU DE CHARBON.

Tous les habitants de la Chine et du Khitha (Catay, ou Chine septentrionale) emploient comme charbon une terre ayant la consistance ainsi que la couleur de l’argile de notre pays. On la transporte au moyen des éléphants, on la coupe en morceaux de la grosseur ordinaire de ceux du charbon chez nous, et l’on y met le feu. Cette terre brûle à la manière du charbon, et donne même une plus forte chaleur. Quand elle est réduite en cendres, on les pétrit, en y versant de l’eau, on les fait sécher et l’on s’en sert encore une seconde fois pour cuisiner. On continue d’agir de la sorte jusqu’à ce qu’elles soient entièrement consumées. C’est avec cette terre que les Chinois fabriquent les vases de porcelaine, en y ajoutant une autre pierre, comme nous l’avons déjà raconté.


DU TALENT POUR LES ARTS, PARTICULIER AUX CHINOIS.

Le peuple de la Chine est de tous les peuples celui qui a le plus d’habileté et de goût pour les arts. C’est là un fait généralement connu, que beaucoup d’auteurs ont noté dans leurs ouvrages, et sur lequel ils ont fort insisté. Pour ce qui regarde la peinture, aucune nation, soit chrétienne ou autre, ne peut rivaliser avec les Chinois : ils ont pour cet art un talent extraordinaire. Parmi les choses étonnantes que j’ai vues chez eux à ce sujet, je dirai que toutes les fois que je suis entré dans une de leurs villes, et que depuis il m’est arrivé d’y retourner, j’y ai toujours trouvé mon portrait et ceux de mes compagnons peints sur les murs et sur des papiers placés dans les marchés. Une fois je fis mon entrée dans la ville du sultan (Pékin), je traversai le marché des peintres, et arrivai au palais du souverain avec mes compagnons ; nous étions tous habillés suivant la mode de l’Irâk. Au soir, quand je quittai le château, je passai par le même marché ; or je vis mon portrait et les portraits de mes compagnons peints sur des papiers qui étaient attachés aux murs. Chacun de nous se mit à examiner la figure de son camarade, et nous trouvâmes que la ressemblance était parfaite.

On m’a assuré que l’empereur avait donné l’ordre aux peintres de faire notre portrait ; que ceux-ci se rendirent au château pendant que nous y étions ; qu’ils se mirent à nous considérer et à nous peindre, sans que nous nous en fussions aperçus. C’est, au reste, une habitude établie chez les Chinois de faire le portrait de quiconque passe dans leur pays. La chose va si loin chez eux à ce propos, que s’il arrive qu’un étranger commette quelque action qui le force à fuir de la Chine, ils expédient son portrait dans les différentes provinces, en sorte qu’on fait des recherches, et en quelque lieu que l’on trouve celui qui ressemble à cette image, on le saisit.

Ibn Djozay ajoute : « Ceci est conforme aux récits des historiens touchant l’aventure de Sâboûr Dhoû’l Actâf, ou Sapor aux épaules, roi des Persans, lorsqu’il entra déguisé dans le pays des Romains, et qu’il assista à un festin que donnait leur roi. Le portrait de Sapor se trouvait sur un vase, ce que voyant un des serviteurs de l’empeieur de Constantinople, et s’apercevant que c’était tout juste l’image de Sapor, qui était présent, il dit à son souverain : « Ce portrait m’informe que Cosroës est avec nous, dans ce salon. » Or la chose était ainsi ; et il arriva à Sapor ce que racontent les livres d’histoire. (Cf. Mîrkhond, Hist. des Sassanides, texte persan, p. 200 et suiv. etc.)


DE L’USAGE DES CHINOIS D’ENREGISTRER TOUT CE QUI SE TROUVE SUR LES NAVIRES.

Lorsqu’une jonque chinoise veut entreprendre un voyage, il est d’habitude, chez le peuple de la Chine, que l’amiral et ses secrétaires montent à bord, pour noter le nombre des archers qui sont embarqués, celui des domestiques et des marins. Ce n’est qu’après l’accomplissement de cette formalité qu’on leur permet de partir. Quand la jonque retourne en Chine, lesdits personnages montent de nouveau à bord. Ils comparent les personnes présentes avec les chiffres de leurs registres, et s’il manque quelqu’un de ceux qu’ils ont notés, ils en rendent responsable le patron du navire. Il faut que celui-ci fournisse la preuve que l’individu en question est mort, ou bien qu’il s’est enfui, ou encore qu’il lui est arrivé tel autre accident déterminé ; sinon il est pris et puni.

Ils ordonnent ensuite au patron du bâtiment de leur dicter en détail tout ce que la jonque contient en fait de marchandises, qu’elles soient de peu de valeur ou d’un prix considérable. Alors tout le monde débarque, et les gardiens de la douane siégent pour passer l’inspection de ce que l’on a avec soi. S’ils découvrent quelque chose qu’on leur ait caché, la jonque et tout ce qu’elle contient deviennent propriété du fisc. C’est là un genre d’injustice que je n’ai vu pratiquer dans aucun autre pays, soit d’infidèles, soit de musulmans ; je n’ai vu cela qu’en Chine. Cependant, il y avait jadis dans l’Inde quelque chose d’analogue ; car celui dans les mains duquel on trouvait une marchandise qu’il avait soustraite au payement de l’impôt était condamné à payer onze fois le montant dudit impôt. Le sultan Mohammed a aboli cette tyrannie, lorsqu’il a décrété la suppression des droits fiscaux pesant sur les marchandises.


DE L’HABITUDE QU’ONT LES CHINOIS D’EMPÊCHER QUE LES MARCHANDS NE SE LIVRENT AU DÉSORDRE ET AU LIBERTINAGE.

Lorsqu’un marchand musulman arrive dans une des villes de la Chine, on lui laisse le choix de descendre chez un négociant de sa religion, désigné parmi ceux domiciliés dans le pays, ou bien d’aller à l’hôtellerie. S’il préfère la demeure chez le négociant, on compte tout le bien qu’il a, on le confie audit négociant choisi par lui, lequel dépense l’argent de l’étranger pour pourvoir aux besoins de celui-ci, mais d’une manière honnête. Quand il veut partir, on examine son argent, et s’il en manque, le négociant chez lequel il demeure et qui a reçu la somme en dépôt est obligé de combler le déficit.

