Voyages (Ibn Battuta, Sanguinetti)/L’Irak et la Perse

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Traduction par Defrémery et Sanguinetti.
Imprimerie nationale (Tome premierp. 414-430).

Nous quittâmes Kàdiciyyah, et descendîmes à la ville de Mechhed Aly (le mausolée d’Aly), fils d’Abou Thàlib, située dans la contrée dite Annedjef. La ville est belle, bâtie sur un emplacement vaste et rocailleux ; c’est une des plus jolies de l’Irak, des plus peuplées et des mieux bâties. Elle possède de beaux et élégants marchés. Nous entrâmes par la porte d’Alhadhrah, nous dirigeant vers le marché des vendeurs de légumes, des cuisiniers et des boulangers, ensuite vers le marché aux fruits, puis vers celui des tailleurs et le bazar, et enfin vers le marché des droguistes. Nous visitâmes ensuite la porte d’Alliadhrah, où se trouve le tombeau qu’on croit être celui d’Aly ; sur qui soit le salut ! Vis-à-vis se voient les collèges, les zâouïah et les couvents, construits dans le style le plus magnifique. Leurs murailles sont revêtues avec cette sorte de faïence appelée kâchâny, et qui ressemble à notre zélîdj (faïence colorée : en espagnol azulejo) ; mais la couleur est plus brillante et la peinture plus belle que chez nous.


DU MAUSOLÉE ET DES TOMBEAUX QU’IL RENFERME

On entre par la porte d’Alhadbrah dans un grand collège, habité par les étudiants et les soùfis de la secte d’Aly. Tous ceux qui s’y rendent reçoivent, pendant trois jours, du pain, de la viande et des dattes deux fois dans la journée. De ce collège on va à la porte de la chapelle, où se tiennent les chambellans, les chefs et les eunuques. Lorsqu’un visiteur arrive, l’un d’eux, quelquefois même tous, se lèvent et vont à sa rencontre, et cela en raison de son rang. Ils se tiennent avec ! ui sur le seuil et demandent la permission de l’introduire, en disant : « Avec votre permission, ô prince des croyants, ce faible mortel demande à entrer dans le sublime mausolée, si vous v consentez : sinon, il s’en retournera ; et s’il n’est pas digne d’une telle faveur, certes, vous êtes un esprit généreux et tutélaire. » Cela dit, ils lui ordonnent de baiser le seuil, qui est en argent, ainsi que les deux poteaux ou montants de la porte. Il entre ensuite dans la chapelle, dont le pavé est couvert de différentes sortes de tapis de soie, etc. On y voit des lampes d’or et d’argent, tant grandes que petites. Au milieu de la coupole il existe une estrade carrée couverte en bois, sur lequel sont des plaques d’or ciselées, artistement travaillées et fixées avec des clous d’argent. Elles masquent complètement le bois, de sorte qu’on n’en découvre aucune portion. La hauteur de l’estrade n’atteint pas la taille d’un homme ordinaire, et sur elle sont trois tombeaux, dont l’un est censé être celui d’Adam, l’autre celui de Noë, et le troisième le sépulcre d’Aly. Entre ces tombes se trouvent des bassins d’or et d’argent qui contiennent de l’eau de rose, du musc et différentes sortes de parfums. Le visiteur y plonge la main et s’en oint le visage pour se sanctifier. La coupole a une autre porte dont le seuil est aussi d’argent, et qui a des rideaux de soie de couleur. Elle conduit à une mosquée recouverte de beaux tapis, et dont les murs et le plafond sont tendus de rideaux de soie. Les portes sont au nombre de quatre, dont le seuil est d’argent, et elles sont garnies également de rideaux de soie. Les habitants de cette ville sont tous de la secte d’Aly, et le mausolée que nous avons décrit a opéré des miracles nombreux, lesquels font croire fermement à ces gens qu’il contient le sépulcre d’Aly.

