Voyages (Ibn Battuta, Sanguinetti)/Avertissement du volume 2

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Traduction par Defrémery et Sanguinetti.
Imprimerie nationale (Tome deuxièmep. i-xiv).


AVERTISSEMENT.


A la fin du tome premier de cette publication, nous avons laissé Ibn Batoutah sur le point de quitter la ville de Mechhed Aly, située dans le canton de Nedjef. Le présent volume commence par la description des célèbres villes de Wâcith et de Bassora ; puis il nous montre le voyageur s’embarquant sur le golfe Persique, pour passer dans les provinces méridionales de la Perse. La relation entre ici dans les détails les plus circonstanciés sur le Loûristân, la partie sud de l’Irak persique et le Fars, ou Perse proprement dite. L’auteur entremêle au récit de ses courses des anecdotes historiques sur les princes du Loûristân et de Chirâz. Cette portion de l’ouvrage offre un vif intérêt pour l’histoire orientale. On remarquera surtout (p. 57 à 61) un récit détaillé des tentatives que fit le sultan des Mongols de la Perse, Mohammed Khodhàbendeh (Oldjâïtoù), pour porter ses sujets à embrasser la doctrine des Chiites ou sectateurs d’Aly. Ibn Batoutah nous apprend quelle résistance opposèrent aux volontés du sultan les populations de Baghdâd, de Chîrâz et d’Ispahân. C’est un point d’autant plus digne d’attention, qu’il a échappé aux recherches du savant historien des Mongols, feu M. le baron d’Ohsson[1]. Mais la vérité nous ordonne de faire observer que, contrairement à ce que dit notre voyageur (p. 65), l’émir Mahmoud chah Indjoù, qu’Ibn Batoutah appelle Mohammed, ne mourut pas sous le règne du sultan Abou Sa’id : il fut mis à mort par Arpà khân, successeur de ce prince. (Voyez Mirkhond, t. V, manuscrit persan de la Bibliothèque impériale, fonds Gentil, n°55, fol. 1 18 recto ; et cf. d’Ohsson, op. supra laud. t. IV, p. 721.)

Après avoir visité à Cazéroûn le mausolée du cheïkh Abou Ishâk, notre auteur rentra dans l’Irâk par la célèbre ville de Coûfah, d’où il se rendit à Hillah, située près de l’emplacement de Babylone, et dont toute la population était composée de sectateurs des douze imâms ; puis à Kerbélâ, où repose le corps du troisième imam ; enfin, il arriva à Baghdad, qui était alors la résidence d’un simple émir mongol. Cette ancienne capitale des khalifes arrête longtemps Ibn Batoutah ; il en décrit complaisamment les collèges, les mosquées, les mausolées, les bains, et elle lui fournit le sujet d’une intéressante digression historique, consacrée au sultan des Mongols de la Perse alors régnant, Abou Sa’îd Béhâdur khan. Ibn Batoutah quitte Baghdad avec le camp du sultan ; puis il fait une excursion à Tibrîz ou Tarais ; mais ce double voyage, qui dura cependant vingt jours, ne lui a laissé d’autre souvenir que celui de l’ordre qui était observé parle souverain mongol dans ses marches et ses campements.

Le pèlerinage que notre auteur avait fait à la Mecque n’avait pas suffi à satisfaire l’active dévotion d’un aussi pieux musulman et d’un aussi infatigable voyageur : il résolut donc de retourner dans le Hidjâz ; mais pour mettre à profit le temps qui devait encore s’écouler avant le départ de la caravane de Baghdad, il visita le Djezireh, le Diârbecr et la partie septentrionale de l’Irak. Son second pèlerinage terminé, Ibn Batoutah s’établit à la Mecque, dans le collège dit Mozhafférien, afin de s’y livrer aux exercices de piété ; il accomplit encore trois autres fois les cérémonies du pèlerinage, et quitta enfin la Mecque, après un séjour de trois ans, pour parcourir le Yaman. Il s’embarque à Djouddah (Djidda), sur le golfe Arabique ou mer Rouge. La tempête l’ayant force de relâcher dans un port appelé Ras Dawâïr (le cap des Tourbillons), situé sur le littoral africain, entre’Aïdhàb et Sawâkin, il se rend, en l’espace de deux jours, dans cette dernière localité.