Dans le cas où le marchand qui arrive aime mieux se rendre à l’hôtellerie, on livre son argent au maître de l’auberge à titre de dépôt. Ce dernier achète pour le compte de l’étranger ce que celui-ci désire, et s’il veut une concubine, il fait pour lui l’acquisition d’une jeune fille esclave. Il le met alors dans un appartement dont la porte s’ouvre sur l’intérieur de l’hôtellerie, et il fait la dépense pour l’homme et pour la femme. Nous dirons à ce propos que les jeunes filles esclaves sont à très-bon marché dans la Chine ; qu’en outre, tous les Chinois vendent leurs garçons, de même que leurs filles, et que cela n’est point considéré chez eux comme un déshonneur. Seulement, on ne les force pas à voyager avec ceux qui les achètent, et l’on ne les en empêche pas non plus, si toutefois ils le veulent bien. Quand le marchand étranger désire se marier en Chine, il le peut aussi très-facilement ; mais pour ce qui est de dépenser son argent dans le libertinage, cela ne lui est nullement permis. Les Chinois disent : « Nous ne voulons point que l’on entende rapporter dans le pays des musulmans qu’ils perdent leurs richesses dans notre contrée, que c’est une terre de débauche et de beauté fragile ou mondaine. »


DU SOIN QU’ILS PRENNENT DES VOYAGEURS SUR LES ROUTES.

La Chine est la plus sûre ainsi que la meilleure de toutes les régions de la terre pour celui qui voyage. On peut parcourir tout seul l’espace de neuf mois de marche sans avoir rien à craindre, même si l’on est chargé de trésors. C’est que dans chaque station il y a une hôtellerie surveillée par un officier, qui est établi dans la localité avec une troupe de cavaliers et de fantassins.

Tous les soirs, après le coucher du soleil, ou après la nuit close, l’officier entre dans l’auberge, accompagné de son secrétaire ; il écrit le nom de tous les étrangers qui doivent y passer la nuit, en cachette la liste, et puis ferme sur eux la porte de l’hôtellerie. Au matin, il y retourne avec son secrétaire, il appelle tout le monde par son nom, et en écrit une note détaillée. Il expédie avec les voyageurs une personne chargée de les conduire à la station qui vient après, et de lui apporter une lettre de l’officier préposé à cette seconde station, établissant que tous y sont arrivés ; sans cela ladite personne en est responsable. C’est ainsi que l’on en use dans toutes les stations de ce pays, depuis Sîn-assîn jusqu’à Khân-bâlik. Dans ces auberges, le voyageur trouve tout ce dont il a besoin en fait de provisions ; il y a surtout des poules et des oies ; quant aux moutons, ils sont rares en Chine.

Pour revenir aux détails de notre voyage, nous dirons qu’après notre trajet sur mer, la première ville chinoise où nous débarquâmes, ce fut celle de Zeïtoûn (Tseu-thoung ; actuellement Thsiuan-tchou-fou). Bien que Zeïtoûn en arabe signifie olives, il n’y a pourtant pas d’oliviers dans cette cité, pas plus que dans aucun autre endroit de la Chine ni de l’Inde ; seulement, c’est là son nom. C’est une ville grande, superbe, où l’on fabrique les étoffes damassées de velours, ainsi que celles de satin, et qui sont appelées de son nom zeï-toûniyyah ; elles sont supérieures aux étoffes de Khansâ et de Khân-bâlik. Le port de Zeïtoûn est un des plus vastes du monde ; je me trompe, c’est le plus vaste de tous les ports. J’y ai vu environ cent jonques de grande dimension ; quant aux petites, elles étaient innombrables. C’est un vaste golfe qui, de la mer, entre dans les terres, jusqu’à ce qu’il se réunisse avec le grand fleuve. Dans cette ville, comme dans toute autre de la Chine, chaque habitant a un jardin, un champ, et sa maison au milieu, exactement de même que cela se pratique chez nous, dans la ville de Sigilmâçah. C’est pour cette raison que les cités des Chinois sont si grandes.

Les mahométans demeurent dans une ville à part. Le jour de mon entrée, j’y vis l’émir qui était arrivé dans l’Inde comme ambassadeur et porteur d’un cadeau, qui était parti en notre compagnie (pour le Malabar), et dont la jonque avait été submergée. Il me salua, et informa sur mon compte le chef du conseil, qui me fit loger dans une belle habitation. Je reçus la visite : 1° du juge des musulmans, Tâdj eddîn Alardoouîly, homme vertueux et généreux ; 2° du cheïkh de l’islamisme Camâl eddîn Abdallah, d’Ispahân, homme très-pieux ; 3° des principaux marchands. Parmi ceux-ci je nommerai seulement Cheref eddîn de Tibrîz, un des négociants envers lesquels je m’endettai lors de mon arrivée dans l’Inde, et celui dont les procédés furent les meilleurs ; il sait tout le Coran par cœur, et il lit beaucoup. Comme ces commerçants sont établis dans le pays des infidèles, il s’ensuit que, lorsqu’ils voient un musulman qui se rend près d’eux, ils s’en réjouissent considérablement, et se disent : « Celui-ci vient de la terre de l’islamisme. » Ils lui donnent l’aumône légale sur leurs biens, de sorte que ce voyageur devient riche à la manière de l’un d’eux. Au nombre des cheïkhs éminents qui se trouvaient à Zeïtoûn, il y avait Borhân eddîn Alcâzéroûny, qui possédait un ermitage au dehors de la ville. C’est à lui que les marchands payaient les offrandes qu’ils faisaient au cheïkh Aboû Ishak de Câzéroûn. Lorsque le chef du conseil, ou le magistrat de cette ville, eut connu ce qui me concernait, il écrivit au kân, qui est le grand roi, ou l’empereur des Chinois, pour lui apprendre que j’étais arrivé de la part du roi de l’Inde. Je priai le chef du conseil d’envoyer avec moi quelqu’un pour me conduire au pays de Sîn-assîn, que ces peuples appellent Sîn-calân (Canton), afin qu’en attendant la réponse du kân je visitasse cette contrée, qui est sous sa domination. Il m’accorda ma demande, et fit partir avec moi un de ses gens pour m’accompagner. Je voyageai sur le fleuve dans un navire semblable aux vaisseaux de guerre de notre pays, si ce n’est que dans celui-ci les marins rament debout et tous à la fois au milieu du bâtiment ; les passagers se tiennent à la proue et à la poupe. Pour avoir de l’ombre, on tend au-dessus du navire des étoffes fabriquées au moyen d’une plante du pays, laquelle ressemble au lin, mais qui n’en est pas ; elle est plus fine que le chanvre.

Nous voyageâmes sur ce fleuve vingt-sept journées : tous les jours, un peu avant midi, nous jetions l’ancre dans un village, où nous achetions ce dont nous avions besoin, et faisions notre prière de midi. Le soir nous descendions dans un autre village ; et ainsi de suite jusqu’à notre arrivée à Sîn-calân, qui est la ville de Sîn-assîn. On y fabrique la porcelaine, de même qu’à Zeïtoûn, et c’est ici que la rivière nommée Âbi-haïâh, ou l’eau de la vie, se décharge dans la mer, et qu’on l’appelle le confluent des deux mers. Sîn-assîn est une des plus vastes cités, et une de celles dont les marchés sont les plus jolis. Celui de la porcelaine est un des plus grands ; de là on exporte la porcelaine dans les autres villes de la Chine, dans l’Inde et dans le Yaman.

