Voyages (Ibn Battuta, Sanguinetti)/Le bon et le mauvais gouvernement de Muhammad bin Tughluk

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Traduction par Defrémery et Sanguinetti.
Imprimerie nationale (Tome troisièmep. 215-316).


HISTOIRE DU SULTAN ABOUL’MODJÂHID MOHAMMED CHÂH, FILS DU SULTAN GHIYÂTH EDDÎN TOGHLOK CHÂH, ROI DE L’INDE ET DU SIND, À LA COUR DE QUI NOUS NOUS RENDÎMES.

Lorsque le sultan Toghlok fut mort, son fils Mohammed s’empara du royaume, sans rencontrer d’adversaire ni de rebelle. Nous avons dit ci-dessus que son nom était Djaounah ; mais quand il fut devenu roi, il se fit appeler Mohammed et fut surnommé Abou’l Modjâhid (le père de celui qui fait la guerre aux infidèles). Tout ce que j’ai rapporté touchant l’histoire des sultans de l’Inde, j’en ai été informé et je l’ai appris, au moins pour la plus grande partie, de la bouche du cheïkh Camâl eddîn, fils de Borhân eddîn, de Ghaznah, kâdhi des kâdhis. Quant aux aventures de ce roi-ci, la plupart sont au nombre de ce que j’ai vu durant mon séjour dans ses États.


PORTRAIT DE CE ROI.

Mohammed est de tous les hommes celui qui aime davantage à faire des cadeaux et aussi à répandre le sang. Sa porte voit toujours près d’elle quelque fakîr (pauvre) qui devient riche, ou quelque être vivant qui est mis à mort. Ses traits de générosité et de bravoure, et ses exemples de cruauté et de violence envers les coupables, ont obtenu de la célébrité parmi le peuple. Malgré cela, il est le plus humble des hommes et celui qui montre le plus d’équité ; les cérémonies de la religion sont observées à sa cour ; il est très-sévère en ce qui regarde la prière et le châtiment qui suit son inexécution. Il est au nombre des rois dont la félicité est grande, et dont les heureux succès dépassent ce qui est ordinaire ; mais sa qualité dominante, c’est la générosité. Nous raconterons, parmi les traits de sa libéralité, des merveilles dont les semblables n’ont été rapportées d’aucun des princes qui l’ont précédé. J’atteste Dieu, ses anges et ses prophètes, que tout ce que je dirai de sa munificence extraordinaire est la vérité sûre. Il me suffit de Dieu pour témoin. Je sais qu’une portion de ce que je raconterai en ce genre ne sera pas admise dans l’esprit de beaucoup d’individus, et qu’ils la comprendront parmi ce qui est impossible dans l’ordre habituel des choses. Mais quand il s’agit d’un événement que j’ai vu de mes yeux, dont j’ai connu la réalité, dans lequel j’ai pris une grande part, je ne puis faire autrement que de dire la vérité. D’ailleurs, la majeure partie de ces faits est rendue constante par la tradition orale dans les pays de l’Orient.


DES PORTES DU PALAIS DE CE SULTAN, DE SA SALLE D’AUDIENCE ET DE L’ORDRE SUIVI EN CES LIEUX.

Le palais du sultan, à Dihly, est appelé Dâr Sera et a un grand nombre de portes. A la première se tiennent une troupe d’hommes préposés à sa garde ; les joueurs de clairons, de trompettes et de fifres sont assis en cet endroit, et quand il arrive un émir ou un grand personnage, ils jouent de leurs instruments et disent, dans les intervalles de ce concert : « Un tel est venu, un tel est venu. » Il en est de même à la seconde et à la troisième porte. En dehors de la première, il y a des estrades, sur lesquelles s’asseyent les bourreaux qui sont chargés de tuer les gens. C’est la coutume chez ce peuple, toutes les fois que le sultan a ordonné de tuer un homme, qu’il soit massacré à la porte de la salle d’audience et que son corps y reste trois jours. Entre les deux portes, la première et îa seconde, il y a un grand vestibule, de chaque coté duquel sont des estrades en pierre de taille, où s’asseyent les hommes de faction parmi les gardiens des portes. Quant à la seconde de ces deux portes, les portiers chargés de sa garde y prennent place. Entre elle et la troisième, il y a une grande estrade où siège le nakîb eu chef (chef suprême de tous les chérîfs) ; il a devant lui une massue d’or, qu’il prend dans sa main, et sur sa tête il porte une tiare d’or incrustée de pierreries et surmontée de plumes de paon. Les nakîbs se tiennent devant lui, coiffés chacun d’une calotte dorée, les reins serrés par une riche ceinture, et tenant dans la main un fouet, dont la poignée est d’or ou d’argent.

Cette seconde porte aboutit à une très-grande salle d’audience où s’asseyent les sujets. Quant à la troisième porte, eile est pourvue d’estrades, où se placent les écrivains de la porte. Une des coutumes de ce peuple, c’est que personne n’entre par cette porte, à moins que le sultan ne l’ait désigné pour cela. Il fixe, pour chaque individu, un certain nombre de ses compagnons et de ses gens qui entrent avec lui. Toutes les fois que quelqu’un se présente à cette porte, les secrétaires écrivent : « Un tel est venu à la première heure ou à la seconde, » et ainsi de suite, jusqu’à la fin du jour. Le sultan prend connaissance de ce rapport après la dernière prière du soir. Les écrivains tiennent note aussi de tout ce qui arrive à la porte ; des fils de rois ont été désignés pour transmettre au sultan tout ce qu’ils écrivent.

Une autre coutume des Indiens, c’est que quiconque s’abstient de paraître au palais du sultan pendant trois jours et plus, soit qu’il ait une excuse ou non, ne passe pas cette porte par la suite, si ce n’est avec la permission du souverain. S’il a quelque excuse, telle qu’une maladie ou un autre empêchement, il fait offrir au sultan un cadeau choisi parmi les objets qu’il lui convient de présenter à ce monarque. C’est ainsi qu’en usent également ceux qui arrivent de voyage. Le légiste offre un Koran, des livres et des dons semblables ; le fakîr, un tapis à prier, un chapelet, un cure-dents ou des objets du même genre. Les émîrs et leurs pareils présentent des chevaux, des chameaux et des armes.

Cette troisième porte aboutit à la salle d’audience, vaste et immense, que l’on appelle Hezâr Ousthoûn (sutoûn), ce qui veut dire « les mille colonnes ». Ces colonnes sont de bois vernissé, et elles supportent une toiture de planches, peintes de la manière la plus admirable. Les gens s’asseyent au-dessous, et c’est dans cette salle que le sultan donne ses audiences solennelles.


DE L’ORDRE OBSERVÉ PAR LE SULTAN DANS SES AUDIENCES.

La plupart de ses audiences ont lieu après la prière de quatre heures du soir ; mais souvent il en donne au commencement de la journée. Il siège sur une estrade tendue d’étoffes de couleur blanche et surmontée d’un trône ; un grand coussin est placé derrière son dos ; il a à sa droite un autre coussin et un troisième à sa gauche. Il s’assied à la manière de l’homme qui veut réciter le téchehhud, ou profession de foi musulmane, pendant la prière. (Voy. Mour. d’Ohsson, II, 83, 84.) C’est ainsi que s’asseyent tous les habitants de l’Inde. Quand le sultan est assis, le vizir se tient debout devant lui, les secrétaires se placent derrière le vizir, et les chambellans derrière les secrétaires. Le chef suprême des chambellans est Fîroûz Mélic, cousin germain du sultan et son lieutenant. C’est celui des chambellans qui approche le plus près du sultan. Après lui vient le chambellan particulier, qui est lui-même suivi de son substitut, de l’intendant du palais et de son lieutenant, de deux dignitaires appelés : l’un la gloire et l’autre le chef des chambellans, et des personnes placées sous leurs ordres.

Les nakibs, au nombre d’environ cent, viennent après les chambellans. Lorsque le sultan s’assied, les uns et les autres crient de leur voix la plus forte : « Au nom de Dieu. » Ensuite se place debout, derrière le sultan, le grand roi Kaboûlah, tenant dans sa main un émouchoir avec lequel il chasse les mouches. Cent silahdâr (écuyers, armigeri) se tiennent debout à la droite du sultan, et un pareil nombre à sa gauche. Ils ont dans leurs mains des boucliers, des épées et des arcs. A droite et à gauche, sur toute la longueur de la salle d’audience, sont placés : i° le kâdhi des kâdhis ; 2° le prédicateur en chef ; 3° les autres kâdhis ; 4° les principaux légistes ; 5° les principaux descendants de Mahomet ; 6° les cheïkhs ; 7° les frères et beaux-frères du sultan ; 8° les principaux émîrs ; 9° les chefs des illustres, c’est-à-dire des étrangers (conf. ci-dessus, pag. 98) ; 10° les généraux.