A Sawâkin, Ibn Batoutah reprend la mer, et après une traversée de six jours, il arrive au port de Hali, qu’il aurait peut-être dû distinguer de la ville du même nom, située à quelque distance dans l’intérieur des terres, et connue sous la dénomination de Hali Ibn Ya’koùb. Notre voyageur ne parle que de celle-ci. On pourrait lui reprocber encore une légère erreur (partagée, du reste, par Abou’héda[2]), en induisant de son récit qu’il regardait Sardjab ou Cbardjab comme un port de mer, tandis que, d’après Niebuhr, cette localité est assez éloignée du rivage[3]. On doit observer, toutefois, comme une atténuation de cette inexactitude, que, d’après des explorateurs récents, la mer ne cesserait pas de se retirer vers l’ouest, sur la côte du Tehamah ou partie maritime du Yaman.

Ibn Batoutah décrit avec complaisance la ville de Zebid, une des principales places du Yaman ; il mentionne ensuite les villes de Djoblah et de Ta’izz, dont la dcrnière était alors la résidence du roi de cette contrée, et il consacre plusieurs pages à retracer le cérémonial suivi par ce souverain dans ses audiences. De Zebîd il se rend à San’à, l’ancienne capitale du Yaman, puis à ’Aden, dont le port était alors très-fréquenté par les marchands indiens. C’est là qu’il s’embarqua pour la ville de Zeïla’, située sur la côte de l’Abyssinie, et d’où il entreprit cette excursion à Makdachaou (Magadoxo), à Mombase et à Quiloa, dont nous avons déjà parlé dans la préface du premier volume.

A Quiloa, Ibn Batoutab s’embarque pour la ville de Zhafàr, à laquelle il attribue un surnom que nous n’avons rencontré dans aucun autre ouvrage, celui d’Alhoumoûdh (aux plantes amères). D’après notre auteur, Zhafar était située à l’extrémité du Yaman. Mais c’est donner à cette province une trop grande extension du côté de l’est, et Zhafàr était, en réalité, placée dans la province de Mahrah, souvent comprise elle-même dans celle de Hadhramaout. Ce qu’ajoute notre voyageur, touchant la distance de seize journées de marche qui séparait Zhafàr de Hadhramaout, doit s’appliquer à la ville de Chibâm, encore actuellement capitale du Hadhramaout, et qui, à ce titre, et d’après un usage très-répandu dans les pays musulmans, a pu être désignée par le nom de cette province. Selon Ibn Batoutah, les habitants de Zhafàr nourrissaient leurs bêtes de somme et leurs brebis avec des sardines, lesquelles, en ce pays, sont extrêmement grasses. Edrîci dit de même[4] que la population du Mabrah donnait à manger aux bestiaux des poissons séchés au soleil.

On remarquera sans doute le long article consacre à Zhafàr par notre voyageur : Ibn Batoutah y passe successivement en revue les diverses productions de la contrée, telles que la banane, le bétel et le coco. Il s’étend surtout avec complaisance sur ce dernier fruit, et décrit les divers usages auxquels on l’employait. A Zhafàr, Ibn Batoutah reprend la mer sur un petit navire, appartenant à un individu originaire de l’île de Massîrah (Moseirah). Il touche d’abord à Hâcic, dans la baie de Khouriân et Mouriân, Curia Muria des anciens navigateurs. Cette portion du récit d’Ibn Batoutah doit être comparée avec la relation d’un marin anglais, le capitaine S. B. Haines, qui a récemment exploré les côtes sud et est de l’Arabie. Nous devons faire observer, toutefois, que notre auteur est cité d’une manière peu exacte dans ce passage de l’intéressant mémoire de M. Haines : « La population voisine de la mer (à Ràs Nous, à la pointe sud-ouest de la baie de Curia Muria), est peu considérable ; certainement sur cette partie de la côte nous ne trouvâmes qu’un petit nombre de malheureux, à moitié allâmes, qui s’intitulent serviteurs de Nébi Saleh Ibn Houd, office auquel ils paraissent attacher une importance considérable, et dont ils sont très-orgueilleux ; leur pauvreté peut être expliquée par ce fait, qu’ils dépendent principalement, pour leur subsistance, de la générosité des voyageurs. Ce sont de misérables créatures, presque nues, et vivant dans des huttes basses, de forme circulaire, construites peu solidement en pierres, et couvertes d’herbes marines et de branches de petits arbres, dépouillées de leurs feuilles. Leurs huttes répondent exactement à la description qu’en a donnée Ibn Batoutah au xive siècle[5]. »