Au milieu de la ville l’on voit un superbe temple, ayant neuf portes ; à l’intérieur de chacune d’elles sont un portique et des estrades, où s’asseyent ceux qui habitent ce monument. Entre la deuxième et la troisième porte, il existe un local dont les chambres sont occupées par les aveugles et les infirmes, ou les gens mutilés. Ils sont nourris et habillés au moyen des legs pieux affectés au temple. Entre les autres portes il y a aussi des établissements de ce genre ; on y voit un hôpital pour les malades, la cuisine pour préparer les mets, les logements pour les médecins, et ceux des gens de service. On m’a assuré que les vieillards qui n’ont pas la force de gagner leur vie y sont entretenus et habillés ; qu’il en est ainsi des orphelins et des veuves sans ressources. Ce temple a été bâti par un roi de la Chine, qui a légué cette ville, ainsi que les villages et les jardins qui en dépendent, comme fondation pieuse pour cet établissement. Son portrait se voit peint dans ledit temple, et les Chinois vont l’adorer.

Dans un des côtés de cette grande cité se trouve la ville des musulmans, où ils ont la mosquée cathédrale, l’ermitage et le marché ; ils ont aussi un juge et un cheïkh. Or, dans chacune des villes de la Chine il y a toujours un cheïkh de l’islamisme, qui décide en dernier ressort tout ce qui concerne les musulmans, et un kâdhi, qui leur rend la justice. Je descendis chez Aouhad eddîn, ou l’unique dans la religion, de la ville de Sindjâr ; il est au nombre des hommes de mérite les plus considérables et les plus riches. Ma demeure auprès de lui fut de quatorze jours ; les cadeaux du juge et des autres mahométans se succédèrent sans interruption chez moi. Tous les jours ils préparaient un festin nouveau ; ils s’y rendaient dans de jolies barques, longues de dix coudées, et avec des chanteurs. Au delà de cette ville de Sîn-assîn il n’y en a point d’autres, soit aux infidèles, soit aux musulmans. Entre elle et le rempart, ou grande muraille de Gog et Magog, il y a un espace de soixante jours de marche, selon ce qui m’a été rapporté. Ce territoire est occupé par des païens nomades, qui mangent les hommes lorsqu’ils peuvent s’en emparer. C’est pour cela que l’on ne se rend point dans leur pays, et que l’on n’y voyage pas. Je n’ai vu dans cette ville personne qui ait été jusqu’à la grande muraille, ou qui ait connu quelqu’un qui l’ait visitée.


ANECDOTE ÉTONNANTE.

Lors de mon séjour à Sîn-calân j’entendis dire qu’il y avait dans cette ville un cheïkh très-âgé, ayant dépassé deux cents ans ; qu’il ne mangeait pas, ni ne buvait, qu’il ne s’adonnait pas au libertinage, ni n’avait aucun rapport avec les femmes, quoique ses forces fussent intactes ; qu’il habitait dans une caverne, à l’extérieur de la ville, où il se livrait à la dévotion. Je me rendis à cette grotte, et je le vis à la porte ; il était maigre, très-rouge, ou cuivré, portait sur lui les traces des exercices de piété, et n’avait point de barbe. Après que je l’eus salué, il me prit la main, la flaira et dit à l’interprète : « Celui-ci est d’une extrémité du monde, comme nous sommes de l’autre bout. » Alors il me dit : « Tu as été témoin d’un miracle ; te souviens-tu du jour de ton arrivée dans l’île où il y avait un temple, et de l’homme assis entre les idoles, lequel t’a donné dix pièces d’or ? » Je répondis : « Oui, bien. » Il reprit : « Cet homme, c’est moi. » Je baisai sa main, le cheïkh réfléchit un certain temps, puis il entra dans la caverne et ne revint plus vers nous. On aurait dit qu’il éprouvait du regret de ce qu’il avait raconté. Nous fûmes téméraires, nous entrâmes dans la grotte pour le surprendre ; mais nous ne le trouvâmes pas. Nous vîmes un de ses compagnons qui tenait quelques béouâlicht de papier (billets de banque, au singulier bâlicht), et qui nous dit : « Voici pour votre repas d’hospitalité, allez-vous-en. » Nous lui répondîmes : « Nous voulons attendre le personnage. » Il reprit : « Quand même vous resteriez en ce lieu dix ans, vous ne le verriez pas. Or c’est son habitude de ne plus se laisser voir jamais par l’individu qui a connu un de ses secrets. » Il ajouta : « Ne pense pas qu’il soit absent ; au contraire, il est ici présent avec toi. » Je fus surpris de tout cela, et je partis ; je racontai son histoire au kâdhi, au cheïkh de l’islamisme et à Aouhad eddîn de Sindjâr. Ils dirent : « C’est là sa manière d’agir avec les étrangers qui vont le visiter ; personne ne sait quelle religion il professe, et celui que vous avez cru être un de ses compagnons , c’était le cheïkh même. » Ils m’apprirent que ce personnage avait quitté cette contrée-là pendant cinquante années environ, et qu’il y était retourné depuis un an ; que les rois, les commandants et les grands vont le visiter, et qu’il leur fait des cadeaux dignes de leur rang ; que tous les jours les fakîrs, ou les religieux pauvres viennent le voir, et reçoivent de lui des dons proportionnés au mérite de chacun d’eux, bien que la grotte dans laquelle il demeure ne renferme absolument rien. Ils me racontèrent encore que ce personnage fait des récits sur les temps passés, qu’il parle du prophète Mahomet et qu’il dit à ce propos : « Si j’eusse été avec lui, je l’aurais secouru. » Il cite avec vénération les deux califes : ’Omar, fils d’Alkhatthâb, et ’Aly, fils d’Aboû Thâlib, et il en fait un grand éloge. Au contraire, il maudit Yazîd, fils de Mo’âouiyah, et condamne le même Mo’âouiyah. Les personnes ci-dessus nommées me racontèrent beaucoup d’autres choses touchant ce cheïkh.

Aouhad eddîn de Sindjâr m’a rapporté à ce sujet ce qui suit : « J’allai le voir une fois, me dit-il, dans la caverne, et il prit ma main. Aussitôt je m’imaginai être dans un immense château, où le cheïkh était assis sur un trône ; il me semblait que sur sa tête il portait une couronne, qu’à ses deux côtés étaient de belles servantes, et que des fruits tombaient sans cesse dans des canaux qui se voyaient dans cet endroit. Je me figurais que je prenais une pomme pour la manger ; et voici que je m’aperçois que je suis dans la grotte, et que je vois le cheïkh devant moi, riant et se moquant de ma personne. J’en fis une forte maladie qui me dura plusieurs mois, et je ne retournai plus rendre visite à cet homme extraordinaire. »

Les habitants de ce pays-là croient que ce cheïkh est musulman ; mais personne ne l’a jamais vu prier. Pour ce qui est de l’abstinence des aliments, on peut dire qu’il est toujours à jeun. Le kâdhi m’a raconté ceci : « Un jour, dit-il, je lui parlai de la prière, et il me répondit : « Est-ce que tu sais, toi, ce que je fais ? Certes, ma prière diffère de la tienne. » Toutes les circonstances qui regardent cet homme sont étranges.