On amène ensuite soixante chevaux, sellés et bridés avec les harnais impériaux ; parmi eux il y en a qui portent les insignes du khalifat : ce sont ceux dont les brides et les sangles sont de soie noire et dorée ; il y en a qui ont les mêmes objets en soie blanche et dorée ; le sultan seul monte des chevaux ainsi équipés. On tient la moitié de ces chevaux à droite et l’autre moitié à gauche, de manière que le sultan puisse les voir. Puis on amène cinquante éléphants décorés d’étoffes de soie et d’or ; leurs défenses sont recouvertes de fer, afin qu’elles soient plus propres à tuer les coupables. Sur le cou de chaque éléphant se tient son cornac, ayant à la main une sorte de hache d’armes de fer, avec laquelle il châtie sa bête et la fait se diriger selon ce qu’on exige d’elle. Chaque éléphant a sur son dos une espèce de grande boîte, qui peut contenir vingt combattants, plus ou moins, d’après la grosseur de l’animal et la grandeur de son corps. Quatre étendards sont fixés aux angles de cette boîte. Ces éléphants sont dressés à saluer le sultan et à incliner leurs têtes, et, lorsqu’ils saluent, les chambellans disent à haute voix : « Au nom de Dieu ! » On les fait aussi se tenir, moitié à droite, moitié à gauche, derrière les personnes qui sont debout.

Tous ceux qui arrivent, d’entre les gens désignés pour rester debout, soit à droite, soit à gauche, font une salutation près du lieu où se tiennent les chambellans. Ceux-ci disent : « Au nom de Dieu ! » et l’élévation du ton de leur voix est proportionnée à la grandeur de la renommée de celui qui salue. Lorsqu’il a fléchi le genou, il retourne à sa place, à la droite ou à la gauche, et ne la dépasse jamais. Si c’est un Indien idolâtre qui salue, les chambellans et les nakîbs lui disent : « Que Dieu te guide ! » Les esclaves du sultan se tiennent debout derrière tout le monde, ayant dans leurs mains des boucliers et des épées, et il n’est possible à personne de se mêler parmi eux, si ce n’est en passant devant les chambellans qui sont debout devant l’empereur.


DE L’ADMISSION DES ÉTRANGERS ET DES PORTEURS DE CADEAUX EN PRÉSENCE DU SULTAN.

S’il se trouve à la porte quelqu’un qui vienne pour offrir au sultan un présent, les chambellans entrent chez ce prince dans l’ordre hiérarchique. L’émir chambellan les précède, son substitut marche derrière lui ; puis viennent le chambellan particulier et son substitut, l’intendant du palais et son suppléant, le chef des chambellans et le principal chambellan. Ils font une salutation dans trois endroits différents, et annoncent au sultan quelle est la personne qui attend à la porte. Lorsqu’il leur a ordonné de l’amener, ils placent le présent qu’elle apporte dans les mains d’individus qui doivent se tenir debout avec le cadeau devant l’assistance, afin que le sultan puisse le voir. Le prince mande alors celui qui l’offre, et ce dernier salue trois fois avant d’arriver devant lui ; puis il fait une salutation près de l’endroit où se tiennent les chambellans. Si c’est un homme considérable, il se tient debout sur la même ligne que l’émîr chambellan ; sinon, il se met derrière lui. Le sultan lui adresse lui-même la parole de la manière la plus gracieuse et lui souhaite la bienvenue. Si cet homme est du nombre de ceux qui méritent de la considération, le sultan lui prend la main ou il l’embrasse et demande quelque portion de son présent. On l’expose devant lui, et s’il se compose d’armes ou d’étoffes, il les tourne en tous sens et témoigne son approbation, afm de raffermir l’esprit du donateur, de l’enhardir et de lui montrer de la sollicitude. Il lui accorde un vêtement d’honneur et lui assigne une somme d’argent pour se laver la tête, selon la coutume des Indiens en pareille circonstance, le tout en proportion de ce que mérite le donateur.


DE LA MANIÈRE DONT ON PRESENTE AU SULTAN LES CADEAUX DE SES AGENTS.

Lorsque les agents arrivent portant les dons et les richesses amassées au moyen des impôts des différentes provinces, ils font des vases d’or et d’argent, tels que des bassins, des aiguières et autres. Ils font aussi, en or et en argent, des morceaux qui ont la forme de briques et qu’on appelle khicht (nom persan qui signifie « brique, etc. » ). Les farrâchs ou valets, qui sont les esclaves du sultan, se tiennent debout en un seul rang, et ils ont à la main les présents, chacun d’eux portant une pièce séparée. Après cela, on fait avancer les éléphants, s’il s’en trouve dans le cadeau, puis les chevaux sellés et bridés, ensuite les mulets, et enfin les chameaux chargés des tributs.

Je vis une fois le vizir Khodjah Djihân offrir un présent au sultan, qui revenait de Daoulet Abâd. Il alla à sa rencontre jusqu’à l’extérieur de la ville de Biyânah, et fit porter le cadeau devant le monarque dans l’ordre que nous avons décrit. Parmi les objets offerts dans cette circonstance, je remarquai un vase de porcelaine rempli de rubis, un autre rempli d’émeraudes et un troisième plein de perles magnifiques. Cela se passait en présence de Hâdji Câoun, cousin germain du sultan Aboû Sa’îd, roi de l’Irâk. Le souverain de l’Inde lui donna une partie de ce cadeau, comme nous le dirons plus tard en détail, s’il plaît au Dieu très-haut.


DE LA SORTIE DU SULTAN LORS DES DEUX PRINCIPALES FÊTES, ET DE CE QUI SE RATTACHE À CE SUJET.

Le soir qui précède la fête, le sultan fait cadeau de vêtements aux rois ou grands dignitaires, aux favoris, aux chefs du royaume, aux personnages illustres ou étrangers, aux secrétaires, aux chambellans, aux officiers, aux gouverneurs, de même qu’aux serviteurs et aux messagers. Au matin de la fête, on orne tous les éléphants avec de la soie, de l’or et des pierres précieuses. Seize de ces animaux ne sont montés par personne, et ils sont seulement réservés pour le sultan. On élève sur ceux-ci seize tchetrs ou parasols de soie, incrustés de pierres précieuses, et dont les manches sont en or pur. Chacun de ces éléphants porte, de plus, un coussin de soie, enrichi de pierres précieuses. Le souverain monte un de ces éléphants, et l’on porte devant lui la ghâchiyah, c’est-à-dire la housse qui recouvre la selle du sultan ; elle est incrustée des pierres les plus précieuses.

Devant le monarque marchent à pied ses serviteurs et ses esclaves, chacun d’eux ayant sur la tête une calotte d’or, et autour des hanches une ceinture également d’or, que quelques-uns enrichissent de pierres précieuses. Les officiers, au nombre d’environ trois cents, marchent aussi à pied devant le sultan ; ils portent sur leur tête un bonnet haut en or, ont autour des reins une ceinture d’or, et à leur main un fouet, dont le manche est en or. On remarque, montés sur des éléphants : le grand juge Sadr Aldjihân Camâl eddîn Alghaznéouy, le grand juge Sadr Aldjihân Nâssir eddîn Alkhârezmy, et tous les autres juges ; il en est ainsi des principaux personnages illustres, parmi les Khorâçâniens, les Irakiens, les Syriens, les Égyptiens et les Barbaresques. Tous ceux-ci sont pareillement montés sur des éléphants. Il est à noter que tous les étrangers sont nommés Khorâçâniens par les peuples de l’Inde. Les muezzins montent aussi sur des éléphants, et ne cessent de crier : « Dieu est tout-puissant ! »

Telle est la disposition qu’on observe quand le sultan sort de la porte du château. Il est attendu par toutes les troupes, chaque commandant étant à la tête de son corps, séparé des autres, et ayant avec lui ses tambours et ses drapeaux. Le souverain s’avance, précédé par les gens à pied que nous avons mentionnés ; devant ceux-ci marchent les juges et les muezzins, qui proclament les louanges de l’Être suprême. Derrière le sultan se voient ses mérâtib (dignités, insignes, etc.) : ce sont les drapeaux, les tambours, les cors, les trompettes et les hautbois. Viennent après cela toutes les personnes qui sont dans son intimité ; à leur suite, le frère du monarque, Mobârec khân, avec ses insignes et ses troupes ; puis, le neveu du sultan, Behrâra khân, avec ses insignes et ses troupes ; le cousin du sultan, le roi Fîroûz, avec ses insignes et ses troupes ; le vizir, avec ses insignes et ses troupes ; le roi Modjir, fils de Dhoù’rrédja, avec ses insignes et ses troupes ; le grand im Kaboûlah, avec ses insignes et ses troupes. Celui-ci est fort estimé du sultan ; il occupe un rang très-élevé et possède d’immenses richesses. J’ai été informé par le personnage qui tient ses registres, ou son intendant, et qui est connu sous la dénomination de l’Homme de confiance du royaume, ’Alà eddîn ’Aly almisry, appelé aussi Ibn Acchérâbichy, ou le fils du marchand de bonnets (du mot persan serpoûch, qui signifie « bonnet, etc. » ), que la dépense de Kaboûlah, de ses serviteurs, ainsi que le total de leurs salaires, s’élevait à trente-six lac par an, c’est-à-dire trente-six fois cent mille dinars d’argent, ou trois millions six cent mille pièces d’argent. Après Kaboûlah, viennent dans le cortège : le roi Nocbïah, avec ses insignes et ses troupes ; le roi Boghrah, avec ses insignes et ses troupes ; le roi Mokhliss, avec ses insignes et ses troupes, et le roi Kolhb almoulc, avec ses insignes et ses troupes. Tous les individus que nous venons de nommer sont les principaux émîrs, qui ne quittent jamais le sultan. Ils montent à cheval avec lui le jour de la fête, avec leurs insignes, tandis que les autres émîrs en sont privés. Toutes les personnes qui montent à cheval dans cette solennité sont revêtues de leurs cuirasses, et leurs montures sont caparaçonnées. La plupart de ces gens sont des esclaves du monarque.