Après être resté un jour en vue de l’île de Massîrah, le navire à bord duquel était monté notre voyageur reprend sa marche et arrive à Soûr, le premier port de l’Oman. De cette rade Ibn Batoutah se rend par terre à Kalhât, situé à quelques heures de distance. Ibn Batoutah ne fait commencer l’Oman qu’à six journées de marche de Kalhât ; mais on voit qu’il n’a voulu parler que du canton proprement appelé de ce nom. L’illustre géographe allemand Carl Ritter, qui n’a cependant connu ce chapitre de notre auteur que d’après la traduction du docteur Lee, faite sur un abrégé souvent fort sec, a hautement apprécié l’importance de ce morceau. « Ibn Batoutah, dit-il, est le seul, parmi les anciens géographes arabes, qui ait fourni, comme témoin oculaire, une relation de l’Oman. Les anciens auteurs ne disent presque rien de ce pays, ou bien ils n’ont laissé à ce sujet que des données insuffisantes[6]. »

Du temps de notre voyageur, Kalhât, ainsi que la majeure partie de l’Oman, était soumise au roi de Hormouz. Ce fait, attesté à deux reprises différentes par Ibn Batoutah (p. 226 et 236), est confirmé par Marco Polo, qui s’exprime ainsi, à propos des habitants de Calatu ou Kalhât : « Il sunt sout Cormos e toutes les foies que le Melic de Cormose a ghere con autre plus poisaut de lui, il s’en vient à ceste cité, por ce qe mout est fort et en fort leu, si qe il ne doute puis de null[7]. »

De l’Oman, Ibn Batoutah part pour le royaume de Hormouz. Il visite l’île de ce nom, auparavant appelée Djéraoun ; puis, passant sur le continent, il parcourt le désert du Lâristân, et arrive à Cawrestân, puis à Lâr, où régnait un sultan d’origine turcomane, à Khondjopâl, aussi appelée Hondjopâl, et enfin à Sirâf, port de mer, autrefois très-fréquenté par les navires de Bassora, de l’Inde et de la Chine, mais depuis délaissé pour les ports de Kich et de Hormouz. Les pêcheries de perles du golfe Persique, les plus célèbres de tout l’Orient, étant situées près des îles Bahraïn, vis-à-vis de Sîrâf, notre auteur n’a garde d’oublier de les décrire. Mais il tombe dans une exagération palpable, lorsqu’il nous assure que, parmi les plongeurs, il s’en trouvait qui pouvaient rester sous l’eau durant plus de deux heures. Il parait, d’après le témoignage de voyageurs dignes de foi, que la durée du temps pendant lequel les pécheurs de perles du golfe Persique demeurent sous l’eau, n’excède pas soixante et dix à cent secondes. Tout au plus pourrait-on le porter à cinq minutes, avec M. Morier.

De Sirâf, Ibn Batoutah passe à Bahraïn, sur la côte d’Arabie ; il se rend ensuite à Alkathif, à Hedjer, appelé aussi Alhaça, et enfin à la ville de Hadjr, dont il fait, ainsi que le célèbre géographe Yâkoût[8], la capitale du Yemâmah. Il accompagna l’émir de cette dernière ville à la Mecque, et après avoir accompli de nouveau les cérémonies du pèlerinage, il va s’embarquer à Djouddah pour’Aidhâb. Mais la tempête l’ayant derechef poussé vers le port de Ras Dawâïr, il part de cet endroit, par la voie de terre, avec des Bodjàh (les Ababdeh actuels, les Blemmyes de l’antiquité), et après une marche de neuf jours, il arrive à’Aïdhab. De cette ville il se rend au Caire, d’où il repart pour la Syrie par le chemin de Bilbeïs ; et il revoit Hébron, Jérusalem, Acre, Tripoli, Djabalah et Lâdhikiyah. Il s’embarque en ce dernier port sur un grand vaisseau appartenant à des Génois, et qui le dépose à Alâïa, sur la côte méridionale de l’Asie Mineure. Notre dessein n’est pas de nous étendre ici sur la partie de cette relation consacrée à l’Asie Mineure ; nous en avons déjà dit quelques mots dans la préface du premier volume, en faisant remarquer combien les assertions d’Ibn Batoutah s’accordent avec celles de deux géographes et historiens arabes, ses contemporains. Mais le chapitre de notre voyageur relatif à la péninsule anatolique, offre un genre d’intérêt tout particulier, et que nous devons au moins signaler brièvement : c’est de donner un tableau détaillé et à peu près complet des nombreuses principautés, fort inégales en étendue et en puissance, qui se partagèrent les débris de l’empire des Seldjoukides d’Iconium. De ces divers états, les uns s’agrandissent aux dépens des empereurs grecs de Constantinople, les autres aux dépens des sultans mongols de la Perse, contre lesquels ils cherchent un appui dans les mamloûcs de l’Égypte. L’autorité des uns se trouve bornée à quelques villes ou forteresses, et ne se soutient que par la piraterie et la rapine ; la puissance des autres s’étend sur des provinces entières, et leur capitale lutte de splendeur et de richesse avec celle des souverains du Caire. Au milieu de toutes ces principautés, on en remarque une, qui, extrêmement faible à son début, ne tarde pas à se fortifier par quelques succès remportés sur les Grecs, et qui, absorbant successivement tous les états rivaux, finit par franchir les bornes de l’Asie {{tiret2|Mi|neure} et par donner des lois au Bosphore, au Danube et à la mer Egée.