Le lendemain de mon entrevue avec ce cheïkh je partis pour retourner à la ville de Zeïtoûn, et, quelques jours après que j’y fus arrivé, on reçut un ordre du kân portant que j’eusse à me rendre dans sa capitale, défrayé de tout, et bien honoré. Il me laissait libre de voyager, soit par eau, soit par terre ; je préférai m’embarquer sur le fleuve. On disposa pour moi un joli navire, un de ceux qui servent à transporter les commandants ; l’émîr fit partir avec moi ses compagnons, et me fournit beaucoup de vivres ; le kâdhi et les négociants musulmans m’envoyèrent aussi des provisions nombreuses. Nous voyageâmes comme hôtes du sultan, nous dînions dans un village, nous soupions dans un autre ; et, après un trajet de dix jours, nous arrivâmes à Kandjenfoû. C’est une belle et grande cité, dans une plaine immense, entourée par des jardins ; on dirait la campagne (Ghoûthah) qui avoisine la ville de Damas.

À notre arrivée, sortirent pour nous recevoir, le kâdhi, le cheïkh de l’islamisme et les marchands ; ils avaient des drapeaux, des tambours, des cors et des trompettes ; les musiciens les accompagnaient. Ils nous amenèrent des chevaux. que nous montâmes ; ils marchèrent tous à pied devant nous, excepté le kâdhi et le cheïkh, qui cheminèrent à cheval avec nous. Le gouverneur de la ville et ses domestiques sortirent aussi à notre rencontre, car l’hôte du sultan est très-honoré par ces peuples. Nous fîmes notre entrée dans Kandjenfoû, qui a quatre murs. Entre le premier et le second habitent les esclaves du sultan, soit ceux qui gardent la ville le jour, soit ceux qui la gardent pendant la nuit ; ces derniers sont nommés pâçouânân (sentinelles de nuit). Entre le deuxième mur et le troisième sont les militaires à cheval, et l’émîr qui commande dans la ville. À l’intérieur de la troisième muraille habitent les musulmans, et ce fut là que nous descendîmes, chez leur cheïkh Zhahîr eddîn alkorlâny. Les Chinois demeurent dans l’intérieur de la quatrième muraille, ce qui constitue la plus grande de ces quatre villes. La distance qui sépare une porte de celle qui la suit, dans cette immense cité de Kandjenfoû, est de trois et quatre milles. Chaque habitant, comme nous l’avons dit déjà, y a son jardin, sa maison, et ses champs.


ANECDOTE.

Un jour que je me trouvais dans la demeure de Zhahîr eddîn alkorlâny, voici qu’arrive un grand navire appartenant à un des jurisconsultes les plus vénérés parmi ces musulmans. On demanda la permission de me présenter ce personnage et l’on annonça : « Notre maître Kiouâm eddîn assebty. » Son nom me surprit ; mais quand il fut entré, et que l’on se fut mis à converser après les salutations d’usage, il me vint à l’esprit que je le connaissais. Je me mis à le regarder fixement, et il me dit : « Il me paraît que tu me regardes comme un homme qui me connaît. — De quel pays es-tu. ? — De Ceuta. — Et moi, je suis de Tanger. » Or il me renouvela le salut, il pleura, et je pleurai à son exemple. Je lui demandai : « As-tu été dans l’Inde ? — Oui, j’ai été à Dihly, la capitale. » Quand il eut dit cela, je me souvins de lui, et je repris : « Est-ce que tu n’es pas Albochry ? — Oui. » Il était arrivé à Dihly avec son oncle maternel, Aboû’l Kâcim de Murcie, et il était alors tout jeune, sans barbe ; mais un étudiant des plus habiles, sachant par cœur le Moouatthâ, ou livre approprié (sur les traditions ; ouvrage célèbre de l’imâm Mâlic). J’avais informé sur son compte le sultan de l’Inde, qui lui donna trois mille dînârs et l’engagea à rester à Dihly. Il refusa, car il voulait se rendre en Chine, pays où il s’acquit une grande renommée et beaucoup de richesses. Il m’a dit qu’il avait environ cinquante pages, ou esclaves mâles, et autant du sexe féminin ; il me donna deux des premiers et deux femmes, ainsi que des cadeaux nombreux. Plus tard, je vis son frère en Nigritie : quelle énorme distance les séparait !

Je restai à Kandjenfoû quinze jours, puis je partis. La Chine, quoique belle, ne me plaisait pas ; au contraire, mon esprit y était fort troublé, en pensant que le paganisme dominait dans cette contrée. Lorsque je sortais de mon logis j’étais témoin de beaucoup de choses très-blâmables ; cela me désolait au point que je restais la plupart du temps chez moi, et que je ne quittais la maison que par nécessité. Durant mon séjour en Chine, toutes les fois que je voyais des musulmans, c’était comme si j’eusse rencontré ma famille et mes proches parents. Ledit jurisconsulte Albochry poussa la bonté si loin à mon égard, qu’il voyagea avec moi pendant quatre jours, lorsque je quittai Kandjenfoû, et jusqu’à mon arrivée à Baïouam-Kothloû. C’est une petite ville habitée par des Chinois, militaires et marchands ; les mahométans n’y ont que quatre maisons, occupées par des partisans du légiste Albochry, nommé ci-dessus. Nous descendîmes chez l’un d’eux et restâmes avec lui trois jours ; ensuite je dis adieu au légiste, et me remis en route.

Comme d’habitude, je voyageais sur le fleuve ; nous dînions dans un village, nous soupions dans un autre, et après un trajet de dix-sept jours nous arrivâmes à la ville de Khansâ (actuellement Hang-tcheou-fou). Son nom est semblable à celui de la poétesse Khansâ (la sœur de Sakhr) ; mais je ne sais pas s’il est arabe, ou bien seulement analogue à l’arabe. Cette cité est la plus grande que j’aie jamais vue sur la surface de la terre ; sa longueur est de trois jours de chemin, de sorte que le voyageur marche et fait halte dans la ville. D’après ce que nous avons dit de l’arrangement suivi dans les constructions de la Chine, chacun dans Khansâ est pourvu de son jardin et de sa maison. Cette cité est divisée en six villes, comme nous le montrerons tout à l’heure. À notre arrivée sortirent à notre rencontre : le kâdhi de Khansâ, nommé Afkhar eddîn, le cheïkh de l’islamisme, et les descendants d’Othmân, fils d’Affân l’Égyptien, qui sont les musulmans les plus notables de Khansâ. Ils portaient un drapeau blanc, des tambours, des trompettes et des cors. Le commandant de cette cité sortit aussi à notre rencontre avec son escorte.