Lorsque le sultan est arrivé à la porte de i’oratoire, il s’arrête, et ordonne aux juges, aux principaux émîrs et aux plus notables des personnages illustres d’entrer. Il descend, après cela de sa monture, et l’imâm prie et prêche. S’il s’agit de la fête des sacrifices (l’autre est celle de la rupture du jeûne), le sultan amène un chameau et l’égorge avec une lance courte, qu’on appelle dans l'Inde (du mot persan) nizeh. Il a soin de recouvrir ses habits d’une serviette de soie, pour se garantir du sang. Cette cérémonie accomplie, il remonte sur l’éléphant et retourne à son palais.


DE LA SÉANCE QUE TIENT LE SULTAN LE JOUR DE LA FÊTE, DU TRÔNE PRINCIPAL ET DE LA PLUS GRANDE CASSOLETTE.

Le jour de la fête, l’on recouvre tout le château de tapis et on l’orne de la manière la plus somptueuse. On élève, sur tout l’espace du lieu de l’audience, la hârgah, qui ressemble à une immense tente. Elle est soutenue par de nombreuses et grosses colonnes, et est entourée de tous côtés par des coupoles ou pavillons. On forme des arbres artificiels avec de la soie de différentes couleurs, et oij les fleurs sont aussi imitées. On les distribue en trois rangées dans toute la salle d’audience, et l’on place partout, entre ces arbres, des estrades d’or, surmontées d’un coussin recouvert de sa housse. Le trône magnifique est dressé sur le devant de la salle ; il est entièrement en or pur, et les pieds en sont incrustés de pierres précieuses ; il a de hauteur vingt-trois empans, et de largeur, moitié environ. Il est composé de plusieurs pièces, qui se joignent ensemble et forment un tout. Chacune de ces pièces est portée par plusieurs hommes, à cause de la pesanteur de l’or. On place sur le trône le coussin, et l’on élève sur la tête du sultan le parasol incrusté de pierres précieuses. Quand le monarque monte sur son trône, les chambellans et les officiers crient à haute voix : « Au nom de Dieu ! » Alors les assistants s’avancent pour saluer le souverain, en commençant par les juges, les prédicateurs, les savants, les nobles et les cheïkhs ; puis viennent les frères du sultan, ses proches parents, ses beaux-frères ou alliés et les personnages illustres. Ensuite le vizir, les commandants des troupes, les cheïkhs des esclaves et les notables de l’armée. Ils saluent tous séparément, l’un après l’autre, sans presse et sans foule.

C’est l’usage, au jour de la fête, que chaque personne qui a été gratifiée du revenu de quelque village apporte des pièces d’or, enveloppées dans un lambeau d’étoffe, sur lequel elle écrit son nom, et qu’elle jette dans un bassin d’or, préparé pour cet effet. On amasse ainsi une somme considérable, que le sultan donne à qui il lui plaît. Les salutations accomplies, on dispose les mets pour les assistants, suivant le rang de chacun de ceux-ci.

On monte dans ce jour la grande cassolette, qui ressemble à une tour ; elle est en or pur et composée de diverses pièces qu’on joint à volonté. Il faut plusieurs hommes pour transporter chacune de ses parties. Dans son intérieur, se trouvent trois cellules où entrent les hommes chargés de répandre les parfums ; ils allument le bois appelé kamâry, ainsi que le kâkouly (sortes d’aloès), l’ambre gris et le benjoin, de façon que la vapeur de ces matières remplit toute la salle d’audience. De jeunes garçons tiennent à la main des barils d’or et d’argent, remplis d’eau de roses et d’eau de fleurs d’oranger, qu’ils répandent à profusion sur les assistants.

Le trône et la cassolette dont nous avons parlé ne sont tirés du trésor qu’à l’occasion des deux grandes fêtes seulement. Les jours des autres solennités, le sultan s’assied sur un trône d’or inférieur au premier. On dresse alors une salle d’audience éloignée, pourvue de trois portes, et le sultan prend place à l’intérieur. A la première porte se tient debout ’Imâd almoulc Sertîz, à la seconde, le roi Nocbïah, et à la troisième, Yoûçuf Boghrab. A droite et à gauche se tiennent debout les cbefs des esclaves écuyers ou porte-épées ; la foule se tient pareillement debout, suivant le rang de chacun. L’inspecteur de cette salle d’audience est le roi Thagbaï, qui porte à la main une baguette d’or : son substitut en porte une d’argent, et, tous les deux, ils placent les assistants et forment les files. Le vizir et les secrétaires sont debout, ainsi que les chambellans et les officiers.

Puis viennent les musiciennes et les danseuses, et d’abord les filles des rois indiens infidèles (les Hindous), qu’on a fait captives dans cette année-là. Elles chantent et dansent, et le sultan les donne aux émîrs et aux personnages illustres. Après elles, arrivent les autres filles des infidèles, qui chantent aussi et dansent, et que le sultan donne à ses frères, à ses proches parents, à ses beaux-frères et aux fils des rois. Cette séance se tient après la prière de l’après-midi. Le souverain tient une autre séance le lendemain de la fête, à la même heure, et en suivant les mêmes dispositions. Les chanteuses viennent, elles chantent et dansent, et il les donne aux chefs des esclaves. Le troisième jour, il marie ses proches parents, qui reçoivent ses bienfaits ; le quatrième, il affranchit des hommes esclaves ; le cinquième, il affranchit des femmes esclaves ; le sixième, il marie ensemble des hommes et des femmes esclaves ; enfin, le septième jour, il distribue de nombreuses aumônes.


DE L’ORDRE QU’ON OBSERVE QUAND LE SULTAN ARRIVE DE VOYAGE.

Lorsque le souverain est de retour de ses voyages, ou orne les éléphants, et l'on élève sur seize d’entre eux seize parasols, dont les uns sont brochés d’or, et les autres enrichis de pierres précieuses. On porte devant lui la ghâchiyah, qui est la housse servant à recouvrir la selle, et qui est incrustée des pierreries les plus fines. On construit des coupoles de bois partagées en plusieurs étages, et on les recouvre d’étoffes de soie. Dans chaque étage on voit les jeunes esclaves chanteuses, revêtues de très-beaux habillements et des parures fort jolies ; quelques-unes parmi elles dansent. Dans le centre de toutes ces coupoles il y a un réservoir immense, fait avec des peaux, et rempli d’essence de roses ou de sirop dissous dans de l’eau. Tout le monde, saas exception, peut en boire, les nationaux comme les étrangers. Ceux qui en prennent reçoivent en même temps les feuilles de bétel et la noix d’arec. L’espace qui sépare les pavillons est recouvert d’étoffes de soie, que foule la monture du sultan. Les murailles des rues par lesquelles le souverain doit passer sont ornées aussi d’étoffes de soie, depuis la porte de la ville jusqu’à celle du château. Devant le monarque marchent ses esclaves, au nombre de plusieurs milliers ; la foule et les soldats sont par derrière.

J’ai été présent quelquefois à son entrée dans la capitale, revenant de voyage. On avait dressé trois ou quatre petites balistes (littéralement : « petites machines tonnantes ; petits tonnerres » ) sur les éléphants. Elles lançaient sur les assistants des pièces d’argent et d’or, que ceux-ci ramassaient. Cela commença au moment de l’entrée du sultan dans la ville, et dura jusqu’à son arrivée au château.


DE LA DISPOSITION DU REPAS PRIVÉ.

Il y a deux sortes de repas dans le palais du sultan : celui des grands et celui du public. Quant au premier, c’est le repas où mange le souverain ; et il a l’habitude de faire cela dans la salle d’audience, en compagnie des personnes présentes. Ce sont : les émîrs les plus intimes, l’émîr chambellan, cousin du monarque, ’Imàd almoulc Sertîz, et l’émîr Madjlis, ou chef d’assemblée. Outre ceux-ci, le sultan invite les individus qu’il veut anoblir ou honorer, parmi les personnages illustres ou les principaux émîrs, qui mangent ainsi avec lui. Il arrive quelquefois qu’il veut aussi honorer une des personnes qui se trouvent présentes. Alors il prend un plat avec sa main, il y place un pain et le passe à cette personne. Celle-ci le prend, le tient dans sa main gauche, et s’incline, en touchant la terre avec sa main droite. Souvent le souverain envoie quelque mets de ce repas à un individu absent de l’audience. Celui-ci, en le recevant, fait la révérence, à l’instar de l’individu présent, et mange ce mets avec les gens qui se trouvent en sa compagnie. J’ai assisté bien des fois à ce repas privé, et j’ai vu que le nombre de ceux qui y prenaient part était d’environ vingt hommes.


