Voyages (Ibn Battuta, Sanguinetti)/Inde du Sud

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Traduction par Defrémery et Sanguinetti.
Imprimerie nationale (Tome quatrièmep. 1-228).


EXPOSÉ DU MOTIF POUR LEQUEL UN PRÉSENT FUT ENVOYÉ EN CHINE ; MENTION DES PERSONNES QUI FURENT EXPEDIÉES AVEC MOI ET DESCRIPTION DU CADEAU.

Le roi de la Chine avait envoyé au sultan de l’Inde cent esclaves des deux sexes, cinq cents pièces de velours, dont cent étaient de l’espèce de celles que l’on fabrique dans la ville de Zeïtoûn (Tseu-thoung, actuell. Thsiouen-tcheou-fou), et cent de celles que l’on fabrique dans la ville de Khansa (Hang-tcheou-fou) ; cinq mines de musc ; cinq vêtements brodés de perles ; cinq carquois de brocart et cinq épées. Il demandait an sultan qu’il lui permît de reconstruire un temple d’idoles qui se trouvait sur la lisière de la montagne de Karâtchil, dont il a été question ci-dessus, dans un endroit appelé Samhal. Les habitants de la Chine s’y rendaient en pèlerinage. L’armée musulmane de l’Inde s’en empara, le pilla et le détruisit.

Quand le susdit présent parvint au sultan de l’Inde, il fit au roi de la Chine une réponse ainsi conçue : « Selon la religion musulmane, il n’est pas permis d’accorder une pareille demande ; la construction d’une église, sur le territoire des musulmans, n’est licite que pour des gens qui payent la capitation. Si tu consens à l’acquitter, nous t’autoriserons à construire ce temple. Salut à ceux qui suivent la bonne direction. » En échange de son présent, il lui en destina un autre, plus précieux, consistant en cent chevaux de race, sellés et bridés ; cent esclaves mâles ; cent jeunes filles hindoues, habiles dans le chant et la danse ; cent vêtements beïremis, c’est-à-dire en coton, qui n’avaient pas leurs pareils sous le rapport de la beauté, et dont chacun valait cent dinars ; cent pièces d’étoffes de soie, appelées djozz (on nomme ainsi des étoffes dont la matière première est teinte de quatre ou cinq couleurs différentes) ; cent pièces de l’étoffe appelée salâhiyah ; cent pièces de chîrîn-bâf, cent de chân-bâf ; cinq cents de drap de laine, dont cent étaient noires, cent blanches, cent rouges, cent vertes et cent bleues ; cent morceaux de toile de lin de fabrique grecque, et cent robes de drap ; une grande tente ou sérâtcheh et six pavillons ; quatre chandeliers d’or et six d’argent émaillés de bleu ; quatre bassins d’or, avec leurs aiguières de même métal ; six bassins d’argent ; dix robes d’honneur en brocart, prises dans la garde-robe du sultan ; dix bonnets, choisis également parmi les siens, et dont un était brodé de perles ; dix carquois de brocart, dont un était également brodé de perles ; dix épées, dont une avait son fourreau incrusté de perles ; des gants brodés de perles, et, enfin, quinze eunuques.

Le sultan désigna pour partir avec moi et accompagner ce présent, l’émîr Zhéhîr eddîn Azzendjâny, un des savants les plus distingués, et l’eunuque Câfoûr acchorbdâr (l’échanson), à qui fut confiée la garde du cadeau. Il fit partir avec nous l’émîr Mohammed Alhéraouy, à la tête de mille cavaliers, afin qu’il nous conduisît au lieu où nous devions nous embarquer sur la mer. Les ambassadeurs du roi de la Chine se mirent en route dans notre société ; ils étaient au nombre de quinze, dont le principal s’appelait Toursy ; leurs serviteurs étaient au nombre d’environ cent individus.

Nous partîmes donc en nombreuse compagnie et formant un camp considérable. Le sultan ordonna que nous fussions défrayés de tout, tant que nous voyagerions dans ses États. Nous nous mîmes en marche le 17 du mois de séfer de l’année 743 (22 juillet 1342), jour que choisirent les ambassadeurs pour leur départ. En effet, ces peuples choisissent pour entreprendre un voyage, parmi les jours du mois, un des suivants : le deuxième ou le septième, ou le douzième, ou le dix-septième, ou le vingt-deuxième, ou, enfin, le vingt-septième.

À la fin de notre première étape, nous nous arrêtâmes à la station de Tilbat, éloignée de Dihly de deux parasanges et un tiers. Nous en partîmes pour les stations d’Aou et de Hîloû ; de cette dernière nous nous rendîmes à la ville de Beïânah , place grande, bien construite et pourvue de jolis marchés. Sa mosquée principale est au nombre des plus magnifiques, et elle a des murailles et un toit de pierres. L’émîr de Beïânah est Mozhaffer ibn Addâyah (fils de la nourrice), dont la mère a été la nourrice du sultan. Ce personnage a eu pour prédécesseur dans son emploi le roi Modjîr, fils d’Abou’rrédjâ, un des principaux rois, et dont il a été déjà question. Ce dernier se prétendait issu de la tribu de Koreïch ; il était fort orgueilleux et commettait beaucoup d’injustices. Il tua et mutila un grand nombre d’habitants de la ville. J’ai vu un des habitants de Beïânah, homme d’une belle figure, qui était assis dans le vestibule de sa maison, et à qui l’on avait coupé les deux mains et les deux pieds. Le sultan vint un jour dans cette ville, et les citadins lui adressèrent leurs plaintes contre le susdit roi Modjîr. Il ordonna de le saisir et de lui mettre au cou un carcan. On faisait asseoir le prisonnier dans la salle du conseil, vis-à-vis du vizir, pendant que les habitants écrivaient leurs griefs contre lui. Le sultan lui commanda de leur donner satisfaction, ce qu’il fit à prix d’argent ; après quoi il fut mis à mort.

Parmi les notables citoyens de Beïânah, on remarquait le savant imâm ’Izz eddîn Azzobeïry, de la postérité de Zobeïr ibn Alawwâm. C’est un des plus grands et des plus pieux jurisconsultes. Je le rencontrai à Gâlyoûr, auprès du roi ’Izz eddîn Albénétâny, surnommé A’zham Mélic (le principal roi).

Cependant nous partîmes de Beïânah et nous arrivâmes à la ville de Coûl (Coel ou Cowil), cité belle et pourvue de vergers. La plupart de ses arbres sont des manguiers. Nous campâmes à l’extérieur de la ville, dans une vaste plaine. Nous vîmes à Coûl le cheïkh vertueux et dévot Chams eddîn, connu sous le nom du fils de Tâdj Ar’ârifîn. Il était aveugle et très-âgé. Dans la suite, le sultan l’emprisonna, et il mourut dans son cachot. Nous avons raconté ci-dessus son histoire (t. III, p. 307-308).


RÉCIT D’UNE EXPÉDITION À LAQUELLE NOUS ASSISTÂMES PRÈS DE COÛL.

À notre arrivée à la ville de Coûl, nous apprîmes qu’une troupe d’Hindous avait investi la ville de Djélâly et en avait formé le siège. Cette place était située à sept milles de distance de Coûl. Nous nous dirigeâmes vers elle et nous trouvâmes les idolâtres occupés à en combattre les habitants, qui se voyaient sur le point d’être exterminés. Les infidèles n’eurent connaissance de notre approche que quand nous les chargeâmes vigoureusement. Ils étaient au nombre d’environ mille cavaliers et trois mille fantassins. Nous les tuâmes jusqu’au dernier, et nous nous emparâmes de leurs chevaux et de leurs armes. Parmi nos compagnons, vingt-trois cavaliers et cinquante-cinq fantassins souffrirent le martyre. Dans le nombre se trouvait l’eunuque Câfoûr, l’échanson, dans les mains de qui le présent avait été remis. Nous écrivîmes au sultan pour lui annoncer cette mort, et nous séjournâmes à Coûl, afin d’attendre sa réponse. Pendant ce temps, là, les infidèles descendaient d’une montagne escarpée, située dans le voisinage, et faisaient des courses aux environs de Djélâly. Nos compagnons montaient à cheval tous les jours, en société de l’émîr du district, afin de l’aider à repousser les assaillants.


COMME QUOI JE SUIS FAIT CAPTIF, JE SUIS DÉLIVRÉ ET JE ME VOIS ENSUITE TIRÉ D’UNE SITUATION PÉNIBLE PAR L’ASSISTANCE D’UN SAINT PERSONNAGE.

Un de ces jours-là je montai à cheval, avec plusieurs de mes camarades. Nous entrâmes dans un verger, afin d’y faire la sieste, car on était alors dans la saison des chaleurs. Mais ayant entendu des clameurs, nous enfourchâmes nos montures et nous rencontrâmes des idolâtres qui venaient d’assaillir un des villages dépendants de Djélâly. Nous les poursuivîmes ; ils se dispersèrent, et nos compagnons se débandèrent à leur poursuite. Je demeurai avec cinq camarades seulement. Alors nous fûmes attaqués par un corps de cavaliers et de fantassins qui sortirent d’une forêt voisine. Nous prîmes la fuite devant eux, à cause de leur grand nombre. Environ dix d’entre eux me donnèrent la chasse ; mais ils renoncèrent bientôt à ma poursuite, à l’exception de trois. Je ne voyais devant moi aucun chemin, et le terrain dans lequel je me trouvais était fort pierreux. Les pieds de devant de mon cheval furent pris entre des pierres ; je descendis aussitôt, je dégageai les jambes de ma monture et me remis en selle. C’est la coutume dans l’Inde que chaque individu ait deux épées, dont l’une est suspendue à la selle et se nomme arricâby (l’épée de l’étrier), et l’autre repose dans le carquois. Mon épée dite arricâby, qui était enrichie d’or, tomba de son fourreau. Je remis pied à terre, je la ramassai, la passai à mon cou, et remontai à cheval. Cependant les Hindous étaient toujours sur mes traces. J’arrivai ainsi à un grand fossé ; je descendis de ma monture et entrai dans la tranchée. À partir de ce moment je ne vis plus les Hindous.

Je pénétrai dans une vallée, au milieu d’un bosquet touffu que traversait un chemin. Je suivis ce dernier, sans savoir où il aboutirait. Tout à coup, environ quarante idolâtres, tenant dans leurs mains des arcs, s’avancent vers moi et m’entourent. Je craignis qu’ils ne fissent tous sur moi une décharge simultanée de leurs flèches, si j’essayais de m’enfuir. Or je n’avais pas de cotte de mailles. Je me jetai donc par terre et me rendis prisonnier ; car les Hindous ne tuent pas quiconque agit ainsi. Ils me saisirent et me dépouillèrent de tout ce que je portais, à l’exception de ma tunique, de ma chemise et de mon caleçon ; puis ils m’entraînèrent dans cette forêt et me conduisirent à l’endroit de leur campement, près d’un bassin d’eau, situé au milieu des arbres. Ils m’apportèrent du pain de mâch, c’est-à-dire de pois ; j’en mangeai et je bus de l’eau.

Il y avait, en compagnie de ces gens-là, deux musulmans qui m’adressèrent la parole en langue persane et m’interrogèrent touchant ma condition. Je leur appris une portion de ce qui me concernait ; mais je leur cachai que je venais de la part du sultan. Ils me dirent : « Il faut immanquablement que ces gens-ci ou bien d’autres te fassent périr. Mais voici leur chef. » Ils me montraient un d’entre eux, à qui j’adressai la parole par l’intermédiaire des musulmans. Je m’efforçai de capter sa bienveillance, et il me remit à la garde de trois de ses gens, savoir un vieillard, son fils et un méchant nègre. Ces trois individus me parlèrent, et je compris à leurs discours qu’il avaient reçu l’ordre de me tuer. Le soir de ce même jour, ils me conduisirent dans une caverne. Dieu envoya au nègre une fièvre, accompagnée de frisson. Il plaça ses pieds sur moi ; quant au vieillard et à son fils, ils s’endormirent. Lorsque le matin fut arrivé, ils tinrent conseil entre eux, et me firent signe de descendre avec eux près du bassin. Je compris qu’ils voulaient m’assassiner. Je parlai au vieillard et m’efforçai de gagner sa bienveillance. Il eut pitié de moi ; je coupai les deux manches de ma chemise et les lui remis, afin que ses camarades ne le punissent pas à mon sujet, si je m’enfuyais.

Vers l’heure de midi, nous entendîmes parler près du bassin. Mes gardiens crurent que c’était la voix de leurs compagnons, et me firent signe de descendre avec eux. Nous descendîmes et trouvâmes que c’étaient d’autres individus. Ceux-ci conseillèrent à mes conducteurs de les accompagner ; mais ils refusèrent ; ils s’assirent tous trois devant moi et j’avais le visage dirigé vers eux. Ils placèrent à terre une corde de chanvre qu’ils avaient avec eux. Pendant ce temps je les considérais et je disais en moi-même : « C’est avec cette corde qu’ils me lieront au moment de me tuer. » Je restai ainsi une heure, au bout de laquelle arrivèrent trois de leurs camarades qui m’avaient capturé. Ils s’entretinrent avec eux et je compris qu’ils leur disaient : « Pourquoi ne l’avez-vous pas tué ? » Le vieillard montra le nègre, comme s’il voulait s’excuser sur la maladie de celui-ci. Un des trois personnages arrivés en dernier lieu était un jeune homme d’une belle figure. Il me dit : « Veux-tu que je te mette en liberté ? » « Certes, » répondis-je. « Va-t’en, » reprit-il. J’ôtai la tunique dont j’étais couvert et la lui donnai. Il me remit un pagne bleu, tout usé, qu’il portait, et m’indiqua le chemin. Je partis, et comme je craignais que ces gens-la ne changeassent d’avis et qu’ils ne me rattrapassent, j’entrai dans une forêt de bambous et je m’y cachai, jusqu’à ce que le soleil eût disparu. Je sortis alors et suivis le chemin que m’avait montré le jeune homme, et qui me conduisit près d’une source d’eau. Je m’y désaltérai et continuai de marcher jusqu’à la fin du premier tiers de la nuit. J’arrivai à une montagne, au pied de laquelle je m’endormis. Quand le matin fut arrivé, je me remis en route et parvins, vers dix heures, à une haute montagne de rochers, sur laquelle croissaient des acacias et des lotus. Je cueillis des fruits de ce dernier arbre et les mangeai ; mais leurs épines imprimèrent sur mon bras des traces qui y restent encore.

Après être descendu de cette montagne, je me trouvai dans un terrain planté de coton, et où se voyaient aussi des arbustes de ricin. Il y avait encore un bâïn, nom par lequel les Indiens désignent un puits très-spacieux, maçonné en pierres, et pourvu de marches au moyen desquelles on descend jusqu’à la surface de l’eau. Quelques-uns de ces puits ont au centre et sur les côtés des pavillons construits en pierres, des bancs et des sièges. Les rois et les chefs du pays s’efforcent de se surpasser les uns les autres, en construisant de pareilles citernes dans les chemins où il n’y a pas d’eau. Nous décrirons ci-après quelques-unes de celles que nous avons vues. Quand je fus arrivé au bâïn en question, je m’y désaltérai. J’y trouvai quelques branches de sénevé que quelqu’un avait laissées tomber en les lavant ; j’en mangeai une partie et mis le reste de côté ; puis je m’endormis sous un ricin. Pendant ce temps arrivèrent au bâïn environ quarante cavaliers revêtus de cuirasses. Plusieurs entrèrent dans le champ et s’en allèrent ; Dieu les empêcha de m’apercevoir. Après leur départ, il en survint environ cinquante tout armés, qui s’arrêtèrent près de la citerne. Un d’eux s’approcha d’un arbre situé vis-à-vis de celui sous lequel j’étais ; mais il n’eut pas connaissance de ma présence. J’entrai alors dans le champ de coton, et y passai le reste du jour. Les Hindous demeurèrent près de la citerne, occupés à laver leurs habits et à jouer. Lorsque la nuit fut arrivée, leurs voix cessèrent de se faire entendre, et je sus par là qu’ils étaient partis ou bien endormis. Je sortis alors de ma cachette et suivis la trace des chevaux, car il faisait clair de lune. Je marchai jusqu’à ce que je fusse arrivé à une autre citerne surmontée d’un dôme. J’y descendis, je bus de son eau et mangeai des pousses de sénevé, que j’avais sur moi ; puis j’entrai dans le pavillon, et le trouvai rempli de foin rassemblé par des oiseaux. Je m’endormis là-dessus ; je sentais sous ce foin des mouvements d’animaux, que je supposais être des serpents ; mais je ne m’en inquiétais pas, tant j’étais fatigué.

Lorsque le matin fut venu, je suivis un large chemin qui aboutissait à un bourg en ruines. J’en pris alors un autre qui était en tout semblable au premier. Je passai ainsi plusieurs jours, pendant un desquels j’arrivai à des arbres très-serrés entre lesquels se trouvait un bassin d’eau. L’espace compris entre eux ressemblait à une maison, et, sur les côtés du bassin, il y avait des plantes pareilles au pourpier et d’autres. Je voulus m’asseoir en cet endroit, jusqu’à ce que Dieu envoyât quelqu’un qui me fît parvenir à un lieu habité ; mais, ayant recouvré un peu de force, je me remis en route sur un chemin où je trouvai des traces de bœufs. Je rencontrai un taureau chargé d’un bât et d’une faucille. Or ce chemin aboutissait à des villages d’idolâtres. J’en suivis donc un autre, qui me conduisit à une bourgade en ruines, où je vis deux nègres tout nus. J’eus peur d’eux et restai sous des arbres situés près de là. Lorsque la nuit fut venue, j’entrai dans la bourgade, et trouvai une maison dans une des chambres de laquelle il y avait une espèce de grande jarre, que les Hindous disposent pour y serrer les grains. À la partie inférieure de ce vaisseau de terre, il y a un trou par lequel un homme peut passer. J’y entrai et en trouvai le fond couvert de paille ; il y avait aussi une pierre sur laquelle je posai ma tête et m’endormis. Sur cette jarre était perché un oiseau qui battit des ailes la majeure partie de la nuit. Je crois bien qu’il était effrayé ; ainsi nous nous trouvions deux à avoir peur.

Je restai dans cet état pendant sept jours, à partir de celui où je fus fait prisonnier, et qui était un samedi. Le septième jour, j’arrivai à un village d’idolâtres, bien peuplé, et où se trouvaient un bassin d’eau et des champs de légumes. Je demandai à manger aux habitants ; mais ils refusèrent de m’en donner. Je trouvai, autour d’un puits situé près du village, des feuilles de raifort, que je mangeai. J’entrai ensuite dans la bourgade, et y vis une troupe d’idolâtres qui était gardée par des sentinelles. Celles-ci m’appelèrent ; mais je ne répondis pas et m’assis par terre. Un des Hindous s’avança avec une épée nue, qu’il leva, afin de m’en frapper. Je ne fis aucune attention à lui, tant ma fatigue était grande. Il me fouilla, et ne trouva rien sur moi ; il prit la chemise dont j’avais donné les manches au vieillard chargé de ma garde.

Le huitième jour étant arrivé, ma soif devint extrême, et je n’avais pas d’eau pour la satisfaire. Je parvins à une bourgade déserte, où je ne trouvai pas de bassin. Cependant, les Hindous de ces villages ont coutume de faire des bassins où se rassemble l’eau de pluie, dont ils boivent durant toute l’année. Je suivis un chemin qui me conduisit à un puits non maçonné, auquel était adaptée une corde tressée avec des plantes ; mais il n’y avait aucun vase pour puiser de l’eau. Je liai en conséquence à la corde un morceau d’étoffe qui me couvrait la tête, et je suçai l’eau dont il s’imprégna dans le puits. Cela ne me désaltéra pas ; j’attachai à la corde une de mes bottines, et m’en servis pour puiser de l’eau, sans être plus désaltéré. Je voulus tirer de l’eau une seconde fois par le même moyen ; mais le câble se rompit, et ma chaussure tomba dans le puits. Je liai alors mon autre bottine, et bus jusqu’à ce que je fusse désaltéré. Alors je coupai ma bottine en deux, et attachai sa portion supérieure à un de mes pieds, avec la corde du puits et avec des guenilles que je trouvai en cet endroit. Tandis que j’étais ainsi occupé, tout en réfléchissant à ma position, voici qu’apparaît devant moi un individu ; l’ayant considéré, je vis que c’était un homme de couleur noire, tenant dans ses mains une aiguière et un bâton, et portant sur son épaule une besace. Il me dit : « Que le salut soit sur vous ! » Je lui répondis : « Sur vous soient le salut, la miséricorde de Dieu et ses bénédictions ! » II reprit en persan : « Qui es-tu ? » Je répliquai : « Je suis un homme égaré. — Et moi de même, » reprit-il. Là-dessus il attacha son aiguière à une corde qu’il avait sur lui, et puisa de l’eau. Je voulus boire ; mais il me dit : « Prends patience. » Puis il ouvrit sa sacoche, et en tira une poignée de pois chiches noirs, frits avec un peu de riz ; j’en mangeai et je bus. Cet individu fit ses ablutions, et une prière de deux génuflexions ; de mon côté, j’en fis autant. Il me demanda mon nom, et je répondis : « Mohammed. » Je l’interrogeai touchant le sien, et il me répondit : Alkalb Alfârih, « le cœur joyeux. » Je tirai de cela un présage favorable, et m’en réjouis.

Il me dit ensuite : « Au nom de Dieu, accompagne-moi. — Oui, » répliquai-je, et je marchai quelque peu avec lui ; puis j’éprouvai du relâchement dans mes membres et ne pus plus avancer. En conséquence, je m’assis. « Qu’as-tu donc. ? » me demanda mon compagnon. Je lui répondis : « Avant de te rencontrer, je pouvais marcher : mais à présent que j’ai fait ta rencontre, je ne le puis plus. » Il reprit : « Dieu soit loué ! monte à cheval sur mon dos. — Certes, répliquai-je, tu es faible, et tu n’as pas assez de force pour cela. — Dieu, répliqua-t-il, me fortifiera ; il faut absolument que tu agisses ainsi. » En conséquence, je grimpai sur son dos, et il me dit : « Récite un grand nombre de fois ce verset du Korân : « Dieu nous suffit, et c’est un excellent protecteur. » Je le répétai nombre de fois, puis mes yeux se fermèrent malgré moi, et je ne me réveillai qu’en me sentant tomber par terre. Alors je sortis de mon sommeil, et n’aperçus aucune trace de cet individu. Voilà que je me trouve dans un village bien peuplé ; je m’y avance, et découvre qu’il appartient à des cultivateurs hindous, et que son gouverneur est musulman. On l’informa de ma présence, et il vint me trouver. Je lui dis : « Quel est le nom de cette bourgade ? — Tâdj-Boûrah, » me répondit-il. Or, entre elle et la ville de Coûl, où étaient mes compagnons, il y avait deux parasanges de distance. Le gouverneur me conduisit à sa maison et me servit des aliments chauds, après quoi je me lavai ; il me dit alors : « J’ai chez moi un habit et un turban que m’a laissés en dépôt un Arabe d’Égypte, du nombre des gens du camp qui se trouve à Coûl. — Apporte-les-moi, lui répondis-je, je m’en revêtirai jusqu’à ce que j’arrive au campement. » Il me les apporta, et je reconnus que c’étaient deux de mes vêtements, que j’avais donnés à l’Arabe en question, lors de notre arrivée à Coûl. Je fus fort étonné de cela ; puis je songeai à l’individu qui m’avait porté sur son dos, et je me rappelai ce que m’avait annoncé le saint Abou ’Abd Allah Almorchidy, ainsi que nous l’avons rapporté dans la première partie de ces Voyages (t. I, p. 53), alors qu’il me dit : « Tu entreras dans l’Inde, et tu y rencontreras mon frère Dilchâd, qui te délivrera d’une peine dans laquelle tu seras tombé. » D’un autre côté, je me souvins de la réponse que me fit l’inconnu, quand je lui demandai son nom. Il dit : « Alkalb Alfârih, » ce qui veut dire la même chose que le persan Dilchâd, « cœur joyeux. » Je sus que c’était le même personnage dont Almorchidy m’avait prédit la rencontre, et que c’était un saint. Je ne jouis de sa société que le court espace de temps dont j’ai parlé.

Ce même jour, j’écrivis à mes compagnons, à Coûl, pour leur faire part de mon salut ; ils m’amenèrent un cheval, m’apportèrent des vêtements et se réjouirent de ma présence. J’appris que la réponse du sultan leur était parvenue ; qu’il avait envoyé, en remplacement de Câfoûr, le martyr, un eunuque appelé Sunbul, le maître de la garde-robe, et qu’il nous avait prescrit de poursuivre notre voyage. J’appris aussi que mes camarades avaient écrit au prince ce qui m’était arrivé, et qu’ils auguraient mal de notre ambassade, à cause de ce qui était survenu dès son début à moi et à Câfoûr ; aussi voulaient-ils s’en retourner. Lorsque je vis l’insistance du sultan à nous ordonner ce voyage, je les pressai de l’accomplir, et ma résolution fut affermie. Ils me répondirent : « Ne vois-tu pas ce qui est advenu au commencement de cette expédition ? Le sultan t’excusera. Retournons donc près de lui, ou bien attendons jusqu’à ce que sa réponse nous arrive. » Je leur répliquai : « Il n’est pas possible d’attendre ; la réponse nous joindra partout où nous serons. »

Nous partîmes donc de Coûl, et nous campâmes à Bordj Boûrah, où se trouve un bel ermitage, habité par un supérieur aussi beau que vertueux, que l’on appelait Mohammed le Nu, parce qu’il ne revêtait pas d’autre habillement qu’un pagne, descendant, à partir de son nombril, jusqu’à terre ; le reste de son corps demeurait découvert. Il avait été disciple du pieux et saint Mohammed Al’oriân « le nu, » lequel habitait le cimetière de Karâfah, au vieux Kaire. (Que Dieu nous fasse profiter de ses mérites !)


HISTOIRE DE CE DERNIER CHEÏKH.

Il était au nombre des saints ; il persistait à garder le célibat, et portait une tennoûrah, c’est-à-dire, un pagne qui le couvrait depuis le nombril jusqu’aux pieds. On raconte qu’après avoir fait la prière de la nuit close, il prenait tout ce qui restait dans l’ermitage de mets, ou d’assaisonnements, ou d’eau, le distribuait aux malheureux, et jetait la mèche de sa lampe ; de sorte qu’il se trouvait le lendemain sans moyen d’existence assuré. Il avait coutume de servir à ses disciples, le matin, du pain et des fèves. Les boulangers et les marchands de fèves accouraient à son ermitage à l’envi les uns des autres ; il en acceptait de quoi nourrir les pauvres, et disait à celui de qui il avait pris ces provisions : « Assieds-toi. » Et cet homme recevait la première aumône, grande ou petite, qui était donnée au cheïkh ce jour-là.

Voici un autre trait de ce cheïkh : lorsque Kâzân (Ghâzân), roi des Tartares (ou Mongols de la Perse), arriva en Syrie avec ses troupes, et qu’il se fut emparé de Damas, à l’exception de sa citadelle, Almélic Annâssir se mit en marche, afin de le repousser, et une rencontre eut lieu entre les deux souverains, à deux journées de distance de Damas, dans un endroit appelé Kachhab. Almélic Annâssir était alors très-jeune, et n’était pas habitué aux combats. Il avait près de lui le cheïkh Al’oriân, qui mit pied à terre, et prit une chaîne avec laquelle il mit des entraves aux pieds du cheval du roi Nâssir, afin que celui-ci ne se retirât pas au moment du combat, à cause de son jeune âge, ce qui aurait occasionné la défaite des musulmans. Le roi Nâssir tint ferme, et les Tartares essuyèrent une honteuse déroute, dans laquelle beaucoup d’entre eux furent tués, et beaucoup noyés par les eaux qu’on lâcha sur eux ; aussi, par la suite, ce peuple ne renouvela pas ses tentatives contre les provinces musulmanes. (Cf. d’Ohsson, t. IV, p. 330, 334, et l’Histoire des sultans Mamlouks, t. II, 2e partie, p. 199, où on lit schakhab شقحب.) Le cheïkh Mohammed Al’oriân, disciple de celui dont il a été question en dernier lieu, m’a rapporté que lui-même assista à ce combat, étant alors très-jeune.

Cependant nous partîmes de Bordj Boûrah, et campâmes près de la rivière appelée Abi-Siâh « l’eau noire. » Puis nous nous rendîmes à la ville de Kinaoûdj (Canoge), place grande, joliment construite, bien fortifiée. Les denrées y sont à bas prix et le sucre y est très-abondant ; de là on l’exporte à Dihly. La ville est entourée d’un grand mur, et nous en avons déjà fait mention. Le cheïkh Mo’ïn eddîn Albâkharzy l’habitait, et nous y traita. Le commandant de Canoge était Fîroûz Albadakhchâny, de la postérité de Behrâm Djoûr (Tchoûbîn), compagnon de Chosroës. Elle compte parmi ses habitants plusieurs personnages vertueux et distingués, connus par leurs nobles qualités, et que l’on appelle les enfants de Chéref Djihân « l’illustration du monde. » Leur aïeul était grand kâdhi de Daoulet Abâd ; il était bienfaisant et grand distributeur d’aumônes, et il obtint l’autorité sur les provinces de l’Inde.


ANECDOTE RELATIVE À CE PERSONNAGE.

On raconte qu’il fut un jour destitué de la dignité de kâdhi. Or il avait des ennemis, et l’un de ceux-ci l’accusa, près du kâdhi qui avait été nommé à sa place, d’avoir entre ses mains dix mille dînârs à lui appartenants ; mais il ne possédait aucune preuve de son allégation, et il voulait obliger Chéref Djihân à prêter serment. Le kâdhi manda celui-ci, qui dit au messager : « Que me réclame-t-on ? — Dix mille pièces d’or, » répondit l’appariteur. Chéref Djihân envoya cette somme au tribunal du kâdhi, et elle fut livrée au demandeur. Le sultan ’Alâ eddîn apprit cela, et la fausseté de cette réclamation lui fut démontrée. En conséquence, il rétablit Chéref Djihân dans les fonctions de kâdhi, et lui donna dix mille pièces d’or.

Nous demeurâmes trois jours à Canoge, et nous y reçûmes la réponse du sultan touchant ce qui me concernait. Elle était ainsi conçue : « Si l’on ne retrouve pas N. (Ibn Batoutah), que Wedjîh Almulc, kâdhi de Daoulel Abâd, parte en sa place. »

Après avoir quitté Canoge, nous campâmes successivement dans les stations de Hanaoul, de Vézirboûr et de Bédjâliçah ; puis nous arrivâmes à la ville de Maoury, qui est petite, mais pourvue de beaux marchés. J’y rencontrai le cheïkh pieux et vénérable Kothb eddîn, autrement appelé Haïder Alferghâny. Il était atteint d’une maladie. Cependant il fit des vœux en ma faveur, me donna, comme provision de route, un pain d’orge, et m’apprit que son âge dépassait cent cinquante ans. Ses disciples me racontèrent qu’il jeûnait constamment et souvent longtemps de suite, et accomplissait de nombreux actes de dévotion. Fréquemment il restait dans sa cellule durant quarante jours, prenant pour toute nourriture quarante dattes, une par jour. J’ai vu à Dihly le cheïkh nommé Redjeb Alborko’y entrer dans sa cellule, avec quarante dattes, y passer quarante jours et en sortir ensuite, ayant encore treize de ces fruits.