Nous entrâmes dans ladite cité, qui se divise en six villes ; chacune a son mur séparé, et une grande muraille les entoure toutes. Dans la première ville demeurent les gardiens de la cité avec leur commandant. J’ai su par le kâdhi et par d’autres qu’ils sont au nombre de douze mille, inscrits sur le rôle des soldats. Nous passâmes la nuit dans la maison de ce commandant. Le lendemain nous entrâmes dans la deuxième ville par une porte nommée la Porte des Juifs ; cette ville est habitée par les israélites, les chrétiens, et les Turcs adorateurs du soleil ; ils sont fort nombreux. L’émîr de cette ville est un Chinois, et nous passâmes la seconde nuit dans sa demeure. Le troisième jour nous fîmes notre entrée dans la troisième ville, et celle-ci est occupée par les musulmans. Elle est belle, les marchés y sont disposés comme dans les pays de l’islamisme, elle renferme les mosquées et les muezzins ; nous entendîmes ces derniers appeler les fidèles à la prière de midi, lors de notre entrée dans la ville.

Ici nous fûmes logés dans la maison des descendants d’Othmân, fils d’Affân l’Égyptien. C’était un des plus notables négociants, qui prit cette ville en affection et s’y domicilia ; elle porte même son nom (la ville d’Othmân, ou Al’othmâniyah). Il transmit à sa postérité dans cette ville la dignité et le respect dont il jouissait ; ses fils imitent leur père dans le bien qu’ils font aux religieux pauvres, et dans les secours qu’ils accordent aux gens nécessiteux. Ils ont un ermitage, ou zâouiyah nommée Al’othmâniyah, qui est d’une construction fort jolie, et pourvue de beaucoup de legs pieux. Elle se trouve habitée par une troupe de Soûfis, ou moines. C’est ledit ’Othmân qui a bâti la mosquée cathédrale qui se voit dans cette ville, et à laquelle il a légué, comme fondation pieuse, des sommes considérables, ainsi qu’il l’a fait pour l’ermitage. Les musulmans sont très-nombreux dans cette ville ; nous restâmes avec eux quinze jours, pendant lesquels, jour et nuit, nous assistions à un festin nouveau. Ils ne cessaient point de mettre une grande pompe dans leurs repas, et ils se promenaient tous les jours à cheval avec nous dans les différentes parties de la ville, pour nous divertir. Un jour ils montèrent à cheval avec moi, et nous entrâmes dans la quatrième ville, qui est celle où siége le gouvernement et où se trouve le palais du grand émîr Korthaï.

Lorsque nous eûmes franchi la porte de la ville, mes compagnons me quittèrent, et je fus reçu par le vizir, qui me conduisit au palais du grand émîr Korthaï. J’ai déjà raconté comment ce dernier me prit la pelisse qui m’avait été donnée par l’ami de Dieu, ou le saint Djélâl eddîn de Chirâz (cf. ci-dessus, p. 220). Cette quatrième ville est uniquement destinée pour l’habitation des esclaves du sultan et de ses serviteurs ; c’est la plus belle des six villes, et elle est traversée par trois cours d’eaux. L’un est un canal qui sort du grand fleuve, et sur lequel arrivent à la ville, dans de petits bateaux, les denrées alimentaires, ainsi que les pierres à brûler ; on y voit aussi des navires pour aller se promener. Le michouer, ou la forteresse est située au milieu de cette ville, elle est immensément vaste, et au centre se trouve l’hôtel du gouvernement. La citadelle entoure celui-ci de tous côtés, elle est pourvue d’estrades où se voient les artisans qui font des habits magnifiques : et qui travaillent aux instruments de guerre ou aux armes. L’émîr Korthaï m’a dit qu’ils sont au nombre de seize cents maîtres, et que chacun de ceux-ci a sous sa direction trois ou quatre apprentis. Tous sont esclaves du kân, ils ont les chaînes aux pieds, et habitent au dehors du château. On leur permet de se rendre aux marchés de la ville, mais on leur défend de sortir hors de la porte. L’émîr les passe en revue tous les jours, cent par cent, et, s’il en manque un, son chef en est responsable. L’usage est qu’après que chacun d’eux a servi dix ans on brise ses entraves, et il peut choisir l’une ou l’autre de ces deux conditions : continuer à servir, mais sans chaînes, ou aller où il veut, dans les limites des pays du kân , sans quitter son territoire. À l’âge de cinquante ans, il est dispensé de tout travail, et entretenu aux frais de l’État. D’ailleurs, chaque personne qui a cet âge, ou à peu près, peut, à la Chine, être nourrie par le trésor. L’individu qui a atteint soixante ans est considéré comme un enfant par les Chinois, et n’est plus sujet aux peines ordonnées par la loi. Les vieillards sont très-vénérés dans ce pays-là ; chacun d’eux est nommé âthâ, c’est-à-dire « père ».


DU GRAND ÉMÎR KORTHAÏ.

C’est le principal commandant de la Chine ; il nous offrit l’hospitalité dans son palais, il donna un festin que ces peuples appellent thowa (thoï), et auquel assistèrent les grands de la ville. Il fit venir des cuisiniers musulmans qui égorgèrent les animaux et firent cuire les mets. Cet émîr, malgré sa grandeur, nous présentait lui-même les aliments, et coupait les viandes de sa propre main. Nous fûmes ses hôtes pendant trois jours, et il envoya son fils pour se promener avec nous sur le canal. Nous montâmes sur un navire semblable à un brûlot, le fils de l’émîr monta sur un autre, et il avait avec lui des musiciens et des chanteurs. Ceux-ci chantèrent en chinois, en arabe et en persan. Le fils de l’émîr était un grand admirateur de ce dernier chant ; or ils entonnèrent une poésie persane qu’il leur fit répéter à plusieurs reprises, de sorte que je l’appris par cœur de leur bouche. Cette poésie avait une jolie cadence, et la voici (mètre radjez) :

Tâ dil bémihnet dâdîm
Der bahri ficr uftâdim
Tchoûn der namâz istâdim
Kaouy bémihrâb anderîm.

(Le sens de ces mots est :

Depuis que nous avons donné notre cœur à la tristesse,
Nous sommes tombés dans l’océan des soucis.
Lorsque nous nous tenons debout pour la prière,
Nous sommes forts devant l’autel.)

Une foule de gens se réunirent sur ce canal, montés sur des bâtiments ; on y voyait des voiles de couleur, des parasols de soie ; les bâtiments aussi étaient peints d’une manière admirable. Ces individus commencèrent à se charger ou à s’attaquer, en se jetant mutuellement des oranges et des citrons. Nous retournâmes au soir dans la demeure de l’émîr et nous y passâmes la nuit. Les musiciens vinrent, et chantèrent différentes chansons fort belles.


ANECDOTE SUR LE JONGLEUR.