DE LA DISPOSITION DU REPAS COMMUN.

Les mets que l’on sert au public sont apportés des cuisines, et précédés par les principaux officiers, qui crient : « Au nom de Dieu ! » Ceux-ci ont en tête leur chef, lequel tient dans sa main une massue d’or, et son substitut, qui en tient une d’argent. Lorsqu’ils ont franchi la quatrième porte, et que ceux qui se trouvent dans la salle d’audience ont ainsi entendu leurs voix, ils se lèvent tous ensemble, et personne, si ce n’est le sultan, ne reste assis. Quand les mets sont posés à terre, les officiers se placent sur une seule ligne, le commandant à leur tête, qui parle à l’éloge du sultan, et fait son panégyrique. Il s’incline profondément après cela, tous les officiers l’imitent, de même que tous les assistants, sans exception, grands et petits. L’usage est que, dès qu’un individu entend la voix du chef des officiers dans cette circonstance, il s’arrête debout, s’il marchait, et garde sa place, s’il était debout et arrêté. Personne ne bouge, ni ne quitte sa place, jusqu’à ce que ledit personnage ait fini son discours. Après cela, son substitut parle d’une façon analogue à la sienne ; puis il s’incline, et il est imité en ceci par les officiers et le public, qui saluent ainsi une seconde fois. Alors tout le monde s’assied.

Les secrétaires, placés à la porte, écrivent pour informer le sultan de l’arrivée des aliments, bien que celui-ci le sache déjà. On donne le billet à un enfant choisi parmi les fils des rois, et qui est chargé spécialement de cette besogne ; il le remet au souverain, lequel, après l’avoir lu, nomme ceux des principaux commandants qu’il charge de présider à l’arrangement des assistants et à leur nourriture. Celle-ci consiste en pains, ressemblant plutôt à des gâteaux ; en viandes rôties ; en pains ronds, fendus et remplis de pâte douce ; en riz, en poulets, et en une sorte de hachis de viande. Nous avons parlé précédemment de toutes ces choses et expliqué leur distribution.

En tête du banquet se placent les juges, les prédicateurs, les jurisconsultes, les nobles et les cheïkhs. Viennent après eux les parents du sultan, les principaux commandants et tout le public. Personne ne s’assied qu’à l’endroit qui lui a été destiné ; de sorte qu’il n’y a parmi eux jamais de presse. Les assistants étant placés, arrivent les chorhdârs, qui sont les échansons ; ils tiennent à la main des vases d’or, d’argent, d’airain et de verre, remplis de sucre candi dissous dans l’eau : on boit cela avant de manger, et ensuite les chambellans s’écrient : « Au nom de Dieu ! » On commence alors le repas. Devant chaque personne, on place de tous les mets dont se compose le festin ; chacun les mange séparément, et nul n’est servi dans le même plat avec un autre individu. Le repas fini, on apporte une espèce de bière dans des pois d’étain, et, le public l’ayant bue, les chambellans disent encore : « Au nom de Dieu ! » On introduit les plats contenant le bétel et la noix d’arec ; on donne à chacun une pincée de celle-ci concassée, ainsi que quinze feuilles de bétel réunies ensemble et liées avec un fil de soie rouge. Les assistants ayant pris le bétel, les chambellans disent de nouveau : « Au nom de Dieu ! » Tout le monde se lève à ce moment ; le commandant qui a présidé au repas salue ; le public en fait autant, et se retire. Cette sorte de festin a lieu deux fois par jour : la première, avant midi, et la seconde, après la prière de l’après-midi.


QUELQUES HISTOIRES SUR CE SULTAN, MONTRANT SA BIENFAISANCE ET SA GÉNÉROSITÉ.

Je me propose de mentionner seulement les faits de ce genre auxquels j’ai été présent, dont j’ai été témoin, et que j’ai ainsi vus de mes propres yeux. Le Dieu très-haut connaît la vérité des choses que je vais raconter, et l’on n’a pas besoin, outre cela, d’un autre témoignage. D’ailleurs, tout ce que je vais dire est bien divulgué et assez notoire. Les pays qui sont peu éloignés de l’Inde, tels que le Yaman, le Khorâçân et la Perse, sont remplis d’anecdotes sur ce prince, et leurs habitants les connaissent fort bien ; ils n’ignorent pas surtout sa bienfaisance envers les étrangers, qu’il préfère aux indigènes, qu’il honore, qu’il favorise largement, qu’il comble de bienfaits, auxquels il donne des emplois élevés et fait de riches présents. Un de ses bienfaits à l’égard des étrangers, c’est qu’il les nomme a’izzah, ou « gens illustres », et défend qu’on les appelle étrangers. Il prétend qu’appeler un individu du nom d’étranger, c’est lui déchirer le cœur et troubler son esprit. Je vais maintenant citer, s’il plaît à Dieu, un petit nombre de ses largesses et de ses dons magnifiques.


DU CADEAU QU’IL A FAIT AU MARCHAND CHIHÀB EDDÎN ALCÂZÉROÛNY, ET HISTOIRE DE CELUI-CI.

Ce Chihâb eddîn était un ami du roi des marchands Alcâzéroûny, surnommé Perouîz, auquel le sultan avait donné en fief la ville de Cambaie, et promis la charge de vizir. Alors Perouîz envoya dire à son ami Chihâb eddîn de venir le rejoindre, et celui-ci arriva, avec un présent qu’il avait préparé pour le sultan, et qui était composé des objets suivants : une petite maison en drap découpé enrichi de feuilles d’or, une grande tente analogue à la maisonnette, une petite tente avec ses accessoires, et une tente de repos, le tout en drap orné, enfin beaucoup de mulets. A l’arrivée de Chihâb eddîn avec son cadeau, son ami le roi des marchands allait partir pour la capitale. Il apportait les sommes qu’il avait amassées au moyen des impôts du pays qu’il gouvernait, et un cadeau pour le souverain.

Le vizir Khodjah Djihân, ayant appris que le sultan avait promis à Perouîz le vizirat, en devint jaloux et en fut troublé. Les pays de Cambaie et du Guzarate étaient, avant ce temps-là, sous la dépendance du vizir ; leurs populations étaient attachées à celui-ci, dévouées entièrement à lui et promptes à le servir. La plupart de ces peuples étaient des infidèles, et une partie d’entre eux, des rebelles qui se défendaient dans les montagnes. Le vizir leur suggéra de tomber sur le roi des marchands lorsqu’il se dirigerait vers la capitale. En effet, quand Perouîz sortit avec ses trésors et ses biens, Chihâb eddîn, portant son cadeau, l’accompagna, et ils campèrent un jour avant midi, suivant leur habitude. Les troupes qui les escortaient se dispersèrent, et le plus grand nombre se mit à dormir. Les infidèles tombèrent sur eux dans ce moment en force considérable, ils tuèrent le roi des marchands, pillèrent ses biens et ses trésors, ainsi que le présent de Chihâb eddîn. Celui-ci put seulement sauver sa propre personne.

Les rapporteurs de nouvelles écrivirent au sultan ce qui s’était passé, et celui-ci ordonna de gratifer Chihâb eddîn d’une somme de trente mille pièces d’or, à prendre sur les revenus du pays de Nehrouâlah, et qu’il eût à retourner ensuite dans sa patrie. On lui présenta ce trésor ; mais il refusa de l’accepter, en disant que son seul but était de voir le sultan et de baiser la terre en sa présence. Le sultan en fut informé ; il approuva ce désir, et commanda que Chihâb eddîn se rendît à Dihly, avec toutes sortes d’honneurs.

Or il arriva qu’il fut introduit pour la première fois chez le souverain le jour même de notre introduction près de celui-ci, qui nous donna à tous des robes d’honneur, ordonna de nous loger, et fit un riche présent à Chihâb eddîn. Quelque temps après, le sultan donna ordre qu’on me payât six mille tengahs ou pièces d’or, ainsi que nous le raconterons ; et il demanda ce jour-là où était Chihâb eddîn. Alors Bêhâ eddîn, fils d’Alfalaky (l’astrologue), lui répondit : « Ô maître du monde, némidânem ; » ce qui veut dire : « Je ne sais pas. » Puis il ajouta : « Chunîdem zehmet dâred,  » dont le sens est : « J’ai entendu dire qu’il est malade. » Le sultan reprit : « Berev hemin zémân der khazâneh iec leki tengahi zer biguiri ve pich oû bebéri tâ dili ou khoûch chéved. » Le sens de ceci est : « Va à l’instant dans le trésor, prends-y cent mille pièces d’or, et porte-les à Chihâb eddîn, afin que son cœur soit satisfait. « Béhâ eddîn exécuta cet ordre, et le sultan commanda que Chihâb eddîn achetât avec cette somme les marchandises de l’Inde qu’il préférait, et que personne n’eût à acheter la moindre chose, jusqu’au moment où celui-ci aurait fait toutes ses provisions. 11 mit à sa disposition trois bâtiments fournis de tous leurs agrès, de la paye des matelots et de leurs vivres, pour s’en servir dans son voyage. Chihâb eddîn partit, et débarqua dans l’île de Hormouz, où il fit bâtir une maison magnifique. Je l’ai vue plus tard, mais j’ai vu aussi Chihâb eddîn, qui avait perdu toute sa fortune, et qui se trouvait à Chîrâz, sollicitant quelque chose de son souverain Aboû Ishak. Telle est la fin ordinaire des trésors acquis dans l’Inde. Il est rare qu’un individu quitte ce pays avec les biens qu’il a amassés ; si cela lui arrive, et s’il se rend dans une autre contrée, Dieu lui envoie un malheur qui engloutit tous ses biens. C’est ainsi que la chose se passa à l’égard de ce Chihâb eddîn ; il fut dépouillé de tout son avoir, dans la guerre civile qui éclata entre le roi de Hormouz et ses deux neveux ; et il quitta le pays après que toutes ses richesses eurent été pillées.