Après avoir parcouru l’Asie Mineure presque dans tous les sens, notre voyageur s’embarque sur la mer Noire, à Sinope, pour passer dans la Russie méridionale, alors désignée sous le nom de Kiptchak, et soumise à une dynastie issue du fils aîné de Djenguiz khân. Le chapitre d’Ibn Batoutah qui traite de cette vaste contrée offre une foule de particularités curieuses, relatives aux villes de Cafta, de Màdjar, de Seraï, etc. ; au commerce d’exportation des chevaux du Kiptchak dans l’Inde ; à la grande considération que les Mongols, depuis le khân jusqu’au plus petit marchand, témoignaient à leurs femmes ; au cérémonial de la cour du khân, aux khâtoûn (princesses) ; aux aliments et aux boissons en usage chez les Mongols. Ces derniers avaient conservé, dans un pays si éloigné de leur terre natale, les habitudes errantes de leurs ancêtres. Lorsque Ibn Batoutah nous décrit l’aspect d’un camp tartare en mouvement, ou, comme il l’appelle, d’une grande ville qui se meut avec sa population, ses mosquées et ses marchés, l’on se rappelle aussitôt les beaux vers qu’Horace a consacrés aux anciens habitants des mêmes régions :

____Campestres melius Scythae,
Quorum plaustra vagas rite trahunt domos,
____vivunt.

Le prince qui régnait sur le Kiptchak, à l’époque du voyage d’Ibn Batoutah, avait épousé, selon celui-ci, une fille de l’empereur de Constantinople. L’histoire byzantine et les histoires des Mongols de la Perse, du Kiptchak, de même que des premiers sultans ottomans, offrent plus d’un exemple d’alliances de ce genre. C’est ainsi qu’en l’année 1266, Abâka, khân des Mongols de la Perse, épousa une fille naturelle de Michel Paléologue, nommée Marie, laquelle avait auparavant été promise à Houlagou, père d’Abâka[9]. Dans l’année 1304 l’empereur Andronic Paléologue, le vieux, offrit à Ghàzân la main d’une jeune princesse, qui passait à Constantinople pour sa fille naturelle[10], espérant par là se faire de ce prince un appui contre les Turcs de l’Asie Mineure. Il y a plus : Marie, sœur germaine du même empereur, fut mariée, dans l’année 1308, à Mohammed Khodhâbendeh, frère et successeur de Ghàzàn ; et cette princesse fut appelée, chez les Mongols, Tespina (de despoina, maîtresse) Khâtoùn, et reçut le yort ou apanage qu’avait eu la précédente Tespina, épouse d’Abâka[11]. Une autre Marie, fille naturelle d’Andronic, épousa peu de temps après Toghtagou ou Toùktâ, khân des Mongols du Kiptchak et prédécesseur d’Uzbec khân[12].