Cette même nuit, un jongleur, esclave du kân, se présenta, et l’émîr lui dit : « Fais-nous voir quelqu’une de tes merveilles. » Or il prit une boule de bois qui avait plusieurs trous, par lesquels passaient de longues courroies. Il la jeta en l’air, et elle s’éleva au point que nous ne la vîmes plus. Nous nous trouvions au milieu du michouer, ou citadelle, et c’était à l’époque des grandes chaleurs. Quand il ne resta dans sa main qu’un petit bout de la courroie, le jongleur ordonna à un de ses apprentis de s’y suspendre, et de monter dans l’air, ce qu’il fit, jusqu’à ce que nous ne le vissions plus. Le jongleur l’appela trois fois, sans en recevoir de réponse ; alors il prit un couteau dans sa main, comme s’il eût été en colère, il s’attacha à la corde et disparut aussi. Ensuite il jeta par terre une main de l’enfant, puis un pied, après cela l’autre main, l’autre pied, le corps et la tête. Il descendit en soufflant, tout haletant, ses habits étaient tachés de sang ; il baisa la terre devant l’émîr et lui parla en chinois. L’émîr lui ayant ordonné quelque chose, notre homme prit les membres du jeune garçon, et les attacha bout à bout ; il lui donna un coup de pied, et voici l’enfant qui se lève et qui se tient tout droit. Tout cela m’étonna beaucoup, et j’en eus une palpitation de cœur, pareille à celle dont je souffris chez le roi de l’Inde, quand je fus témoin d’une chose analogue. L’on me fit prendre un médicament, qui me débarrassa de mon mal. Le kâdhi Afkhar eddîn se trouvait à côté de moi, et me dit : « Par Dieu ! il n’y a eu ici ni montée, ni descente, ni coupure de membres ; tout n’est que jonglerie. »

Le jour suivant, nous entrâmes par la porte de la cinquième ville, la plus grande de toutes les six. Elle est habitée par le peuple, ou les Chinois, et ses marchés sont jolis ; elle renferme des ouvriers fort habiles, et c’est là que l’on fabrique les vêtements nommés alkhansâouiyah. Parmi les belles choses que l’on confectionne dans cette ville, il y a les plats ou assiettes, qu’on appelle dest ; elles sont faites avec des roseaux, dont les fragments sont réunis ensemble d’une manière admirable ; on les enduit d’une couche de couleur ou vernis rouge et brillant. Ces assiettes sont au nombre de dix, l’une placée dans le creux de l’autre ; et telle est leur finesse, que celui qui les voit les prend pour une seule assiette. Elles sont pourvues d’un couvercle, qui les renferme toutes. On fait aussi de grands plats, avec les mêmes roseaux. Au nombre de leurs propriétés admirables sont celles-ci : qu’ils peuvent tomber de très-haut sans se casser ; que l’on s’en sert pour les mets chauds, sans que leur couleur en soit altérée, et sans qu’elle se perde. Ces assiettes et ces plats sont expédiés de Khausâ dans l’Inde, le Khorâçân et autres pays.

Nous passâmes une nuit dans cette cinquième ville, comme hôtes de son commandant, et le lendemain nous entrâmes dans la sixième, par une porte nommée kechtïouânân, ou « des pilotes. » Cette ville est habitée seulement par les marins, les pêcheurs, les calfats, les charpentiers, et ces derniers sont appelés doroûdguérân ; par les sipâhiyah, ou « cavaliers », qui sont les archers ; enfin par les piyâdeh, et ce sont les piétons. Tous sont esclaves du sultan, nul autre ne demeure avec eux, et ils sont en très-grand nombre. La ville dont nous parlons est située au bord du grand fleuve, et nous y restâmes une nuit, jouissant de l’hospitalité de son commandant. L’émîr Korthaï nous fit préparer un navire pourvu de tout le nécessaire en fait de provisions de bouche et autres ; il fit partir avec nous ses compagnons pour que nous fussions partout reçus comme les hôtes du sultan ; et nous quittâmes cette ville, qui est la dernière des provinces de la Chine (méridionale), pour entrer dans le Khithâ (Catay, ou Chine septentrionale).

Le Khithâ est le pays du monde le mieux cultivé, et dans toute la contrée l’on ne trouve pas un seul endroit qui soit en friche. La raison en est que, s’il arrive qu’une localité reste sans culture, l’on force ses habitants, ou, à leur défaut, ceux qui les avoisinent, d’en payer l’impôt foncier. Les jardins, les villages et les champs ensemencés sont rangés avec ordre des deux côtés du fleuve, depuis la ville de Khansâ jusqu’à celle de Khân-bâlik ; ce qui fait un espace de soixante-quatre jours de voyage. Dans ces localités, l’on ne trouve pas de musulmans, à moins qu’ils ne soient de passage, et non établis ; car elles ne sont pas propres à une demeure fixe, et l’on n’y remarque point de ville constituée. Ce ne sont que des villages et des plaines, où l’on voit des céréales, des fruits et (des cannes à) sucre. Je ne connais point dans le monde entier de région comparable à celle-ci, excepté l’intervalle de quatre jours de marche entre Anbâr et ’Ânah (dans l’Irâk arabe). Tous les soirs, nous descendions dans un nouveau village, où nous recevions l’hospitalité.

Nous arrivâmes ainsi jusqu’à Khânpâlik, nommée encore Khânikoû (Khân-bâlik, Cambalu, Pékin). C’est la capitale du kân, ou du grand sultan des Chinois, qui commande dans les pays de la Chine et du Khithâ. Nous jetâmes l’ancre, suivant l’usage de ces peuples, à dix milles de Khân-bâlik, et l’on écrivit à notre sujet aux émîrs de la mer (les amiraux), qui nous permirent d’entrer dans le port, ce que nous fîmes. Ensuite nous descendîmes dans la ville même, qui est une des plus grandes du monde ; mais elle diffère des autres villes de la Chine, en ceci que les jardins ne sont pas dans son enceinte ; ils sont au dehors, comme dans les cités des autres pays. La ville ou le quartier où demeure le sultan, est située au milieu, à la manière d’une citadelle, ainsi que nous le dirons ci-après. Je logeai chez le cheïkh Borhân eddîn de Sâghardj : c’est le personnage à qui le roi de l’Inde envoya quarante mille dînârs, l’invitant à aller dans son pays ; il prit la somme d’argent, avec laquelle il paya ses dettes ; mais il ne voulut pas se rendre chez le souverain de Dihly, et se dirigea vers la Chine (cf. t. III, p. 255). Le kân le mit à la tête de tous les musulmans qui habitaient son pays, et il l’appela du nom de Sadr aldjihân, ou « prince du monde. »


DU SULTAN DE LA CHINE ET DU KHITHÂ, SURNOMMÉ KÂN.

Le mot kân, chez les Chinois, est un terme générique qui désigne quiconque gouverne le royaume, tous les rois de leur contrée ; de la même manière que ceux qui possèdent le pays de Loûr sont appelés Âtâbec. Le nom propre de ce sultan est Pâchâï, et les infidèles n’ont pas, sur la face de la terre, de royaume plus grand que le sien.


DESCRIPTION DE SON CHÂTEAU.