Un de ces prodiges c’est que dans la nuit du vingt-sept du mois de radjab, laquelle a reçu chez eux le nom de nuit de la vie, on amène à ce mausolée tous les perclus des deux Irak, du Khoràçàn, de la Perside et du pays de Roûm. Il s’en rassemble ainsi trente ou quarante à peu près. Après la dernière prière du soir, on les place sur le saint tombeau, et les assistants attendent le moment où ces paralytiques vont tous se lever. Les uns prient, les autres chantent les louanges de Dieu ; il y en a qui lisent et il y en a qui contemplent le mausolée. Quand la moitié ou les deux tiers de la nuit, ou à peu près cela, sont passés, tous ces infirmes se lèvent parfaitement sains et n’ayant plus aucun mal. Ils s’écrient alors : « Il n’y a point d’autre Dieu qu’Allah, Mohammed est son prophète, et Aly est l’ami de Dieu. » Cela est bien connu chez ces populations. Quant à moi, je l’ai entendu raconter par des personnes dignes de confiance, et je n’ai pas assisté à ladite nuit ; mais j’ai vu, dans le collège des hôtes, trois hommes dont l’un était d’Erzeroum, le second d’Ispahân et le troisième du Khorârân : tous les trois étaient paralytiques. Je les interrogeai sur leur état, et ils me dirent qu’ils n’avaient pu arriver pour la nuit de la vie, et qu’ils attendaient, à cause de cela, l’époque correspondante dans l’autre année. Les habitants de la contrée se réunissent dans la ville à l’occasion de ladite nuit, et ils y tiennent un grand marché, qui dure dix jours. On ne paye dans cette ville ni tribut, ni taxe sur les objets de consommation, et elle n’a pas de gouverneur (wâli). Celui qui exerce l’autorité est le principal des chérîfs. Les habitants sont des marchands, qui voyagent dans différentes régions ; ce sont des gens braves et généreux. Leur protégé n’a pas à regretter leur compagnie dans les voyages, et leur société est louée. Seulement, ils excèdent toutes les bornes en ce qui regarde Aly. Et il arrive, par exemple, dans l’Irâk et ailleurs, qu’une personne tombe malade, et qu’elle lasse le vœu de se rendre au mausolée d’Aly aussitôt guérie. D’autres fois, l’individu qui aura mal à la tête en fabriquera une, soit en or ou en argent, et l’apportera au mausolée. Le chef des Alides la place dans le trésor. Il faut en dire autant pour la main, le pied et autres membres. Aussi le trésor du mausolée est-il considérable, et il contient tant de richesses qu’on n’en peut fixer la quantité.


DU CHEF DES CHÉRIFS.

Celui-ci est le commandant de la ville au nom du roi de l’Irâk ; son rang près du roi est considérable et sa dignité, élevée. Quand il voyage, il observe le même ordre que les principaux émirs ; il a des drapeaux et des tambours. La musique militaire joue à sa porte soir et matin. C’est lui qui exerce le pouvoir dans cette ville, et elle n’a point d’autre gouverneur que lui. On n’y lève point de contributions ni pour le sultan, ni pour d’autres. Le chef était, lors de mon arrivée à Mechhed Aly, Nizhâm eddin Hoçaïn, fils de Tâdj eddîn Alâouy, qui devait ce dernier surnom à la petite ville d’Aouah, dans l’Irak persique, et dont les habitants sont de la secte d’Aly. Avant lui, il y avait une réunion de personnages qui exerçaient l’autorité tour à tour. De ce nombre étaient les suivants :

1° Djalàl eddîn, fils du Jurisconsulte ;

2° Kiouâm eddîn, fils de Thàoûs ;

3° Nàcir eddîn Mothabber, fils du pieux chérîf Chems eddîn Mohammed alawhéry, de l’Irak persique ; il est actuellement dans l’Inde, parmi les favoris du roi de cette contrée ;

4° Abou Ghorrah, fils de Sâlim, fils de Mohannâ, fils de Djammâz, fils de Chîhah alhoçaïny almédény.


ANECDOTE.