D’après le continuateur de Lebeau « les empereurs s’étoient mis dans l’usage d’élever dans leurs palais de jeunes filles distinguées par leur beauté, mais pour la plupart d’une naissance obscure. C’étoit, pour ainsi dire, de cet arsenal que ces princes tiroient les armes dont ils se servoient avec le plus de succès contre les Tartares. Quelques-unes de ces filles offertes en mariage à leurs chefs, qui les prenoient toutes pour des princesses, devenoient souvent le prix de la paix[13]. » Quoi qu’il en soit de la réalité des liens qui unissaient la femme grecque d’Uzbec khân à la famille impériale de Byzance, cette princesse, étant devenue enceinte, obtint de son époux la permission de se rendre à Constantinople pour y faire ses couches, et notre auteur fut autorisé à l’accompagner.

La relation du voyage d’Ibn Batoutah à Constantinople. morceau qui termine presque le présent volume, offre de sérieuses difficultés. Ce voyage doit avoir eu lieu vers la fin de l’année 734 de l’hégire, c’est-à-dire vers le mois d’août 1334. En effet, Ibn Batoutah atteste (p. 248) qu’il accomplit, pour la cinquième fois, les cérémonies du pèlerinage à la Mecque dans l’année 732 (1332), et il fournit un synchronisme irréfragable, en ajoutant que, dans cette même année, le sultan Almelic Annâcir fit pour la dernière fois le pèlerinage[14]. On voit, par deux endroits de la relation de l’Asie Mineure, que l’auteur se trouvait en cette contrée dans les mois de ramadhàn et de dhou’lhiddjah de l’année suivante. Enfin, nous savons qu’à la fin du mois de ramadhàn 734 (mai 1334), il était dans le camp du sultan Uzbec, et qu’il partit pour Constantinople le 10 de chawwàl (14 juin 1336). Cependant, au commencement de la seconde partie de sa relation, Ibn Batoutah dit positivement (ms. 910, fol. 81 v°) qu’il arriva près du fleuve Sind le premier jour du mois de moharrem 74 (12 septembre 1333). Cela est de toute impossibilité, puisque, sans parler des dates qui contredisent cette dernière, on ne saurait admettre qu’une seule année eût suffi au voyageur pour traverser de nouveau l’Égypte et la Syrie, explorer l’Asie Mineure, le Kiptchak, Constantinople, la Transoxiane, le Khorâçân et L’Afghanistan. D’un autre côté, les détails qu’Ibn Batoutah nous donne sur le prince grec qu’il appelle le roi George (Djirdjîs), et qu’il représente comme ayant abdiqué le trône, en faveur de son fils, pour se retirer dans un monastère, ne peuvent s’appliquer, avec quelque vraisemblance, qu’à Andronic II Paléologue. Et l’on sait que ce prince, qui avait adopté comme nom de religion celui d’Antoine[15], mourut dans la nuit du 12 au 13 février 1332[16].

Nous n’avons pas la prétention de résoudre cette difficulté chronologique, mais nous devions au moins la signaler. Nous n’essayerons pas davantage de discuter tous les points de la relation du voyage d’Ibn Batoutah à Constantinople qui peuvent donner matière à des rectifications ou à des commentaires ; cela nous entraînerait bien au delà des limites qui nous sont assignées, et nous ferait sortir de notre simple rôle d’éditeurs et de traducteurs. C’est aux savants qui ont fait de l’histoire et de la géographie byzantines une étude particulière, qu’il appartient d’éclaircir et de corriger ce que renferme d’obscur ou d’inexact cette portion du récit d’Ibn Batoutah. Il est bien démontré pour nous que le voyageur de Tanger a réellement visité Constantinople ; mais ou sa mémoire l’a trahi, ou il a cru trop facilement les détails qui lui étaient donnés par des interprètes ignorants ou de mauvaise foi. C’est ainsi seulement que l’on peut s’expliquer ce qu’il nous raconte des prétendues visites que le pape aurait faites chaque année à l’église de Sainte-Sophie, et des honneurs que ce pontife aurait reçus de l’empereur à son arrivée, et durant tout le temps de son séjour.