Le château de ce monarque est situé au milieu de la ville destinée pour sa demeure ; il est presque entièrement construit en bois sculpté, et il est disposé d’une manière admirable ; il possède sept portes. À la première est assis le cotouâl, qui est le chef des concierges. On y voit des estrades élevées à droite et à gauche de la porte, où s’asseyent les mamloûcs perdehdâriyah, ou « chambellans », qui sont les gardiens de la porte du château. Ils sont au nombre de cinq cents, et l’on m’a dit qu’auparavant ils étaient mille honmies. À la deuxième porte sont assis les sipâhiyah, ou « les archers », au nombre de cinq cents ; à la troisième porte sont assis les nîzehdâriyah, ou « lanciers », au nombre de cinq cents aussi ; à la quatrième porte sont assis les tîghdâriyah, ou « porteurs de sabres et de boucliers » ; à la cinquième porte se trouvent les bureaux du vizirat, et elle est pourvue de beaucoup d’estrades. Sur la plus grande de celles-ci s’assied le vizir, au-dessus d’un coussin énorme, élevé. L’on appelle ce lieu almisnad « le coussin, le trône, etc. » ; devant le vizir, se voit une grande écritoire en or. En face, se trouve l’estrade du secrétaire intime ; à droite de celle-ci, l’estrade des secrétaires des missives, et à droite de l’estrade du vizir est celle des écrivains des finances.

Ces quatre estrades en ont vis-à-vis quatre autres ; l’une est nommée le bureau du contrôle, où siége le contrôleur ; la deuxième est celle du bureau de mostakhradj, ou « produit de l’extorsion », dont le chef est un des grands émîrs. L’on appelle mostakhradj, ce qui reste dû par les employés ou percepteurs, et par les émîrs, sur leurs fiefs (conf. t. III, p. 295). La troisième est le bureau de l’appel au secours, où se trouve assis l’un des grands officiers, assisté des jurisconsultes et des secrétaires. Quiconque a été victime d’une injustice s’adresse à eux pour implorer aide et protection. La quatrième, c’est le bureau de la poste, où est assis le chef de ceux qui rapportent les nouvelles, ou les nouvellistes.

À la sixième porte du château, l’on voit assis les gardes du monarque, ou les gendarmes, ainsi que leur commandant principal. Les pages, ou les eunuques, sont assis à la septième porte ; ils ont trois estrades, dont l’une est pour les pages abyssins, l’autre pour les pages indiens, et la troisième pour les pages chinois. Chacune de ces trois classes a un chef, qui est chinois.


DE LA SORTIE DU KÂN POUR COMBATTRE LE FILS DE SON ONCLE, ET DE LA MORT DE CE MONARQUE.

Lorsque nous arrivâmes à la capitale Khân-bâlik, nous trouvâmes que le kân en était absent, et qu’il était sorti pour combattre son cousin, ou le fils de son oncle, Fîroûz, lequel s’était révolté contre lui en la contrée de Karâkoroum et de Bichbâligh, dans la Chine septentrionale. De la capitale pour arriver à ces localités, il y a trois mois de marche par un pays cultivé. J’ai su de Sadr aldjihân, Borhân eddîn de Sâghardj, que le kân ayant rassemblé les armées et convoqué les milices, cent troupes, ou escadrons de cavaliers se réunirent autour de lui, chaque escadron étant composé de dix mille hommes, et le chef est appelé émîr thoûmân, ou « commandant de dix mille. » Outre cela, l’entourage du sultan et les gens de sa maison fournissaient encore cinquante mille hommes à cheval. L’infanterie comptait cinq cent mille hommes. Quand le monarque se mit en marche, la plupart des émîrs se rebellèrent et convinrent de le déposer, car il avait violé les lois du yaçâk, ou statut ; c’est-à-dire les lois établies par Tenkîz khân, leur aïeul, qui ruina les contrées de l’islamisme. Ils passèrent dans le camp du cousin du sultan qui s’était soulevé, et écrivirent au kân d’abdiquer, en gardant la ville de Khansâ pour son domaine. Le kân refusa, il les combattit, fut mis en déroute et tué.

Peu de jours après notre arrivée à sa capitale, ces nouvelles y parvinrent. Alors la ville fut ornée, l’on battit les tambours, on sonna les cors et les trompettes, on s’adonna aux jeux et aux divertissements l’espace d’un mois. Ensuite l’on amena le kân mort, ainsi qu’environ cent hommes tués parmi ses cousins, ses proches parents et ses favoris. L’on creusa pour le kân un grand nâoûs (du grec υαός), qui est une maison souterraine ou caveau ; on y étendit de superbes tapis, et l’on y plaça le kân avec ses armes. On y mit aussi toute la vaisselle d’or et d’argent de son palais, quatre jeunes filles esclaves et six mamloûcs des plus notables, qui tenaient à la main des vases pleins de boisson. Puis l’on mura la porte du caveau, on le recouvrit de terre, de sorte qu’il ressemblait à une haute colline. L’on fit venir quatre chevaux qu’on força de courir près de la tombe du sultan, jusqu’à ce qu’ils s’arrêtassent (de fatigue). Alors on dressa près du sépulcre une grande pièce de bois, ou poutre, à laquelle l’on suspendit ces chevaux, après avoir introduit dans leur derrière une pièce de bois qu’on fit sortir par leur bouche. Les parents du kân dont il a été parlé plus haut furent mis dans des caveaux, avec leurs armes et la vaisselle de leurs maisons. Auprès des sépulcres des principaux d’entre eux, qui étaient au nombre de dix, l’on mit en croix trois chevaux pour chacun ; auprès des autres, l’on crucifia ou empala un cheval pour chaque tombe.

Ce fut là un jour solennel ; tout le monde, soit hommes, soit femmes, musulmans ou infidèles, assistèrent à ce spectacle. Tous revêtirent des habits de deuil, c’est-à-dire, de courts manteaux blancs pour les infidèles , et des robes blanches pour les musulmans. Les dames du kân et ses favoris restèrent sous des tentes, auprès de son tombeau, durant quarante jours ; plusieurs y restèrent davantage, et jusqu’à une année. L’on avait établi dans les environs un marché, où l’on vendait tout le nécessaire en fait de nourriture, etc. etc. Je ne sache pas qu’aucun autre peuple suive dans notre siècle de pareilles pratiques. Les païens de l’Inde et de la Chine brûlent leurs morts ; les autres nations les enterrent, mais ne mettent personne avec l’individu décédé. Cependant, des gens qui méritent toute confiance m’ont raconté, en Nigritie, que les infidèles de ce pays, lors de la mort de leur roi, lui préparent un vaste souterrain, ou caveau ; ils y font entrer avec lui quelques-uns de ses favoris et de ses serviteurs, ainsi que trente personnes des deux sexes. prises dans les familles des grands de l’État. L’on a soin préalablement de briser à ces victimes les mains et les pieds. On met aussi dans cette maison souterraine des vases pleins de boisson.