Dans son jeune âge, le chérîf Abou Ghorrah était tout occupé de dévotion ainsi que de l’étude des sciences ; et il fut célèbre sous ce rapport. Il habitait la noble Médine, sous la protection de son cousin, Mansoûr, fils de Djammâz, émir de la ville. Plus tard, il quitta Médine, se fixa dans l'Irâk, et habita Hillah. Le chef Kïouâm eddîn, fils de Thâoûs, vint à mourir, et les habitants de l'Irâk s’accordèrent pour investir Abou Ghorrah de la dignité de premier chérîf. Ils écrivirent dans ce sens au sultan Abou Sa’îd , qui l’agréa et lui fit parvenir le yarligh, c’est-à-dire le diplôme d’investiture. Il reçut aussi la robe d’honneur, les drapeaux et les tambours, comme c’est l’usage pour les chefs de l’Irâk. Les plaisirs du monde s’emparèrent de lui, il quitta la dévotion et la continence, et il fit un fort mauvais usage de ses richesses. On en informa le sultan, et quand Abou Gborrah sut cela, il se mit en voyage, faisant semblant d’aller dans le Khorâçân, afin de visiter le sépulcre d’Aly, fils de Mouça arridha (l’agréé de Dieu), à Thoûs ; mais il avait l’intention de prendre la fuite. Après son pèlerinage au tombeau d’Aly, fils de Mouça, il se rendit à Hérat, qui est aux confins du Khoràçàn, et il fit savoir à ses compagnons qu’il voulait passer dans l’Inde. La plupart de ceux-ci s’en retournèrent, et il dépassa le Khorâçân pour entrer dans le Sind. Quand il eut traversé le fleuve du Sind, connu sous le nom de Pendjab, il fit battre ses tambours et sonner ses trompettes, ce qui effraya les habitants des villages. Ils pensèrent que les Tartares venaient faire une incursion, et se rendirent précipitamment dans la ville, appelée Oudja, et instruisirent son commandant de ce qu’ils avaient entendu. Celui-ci se mit à la tête de ses troupes et se prépara au combat. Il expédia des éclaireurs, qui découvrirent environ dix cavaliers et un certain nombre de gens de pied et de marchands, lesquels avaient accompagné le chérîf dans sa route, et portaient avec eux des tambours et des étendards. Ils les questionnèrent louchant leur condition, et ces gens leur répondirent que c’était le chérîf, chef de l’Irak, qui arrivait, se rendant chez le roi de l’Inde. Les vedettes s’en retournèrent vers l’émir, et lui expliquèrent toutes ces choses. Celui-ci conçut alors une faible idée de l’esprit du chérîf, pour avoir fait déployer les drapeaux et battre les tambours en pays étranger. Le chérif entra dans la ville d’Oudja, et y resta quelque temps, il faisait battre les tambours à sa porte matin et soir, car il était très-avide de cela. L’on dit que pendant qu’il était chef des Alides de l’Irak, on frappait les timbales devant lui, et lorsque le tambour cessait de battre, il lui disait : « Ajoute un roulement, ô tambour. » Aussi finit-il par être désigné par ces paroles, en guise de surnom.