Après être partis de Maoury, nous arrivâmes à la ville de Marh. Cette ville est grande ; la plupart des habitants sont des idolâtres, et ils sont soumis à un tribut. Elle est bien fortifiée, et l’on y trouve d’excellent froment, tel qu’il n’en existe pas ailleurs. On en exporte à Dihly ; ses grains sont allongés, très-jaunes et d’un fort volume. Je n’ai point vu de pareil froment, excepté en Chine. La ville de Marh appartient, dit-on, aux Malawah. On nomme ainsi une tribu d’Hindous, qui ont le corps robuste, la stature élevée, le visage beau. Leurs femmes sont douées d’une exquise beauté, et sont renommées pour l’agrément de leur commerce et pour les plaisirs qu’elles savent procurer. Il en est de même des femmes des Mahrates et de celles de l’île de Dhîbat Almahal (les Maldives).

Nous partîmes de Marh pour la ville d’Alâboûr, qui est petite, et dont la plupart des habitants sont des infidèles qui payent tribut aux musulmans. À la distance d’une journée de là demeurait un sultan idolâtre, appelé Katam, qui était le roi de Djenbîl. Il assiégea la ville de Gualior, après quoi il fut tué.


HISTOIRE DE KATAM.

Ce souverain idolâtre avait précédemment assiégé la ville de Râbéry, place située sur la rivière Djomna, et dont dépendent beaucoup de villages et de terres en culture. Elle avait pour commandant Khatthâb, l’Afghân, qui était au nombre des braves. Katam demanda (ensuite) du secours à un autre sultan infidèle, que l’on nommait Radjoû, et dont la ville capitale s’appelaît Sulthânboûr. Tous deux mirent le siège devant Râbéry, et Khatthâb demanda assistance au sultan de l’Inde, qui tarda à le secourir, car la place assiégée se trouvait à quarante journées de Dihly. En conséquence, le commandant craignit que les infidèles ne le vainquissent. Il rassembla environ trois cents hommes de la tribu des Afghans, autant d’esclaves armés, et environ quatre cents individus choisis dans le reste de la population. Tous placèrent leurs turbans déroulés au cou de leurs chevaux, car telle est la coutume des Indiens, lorsqu’ils veulent mourir et qu’ils font à Dieu le sacrifice de leur vie. Khatthâb et ses contribules s’avancèrent, suivis du reste de la troupe. Dès l’aurore, ils ouvrirent les portes de la ville et se précipitèrent comme un seul homme sur les infidèles, qui étaient au nombre d’environ quinze mille. Par la permission de Dieu, ils les mirent en déroute et tuèrent leurs deux rois Katam et Radjoû, dont ils envoyèrent les têtes au sultan de l’Inde. Il n’échappa, parmi les idolâtres, qu’un petit nombre de fugitifs.


HISTOIRE DE L’EMIR D’ALÂBOÛR ET DE SON MARTYRE.

L’émir d’Alâboûr était Bedr, l’Abyssin, un des esclaves du sultan de l’Inde. C’était un de ces héros dont la bravoure a passé en proverbe. Il ne cessait de faire tout seul des courses contre les infidèles, de tuer et de prendre des captifs, de sorte que sa réputation se répandit au loin, qu’il devint célèbre et que les Hindous le craignirent. Il était de haute taille et fort gros, et mangeait une brebis tout entière en une seule fois. On m’a raconté qu’il avalait environ un rithl et demi de beurre fondu après son repas, selon la coutume observée par les Abyssins dans leur pays natal. Il avait un fils qui approchait de lui en bravoure.

Il arriva un certain jour que Bedr fondit, avec un détachement de ses esclaves, sur un village appartenant à des Hindous, et que son cheval tomba avec lui dans une fosse. Les villageois se rassemblèrent autour de lui, et l’un d’eux le frappa avec une gattârah. On nomme ainsi un fer semblable à un soc de charrue ; (il a une extrémité creuse) dans laquelle on introduit la main, et qui recouvre l’avant-bras ; la partie restante est longue de deux coudées, et les coups qu’elle porte sont mortels ; l’Hindou tua donc Bedr d’un coup de cette arme. Les esclaves du mort combattirent très-courageusement, s’emparèrent du village, en tuèrent les habitants, firent prisonnières leurs femmes, etc. retirèrent le cheval sain et sauf de la fosse où il était tombé, et le ramenèrent au fils de Bedr. Une rencontre singulière, c’est que ce jeune homme, étant monté sur le même cheval, prit la route de Dihly. Les idolâtres l’attaquèrent ; il les combattit jusqu’à ce qu’il fût tué, et le coursier retourna près des compagnons de son maître, qui le reconduisirent à la famille du défunt. Un beau-frère de celui-ci le prit pour monture ; mais les Hindous le tuèrent aussi sur ce même cheval.

D’Alâboûr nous nous rendîmes à la ville de Gâlyoûr, appelée encore Gouyâlior (Gualyor), qui est grande et pourvue d’une citadelle inexpugnable, isolée sur la cime d’une haute montagne. On voit à la porte de cette citadelle la figure d’un éléphant et celle de son cornac, toutes deux en pierre. Il en a déjà été fait mention, à l’article du sultan Kothb eddîn (t. III, p. 188, 194 et 195). L’émir de Gâlyoûr, Ahmed, fils de Sîrkhân, personnage distingué, me traitait avec considération pendant mon séjour près de lui, antérieurement au voyage dont il est ici question. J’entrai chez lui un jour, au moment où il voulait faire fendre en deux par le milieu du corps un idolâtre. Je lui dis : « Par Dieu ! ne fais pas cela, je n’ai jamais vu tuer personne en ma présence. » Il ordonna de mettre en prison cet individu, qui échappa ainsi à la mort.

Nous partîmes de la ville de Gâlyoûr pour celle de Perouan, petite place située au milieu du pays des idolâtres, mais appartenant aux musulmans. Elle a pour commandant Mohammed, fils de Beïram, Turc d’origine. Les lions sont très-nombreux dans son voisinage. Un de ses habitants m’a raconté qu’un de ces animaux y entrait pendant la nuit, quoique les portes fussent fermées, et y enlevait des hommes, de sorte qu’il tua beaucoup de citadins. On se demandait, avec étonnement, de quelle manière il pouvait entrer. Un habitant de la ville, Mohammed Attaoufîry, dans le voisinage de qui j’étais logé, me rapporta que ce lion s’introduisit nuitamment dans sa maison et emporta un enfant de dessus son lit. Un autre individu m’a raconté qu’il se trouvait en nombreuse société dans une habitation où se célébrait une noce. Un des invités sortit pour satisfaire un besoin, et le lion l’enleva. Les camarades de ce malheureux allèrent à sa recherche, et le trouvèrent étendu dans le marché ; le lion avait bu son sang, mais n’avait pas dévoré sa chair. On prétend que c’est ainsi qu’il agit envers les hommes. Ce qu’il y a d’étonnant, c’est que quelqu’un m’a rapporté que l’auteur de ces maux n’était pas un lion, mais un homme, du nombre de ces magiciens appelés djoguis, lequel revêtait la figure d’un lion. Lorqu’on me raconta cela, je n’en voulus rien croire, quoique nombre de personnes me l’affirmassent. Or, transcrivons ici une partie de ce qui concerne les susdits magiciens.


DES ENCHANTEURS DITS DJOGUIS.

Ces gens-là accomplissent des choses merveilleuses. C’est ainsi qu’un d’eux restera des mois entiers sans manger ni boire. On creuse pour beaucoup d’entre eux des trous sous la terre. Quand le djogui y est descendu, on bouche la fosse avec de la maçonnerie, en y laissant seulement une ouverture suffisante pour que l’air y pénètre. Cet individu y passe plusieurs mois ; j’ai même entendu dire que quelques djoguis demeurent ainsi une année. J’ai vu dans la ville de Mandjaroûr (Mangalore) un musulman qui avait pris des leçons de ces gens-là. On avait dressé pour lui une espèce de plate-forme, sur laquelle il se tint pendant vingt-cinq jours sans boire ni manger. Je le laissai dans cet état, et j’ignore combien de temps il y demeura encore après mon départ.

Le peuple prétend que les individus de cette classe composent des pilules, et qu’ils en avalent une pour un nombre de jours ou de mois déterminé, durant lequel ils n’ont besoin ni d’aliment ni de boisson. Ils prédisent les choses cachées. Le sultan les vénère et les admet dans sa société. Parmi eux il y en a qui bornent leur nourriture aux seuls légumes ; il y en a qui ne mangent pas de viande, et ce sont les plus nombreux. Ce qu’il y a de certain dans leur affaire, c’est qu’ils se sont accoutumés à l’abstinence, et n’ont aucun besoin des biens du monde ni de ses pompes. Parmi eux il y en a dont le seul regard suffit pour faire tomber mort un homme. Les gens du commun disent que, dans ce cas-là, si l’on vient à fendre la poitrine du mort, on n’y trouve pas de cœur. « Son cœur, prétendent-ils, a été mangé. » Cela a lieu surtout chez les femmes. La femme qui agit ainsi est appelée caftâr (hyène, en persan).


ANECDOTE.

Lorsque arriva dans l’Inde la grande famine causée par la sécheresse, pendant que l’empereur se trouvait dans le pays de Tiling, ce prince publia un ordre portant que l’on donnât aux citoyens de Dihly de quoi se nourrir, sur le pied d’un rithl et demi par personne et par jour. En conséquence, le vizir les rassembla et partagea ceux d’entre eux qui étaient indigents entre les émirs et les kâdhis, afin que ceux-ci prissent soin de les nourrir. Pour ma part, j’en reçus cinq cents. Je construisis pour eux des hangars dans deux maisons et les y établis. Je leur distribuais tous les cinq jours les provisions nécessaires à leur subsistance durant cet espace de temps. Or, un certain jour, on m’amena une femme du nombre de ces gens-là, et l’on me dit : « C’est une caftâr, et elle a dévoré le cœur d’un enfant qui se trouvait près d’elle. » On apporta le corps de cet enfant. Par conséquent, je prescrivis aux dénonciateurs de conduire cette femme au vice-roi. Celui-ci ordonna de lui faire subir une épreuve. Voici en quoi elle consista : on remplit d’eau quatre jarres, qu’on lia aux mains et aux pieds de la femme ; on jeta celle-ci dans la rivière Djomna, et elle ne se noya pas. On sut ainsi que c’était une caftâr, car si elle n’avait pas surnagé au-dessus de l’eau, elle n’aurait pas été une de ces misérables. Alors, le vice-roi commanda de la brûler toute vive. Les habitants de la ville, hommes et femmes, accoururent et ramassèrent ses cendres, car ces gens-là prétendent que quiconque fait avec cela des fumigations est en sûreté contre les enchantements des caftârs pour toute la durée de l’année.


ANECDOTE.

Le sultan m’envoya chercher un certain jour, pendant que je résidais près de lui, dans sa capitale. Je me rendis en sa présence et le trouvai dans un cabinet, ayant avec lui plusieurs de ses familiers et deux de ces djoguis. Ces gens s’enveloppent dans des manteaux et couvrent leur tête, parce qu’ils la dépouillent de ses cheveux avec des cendres, de la même manière que les autres hommes emploient pour s’épiler sous les aisselles. Le sultan m’ordonna de m’asseoir, ce que je fis, et il dit à ces deux individus : « Cet étranger (litt. cet homme illustre) est d’un pays éloigné ; montrez-lui donc ce qu’il n’a jamais vu. — Oui, » répondirent-ils, et l’un d’eux s’accroupit ; puis il s’éleva de terre, de sorte qu’il resta en l’air au-dessus de nous, dans la posture d’un homme accroupi. Je fus étonné de cela, la crainte me saisit et je tombai évanoui. Le sultan commanda de me faire avaler une potion qu’il tenait prête ; je revins à moi et m’assis. Cet individu-là était encore dans la même posture. So, camarade tira d’un sac qu’il portait sur lui une sandale avec laquelle il frappa le sol, à la façon d’un homme en colère. La sandale monta jusqu’à ce qu’elle fût arrivée au-dessus du cou de l’individu accroupi en l’air. Elle commença alors à le frapper à la nuque, pendant qu’il descendait petit à petit, de sorte qu’il se trouva enfin assis près de nous. Le sultan me dit : « L’homme accroupi est le disciple du propriétaire de la sandale ». Puis il ajouta : « Si je ne craignais pour ta raison, je leur ordonnerais d’opérer des choses plus extraordinaires que ce que tu as vu. » Je m’en retournai, je fus pris d’une palpitation de cœur et tombai malade ; mais le sultan prescrivit de m’administrer une potion, qui me débarrassa de ce mal.

Or, revenons à notre propos.

Nous dirons donc que nous partîmes de la ville de Perouan pour la station d’Amouâry, puis pour celle de Cadjarrâ, où se trouve un grand bassin, dont la longueur est d’environ un mille et près duquel il y a des temples où sont des idoles, que les musulmans ont mutilées. Au milieu de l’étang s’élèvent trois pavillons de pierres rouges hauts de trois étages ; il a à chacun de ses quatre angles un autre pavillon. Ce lieu est habité par une troupe de djoguis, qui ont agglutiné leurs cheveux au moyen d’une substance gluante et les ont laissés croître, de sorte qu’ils sont devenus aussi longs que leurs corps. Le teint de ces gens-là est extrêmement jaune, par suite de leur abstinence. Beaucoup de musulmans les suivent, afin d’apprendre leurs secrets. On raconte que quiconque est atteint d’une infirmité, telle que la lèpre ou l’éléphantiasis, se retire près d’eux pendant un long espace de temps, et est guéri par la permission du Dieu très-haut.

La première fois que je vis des gens de cette classe, ce fut dans le camp du sultan Thermachîrîn, souverain du Turkistân. Ils étaient au nombre d’environ cinquante. On leur creusa une fosse sous la terre, et ils y séjournèrent sans en sortir, sinon pour satisfaire quelque besoin. Ils ont une espèce de corne dont ils sonnent au commencement du jour, vers sa fin et après la nuit close. Tout ce qui les concerne est extraordinaire. L’homme qui prépara pour le sultan Ghiyâth eddîn Addâméghâny, souverain de la côte de Coromandel, des pilules que ce prince avalait pour se fortifier dans l’accomplissement de l’acte vénérien, cet homme, dis-je, était un des leurs. Parmi les ingrédients de ces pilules se trouvait de la limaille de fer. Leur effet plut au sultan ; il en prit plus que la quantité nécessaire et mourut. Il eut pour successeur son neveu Nâssir eddîn, qui traita avec considération ce djogui et l’éleva en dignité.

Cependant nous partîmes pour la ville de Tchandîry , qui est grande et pourvue de marchés magnifiques. C’est là qu’habite le chef des émirs de la contrée, ’Izz eddîn Albénétâny, que l’on appelle A’zham Mélic (le plus grand roi), et qui est un homme excellent et distingué. Il admet dans sa familiarité les savants, et parmi eux : 1o le jurisconsulte ’Izz eddîn Azzobeïry ; 2o le savant légiste Wédjîh eddîn Albiâny, originaire de la ville de Biânah, dont nous avons parlé ci-dessus ; 3o le jurisconsulte et kâdhi nommé Kâdhi Khâssah ; et, enfin, 4o l’imâm Chams eddîn. Le lieutenant d’A’zham Mélic, pour ce qui concerne les affaires du trésor, est appelé Kamar eddîn, et son lieutenant, pour les choses qui regardent l’armée, Sé’âdah Attilinguy, un des principaux héros, devant qui les troupes passent en revue. A’zham Mélic ne se montre que le vendredi, et rarement les autres jours.

De Tchandîry nous nous rendîmes à la ville de Zhihâr (Dhâr), qui est la capitale du Malwa, le plus grand district de ces régions. Les grains y abondent, surtout le froment. De cette ville, on exporte à Dihly des feuilles de bétel. II y a entre les deux places vingt-quatre jours de distance. Sur le chemin qui les sépare se trouvent des colonnes sur lesquelles est gravé le nombre de milles qu’il y a entre deux colonnes. Quand le voyageur désire savoir combien de chemin il a parcouru dans sa journée, et combien il lui en reste pour arriver à la station ou à la ville vers laquelle il se dirige, il lit l’inscription qui se trouve sur les colonnes et connaît ce qu’il veut apprendre. La ville de Zhihâr est un fief appartenant au cheïkh Ibrâhîm, originaire de Dhibat almahal (les îles Maldives).


HISTORIETTE.

Le cheïkh Ibrâhîm, étant arrivé près de cette ville, fixa son habitation en cet endroit. Il rendit à la fertilité un terrain inculte, situé dans le voisinage, et y sema des pastèques. Celles-ci se trouvèrent extrêmement douces, et on n’en voyait pas de pareilles en ce canton. Les cultivateurs avaient beau semer des pastèques dans les terres voisines, elles ne ressemblaient pas à celles-là. Ibrâhîm donnait à manger aux fakirs et aux indigents. Lorsque le sultan se dirigea vers le pays de Ma’bar, le cheïkh lui fit présent d’une pastèque, qu’il accepta et trouva excellente. Aussi lui donna-t-il en fief la ville de Dhâr, et lui prescrivit-il de construire un ermitage sur une colline qui dominait cette ville. Ibrâhîm éleva cet édifice avec le plus grand soin ; il y servait des aliments à tout venant. Il persévéra dans cette conduite durant plusieurs années ; après quoi il alla trouver le sultan et lui porta treize lacs (de drachmes), lui disant : « Voici ce qui me reste de l’argent que j’ai employé à donner à manger au public ; le fisc y a plus de droits que moi. » Le sultan accepta la somme ; mais il n’approuva pas l’action du cheïkh, d’avoir amassé des richesses et de n’en avoir pas dépensé la totalité à distribuer des aliments.

C’est dans cette même ville de Dhâr que le fils de la sœur du vizir Khodjah Djihân voulut assassiner son oncle, s’emparer des trésors de celui-ci et se rendre ensuite près du chef rebelle, dans le pays de Ma’bar (conf. t. III, p. 329, 331). Ce complot étant parvenu à la connaissance de son oncle, il se saisit de lui et de plusieurs émirs et les envoya au sultan. Le souverain mit à mort les émîrs et renvoya leur chef à son oncle, le vizir, qui le fit périr.


ANECDOTE.

Quand le neveu du vizir eut été renvoyé à son oncle, celui-ci ordonna de lui faire éprouver le même supplice qu’avaient subi ses camarades. Le malheureux avait une concubine qu’il chérissait ; il la manda, lui fit manger du bétel, et en accepta de sa main ; puis il l’embrassa en signe d’adieu et fut jeté aux éléphants. Il fut écorché et sa peau remplie de paille. Lorsque la nuit fut arrivée, la jeune femme sortit de la maison et se précipita dans un puits voisin, non loin du lieu où son amant avait péri. Le lendemain, elle fut trouvée morte ; on la retira du puits et l’on ensevelit son corps dans le même tombeau où furent déposées les chairs du neveu du vizir. Cet endroit fut appelé Koboûr (Goûr) ’Achikân, ce qui signifie en persan « le tombeau des amants. »

De la ville de Dhâr nous nous rendîmes à celle d’Oudjaïn, cité belle et bien peuplée, où résidait le roi Nâssir eddîn, fils d’Aïn Almulc, homme distingué, généreux et savant, qui souffrit le martyre dans l’île de Sendâboûr, lorsqu’elle fut conquise. J’ai visité son tombeau dans cet endroit-là, ainsi qu’il en sera fait mention. C’est aussi à Oudjaïn qu’ habitait le jurisconsulte et médecin Djémâl eddîn, le Maghrébin, originaire de Grenade.

D’Oudjaïn nous allâmes à Daoulet Abâd, qui est une ville considérable, illustre, égale à la capitale Dihly par l’élévation de son rang et la vaste étendue de ses quartiers. Elle est divisée en trois portions, dont l’une est Daoulet Abâd (proprement dite). Celle-ci est particulièrement destinée à l’habitation du sultan et de ses troupes. La seconde portion est nommée Catacah. Quant à la troisième, c’est la citadelle, qui n’a pas sa pareille sous le rapport de la force, et qui est appelée Doueïguir.

C’est à Daoulet Abâd que demeure le très-grand khân, Kothloû khân, précepteur du sultan. Il en est le commandant et y tient la place du monarque, ainsi que dans les pays de Sâghar, de Tiling et dépendances. Le territoire de ces provinces comprend un espace de trois mois de marche, parfaitement peuplé. Le tout est soumis aux ordres de Kothloû khân, et ses lieutenants y exercent l’autorité. La forteresse de Doueïguir, dont nous avons fait mention, est un rocher situé au milieu d’une plaine. Il a été taillé, et l’on a bâti sur le sommet un château où l’on monte avec une échelle de cuir, que l’on enlève la nuit.

C’est là qu’habitent, avec leurs enfants, les Mofred, qui sont les mêmes que les Zimâmy (soldats inscrits sur les listes de l’armée). On y emprisonne dans des fosses les individus qui se sont rendus coupables de grands crimes. Il y a dans ces fosses des rats énormes, plus gros que les chats. Ces derniers animaux s’enfuient devant eux et ne peuvent leur résister, car ils seraient vaincus. Aussi ne les prend-on qu’en ayant recours à des ruses. J’ai vu ces rats à Doueïguir et j’en ai été émerveillé.


HISTORIETTE.

Le roi Khatthâb, l’Afghân, m’a raconté qu’il fut une fois mis en prison dans une fosse située dans cette forteresse, et que l’on appelait la Fosse aux rats. « Ces animaux, dit-il, se rassemblaient près de moi, la nuit, afin de me dévorer. Je me défendais contre eux, non sans éprouver de la fatigue. Je vis ensuite dans un songe quelqu’un qui me dit : « Lis cent mille fois le chapitre de la Piété sincère (cxiie chapitre du Koran), et Dieu te délivrera. » Je récitai ce chapitre, continue Khatthâb, et, lorsque je l’eus achevé, je fus tiré de prison. Le motif de ma sortie de captivité fut le suivant : le roi Mell était emprisonné dans une citerne voisine de la mienne. Or il tomba malade, les rats mangèrent ses doigts et ses yeux, et il mourut. Cette nouvelle étant parvenue au sultan, il dit : « Faites sortir Khatthâb, de peur qu’il ne lui arrive la même chose. »

Ce fut dans la forteresse de Doueïguir que se réfugièrent Nâssir eddîn, fils du même roi Mell, et le kâdhi Djélâl eddîn, lorsqu’ils furent mis en déroute par le sultan.

Les habitants du territoire de Daoulet Abâd appartiennent à la tribu des Mahrattes, dont Dieu a daigné gratifier les femmes d’une beauté particulière, surtout en ce qui concerne le nez et les sourcils. Elles possèdent des talents que n’ont pas les autres femmes, dans l’art de procurer du plaisir aux hommes et dans la connaissance des divers actes qui ont rapport à l’union des sexes. Les idolâtres de Daoulet Abâd sont voués au négoce, et leur principal commerce consiste en perles. Leurs richesses sont considérables ; on donne à ces marchands le nom de Sâha (sanscrit Sârthavâha, pali Sâtthavâha, prononcé à Ceylan Sâttvahé ou Sâttbahé), mot dont le singulier est sâh, et ils ressemblent aux Câremis de l’Égypte.

On trouve à Daoulet Abâd des raisins et des grenades ; la récolte de ces fruits a lieu deux fois chaque année. Cette place est au nombre des villes les plus importantes et les plus considérables, en ce qui regarde les taxes et l’impôt foncier, et cela, à cause de sa nombreuse population et de l’étendue de son territoire. On m’a raconté qu’un certain Hindou prit à ferme, moyennant dix-sept coroûrs, les contributions de la ville et celles de son district. Ce dernier s’étend, ainsi que nous l’avons dit, l’espace de trois mois de marche. Quant au coroûr, il équivaut à cent lacs, et un de ces derniers, à cent mille dînârs. Mais l’Hindou ne satisfit pas à ses engagements ; un reliquat demeura à sa charge, ses trésors furent saisis et lui-même fut écorché.


DESCRIPTION DU MARCHÉ DES CHANTEURS.

Il y a dans la ville de Daoulet Abâd un marché pour les chanteurs et les chanteuses. Ce marché, que l’on appelle Tharb Abâd (le séjour de l’allégresse), est au nombre des plus beaux et des plus grands qui existent. Il a beaucoup de boutiques, dont chacune a une porte qui aboutit à la demeure de son propriétaire ; indépendamment de cette porte, la maison en a une autre. La boutique est décorée de tapis, et au milieu d’elle s’élève une espèce de grand lit, sur lequel s’assied ou se couche la chanteuse. Celle-ci est ornée de toute espèce de bijoux, et ses suivantes agitent son lit (ou hamac). Au centre du marché, il y a un grand pavillon, garni de tapis et doré, où vient s’asseoir tous les jeudis, après la prière de quatre heures du soir, le chef des musiciens, ayant devant lui ses serviteurs et ses esclaves. Les chanteuses arrivent troupe par troupe, chantent et dansent en sa présence, jusqu’au moment du coucher du soleil ; après quoi il s’en retourne.

Dans ce marché, il y a des mosquées destinées à la prière, et où des chapelains récitent l’oraison dite térâouîh, durant le mois de ramadhân. Un certain souverain des Hindous idolâtres, toutes les fois qu’il passait par ce marché, descendait dans son pavillon et les musiciennes chantaient en sa présence. Un certain sultan des musulmans agissait de même.

De cet endroit nous nous rendîmes à la ville de Nadharbâr, qui est petite et habitée par les Mahrattes. Ceux-ci sont des ouvriers excellents dans les arts mécaniques ; les médecins, les astrologues et les nobles Mahrattes s’appellent brahmanes, et aussi kchatrias. Ils se nourrissent de riz, de légumes et d’huile de sésame, car ils ne veulent pas tourmenter les animaux, ni les égorger ; et ils se lavent avant de manger, comme on se purifie (chez nous) d’une pollution. Ils ne se marient pas avec leurs parentes, à moins qu’il n’y ait entre chacun des conjoints sept degrés de parenté. Ils ne boivent pas de vin, car ce serait à leurs yeux le plus grand des vices ; il en est de même, dans toute l’Inde, chez les musulmans : chacun de ceux-ci qui boit du vin est puni de quatre-vingts coups de fouet, et mis en prison pendant trois mois dans une fosse, qu’on ne lui ouvre qu’au moment des repas.

De Nadharbâr nous allâmes à Sâghar, grande ville, située sur un fleuve considérable, appelé du même nom. Près des rives de ce fleuve, on voit des roues hydrauliques et des vergers, où croissent des manguiers, des bananiers et des cannes à sucre. Les habitants de cette ville sont des gens de bien, des hommes pieux et honnêtes, et tous leurs actes sont dignes d’approbation. Ils ont des vergers où se trouvent des ermitages, destinés aux voyageurs. Quiconque fonde un ermitage lui lègue un verger et en donne la surveillance à ses enfants. Si ces derniers ne laissent pas de postérité, la surveillance passe aux juges. La population de Sâghar est très-considérable ; les étrangers s’y rendent, afin de participer aux mérites de ses habitants, et parce qu’elle est exempte de taxes et d’impôts.

De Sâghar nous nous transportâmes à Kinbâyah (Cambaie), qui est situé sur un golfe formé par la mer, et ressemblant à un fleuve. Les vaisseaux y entrent, et l’on y sent le flux et le reflux. J’y ai vu des navires à l’ancre dans le limon, au moment du reflux, et qui, lorsqu’arrivait le flux, flottaient sur l’eau. Kinbâyah est au nombre des plus belles villes, par l’élégance de sa construction et la solidité de ses mosquées. Cela vient de ce que la plupart de ses habitants sont des marchands étrangers, qui y bâtissent continuellement de belles maisons et de superbes temples ; ils cherchent en cela à se surpasser les uns les autres. Parmi les grandes habitations que l’on y voit, se trouve celle du chérîf Assâmarry, avec qui m’arriva l’aventure des pâtisseries (voyez t. III, p. 425), et que le roi des favoris accusa de mensonge à cette occasion. Je n’ai jamais vu de pièces de bois plus fortes que celles que je vis dans sa demeure. La porte de celle-ci ressemble à la porte d’une ville, et elle a tout près d’elle une grande mosquée, qui porte le nom d’Assâmarry. On remarque encore la demeure du roi des marchands, Alcâzéroûny, qui a aussi près d’elle sa mosquée, et la demeure du négociant Chams eddîn Coulâh Doûz. Ces deux derniers mots signifient (en persan) « celui qui coud les bonnets. »


ANECDOTE.

Lorsqu’arriva ce que nous avons déjà raconté, savoir la rébellion du kâdhi Djélâl eddîn Alafghâny, ce Chams eddîn ici mentionné, le patron de navire Éliâs, qui était un des principaux habitants de Kinbâyah, et le roi des médecins, dont il a été parlé plus haut, voulurent se défendre dans cette ville contre le rebelle. Us entreprirent de creuser autour d’elle un fossé, car elle n’avait pas de murailles. Mais Djélâl les vainquit et entra dans la place. Les trois individus en question se cachèrent dans une même maison, et craignirent d’être découverts. En conséquence, ils convinrent de se tuer, et chacun d’eux en frappa un autre avec une gattârah. (Nous avons déjà dit en quoi consiste cet objet, ci-dessus p. 31, 32.) Deux d’entre eux moururent, mais le roi des médecins survécut.

Parmi les principaux marchands de Kinbâyah, on trouvait encore Nedjm eddîn Aldjîlâny, qui était doué d’une belle figure et extrêmement riche. Il fit construire en cette ville une grande maison et une mosquée. Dans la suite, le sultan le manda, le nomma gouverneur de Kinbâyah et lui conféra les honneurs (cf. t. III, p. 106). Cela fut la cause de la perte non-seulement de ses richesses, mais de sa vie.

Le commandant de Kinbâyah, au moment de notre arrivée en cette ville, était Mokbil Attilinguy, qui jouissait d’une grande considération auprès du sultan. Il avait près de lui Accheïkh Zâdeh d’Ispahân, qui lui tenait lieu de suppléant dans toutes ses affaires. Ce cheïkh possédait des richesses considérables, et avait une profonde connaissance des affaires de l’État. Il ne cessait d’envoyer des sommes d’argent dans son pays, et de méditer des ruses afin de s’enfuir. Le sultan eut connaissance de cela, et on lui rapporta qu’il projetait de prendre la fuite. Il écrivit à Mokbil de lui envoyer cet individu, et Mokbil l’ayant fait partir en poste, on l’amena devant le monarque, qui lui donna des gardiens. Or, c’est la coutume, quand ce prince a donné des surveillants à quelqu’un, que cet individu n’échappe que très-rarement. Le cheikh s’accorda avec son gardien, moyennant une somme d’argent qu’il devait lui payer, et tous deux s’enfuirent. Un homme digne de foi m’a raconté avoir vu ce personnage dans l’angle d’une mosquée de la ville de Kalhât, ajoutant qu’il parvint ensuite dans son pays natal, rassembla ses trésors et fut à l’abri de ce qu’il craignait.


ANECDOTE.

Le roi Mokbil nous traita un jour dans son palais. Par un hasard singulier, le kâdhi de la ville, qui était borgne de l’œil droit, se trouva assis en face d’un chérîf de Bagdad, qui lui ressemblait beaucoup par sa figure et son infirmité, sauf qu’il était borgne de l’œil gauche. Le chérîf se mit à considérer le juge en riant. Le kâdhi l’ayant réprimandé, il lui répondit : « Ne m’adresse pas de reproches, car je suis plus beau que toi. — Comment cela ? » demanda le magistrat. Le chérîf répliqua : « C’est parce que tu es borgne de l’œil droit, et que je ne le suis que du gauche. » Le gouverneur et les assistants se mirent à rire et le juge fut honteux. Il ne put répliquer à son interlocuteur, car dans l’Inde les chérîfs sont extrêmement considérés.