Un notable de la peuplade des Messoûfah, habitant parmi les nègres dans la contrée de Coûber, et qui était très-honoré par leur sultan, m’a raconté qu’il avait un fils, et qu’au moment de la mort dudit sultan, l’on voulait introduire ce fils dans le tombeau du souverain, en compagnie des autres individus que l’on y mettait, et qui étaient pris parmi les enfants du pays. Ce notable ajouta : « Or, je leur dis : Comment pourriez-vous agir ainsi, tandis que ce garçon n’est pas de votre religion, ni de votre contrée ? » Et je le leur rachetai au moyen d’une forte somme d’argent. »

Lorsque le kân fut tué, comme nous l’avons dit, et que le fils de son oncle, Fîroûz, s’empara du pouvoir, il choisit pour sa capitale la ville de Karâkoroum, pour le motif qu’elle était rapprochée des territoires ou contrées de ses cousins, les rois du Turkistân et de la Transoxane. Puis plusieurs émîrs qui n’étaient pas présents au meurtre du kân se révoltèrent contre le nouveau souverain ; ils se mirent à intercepter les routes, et les désordres furent considérables.


DE MON RETOUR EN CHINE ET DANS L’INDE.

La révolte ayant éclaté et les discordes civiles s’étant allumées, le cheïkh Borhàn eddîn et autres, me conseillèrent de retourner à la Chine, avant que les désordres fissent des progrès. Ils se rendirent avec moi chez le lieutenant du sultan Fîroûz, qui fit partir en ma compagnie trois de ses camarades, et écrivit, afin que j’eusse à recevoir partout l’hospitalité. Nous descendîmes le fleuve jusqu’à Khansâ, Kandjenfoû et Zeïtoûn. Arrivé à cette dernière ville, je trouvai des jonques prêtes à voguer vers l’Inde ; parmi celles-ci, il y en avait une appartenant au roi Zbâhir, souverain de Djâouah (Sumatra), dont l’équipage était composé de musulmans. L’administrateur du navire me reconnut, et il se réjouit de mon arrivée. Nous eûmes bon vent pendant dix jours ; mais en approchant du pays de Thaouâlicy, il changea, le ciel devint noir, et la pluie tomba en abondance. Durant dix jours, nous fûmes sans voir le soleil ; puis nous entrâmes dans une mer inconnue. Les marins eurent peur et voulurent retourner en Chine , mais ils ne le purent point. Nous passâmes ainsi quarante-deux jours, sans savoir dans quelle eau nous étions.


DE L’OISEAU MONSTRUEUX NOMMÉ ROKKH.

Au quarante-troisième jour, nous vîmes, après l’aurore, une montagne dans la mer, à environ vingt milles de distance, et le vent nous portait tout droit contre elle. Les marins furent surpris, et dirent : « Nous ne sommes pas dans le voisinage de la terre ferme, et l’on ne connaît point de montagne dans cette mer. Si le vent nous force à heurter contre celle-ci, nous sommes perdus. » Alors tout le monde eut recours aux humiliations, au repentir, au renouvellement de la résipiscence. Nous nous adressâmes tous à Dieu par la prière, et cherchâmes un intermédiaire dans son prophète Mahomet. Les marchands promirent de nombreuses aumônes, que j’inscrivis pour eux de ma propre main sur un registre. Le vent se calma un peu, nous vîmes, au lever du soleil, ce mont, qui était très-haut dans l’atmosphère, ou les airs, et nous distinguâmes le jour qui brillait entre lui et la mer. Nous fûmes étonnés de cela ; j’aperçus les marins qui pleuraient, se disant mutuellement adieu, et je fis : « Qu’avez-vous donc ? » Ils me répondirent : « Certes, ce que nous avions pris pour une montagne, c’est le Rokkh ; s’il nous voit, il nous fera périr. » Il était à ce moment-là à moins de dix milles de la jonque. Ensuite le Dieu très-haut nous fit la grâce de nous envoyer un bon vent, qui nous détourna de la direction du Rokkh ; nous ne le vîmes donc pas, et ne connûmes point sa véritable forme.

Deux mois après ce jour, nous arrivâmes à Sumatra et descendîmes dans la ville de ce nom. Nous trouvâmes que son sultan, le roi Zhâhir, venait d’arriver d’une de ses expéditions guerrières ; il avait ramené beaucoup de captifs, d’entre lesquels il m’envoya deux jeunes filles et deux garçons. Il me logea, comme à l’ordinaire, et je fus témoin de la noce de son fils, qui se mariait avec sa cousine, ou la fille du frère du sultan.


DESCRIPTION DES NOCES DU FILS DU ROI ZHÂHIR.

J’assistai à la cérémonie du mariage ; je vis que l’on avait dressé au milieu de l’endroit des audiences une grande tribune, ou estrade, recouverte d’étoffes de soie. La nouvelle mariée arriva, sortant à pied de l’intérieur du château, et ayant la figure découverte. Elle était accompagnée d’environ quarante dames d’honneur, toutes femmes du sultan, de ses émîrs et de ses vizirs, lesquelles tenaient les pans de sa robe, et avaient aussi la face découverte. L’assistance entière pouvait les voir, le noble comme le plébéien. Cependant, leur habitude n’est pas de paraître ainsi sans voile devant le public ; elles ne font jamais cela que dans les cérémonies de la noce. L’épouse monta sur l’estrade, ayant devant elle les musiciens, hommes et femmes, qui jouaient des instruments et qui chantaient. Ensuite vint l’époux, placé sur un éléphant paré, qui portait sur son dos une sorte de trône surmonté d’un pavillon, à la manière d’un parasol. Le marié portait la couronne sur la tête ; l’on voyait, à sa droite et à sa gauche, près de cent garçons, fils de rois et d’émîrs, vêtus de blanc, montés sur des chevaux parés, et portant sur leur tête des calottes ornées d’or et de pierreries. Ils étaient du même âge que l’époux, et aucun d’eux n’avait de barbe au menton.

L’on jeta parmi le public des pièces d’or et d’argent, lors de l’entrée du marié. Le sultan s’assit dans un lieu élevé, d’où il pouvait voir toutes ces choses. Son fils descendit de l’éléphant, il alla baiser le pied de son père, puis il monta sur l’estrade vers la mariée. Celle-ci se leva, lui baisa la main ; il s’assit à son côté, et les dames d’honneur éventaient la nouvelle mariée. On apporta la noix d’arec et le bétel ; l’époux les prit avec sa main, il en mit dans la bouche de sa femme, qui en prit à son tour, et en mit dans la bouche de son mari. Alors ce dernier plaça dans sa bouche une feuille de bétel, et la déposa ensuite dans celle de son épouse, qui imita ici encore la conduite de son mari. Tout cela se faisait en présence du public. On recouvrit la mariée d’un voile ; l’on transporta l’estrade, ou tribune, dans l’intérieur du château, pendant que les jeunes mariés y étaient encore ; les assistants mangèrent et partirent. Le lendemain, le sultan convoqua le public, il nomma son fils son successeur au trône, et on lui prêta le serment d’obéissance. Le futur souverain distribua dans ce jour des cadeaux nombreux eu habits d’honneur et en or.