DU CADEAU QU’IL A FAIT AU GRAND CHEÏKH ROCN EDDÎN.

Le sultan avait envoyé un présent au calife Aboû’l ’Abbâs, qui se trouvait en Égypte, le priant de lui expédier une ordonnance qui reconnaîtrait son autorité sur les pays de l’Inde et du Sind. C’était là l’effet de son profond attachement pour le califat. Aboù’l ’Abbâs fit partir ce que sollicitait le sultan, en compagnie du grand cheïkh de l’Égypte, Rocn eddîn. Quand celui-ci arriva près du souverain de l’Inde, il en fut excessivement honoré, et reçut de lui un riche cadeau. Toutes les fois que Rocn eddin entrait chez le sultan, ce dernier se levait et le comblait de marques de vénération ; puis il le congédia, en lui donnant des richesses considérables, parmi lesquelles il y avait un certain nombre de plaques pour les pieds des chevaux, ainsi que leurs clous, le tout en or pur et massif. Il lui dit : « Lorsque tu débarqueras, tu mettras ceci aux sabots de tes chevaux, en place de fers. » Rocn eddîn partit pour Cambaie, afin d’y prendre la mer, jusqu’au Yaman ; mais dans ce moment eurent lieu la révolte du juge Djélâl eddîn et la saisie qu’il opéra sur les biens du fils d’Alcaoulémy ; et on prit aussi ce qui appartenait au Grand cheïkh. Celui-ci, et le fils d’Alcaoulémy, s’enfuirent tous les deux près du sultan, qui, voyant Rocn eddîn, lui dit (en langue persane) en plaisantant : « Âmédi kih zer béri hâ diguéri sanam khouri zer nébéri ve ser nihi » ; ce qui signifie : « Tu es venu pour emporter de l’or et le dépenser avec les belles ; mais tu n’auras pas d’or, et tu laisseras ici ta tête. » Le prince lui dit cela pour s’amuser ; puis il reprit : « Sois tranquille ; car je vais marcher contre les rebelles, et je te donnerai ensuite plusieurs fois autant que ce qu’ils t’ont enlevé. « Après mon départ de l’Inde, j’ai su que le sultan lui avait tenu parole, qu’il lui avait remplacé tout ce qu’il avait perdu, et que Rocn eddîn était arrivé en Égypte avec ces biens.


DU CADEAU QU’IL A FAIT AU PRÉDICATEUR DE TERMEDH, NÂSSIR EDDÎN.

Ce jurisconsulte prédicateur était venu trouver le sultan, et il était resté près de lui une année, jouissant de ses faveurs ; puis il désira retourner dans sa patrie, et il en obtint la permission. Le sultan ne l’avait pas encore entendu parler ni prêcher ; mais avant de partir pour un voyage qu’il allait entreprendre dans la contrée de Ma’bar (la côte de Coromandel), il voulut l’entendre. Il ordonna, en conséquence, qu’on lui préparât une chaire de bois de sandal blanc, appelé almokâssiry. On l’orna avec des plaques et des clous d’or, et l’on adapta à sa partie supérieure un rubis magnifique. On revêtit Nâssir eddîn d’une robe abbâcide, noire, brodée d’or, enrichie de pierres précieuses, et on le coiffa d’un turban, analogue à la robe. La chaire fut placée dans l’intérieur de la sérâtcheh, ou « petit palais », autrement dite afrâdj (cf. ci-dessus, p. 44, et t. II, p. 369). Le sultan s’assit sur son trône, ayant ses principaux favoris à droite et à gauche. Les juges, les jurisconsultes et les chefs prirent leurs places. Nâssir eddîn prononça un sermon éloquent ; il avertit, il exhorta ; mais il n’y avait aucun mérite extraordinaire dans ce qu’il fit ; seulement la fortune le servit. Quand il fut descendu de la chaire, le sultan se leva, alla vers lui, l’embrassa, et le fit monter sur un éléphant. Il ordonna à tous les assistants, et j’étais du nombre, de marcher à pied devant Nâssir eddîn, pour se rendre au petit palais qu’on avait élevé exprès pour lui, vis-à-vis celui du souverain. Ce petit palais était en soie de différentes couleurs ; la grande tente était aussi eu soie, de même que la petite. Nous nous assîmes avec Nâssir eddîn, et vîmes dans un coin de la sérâtcheh les ustensiles en or que le sultan lui avait donnés. Il y avait : un grand poêle, dans l’intérieur duquel pouvait tenir un homme assis ; deux chaudières ; des plats en grand nombre ; plusieurs pots ; une cruche ; une témicendeh (?) ; enfin, une table à manger, avec quatre pieds, et un support ou pupitre pour les livres. Tout cela était en or pur. Il arriva que ’Imâd eddîn assimnâny retira deux des pieux de la sérâtcheh, dont l’un était en cuivre, l’autre en étain ; l’on supposa alors qu’ils étaient en or et en argent ; mais, en réalité, ils étaient faits avec les métaux que nous avons mentionnés. Ajoutons que, lors de l’arrivée de Nâssir eddîn près du sultan, celui-ci lui donna cent mille dinars d’argent, et des centaines d’esclaves, dont il affranchit une partie, et prit l’autre avec lui.


DU CADEAU QU’IL FIT À ’ABDAL’AZÎZ ALARDOOUILY
.

Cet ’Abdal’azîz était un jurisconsulte traditionnaire, qui avait étudié à Damas sous Taky eddîn, fils de Taïmiyyah ; sous Borhân eddîn, fils d’Albarcah ; Djéniâl eddîn almizzy ; Chams eddîn addhahaby et autres encore. Il se rendit ensuite près du sultan de l’Inde, qui le combla de bienfaits, et l’honora beaucoup. Un jour il arriva que le jurisconsulte exposa au souverain un certain nombre de traditions sur le mérite d’Abbâs et de son fils, ainsi que des récits concernant les vertus des califes, leurs descendants. Le sultan fut très-satisfait de cela, à cause de son attachement pour la maison d’Abbâs. Il baisa les pieds du légiste, et ordonna qu’on apportât une soucoupe d’or, dans laquelle il y avait deux mille tengahs, qu’il versa sur lui de sa propre main, en lui disant : « Cette somme est à toi, de même que la soucoupe. » Mais nous avons déjà fait mention de cette anecdote dans un des volumes précédents.


DU CADEAU QU’IL FIT À CHAMS EDDÎN ALANDOCÂNY.

Le jurisconsulte Chams eddîn alandocâny était philosophe, et poète inné. Il loua le sultan dans un petit poëme en langue persane, dont le nombre de vers était de vingt-sept distiques. Le souverain lui donna mille dinars d’argent pour chacun de ceux-ci. C’est beaucoup plus que ce qu’on raconte à ce sujet des anciens, qui donnaient, dit-on, mille drachmes pour chaque vers. Ceci ne fait que le dixième du prix qu’en a payé le sultan.


DU CADEAU QU’IL FIT À ’ADHOUD EDDÎN ACCHÉOUANCARY.

’Adhoud eddîn était un jurisconsulte et un imâm distingué ; son mérite était grand, ainsi que sa renommée, laquelle était fort répandue dans les contrées qu’il habitait. Le sultan fut informé de ses actes et entendit parler de ses vertus. Or, il lui envoya dans son pays, le Chéouancäreh, dix mille dinars d’argent ; mais il ne le vit jamais, et ce jurisconsulte n’alla pas le visiter.


DU CADEAU QU’IL FIT AU JUGE MADJD EDDÎN.

Quand le sultan connut l’histoire de Madjd eddin, juge à Chîrâz, ce kâdhi savant, intègre, et auteur de miracles célèbres, il lui envoya à Chîrâz dix mille dinars en argent, portés par le cheikh Zâdeh de Damas. Nous avons déjà retracé, dans la première partie de ces voyages, les aventures de Madjd eddîn, et nous en parlerons de nouveau plus loin.


DU CADEAU QU’IL FIT À BORHÂN EDDÎN ASSÂGHARDJY
(DE SÂGHARDJ, PRÈS DE SAMARKAND).