Parmi les gens de bien de cette ville (Cambaie), se trouvait le pèlerin Nâssir, originaire du Diârbecr et qui habitait un des pavillons de la mosquée principale. Nous le visitâmes et partageâmes son repas. Il lui arriva de venir trouver le kâdhi Djélâl, lorsque celui-ci, à l’époque de sa rébellion, entra dans la ville de Kinbâyah. On rapporta au sultan qu’il avait prié en faveur du rebelle. Il s’enfuit, de peur d’être mis à mort comme Alhaïdéry. Un autre homme de bien, habitant Kinbâyah, est le marchand Khodjah Ishak, qui possède un ermitage où l’on sert à manger à tout venant. Il dépense beaucoup en faveur des fakirs et des indigents, et malgré cela, sa richesse croît et augmente.

De Kinbâyah nous nous rendîmes à la ville de Câouy (Goa), située sur un golfe, où l’on éprouve le flux et le reflux. Elle fait partie des États du raja infidèle Djâlansy, dont nous parlerons bientôt. De Câouy nous allâmes à Kan dahâr, qui est une ville considérable, appartenant aux idolâtres, et située sur un golfe formé par la mer.


DU SULTAN DE KANDAHÂR.

C’est un infidèle nommé Djâlansy, qui est soumis à l’autorité des musulmans, et offre chaque année un présent au roi de l’Inde. Lorsque nous arrivâmes à Kandahâr, il sortit à notre rencontre et nous témoigna la plus grande considération, au point de quitter son palais, et de nous y loger. Nous reçûmes la visite de ceux des principaux musulmans qui habitaient à sa cour, tels que les enfants de Khodjah Bohrah, au nombre desquels se trouvait le patron de navire Ibrâhîm, qui avait six vaisseaux à lui appartenants. C’est à Kandahâr que nous nous embarquâmes sur mer.


DE NOTRE EMBARQUEMENT SUR MER.

Nous montâmes dans un vaisseau appartenant audit Ibrâhîm et que l’on nommait Aldjâguer. Nous y embarquâmes soixante et dix des chevaux faisant partie du présent offert par le roi de l’Inde à l’empereur de la Chine, et nous plaçâmes les autres, avec les montures de nos compagnons, dans un navire qui était la propriété d’un frère d’Ibrâhîm, et que l’on appelait Menoûrt. Djâlansy nous donna un vaisseau où nous mîmes les chevaux de Zhéhîr eddîn, de Sunbul et de leurs camarades. Il le pourvut en notre faveur d’eau, de vivres et de fourrages, et fit partir en notre compagnie son fils, sur un navire nommé Alocaïry, et qui ressemble à un ghorâb (une galère), sauf qu’il est plus spacieux. Il est pourvu de soixante rames et on le recouvre d’une toiture, au moment du combat, afin que ni les dards ni les pierres n’atteignent les rameurs. Je montai à bord du Djâguer, où se trouvaient cinquante archers et autant de guerriers abyssins.

Ceux-ci sont les dominateurs de cette mer, et lorsqu’il s’en trouve un seul à bord d’un vaisseau, les pirates et les idolâtres hindous s’abstiennent toujours de l’attaquer.

Au bout de deux jours nous arrivâmes à l’île de Beïrem, qui est inhabitée et éloignée de la terre ferme de quatre milles. Nous y descendîmes et puisâmes de l’eau dans un réservoir qui s’y trouve. Le motif pour lequel elle est déserte, c’est que les musulmans l’envahirent sur les infidèles ; depuis lors, elle n’a plus été habitée. Le roi des marchands, dont il a été question, avait voulu la repeupler ; il y bâtit un retranchement, y plaça des mangonneaux et y établit quelques musulmans.

Nous partîmes de Beïrem et arrivâmes le lendemain à la ville de Koukah, qui est grande et possède de vastes marchés. Nous jetâmes l’ancre à quatre milles de distance, à cause du reflux. Je descendis dans une barque avec quelques-uns de mes compagnons, lors du reflux, afin d’entrer dans la place. La barque s’embourba et nous restâmes à environ un mille de la ville. Lorsque notre bateau s’enfonça dans le limon, je m’appuyai sur deux de mes camarades. Les assistants me firent craindre le retour du flux avant que j’arrivasse à Koukah. Or, je ne savais pas bien nager ; mais je parvins sans encombre à la ville et fis le tour de ses marchés. J’y vis une mosquée dont on attribuait la construction à Khidhr et à Eliâs. J’y fis la prière du coucher du soleil, et y trouvai une troupe de fakirs haïdériens, accompagnés de leur supérieur. Je retournai ensuite au vaisseau.


DU SULTAN DE KOÛKAH.

C’est un idolâtre, appelé Doncoûl, qui témoignait de la soumission au sultan de l’Inde, mais qui en réalité était un rebelle.

Trois jours après avoir remis à la voile, nous arrivâmes à l’île de Sendâboûr, au milieu de laquelle il y a trente-six villages. Elle est entourée par un golfe, et, au moment du reflux, l’eau qu’on y trouve est douce et agréable, tandis qu’au moment du flux, elle est salée et amère. Il y a au milieu de l’île deux villes, l’une ancienne, de la construction des infidèles, la seconde bâtie par les musulmans à l’époque où ils conquirent cette île pour la première fois. Il y a dans la seconde de ces villes une grande mosquée cathédrale, qui ressemble aux mosquées de Bagdâd, et qu’a fondée le patron de navire Haçan, père du sultan Djemâl eddîn Mohammed Alhinaoûry, dont il sera question plus loin, s’il plaît à Dieu, ainsi que de mon séjour près de lui, quand l’île fut conquise pour la seconde fois. Nous laissâmes derrière nous cette île, en passant tout près d’elle, et nous jetâmes l’ancre près d’une petite île voisine du continent, où se trouvent un temple, un verger et un bassin d’eau. Nous y rencontrâmes un djogui.


AVENTURE DE CE DJOGUI.

Lorsque nous eûmes mis pied à terre dans cette petite île, nous y trouvâmes un djogui appuyé contre le mur d’un bodkhânah, c’est-à-dire d’un temple d’idoles. Il se tenait entre deux de ces idoles et présentait des traces de mortifications. Nous lui adressâmes la parole, mais il ne nous répondit pas. Nous regardâmes s’il avait près de lui quelque aliment, et nous n’en vîmes aucun. Pendant que nous nous livrions à cet examen, il poussa une grande clameur et aussitôt une noix de coco tomba devant lui ; il nous la présenta. Nous fûmes surpris de cela, et nous lui offrîmes des pièces d’or et d’argent, qu’il n’accepta pas. Nous lui apportâmes des provisions, qu’il refusa également. Un manteau de poils de chameau était étendu par terre devant lui. Je retournai ce vêlement dans mes mains, et il me le remit. J’avais dans ma main un chapelet de coquillages, qu’il mania et que je lui donnai. Il le frotta entre ses doigts, le flaira, le baisa, en montrant le ciel, puis le côté où se trouve la kiblah. Mes compagnons ne comprirent pas ses signes ; mais je compris qu’il indiquait qu’il était musulman, et cachait sa religion aux habitants de cette île. II se nourrissait de noix de cocotier. Lorsque nous prîmes congé de lui, je baisai sa main et mes camarades désapprouvèrent mon action. Il s’aperçut de leur improbation, prit ma main, la baisa en souriant et nous fit signe de nous en retourner. Nous partîmes donc, et je fus le dernier de la bande à sortir. Le djogui m’ayant tiré par mon vêtement, je tournai la tête vers lui, et il me donna dix pièces d’or. Quand nous fûmes hors de sa présence, mes compagnons me dirent : « Pourquoi t’a-t-il tiré ? » Je leur répondis : « Il m’a donné ces pièces d or. »’ Et j’en remis trois à Zhéhîr eddîn, et autant à Sunbul, leur disant : « Cet homme est un musulman. N’avez-vous pas vu comment il a montré le ciel, pour indiquer qu’il connaît le Dieu très-haut, et comment il a montré le côté de la Mecque, indiquant ainsi qu’il a connaissance de la mission du Prophète ? Ce qui confirme cela, c’est qu’il a pris le chapelet. » Lorsque je leur eus dit ces paroles, ils retournèrent vers cet individu, mais ils ne le trouvèrent plus.

Nous partîmes aussitôt, et le lendemain nous arrivâmes à la ville de Hinaour (Onore), qui est située près d’un grand golfe où pénètrent les gros vaisseaux. La cité est éloignée de la mer d’un demi-mille. Durant le pouchcâl, c’est-à-dire la saison pluvieuse, l’agitation et l’impétuosité de cette mer deviennent fort considérables. Aussi, pendant quatre mois consécutifs, personne ne peut s’y embarquer, si ce n’est pour la pêche.

Le jour de notre arrivée à Hinaour, un djogui hindou vint me trouver secrètement et me remit six pièces d’or, en disant : « Le brahmane (il désignait par ce nom le djogui à qui j’avais donné mon chapelet et qui m’avait donné des dînârs) t’envoie cet argent. » Je reçus de lui les dînârs et lui en offris un, qu’il n’accepta pas. Lorsqu’il fut parti, j’informai de cela mes deux compagnons, et leur dis : « Si vous voulez, vous recevrez votre part de cette somme. » Ils refusèrent, mais ils témoignèrent de l’étonnement de cette aventure et me dirent : « Nous avons ajouté aux six pièces d’or que tu nous as données une pareille somme, et nous avons déposé le tout entre les deux idoles, dans l’endroit où nous avons vu cet individu. » Je fus fort surpris de ce qui concernait cet homme, et je conservai les dînârs dont il m’avait fait cadeau. Les habitants de Hinaour font profession de la doctrine de Châfe’ï ; ils sont pieux, dévots, courageux et, font la guerre sur mer aux infidèles. Ils sont devenus célèbres sous ce rapport ; mais la fortune les a ensuite abaissés, après qu’ils eurent conquis Sendâboûr. Nous raconterons cet événement.

Parmi les saints personnages que je rencontrai à Hinaour, se trouvait le cheïkh Mohammed Annâkaoury, qui me traita dans son ermitage. Il faisait cuire les aliments de sa propre main, regardant comme impures celles des esclaves mâles ou femelles. J’y vis aussi le jurisconsulte Isma’ïl, qui enseignait à lire le Korân. C’était un homme adonné à l’abstinence, doué d’un extérieur avantageux et d’une âme généreuse. J’y vis encore le kâdhi de la ville, Noûr eddîn ’Aly, et le prédicateur, dont j’ai oublié le nom.

Les femmes de Hinaour et de toutes les autres régions du littoral ne revêtent pas d’habits cousus, mais seulement des habits sans couture. Chacune d’elles se ceint le milieu du corps avec une des extrémités de l’étoffe, et place le reste sur sa tête et sa poitrine. Elles sont belles et chastes ; chacune d’elles passe dans son nez un anneau d’or. Une de leurs qualités consiste en ce que toutes savent par cœur le noble Coran. J’ai vu dans Hinaour treize écoles destinées à l’enseignement des filles, et vingt trois pour les garçons, chose dont je n’ai été témoin nulle part ailleurs.

Les habitants de Hinaour tirent leur subsistance du commerce maritime, et ils n’ont pas de champs en culture. Les habitants du Malabar donnent chaque année au sultan Djémâl eddîn une somme déterminée, car ils le craignent à cause de sa puissance sur mer. L’armée de ce prince monte à environ six mille hommes, tant cavaliers que fantassins.


DU SULTAN DE HINAOUR.

C’est Djémâl eddîn Mohammed, fils de Haçan, qui est au nombre des meilleurs et des plus puissants souverains. Il est soumis à la suprématie d’un monarque idolâtre, nommé Hariab, et dont nous parlerons ci-après. Le sultan Djémâl eddîn est adonné à la prière faite en commun avec les autres fidèles. Il a coutume de se rendre à la mosquée avant l’aurore et d’y lire dans le Coran, jusqu’à ce que paraisse le crépuscule. Alors il prie pour la première fois ; puis il va faire une promenade à cheval hors de la ville. Il revient vers neuf heures, rend d’abord visite à la mosquée, s’y prosterne et rentre ensuite dans son palais. Il jeûne durant les jours blancs (le 12e, le 13e, ou le 13e, le 14e et le 15e à partir de la nouvelle lune). Durant mon séjour près de lui, il m’invitait à rompre le jeûne en sa compagnie. J’assistais à cette cérémonie, ainsi que les jurisconsultes ’Aly et Ismâ’ïl. On plaçait par terre quatre petits siéges, sur l’un desquels il s’asséyait. Chacun de nous autres s’asseyait sur un autre siége.


DE L’ORDRE OBSERVÉ DANS LES REPAS DE CE SULTAN.

Voici en quoi consiste cet ordre : on apporte une table de cuivre, que les gens du pays appellent (en persan) Khavendjeh (Khântcheh), et sur laquelle on pose un plateau du même métal, que l’on nomme thâlem. Une belle esclave, enveloppée d’une étoffe de soie, arrive et fait placer devant le prince les marmites contenant les mets. Elle tient une grande cuiller de cuivre, avec laquelle elle puise une cuillerée de riz, qu’elle verse dans le plateau ; elle répand par-dessus du beurre fondu, y met du poivre en grappes confit, du gingembre vert, des limons confits et des mangues. Le convive mange une bouchée, et la fait suivre de quelque portion de ces conserves. Lorsque la cuillerée que l’esclave a placée dans le plateau est consommée, elle puise une autre cuillerée de riz, et sert sur une écuelle une poule cuite, avec laquelle on mange encore du riz. Cette seconde portion achevée, elle puise encore dans la marmite, et sert une autre espèce de volaille, que l’on mange toujours avec le riz. Quand on a fini d’avaler les différentes espèces de volailles, on apporte diverses sortes de poissons, avec lesquelles on prend encore du riz. Après les poissons, on sert des légumes cuits dans le beurre et le laitage, et qui sont mangés aussi avec du riz. Lorsque tous ces aliments sont consommés, on apporte du coûchân, c’est-à-dire du lait aigri, qui sert à terminer le repas. Aussi, dès qu’il a été servi, on sait qu’il ne reste plus rien à manger. Par-dessus tout cela, on boit de l’eau chaude, car l’eau froide serait nuisible dans la saison des pluies.

Je passai, dans une autre occasion, onze mois près de ce sultan, sans manger de pain, car la nourriture de ces gens-là consiste en riz. Je séjournai aussi trois années dans les îles Maldives, à Ceylan, sur les côtes de Coromandel et de Malabar, ne mangeant que du riz, de sorte que je ne l’ingurgitais qu’au moyen de l’eau.

Le vêtement du sultan de Hinaour consiste en couvertures de soie et de lin très-fines ; il lie autour de son corps un pagne, et s’enveloppe de deux couvertures, l’une par-dessus l’autre ; il tresse ses cheveux et roule autour d’eux un petit turban. Quand il monte à cheval, il revêt une tunique et se drape par-dessus dans deux couvertures. On bat et on sonne devant lui de la timbale et de la trompette.

Nous passâmes près de lui cette fois-là trois jours ; il nous donna des provisions de route, et nous prîmes congé de lui. Au bout de trois autres jours, nous arrivâmes dans le pays de Moulaïbâr (Malabar), qui produit le poivre. Il s’étend en longueur l’espace de deux mois de marche sur la côte de la mer, depuis Sendâboûr jusqu’à Caoulem. Pendant toute cette distance, le chemin passe sous l’ombrage produit par les arbres ; à chaque demi-mille il y a une maison de bois, où se trouvent des estrades sur lesquelles s’asseyent tous les voyageurs, musulmans ou infidèles. Près de chacune de ces maisons il y a un puits où l’on boit, et à la garde duquel est préposé un idolâtre. Il fait boire dans des vases quiconque est infidèle ; quant à ceux qui sont musulmans, il leur verse à boire dans leurs mains, et cela sans s’arrêter, jusqu’à ce qu’ils lui en donnent le signal, ou qu’ils l’empêchent de continuer. La coutume des idolâtres dans le pays de Malabar, c’est qu’aucun musulman n’entre dans leurs maisons, ni ne mange dans leur vaisselle. Dans le cas contraire, ils brisent le vase ou le donnent aux mahométans. Quand un de ceux-ci entre dans une localité de ce pays où il ne se trouve aucune maison appartenant à des musulmans, les infidèles lui font cuire des aliments, les lui servent sur des feuilles de bananier, et versent par-dessus des condiments. Les chiens et les oiseaux mangent ce qui reste. Dans toutes les stations du chemin qui traverse le Malabar, il y a des maisons de musulmans chez lesquels logent leurs coreligionnaires, et qui vendent à ceux-ci toutes les choses dont ils ont besoin. Ces gens-là leur font cuire leurs aliments. Sans ce secours, aucun musulman ne voyagerait dans cette contrée.

Sur ce chemin, dont nous avons dit qu’il s’étendait l’espace de deux mois de marche, il n’y a pas un emplacement d’un palme ou davantage qui ne soit cultivé. Chaque homme a son jardin séparé, et sa maison au milieu de ce jardin. Le tout est entouré d’une enceinte de planches, et le chemin passe à travers les jardins. Lorsqu’il arrive à l’enclos d’un verger, on voit en ce lieu des degrés de bois par lesquels on monte, et d’autres, à l’aide desquels on descend dans le verger voisin. Cela continue ainsi l’espace de deux mois de marche. Personne ne voyage dans ce pays avec une monture, et il n’y a de chevaux que chez le sultan. Le principal véhicule des habitants est un palanquin porté sur les épaules d’esclaves ou de mercenaires ; ceux qui ne montent pas dans un palanquin, quels qu’ils soient, marchent à pied. Les gens qui ont des bagages ou du mobilier, soit ballots de marchandises ou autre chose, louent des hommes qui portent cela sur leur dos. Tu verras en ce pays-là un marchand accompagné de cent individus, plus ou moins, portant ses denrées. Dans la main de chacun, il y a un bâton grossier, terminé à son extrémité inférieure par une pointe en fer, et à l’extrémité supérieure par un crochet du même métal. Lorsque le porteur est fatigué et qu’il ne trouve pas d’estrade pour se reposer, il fiche en terre son bâton et y suspend son fardeau. Quand il s’est reposé, il prend sa charge sans auxiliaire et se remet en marche.

Je n’ai pas vu de chemin plus sûr que celui-là ; car les Hindous tuent l’homme qui a dérobé une noix. Aussi, quand quelque fruit tombe par terre, personne ne le ramasse, jusqu’à ce que le propriétaire le prenne. On m’a raconté que plusieurs Hindous passèrent par ce chemin, et qu’un d’eux ramassa une noix. Le gouverneur ayant appris cela, ordonna d’enfoncer en terre un pieu, d’en tailler l’extrémité supérieure, de fixer celle-ci dans une tablette de bois, de sorte qu’une portion dépassât au-dessus de la planche. Le coupable fut étendu sur cette dernière et fiché sur le pieu, qui lui entra dans le ventre et lui sortit par le dos ; il fut laissé dans cette posture, pour servir d’exemple aux spectateurs. Sur ce chemin, il y a beaucoup de pieux semblables à celui-là, afin que les passants les voient et en tirent un avertissement.

Or, nous rencontrions pendant la nuit, sur la route, des infidèles, qui, dès qu’ils nous voyaient, se détournaient du chemin, jusqu’à ce que nous eussions passé. Les musulmans sont les gens les plus considérés dans ce pays-là, si ce n’est que les indigènes, ainsi que nous l’avons dit, ne mangent pas avec eux et ne les font pas entrer dans leurs maisons.

Il y a dans le Malabar douze sultans idolâtres, parmi lesquels il s’en trouve de puissants, dont l’armée s’élève à cinquante mille hommes, et de faibles, dont l’armée ne monte qu’à trois mille hommes. Mais il n’y a parmi eux aucune discorde, et le puissant ne convoite pas la conquête de ce que possède le faible. Entre les États de chacun d’eux, il y a une porte de bois sur laquelle est gravé le nom de celui dont le domaine commence en cet endroit. On l’appelle la la porte de sûreté de N. Lorsqu’un musulman ou un idolâtre s’est enfui des États d’un de ces princes, à cause de quelque délit, et qu’il est arrivé à la porte de sûreté d’un autre prince, il se trouve en sécurité, et celui qu’il fuit ne peut le prendre, quand bien même il serait puissant et disposerait de nombreuses armées.

Les souverains de ce pays-là laissent leur royauté en héritage au fils de leur sœur, à l’exclusion de leurs propres enfants. Je n’ai vu personne qui agisse ainsi, excepté les Messoûfah, porteurs du lithâm (voile qui couvre la partie inférieure du visage), et que nous mentionnerons par la suite. Lorsqu’un souverain du Malabar veut empêcher ses sujets d’acheter et de vendre, il donne ses ordres à un de ses esclaves, qui suspend aux boutiques un rameau d’arbre muni de ses feuilles. Personne ne vend ni n’achète tant que ces rameaux restent sur les boutiques.


DU POIVRE.

Les poivriers ressemblent à des ceps de vigne ; on les plante vis-à-vis des cocotiers, autour desquels ils grimpent à l’instar des ceps, sauf qu’ils n’ont pas, comme ceux-ci, de ’asloûn, c’est-à-dire de bourgeons. Leurs feuilles sont pareilles à des feuilles de rue, et en partie aussi à celles de la ronce. Le poivrier porte de petites grappes, dont les grains sont semblables à ceux de l’aboû-kinninah (le père de la bouteille ; le raisin ?), lorsqu’ils sont verts. Quand arrive l’automne, on cueille le poivre et on l’étend au soleil sur des nattes, comme on fait pour les raisins lorsqu’on veut les faire sécher. On ne cesse de le retourner, jusqu’à ce qu’il soit parfaitement sec et qu’il devienne très-noir, après quoi on le vend aux marchands. Le peuple de notre pays prétend qu’on le fait griller sur le feu, et que c’est pour ce motif qu’il y survient des rugosités ; mais il n’en est rien, et cela n’est produit que par l’action du soleil. J’en ai vu dans la ville de Calicut, où on le mesure au boisseau comme le millet dans nos contrées.

La première ville du Malabar où nous entrâmes était Abouséroûr (Barcelore), qui est petite, située sur un grand golfe et fertile en cocotiers. Le chef de la population musulmane est le cheïkh Djoum’ah, connu sous le nom d’Abou Sittaho « père des six, » qui est au nombre des hommes généreux, et qui a dépensé ses richesses en faveur des fakirs et des indigents, si bien qu’elles se sont évanouies complètement. Deux jours après notre départ de cette ville, nous arrivâmes à celle de Fâcanaour (Baccanore), qui est grande et située sur un golfe. On y voit en abondance d’excellentes cannes à sucre, qui n’ont pas leurs pareilles en ce pays-là. Il s’y trouve un certain nombre de musulmans, dont le chef s’appelle Houçaïn Assélâth. Il y a un kâdhi et un prédicateur, et ce Houçaïn y a construit une mosquée, afin qu’on célébrât la prière du vendredi.


DU SULTAN DE FÂCANAOUR.

C’est un idolâtre appelé Bâçadao ; il a environ trente vaisseaux de guerre, dont le commandant en chef est un musulman nommé Loûlâ. Celui-ci est un homme pervers, qui exerce le brigandage sur mer et dépouille les marchands. Lorsque nous eûmes jeté l’ancre à Fâcanaour, le sultan nous envoya son fils, qui resta sur le vaisseau en qualité d’otage. Nous allâmes trouver le prince, qui nous hébergea parfaitement pendant trois jours, afin de témoigner son respect pour le souverain de l’Inde, de lui rendre ce qui lui était dû, et aussi par le désir de gagner en trafiquant avec l’équipage de nos navires. C’est la coutume, en ce pays, que chaque vaisseau qui passe près d’une ville ne puisse se dispenser d’y jeter l’ancre, ni d’offrir à son prince un présent que l’on appelle le droit du port. Si quelque navire se dispense de cela, les habitants se mettent à sa poursuite sur leurs embarcations, le font entrer de force dans le port, lui imposent une double taxe, et l’empêchent de repartir aussi longtemps qu’il leur plaît.

Nous quittâmes Fâcanaour, et nous arrivâmes, au bout de trois jours, à la ville de Mandjaroûr (Mangalore), qui est grande et située sur un golfe nommé le golfe d’Addounb, le plus vaste qu’il y ait dans le Malabar. C’est dans cette ville que descendent la plupart des marchands du Fars et du Yaman ; le poivre et le gingembre y sont très-abondants.


DU SULTAN DE MANDJAROÛR.

C’est un des principaux souverains de ce pays, et il s’appelle Râma Dao. Il y a dans Mandjaroûr environ quatre mille musulmans, qui habitent un faubourg tout à côté de la ville. Souvent la guerre s’engage entre eux et les habitants de la ville ; mais le sultan les réconcilie, à cause du besoin qu’il a des marchands. On trouve dans Mandjaroûr un kâdhi, qui est au nombre des hommes distingués et généreux ; il professe la doctrine de Châfe’ï, se nomme Bedr eddîn Alma’bary et enseigne les sciences. Il vint nous visiter à bord du navire et nous pria de descendre dans la ville. Nous lui répondîmes : « Nous n’en ferons rien, jusqu’à ce que le sultan ait envoyé son fils, afin qu’il reste à bord. — Le sultan de Fâcanaour, reprit-il, n’agit ainsi que parce que les musulmans qui habitent sa ville ne possèdent aucune puissance ; mais quant à nous, le sultan nous craint. » Nous persistâmes à refuser de débarquer, à moins que le souverain n’envoyât son fils. Il nous députa celui-ci, comme avait fait le souverain de Fâcanaour. Alors nous descendîmes à terre ; on nous y traita avec une grande considération et nous y demeurâmes trois jours.

Au bout de ce temps nous partîmes pour Hîly (Ramdilly ?), où nous arrivâmes deux jours après. C’est une ville grande, bien construite, située sur un grand golfe, où entrent les gros vaisseaux. Les navires de la Chine arrivent dans cette ville ; ils ne pénètrent que dans son port et dans ceux de Caoulem et de Calicut. Hîly est considérée des musulmans et des idolâtres, à cause de sa mosquée principale, qui jouit de grandes bénédictions et est éclatante de lumière. Les navigateurs sur mer lui vouent des offrandes considérables, et elle possède un riche trésor, qui est placé sous la surveillance du prédicateur Houçaïn et de Haçan Alwazzân (le peseur), chef des musulmans. Il y a dans cette mosquée un certain nombre d’étudiants, qui apprennent les sciences, et qui jouissent d’une pension sur les revenus du temple. Celui-ci a une cuisine où l’on prépare des aliments pour les voyageurs, ainsi que d’autres, destinés aux pauvres musulmans de la ville. Je rencontrai dans la mosquée un vertueux jurisconsulte originaire de Makdachaou et que l’on appelait Sa’ïd. Il était doué d’une belle figure, d’un bon caractère, et il jeûnait constamment. Il me raconta qu’il avait demeuré à la Mecque quatorze ans et autant à Médine ; qu’il avait vu l’émîr de la Mecque, Abou Némy, et celui de Médine, Mansoûr, fils de Djammâz ; enfin, qu’il avait voyagé dans l’Inde et en Chine.

Nous nous rendîmes de Hîly à la ville de Djor Fattan, située à trois parasanges de la première. J’y rencontrai un jurisconsulte d’entre les habitants de Bagdad, homme d’un grand mérite et que l’on appelait Sarsary, par allusion à une ville éloignée de dix milles de Bagdad, sur le chemin de Coûfah. Le nom de cette localité est le même que celui de (la montagne de) Sarsar, que l’on trouve chez nous, dans le Maghreb (cf. le Mochtaric' de Yâkoût, éd. de Wüstenfeld, p. 282). Le personnage dont je parle avait un frère très-riche qui habitait à Djor Faltan et qui avait de jeunes enfants. Ce frère les lui avait recommandés en mourant, et je le laissai se disposant à les emmener à Bagdad ; car c’est la coutume des habitants de l’Inde, aussi bien que de ceux du Soudan, de ne se mêler en rien de la succession des étrangers qui meurent parmi eux, quand bien même ils laisseraient des millions de pièces d’or. Leur argent reste entre les mains du chef des musulmans, jusqu’à ce que celui qui y a des droits d’après les lois le reçoive.


DU SULTAN DE DJOU FATTAN.

On l’appelle Coueïl, mot qui a la forme des diminutifs en arabe. C’est un des plus puissants souverains du Malabar, et il possède de nombreux vaisseaux qui vont dans l’Oman, le Fars, le Yaman. De ses États font partie Deh Fattan et Bodd Fattan, dont nous ferons mention.

Nous nous rendîmes de Djor Fattan à Deh Fattan, grande ville située sur un golfe, et possédant de nombreux vergers ; on y voit des cocotiers, des poivriers, de la noix d’arec, du bétel et beaucoup de colocasie (arum colocasia L.), avec laquelle les Hindous font cuire la viande. Quant à la banane, je n’ai vu aucun pays qui en produise davantage ni à meilleur marché. On voit à Deh Fattan un très-grand bâïn, ou bassin, qui a cinq cents pas de longueur, sur trois cents de largeur. Il est revêtu de pierres de taille rouges, et a sur ses côtés vingt-huit dômes de pierre, dont chacun renferme quatre siéges de la même matière. On monte à chaque pavillon au moyen d’un escalier en pierre. Au milieu de l’étang il y a un grand pavillon, haut de trois étages, dont chacun a quatre siéges. On m’a raconté que c’est le père du sultan Coueïl qui a fait construire ce bâïn. Il y a vis-à-vis de celui-ci une mosquée cathédrale pour les musulmans. La mosquée a des marches au moyen desquelles on descend jusqu’au bassin, où les fidèles font leurs ablutions et se lavent. Le jurisconsulte Houçaïn m’a rapporté que le personnage qui a bâti la mosquée et le bâïn était un des ancêtres de Coueïl, qui était musulman, et dont la conversion à l’islamisme fut déterminée par une aventure merveilleuse que nous raconterons.


DE L’ARBRE EXTRAORDINAIRE QUI SE TROUVE VIS-À-VIS DE LA MOSQUÉE.

Je vis que la mosquée était située près d’un arbre verdoyant et beau, dont les feuilles ressemblaient à celles du figuier, sauf qu’elles étaient lisses. Il était entouré d’une muraille et avait près de lui une niche ou oratoire, où je fis une prière de deux génuflexions. Le nom de cet arbre, chez les gens du pays, était derakht (dirakht) acchéhâdah « l’arbre du témoignage. » On m’a rapporté en cet endroit que tous les ans, quand arrivait l’automne, il tombait de cet arbre une feuille, dont la couleur avait d’abord passé au jaune, puis au rouge. Sur cette feuille était écrite, avec le roseau de la puissance divine, la parole suivante : « Il n’y a de dieu que Dieu, et Mohammed est l’envoyé de Dieu. » Le jurisconsulte Houçaïn et plusieurs hommes dignes de foi me racontèrent qu’ils avaient vu cette feuille et lu l’inscription qui s’y trouvait. Houçaïn ajouta que, quand venait le moment de sa chute, les hommes dignes de confiance, parmi les musulmans et les idolâtres, s’asseyaient sous l’arbre. Lorsque la feuille était tombée, les musulmans en prenaient la moitié, l’autre était déposée dans le trésor du sultan infidèle. Les habitants s’en servent pour chercher à guérir les malades.