Le chapitre consacré par Ibn Batoutah à la description de Constantinople nous présente un fait très-singulier pour quiconque connaît l’esprit d’intolérance dont se piquent les musulmans rigides : nulle part l’auteur n’y laisse percer le moindre sentiment d’animosité contre les chrétiens. Il justifie ainsi l’éloge qu’un écrivain de mérite lui accordait récemment, d’être à la vérité un sunnite sévère, mais de ne pas éprouver de haine religieuse bien violente[17]. Il est toutefois un passage de ce volume (p. 305) qui pourrait contredire cette opinion favorable, touchant l’esprit de tolérance de notre auteur. C’est celui où il raconte si complaisamment la conduite injurieuse, autant que ridicule, qu’il tint envers le médecin juif du sultan de Birgui ou Birgheh. Mais il ne faut pas perdre de vue, d’abord, que ce médecin avait osé s’asseoir au-dessus des lecteurs du Coran, et ensuite que notre auteur était originaire d’un pays où les juifs ont toujours été, et sont encore actuellement traités d’une manière plus vexatoire et plus outrageante que partout ailleurs. Qu’il nous suffise de rappeler les persécutions et les humiliations auxquelles ils furent exposés dans l’empire de Maroc, sous les Almohades et les Mérinides[18], et les avanies dont ils sont encore journellement abreuvés au Maroc. A Tétuan, ville où la communauté juive forme le tiers ou le quart de la population, elle est reléguée dans un quartier dont les portes sont fermées chaque soir, et dont les gardiens sont musulmans. Elle est obligée de fournir gratuitement tout ce dont le pacha a besoin pour sa maison. Enfin, les juifs sont tenus doter leurs souliers pour passer devant une mosquée, devant un marabout, ou pour entrer dans la cour de justice appelée michouer[19].

Nous n’avons pas essayé de dissimuler les objections de détail que l’on pourrait élever contre quelques-unes des assertions de notre auteur contenues dans ce volume. Mais nous persistons à croire, avec des juges plus autorisés que nous[20], à la bonne foi et à la sincérité d’Ibn Batoutah. Nous pensons enfin qu’aucun lecteur éclairé n’hésitera à répéter, en l’appliquant à notre voyageur, l’éloge que le savant Beckmann accordait jadis à un voyageur italien du xve siècle : « Les historiens trouveront certainement dans cette relation quelques grains d’or pur qui n’ont pas encore été triés, et beaucoup de détails propres à répandre du jour sur la géographie et l’histoire du moyen âge[21]. »

  1. Conf. l’Histoire des Mongols, t. IV, p. 540.
  2. Géographie, trad. de M. Reinaud, t. II. p. 122.
  3. Voyageen Arabie, traduction française, t. I, p. 284, conf. la Description de l’Arabie, édit. de 1774, p. 197 ; Rommel. Abulfedea Arabiat Descriptio. Gottingae, 1802, p. 51, et la belle carte du sud-ouest de l’Arabie, par H. Kiepert, Berlin, 1852.
  4. Géographie, trad. de M. Jaubert, t. I, p. 150. Cf. aussi Marco Polo, édition de la Société de géographie, p. 243.
  5. Journal of the royal geograph. Society of London, t. XV, p. 129.
  6. Erdkunde, XIII, 3 ; I. 1 de l’Arabie, p. 373.
  7. Marco Polo. Voyages, édit. de la Société de géographie, p. 245.
  8. Voyez Lexicon geographicum, édit. Juynboll, t. I, Leyde, 1852, p. 288.
  9. D’Ohsson, Histoire des Mongols, t. III, p. 417, 418.
  10. Id. Ibid. t. IV, p. 315.
  11. Id. Ibid. p. 536.
  12. Voyez encore, sur ces divers mariages, Hamaker, Réflexions critiques sur quelques points contestés de l’histoire orientale, p. 18-20 ; le même, apud Uylenbroëk, Iracœ persicœ Descriptio, p. 80, note.
  13. Histoire du Bas-Empire, par Lebeau et Ameilhon, t. XXIV, p. 239, 240.
  14. Conf. les Orientalia, t. II, p. 353.
  15. Ameilhon, op. supra laud. XXIV, p. 418.
  16. Id. ibid. p. 431.
  17. Journal des Débats du 14 décembre 1853, article de M. Ernest Renan.
  18. Conf. le Journal asiatique, juillet 1842, p. 14, et 39-47 ; le même journal, novembre-décembre 1851, p. 482-484.
  19. Conf. Ali bey, Voyages, t. I, p. 53, 54, 55, 276 et 277 ; Ch. Didier, Promenade au Maroc, Paris, 1844, passim, et le Journal des Débats du 10 janvier 1851, d’après le Jewish chronicle.
  20. Voyez notamment Silv. de Sacy, Journal des Savants, janvier 1820, p. 19.
  21. Annales des voyages, t. IV, p. 24 et 25.