Borhân eddîn, était un imâm prédicateur d’une grande libéralité : il prodiguait son bien, de façon que souvent il faisait des dettes, pour être libéral envers les autres. Lorsque son histoire parvint au sultan, celui-ci lui expédia quarante mille dinars, et le sollicita de se rendre dans sa capitale. L’imâm accepta la somme d’argent, avec laquelle il paya ses dettes ; puis il se rendit dans le pays de Khatha (le nord de la Chine), et il refusa d’aller vers le souverain de l’Inde. Il dit à ce propos : « Je n’irai point chez un sultan devant lequel les savants se tiennent debout. »


DU CADEAU QU’IL FIT A HÂDJI CÂOUN, ET HISTOIRE DE CE DERNIER.

Hâdji Câoun était cousin germain du sultan Aboû Sa’îd, roi de l’Irâk (ou de la Perse) ; et son frère Moûça était roi d’une petite partie de ce dernier pays. Ce Hâdji Câoun alla rendre visite au souverain de l’Inde, qui le traita avec de grands honneurs, et lui fit des cadeaux magnifiques. Je le vis une fois au moment où le vizir Khodjah Djihân avait apporté un cadeau pour le sultan, dont faisaient partie trois soucoupes remplies, l’une de rubis, l’autre d’émeraudes, et la troisième, de perles. Hâdji Câoun, qui était présent, reçut du monarque une portion considérable de ce don ; et plus tard, des richesses énormes. Il partit ensuite, se dirigeant vers l’Irâk ; mais à son arrivée, il trouva que son frère Moûça était mort, et que le khân Soleïmân régnait à sa place. Il réclama l’héritage de son frère, se déclara roi, et les troupes lui prêtèrent serment. Alors il se rendit dans le Farsistân, et fit halte près de la ville de Chéouancâreh, où se trouvait l’imâm ’Adhoud eddîn, dont nous avons parlé précédemment. Quand il fut campé à l’extérieur de la ville, les cheïkhs qui l’habitaient tardèrent environ une heure à se rendre auprès de lui. Ils sortirent ensuite, et Câoun leur dit : « Qu’est-ce qui vous a empêchés de venir plus vite pour me prêter hommage ? » Ils s’excusèrent ; mais il n’admit point leurs justifications, et il dit (en turc) aux soldats qui l’accompagnaient : Kilidj tchikâr, c’est-à-dire : « Dégainez les sabres. » Ceux-ci obéirent, et ils coupèrent les cous des cheïkhs, qui étaient fort nombreux.

Les émirs qui se trouvaient dans le voisinage de cette ville, ayant été informés de cet événement, en furent indignés, et écrivirent à Chams eddîn assimnâny, un des principaux émirs et jurisconsultes, pour lui faire savoir ce qui s’était passé contre les gens de Chéouancâreh. Ils imploraient de lui des secours pour combattre Câoun, et Chams eddîn sortit à la tête de ses troupes. Les habitants se réunirent, désireux de venger le meurtre des cheïkhs qui avaient été tués par Hâdji Câoun. Ils attaquèrent son armée pendant la nuit, et la mirent en fuite. Câoun se trouvait dans le château de la ville, qu’ils entourèrent ; il s’était caché dans les lieux d’aisances ; mais ils le découvrirent et lui tranchèrent la tête. Ils envoyèrent celle-ci à Soleïmân Khân, et répandirent les membres dans plusieurs contrées, afin d’assouvir ainsi leur vengeance contre Hâdji Câoun.


DE L’ARRIVÉE DU FILS DU CALIFE CHEZ LE SULTAN DE L’INDE, ET DE SES AVENTURES.

L’émîr Ghiyâth eddîn Mohammed, fils d’Abd alkâhir, fils de Yoûçuf, fils d’Abd al’azîz, fils du calife Almostansir billâh, al’abbâcy, albaghdâdy, avait été trouver le sultan ’Alâ eddîn Thermachîrîn, roi de la Transoxane. Celui-ci le traita avec beaucoup d’honneurs, et lui donna un ermitage construit sur le tombeau de Kotham, fils d’Al’abbâs, où Ghiyâth eddîn demeura plusieurs années. Lorsqu’il entendit parler, plus tard, de l’affection que le sultan de l’Inde avait pour la famille d’Abbâs, et de sa persistance à reconnaître ses droits, il désira se rendre auprès de lui, et il lui expédia, à cet efFet, deux envoyés. L’un d’eux était son ancien ami Mohammed, fils d’Aboû Accharafy alharbâouy ; l’autre était Mohammed alhamadâny assoûfy ; ils se rendirent près du sultan. Or, il arriva que Nâssir eddîn attermedhy, dont nous avons parlé plus haut, avait fait la rencontre de Ghiyâth eddîn à Bagdad, et que les habitants de cette ville lui avaient certifié l’authenticité de la généalogie dudit Ghiyâth eddîn. A son tour, Nàssir eddîn porta témoignage, à ce sujet, chez le souverain de l’Inde. Quand les deux ambassadeurs furent arrivés, le sultan leur donna cinq mille dinars : en outre, il leur consigna trente mille dinars, destinés à être remis à Ghiyâth eddîn, et à servir pour ses frais de route jusqu’à Dihly. De plus, il lui écrivit une lettre de sa propre main, où il lui témoignait du respect, et le sollicitait de venir le trouver. Il partit, en effet, dès qu’il reçut cette missive.

Lorsque Ghiyâth eddîn fut parvenu dans le Sind, et que les donneurs de nouvelles le firent savoir au sultan, celui-ci envoya des personnes chargées, selon l’habitude, d’aller à sa rencontre. Quand il fut arrivé à Sarsati, le sultan envoya, pour le recevoir, Sadr Aldjihân, le kâdhi en chef, nommé Camâl eddîn algbaznéouy, ainsi qu’une foule de jurisconsultes ; puis il fit partir, dans ce même but, les émirs ; et quand Ghiyâth eddîn fit halte à Maç’oûd Abâd, à l’extérieur de la capitale, il sortit en personne à sa rencontre. Alors Ghiyâth eddîn mit pied à terre, et le sultan en fit autant ; ! e premier s’inclina profondément, et le sultan lui rendit le salut de la même manière. Ghiyâth eddîn apportait un cadeau dont faisaient partie des habillements. Le sultan prit un de ceux-ci, le mit sur son épaule, et s’inclina de la même façon qu’on le pratique à son égard. On amena les chevaux, le sultan en prit un de sa main, le conduisit à Ghiyâth eddîn, qu’il conjura de le monter ; il tint lui-même l’étrier. Le souverain monta à cheval et chemina à côté de Ghiyâth eddîn ; un seul parasol les recouvrait tous les deux. Il prit dans sa main le bétel et l’offrit à Ghiyâth eddîn : ce fut là la marque la plus grande de considération qu’il lui donna ; car il ne fait cela pour personne. Le monarque lui dit : « Si je n’avais pas déjà prêté serment au calife Aboû’l ’abbâs, je te le prêterais à toi. » Ghiyâth eddîn répondit : « Moi aussi j’ai prêté le même serment. » Puis il ajouta : « Mahomet a dit : « Celui qui vivifie une terre déserte et inculte, en devient le maître. » Et c’est toi qui nous as fait revivre. » Le sultan répliqua de la manière la plus agréable et la plus bienveillante ; et quand ils furent arrivés à la tente, ou petit palais préparé pour le souverain, celui-ci y fit descendre Ghiyâth eddîn, et l’on en éleva un autre pour lui. Ils passèrent tous les deux une nuit à l’extérieur de la capitale.

Le lendemain ils firent leur entrée dans celle-ci, et le sultan fit descendre Ghiyâth eddîn dans la ville nommée Siri, et aussi le séjour du califat, dans le château bâti par ’Alâ eddîn alkbaldjy, et par son fils Kothb eddîn. Il ordonna à tous les émirs de l’y accompagner ; et il avait fait préparer dans ce château tous les ustensiles d’or et d’argent dont son hôte pouvait avoir besoin. On y remarquait un grand vase tout en or, pour se laver. Le sultan envoya à Ghiyâth eddîn quatre cent mille dinars, selon l’usage, pour la toilette de sa tête (littéralement : pour les ablutions de sa tête) ; une foule de jeunes garçons, de serviteurs, et de femmes esclaves ; et il lui assigna, pour sa dépense journalière, la somme de trois cents dinars. Il lui envoya en sus un certain nombre de tables, fournies d’aliments, provenant du repas privé. Il lui donna en fief toute la ville de Sîri et toutes ses maisons, ainsi que les jardins et les champs du magasin, ou trésor, adjacents à la ville. Il lui donna encore cent villages, et lui conféra l’autorité sur les lieux qui sont placés près de Dihly, du côté du levant. Il lui fit cadeau de trente mules, avec leurs selles dorées, et commanda que leur fourrage fût fourni par le trésor. Le souverain ordonna à Ghiyâth eddîn de ne pas descendre de sa monture, lorsque celui-ci irait le visiter dans son palais ; si ce n’est pourtant dans un lieu réservé où personne, excepté le sultan ne doit entrer à cheval. Enfin, il commanda à tous, grands et petits, de rendre hommage à Ghiyâth eddîn, comme ils le faisaient à sa propre personne. Quand Ghiyâth eddîn entrait chez le sultan, celui-ci descendait de son trône, et s’il était assis sur un fauteuil, il se levait. Ils se saluaient l’un l’autre, et s’asseyaient sur le même tapis. Lorsque Ghiyâth eddîn se levait, le sultan en faisait autant, et ils se saluaient ; s’il désirait de se rendre à l’extérieur de la salle d’audience, on y plaçait pour lui un tapis, où il s’asseyait le temps qu’il voulait, et il partait ensuite. Ghiyâth eddîn agissait ainsi deux fois dans la journée.