Cet arbre fut cause de la conversion à l’islamisme de l’aïeul de Coueïl, qui construisit la mosquée et le bassin. Ce prince savait lire les caractères arabes ; lorsqu’il eut déchiffré l’inscription et compris ce qu’elle contenait, il embrassa la religion islamique et la professa parfaitement. Son histoire est transmise par la tradition parmi les Hindous. Le jurisconsulte Houçaïn me raconta qu’un des enfants de ce souverain retourna à l’idolâtrie, après la mort de son père, se conduisit injustement et ordonna d’arracher l’arbre par la racine. L’ordre fut exécuté et l’on ne laissa pas un vestige de l’arbre ; mais il repoussa par la suite, et redevint aussi beau qu’il l’avait jamais été auparavant. Quant à l’idolâtre, il mourut bientôt après.

De Deh Fattan nous nous rendîmes à Bodd Fattan, qui est une ville considérable et située sur un grand golfe. Il y a hors de la ville, dans le voisinage de la mer, une mosquée où se réfugient les étrangers musulmans ; car il n’y a pas de musulmans à Bodd Fattan. Le port de cette cité est au nombre des plus beaux ; l’eau qu’elle possède est douce, la noix d’arec y abonde, et on la transporte de là dans l’Inde et la Chine. La plupart des habitants de Bodd Fattan sont des brahmanes, ils sont considérés des idolâtres et haïssent les musulmans. C’est pourquoi il n’y a aucun de ceux-ci parmi eux.


ANECDOTE.

On m’a raconté que le motif pour lequel les brahmanes laissèrent cette mosquée sans la ruiner, c’est qu’un d’eux en démolit le toit pour faire avec les matériaux une toiture à sa maison ; mais le feu prit à celle-ci, et il fui consumé avec ses enfants et ses meubles. Les Hindous respectèrent ce temple, ne méditèrent plus contre lui aucun mauvais dessein, lui rendirent des hommages, placèrent de l’eau à l’extérieur, afin que les voyageurs pussent boire, et mirent à la porte un treillis, pour que les oiseaux n’y entrassent pas.

De Bodd Fattan nous nous rendîmes à Fandaraïna, ville grande, belle et possédant des jardins et des marchés. Les musulmans y occupent trois quartiers, dont chacun a une mosquée ; quant au temple principal, situé sur le rivage, il est admirable ; il a des belvédères et des salons donnant sur la mer. Le kâdhi et prédicateur de Fandaraïna est un individu originaire de l’Omân, qui a un frère, homme de mérite. C’est dans cette ville que les navires de la Chine passent l’hiver.

Nous allâmes de Fandaraïna à Kâlikoûth (Calicut), un des grands ports du Malabar. Les gens de la Chine, de Java, de Ceylan, des Maldives, du Yaman et du Fars s’y rendent, et les trafiquants des diverses régions s’y réunissent. Son port est au nombre des plus grands de l’univers.


DU SULTAN DE CALICUT.

C’est un idolâtre, nommé Assâmary (le Samorin) ; il est avancé en âge et se rase la barbe, comme font une partie des Grecs. Je l’ai vu à Calicut, et je parlerai de lui, s’il plaît à Dieu. Le chef des marchands en cette ville était Ibrâhîm Châh Bender (le roi ou chef du port), originaire de Bahreïn. C’est un homme distingué, doué de qualités généreuses ; les commerçants se réunissent chez lui et mangent à sa table. Le kâdhi de Calicut était Fakhr eddîn ’Othmân, homme distingué et généreux. Le supérieur de l’ermitage était le cheïkh Chihâb eddîn Alcâzéroûny , à qui l’on remet les offrandes que les habitants de l’Inde et de la Chine vouent au cheïkh Abou Ishâk Alcâzéroûny (que Dieu nous fasse profiter de ses mérites !). C’est à Calicut qu’habite le patron de navire Mithkâl, dont le nom est célèbre ; il est possesseur de richesses considérables et de vaisseaux nombreux, qui servent à son commerce avec l’Inde, la Chine, le Yaman et le Fars.

Quand nous arrivâmes en cette ville, Ibrâhîm, le chef du port, sortit à notre rencontre, ainsi que le kâdhi, le cheïkh Chihâb eddîn, les principaux marchands et le lieutenant du souverain idolâtre, nommé Kolâdj. Ils avaient sur leurs vaisseaux des timbales, des trompettes, des clairons et des étendards. Nous entrâmes dans le port en grande pompe, et telle que je n’en ai pas vu de pareille dans ce pays-là. Mais c’était une réjouissance que devait suivre l’affliction. Nous séjournâmes dans le port de Calicut, où se trouvaient alors treize vaisseaux de la Chine ; nous descendîmes ensuite dans la ville, et chacun de nous fut placé dans une maison. Nous y restâmes trois mois, attendant le moment de partir pour la Chine. Nous étions cependant hébergés par le souverain idolâtre. On ne voyage sur la mer de Chine qu’avec des vaisseaux chinois. Or, mentionnons l’ordre observé sur ceux-ci.


DESCRIPTION DES VAISSEAUX DE LA CHINE.

Il y en a trois espèces : 1o les grands, qui sont appelés gonoûk et au singulier gonk « jonque (du chinois tchouen) ; » 2o les moyens, nommés zaou (sao ou seou), et 3o les petits nommés cacam (hoa-hang). Il y a sur un de ces grands navires douze voiles et au-dessous, jusqu’à trois. Leurs voiles sont faites de baguettes de bambous, tissées en guise de nattes ; on ne les amène jamais, et on les change de direction, selon que le vent souffle d’un côté ou d’un autre.

Quand ces navires jettent l’ancre, on laisse flotter les voiles au vent. Chacun d’eux est manœuvré par mille hommes, savoir : six cents marins et quatre cents guerriers, parmi lesquels il y a des archers, des hommes armés de boucliers, des arbalétriers, c’est-à-dire des gens qui lancent du naphte. Chaque grand vaisseau est suivi de trois autres : le nisfy « moyen, » le thoulthy « celui du tiers, » et le roub’y « celui du quart. » On ne les construit que dans la ville de Zeïtoûn (Tseu-thoung), en Chine, ou dans celle de Syn-Calân (Canton), c’est-à-dire Syn-Assyn. Voici de quelle manière on les fabrique : on élève deux murailles de bois et on remplit l’intervalle qui les sépare au moyen de planches très-épaisses, reliées en long et en large par de gros clous, dont chacun a trois coudées de longueur. Quand les deux parois sont jointes ensemble à l’aide de ces planches, on dispose par-dessus le plancher inférieur du vaisseau, puis on lance le tout dans la mer et on achève la construction. Les pièces de bois et les deux parois qui touchent l’eau servent à l’équipage pour y descendre se laver et accomplir ses besoins. C’est sur les côtés de ces pièces de bois que se trouvent les rames, qui sont grandes comme des mâts ; dix et quinze hommes se réunissent pour en manier une ; ils rament en se tenant debout. On construit sur un vaisseau quatre ponts ; il renferme des chambres, des cabines et des salons pour les marchands. Plusieurs de ces cabines (misryah) contiennent des cellules et des commodités. Elles ont une clef, et leurs propriétaires les ferment. Ils emmènent avec eux leurs concubines et leurs femmes. Il advient souvent qu’un individu se trouve dans sa cabine sans qu’aucun de ceux qui sont à bord du vaisseau ait connaissance de sa présence, jusqu’à ce qu’ils se rencontrent lorsqu’ils sont arrivés dans quelque région.

Les marins font habiter ces cabines par leurs enfants ; ils sèment des herbes potagères, des légumes et du gingembre dans des baquets de bois. L’intendant du vaisseau ressemble à un grand émîr ; quand il descend à terre, les archers et les Abyssins marchent devant lui avec des javelines, des épées, des timbales, des cors et des trompettes. Lorsqu’il est arrivé à l’hôtellerie qu’il doit habiter, ils fichent leurs lances de chaque côté de la porte, et ne cessent de se comporter ainsi pendant toute la durée de son séjour. Parmi les habitants de la Chine, il y en a qui possèdent de nombreux navires, sur lesquels ils envoient à l’étranger leurs facteurs. Il n’y a pas dans tout l’univers des gens plus riches que les Chinois.


COMMENT NOUS ENTREPRÎMES DE NOUS RENDRE EN CHINE, ET QUELLE FUT LA FIN DE CE VOYAGE.

Quand arriva le moment de partir pour la Chine, le sultan, le Samorin, équipa pour nous une des treize jonques qui se trouvaient dans le port de Calicut. L’intendant de la jonque s’appelait Souleïmân Assafady Acchâmy, et j’étais en connaissance avec lui. Je lui dis : « Je veux une cabine que personne ne partage avec moi, à cause des jeunes esclaves, car c’est ma coutume de ne voyager qu’avec elles. » Il me répondit : « Les marchands de la Chine ont loué les cabines pour l’aller et le retour. Mon gendre en a une que je te donnerai, mais elle ne renferme pas de commodités ; il est possible que l’on trouve à l’échanger contre une autre. » Je donnai mes ordres à mes compagnons ; ils chargèrent sur le navire ce que je possédais d’effets, et les esclaves tant mâles que femelles montèrent sur la jonque. Cela ayant eu lieu un jeudi, je restai à terre, afin de faire la prière du vendredi, et de rejoindre ensuite mes gens. Le roi Sunbul et Zhéhîr eddîn s’embarquèrent avec le présent. Cependant un eunuque qui m’appartenait, et que l’on appelait Hilâl, vint me trouver le matin du vendredi et me dit : « La cabine que nous avons prise sur la jonque est trop étroite et ne convient pas. » Je répétai cela au patron du navire, qui me répondit : « Il n’y a pas moyen d’y remédier ; mais si tu consens à t’embarquer dans le cacam, il y a sur ce vaisseau des cabines à ton choix. — C’est bien, » répondis-je, et je donnai mes ordres à mes camarades, qui transportèrent mes esclaves femelles et mes effets à bord du second navire et s’y établirent avant l’heure de la prière du vendredi. Or, il arrive habituellement sur cette mer-là que l’agitation de ses flots redouble chaque jour, après quatre heures du soir, et que personne ne peut alors s’y embarquer. Les jonques étaient déjà parties, et il ne restait plus que celle qui renfermait le présent, une autre dont les propriétaires avaient résolu de passer l’hiver à Fandaraïna, et le cacam dont j’ai parlé. Nous passâmes sur le rivage la nuit du vendredi au samedi, ne pouvant nous embarquer sur le cacam ; ceux qui se trouvaient à bord ne pouvaient pas davantage venir nous trouver. Je n’avais gardé qu’un tapis pour me coucher. Le samedi au matin, la jonque et le cacam se trouvèrent loin du port. La mer jeta sur des rochers la jonque, dont l’équipage voulait gagner Fandaraïna ; elle fut brisée, une partie de ceux qui la montaient périrent, les autres échappèrent. Il y avait sur ce navire une jeune esclave appartenant à un certain marchand, et qui lui était fort chère. Il offrit de donner dix pièces d’or à quiconque la sauverait. Elle s’était attachée à une pièce de bois placée à l’arrière de la jonque. Un des marins d’Hormuz répondit à cet appel, et retira du danger la jeune fille. Mais il refusa de recevoir les pièces d’or et dit : « Je n’ai fait cela que pour l’amour de Dieu. »

Lorsque la nuit fut arrivée, la mer jeta sur des récifs la jonque où se trouvait le présent. Tous les individus qui la montaient moururent. Au matin nous examinâmes les endroits où gisaient leurs corps. Je vis que Zhéhîr eddîn avait eu la tête fendue, que sa cervelle avait été éparpillée ; quant à Mélic Sunbul, un clou l’avait frappé à l’une des tempes et était sorti par l’autre. Nous récitâmes les prières sur leurs corps et les ensevelîmes. Je vis le sultan idolâtre de Calicut, ayant à sa ceinture une grande pièce d’étoffe blanche roulée depuis le nombril jusqu’aux genoux, et sur sa tête un petit turban ; il avait les pieds nus, et un parasol était porté au-dessus de son front par un jeune esclave. Un feu était allumé devant lui sur le rivage, et ses satellites frappaient les assistants, afin qu’ils ne pillassent pas ce que la mer rejetait. La coutume du pays de Malabar, c’est que toutes les fois qu’un vaisseau est brisé, ce que l’on en retire revient au fisc, si ce n’est en cette seule ville. En effet, les épaves y sont recueillies par leurs possesseurs légitimes, et c’est pour cela qu’elle est florissante et que les étrangers y arrivent en foule.

Quand l’équipage du cacam aperçut ce qui était advenu à la jonque, il mit à la voile et s’éloigna, emportant toute ma propriété et mes esclaves des deux sexes. Je demeurai seul sur le rivage, n’ayant avec moi qu’un esclave que j’avais affranchi. Lorsqu’il vit ce qui m’était arrivé, il me quitta, et il ne me resta plus que les dix pièces d’or que le djogui m’avait données et le tapis que j’avais étendu par terre. Les assistants m’annoncèrent qu’il faudrait absolument que ce cacam entrât dans le port de Caoulem. Je résolus donc de me rendre dans cette ville, qui était éloignée de Calicut de dix journées de marche, soit par terre, soit par le fleuve, pour quiconque préfère ce dernier moyen de transport. Je partis par la rivière, et je louai un musulman pour porter mon tapis. La coutume des Hindous, quand ils voyagent sur ce fleuve, est de descendre à terre le soir et de passer la nuit dans les villages situés sur ses rives. Le lendemain matin ils retournent sur leur bateau. Nous faisions de même. Il n’y avait pas sur le bateau de musulman, si ce n’est celui que j’avais pris à gage. Il buvait du vin chez les infidèles quand nous relâchions, et se comportait avec moi comme un homme ivre. Aussi le mécontentement de mon esprit était extrême.

Le cinquième jour après notre départ nous arrivâmes à Cundjy-cary, qui est situé sur la cime d’une montagne ; il a pour habitants des juifs, qui ont pour chef un d’entre eux, et payent la capitation au sultan de Caoulem.


DE LA CANNELLE ET DU BAKKAM (BRÉSIL).

Tous les arbres qui se trouvent près de ce fleuve sont des cannelliers et des arbres de brésil. On s’en sert en cet endroit pour le chauffage, et nous en allumions le feu pour cuire nos aliments durant ce voyage. Le dixième jour nous parvînmes à la ville de Caoulem (Coulan), qui est une des plus belles du Malabar. Ses marchés sont magnifiques, et ses négociants sont connus sous le nom de Souly. Ils ont des richesses considérables : un d’entre eux achète un vaisseau avec ses agrés et le charge de marchandises qu’il tire de sa propre demeure. Il y a dans Caoulem plusieurs trafiquants musulmans, dont le chef est ’Alâ eddîn Alâwédjy, originaire d’Âweh , dans l’Irâk (persique). Il est râfidhite (ou partisan d’Aly) et a des camarades qui suivent la même doctrine, et cela ouvertement. Le kâdhi de Caoulem est un homme distingué, originaire de Kazouïn ; le chef de tous les musulmans, en cette ville, est Mohammed Châh Bander, qui a un frère excellent et généreux, nommé Taky eddîn. La mosquée principale y est admirable ; elle a été construite par le marchand Khodjah Mohaddheb. Caoulem est la ville du Malabar la plus rapprochée de la Chine, et la plupart des (trafiquants) Chinois s’y rendent. Les musulmans y sont considérés et respectés.


DU SULTAN DE CAOULEM.

C’est un idolâtre appelé Attyréwéry ; il vénère les musulmans et rend des sentences sévères contre les voleurs et les malfaiteurs.


ANECDOTE.

Parmi les événements dont je fus témoin à Caoulem, se trouva celui-ci : un des archers originaires de l’Irâk tua un de ses camarades, et s’enfuit dans la maison d’Alâwédjy. Or, ce meurtrier possédait des richesses considérables. Les musulmans voulurent ensevelir le mort ; mais les préposés du souverain les en empêchèrent et dirent : « Il ne sera pas enterré tant que vous ne nous aurez pas livré son meurtrier, qui sera tué pour le venger. » On le laissa donc dans sa bière, à la porte d’Alâwédjy, jusqu’à ce que le cadavre sentît mauvais et tombât en corruption. Alâwédjy livra aux officiers l’assassin, offrant de leur abandonner les richesses de celui-ci, à condition qu’ils le laissassent en vie. Mais ils refusèrent, mirent à mort le coupable, et alors sa victime fut ensevelie.


ANECDOTE.

On m’a raconté que le souverain de Caoulem monta un jour à cheval pour se promener hors de cette ville. Or son chemin passait entre des jardins, et il avait avec lui le mari de sa fille, qui était un fils de roi. Ce personnage ramassa une mangue, qui était tombée hors d’un des jardins. Le sultan avait les yeux sur lui ; il ordonna à l’instant de lui fendre le ventre et de partager son corps en deux ; une moitié fut mise sur une croix, à la droite du chemin, et l’autre à la gauche. La mangue fut divisée en deux moitiés, dont chacune fut placée au-dessus d’une portion du cadavre. Ce dernier fut laissé là pour servir d’exemple aux regardants.


HISTORIETTE.

Parmi les événements analogues qui arrivèrent à Calicut, se trouve le suivant : le neveu du lieutenant du souverain prit, par force, une épée qui appartenait à un marchand musulman. Celui ci se plaignit à l’oncle du coupable, et en reçut la promesse qu’il s’occuperait de son affaire. Là-dessus, le dignitaire s’assit à la porte de sa maison. Tout à coup, il aperçoit son neveu portant au côté cette épée ; il l’appelle, et lui dit : « Ceci est le sabre du musulman. » « Oui », répond le neveu. « Le lui as-tu acheté ? » reprend son oncle. « Non », répliqua le jeune homme. Alors le vice-roi dit à ses satellites : « Saisissez-le. » Puis il ordonna de lui couper le col avec cette même épée.

Je passai quelque temps à Caoulem, dans l’ermitage du cheïkh Fakhr eddîn, fils du cheïkh Chihâb eddîn Alcâzéroûny, supérieur de l’ermitage de Calicut. Je n’appris aucune nouvelle concernant le cacam. Durant mon séjour à Caoulem, les envoyés du roi de la Chine, qui nous avaient accompagnés et s’étaient embarqués dans une des jonques précitées, entrèrent dans cette ville. Leur navire avait aussi été mis en pièces. Les marchands chinois les habillèrent, et ils s’en retournèrent dans leur pays, où je les revis par la suite.

Je voulais retourner, de Caoulem, près du sultan de Dihly, pour lui faire connaître ce qui était arrivé au cadeau ; mais je craignis qu’il ne cherchât des sujets de reproche dans ma conduite, et qu’il ne dît : « Pourquoi t’es-tu séparé du présent ? » Je résolus donc d’aller retrouver le sultan Djémâl eddîn Alhinaoury, et de rester près de lui jusqu’à ce que j’apprisse des nouvelles du cacam. Je retournai à Calicut, et j’y trouvai des vaisseaux du sultan de l’Inde, sur lesquels il avait expédié un émîr arabe, nommé le seyîd Abou’l Haçan. Ce personnage était un des berdédâr (du persan perdeh-dâr, chambellan), c’est-à-dire des principaux portiers. Le sultan l’avait fait partir avec des sommes d’argent, afin qu’il s’en servît pour enrôler autant d’Arabes qu’il pourrait, dans les territoires d’Hormuz et d’Alkathîf ; car ce prince a de l’affection pour les Arabes. J’allai trouver cet émîr, et le vis se disposant à passer l’hiver à Calicut, pour se rendre ensuite dans le pays des Arabes. Je tins conseil avec lui touchant mon retour près du sultan de l’Inde ; mais il n’y donna pas son assentiment. Je m’embarquai avec lui sur mer à Calicut. On était alors à la fin de la saison propre à ces voyages maritimes. Nous naviguions pendant la première moitié du jour, après quoi nous jetions l’ancre jusqu’au lendemain. Nous rencontrâmes en chemin quatre navires de guerre dont nous eûmes peur, mais qui ne nous causèrent aucun mal.

Nous arrivâmes à la ville de Hinaour ; j’allai trouver le sultan et le saluai. Il me logea dans une maison, où je n’avais aucun serviteur, et il me pria de réciter avec lui les prières. J’étais, la plupart du temps, assis dans sa mosquée, et je lisais complétement le Coran chaque jour. Par la suite, je fis cette même lecture deux fois par jour ; je la commençais, pour la première fois, après la prière de l’aurore, et la terminais vers une heure après midi. Je renouvelais alors mes ablutions, et recommençais la lecture, que j’achevais, pour la seconde fois, vers le coucher du soleil. Je ne cessai d’agir ainsi durant trois mois, sur lesquels je passai quarante jours entiers dans les exercices de dévotion.


DE NOTRE DÉPART POUR LA GUERRE SAINTE, ET DE LA CONQUÊTE DE SENDÂBOÛR.

Le sultan Djémâl eddîn avait équipé cinquante-deux vaisseaux, dont la destination était de conquérir Sendâboûr. Une inimitié avait éclaté entre le souverain de cette île et son fils. Ce dernier avait écrit au sultan Djémâl eddîn, pour l’engager à venir faire la conquête de Sendâboûr, s’obligeant, de son côté, à embrasser l’islamisme et à épouser la sœur du sultan. Quand les vaisseaux furent équipés, il me parut à propos de partir avec eux pour la guerre sainte. J’ouvris donc le Coran, afin de l’examiner. Dans la première page sur laquelle je tombai, on lisait ces mots : « le nom de Dieu y est mentionné souvent (dans les églises, les mosquées, etc.). Certes, Dieu secourra ceux qui le secourront. » (Coran, xxii, 41.) Je me réjouis de cela, et le souverain étant venu pour faire la prière de quatre heures du soir, je lui dis : « Je veux partir aussi. — Tu seras donc le chef de l’expédition, » répondit-il. Je l’informai de ce qui s’était présenté à moi dès que j’eus ouvert le Coran. Cela lui fit plaisir, et il résolut de partir en personne, quoiqu’il ne l’eût pas jugé à propos auparavant. Il s’embarqua donc sur un des vaisseaux, et je l’accompagnai. Cela se passait un samedi. Le soir du lundi, nous arrivâmes à Sendâboûr, et nous entrâmes dans son golfe. Nous trouvâmes ses habitants prêts à combattre, et ayant déjà dressé des mangonneaux. Nous passâmes la nuit suivante près de la ville. Quand il fit jour, les timbales, les trompettes et les cors retentirent, et les vaisseaux s’avancèrent. Les assiégés firent une décharge contre eux avec les mangonneaux. Je vis une pierre qui atteignit un de ceux qui se trouvaient dans le voisinage du sultan. Les gens des vaisseaux se jetèrent dans l’eau, tenant dans leurs mains leurs boucliers et leurs épées. Le sultan descendit à bord d’un ’ocaïry, qui est une espèce de chellîr (barque). Quant à moi, je me précipitai dans l’eau avec tout le monde. Il y avait près de nous deux tartanes ouvertes à l’arrière, et où se trouvaient des chevaux. Elles sont construites de manière que le cavalier puisse y monter sur son cheval, se couvrir de son armure et sortir ensuite. C’est ainsi que firent les cavaliers montés sur ces deux navires.

Dieu permit que Sendâboûr fût conquis, et il fit descendre la victoire sur les musulmans. Nous entrâmes dans la ville à la pointe de l’épée, et la plupart des infidèles se réfugièrent dans le palais de leur souverain. Nous y mîmes le feu ; ils sortirent, et nous les saisîmes. Le sultan leur accorda ensuite la vie sauve, et leur rendit leurs femmes et leurs enfants. Ils étaient au nombre d’environ dix mille, à qui il assigna pour demeure le faubourg de la ville. Lui-même habita le palais, et donna aux gens de sa cour les maisons voisines. Il me gratifia d’une jeune captive nommée Lemky, et que j’appelai Mobâracah (bénie). Le mari de cette femme voulut la racheter, mais je refusai. Le sultan me revêtit d’une robe ample d’étoffe d’Égypte, qui avait été trouvée parmi les richesses du souverain idolâtre. Je restai près de lui à Sendâboûr, depuis le jour de la conquête de cette ville, qui était le 13 de djomâda premier, jusqu’au milieu de cha’bân ; puis je lui demandai la permission de voyager, et il exigea de moi la promesse que je reviendrais près de lui.

Je partis par mer pour Hinaour, d’où je me rendis successivement à Fâcanaour, à Mandjaroûr, à Hîly, à Djor Fattan, à Deh Fattan, à Bodd Fattan, à Fandaraïna, à Calicut, toutes villes dont il a été question ci-dessus. J’allai ensuite à Châlyât, ville des plus jolies, où se fabriquent des étoffes qui portent son nom, et où je séjournai longtemps. De là, je retournai à Calicut. Deux de mes esclaves embarqués à bord du cacam arrivèrent en cette ville, et m’apprirent que la jeune esclave qui était enceinte, et au sujet de laquelle j’avais été inquiet, était morte ; que le souverain de Java s’était emparé des autres esclaves femelles ; que mes effets avaient été la proie des étrangers, et que mes camarades s’étaient dispersés en Chine, à Java et dans le Bengale.

Lorsque j’eus connaissance de ces nouvelles, je retournai à Hinaour, puis à Sendâboûr, où j’arrivai, à la fin de moharrem, et où je séjournai jusqu’au second jour du mois de rebi’ second. Le souverain idolâtre de cette ville, sur qui nous en avions fait la conquête, s’avança pour la reprendre, et tous les infidèles s’enfuirent près de lui. Les troupes du sultan étaient dispersées dans les villages, et elles nous abandonnèrent ; les idolâtres nous assiégèrent et nous serrèrent de près. Quand la situation devint pénible, je sortis de la ville, que je laissai assiégée, et m’en retournai à Calicut. Je résolus de me rendre à Dhîbat Almahal (les Maldives), dont j’entendais beaucoup parler. Dix jours après que nous nous fûmes embarqués à Calicut, nous arrivâmes aux îles de Dhîbat Almahal. Dhîbat se prononce comme le féminin de Dhîb (loup, en arabe ; c’est l’altération du sanscrit douîpa « île »). Ces îles sont au nombre des merveilles du monde ; on en compte environ deux mille. Il y a cent de ces îles et au-dessous qui se trouvent rassemblées circulairement en forme d’anneau ; leur groupe a une entrée semblable à une porte, et les vaisseaux n’y pénètrent que par là. Quand un navire est arrivé près d’une d’elles, il lui faut absolument un guide pris parmi les habitants, afin qu’il puisse se rendre. sous sa conduite, dans les autres îles. Elles sont tellement rapprochées les unes des autres, que les têtes des palmiers qui se trouvent sur l’une d’elles apparaissent dès que l’on sort de l’autre. Si le vaisseau manque le chemin, il ne peut pénétrer dans ces îles, et le vent l’entraîne vers le Ma’bar (côte de Goromandel) ou vers Ceylan.

Tous les habitants de ces îles sont des musulmans, hommes pieux et honnêtes. Elles sont divisées en régions ou climats, dont chacun est commandé par un gouverneur, que l’on appelle Cordoûiy. Parmi ces climats, on distingue : 1° le climat de Pâlipour ; 2° Cannaloûs ; 3° Mahal, climat par le nom duquel sonl désignées toutes les îles, et où résident leurs souverains ; 4° Télâdîb ; 5° Carâidoû ; 6° Teïm, 7° Télédomméty ; 8° Hélédomméty, nom qui ne diffère du précédent que parce que sa première lettre est un  ; 9° Béreïdoû ; 10° Candacal ; 11° Moloûc ; 12° Souweïd. Ce dernier est le plus éloigné de tous. Toutes les îles Maldives sont dépourvues de grains, si ce n’est que l’on trouve, dans la région de Souweïd, une céréale qui ressemble à l’anly (espèce de millet), et que l’on transporte de là à Mahal. La nourriture des habitants consiste en un poisson pareil au lyroûn, et qu’ils appellent koulb almâs. Sa chair est rouge, il n’a pas de graisse, mais son odeur ressemble à celle de la viande des brebis. Quand on en a pris à la pêche, on coupe chaque poisson en quatre morceaux, on le fait cuire légèrement, puis on le place dans des paniers de feuilles de palmier, et on le suspend à la fumée. Lorsqu’il est parfaitement sec, on le mange. De ce pays, on en transporte dans l’Inde, à la Chine et au Yaman. On le nomme koulb almâs (cobolly masse, c’est-à-dire poisson noir, selon Pyrard, 1re partie, p. 210, 214).


DES ARBRES DES MALDIVES.

La plupart des arbres de ces îles sont des cocotiers ; ils fournissent à la nourriture de leurs habitants, avec le poisson ; il en a déjà été question. La nature des cocotiers est merveilleuse. Un de ces palmiers produit chaque année douze régimes ; il en sort un par mois. Les uns sont petits, les autres grands, plusieurs sont secs, le reste est vert, et cela dure continuellement. On fabrique, avec le fruit, du lait, de l’huile et du miel, ainsi que nous l’avons dit dans la première partie (t. II, p. 206 et suiv.). Avec son miel, on fait des pâtisseries, que l’on mange avec les noix de coco desséchées. Tous ces aliments tirés des noix de coco, et le poisson dont on se nourrit en même temps, procurent une vigueur extraordinaire et sans égale dans l’acte vénérien. Les habitants de ces îles accomplissent en ce genre des choses étonnantes. Pour moi, j’avais en ce pays quatre femmes légitimes, sans compter les concubines. Je faisais chaque jour une tournée générale, et je passais la nuit chez chacune d’elles à son tour. Or je continuai ce genre de vie durant une année et demie que je demeurai dans les Maldives.

On remarque encore, parmi les végétaux de ces îles, le tchoumoûn (Eugenia Jambu), le citronnier, le limonier et la colocasie. Les indigènes préparent avec la racine de celle-ci une farine dont ils fabriquent une espèce de vermicelle, qu’ils cuisent dans du lait de coco : c’est un des mets les plus agréables qui existent ; je le goûtais fort, et j’en mangeais.


DES HABITANTS DE CES ILES ET DE QUELQUES-UNES DE LEURS COUTUMES ; DESCRIPTION DE LEURS DEMEURES.

Les habitants des îles Maldives sont des gens probes, pieux, d’une foi sincère, d’une volonté ferme ; leur nourriture est licite et leurs prières sont exaucées. Quand un d’entre eux en rencontre un autre, il lui dit : « Dieu est mon seigneur, Mohammed est mon prophète ; je suis un pauvre ignorant. » Leurs corps sont faibles ; ils n’ont pas l’habitude des combats ni de la guerre, et leurs armes, c’est la prière. J’ordonnai un jour, en ce pavs, de couper la main (droite) d’un voleur ; plusieurs des indigènes qui se trouvaient dans la salle d’audience s’évanouirent. Les voleurs de l’Inde ne les attaquent pas et ne leur causent pas de frayeur ; car ils ont éprouvé que quiconque leur prenait quelque chose était atteint d’un malheur soudain. Quand les navires ennemis viennent dans leur contrée, ils s’emparent des étrangers qu’ils rencontrent ; mais ils ne font du mal à aucun des indigènes. Si un idolâtre s’approprie quelque chose, ne fût-ce qu’un limon, le chef des idolâtres le punit et le fait frapper cruellement, tant il redoute les suites de cette action. S’il en était autrement, certes ces gens-là seraient les plus méprisables des hommes aux yeux de leurs agresseurs, à cause de la faiblesse de leurs corps. Dans chacune de leurs îles il y a de belles mosquées, et la plupart de leurs édifices sont en bois.