Le gouverneur de la ville d’Oudja écrivit au roi de l’Inde tout ce qui concernait le chérîf, lui annonçant qu’il avait fait battre les tambours pendant la route, et à la porte de son hôtel matin et soir, et qu’il avait arboré des drapeaux. L’usage dans l’Inde est que personne ne fasse flotter de drapeau ni battre de tambour, si ce n’est celui auquel le roi en a accordé le privilège, et, en tout cas, cela n’a lieu qu’en voyage ; mais, quand on séjourne quelque part, on ne frappe le tambour qu’à la porte du roi seul. Cela est en opposition avec ce qui se pratique en Égypte, en Syrie, et dans l’Irak ; car dans ces contrées, on bat les tambours à la porte des émirs. Quand le roi de l’Inde eut reçu les nouvelles concernant le le chérîf, il désapprouva sa conduite, la blâma et en fut ému. Peu après, celui-ci se rendit à la capitale du royaume ; et pareille chose arriva de la part de l’émir Cachly khân. Le mot khân, chez ces peuples, indique le principal émir, celui qui réside à Moltân, capitale du Sind. Ce personnage est fort estimé par le roi de l’Inde, qui l’appelle du nom d’oncle. Cela vient de ce qu’il a été au nombre de ceux qui ont aidé le père de ce prince, le sultan Ghiyâlh eddîn Toughlouk châh, à combattre le sultan Nâcir eddîn Khosrew châh. Cet émir s’étant donc avancé vers la métropole du roi de l’Inde, le roi sortit à sa rencontre : et il se trouva par hasard que le chérîf arrivait aussi ce jour-là, et qu’il avait précédé l’émir de quelques milles. Il faisait battre les tambours, suivant son habitude ; et tout à coup il rencontre le sultan, entouré de son cortège. Le chérîf s’avance alors vers le sultan et le salue. Celui-ci lui demande de ses nouvelles et ce qu’il venait faire. Après la réponse du chérîf, le sultan continua son chemin, jusqu’à ce qu’il rencontrât l’émir Cachly khân. Il retourna ensuite à sa capitale ; mais il ne fit aucune attention au chérîf, et ne donna aucun ordre touchant son logement ou autre chose. Le roi se trouvait alors sur le point de partir pour un voyage à la ville de Daoulet Abàd, qu’on appelle aussi Catacah et Déwidjir (Déoghir). Elle est à quarante journées de distance de Dihly, métropole du royaume. Avant de se mettre en marche, le roi envoya au chérîf cinq cents dinars d’argent, dont le change, en or de Barbarie, correspond à cent vingt-cinq dinârs. Il dit à la personne qu’il envoyait près d’Abou Ghorrah : « Dis-lui que s'il désire retourner dans son pays, ceci est pour ses provisions de route ; s’il veut faire le voyage avec nous, ce sera pour sa dépense durant le chemin ; et s’il préfère séjourner dans la capitale, cela servira à son entretien jusqu’à notre retour. » Le chérîf fut attristé de cela, car il croyait que le sultan lui ferait des dons magnifiques, ainsi qu’il avait l’habitude d’en faire aux personnes de son rang. Il choisit de voyager en compagnie du sultan, et il s’attacha au vizir Ahmed, fils d’Ayàs, nommé le Maître du monde. Ainsi l’appelait le roi, après lui avoir imposé ce surnom ; et tout le public en faisait autant. En effet, c’est l’usage dans l'Inde, quand le roi appelle quelqu’un d’un nom mis en rapport d’annexion avec le mot almoulc (le royaume), comme serait ’imad (colonne), ou thikah (confiance), ou kothb (pôle) ; ou bien d’un nom mis en rapport d’annexion avec le mot aldjihân (le monde) : par exemple, sadr (prince), etc. c’est l’usage dis-je, que le roi, ainsi que tout le monde, l’interpelle par cette dénomination. Celui qui lui adresserait la parole d’une autre manière serait nécessairement puni. Des rapports d’affection s’établirent entre le chérîf et le vizir. Celui-ci le combla de bienfaits, l’honora, et s’employa si bien près du roi, qu’il finit par avoir une bonne opinion du chérîf, et lui assigna deux bourgades, du nombre de celles de Daoulet Abâd, en lui ordonnant d’y fixer son séjour. Ce vizir était un homme de mérite, plein de bonté, d’une nature généreuse, aimant les étrangers et les favorisant ; il faisait beaucoup de bien, distribuait des aliments, et construisait des zâouïah. Le chérîf resta huit ans dans ce pays, et perçut les revenus des deux bourgades ; par ce moyen, il acquit des richesses considérables. Il voulut ensuite s’en aller ; mais cela ne lui fut pas possible ; car ceux qui ont servi le sultan ne peuvent quitter la contrée qu’avec sa permission : et comme il est très-attaché aux étrangers, il consent rarement à laisser partir un d’eux. Abou Gharrah essaya de s’échapper par le chemin du littoral, mais il fut repoussé. Il se rendit alors à la capitale, et demanda au vizir de faire réussir son départ. Ce dernier prit de bonnes mesures à ce sujet, de sorte que le sultan accorda au nakîb la permission de sortir de l’Inde. Il lui fit cadeau aussi de dix mille dinars en monnaie du pays, dont le change en or de Barbarie est de deux mille cinq cents dinars. Il reçut cette somme dans un sac de cuir, qu’il plaça sous son matelas, et sur lequel il dormit, à cause de son attachement pour les ducats, de sa joie de les sentir, et de crainte que quelqu’un de ses compagnons ne parvînt à découvrir l’existence de ce trésor ; car il était très-avare. Il fut pris d’une douleur dans le côté, par suite du contact de ce sac durant son sommeil ; et le mal ayant augmenté de plus en plus, tandis que le chérîf se disposait à se mettre en voyage, il finit par succomber, vingt jours après avoir reçu ledit sac de cuir. Il laissa cette somme par testament au chérîf Haçan aldjéràny, qui la distribua en aumônes à un certain nombre de partisans d’Aly, domiciliés à Dihly, mais originaires du Hidjàz et de l’Irak, Les Indiens ne font pas hériter le fisc, ne saisissent point les biens des étrangers, et ne font pas de recherches à cet égard, quelle que soit leur importance. Les Nègres non plus ne mettent point la main sur les richesses d’un blanc, et ne s’en emparent pas ; elles restent seulement confiées aux plus notables d’entre les compagnons du défunt, jusqu’à l’arrivée de l’héritier légitime.

Le chérîf Abou Ghorrah avait un frère, dont le nom était Kâcim, qui habita quelque temps Grenade, et épousa dans cette ville la fille du chérîf Abou ’Abd Allah, fils d’Ibrâhîm, connu sous le nom d’Almakky. Il se transporta ensuite à Gibraltar, où il demeura, jusqu’à ce qu’il mourût martyr de la foi, dans la vallée de Corrah, sur le territoire d’Algéziras. C’était un héros invincible ; et l’on ne se hasardait pas facilement à lutter avec lui, car sa valeur dépassait les exploits ordinaires. Ou raconte de lui à ce sujet plusieurs anecdotes qui sont devenues célèbres. Il laissa deux fils, qui restèrent sous la tutelle de leur beau-père, le chérîf vertueux Abou ’Abd Alfah Mohammed, fils d’Abou’lkàcim, fils de Nafîs alhoçaïny alkerbélây, célèbre dans les pays barbaresques sous le nom d’Al’iràky. Il avait, en effet, épousé la mère de ces deux orphelins, après la mort de leur père ; elle décéda chez lui, et il continua à être leur bienfaiteur. Que Dieu le récompense !



FIN DU TOME PREMIER.