ANECDOTE SUR LE RESPECT QUE LE SULTAN AVAIT POUR GHIYÂTH EDDÎN.

Pendant le temps où le fils du calife se trouvait à Dihly, le vizir arriva du Bengale ; et le sultan donna ordre aux principaux commandants de sortir à sa rencontre. Il en fit autant lui-même, et honora excessivement son vizir. On éleva dans la ville plusieurs coupoles ou pavillons, comme on le pratique à l’arrivée du souverain. Le fils du calife, les jurisconsultes, les juges et les notables se rendirent tous à la rencontre du vizir. Quand le sultan retourna à son palais, il dit à celui-ci : « Va chez le makhdoûm zâdeh. » C’est ainsi qu’il appelait le fils du calife ; et le sens de ces mois est « le fils du maître. » Le vizir se rendit donc au palais de Ghiyâth eddîn ; il lui fit cadeau de deux mille tengalis ou pièces d’or, et de beaucoup de vêtements. L’émir kaboûlah et plusieurs autres des principaux commandants étaient présents. Moi-même je m’y trouvais.


ANECDOTE ANALOGUE A LA PRÉCÉDENTE.

Le roi de Gaznah, appelé Behrâm, s’était rendu auprès du sultan ; et il existait entre lui et le fils du calife une inimitié ancienne. Le souverain ordonna de loger Behrâm dans une des maisons de la ville de Sîri, qu’il avait donnée au fils du calife, et de lui bâtir un palais dans ladite ville. Quand le fils du calife sut cela, il se mit en colère, il se rendit au château du sultan, s’assit sur le tapis qui lui servait habituellement, et envoya chercher le vizir. Il lui parla en ces termes : « Salue de ma part le maître du monde, et dis-lui que tous les trésors qu’il m’a donnés se trouvent intacts dans mon hôtel, je n’ai disposé de rien ; au contraire, ils ont augmenté de beaucoup chez moi. Je ne resterai pas plus longtemps avec vous. » Il se leva et partit. Alors le vizir demanda à un des compagnons de Ghiyâth eddîn la cause d’un tel discours ; et il sut que c’était l’ordre que le sultan avait donné de construire un palais à Sîri, pour le roi de Gaznah.

Le vizir se rendit chez le souverain et l’informa de cet événement. Ce dernier monta à cheval sans perdre un instant, et se rendit chez le fils du calife, accompagné par dix de ses gens. Il se fit annoncer, descendit de cheval à l’extérieur du palais, dans le lieu où le public met pied à terre, vit Ghiyàth eddîn et lui fit ses excuses. Celui-ci les agréa ; mais le sultan lui dit : « Pour Dieu, je ne saurai point que tu es satisfait de moi qu’après que tu auras placé ton pied sur mon cou. » Ghiyâth eddîn lui répondit : « Je ne ferai pas une telle chose, quand bien même je devrais mourir. » Le sultan reprit : « J’en jure par ma tête, il faut absolument que tu fasses cela. » Il posa sa tête sur le sol ; le grand roi Kaboûlah prit avec sa main le pied du fils du calife et le plaça sur le cou du souverain, qui se leva alors et dit : « Je sais maintenant que tu es satisfait de moi, el je suis tranquille. » Ceci est une histoire singulière, et l’on n’eu connaît pas la pareille de la part d’un autre roi.

Je me trouvais un jour de fête avec ce Ghiyâth eddîn, au moment où le grand roi Kaboûlah lui apporta, au nom du sultan, trois vêtements d’honneur fort amples. En place des nœuds ou boutons en soie qui servent à les fermer, on y avait mis des boutons de perles, du volume d’une grosse noisette. Kaboûlah attendit à la porte du palais la sortie du fils du calife, et le revêtit desdits habillements. En somme, les dons que ce personnage a reçus du sultan de l’Inde ne peuvent être ni comptés ni déterminés. Malgré tout cela, le fils du calife est la plus avare des créatures de Dieu ; et l’on connaît de lui, à ce sujet, des aventures étonnantes, qu’il peut être agréable d’entendre. On pourrait dire qu’il occupe, parmi les avares, le rang que le sultan tient parmi les généreux. Nous allons raconter quelques-unes de ces aventures.


DIVERSES ANECDOTES SUR L’AVARICE DU FILS DU CALIFE.

Des rapports d’amitié existaient entre moi et le fils du calife ; j’allais souvent chez lui, et lorsque je partis, je lui laissai même un de mes fils, du nom d’Ahmed. Maintenant je ne sais pas ce qu’ils sont devenus l’un et l’autre. Je dis un jour au fils du calife : « Pourquoi manges-tu tout seul, et ne réunis-tu point tes compagnons pour le repas ? » Il me répondit : « Le cœur me manque de les voir en si grand nombre, et tous manger mon pain ! » Ainsi, il se nourrissait isolément, il donnait à son ami Mohammed, fils d’Aboû Accharafy, une partie des aliments pour les personnes qu’il voulait, et s’emparait du reste.

J’allais et venais dans sa demeure, ainsi que je l’ai dit, et je voyais au soir le vestibule du palais qu’il habitait, tout à fait obscur ; aucune lampe ne i’éclairait. Souvent j’ai aperçu Ghiyâth eddîn ramassant dans son jardin de petites branches de bois à brûler, dont il avait déjà rempli des magasins. Je lui fis quelques observations sur cela ; mais il me répondit : « On en a besoin. » Il employait ses compagnons, ses mamloûcs. ainsi que les jeunes garçons, au service du jardin et de ses bâtisses ; il avait l’habitude de dire : « Je ne serais pas satisfait de les voir manger mes aliments sans servir à rien. » Une fois j’avais une dette, pour laquelle ou me poursuivait ; il me dit plus tard : « J’en jure par Dieu, j’avais l’intention d’acquitter la dette en ta faveur ; mais mon âme (ma cupidité) ne me l’a pas permis, et ne m’a pas encouragé à cette action. »


ANECDOTE.

Un jour il me raconta ce qui suit : « Je sortis, dit-il, de Bagdad, en compagnie de trois autres individus (l’un de ceux-ci était son ami Mohammed, fils d’Aboû Accharafy) ; nous étions à pied et n’avions avec nous aucune provision. Nous nous arrêtâmes près d’une source d’eau, ou fontaine, dans un village, et l’un de nous trouva une drachme dans la source. Nous dîmes : « Que ferons-nous de cette petite pièce d’argent ? » Nous nous décidâmes à acheter du pain avec cela, et envoyâmes un de nous quatre pour faire cette emplette ; mais le boulanger du village se refusa de lui vendre du pain seulement ; il voulut débiter du pain pour la valeur d’un carat, et de la paille pour le même prix. Il acheta donc le pain et la paille ; nous jetâmes celle-ci, puisque nous n’avions point de bête de somme qui pût la manger, et nous partageâmes le pain par bouchée. Tu vois aujourd’hui dans quelles conditions de fortune je me trouve ! » Je lui dis : « Il faut que tu loues Dieu pour les faveurs qu’il t’a prodiguées, que tu honores les fakirs et les pauvres, et que tu fasses l’aumône. » Il répondit : « Ceci m’est impossible. » Je ne l’ai jamais vu user d’aucune libéralité, ni pratiquer le moindre bienfait. Que Dieu nous garde de l’avarice !


ANECDOTE.

A mon retour de l’Inde, je me trouvais un jour à Bagdad et j’étais assis à la porte du collège, ou école appelée Almostansiriyah, qui avait été fondée par l’aïeul de Ghiyâth eddîn, c’est-à-dire par le prince des croyants, Almostansir. Je vis un malheureux jeune homme, courant derrière un individu qui sortait du collège, et l’un des étudiants me dit : « Ce jeune homme que tu vois, c’est le fils de l'émîr Mohammed, lequel se trouve dans l’Inde, et qui est le petit-fils du calife Almostansir. » Alors je l’appelai et lui dis : « J’arrive de l’Inde, et je puis te donner des nouvelles de ton père. » Il me répondit : « J’en ai reçu ces jours-ci. » Il me quitta et continua de courir après l’individu. Je demandai qui était celui-ci, et l’on me dit que c’était l’inspecteur des legs pieux ; que le jeune homme était imâm ou directeur spirituel dans une mosquée ; qu’il recevait pour cela la récompense d’une seule drachme par jour, et qu’il réclamait de cet homme ses honoraires. Je fus très-étonné de cet événement. Pour Dieu, si son père lui avait seulement envoyé une des perles qui se trouvent dans les robes d’honneurs qu’il a reçues du sultan de l’Inde, il aurait enrichi ce jeune garçon. Que Dieu nous garde d’un pareil état de choses.