Ces insulaires sont des gens propres ; ils s’abstiennent de ce qui est sale, et la plupart se lavent deux fois le jour, par mesure de propreté, à cause de l’extrême chaleur du climat et de l’abondance de la transpiration. Ils consomment beaucoup d’huiles de senteur, comme l’essence de bois de sandal, etc., et s’oignent de musc apporté de Makdachaou. C’est une de leurs coutumes, quand ils ont récité la prière de l’aurore, que chaque femme vienne trouver son mari ou son fils, avec la boîte au collyre, de l’eau de rose et de l’huile de musc ; celui-ci s’enduit les cils de collyre, et se frotte d’eau de rose et d’huile de musc, de manière à polir son épiderme, et à faire disparaître de son visage toute trace de fatigue.

Le vêtement de ces gens-là consiste en pagnes ; ils en attachent un sur leurs reins, au lieu de caleçon, et placent sur leur dos des étoffes dites alouilyân, qui ressemblent à des ihrâm (pièce d’étoffe dont se servent les musulmans pendant le pèlerinage). Les uns portent un turban, d’autres le remplacent par un petit mouchoir. Quand un d’entre eux rencontre le kâdhi ou le prédicateur, il ôte de dessus ses épaules son vêtement, se découvre le dos et accompagne ainsi ce fonctionnaire jusqu’à ce qu’il soit arrivé à sa demeure. Une autre de leurs coutumes, c’est que, quand un d’entre eux se marie et qu’il se rend à la demeure de sa femme, celle-ci étend, en son honneur, des étoffes de coton depuis la porte de la maison jusqu’à celle de la chambre (nuptiale) ; elle place sur ces étoffes des poignées de cauris, à droite et à gauche du chemin qu’il doit suivre, et elle-même se tient debout à l’attendre auprès de la porte de l’appartement. Lorsqu’il arrive près d’elle, elle lui jette sur les pieds un pagne, que prennent ses serviteurs. Si c’est la femme qui se rend à la demeure du mari, cette demeure est tendue d’étoffes, et l’on y place des cauris ; la femme, quand elle arrive près de son époux, lui jette le pagne sur les pieds. Telle est la coutume de ces insulaires lorsqu’il s’agit de saluer le souverain ; il leur faut absolument une pièce d’étoffe qui soit jetée dans ce moment-là, ainsi que nous le dirons.

Leurs constructions sont en bois, et ils ont soin d’élever le plancher des maisons à une certaine hauteur au-dessus du sol, par mesure de précaution contre l’humidité, car le sol de leurs îles est humide. Voilà de quelle manière ils s’y prennent : ils taillent des pierres, dont chacune est longue de deux ou trois coudées, les placent sur plusieurs rangs et mettent en travers des poutres de cocotier ; puis ils élèvent les murailles avec des planches. Ils montrent en cela une adresse merveilleuse. Dans le vestibule de la maison, ils construisent un appartement qu’ils appellent mâlem, et où le maître du logis s’assied avec ses amis. Cette pièce a deux portes, l’une ouvrant sur le vestibule et par où s’introduisent les étrangers, et l’autre, du côté de la maison, par laquelle entre le propriétaire de celle-ci. Près de la chambre en question, il y a une jarre pleine d’eau, une écuelle nommée ouélendj et faite de l’écorce de la noix du cocotier. Elle a un manche long de deux coudées, et l’on s’en sert pour puiser de l’eau dans les puits, à cause de leur peu de profondeur.

Tous les habitants des Maldives, soit nobles, soit plébéiens, ont les pieds nus. Les rues y sont balayées et bien propres ; des arbres les ombragent et le promeneur s’y trouve comme dans un verger. Malgré cela, il faut nécessairement que tout individu qui entre dans une maison se lave les pieds avec l’eau qui se trouve dans la jarre placée près du mâlem, et qu’il se les frotte avec un tissu grossier de lif (appendice ou stipule qui enveloppe la base des pétioles des feuilles du dattier) mis en cet endroit ; après quoi, il pénètre dans la maison. Chaque personne qui entre dans une mosquée en use de même. C’est la coutume des indigènes, quand il leur arrive un vaisseau, que les canâdir (au singulier cundurah, c’est-à-dire les petites barques, s’avancent à sa rencontre, montées par les habitants de l’île (voisine), lesquels portent du bétel et des caranbah, c’est-à-dire des noix de coco vertes. Chacun d’eux offre cela à qui il veut parmi les gens du vaisseau : cet individu devient son hôte et porte à sa maison les marchandises qui lui appartiennent, comme s’il était un de ses proches. Quiconque, parmi ces nouveaux venus, veut se marier, en est le maître. Lorsque arrive le moment de son départ, il répudie sa femme, car les habitantes des Maldives ne sortent pas de leur pays. Quant à celui qui ne se marie pas, la femme dans la maison de laquelle il se loge lui prépare des aliments, le sert et lui fournit des provisions de route lors de son départ. En retour de tout cela, elle se contente de recevoir de lui le plus petit cadeau. Le profit du trésor, que l’on appelle bender (entrepôt de la douane), consiste dans le droit d’acheter une certaine portion de toutes les marchandises à bord du vaisseau, pour un prix déterminé, soit que la denrée vaille juste cela ou davantage ; on nomme cela la loi du bender. Ce bender a, dans chaque île, une maison de bois que l’on appelle bédjensâr, où le gouverneur, qui est le cordouéry (plus haut, p. 111, on lit cordoûiy), rassemble toutes les marchandises ; il les vend et les échange. Les indigènes achètent, avec des poulets, des poteries quand on leur en apporte ; une marmite se vend chez eux cinq ou six poulets.

Les vaisseaux exportent de ces îles le poisson dont nous avons parlé, des noix de coco, des pagnes, des ouilyân et des tuibans ; ces derniers sont en coton. Ils exportent aussi des vases de cuivre, qui sont très-communs chez les indigènes ; des cauris et du kanbar : tel est le nom que l’on donne à l’enveloppe filamenteuse de la noix de coco. Les indigènes lui font subir une préparation dans des fosses creusées près du rivage, puis ils la battent avec des pics ; après quoi les femmes la filent. On en fait des cordes pour coudre (ou joindre ensemble) les planches des vaisseaux, et on exporte ces cordages à la Chine, dans l’Inde et le Yaman. Le kanbar vaut mieux que le chanvre. C’est avec des cordes de ce genre que sont cousues les (planches des) navires de l’Inde et du Yaman, car la mer des Indes est remplie de pierres, et si un vaisseau joint avec des clous de fer venait à heurter contre un roc, il serait rompu ; mais quand il est cousu avec des cordes, il est doué d’élasticité et ne se brise pas.

La monnaie des habitants de ces îles consiste en cauris. On nomme ainsi un animal (un mollusque) qu’ils ramassent dans la mer, et qu’ils déposent dans des fosses creusées sur le rivage. Sa chair se consume et il n’en reste qu’un os blanc. On appelle cent de ces coquillages syâh, et sept cents, fâl ; douze mille se nomment cotta, et cent mille bostoû. On conclut des marchés au moyen de ces cauris, sur le pied de quatre bostoû pour un dînâr d’or. Souvent ils sont à bas prix, de sorte qu’on en vend douze bostoû pour un dînâr. Les insulaires en vendent aux habitants du Bengale pour du riz, car c’est aussi la monnaie en usage chez ceux-ci. Ils en vendent également aux gens du Yaman, qui les mettent dans leurs navires comme lest, en place de sable. Ces cauris servent aussi de moyen d’échange aux nègres dans leur pays natal. Je les ai vu vendre, à Mâly et à Djoudjou, sur le pied de onze cent cinquante pour un dînâr d’or.


DES FEMMES DES MALDIVES.

Les femmes de ces îles ne se couvrent pas la tête ; leur souveraine elle-même ne le fait pas. Elles se peignent les cheveux et les rassemblent d’un seul côté. La plupart d’entre elles ne revêtent qu’un pagne, qui les couvre depuis le nombril jusqu’à terre ; le reste de leur corps demeure à découvert. C’est dans ce costume qu’elles se promènent dans les marchés et ailleurs. Lorsque je fus investi de la dignité de kâdhi dans ces îles, je fis des efforts pour mettre fin à cette coutume et ordonner aux femmes de se vêtir ; mais je ne pus y réussir. Aucune femme n’était admise près de moi pour une contestation, à moins qu’elle n’eût tout le corps couvert ; mais, à cela près, je n’obtins aucun pouvoir sur cet usage. Quelques femmes revêtent, outre le pagne, des chemises qui ont les manches courtes et larges. J’avais de jeunes esclaves dont l’habillement était le même que celui des habitantes de Dihly. Elles se couvraient la tête ; mais cela les défigurait plutôt que de les embellir, puisqu’elles n’y étaient pas habituées.

La parure des femmes des Maldives consiste en bracelets ; chacune en place un certain nombre à ses deux bras, de sorte que tout l’espace compris entre le poignet et le coude en est couvert. Ces bijoux sont d’argent ; les femmes seules du sultan et de ses proches portent des bracelets d’or. Les habitantes des Maldives ont des khalkhâl (anneaux placés à la cheville du pied), que l’on appelle bâïl, et des colliers d’or qu’elles mettent à leur gorge, et que l’on nomme besdered. Une de leurs actions singulières consiste à s’engager comme servantes dans les maisons, moyennant une somme déterminée, qui ne dépasse pas cinq pièces d’or. Leur entretien est à la charge de celui qui les prend à gage. Elles ne regardent pas cela comme un déshonneur, et la plupart des filles des habitants en usent ainsi. Tu trouveras dans la demeure d’un homme riche dix et vingt d’entre elles. Le prix de tous les vases qu’une de ces servantes casse demeure à sa charge. Lorsqu’elle veut passer d’une maison dans une autre, les maîtres de celle-ci lui donnent la somme dont elle est redevable ; elle la remet aux gens de la maison dont elle sort, et cette créance sur elle demeure aux autres (c’est-à-dire à ses nouveaux maîtres). La principale occupation de ces femmes à gage, c’est de filer le kanbar (voy. ci-dessus, p. 121).

Il est facile de se marier dans ces îles, à cause de la modicité de la dot, ainsi qu’à raison de l’agrément qu’y présente le commerce des femmes. La plupart des hommes ne parlent pas d’un don nuptial ; on se contente de prononcer la profession de foi musulmane, et un don nuptial conforme à la loi est donné. Quand il arrive des vaisseaux, les gens de l’équipage prennent femme, et, lorsqu’ils veulent partir, ils la répudient ; c’est une sorte de mariage temporaire. Les femmes des Maldives ne sortent jamais de leur pays. Je n’ai pas vu dans l’univers de femmes d’un commerce plus agréable. Chez les insulaires, l’épouse ne confie à personne le soin de servir son mari ; c’est elle qui lui apporte des aliments, qui dessert après qu’il a mangé, qui lui lave les mains, qui lui offre de l’eau pour les ablutions, et qui lui couvre les pieds quand il veut dormir. Une de leurs coutumes, c’est que la femme ne mange pas avec son mari, et que l’homme ne sache pas ce que mange son épouse. J’ai épousé, dans ce pays, plusieurs femmes ; quelques-unes mangèrent avec moi, sur ma demande, d’autres ne le firent pas ; je ne pus réussir à les voir prendre leur nourriture, et aucune ruse ne me fut utile pour cela.


RÉCIT DU MOTIF POUR LEQUEL LES HABITANTS DE CES ÎLES SE CONVERTIRENT À L’ISLAMISME ; DESCRIPTION DES MALINS ESPRITS D’ENTRE LES GÉNIES QUI LEUR CAUSAIENT DU DOMMAGE TOUS LES MOIS.

Des gens dignes de confiance parmi les habitants des Maldives, tels que le jurisconsulte Iça Alyamany, le jurisconsulte et maître d’école ’Aly, le kâdhi ’Abd Allah et autres, me racontèrent que la population de ces îles était idolâtre, et qu’il lui apparaissait tous les mois un malin esprit d’entre les génies, qui venait du côté de la mer. Il ressemblait à un vaisseau rempli de lanternes. La coutume des indigènes, dès qu’ils l’apercevaient, était de prendre une jeune vierge, de la parer et de la conduire dans un boudkhânah, c’est-à-dire un temple d’idoles, lequel était bâti sur le bord de la mer et avait une fenêtre d’où on la découvrait. Ils l’y laissaient durant une nuit, et revenaient au matin ; alors ils trouvaient la jeune fille privée de sa virginité et morte. Ils ne cessaient pas chaque mois de tirer au sort, et celui qu’il atteignait livrait sa fille. Dans la suite arriva chez eux un Maghrébin, appelé Abou’Ibérécât, le Berbère, qui savait par cœur l’illustre Coran. Il se logea dans la maison d’une vieille femme de l’île Mahal. Un jour qu’il visitait son hôtesse, il trouva qu’elle avait rassemblé sa famille et que ces femmes pleuraient comme si elles eussent été à des funérailles. Il les questionna au sujet de leur affliction , mais elles ne lui en firent pas connaître la cause. Un drogman survint et lui apprit que le sort était tombé sur la vieille, et qu’elle n’avait qu’une seule fille, que devait tuer le mauvais génie. Abou’Ibérécât dit à la vieille : « J’irai cette nuit en place de ta fille. » Or, il était complètement imberbe. On l’emmena donc la nuit suivante, et on l’introduisit dans le temple d’idoles, après qu’il eut fait ses ablutions. Il se mit à réciter le Coran, puis il aperçut le démon par la fenêtre et continua sa récitation. Dès que le génie fut à portée de l’entendre, il se plongea dans la mer, et quand vint l’aurore, le Maghrébin était encore occupé à réciter le Coran. La vieille, sa famille et les gens de l’île arrivèrent pour enlever la fille, selon leur coutume, et brûler son corps. Ils trouvèrent l’étranger, qui répétait le Coran, le conduisirent à leur roi, que l’on appelait Chénoûrâzah, et lui firent connaître cette aventure. Le roi en fut étonné ; le Maghrébin lui offrit d’embrasser l’islamisme et lui en inspira le désir. Chénoûrâzah lui dit : « Reste près de nous jusqu’au mois prochain ; si tu fais encore ce que tu viens de faire et que tu échappes au mauvais génie, je me convertirai. » L’étranger demeura près des idolâtres, et Dieu disposa l’esprit du roi à recevoir la vraie foi. Il se fit donc musulman avant la fin du mois, ainsi que ses femmes, ses enfants et les gens de sa cour. Quand commença le mois suivant, le Maghrébin fut conduit au temple d’idoles ; mais le démon ne vint pas, et le Berbère se mit à réciter le Coran jusqu’au matin. Le sultan et ses sujets arrivèrent alors et le trouvèrent dans cette occupation. Ils brisèrent les idoles. et démolirent le temple. Les gens de l’île embrassèrent l’islamisme et envoyèrent des messagers dans les autres îles, dont les habitants se convertirent aussi. Le Maghrébin resta chez ce peuple, jouissant d’une grande considération. Les indigènes firent profession de sa doctrine, qui était celle de l’imâm Mâlic. Encore à présent, ils vénèrent les Maghrébins à cause de lui. Il bâtit une mosquée, qui est connue sous son nom. J’ai lu l’inscription suivante, gravée dans le bois, sur la tribune grillée de la grande mosquée : « Le sultan Ahmed Chénoûrâzah a embrassé l’islamisme entre les mains d’Abou’lbérécâl, le Berbère, le Maghrébin. » Ce sultan assigna le tiers des impôts des îles comme une aumône aux voyageurs, en reconnaissance de ce qu’il avait embrassé l’islamisme par leur entremise. Cette portion des tributs porte encore un nom qui rappelle cette circonstance.

À cause du démon dont il a été question, beaucoup d’entre les îles Maldives furent dépeuplées avant leur conversion à l’islamisme. Lorsque nous pénétrâmes dans ce pays, je n’avais aucune connaissance de cet événement. Une nuit que je vaquais à une de mes occupations, j’entendis tout à coup des gens qui récitaient à haute voix les formules : « Il n’y a pas d’autre dieu que Dieu », et « Dieu est très-grand. » Je vis des enfants portant sur leur tête des Corans et des femmes qui frappaient dans des bassins et des vases de cuivre. Je fus étonné de leur action et je dis : « Que vous est-il donc arrivé ? » On me répondit : « Est-ce que tu ne vois pas la mer ? » Je la regardai et découvris une espèce de grand vaisseau, paraissant plein de lampes et de réchauds. On me dit : « C’est le démon ; il a coutume de se montrer une fois par mois. Mais dès que nous avons fait ce que tu as vu, il s’en retourne et ne nous cause pas de dommage. »


DE LA SOUVERAINE DE CES ÎLES.

Une des merveilles des îles Maldives, c’est qu’elles ont pour souverain une femme, qui est Khadîdjah, fille du sultan Djélâl eddîn ’Omar, fils du sultan Salâh eddîn Sâlih Albendjâly. La royauté a appartenu d’abord à son aïeul, puis à son père, et lorsque ce dernier fut mort, son frère Chihâ eddîn devint roi. Il était en bas âge, et le vizir ’Abd Allah, fils de Mohammed Alhadhramy épousa sa mère et s’empara de l’autorité sur lui. C’est le même personnage qui épousa la sultane Khadîdjah, après la mort de son premier mari, le vizir Djémâl eddîn, ainsi que nous le raconterons. Quand Chihâb eddîn parvint à l’âge viril, il chassa son beau-père, le vizir ’Abd Allah, et l’exila dans les îles de Souweïd. Il resta seul maître du pouvoir, choisit pour vizir un de ses affranchis nommé ’Aly Calaky, qu’il destitua au bout de trois années et qu’il exila à Souweïd. On racontait du sultan Chihâb eddîn qu’il allait trouver nuitamment les femmes des fonctionnaires de son royaume et de ses courtisans. On le déposa à cause de cela et on le déporta dans la région d’Hélédoutény (plus haut, on lit Hélédommety) ; puis on y envoya quelqu’un qui le tua.

Il ne restait plus de la famille royale que les sœurs du défunt, Khadîdjah, qui était l’aînée, Miryam et Fathimah. Les indigènes élevèrent à la souveraineté Khadîdjah, qui était mariée à leur prédicateur Djémâl eddîn. Ce dernier devint vizir et maître de l’autorité, et promut son fils Mohammed à l’emploi de prédicateur en sa place ; mais les ordres ne sont promulgués qu’au nom de Khadîdjah. On les trace sur des feuilles de palmier, au moyen d’un fer recourbé qui ressemble à un couteau. On n’écrit sur du papier que des Corans et les traités scientifiques. Le prédicateur fait mention de la sultane le vendredi et d’autres jours. Voici en quels termes il s’exprime : « Mon Dieu, secours ta servante, que tu as préférée, dans ta science, aux autres mortels, et dont tu as fait l’instrument de ta miséricorde envers tous les musulmans, c’est-à-dire, la sultane Khadîdjah, fille du sultan Djélâl eddîn, fils du sultan Salâh eddîn. »

Lorsqu’un étranger arrive chez ce peuple et qu’il se rend à la salle d’audience, que l’on nomme dâr, la coutume exige qu’il emporte avec lui deux pagnes. Il fait une salutation du côté de la sultane et jette un des deux pagnes ; puis il salue son vizir, qui est aussi son mari , Djémâl eddîn , et jette le second. L’armée de cette souveraine se compose d’environ mille hommes d’entre les étrangers ; quelques-uns des soldats sont des indigènes. Ils viennent chaque jour à la salle d’audience, saluent et s’en retournent. Leur solde consiste en riz, qui leur est fourni sur le bender (voyez ci-dessus, p. 120) tous les mois. Lorsque le mois est terminé, ils se présentent à la salle d’audience, saluent et disent au vizir ; « Fais parvenir nos hommages (à la souveraine), et apprends-lui que nous sommes venus demander notre solde. » Là-dessus, les ordres nécessaires sont donnés en leur faveur. Le kâdhi et les fonctionnaires, qui chez ce peuple portent le titre de vizirs, se présentent aussi chaque jour à la salle d’audience. Ils font une salutation, et s’en retournent après que les eunuques ont transmis leur hommage à la souveraine.


DES FONCTIONNAIRES ET DE LEUR MANIÈRE D’AGIR.

Les habitants des Maldives appellent le vizir suprême, lieutenant de la sultane, Calaky, et le kâdhi, Fandayarkâloû. Tous les jugements ressortissent au kâdhi ; il est plus considéré, chez ce peuple, que tous les autres hommes, et ses ordres sont exécutés comme ceux du sultan et mieux encore. Il siége sur un tapis dans la salle d’audience ; il possède trois îles, dont il perçoit les impôts pour son propre compte, d’après une ancienne coutume qu’a établie le sultan Ahmed Chenoûrâzah. On appelle le prédicateur Hendîdjéry, le chef de la trésorerie Fâmeldâry, le receveur général des finances Mâfâcaloû, le magistrat de police Fitnâyec et l’amiral Mânâyec. Tous ces individus ont le titre de vizir. Il n’y a pas de prison dans ces îles ; les coupables sont enfermés dans des maisons de bois destinées à recevoir les denrées des marchands. Chacun d’eux est placé dans une cellule en bois, comme on fait chez nous (au Maroc] pour les prisonniers chrétiens.


DE MON ARRIVÉE DANS CES ÎLES ET DES VICISSITUDES QUE J’Y ÉPROUVAI.

Lorsque j’arrivai dans ce pays, je descendis dans l’île de Cannaloûs, qui est belle et où se trouvent de nombreuses mosquées. Je me logeai dans la maison d’un de ses plus pieux habitants. Le jurisconsulte ’Aly m’y donna un festin. C’était un personnage distingué et il avait des fils adonnés à l’étude. Je vis un homme nommé Mohammed et originaire de Zhafâr Alhomoûdh, qui me traita et me dit : « Si tu entres dans l’île de Mahal, le vizir te retiendra par force, car les habitants n’ont pas de kâdhi. » Or, mon dessein était de me rendre de ce pays-là dans le Ma’bar (côte de Coromandel), à Serendîb (Ceylan), au Bengale, puis en Chine. Or, j’étais arrivé dans les îles Maldives sur le vaisseau du patron de navire ’Omar Alhinaoury, qui était au nombre des pèlerins vertueux. Quand nous fûmes entrés à Cannaloûs, il y demeura dix jours ; puis il loua une petite barque pour se rendre de cette île à Mahal, avec un présent destiné à la souveraine et à son mari. Je voulus partir avec lui, mais il me dit : «La barque n’est pas assez grande pour toi et tes compagnons. Si tu veux te mettre en route sans eux, tu en es le maître. » Je refusai cette proposition, et ’Omar s’éloigna. Mais le vent lui fut contraire (littéral. joua avec lui), et au bout de quatre jours il revint nous trouver, non sans avoir éprouvé des fatigues. Il me fit des excuses, et me conjura de partir avec lui, accompagné de mes camarades. Nous mettions à la voile le matin, nous descendions vers le milieu du jour sur quelque île ; nous la quittions et nous passions la nuit dans une autre. Après quatre jours de navigation, nous arrivâmes à la région de Teïm, dont le gouverneur se nommait Hilâl. Il me salua, me donna un festin et vint ensuite me trouver en compagnie de quatre hommes, dont deux avaient placé sur leurs épaules un bâton et y avaient suspendu quatre poulets. Les deux autres portaient un bâton pareil et y avaient attaché environ dix noix de coco. Je fus étonné du cas qu’ils faisaient de ces méprisables objets ; mais on m’apprit qu’ils agissaient ainsi par manière de considération et de respect.

Nous quittâmes ces gens-là et descendîmes le sixième jour dans l’île d’Othmân, qui est un homme distingué, et un des meilleurs que l’on puisse voir. Il nous reçut avec honneur et nous traita. Le huitième jour nous relâchâmes dans une île appartenant à un vizir appelé Télemdy. Le dixième, enfin, nous parvînmes à l’île de Mahal, où résident la sultane et son mari, et nous jetâmes l’ancre dans le port. La coutume du pays, c’est que personne ne débarque, si ce n’est avec la permission des habitants. Ils nous l’accordèrent, et je voulus me transporter dans (quelque mosquée ; mais les esclaves qui se trouvaient sur le rivage m’en empêchèrent et me dirent : « Il faut absolument visiter le vizir. » J’avais recommandé au patron de dire, lorsqu’on l’interrogerait à mon sujet, « Je ne le connais pas, » et cela de peur qu’ils ne me retinssent ; car j’ignorais qu’un bavard malavisé leur eût écrit pour leur faire connaître ce qui me concernait, et que j’avais été kâdhi à Dihly. Quand nous arrivâmes à la salle d’audience, nous nous assîmes sur des bancs placés près de la troisième porte d’entrée. Le kâdhi ’Iça Alyamany survint et me salua. De mon côté, je saluai le vizir. Le patron de navire Ibrâhîm (plus haut, p. 135, il est nommé ’Omar) apporta dix pièces d’étoffe, fit une salutation du côté de la souveraine, et jeta un de ces pagnes ; puis il fléchit le genou en l’honneur du vizir et jeta un autre pagne, et ainsi de suite jusqu’au dernier. On l’interrogea à mon sujet, et il répondit : « Je ne le connais pas. »

On nous présenta ensuite du bétel et de l’eau de rose, ce qui est une marque d’honneur chez ce peuple. Le vizir nous fit loger dans une maison, et nous envoya un repas consistant en une grande écuelle pleine de riz et entourée de plats où se trouvaient de la viande salée et séchée au soleil, des poulets, du beurre fondu et du poisson. Le lendemain je partis avec le patron de navire et le kâdhi ’Iça Alyamany pour visiter un ermitage situé à l’extrémité de l’île, et fondé par le vertueux cheïkh Nedjîb. Nous revînmes pendant la nuit, et le lendemain matin le vizir m’envoya des vêtements et un repas comprenant du riz, du beurre fondu, de la viande salée et séchée au soleil, des noix de coco, du miel extrait de ce même fruit, et que les insulaires appellent korbâny, ce qui signifie « eau de sucre. » On apporta cent mille cauris pour servir à mes dépenses. Au bout de dix jours arriva un vaisseau de Ceylan, où il y avait des fakîrs arabes et persans qui me connaissaient et qui apprirent aux serviteurs du vizir ce qui me concernait. Cela augmenta la joie que lui avait causée ma venue. Il me manda au commencement de ramadhân. Je trouvai les chefs et les vizirs déjà rassemblés, et l’on servit des mets sur des tables, dont chacune réunissait un certain nombre de convives. Le grand vizir me fit asseoir à son côté, en compagnie du kâdhi ’Iça, du vizir fâmeldâry, ou chef de la trésorerie, et du vizir ’Omar déherd, ce qui veut dire, « général de l’armée. » Le repas de ces insulaires consiste en riz, poulets, beurre fondu, poisson, viande salée et séchée au soleil, et bananes cuites. Après avoir mangé, ils boivent du miel de coco mélangé avec des aromates, ce qui facilite la digestion.

Le neuf de ramadhân, le gendre du vizir mourut. Sa femme, la fille de ce ministre, avait été déjà mariée au sultan Chihâb eddîn ; mais aucun de ces deux époux n’avait cohabité avec elle à cause de son jeune âge. Le vizir, son père, la reprit chez lui et me donna sa maison, qui était au nombre des plus belles. Je lui demandai la permission de traiter les fakîrs revenant de visiter le Pied d’Adam, dans l’île de Ceylan (voir ci-après). Il me l’accorda et m’envoya cinq moutons, animaux qui sont rares chez ces insulaires, car on les y apporte du Ma’bar (côte de Coromandel), du Malabar et de Makdachaou. Le vizir m’expédia également du riz, des poulets, du beurre fondu et des épices. Je fis porter tout cela à la maison du vizir Souleïmân, le mânâyec (amiral), qui prit le plus grand soin de le faire cuire, en augmenta la quantité, et m’envoya des tapis et des vases de cuivre. Nous rompîmes le jeûne selon la coutume, dans le palais de la sultane, avec le grand vizir, et je le priai de permettre à quelques-uns des autres vizirs d’assister à mon repas. Il me dit : « Moi aussi je m’y rendrai. » Je le remerciai et retournai à ma maison ; mais il y était déjà arrivé avec les vizirs et les grands de l’État. Il s’assit dans un pavillon de bois élevé. Tous ceux qui arrivaient, chefs ou vizirs, saluaient le grand vizir et jetaient une pièce d’étoffe non façonnée, de sorte que le nombre total de ces pagnes monta à cent ou environ, que prirent les fakîrs. On servit ensuite les mets et l’on mangea ; puis les lecteurs du Coran firent une lecture avec leurs belles voix, après quoi on se mit à chanter et à danser. Je fis préparer un feu ; les fakîrs y entrèrent et le foulèrent aux pieds ; parmi eux il y en eut qui mangèrent des charbons ardents, comme on avale des confitures, jusqu’à ce que la flamme fût éteinte.


RÉCIT D’UNE PARTIE DES BIENFAITS DU VIZIR ENVERS MOI.

Quand la nuit fut achevée, le vizir s’en retourna, et je l’accompagnai. Nous passâmes par un jardin appartenant au fisc, et le vizir me dit : « Ce jardin est à toi ; j’y ferai construire une maison pour qu’elle te serve de demeure. » Je louai sa manière d’agir et fis des vœux en sa faveur. Le lendemain il m’envoya une jeune esclave, et son messager me dit : « Le vizir te fait dire que, si cette fille te plaît, elle est à toi ; sinon, il t’expédiera une esclave mahratte. » Les jeunes filles mahrattes me plaisaient ; aussi répondis-je à l’envoyé : « Je ne désire que la Mahratte. » Le ministre m’en fit mener une, dont le nom était Gulistân, ce qui signifie « la fleur du jardin » (ou, plus exactement, « le parterre de fleurs »). Elle connaissait la langue persane, et elle me plut fort. Les habitants des îles Maldives ont une langue que je ne comprenais pas.

Le lendemain le vizir m’envoya une jeune esclave du Coromandel, appelée Anbéry (couleur d’ambre gris). La nuit suivante, après la prière de la nuit close, il vint chez moi avec quelques-uns de ses serviteurs, et entra dans la maison, accompagné de deux petits esclaves. Je le saluai, et il m’interrogea sur ma situation. Je fis des vœux en sa faveur et le remerciai. Un des esclaves jeta devant lui une lokchah (bokchah), c’est-à-dire une espèce de serviette, dont il tira des étoffes de soie et une boîte contenant des perles et des bijoux. Le vizir m’en fit cadeau, en ajoutant : « Si je t’avais expédié cela avec la jeune esclave, elle aurait dit : « Ceci est ma propriété, je l’ai apporté de la maison de mon « maître. » Maintenant que ces objets t’appartiennent, fais-lui-en présent. » J’adressai à Dieu des prières pour le ministre et rendis à celui-ci les actions de grâce dont il était digne.


DU CHANGEMENT DE DISPOSITIONS DU VIZIR, DU PROJET QUE JE FORMAI DE PARTIR ET DU SÉJOUR QUE JE FIS ENSUITE AUX MALDIVES.

Le vizir Souleïmân le mânâyec m’avait fait proposer d’épouser sa fille. J’envoyai donc demander au vizir Djémâl eddîn la permission de conclure ce mariage. Mon messager revint me trouver et me dit : « Cela ne lui plaît pas, il désire te marier à sa fille, lorsque le terme légal du veuvage de celle-ci sera écoulé. » Je refusai de consentir à cette union, craignant la fâcheuse influence attachée à la fille du grand vizir, puisque deux époux étaient déjà morts près d’elle, avant d’avoir consommé le mariage. Sur ces entrefaites, une fièvre me saisit et j’en fus fort malade. Il faut absolument que toute personne qui entre dans cette île-là ait la fièvre. Je pris une forte résolution de partir de ce pays ; je vendis une portion de mes bijoux pour des cauris, et louai un vaisseau afin de me rendre dans le Bengale. Quand j’allai prendre congé du vizir, le kâdhi sortit à ma rencontre et me tint ce discours : « Le vizir te fait dire ceci : « Si tu veux t’éloigner, rends-nous ce que nous t’avons donné et pars ensuite. » Je répondis : « Avec une partie des bijoux j’ai acheté des cauris ; faites-en ce que vous voudrez. » Au bout de quelque temps le kâdhi revint me trouver. « Le vizir, reprit-il, dit ceci : « Nous t’avons donné de l’or, et non des cauris. » Je répliquai : « Eh bien ! je les vendrai et je vous rendrai l’or. » En conséquence, j’envoyai prier les marchands de m’acheter les coquillages. Mais le vizir leur ordonna de n’en rien faire ; car son dessein, en se conduisant ainsi, était de m’empêcher de m’éloigner de lui.

Ensuite il me députa un de ses familiers, qui me tint ce discours : « Le vizir te fait dire de rester près de nous et que tu auras tout ce que tu désireras. » Je dis en moi-même : « Je suis sous leur autorité ; si je ne demeure pas de bonne grâce, je demeurerai par contrainte. Un séjour volontaire est donc préférable. » Je répondis à l’envoyé : « Très-bien, je resterai près de lui. » Le messager retourna trouver son maître, qui fut joyeux de ma réponse et me manda. Lorsque j’entrai chez lui, il se leva, m’embrassa et me dit : « Nous voulons ta proximité et tu veux t’éloigner de nous ! » Je lui fis mes excuses, qu’il accueillit, et lui dis : « Si vous désirez que je reste, je vous imposerai des conditions. » Le vizir répondit : « Nous les acceptons ; fixe-les donc. » Je repris : « Je ne puis me promener à pied. » Or, c’est la coutume des insulaires que personne ne monte à cheval en ce pays, si ce n’est le vizir. Aussi, lorsqu’on m’eut donné un cheval et que je le montai, la population, les hommes comme les enfants, se mit à me suivre avec étonnement, jusqu’à, ce que je m’en plaignisse au vizir. On frappa sur une donkorah, et l’on proclama parmi le peuple que personne ne me suivît. La donkorah est une espèce de bassin de cuivre, que l’on bat avec une baguette de fer, et dont le bruit est entendu au loin. Après l’avoir frappée, on crie en public ce que l’on veut.

Le vizir me dit : « Si tu veux monter dans un palanquin, à merveille ; sinon, nous avons un étalon et une cavale. Choisis celui des deux animaux que tu préfères. » Je choisis la cavale, que l’on m’amena sur l’heure. On m’apporta en même temps des vêtements. Je dis au vizir : « Que ferai-je des cauris que j’ai achetés ? » Il me répondit : « Fais partir un de tes compagnons, afin qu’il te les vende dans le Bengale. — Je le ferai, repris-je, à condition que tu expédieras quelqu’un pour l’aider dans cette opération. — Oui,répliqua-t-il. » J’envoyai alors mon camarade Abou Mohammed, fils de Ferhân, en compagnie de qui on fit partir un individu nommé le pèlerin ’Aly. Or il advint que la mer fut agitée ; l’équipage du navire jeta toute la cargaison, y compris le mât, l’eau et toutes les autres provisions de route. Ils restèrent pendant seize jours n’ayant ni voile, ni gouvernail, etc. Après avoir enduré la faim , la soif et les fatigues, ils arrivèrent à l’île de Ceylan. Au bout d’une année, mon camarade Abou Mohammed vint me retrouver. Il avait visité le Pied (d’Adam), et il le revit en ma société.


RÉCIT DE LA FÊTE À LAQUELLE J’ASSISTAI EN COMPAGNIE DES INSULAIRES.

Lorsque le mois de ramadhân fut achevé, le vizir m’envoya des vêtements, et nous nous rendîmes à l’endroit consacré aux prières. Le chemin que devait traverser le ministre, depuis sa demeure jusqu’au lieu des prières, avait été décoré ; on y avait étendu des étoffes, et l’on avait placé, à droite et à gauche, des monceaux (littéral. des cotta ; voyez ci-dessus, p. 122) de cauris. Tous ceux d’entre les émîrs et les grands qui possédaient une maison sur ce chemin avaient fait planter près d’elle de petits cocotiers, des aréquiers et des bananiers. Des cordes avaient été tendues d’un arbre à l’autre, et des noix vertes y avaient été suspendues. Le maître du logis se tenait près de la porte, et quand le vizir passait, il lui jetait sur les pieds une pièce de soie ou de coton. Les esclaves du ministre s’en emparaient, ainsi que des cauris placés sur sa route. Le vizir s’avançait à pied, couvert d’une ample robe en poil de chèvre, de fabrique égyptienne, et d’un grand turban. Il portait en guise d’écharpe une serviette de soie ; quatre parasols ombrageaient sa tête, et ses pieds étaient couverts de sandales. Tous les autres assistants, sans exception, avaient les pieds nus. Les trompettes, les clairons et les timbales le précédaient ; les soldats marchaient devant et derrière lui, poussant tous le cri de : Dieu est très-grand, jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés au lieu de la prière.

Quand elle fut terminée, le fils du vizir prêcha ; puis on amena une litière dans laquelle le ministre monta. Les émîrs et les autres vizirs le saluèrent, en jetant des pièces d’étoffe selon la coutume. Auparavant le grand vizir n’était pas monté dans une litière, car les rois seuls agissent ainsi. Les porteurs l’enlevèrent alors, j’enfourchai mon cheval et nous entrâmes au palais. Le ministre s’assit dans un endroit élevé, ayant près de lui les vizirs et les émîrs. Les esclaves se tinrent debout, avec des boucliers, des épées et des bâtons. Alors on servit des mets, puis des noix d’arec et du bétel, après quoi on apporta une petite assiette contenant du sandal mokassiry. Aussitôt qu’une partie des assistants avaient mangé, ils se frottaient de sandal. Ce jour-là je vis au-dessus de quelqu’un de leurs mets un poisson de l’espèce des sardines, salé et cru, qu’on leur avait apporté en présent de Caoulem. Ce poisson est très-abondant sur la côte du Malabar. Le vizir prit une sardine et se mit à la manger. Il me dit en même temps : « Mange de cela ; il ne s’en trouve pas dans notre pays. » Je répondis : « Comment en mangerais-je ? Cela n’est pas cuit. — C’est cuit, » reprit-il ; mais je répliquai : « Je connais bien ce poisson, car il abonde dans ma patrie. »


DE MON MARIAGE ET DE MA NOMINATION À LA DIGNITÉ DE KÂDHI.

Le deuxième jour de chawwâl, je convins avec le vizir Souleïmân Mânâyec, ou amiral, que j’épouserais sa fille, et j’envoyai demander au vizir Djémâl eddîn que le contrat de mariage eût lieu en sa présence, dans le palais. Il y consentit et fit apporter le bétel, selon la coutume, et le sandal. La population fut présente à la cérémonie. Le vizir Souleïmân tarda d’y venir ; on le manda ; mais il n’arriva pas. On le manda alors une seconde fois, et il s’excusa sur la maladie de sa fille ; mais le grand vizir me dit en secret : « Sa fille refuse de se marier, et elle est maîtresse de ses propres actions. Voilà que les gens se sont réunis. Veux-tu épouser la belle-mère de la sultane, veuve du père de celle-ci ? » (Or le fils du grand vizir était marié à la fille de cette femme.) Je répondis : « Oui, certes. » Il convoqua le kâdhi et les notaires. La profession de foi musulmane fut récitée, et le vizir paya le don nuptial. Au bout de quelques jours mon épouse me fut amenée. C’était une des meilleures femmes qui existassent. La bonté de ses manières était telle, que, quand je fus devenu son mari, elle m’oignait de bonnes odeurs et parfumait mes vêtements ; pendant cette opération, elle riait et ne laissait voir aucune incommodité.

Lorsque j’eus épousé cette femme, le vizir me contraignit à accepter les fonctions de kâdhi. Le motif de ma nomination, c’est que je reprochai au kâdhi de prendre la dixième partie des successions, quand il en faisait le partage entre les ayants droit. Je lui dis : « Tu ne dois avoir qu’un salaire dont tu conviendras avec les héritiers. » Ce juge ne faisait rien de bien. Après que j’eus été investi des fonctions de kâdhi, je déployai tous mes efforts pour faire observer les préceptes de la loi. Les contestations ne se passent point dans ce pays-là comme dans le nôtre. La première méchante coutume que je réformai concernait le séjour des femmes divorcées dans la maison de ceux qui les avaient répudiées. Car chacune de ces femmes ne cessait de demeurer dans l’habitation de son ancien époux, jusqu’à ce qu’elle fût mariée à un autre. J’empêchai d’agir ainsi sous aucun prétexte. On m’amena environ vingt-cinq hommes qui s’étaient conduits de la sorte ; je les fis frapper à coups de fouet et promener dans les marchés. Quant aux femmes, je les contraignis de sortir de la demeure de ces gens-là. Ensuite je m’efforçai de faire célébrer les prières ; j’ordonnai à des hommes de se rendre en hâte dans les rues et les marchés, aussitôt après la prière du vendredi. Quiconque ils découvraient n’ayant pas prié, je le faisais bâtonner et promener en public. J’obligeai les imâms et les mouezzins en possession d’appointements fixes de s’acquitter assidûment de leurs fonctions. J’écrivis dans le même sens aux magistrats de toutes les îles. Enfin j’essayai de faire adopter des vêtements aux femmes ; mais je ne pus y parvenir.


DE L’ARRIVÉE DU VIZIR ’ABD-ALLAH, FILS DE MOHAMMED ALHADHRAMY, QUE LE SULTAN CHIHÂB EDDÎN AVAIT EXILÉ À SOUWEÏD ; RÉCIT DE CE QUI SE PASSA ENTRE NOUS.

J’avais épousé la belle-fille de ce personnage, la fille de sa femme, et j’aimais cette épouse d’un amour très-fort. Quand le grand vizir l’eut mandé et rappelé dans l’île de Mahal, je lui envoyai des présents, allai à sa rencontre et l’accompagnai au palais. Il salua le vizir suprême, et celui-ci le logea dans une superbe maison, où je lui rendis souvent visite. Il advint que je passai en prières le mois de ramadhân, et que tous les habitants me visitèrent, excepté ’Abd-Allah. Le vizir Djémâl eddîn lui-même vint me voir, et Abd-Allah avec lui, pour lui tenir compagnie. Une inimitié s’éleva entre nous. Or, quand je sortis de la retraite, les oncles maternels de ma femme, belle-fille d’Abd-Allah, se plaignirent à moi. Ils étaient fils du vizir Djémâl eddîn Assindjary. Leur père avait nommé pour leur tuteur le vizir ’Abd-Allah, et leurs propriétés se trouvaient encore entre ses mains, quoiqu’ils fussent sortis de sa tutelle, d’après la loi. Ils demandèrent sa comparution dans le tribunal. J’avais coutume, quand je mandais une des parties adverses, de lui envoyer un morceau de papier, avec ou sans écriture. Aussitôt qu’elle en avait connaissance, elle se rendait au tribunal, ou sinon je la châtiais. J’envoyai donc un papier à ’Abd-Allah, selon mon habitude. Ce procédé le mit en colère, et à cause de cela il conçut de la haine contre moi. Il cacha son inimitié et chargea quelqu’un de parler en sa place. Des discours déshonnêtes me furent répétés comme ayant été tenus par lui.

La coutume des insulaires, faibles ou puissants, était de saluer le vizir ’Abd-Allah de la même manière que le vizir Djémâl eddîn. Leur salutation consiste à toucher la terre avec l’index, puis à le baiser et à le placer sur leur tête. Je donnai des ordres au crieur public, et il proclama dans le palais du souverain, en présence de témoins, que tout individu qui rendrait hommage au vizir ’Abd-Allah de la même manière qu’au grand vizir encourrait un châtiment sévère. J’exigeai de lui un engagement de ne plus laisser les hommes agir ainsi. Son inimitié envers moi en fut augmentée. Cependant j’épousai encore une autre femme, fille d’un vizir très-considéré des insulaires, et qui avait eu pour aïeul le sultan Dâoud, petit-fils du sultan Ahmed Chénoûrâzah ; puis j’en épousai une qui avait été mariée au sultan Chibâb eddîn, et je fis construire trois maisons dans le jardin que m’avait donné le vizir. Quant à ma quatrième femme, qui était belle-fille du vizir ’Abd-Allah, elle habitait sa propre demeure. C’était celle de toutes mes épouses que je chérissais le plus. Lorsque je me fus allié par mariage aux individus que j’ai cités, le vizir et les habitants de l’île me craignirent beaucoup, à cause de leur faiblesse. De faux rapports furent répandus près de moi et du vizir suprême, en grande partie par les soins du vizir ’Abd-Allah, si bien que notre éloignement réciproque fut définitif.


DE MA SÉPARATION D’AVEC CES GENS-LÀ, ET QUEL EN FUT LE MOTIF.

Il arriva un certain jour que la femme d’un esclave du défunt sultan Djelâl eddîn se plaignit de lui au vizir, et rapporta à celui-ci qu’il se trouvait près d’une concubine du sultan, avec laquelle il avait un commerce adultère. Le vizir envoya des témoins, qui entrèrent dans la maison de la jeune femme, trouvèrent l’esclave endormi avec elle sur le même tapis, et les emprisonnèrent. Lorsque le matin fut venu et que j’eus appris cette nouvelle, je me rendis à la salle d’audience et m’assis dans le lieu où j’avais coutume de m’asseoir. Je ne dis pas un mot de cette affaire. Un courtisan s’approcha de moi et me dit : « Le vizir te fait demander si tu as quelque besoin. — Non, » répondis-je. Le dessein du ministre était que je parlasse de l’affaire de la concubine et de l’esclave ; car c’était mon habitude qu’il ne se présentât aucune cause sans que je la jugeasse. Mais comme j’éprouvais contre lui du mécontentement et de la haine, je négligeai d’agir ainsi. Je m’en retournai ensuite à ma maison, et m’assis dans l’endroit où je rendais mes sentences. Aussitôt arrive un vizir, qui me dit, de la part du grand vizir : « Hier il est advenu telle et telle chose, à cause de l’affaire de la concubine et de l’esclave ; juge-les tous deux conformément à la loi. » Je répondis : « C’est une cause sur laquelle il ne convient pas de rendre un jugement, si ce n’est dans le palais du sultan. » J’y retournai donc, le peuple se rassembla, et l’on fit comparaître la concubine et l’esclave. J’ordonnai de les frapper tous deux à cause de leur tête-à-tête ; je prononçai la mise en liberté de la femme et je retins en prison l’esclave, après quoi je m’en retournai à ma maison.

Le vizir me dépêcha plusieurs de ses principaux serviteurs pour me parler de la mise en liberté de l’esclave. Je leur dis : « L’on intercède près de moi en faveur d’un esclave nègre qui a violé le respect qu’il devait à son maître, et hier, vous avez déposé le sultan Chihâb eddîn et vous l’avez tué, parce qu’il était entré dans la maison d’un de ses esclaves. » Et aussitôt j’ordonnai de frapper le coupable avec des baguettes de bambou, ce qui produit plus d’effet que les coups de fouet. Je le fis promener par toute l’île, ayant la corde au cou. Les messagers du vizir allèrent le trouver et l’instruisirent de ce qui s’était passé. Il montra une grande agitation et fut enflammé de colère. Il réunit les autres vizirs, les chefs de l’armée, et m’envoya chercher. Je me rendis près de lui. Or j’avais coutume de lui rendre hommage en fléchissant le genou. Cette fois-là je ne le fis pas, et me contentai de dire : « Que le salut soit sur vous ! » Puis je dis aux assistants : « Soyez témoins que je me dépouille des fonctions de kâdhi, parce que je suis dans l’impuissance de les exercer. » Le vizir m’ayant adressé la parole, je montai et m’assis dans un endroit où je me trouvais vis-à-vis de lui ; puis je lui répondis de la manière la plus dure. Sur ces entrefaites, le mouezzin appela à la prière du coucher du soleil, et le grand vizir entra dans sa maison en disant : « On prétend que je suis un souverain ; or, voici que j’ai mandé cet homme, afin de me mettre en colère contre lui, et il se fâche contre moi. » Je n’étais considéré de ces insulaires qu’à cause du sultan de l’Inde, car ils connaissaient le rang dont je jouissais près de lui. Quoiqu’ils soient éloignés de lui, ils le craignent fort dans leur cœur.

Quand le grand vizir fut rentré dans sa maison, il manda le kâdhi destitué, qui était éloquent, et qui m’adressa ce discours : « Notre maître te fait demander pourquoi tu as violé, en présence de témoins, le respect qui lui est dû, et pourquoi tu ne lui as pas rendu hommage ? » Je répondis : « Je ne le saluais que quand mon cœur était satisfait de lui ; mais puisqu’un mécontentement est survenu, j’ai renoncé à cet usage. La salutation des musulmans ne consiste que dans le mot assélâm (le salut soit sur vous), et je l’ai prononcé. » Le vizir m’envoya une seconde fois cet individu , qui me dit : « Tu n’as d’autre but que de nous quitter ; paye les dots de tes femmes et ce que tu dois aux hommes, et pars quand tu voudras. » Sur cette parole, je m’inclinai, je m’en allai à ma demeure, et acquittai les dettes que j’avais contractées. Vers ce temps-là le vizir m’avait donné des tapis et un mobilier, consistant en vases de cuivre et autres objets. Il m’accordait tout ce que je demandais, m’aimait et me traitait avec considération ; mais il changea de dispositions, et on lui inspira des craintes à mon sujet.

Lorsqu’il apprit que j’avais payé mes dettes et que je me disposais à partir, il se repentit de ce qu’il avait dit et différa de m’accorder la permission de me mettre en route. Je jurai par les serments les plus forts qu’il me fallait absolument reprendre mon voyage, je transportai ce qui m’appartenait dans une mosquée située sur le rivage de la mer, et répudiai une de mes femmes. Une autre était enceinte, je lui assignai un terme de neuf mois, pendant lequel je devais revenir, à défaut de quoi elle serait maîtresse d’en user à sa volonté. J’emmenai avec moi celle de mes femmes qui avait été mariée au sultan Chibâb eddîn, afin de la remettre entre les mains de son père, qui habitait l’île de Moloûc, et ma première épouse, dont la fille était sœur consanguine de la sultane. Je convins avec le vizir ’Omar deherd (ou général de l’armée ; voy. plus haut, p. 139), et le vizir Haran , l’amiral, que je me rendrais dans le pays de Ma’bar (Coromandel), dont le roi était mon beau-frère, que j’en reviendrais avec des troupes, afin que les îles fussent réduites sous son autorité, et qu’alors j’y exercerais le pouvoir en son nom. Je choisis, comme devant servir de signaux entre eux et moi, des pavillons blancs, qui seraient arborés à bord des vaisseaux. Aussitôt qu’ils les auraient vus, ils devaient se soulever dans l’île (litt. sur terre). Je n’avais jamais ambitionné cela, jusqu’au jour où j’éprouvai du mécontentement. Le vizir me craignait et disait au peuple : « Il faut absolument que cet homme-là s’empare du vizirat, soit de mon vivant, soit après ma mort. » Il faisait de nombreuses questions sur ce qui me concernait et ajoutait : « J’ai appris que le roi de l’Inde lui a envoyé de l’argent, afin qu’il s’en serve pour exciter des troubles contre moi. » Il redoutait mon départ, de peur que je ne revinsse de la côte de Coromandel avec des troupes. Il me fit donc dire de rester jusqu’à ce qu’il eût équipé pour moi un navire ; mais je refusai.

La sœur consanguine de la sultane se plaignit à celle-ci du départ de sa mère avec moi. La sultane voulut l’empêcher, sans pouvoir y parvenir. Lorsqu’elle la vit résolue à partir, elle lui dit : « Tous les bijoux que tu possèdes proviennent de l’argent de l’entrepôt de la douane. Si tu as des témoins pour attester que Djelâl eddîn te les a donnés, à merveille ; sinon, restitue-les, » Ces bijoux avaient beaucoup de valeur ; néanmoins ma femme les rendit à ces personnes-là. Les vizirs et les chefs vinrent me trouver pendant que j’étais dans la mosquée et me prièrent de revenir. Je leur répondis : « Si je n’avais pas juré, certes, je m’en retournerais. » Ils reprirent : « Va-t’en dans quelque autre île, afin que ton serment soit vrai, après quoi tu reviendras. — Oui, » répliquai-je, afin de les satisfaire. Lorsque arriva le jour où je devais partir, j’allai faire mes adieux au vizir. Il m’embrassa et pleura, de sorte que ses larmes tombèrent sur mes pieds. Il passa la nuit suivante à veiller lui-même sur l’île, de peur que mes parents par alliance et mes compagnons ne se soulevassent contre lui.

Enfin je partis et arrivai à l’île du vizir ’Aly. De grandes douleurs atteignirent ma femme, et elle voulut s’en retourner. Je la répudiai et la laissai là, et j’écrivis cette nouvelle au vizir, car cette femme était la mère de l’épouse de son fils. Je répudiai aussi l’épouse à laquelle j’avais fixé un terme (pour mon retour), et mandai une jeune esclave que j’aimais. Cependant nous naviguâmes au milieu de ces îles, passant d’une région (ou groupe) dans une autre.


DES FEMMES QUI N’ONT QU’UNE SEULE MAMELLE.

Dans une de ces îles je vis une femme qui n’avait qu’une seule mamelle. Elle était mère de deux filles, dont l’une lui ressemblait en tout, et dont l’autre avait deux mamelles, sauf que l’une était grande et renfermait du lait ; l’autre était petite et n’en contenait pas. Je fus étonné de la conformation de ces femmes.

Nous arrivâmes ensuite à une autre de ces îles, qui était petite et où il n’y avait qu’une seule maison, occupée par un tisserand, marié et père de famille. Il possédait de petits cocotiers et une petite barque, dont il se servait pour prendre du poisson et se transporter dans les îles où il voulait aller. Sur son îlot il y avait encore de petits bananiers ; nous n’y vîmes pas d’oiseaux de terre ferme, à l’exception de deux corbeaux, qui volèrent au-devant de nous à notre arrivée et firent le tour de notre vaisseau. J’enviais vraiment le sort de cet homme et formais le vœu, dans le cas où son île m’eût appartenu, de m’y retirer jusqu’à ce que le terme inévitable arrivât pour moi.

Je parvins ensuite à l’île de Moloûc, où se trouvait le navire appartenant au patron Ibrâhîm et dans lequel j’avais résolu de me rendre à la côte de Coromandel. Cet individu vint me trouver avec ses compagnons, et ils me traitèrent dans un beau festin. Le vizir avait écrit en ma faveur un ordre prescrivant de me donner dans cette île cent vingt bostoû (voy. ci-dessus, p. 122) de cauris, vingt gobelets d’athouân, ou miel de coco, et d’y ajouter chaque jour une certaine quantité de bétel, de noix d’arec et de poisson. Je passai à Moloûc soixante et dix jours, et j’y épousai deux femmes. Moloûc est au nombre des îles les plus belles, étant verdoyante et fertile. Parmi les choses merveilleuses que l’on y voit, je remarquai qu’un rameau qui aura été coupé sur un de ses arbres, et planté en terre ou dans une muraille, se couvrira de feuilles et deviendra lui-même un arbre. Je vis aussi que le grenadier ne cesse d’y porter des fruits durant toute l’année. Les habitants de cette île craignirent que le patron Ibrâhîm ne les pillât au moment de son départ. En conséquence ils voulurent se saisir des armes que contenait son vaisseau, et les garder jusqu’au jour de son départ. Une dispute s’engagea pour ce motif, et nous retournâmes à Mahal, où nous ne débarquâmes pas. J’écrivis au vizir pour lui faire savoir ce qui avait eu lieu. Il envoya un écrit portant qu’il n’y avait pas de raison de prendre les armes de l’équipage. Nous retournâmes donc à Moloûc, et nous en repartîmes au milieu du mois de rébi’ second de l’année 745 (26 août 1344). Dans le mois de cha’bân de cette même année (décembre l344) mourut le vizir Djemâl eddîn. La sultane était enceinte de lui et accoucha après sa mort. Le vizir ’Abd Allah l’épousa. Quant à nous, nous naviguâmes, n’ayant pas avec nous de capitaine instruit. La distance qui sépare les Maldives de la côte de Coromandel est de trois jours. Cependant nous voguâmes pendant neuf jours, et le neuvième nous débarquâmes à l’île de Ceylan. Nous aperçûmes la montagne de Sérendîb, qui s’élève dans l’air comme si c’était une colonne de fumée. Quand nous arrivâmes près de cette île, les marins dirent : « Ce port n’est pas dans le pays d’un sultan dans les États duquel les marchands entrent en toute sûreté ; mais il se trouve dans ceux du sultan Airy Chacarouaty, qui est au nombre des hommes injustes et pervers. Il a des vaisseaux qui exercent la piraterie sur mer. » En conséquence, nous craignîmes de descendre dans son port ; mais, le vent ayant augmenté, nous redoutâmes d’être submergés, et je dis au patron : « Mets-moi à terre, et je prendrai pour toi un saufconduit de ce sultan. » Il fit ce que je lui demandais et me déposa sur le rivage. Les idolâtres s’avancèrent au-devant de nous et dirent : « Qui êtes-vous ? » Je leur appris que j’étais beau-frère et ami du sultan du Coromandel, que j’étais parti pour lui rendre visite, et que ce qui se trouvait à bord du vaisseau était un présent destiné à ce prince. Les indigènes allèrent trouver leur souverain et lui firent part de ma réponse. Il me manda, et je me rendis près de lui dans la ville de Batthâlah (Putelam), qui était sa capitale. C’est une place petite et jolie, entourée d’une muraille et de bastions de bois. Tout le littoral voisin est couvert de troncs de cannelliers entraînés par les torrents. Ces bois sont rassemblés sur le rivage et y forment des espèces de collines. Les habitants du Coromandel et du Malabar les emportent sans rien payer ; seulement, en retour de cette faveur, ils font cadeau au sultan d’étoiïes et de choses analogues. Entre le Coromandel et l’île de Ceylan, il y a une distance d’un jour et d’une nuit. On trouve aussi dans cette île beaucoup de bois de brésil, ainsi que l’aloès indien, nommé alcalakhy (peut-être du grec agallokon), mais qui ne ressemble pas au kamâry, ni au kâkouly. Nous en parlerons ci-après,


DU SULTAN DE CEYLAN.

On l’appelle Aïry Chacarouaty, et c’est un souverain puissant sur mer. Je vis un jour, tandis que je me trouvais sur la côte de Coromandel, cent de ses vaisseaux, tant petits que grands, qui venaient d’y arriver. Il y avait dans le port huit navires appartenant au sultan du pays et destinés à faire un voyage dans le Yaman. Le souverain ordonna de faire des préparatifs, et rassembla des gens pour garder ses vaisseaux. Lorsque les Ceylanais désespérèrent de trouver une occasion de s’en emparer, ils dirent : « Nous ne sommes venus que pour protéger des vaisseaux à nous appartenants, et qui doivent aussi se rendre dans le Yaman. »

Quand j’entrai chez le sultan idolâtre, il se leva, me fit asseoir à son côté et me paria avec la plus grande bonté. « Que tes compagnons, me dit-ii, débarquent en toute sûreté et qu’ils soient mes hôtes jusqu’à ce qu’ils repartent. Il existe une alliance entre moi et le sultan de la côte de Coromandel. » Puis il ordonna de me loger, et je restai près de lui pendant trois jours, avec une grande considération, qui augmentait chaque jour. Il comprenait la langue persane, et goûtait fort ce que je lui racontais touchant les rois et les pays étrangers. J’entrai chez ce prince un jour qu’il avait près de lui des perles en quantité, qu’on avait apportées de la pêcherie qui se trouve dans ses États. Les ofïiciers de ce prince séparaient celles qui étaient précieuses de celles qui ne l’étaient pas. Il me dit : « As-tu vu des pêcheries de perles dans les contrées d’où tu viens ? — Oui, lui répondis-je, j’en ai vu dans l’île de Keïs et dans celle de Kech, qui appartient à Ibn Assaouâmély. — J’en ai ouï parler, » reprit-il ; puis il prit plusieurs perles et ajouta : « Y at-ildans cette île-là des perles pareilles à celles-ci. ? » Je répliquai : « Je n’en ai vu que d’inférieures. » Ma réponse lui plut, et il me dit : « Elles t’appartiennent. Ne rougis pas, ajouta-t-il, et demande-moi ce que tu voudras, » Je repris donc : « Je n’ai d’autre désir, depuis que je suis arrivé dans cette île, que celui de visiter l’illustre Pied d’Adam. « Les gens du pays appellent ce premier homme bâbâ (père) et ils appellent Eve mâmâ (mère). « Cela est facile, répondit-il ; nous enverrons avec toi quelqu’un qui te conduira. — C’est ce que je veux, » lui dis-je ; puis j’ajoutai : « Le vaisseau dans lequel je suis venu se rendra en toute sûreté dans le Ma’bar (Coromandel), et quand je serai de retour, tu me renverras dans tes vaisseaux, — Certes, » répliqua-t-il.

Lorsque je rapportai cela au patron du navire, il me dit : « Je ne partirai pas jusqu’à ce que tu sois revenu, quand même je devrais attendre un an à cause de toi. » Je fis part au sultan de cette réponse, et il me dit : « Le patron sera mon hôte jusqu’à ce que tu reviennes, » Il me donna un palanquin que ses esclaves portaient sur leur dos, et envoya avec moi quatre de ces djoguis qui ont coutume d’entreprendre annuellement un pèlerinage pour visiter le Pied ; il y joignit trois brahmanes, dix autres de ses compagnons, et quinze hommes pour porter les provisions. Quant à l'eau, elle se trouve en abondance sur la route.

Le jour de notre départ, nous campâmes près d’une rivière, que nous traversâmes dans un bac formé de rameaux de bambous. De là nous nous rendîmes à Ménâr Mendely, belle vilh, située à rextrémité du territoire du sultan, et dont la population nous traita dans un excellent festin. Ce repas consistait en jeunes buffles, pris à la chasse dans un bois voisin et ramenés tout vivants ; en riz, beurre fondu, poisson, poules et lait. Nous ne vîmes pas en cette ville de musulman, à l’exception d’un Khorâçânien, qui y était resté pour cause de maladie et qui nous accompagna. Nous partîmes pour Bender Sélâouâl, petite ville, et, après l’avoir quittée, nous traversâmes des lieux âpres et pleins d’eau. On y trouve de nombreux éléphants, mais qui ne font pas de mal aux pèlerins, ni aux étrangers, et cela par la sainte influence du cheikh Abou ’Abd Allah, fils de Khalîf, le premier qui ouvrit ce chemin pour aller visiter le Pied. Auparavant les infidèles empêchaient les musulmans d’accomplir ce pèlerinage, les vexaient, ne mangeaient ni ne commerçaient avec eux. Mais quand l’aventure que nous avons racontée dans la première partie de ces voyages (t. II, p. 80, 81) fut arrivée au cheïkh Abou ’Abd Allah, c’est à savoir, le meurtre de tous ses compagnons par des éléphants, sa présenation, et la manière dont un éléphant le porta sur son dos, à dater de ce temps-là les idolâtres se mirent à honorer les musulmans, à les faire entrer dans leurs maisons et à manger avec eux. Ils ont même confiance en eux, en ce qui regarde leurs femmes et leurs enfants. Jusqu’à ce jour ils vénèrent extrêmement le cheïkh susdit et l’appellent le grand cheïkh.

Cependant nous parvînmes à la ville de Conacâr, résidence du principal souverain de ce pays. Elle est construite dans une tranchée, entre deux montagnes, près d’une grande baie, que l’on appelle la baie des pierres précieuses, parce que des gemmes y sont trouvées. A l’extérieur de cette ville se voit la mosquée du cheikh ’Othmân, le Chîrâzien, surnommé Châoûch (l’huissier). Le souverain et les habitants de la place le visitent et lui témoignent de la considération. C’est lui qui servait de guide pour aller voir le Pied. Quand on lui eut coupé une main et un pied, ses fils et ses esclaves devinrent guides à sa place. Le motif pour lequel il fut ainsi mutilé, c’est qu’il égorgea une vache. Or la loi des Hindous ordonne que celui qui a tué une vache soit massacré comme elle, ou enfermé dans sa peau et brûlé. Le cheïkh ’Othmân étant respecté de ces gens-là, ils se contentèrent de lui couper une main et un pied, et lui firent cadeau de l’impôt levé sur un certain marché.


DU SULTAN DE CONACÂR.

Il est désigné par le nom de Conâr, et possède l’éléphant blanc. Je n’ai pas vu dans l’univers d’autre éléphant blanc. Le souverain le monte dans les solennités, et attache au front de cet animal de grosses gemmes. Il advint à ce monarque que les grands de son empire se soulevèrent contre lui, l’aveuglèrent et firent roi son fils. Quant à lui, il vit encore dans cette ville, privé de la vue.


DES PIERRES PRÉCIEUSES.

Les gemmes admirables dites albahramân (rubis ou escarboucles) ne se trouvent que dans cette ville. Parmi elles il y on a que l’on tire de la baie, et ce sont les plus précieuses aux yeux des indigènes ; d’aulrcs sont extraites de la terre. On rencontre des gemmes dans toutes les localités de l’île de Ceylan Dans ce pays le sol tout entier constitue une propriété particulière. Un individu en achète une portion, et creuse afin de trouver des gemmes. Il rencontre des pierres blanches et ramifiées ; c’est dans l’intérieur de ces pierres qu’est cachée la gemme Le propriétaire la remet à des lapidaires, qui la frottent jusqu’à ce qu’elle soit séparée des pierres qui la recèlent. Il y en a de rouges (rubis), de jaunes (topazes) et de bleues (saphirs), que l’on appelle neïlem (nilem). La coutume des indigènes, c’est que les pierres précieuses dont la valeur s’élève à cent fanem sont réservées au sultan, qui en donne le prix, et les prend pour lui. Quant à celles qui sont d’un prix inférieur, elles demeurent la propriété de ceux qui les ont trouvées. Cent fanem équivalent à six pièces d’or.

Toutes les femmes dans l’île de Ceylan possèdent des colliers de pierres précieuses de diverses couleurs, elles en mettent à leurs mains et à leurs pieds, en guise de bracelets et de khalkhâls (anneaux que les femmes passent à la cheville). Les concubines du sultan font avec ces gemmes un réseau qu’elles placent sur leur tête. J’ai vu sur le front de l’éléphant blanc sept de ces pierres précieuses, dont chacune était plus grosse qu’un œuf de poule. J’ai vu également près du sultan Aïry Chacarouaty une écuelle de rubis, aussi grande que la paume de la main, et qui contenait de l’huile d’aloès. Je témoignai mon étonnement au sujet de cette écuelle ; mais le sultan me dit : « Nous possédons des objets de la même matière plus grands que celui-là. »

Cependant nous partîmes de Conacàr, et nous nous arrêtâmes dans une caverne appelée du nom d’Ostha Mahmoud Alloûry. Ce personnage était au nombre des gens de bien ; il a creusé cette caverne sur le penchant d’une montagne, près d’une petite baie. Après avoir quitté cet endroit, nous campâmes près de la baie nommée Khaour bouzneh (baie des singes). Bouzneh (en persan bouzîneh) désigne la même chose que alkoroûd (pluriel d’alkird, singe) en arabe.


DES SINGES.

Ces animaux sont très-nombreux dans ces montagnes ; ils sont de couleur noire et ont de longues queues. Ceux qui appartiennent au sexe masculin ont de la barbe comme les hommes. Le cheikh ’Othmàn, son fils et d’autres personnes m’ont raconté que ces singes ont un chef à qui ils obéissent comme si c’était un souverain. Il attache sur sa tête un bandeau de feuilles d’arbres et s’appuie sur un bâton. Quatre singes, portant des bâtons, marchent à sa droite et à sa gauche, et quand le chef s’assied, ils se tiennent debout derrière lui. Sa femelle et ses petits viennent et s’asseyent devant lui tous les jours. Les autres singes arrivent et s’accroupissent à quelque distance de lui ; puis un des quatre susmentionnés leur adresse la parole, et tous se retirent ; après quoi, chacun apporte une banane ou un limon, ou quelque fruit semblable. Le roi des singes, ses petits et les quatre singes principaux mangent. Un certain djogui m’a raconté avoir vu ces quatre singes devant leur chef et occupés à frapper un autre singe à coups de bâton, après quoi ils lui arrachèrent les poils.

Des gens dignes de foi m’ont rapporté que, quand un de ces singes s’est emparé d’une jeune fille, celle-ci ne peut se dérober à sa lubricité. Un habitant de l’île de Ceylan m’a raconté qu’ii y avait chez lui un singe, qu’une de ses filles entra dans une chambre et que l’animal l’y suivit. Elle cria contre lui, mais il lui fit violence. « Nous accourûmes près d’elle, continuait ce personnage, nous vîmes le singe qui la tenait embrassée, et nous le tuâmes. »

Cependant nous partîmes pour la baie des bambous, de laquelle Abou’abd Allah, fils de Khafîf, tira les deux rubis qu’il donna au sultan de cette île, ainsi que nous l’avons raconté dans la première partie de ces voyages (t. II, p. 81) ; puis nous marchâmes vers un endroit nommé La Maison de la vieille, et qui se trouve à l’extrême limite des lieux habités. Nous en partîmes pour la caverne de Bâbâ Thâhir, qui était un homme de bien, et ensuite pour celle de Sébîc. Ce Sébîc a été au nombre des souverains idolâtres et s’est retiré en cet endroit pour s’y livrer à des pratiques de dévotion.


DE LA SANGSUE VOLANTE.

Dans ce lieu-là nous vîmes la sangsue volante, que les indigènes appellent zoloû. Elle se tient sur les arbres et les herbes qui se trouvent dans le voisinage de l’eau, et quand un homme s’approche d’elle, elle fond sur lui. Quelle que soit la place du corps de cet individu sur laquelle tombe la sangsue, il en sort beaucoup de sang. Les habitants ont soin de tenir prêt, pour ce cas, un limon dont ils expriment le jus sur le ver, qui se détache de leur corps ; ils raclent l’endroit sur lequel il est tombé avec un couteau de bois destiné à cet usage. On raconte qu’un certain pèlerin passa par cette localité, et que des sangsues s’attachèrent à lui. Il montra de l’impassibilité, et ne pressa pas sur elles un citron ; aussi tout son sang fut épuisé et il mourut. Le nom de cet homme était Bâbâ Khoûzy, et il y a là une caverne qui porte le même nom. De ce lieu nous nous rendîmes aux sept cavernes, puis à la colline d’Iskender (Alexandre). Il y a ici la grotte dite d’Alisfahâny, une source d’eau et un château inhabité, sous lequel se trouve une baie appelée Le Lieu de la submersion des contemplatifs. Dans le même endroit se voient la caverne de l’orange et celle du sultan. Près de celle-ci est la porte (derwâzeh en persan, bâb en arabe) de la montagne.


DE LA MONTAGNE DE SÉRENDÎB (PlC D’ADAM).

C’est une des plus hantes montagnes du monde ; nous l’aperçûmes de la pleine mer, quoique nous en fussions séparés par une distance de neuf journées de marche. Pendant que nous en faisions l’ascension, nous voyions les nuages au-dessous de nous, qui nous dérobaient la vue de sa partie inférieure. Il y a sur cette montagne beaucoup d’arbres de l’espèce de ceux qui ne perdent pas leurs feuilles, des fleurs de diverses couleurs, et une rose rouge aussi grande que la paume de la main. On prétend que sur cette rose il y a une inscription dans laquelle on peut lire le nom du Dieu très-haut et celui de son prophète. Sur le mont il y a deux chemins qui conduisent au Pied d’Adam. L’un est connu sous le nom de Chemin du père, et l’autre sous le nom de Chemin de la mère. On désigne ainsi Adam et Ève. Quant à la route de la mère, c’est une route facile, par laquelle s’en retournent les pèlerins ; mais celui qui la prendrait pour l’aller serait regardé comme n’ayant pas fait le pèlerinage. Le chemin du père est âpre et difficile à gravir. Au pied de la montagne, à l’endroit où se trouve sa porte, est une grotte qui porte aussi le nom d’Iskender, et une source d’eau.

Les anciens ont taillé dans le roc des espèces de degrés, à l’aide desquels on monte ; ils y ont fiché des pieux de fer, auxquels on a suspendu des chaînes, afin que celui qui entreprend l’ascension puisse s’y attacher. Ces chaînes sont au nomhre de dix, savoir : deux au bas de la montagne, à l’endroit où se trouve la porte, sept contiguës les unes aux autres, après les deux premières ; quant à la dixième, c’est la chaîne de la profession de foi (musulmane), ainsi nommée parce que l’individu qui y sera arrivé et qui regardera en bas de la montagne sera saisi d’hallucination et, de peur de tomber, il récitera les mots : « J’atteste qu’il n’y a d’autre dieu que Dieu, et que Mahomet est son prophète. » Quand tu auras dépassé cette chaîne, tu trouveras un chemin mal entretenu. De la dixième chaîne à la caverne de Khidhr, il y a sept milles. Celle caverne est située dans un endroit spacieux, et elle a près d’elle une source d’eau remplie de poissons, laquelle porte aussi le nom de Khidhr. Personne ne pêche de ces poissons. Dans le voisinage de la caverne, il y a deux bassins creusés dans le roc, de chaque côté du chemin. C’est dans la grotte de Khidhr que les pèlerins laissent ce qui leur appartient ; de là ils gravissent encore deux milles jusqu’à la cime du mont, où se trouve le pied.


DESCRIPTION DU PIED.

La marque du noble pied, celui de notre père Adam, se voit dans une roche noire et haute, et dans un endroit spacieux. Le pied s’est enfoncé dans la pierre, de sorte que son emplacement est tout déprimé ; sa longueur est de onze empans. Les habitants de la Chine y vinrent jadis ; ils ont coupé dans la pierre la place du gros orteil et de ce qui l’avoisine, et ont déposé ce fragment dans un temple de la ville de Zeïtoùn (Tseu-thoung), où ils se rendent des provinces les plus éloignées. Dans la roche où se trouve l’empreinte du pied, on a creusé neuf trous, dans lesquels les pèlerins idolâtres déposent de l’or, des pierres précieuses et des perles. Tu pourras voir les fakîrs, quand ils seront arrivés à la grotte de Khidhr, chercher à se devancer les uns les autres, pour prendre ce qu’il y a dans les creux. Pour nous, nous n’y trouvâmes que quelques petites pierres et un peu d’or, que nous donnâmes à notre guide. C’est la coutume que les pèlerins passent trois jours dans la caverne de Khidhr, et que, durant ce temps, ils visitent le pied matin et soir. Nous fimes de même.

Lorsque les trois jours furent écoulés, nous nous en retournâmes par le Chemin de la mère, et nous campâmes près de la grotte de Cheïm, qui est le même que Cheïth (Seth), fils d’Adam. Nous nous arrêtâmes ensuite près de la baie des poissons, des bourgades de Cormolah, de Djebercâouân, de Dildînéouch et d’Atkalendjeh. C’est dans cette dernière localité que passait l’hiver le cheïkli Abou’abd Allah, fils de Khafîf. Toutes ces bourgades et ces stations sont situées daus la montagne. Près du pied de celle-ci, dans ce même chemin, se trouve Dérakht (dirakht) rewân « l’arbre marchant, » qui est un arbre séculaire, duquel il ne tombe pas une seule feuille. Je n’ai rencontré personne qui ail vu ses feuilles. On le désigne aussi sous le nom de naïchiah (marchant), parce que l’individu qui le considère du haut de la montagne le juge placé à une grande distance de lui et rapproché du pied de cette montagne, tandis que celui qui le regarde du bas de celle-ci, le croit dans une position tout opposée. J’ai vu ea cet endroit une troupe de djoguis qui ne quittaient pas le pied du mont, attendant la chute des feuilles de cet arbre. Il est placé dans un lieu où il n’est en aucune manière possible de l’atteindre. Les idolâtres débitent à son sujet des mensonges, au nombre desquels est celui-ci : quiconque mange de ses feuilles recouvre la jeunesse, quand bien même il serait un vieillard. Mais cela est faux.

Sous cette montagne se trouve la grande baie d’où l’on tire les pierres précieuses. Ses eaux paraissent aux yeux extrêmement bleues. De cet endroit nous marchâmes pendant deux jours jusqu’à la ville de Dînéwer, qui est grande, située près de la mer et habitée par des marchands. On y voit dans un vaste temple une idole qui porte le même nom que la ville. Il y a dans ce temple environ mille brahmanes et djoguis, et environ cinq cents femmes, nées de pères idolâtres, lesquelles chantent et dansent toutes les nuits devant la statue. La ville et ses revenus sont la propriété particulière de l’idole ; tous ceux qui demeurent dans le temple et ceux qui le visitent sont nourris là-dessus. La statue est d’or et de la grandeur d’un homme. Elle a, en place d’yeux, deux grands rubis, et l’on m’a rapporté qu’ils éclairaient durant la nuit comme deux lanternes.

Cependant nous partîmes pour la ville de Kâly, qui est petite et à six parasanges de Dînéwer, Il s’y trouve un musulman, appelé le patron de navire Ibrahim, qui nous traita dans son habitation. Nous nous mîmes en route pour la ville de Calenbou (Colombo), une des plus belles et des plus grandes de l’île de Sérendîb. C’est là que demeure le vizir prince de la mer, Djâlesty, qui a près de lui environ cinq cents Abyssins. Trois jours après avoir quitté Calenbou, nous arrivâmes à Batthâlah, dont il a déjà été question. Nous en visitâmes le sultan, dont il a été parlé ci-dessus. Je trouvai le patron de navire Ibrâhîm qui m’attendait, et nous partîmes pour le pays du Ma’bar. Le vent devint fort, et l’eau fut sur le point d’entrer dans le vaisseau. Nous n’avions pas de capitaine instruit. Nous arrivâmes ensuite près de certaines roches, et peu s’en fallut que le vaisseau ne s’y brisât ; puis nous entrâmes dans une eau peu profonde, le bâtiment toucha, çt nous vîmes la mort de très-près (littér. de nos propres yeux). Les passagers jetèrent à la mer ce qu’ils possédaient et se firent leurs adieux. Nous coupâmes le mât du navire et le lançâmes à l’eau ; les marins construisirent un radeau avec des planches. Il y avait entre nous et la terre une distance de deux parasanges. Je voulus descendre dans le radeau. Or j’avais deux concubines et deux compagnons. Ceux-ci me dirent : « Descendras-tu et nous abandonneras-tu ? » Je les préférai à moi-même et je leur dis : « Descendez tous deux, ainsi que la jeune fille que j’aime. » L’autre jeune fille dit : « Je sais bien nager, je m’attacherai à une des cordes du bac et je nagerai avec ces gens-là. » Mes deux camarades descendirent ; un d’eux était Mohammed, fils de Ferhân Altaouzéry, et l’autre, un Égyptien. Une des jeunes filles était avec eux, la seconde nageait. Les marins lièrent des cordages au radeau et s’en aidèrent pour nager. Je mis près de ces gens-là ce que je possédais de précieux, en meubles, joyaux et ambre. Ils arrivèrent à terre sains et saufs, car le vent leur venait en aide. Pour moi, je restai sur le vaisseau, dont le patron gagna la terre sur une planche. Les marins entreprirent de construire quatre radeaux ; mais la nuit survint avant qu’ils fussent achevés, et l’eau nous envahit. Je montai sur la poupe et y restai jusqu’au matin. Alors plusieurs idolâtres vinrent nous trouver dans une barque qui leur appartenait. Nous descendîmes avec eux sur le rivage, dans le pays du Ma’bar, et nous leur apprîmes que nous étions au nombre des amis de leur sultan, à qui ils payaient tribut. Ils lui écrivirent pour lui donner avis de cela. Le souverain était occupé à faire la guerre aux infidèles, à deux journées de distance ; je lui envoyai une lettre pour lui annoncer ce qui m’était arrivé. Les idolâtres en question nous firent entrer dans un grand bois, et nous apportèrent un fruit qui ressemble à la pastèque et que porte l’arbre de mokl (doûm ou palmier nain). Ce fruit renferme une espèce de coton qui contient une substance mielleuse, que l’on extrait, et dont on fabrique une pâtisserie nommée tell’et pareille au sucre. On nous servit encore du poisson excellent. Nous restâmes là trois jours, au bout desquels arriva, de la part du sultan, un émîr appelé Kamar eddîn, et accompagné d’un détachement de cavaliers et de fantassins. Ils amenaient un palanquin et dix chevaux. Je montai à cheval, ainsi que mes camarades, le patron du navire et une des deux jeunes filles ; l’autre fut portée dans le palanquin. Nous parvînmes au fort de Hercâtoû (Arcote), dans lequel nous passâmes la nuit. J’y laissai les jeunes filles, une partie de mes esclaves et de mes compagnons. Le second jour nous arrivâmes au camp du sultan.


DU SULTAN DU PAYS DE MA’BAR.

C’était Ghiyâth eddîn Addâméghâny, et, dans le principe, il était cavalier au service de Melic Modjîr, fils d’Abou’rredjâ, un des officiers du sultan Mohammed ; puis il servit l’émîr Hâdjy, fils du seiyd sultan Djelâl eddîn. Enfin, il fut investi de la royauté. Avant cela il s’appelait Sirâdj eddîn ; mais à partir de son avènement il prit le nom de Ghiyâth eddîn. Auparavant le pays de Ma’bar avait été soumis à l’autorité du sultan Mohammed, roi de Dihly. Dans la suite, mon beau-père, le chérîf Djelâl eddîn Ahçan Chah, y excita un soulèvement et y régna pendant cinq ans, après quoi il fut tué et remplacé par un de ses émîrs, ’Alà eddîn Odeidjy, qui gouverna une année. Au bout de ce temps, il se mit en marche pour combattre les infidèles, leur prit des richesses considérables et d’amples dépouilles, et revint dans ses États. L’année suivante, il fit une seconde expédition contre les idolâtres, les mit en déroule et en massacra un grand nombre. Le jour même où il leur fit éprouver ce désastre, le hasard voulut qu’il retirât son casque de dessus sa tête, afin de boire ; une flèche lancée par une main inconnue l’atteignit et il mourut sur le-champ. On mit sur le trône son gendre Kothb eddîn ; mais comme on n’approuva pas sa conduite, on le tua au bout de quarante jours. Le sultan Ghiyâth eddîn fut investi de l’autorité, il épousa la fille du sultan et chérîf Djelâl eddîn, celle-là même dont j’avais épousé la sœur à Dihly.


RÉCIT DE MON ARRIVÉE PRÈS DU SULTAN GHIYÂTH EDDÎN.

Lorsque nous parvînmes dans le voisinage de son campement, il envoya à notre rencontre un de ses chambellans. Le sultan était assis dans une tour de bois. C’est la coutume, dans toute l’Inde, que personne n’entre sans bottines chez le souverain. Or je n’en avais pas, mais un idolâtre m’en donna, quoiqu’il y eût en cet endroit un certain nombre de musulmans. Je fus surpris que l’idolâtre eût montré plus de générosité qu’eux. Je me présentai donc devant le sultan, qui m’ordonna de m’asseoir, manda le kâdhi et pèlerin Sadr azzémân (le chef de l’époque) Béhà eddîn, et me logea dans trois tentes situées dans son voisinage. Les habitants de ce pays appellent ces tentes khiyâm (pluriel de khaïmah). Le sultan m’envoya des lapis, ainsi que les mets en usage dans le pays, c’est-à-dire du riz et de la viande. La coutume en cet endroit consiste à servir du lait aigri après le repas, ainsi qu’on fait dans nos contrées.

Après tout cela, j’eus une entrevue avec le sultan et lui proposai l’affaire des îles Maldives et l’envoi d’une armée dans ces îles. Il forma la résolution d’accomplir ce projet, et désigna pour cela des vaisseaux. Il destina un présent à la souveraine des Maldives, des robes d’honneur et des dons aux émîrs et aux vizirs. Il me confia le soin de rédiger son contrat de mariage avec la sœur de la sultane ; enfin, il ordonna de charger trois vaisseaux d’aumônes pour les pauvres des îles et me dit : « Tu reviendras au bout de cinq jours. » L’amiral Khodjah 5erlec lui dit : « Il ne sera possible de se rendre dans les îles Maldives qu’après trois mois révolus à partir de ce moment. » Le sultan reprit en s’adressant à moi : « Puisqu’il en est ainsi, viens à Fattan, afin que nous terminions cette expédition-ci, et que nous retournions dans notre capitale de Moutrah ; c’est de là que l’on partira. » Je séjournai donc près de lui, et, en attendant, je mandai mes concubines et mes camarades.


RÉCIT DE L’ORDRE DE LA MARCHE DU SULTAN, ET DE SA HONTEUSE CONDUITE EN TUANT DES FEMMES ET DES ENFANTS.

Le terrain que nous devions traverser était un bois formé d’arbres et de roseaux, et tellement touffu que personne ne pouvait le parcourir. Le sultan ordonna que chacun des individus composant l’armée, grand ou petit, emportât une hache pour couper ces obstacles. Dès que le camp eut été dressé, il s’avança à cheval vers la forêt, en compagnie des soldats. On abattit les arbres depuis le matin jusque vers midi. Alors on servit des aliments, et tout le monde mangea, troupe par troupe ; après quoi on se remit à couper des arbres jusqu’au soir. Tous les idolâtres que l’on trouva dans le bois, on les fit prisonniers ; on fabriqua des pieux aiguisés à leurs deux extrémités et on les plaça sur les épaules des captifs, afin qu’ils les portassent. Chacun était accompagné de sa femme et de ses enfants, et on les amena ainsi au camp. La coutume de ces peuples, c’est d’entourer leur campement d’une palissade munie de quatre portes, et qu’ils appellent catcar. Ils disposent autour de l'habilation du souverain un second catcar ; en dehors de la principale enceinte, ils élèvent des estrades hautes d’environ une demi-brasse et y allument du feu pendant la nuit. Les esclaves et les sentinelles passent la nuit en cet endroit ; chacun d’eux tient un faisceau de roseaux très-minces, et quand quelques infidèles s’approchent afin d’attaquer le camp durant la nuit, tous ces gens-là allument le fagot qu’ils ont dans leurs mains. Grâce à l’intensité de la lumière, la nuit devient semblable au jour, et les cavaliers sortent à la poursuite des idolâtres.

Or, dès que le matin fut arrivé, les Hindous qui avaient été faits prisonniers la veille furent partagés en quatre troupes, dont chacune fut amenée près d’une des portes du grand catcar. Les pieux qu’ils avaient portés furent plantés en terre dans cet endroit, et ils furent eux-mêmes fichés sur les pieux, jusqu’à ce que ceux-ci les traversassent de part en part. Ensuite leurs femmes furent égorgées et attachées par leurs cheveux à ces pals. Les petits enfants furent massacrés sur le sein de leurs mères, et leurs corps laissés en cet endroit. Puis on dressa le camp, l’on s’occupa à couper les arbres d’une autre forêt, et on traita de la même manière les Hindous qui furent encore faits captifs. C’est là une conduite honteuse, et que je n’ai vu tenir par aucun autre souverain. Ce fut pour cela que Dieu hâta la mort de Ghiyâth eddîn.

Un jour que le kâdhi était à la droite de ce prince, que je me trouvais à sa gauche, et qu’il prenait son repas avec nous, je vis qu’on avait amené un idolâtre, accompagné de sa femme et de son fils, âgé de sept ans. Le sultan fit signe de la main aux bourreaux de couper la tête à cet homme ; puis il leur dit : wé zeni ou wé pousscri ou, ce qui signifie en arabe : « et (à) son fils et (à) sa femme. « On leur trancha le cou, et je détournai ma vue de ce spectacle. Lorsque je me levai, je trouvai leurs têtes, qui gisaient à terre. J’étais une autre fois en présence du sultan Ghiyâth eddîn, à qui on avait amené un Hindou. Il prononça des paroles que je ne compris pas, et aussitôt plusieurs de ses satellites tirèrent leurs poignards. Je m’empressai de me lever, et il me dit : « Où vas-tu ? » Je répondis : « Je vais faire la prière de quatre heures de l’après-midi. » Il comprit quel était le motif de ma conduite, sourit, et ordonna de couper les mains et les pieds de l’idolâtre. A mon retour, je trouvai ce malheureux nageant dans son sang.


DE LA VICTOIRE QUE GHIYÂTH EDDÎN REMPORTA SUR LES IDOLÂTRES, ET QUI EST AU NOMBRE DES PLUS GRANDS SUCCÈS DE L’ISLAMISME.

Dans le voisinage de ses États il y avait un souverain infidèle nommé Bélâl Diao, qui était au nombre des principaux souverains hindous. Son armée dépassait cent mille hommes, et il avait en outre près de lui environ vingt mille individus musulmans, soit gens débauchés et coupables de crimes, soit esclaves fugitifs. Ce monarque convoita la conquête de la côte de Coromandel, où l’armée des musulmans ne s’élevait qu’à six mille soldats, dont la moitié était d’excellentes troupes, et le reste ne valait absolument rien. Les mahométans en vinrent aux mains avec lui près de la ville de Cobbân ; il les mit en déroute et ils se retirèrent à Moutrah (Madura), capitale du pays. Le souverain idolâtre campa près de Cobbân, qui est une des plus grandes et des plus fortes places que possèdent les musulmans. Il l’assiégea pendant dix mois, et au bout de ce temps la garnison n’avait plus de vivres que pour quatorze jours. Bélâl Diao envoya proposer aux assiégés de se retirer avec un sauf-conduit, et de lui abandonner la ville ; mais ils répondirent : « Nous ne pouvons nous dispenser de donner avis de cette proposition à notre sultan. » Il leur promit donc une trêve, qui devait durer quatorze jours, et ils écrivirent au sultan Ghiyâth eddîn dans quelle situation ils se trouvaient. Ce prince lut leur lettre au peuple le vendredi suivant. Les fidèles pleurèrent et dirent : « Nous sacrifierons notre vie à Dieu. Si l’idolâtre prend cette ville-là, il viendra nous assiéger : mourir par le glaive est préférable pour nous. » Ils prirent donc entre eux l’engagement de s’exposer à la mort, et se mirent eu marche le lendemain, ôtant de leurs têtes leurs turbans, et les plaçant au cou des chevaux, ce qui indique quelqu’un qui cherche le trépas. Ils postèrent à l’avant-garde les plus courageux et les plus braves d’entre eux, au nombre de trois cents ; à l’aile droite Seïf eddîn Béhâdoûr (le héros), qui était un jurisconsulte pieux et brave ; et à l’aile gauche Abmelic Mohammed assilahdâr (armiger). Quant au sultan, il se plaça au centre, accompagné de trois mille hommes, et mit à l’arrière-garde les trois mille qui restaient, sous le commandement d’Açad eddîn Keïkhosrew Alfâricy. Ainsi rangés, les musulmans se dirigèrent, au moment de la sieste, vers le camp du prince infidèle, dont les soldats n’étaient pas sur leurs gardes, et avaient envoyé leurs chevaux au pâturage. Ils fondirent sur le campement ; les idolâtres, s’imaginant que c’étaient des voleurs, sortirent au-devant d’eux en désordre et les combattirent. Sur ces entrefaites, le sultan Ghiyâth eddîn survint, et les Hindous essuyèrent la pire de toutes les déroutes. Leur souverain essaya de monter à cheval, quoiqu’il fût âgé de quatre-vingts ans. Nâssir eddîn, neveu du sultan, et qui lui succéda, atteignit le vieillard et voulut le tuer, car il ne le connaissait pas. Mais un de ses esclaves lui ayant dit : « C’est le souverain (hindou), » il le fit prisonnier et le mena à son oncle, qui le traita avec une considération apparente, jusqu’à ce qu’il eût extorqué de lui ses richesses, ses éléphants et ses chevaux, en promettant de le relâcher. Quand il lui eut enlevé toutes ses propriétés, il l’égorgea et le fit écorcher ; sa peau fut remplie de paille et suspendue sur la muraille de Moutrah, où je l’ai vue dans la même position.

Mais revenons à notre propos. Je partis du camp et arrivai à la ville de Fattan, qui est grande, belle et située sur ie rivage. Son port est admirable, on y a construit un grand pavillon de bois, élevé sur de grosses poutres et où l’on monte par un chemin en planches, recouvert d’une toiture. Quand arrive l’ennemi, on attache à ce pavillon les vaisseaux qui se trouvent dans le port ; les fantassins et les archers y montent, et l’assaillant ne trouve aucune occasion de nuire. Dans cette ville, il y a une belle mosquée bâtie de pierres, et on y voit beaucoup de raisin, ainsi que d’excellentes grenades. Je rencontrai à Fattan le pieux cheïkh Mohammed Anneïçâboûry, un de ces fakîrs dont l’esprit est troublé, et qui laissent pendre leurs cheveux sur leurs épaules. Il était accompagné d’un lion qu’il avait apprivoisé, qui mangeait avec les fakîrs et s’accroupissait près d’eux. Le cheikh avait près de lui environ trente fakîrs, dont l’un possédait une gazelle qui habitait dans le même endroit que le lion, et à laquelle celui-ci ne faisait aucun mal. Je séjournai dans la ville de Fattan.

Cependant un djogui avait préparé pour le sultan Ghiyâth eddîn des pilules destinées à augmenter ses forces lors de la copulation charnelle. On dit que, parmi les ingrédients de cs pilules, se trouvait de la limaille de fer (cf. ci-dessus, p. 41). Le sultan en avala plus qu’il n’était nécessaire et tomba malade. Dans cet état il arriva à Fattan ; je sortis à sa rencontre et lui offris un présent. Quand il fut établi dans la ville, il manda l’amiral Rhodjah Soroûr et lui dit : « Ne t’occupe que des vaisseaux désignés pour l’expédition aux Maldives. » Il voulut me remettre le prix du cadeau que je lui avais fait ; je refusai, mais je m’en repentis ensuite, car Ghiyâth eddîn mourut, et je ne reçus rien. Le sultan resta la moitié d’un mois à Fattan, puis il partit pour sa capitale ; je demeurai encore une quinzaine de jours après son départ, et je me mis en route pour sa résidence, qui était Moutrah, ville grande et possédant de larges rues. Le premier prince qui la prit pour sa capitale fut mon beau-père, le sultan chérîf Djélâl eddîn Ahran Châh, qui la rendit semblable à Dihly, et la construisit avec soin.

A mon arrivée à Moutrah, j’y trouvai une maladie contagieuse, dont on mourait en peu de temps. Ceux qui en étaient atteints succombaient dès le second ou le troisième jour. Si leur trépas était retardé, ce n’était que jusqu’au quatrième jour. Quand je sortais, je ne voyais que malades ou morts. J’achetai en cette ville une jeune esclave, sur l’assurance qu’on me donna qu’elle était saine ; mais elle mourut le lendemain. Un certain jour une femme, dont le mari avait été au nombre des vizirs du sultan Ahran Chah, vint me trouver, avec son fils âgé de huit ans, et qui était un enfant plein d’esprit, de finesse et d’intelligence. Elle se plaignit de son indigence, et je lui donnai, ainsi qu’à son fils, une somme d’argent. Tous deux étaient sains et bien constitués ; mais dès le lendemain la mère revint, demandant pour son fils un linceul, car il était mort subitement. Je voyais dans la salle d’audience du sultan, au moment de sa mort, des centaines de servantes qui avaient été amenées afin de broyer le riz destiné à préparer de la nourriture pour d’autres personnes que le souverain ; je voyais, dis-je, ces femmes qui, étant malades, s’étaient jetées par terre, exposées à l’ardeur du soleil.

Lorsque Ghiyâth eddîn entra dans Moutrah, il trouva sa mère, sa femme et son fils en proie à la maladie. Il resta dans la ville durant trois jours, puis il se transporta près d’un fleuve situé à une parasange de distance, et sur la rive duquel il y a un temple appartenant aux infidèles. J’allai le trouver un jeudi, et il ordonna de me loger près du kâdhi. Quand des tentes eurent été dressées pour moi, je vis des gens qui se hâtaient et dont les uns se poussaient sur les autres ; l’un disait, « Le sultan est mort ; » l’autre assurait que c’était son fils qui avait succombé. Nous recherchâmes la vérité, et nous connûmes que le fils était mort. Le sultan n’avait pas d’autre fils ; aussi ce trépas fut une des causes qui augmentèrent la maladie dont il était atteint. Le jeudi suivant la mère du souverain mourut.


DE LA MORT DU SULTAN, DE L’AVÈNEMENT DU FILS DE SON FRÈRE, ET DE MA SÉPARATION D’AVEC LE NOUVEAU PRINCE.

Le troisième jeudi, Ghiyâth eddîn mourut. J’appris cela et m’empressai de rentrer dans la ville, de peur du tumulte. Je rencontrai le neveu et successeur du défunt, Nâssir eddîn, qui se transportait au camp, où on l’avait mandé, le sultan n’ayant pas laissé de fils. Il m’engagea à retourner sur mes pas en sa compagnie ; mais je refusai, et ce refus fit impression sur son esprit (litt. son cœur). Ce Nâssir eddîn avait exercé l’état de domestique à Dihly, avant que son oncle parvînt au trône. Quand Ghiyâth eddîn fut devenu roi, le neveu s’enfuit près de lui, sous le costume des fakîrs, et la destinée voulut qu’il régnât après lui. Lorsqu’on eut prêté serment à Nâssir eddîn, les poètes récitèrent ses louanges, et il leur accorda des dons magnifiques. Le premier qui se leva pour débiter des vers fut le kâdhi Sadr azzémân, à qui il donna cinq cents pièces d’or et un habit d’honneur ; puis vint le vizir nommé Alkâdhi (le juge), que le sultan gratifia de deux mille pièces d’argent. Quant à moi, il me fit cadeau de trois cents pièces d’or et d’un habit d’honneur. Il répandit des aumônes parmi les fakîrs et les indigents. Quand le prédicateur prononça le premier discours où il inséra le nom du nouveau souverain, on répandit sur celui-ci des drachmes et des dinars placés dans des assiettes d’or et d’argent. On célébra la pompe funèbre du sultan Ghiyâth eddîn. Chaque jour on lisait le Coran tout entier près de son tombeau. Puis ceux dont l’emploi était de lire la dixième partie du saint livre faisaient une lecture, après quoi, on servait des aliments, et le public mangeait ; enfin, on donnait des pièces d’argent à chaque individu, en proportion de son rang. On continua d’agir ainsi pendant quarante jours. On renouvela cette cérémonie chaque année, le jour anniversaire de la mort du défunt.

La première mesure que prit le sultan Nâssir eddîn, ce fut de destituer le vizir de son oncle, et d’exiger de lui des sommes d’argent. Il investit du vizirat Mélic Bedr eddîn, le même que son oncle avait expédié à ma rencontre, pendant que j’étais à Fattau. Ce personnage ne tarda pas à mourir, et le sultan nomma vizir Rhodjah Soroûr, l’amiral, et ordonna qu’on l’appelât Khodjah Djihân, tout comme le vizir de Dihly. Quiconque lui adresserait la parole sous un autre titre devait payer un certain nombre de pièces d’or. Après cela, le sultan Nâssir eddîn tua le fils de sa tante paternelle, qui était marié à la fille du sultan Ghiyâth eddîn, et épousa ensuite celle-ci. On lui rapporta que Mélic Maçoùd avait visité son cousin dans la prison, avant qu’il fût mis à mort, et il le fit périr, ainsi que Mélic Béhâdoûr, qui était au nombre des héros généreux et vertueux. Il ordonna de me fournir tous les vaisseaux que son oncle m’avait assignés pour me rendre aux Maldives. Mais je fus atteint de la fièvre, mortelle en cet endroit. Je m’imaginai que ce serait pour moi le trépas. Dieu m’inspira d’avoir recours au tamarin, qui est fort abondant en ce pays ; j’en pris donc environ une livre, que je mis dans de l’eau. Je bus ensuite ce breuvage, qui me relâcha pendant trois jours, et Dieu me guérit de ma maladie. Je pris en dégoût la ville de Moutrah, et demandai au sultan la permission de voyager. Il me dit : « Comment partirais-tu ? Il ne reste pour se rendre aux Maldives qu’un mois. Demeure donc jusqu’à ce que nous te donnions tout ce que le maître du monde (le feu sultan) a ordonné de te fournir. » Je refusai, et il écrivit en ma faveur à Fattan , afin que je partisse dans n’importe quel vaisseau je voudrais. Je retournai en cette ville ; j’y trouvai huit vaisseaux qui mettaient à la voile pour le Yaman, et je m’embarquai dans un d’eux. Nous rencontrâmes quatre navires de guerre , qui nous combattirent pendant peu de temps, puis se retirèrent ; après quoi nous arrivâmes à Caoulem. Comme j’avais un reste de maladie, je séjournai dans cette ville durant trois mois ; puis je m’embarquai sur un vaisseau, afin d’aller trouver le sultan Djémâl eddîn Alhinaoury ; mais les idolâtres nous attaquèrent entre Hinaour et Fâcanaour.


COMMENT NOUS FÛMES DÉPOUILLÉS PAR LES HINDOUS.

Quand nous fûmes arrivés à la petite île située entre Hinaour et Fâcanaour, les idolâtres nous assaillirent avec douze vaisseaux de guerre, nous combattirent vivement et s’emparèrent de nous. Ils prirent tout ce que je possédais et que j’avais mis en réserve contre les adversités, ainsi que les perles, les pierres précieuses qui m’avaient été données par le roi de Ceylan, mes habits et les provisions de route dont m’avaient gratifié des gens de bien et de saints personnages. Ils ne me laissèrent d’autre vêtement qu’un caleçon. Ils se saisirent aussi de ce qui appartenait à tous les passagers et marins, et nous firent descendre à terre. Je retournai à Calicut et entrai dans une de ses mosquées. Un jurisconsulte m’envoya un habillement, le kâdhi un turban, et un certain marchand, un autre habit. J’appris en ce lieu le mariage du vizir ’Abd Allah avec la sultane Khadidjah, après la mort du vizir Djéniâl eddîn, et je sus que la femme que j’avais laissée enceinte était accouchée d’un enfant mâle. Il me vint à l’esprit de me rendre dans les îles Maldives ; mais je me rappelai l’inimitié qui avait existé entre moi et le vizir ’Abd Allah. En conséquence j’ouvris le Coran, et ces mots se présentèrent à moi : « Les anges descendront près d’eux et leur diront : « Ne craignez pas et ne soyez pas tristes. » (Coran, xli, 30.) J’implorai la bénédiction de Dieu, me mis en route, arrivai au bout de dix jours aux îles Maldives, et débarquai dans celle de Cannaloûs. Le gouverneur de cette île, ’Abd Al’azîz Almakdathâouy, m’accueillit avec considération, me traita et équipa pour moi une barque. J’arrivai ensuite à Hololy, qui est l’île où la sultane et ses sœurs se rendent pour se divertir et se baigner. Les indigènes appellent ces amusements letdjer, et se livrent à des jeux sur les vaisseaux. Les vizirs et les chefs envoient à la sultane des présents et des cadeaux, tant qu’elle se trouve dans cette île. J’y rencontrai la sœur de la sultane, son mari le prédicateur Mohammed, fils du vizir Djémâl eddîn, et sa mère, qui avait été ma femme. Le prédicateur me visita, et l’on servit à manger.

Cependant quelques-uns des habitants de l’île se transportèrent près du vizir ’Abd Allah, et lui annoncèrent mon arrivée. Il fit des questions touchant mon état et les personnes qui m’avaient accompagné. On l’informa que j’étais venu afin d’emmener mon fils, qui était âgé d’environ deux ans. La mère de cet enfant se présenta au vizir, afin de se plaindre de mon projet ; mais il lui dit : « Je ne l’empêcherai pas d’emmener son fils. » Il me pressa d’entrer dans l’île (de Mahal), et me logea dans une maison située vis-à-vis de la tour de son palais, afin d’avoir connaissance de mou état. Il m’envoya un vêtement complet, du bétel et de l’eau de rose, selon la coutume de ces peuples. Je portai chez lui deux pièces de soie, afin de les jeter au moment où je le saluerais. On me les prit, et le vizir ne sortit pas pour me recevoir ce jour-là. On m’amena mon fils, et il me parut que son séjour près des insulaires était ce qui lui valait le mieux. Je le leur renvoyai donc, et demeuiai cinq jours dans l’île. Il me sembla préférable de hâter mon départ, et j’en demandai la permission. Le vizir m’ayant fait appeler, je me rendis près de lui. On m’apporta les deux pièces d’étoffe que l’on m’avait prises, et je les jetai en saluant le vizir, comme c’est la coutume. Il me fit asseoir à son côté, et m’interrogea touchant mon état. Je mangeai en sa compagnie et lavai mes mains dans le même bassin que lui, ce qu’il ne fait avec personne. Ensuite on apporta du bétel, et je m’en retournai. Le vizir m’envoya des pagnes et des bostoû (centaines de mille) de cauris, et se conduisit parfaitement.

Cependant je partis ; nous restâmes en mer quarante-trois jours, après quoi nous arrivâmes dans le Bengale, qui est un pays vaste et abondant en riz. Je n’ai pas vu dans l’univers de contrée où les denrées soient à meilleur marché que dans celle-ci ; mais elle est brumeuse, et les individus venus du Khorâçàn l’appellent doûzakhast (doûzakhi) poari ni met, ce qui signifie, en arabe, « un enfer rempli de biens. » J’ai vu vendre le riz, dans les marchés de ce pays, sur le pied de vingt-cinq rithl de Dihly pour un dinar d’argent ; celui-ci vaut huit drachmes, et leur drachme équivaut absolument à la drachme d’argent. Quant au rithl de Dihly, il fait vingt rithl du Maghreb. J’ai entendu des gens de la contrée dire que ce prix était élevé pour eux (en proportion du taux habituel). Mohammed Almasmoûdy, le Maghrébin, qui était un homme de bien, ayant habité le Bengale anciennement, et qui mourut chez moi, à Dihly, me raconta qu’il avait une femme et un serviteur, et qu’il achetait la nourriture nécessaire à eux trois, pour une année, moyennant huit drachmes. Or il payait le riz dans son écorce (ou balle) sur le pied de huit drachmes les quatre-vingts rithl, poids de Dihly. Quand il l’avait broyé, il en retirait cinquante rithl, poids net, ce qui faisait dix quintaux. J’ai vu vendre dans le Bengale une vache à lait pour trois dinars d’argent. Les bœufs de ce pays-là sont des buffles. Quant aux poules grasses, j’en ai vu vendre huit pour une drachme. Les petits pigeons étaient payés une drachme les quinze. J’ai vu donner un bélier gras pour deux drachmes ; un rithl de sucre, poids de Dihly, pour quatre drachmes ; un rithl de sirop pour huit drachmes ; un rithl de beurre fondu pour quatre drachmes, et un d’huile de sésame pour deux drachmes. Une pièce de coton fin, d’excellente qualité, et mesurant trente coudées, a été vendue, moi présent, deux dinars. une belle jeune fille, propre à servir de concubine, se payait, en ma présence, un dinâr d’or, ce qui fait deux dinars et demi en or du Maghreb. J’achetai, environ à ce prix-là, une jeune esclave nommée ’Achoûrah, qui était douée d’une exquise beauté. Un de mes camarades acheta un joli petit esclave, appelé Loûloû « perle », pour deux dinars d’or.

La première ville du Bengale où nous entrâmes était Sodcâwân, grande place située sur le rivage de la vaste mer (l’océan Indien). Le fleuve Gange, vers lequel les Hindous se rendent en pèlerinage, et le fleuve Djoûn (Djoumna ; ici le Brahmapoutra), se réunissent près d’elle et se jettent dans la mer. Les Bengalis ont sur le fleuve (Gange) de nombreux navires, avec lesquels ils combattent les habitants du pays de Lacnaouty.


DU SULTAN DU BENGALE.

C’est le sultan Fakhr eddîn, surnommé Fakhrah, qui est un souverain distingué, aimant les étrangers, surtout les fakîrs et les soufis. La royauté de ce pays a appartenu au sultan Nâssir eddîn, fils du sultan Ghiyâth eddîn Balaban, et dont le lils, Mo’izz eddîn, fut investi de la souveraineté à Dihly. Nâssir eddîn se mit en marche pour combattre ce fils ; ils se rencontrèrent sur les bords du fleuve (Gange), et leur entrevue fut appelée la rencontre des deux astres heureux. Nous avons déjà raconté cela (t. III, p. 177, 178 ; cf. l’Avertissement, p. xvi), et comment Nâssir eddîn abandonna l’empire à son fils et retourna dans le Bengale. Il y séjourna jusqu’à sa mort, et eut pour successeur son (autre) fils, Chams eddîn, qui, après son trépas, fut lui-même remplacé par son fils, Chihâb eddîn, lequel fut vaincu par son frère, Ghiyâth eddîn Béhâdoûr Boûr (ou Boûrah ; cf. t. III, p. 210). Chihâb eddîn demanda du secours au sultan Ghiyâth eddîn Toghlok, qui lui en accorda, et fit prisonnier Béliâdoûr Boûr. Celui-ci fut ensuite relâché par le fils de Toghlok, Mohammed, après son avènement, à condition de partager avec lui le royaume du Bengale ; mais il se révolta contre lui, et Mohammed lui fit la guerre jusqu’à ce qu il le tuât. Il nomma alors gouverneur de ce pays un de ses beaux-frères, que les troupes massacrèrent. ’Aly Châh, qui se trouvait alors dans le pays de Lacnaouty, s’empara de la royauté du Bengale. Quand Fakhr eddîn vit que la puissance royale était sortie de la famille du sultan Nâssir eddîn, dont il était un des affranchis (ou clients), il se révolta à Sodcâwân et dans le Bengale, et se déclara indépendant. Une violente inimitié survint entre lui et ’Aly Chah. Lorsqu’arrivaient le temps de l’hiver et la saison des pluies (littér. des boues), Fakhr eddîn faisait une incursion sur le pays de Lacnaouty, au moyen du fleuve (Gange), sur lequel il était puissant. Mais quand revenaient les jours où il ne tombe pas de pluie, ’Aly Chah fondait sur le Bengale par la voie de terre, à cause de la puissance qu’il avait sur celle-ci.


HISTORIETTE.

L’affection du sultan Fakhr eddîn pour les fakîrs alla si loin, qu’il plaça un d’eux comme son vice-roi à Sodcàwàu. Cet individu était appelé Cheïdà (en persan, « fou d’amour » ). Le sultan s’étant éloigné, afin de combattre un de ses ennemis, Cheïdâ se révolta contre lui, voulut se rendre indépendant, et tua un fils du souverain, qui n’en avait pas d’autre que celui-là. Fakhr eddîn apprit cette conduite, et revint sur ses pas vers sa capitale. Cheïdâ et ses adhérents s’enfuirent vers la ville de Sonorcâwân (Sonârgânou, Soonergong), qui est très-forte. Le sultan envoya des troupes, afin de les assiéger ; mais les habitants, craignant pour leur vie, se saisirent de Gheïdâ et le firent mener au camp du souverain. On donna avis de cette nouvelle à Fakhr eddîn, et il ordonna qu’on lui expédiât la tête du rebelle, ce qui fut exécuté. Un grand nombre de fakîrs furent tués, à cause de la conduite de leur camarade.

A mon entrée à Sodcâwân, je ne visitai pas le sultan de cette ville et n’eus pas d’entrevue avec lui, parce qu’il était révolté contre l’empereur de l’Inde, et que je craignais les suites qu’aurait pu avoir une différente manière d’agir. Je partis de Sodcâwân pour les montagnes de Câmaroû (le pays d’Assam), qui en sont à un mois de marche. Ce sont des montagnes étendues, qui confinent à la Chine et aussi au pays de Thebet (Thibet), où l’on trouve les gazelles qui produisent le musc. Les habitants de ces montagnes ressemblent aux Turcs, et ce sont de vigoureux travailleurs ; aussi un esclave d’entre eux vaut-il plusieurs fois autant qu’un esclave d’une autre nation. Ils sont connus comme s’adonnant beaucoup à la magie. Mon but, en me dirigeant vers le pays montagneux de Càmaroû, était de voir un saint personnage qui y demeure, c’est-à-dire, le cheikh Djélâi eddîn Attibrîzy.


DU CHEÏKH DJÉLÂL EDDÎN.

Il était au nombre des principaux saints et des hommes les plus singuliers ; il avait opéré des actes importants, des miracles célèbres. C’était un homme fort âgé ; il me raconta avoir vu à Bagdad le khalife Mosta’cim billah l’Abbâcide, et s’être trouvé en cette ville au moment de l’assassinat de ce souverain. Dans la suite, ses disciples me rapportèrent qu’il était mort à l’âge de cent cinquante ans ; que, pendant environ quarante années, il observa le jeûne, et ne le rompait qu’après l’avoir continué pendant dix jours consécutifs. Il possédait une vache, avec le lait de laquelle il mettait fin à son jeûne. Il restait debout durant toute la nuit ; il était maigre, de grande taille, et avait peu de poils sur les joues. Les habitants de ces montagnes embrassèrent l’islamisme entre ses mains, et ce fut pour ce motif qu’il séjourna parmi eux.


MIRACLE DE CE CHEÏKH.

Plusieurs de ses disciples me racontèrent qu’il les convoqua un jour avant sa mort, leur recommanda de craindre Dieu, et leur dit : « Certes, je vous quitterai demain, s’il plaît à Dieu ; et mon successeur, près de vous, ce sera le Dieu seul et unique. » Quand il eut fait la prière de midi, le lendemain, Dieu prit son âme, pendant la dernière prosternation de cette prière. On trouva, à côté de la caverne qu’il habitait, une tombe toute creusée, près de laquelle étaient le linceul et les aromates ; ou lava sou corps, on l’enveloppa dans le suaire, on pria sur lui et on l’ensevelit dans ce tombeau.


AUTRE MIRACLE DE CE CHEÏKH.

Lorsque je me dirigeai pour visiter le cheïkh , quatre de ses disciples me rencontrèrent à deux jours de distance du lieu de son habitation, et m’informèrent que leur supérieur avait dit aux fakîrs qui se trouvaient près de lui : « Le voyageur de l’Occident arrive vers vous ; allez à sa rencontre. » Ils ajoutèrent qu’ils étaient venus au-devant de moi par l’ordre du cheïkh. Or, celui-ci ne connaissait rien de ce qui me concernait ; mais cela lui avait été révélé. Je me mis en route avec ces gens-ià pour aller voir le cheïkh, et arrivai à son ermitage, situé hors de la caverne. Il n’y a pas d’endroits cultivés près de cet ermitage, mais les gens de la contrée, tant musulmans qu’infidèles, viennent visiter le cheïkh, et lui apportent des dons et des présents. C’est là-dessus que vivent les fakîrs et les voyageurs. Quant au cheïkh, il se borne à la possession d’une vache, avec le lait de laquelle il rompt le jeûne tous les dix jours, comme nous l’avons déjà dit. A mon entrée chez lui, il se leva, m’embrassa et m’interrogea touchant mon pays et mes voyages. Je l’instruisis de ces particularités, et il me dit : « Tu es le voyageur (par excellence) des Arabes. » Ceux de ses disciples qui étaient présents, lui dirent : « Et des Persans aussi, ô notre maître. » Il reprit : « Et des Persans ; traitez-le donc avec considération. » On me conduisit à l’ermitage, et l’on me donna l’hospitalité pendant trois jours.


ANECDOTE ÉTONNANTE ET QUI RENFERME LE RÉCIT DE PLUSIEURS MIRACLES DU CHEÏKH.

Le jour même où j’entrai chez le cheïkh, je vis sur lui une ample robe de poil de chèvre, qui me plut. Je dis donc en moi-même : « Plût à Dieu que le cheïkh me la donnât ! » Quand je le visitai pour lui faire mes adieux, il se leva, vint dans un coin de sa caverne, ôta sa robe et me la fit revêtir, ainsi qu’un haut bonnet, qu’il retira de dessus sa tête ; lui-même se couvrit d’un habit tout rapiécé. Les fakîrs m’informèrent que le cheïkh n’avait pas coutume de se vêtir de cette robe, qu’il ne l’avait prise qu’au moment de mon arrivée, et leur avait dit : « Le Maghrébin demandera cette robe ; un souverain idolâtre la lui prendra et la donnera à notre frère Borhân eddîn Assâghardjy, à qui elle appartient, et pour qui elle a été faite. » Lorsque les fakirs m’eurent rapporté cela, je leur dis : « J’ai obtenu la bénédiction du cheïkh, puisqu’il m’a revêtu de son habillement ; je n’entrerai avec cette robe chez aucun sultan idolâtre, ni musulman. » Je quittai le cheïkh, et il m’advint longtemps après de pénétrer dans la Chine et d’arriver dans la ville de Khansâ (Hang-tcheou-fou). Mes compagnons se séparèrent de moi, à cause de la foule qui nous pressait. Or j’avais sur moi la robe en question. Tandis que je me trouvais dans une certaine rue, le vizir vint à passer avec un grand cortège, et sa vue tomba sur moi. Il me fit appeler, me prit la main, me questionna touchant mon arrivée, et ne me quitta pas jusqu’à ce que nous fussions parvenus à la demeure du souverain. Je voulus alors me séparer de lui ; mais il m’en empêcba, et m’introduisit près du prince, qui m’interrogea au sujet des sultans musulmans. Pendant que je lui répondais, il regarda ma robe et la trouva belle. Le vizir me dit, « Tire-la », et il ne me fut pas possible de résister à cet ordre. Le souverain prit la robe, ordonna de me donner dix vêtements d’honneur, un cheval tout harnaché et une somme d’argent. Mon esprit fut mécontent à cause de cela ; ensuite je me rappelai le mot du cheïkh, à savoir, qu’un souverain idolâtre s’emparerait de cette robe, et je fus fort étonné de l’événement. L’année suivante, j’entrai dans le palais du roi de la Chine, à Khân Bâlik (Pékin), et me dirigeai vers l’ermitage du cheikh Borhân eddîn Assàghardjy. Je le trouvai occupé à lire, et ayant sur lui la même robe. Je fus surpris de cela, et retournai l’étoffe dans ma main. Il me dit : « Pourquoi la manies-tu ; tu la connais donc ? » Je répondis : « Oui, c’est celle que m’a prise le souverain de Khansâ. — Cette robe, reprit-il, a été faite pour moi, par mon frère Djélâl eddîn, qui m’a écrit : « La robe te parviendra par les mains d’un tel. » Puis il me présenta la lettre, je la lus et fus émerveillé de la prescience infaillible du cheïkh. Je fis savoir à Borhân eddîn le commencement de l’aventure, et il me dit : « Mon frère Djélâl eddîn est au-dessus de tous ces prodiges ; il disposait de richesses surnaturelles ; mais il a émigré vers la miséricorde de Dieu (c’est-à-dire, il est mort). On m’a raconté, ajouta-t-il, qu’il faisait chaque jour la prière du matin à la Mecque, et accomplissait le pèlerinage chaque année ; car il disparaissait les deux jours d’Arafah et de la fête des victimes (le 9 et le 10 de dhoulhiddjeh), et l’on ne savait où il était allé. »

Quand j’eus fait mes adieux au cheikh Djélâl eddîn, je me mis en route vers la ville de Habank, qui est au nombre des places les plus grandes et les plus belles. Elle est traversée par un fleuve qui descend des montagnes de Câmaroû, et que l’on appelle Annahr Alazrak « le fleuve bleu », et par lequel on se rend au Bengale et dans le pays de Lacnaouty. Il y a près de ce fleuve des roues hydrauliques, des jardins et des bourgs, tant à droite qu’à gauche, comme on en voit près du Nil, en Égypte. Les habitants de ces bourgades sont des idolâtres soumis aux musulmans ; on perçoit d’eux la moitié de leurs récoltes, et, en outre, des contributions. Nous voyageâmes sur cette rivière pendant quinze jours, entre des bourgs et des jardins, comme si nous eussions traversé un marché. On y trouve des navires en quantité innombrable, et à bord de chacun desquels il y a un tambour. Quand deux navires se rencontrent, l’équipage de chacun bat du tambour et les mariniers se saluent. Le sultan Fakhr eddîn, dont il a été question, a ordonné qu’on n’exigeât sur ce fleuve aucun nolis des fakirs, et qu’on fournît des provisions de route à ceux d’entre eux qui n’en auraient pas. Quand un fakîr arrive dans une ville, il est gratifié d’un demi-dinâr.

Au bout de quinze jours de navigation sur ce fleuve, comme nous venons de le dire, nous parvînmes à la ville de Sonorcâvvân. dont les habitants se saisirent du fakîr Cheïdâ, quand il s’y fut réfugié. À notre arrivée en cette place, nous y trouvâmes une jonque qui voulait se rendre dans la contrée de Java, qui en est éloignée de quarante jours. Nous nous embarquâmes sur cette jonque et parvînmes, au bout de quinze jours, au pays de Barahnagâr, dont les habitants ont des bouches semblables à la gueule d’un chien. Ces gens-là sont des brutes (littér. des sots), ne professant ni la religion des Hindous, ni aucune autre. Leurs demeures sont des maisons de roseaux, recouvertes d’une toiture d’herbes sèches, et situées sur le bord de la mer. Ils ont beaucoup de bananiers, d’aréquiers et de bétels (piper betel L.).

Les hommes de ce pays nous ressemblent au physique, si ce n’est que leurs bouches sont pareilles à des gueules de chien. Mais il n’en est pas de même de leurs femmes, qui sont d’une exquise beauté. Les hommes sont nus et ne revêtent pas d’habit ; seulement, quelques-uns placent leur membre viril et leurs testicules dans un étui de roseau peint et suspendu à leur ventre. Les femmes se couvrent de feuilles d’arbres. Ces gens-là ont parmi eux un certain nombre de musulmans, originaires du Bengale et de Java, qui habitent un quartier séparé. Ceux-ci nous informèrent que les indigènes s’accouplent comme les brutes, et ne se cachent pas pour cela ; que chaque homme a trente femmes, plus ou moins ; mais que ces individus ne commettent pas d’adultère. Si l’un d’eux se rend coupable de ce crime, son châtiment consiste à être mis en croix jusqu’à ce que mort s’ensuive, à moins que son camarade ou son esclave ne se présente et ne soit crucifié en sa place, auquel cas il est renvoyé libre. La peine encourue par la femme, sa complice, est celle-ci : le sultan ordonne à tous ses serviteurs d’avoir commerce avec elle, l’un après l’autre, en sa présence, jusqu’à ce qu’elle meure, puis on la jette dans la mer. C’est pour ce motif que les indigènes ne permettent à aucun passager de loger chez eux, à moins qu’il ne soit au nombre des gens domiciliés parmi eux. Ils ne trafiquent avec les étrangers que sur le rivage, et leur portent de l’eau à l’aide des éléphants, vu qu’elle est éloignée de la côte, et ils ne la leur laissent pas puiser, tant ils craignent pour leurs femmes, parce qu’elles recherchent les beaux hommes. Les éléphants sont nombreux chez eux, mais personne, si ce n’est leur sultan, ne peut en disposer ; on les lui achète pour des étoffes. Ces gens ont une langue extraordinaire, que comprennent ceux-là seulement qui ont habité avec eux et qui les ont fréquemment visités. Lorsque nous arrivâmes sur le rivage, ils vinrent à nous dans de petites barques, dont chacune était creusée dans un tronc d’arbre, et ils nous apportèrent des bananes, du riz, du bétel, des noix d’arec et du poisson.


DU SULTAN DE BARAHNAGÂR.

Le sultan de ce peuple vint nous trouver, monté sur un éléphant qui portait une espèce de housse faite avec des peaux. Le vêtement du prince se composait de peaux de chèvres, dont le poil était tourné en dehors. Sur sa tête, il y avait trois fichus de soie de diverses couleurs, et il tenait à la main une javeline de roseau. Il était accompagné d’environ vingt de ses proches, montés sur des éléphants. Nous lui envoyâmes un présent composé de poivre, de gingembre, de cannelle, de ce poisson que l’on trouve dans les îles Maldives (cf. ci-dessus, p. 112), et, enfin, d’étoffes du Bengale. Ces gens-là ne s’en revêtent point ; mais ils en couvrent les éléphants dans leurs jours de fête. Le sultan a droit de prélever, sur chaque vaisseau qui relâche dans ses États, un esclave de chaque sexe, des étoffes destinées à recouvrir un éléphant, des bijoux d’or, que la reine place à sa ceinture et à ses doigts de pied. Si quelqu’un ne paye pas ce tribut, on prépare contre lui un enchantement par lequel la mer est agitée, et il périt ou peu s’en faut.


ANECDOTE.

Pendant une des nuits que nous passâmes dans le port de ce peuple, il advint qu’un esclave du patron du navire, du nombre de ceux qui avaient eu de fréquents rapports avec les indigènes, descendit à terre et convint d’un rendez-vous avec la femme d’un de leurs chefs, dans un endroit semblable à une caverne, et situé sur le rivage. Le mari de cette femme eut connaissance du fait, vint à la grotte avec plusieurs de ses compagnons, et y trouva les deux amants. On les conduisit au sultan du pays, qui ordonna de couper les testicules de l’esclave et de le mettre en croix. Quant à la femme, il la livra à la lubricité des assistants, jusqu’à ce qu’elle mourût. Après quoi, il se rendit sur la côte, s’excusa de ce qui s’était passé, et dit : « Nous ne trouvons pas de moyen pour nous dispenser d’accomplir nos lois. » Il donna au patron du vaisseau un esclave, en échange de celui qui avait été crucifié.