DE CE QUE LE SULTAN A DONNÉ À L’ÉMÎR SAÏF EDDÎN GHADA, FILS DE HIBET ALLAH, FILS DE MOHANNA, CHEF DES ARABES DE SYRIE.

Quand cet émîr arriva chez le sultan, il fut très-bien reçu, et fut logé dans le château du sultan défunt, Djélâl eddîn, à l’intérieur de Dihly. Ce château est appelé Coche La’l, ce qui signifie : « le château rouge » (ou couleur de rubis). Il est très-grand, avec une salle d’audience fort vaste, et un vestibule immense. Près de la porte se voit une coupole qui domine sur cette salle d’audience, ainsi que sur une seconde, par laquelle on entre dans le palais. Le sultan Djélâl eddîn avait l’habitude de s’asseoir dans le pavillon, et l’on jouait au mail devant lui dans cette salle d’audience. J’entrai dans ce palais à l’arrivée de Saïf eddîn, et je le trouvai tout rempli de mobilier, de lits, de tapis, etc. ; mais tout cela était déchiré et ne pouvait plus servir. Il faut savoir que l’usage est, dans l’Inde, de laisser le château du sultan, à sa mort, avec tout ce qu’il contient ; on n’y touche pas. Son successeur fait bâtir pour lui un autre palais. En entrant dans ledit château, je le parcourus en tout sens, et montai sur le point le plus élevé. Ce fut là pour moi un enseignement qui fit couler mes larmes. Il y avait en ma compagnie le jurisconsulte, le médecin littérateur, Djémâl eddîn almaghréby, originaire de Grenade, né à Bougie, et fixé dans l’Inde, où il était arrivé avec son père, et où il avait plusieurs enfants. A la vue de ce château, il me récita ce distique (où l’on remarque, dans le texte, des jeux de mots) :

Interroge la terre, si tu veux avoir des nouvelles de leurs sultans ; car les chefs sublimes ne sont plus que des os.

Ce fut dans ce château qu’eut lieu le festin du mariage de Saïf eddîn, comme nous le dirons ci-après. Le souverain de l’Inde aimait beaucoup les Arabes, il les honorait et reconnaissait leurs mérites. Lorsqu’il reçut la visite de cet émîr, il lui prodigua les cadeaux et le combla de bienfaits. Une fois, en recevant les présents du grand roi Albâyazîdy, du pays de Mânicpoûr, le sultan donna à Saïf eddîn onze chevaux de race ; une autre fois, dix chevaux, avec leurs selles dorées et les brides également dorées. Après cela, il le maria avec sa propre sœur, Fîroûz Khondah (l'heureuse maîtresse).


DU MARIAGE DE L’ÉMÎR SAÏF EDDIN AVEC LA SŒUR DU SULTAN.

Quand le sultan eut ordonné de célébrer le mariage de sa sœur avec l’émîr Ghada, il désigna, pour diriger tout ce qui regardait le festin et ses dépenses, le roi Fath Allah, nommé Cheoanéouîs ; il me désigna pour assister l'émîr Ghada, et passer avec lui les jours de la noce. Le roi Fath Allah fit apporter de grandes tentes, avec lesquelles il ombragea les deux salles d’audience, dans le château rouge ci-dessus mentionné. On éleva dans l’une et dans l’autre une coupole extrêmement vaste, dont le plancher fut recouvert de fort beaux tapis. Le chef des musiciens, Chams eddîn attibrîzy, arriva, accompagné de chanteurs des deux sexes, ainsi que de danseuses. Toutes les femmes étaient des esclaves du sultan. On vit arriver aussi les cuisiniers, les boulangers, les rôtisseurs, les pâtissiers, les échansons et les porteurs de bétel. On égorgea les bestiaux et les volailles, et l’on donna à manger au public durant quinze jours. Les chefs les plus distingués et les personnages illustres se trouvaient présents nuit et jour. Deux nuits avant celle où devait avoir lieu la cérémonie de la conduite de la nouvelle mariée à la demeure de son époux, les princesses (khâtoûns) se rendirent du palais du sultan au château rouge. Elles l'ornèrent, le recouvrirent des plus jolis tapis et firent venir l’émîr Saïf eddîn. Il était Arabe, étranger, sans parenté ; elles l’entourèrent et le firent asseoir sur un coussin destiné pour lui. Le sultan avait commandé que sa belle-mère, la mère de son frère Mobârec khân, tînt la place de la mère de l’émîr Ghada ; qu’une autre dame, parmi les khâtoûns, tînt celle de sa sœur ; une troisième, celle de sa tante paternelle ; et une quatrième, la place de sa tante maternelle : de sorte qu’il pût se croire au milieu de sa famille. Quand ces dames eurent fait asseoir l’émir Ghada sur son coussin, elles teignirent ses mains et ses pieds en rouge avec la poudre de hinnâ. Quelques-unes d’entre elles restèrent debout en sa présence, elles chantèrent et dansèrent. Elles se retirèrent après cela, et se rendirent au château de la mariée. L’émir Ghada resta avec ses principaux compagnons.

Le sultan nomma une troupe d’émîrs, qui devaient tenir le parti de l’émîr Ghada, et une autre, pour tenir celui de la nouvelle mariée. L’usage est, dans l’Inde, que ceux qui représentent la femme, se placent à la porte de l’appartement où doit se consommer le mariage. L’époux arrive avec sa suite ; mais ils n’entrent que s’ils remportent la victoire sur les autres. Dans le cas où ils ne réussissent point, il leur faut donner plusieurs milliers de pièces d’or à ceux qui sont du côté de ia mariée. Au soir, ou apporta à l’émîr Ghada une robe de soie bleue, chamarrée d’or et de pierres précieuses ; celles-ci étaient en si grande quantité, qu’elles ne permettaient pas de distinguer la couleur du vêtement. Il reçut aussi une calotte analogue à l’habit ; et je n’ai jamais connu un habillement plus beau que celui dont je parle. J’ai pourtant vu les robes que le sultan a données à ses autres beaux-frères ou alliés, tels que le fils du roi des rois, ’Imâd eddin assimnâny ; le fils du roi des savants ; le fils du cheikh de l’islamisme , et le fils de Sadr Djihàn albokhâry. Parmi toutes ces robes, aucune ne pouvait soutenir le parallèle avec la robe donnée par le sultan à Ghada.

L’émir Saïf eddîn monta à cheval avec ses camarades et ses esclaves ; tous avaient dans la main un bâton, préparé d’avance. On avait fait une sorte de couronne avec des jasmins, des roses musquées et des reïboûls (fleurs de couleur blanche, dont il sera encore question plus loin). Elle était pourvue d’an voile, qui recouvrait la figure et la poitrine de celui qui la ceignait. On l’apporta à l’émîr, afin qu’il la plaçât sur sa tête ; mais il refusa. Il était, en effet, un Arabe du désert, et ne connaissait rien aux habitudes des empires et des villes. Je le priai et le conjurai tant, qu’il mit la couronne sur sa tête. Il se rendit à bâb assarf, qu’on appelle aussi bâb alharam (la porte du harem, ou du gynécée, etc.), et où se trouvaient les champions de la mariée. Il les attaqua, à la tête de ses gens, à la vraie manière des Arabes, renversant tous ceux qui s’opposèrent à eux. Ils obtinrent une victoire complète ; car la troupe de la nouvelle mariée ne put point soutenir un pareil choc. Quand le sultan sut cela, il en fut très-satisfait.

L’émîr Ghada fit son entrée dans la salle d’audience, où la mariée se trouvait, assise sur une estrade élevée, ornée de brocart et incrustée de pierres précieuses. Tout ce vaste local était rempli de femmes ; les musiciennes avaient apporté plusieurs sortes d’instruments de musique ; elles étaient toutes debout, par respect et par vénération pour le marié. Celui ci entra à cheval, jusqu’à ce qu’il fût proche de l’estrade ; alors il mit pied à terre et salua profondément près du premier degré de cette estrade. L’épouse se leva et resta debout, jusqu’à ce qu’il fût monté ; elle lui offrit le bétel de sa propre main ; il le prit, et s’assit un degré au-dessous de celui où elle s’était levée. On répandit des pièces d’or parmi les compagnons de Ghada qui étaient présents, et les femmes les ramassèrent. Dans ce moment-là, les chanteuses chantaient, et l’on jouait des tambours, des cors et des trompettes à l’extérieur de la porte. L’émîr se leva, prit la main de son épouse et descendit, suivi par elle. Il monta à cheval, foulant de la sorte les tapis et les nattes. On jeta des pièces, d’or sur lui et sur ses camarades, et on plaça la mariée dans un palanquin, que les esclaves portèrent sur leurs épaules jusqu’au château de l’émîr. Les princesses allaient devant elle à cheval, et les autres dames à pied. Lorsque le cortège passait devant la demeure d’un chef ou d’un grand, celui-ci sortait à sa rencontre, et répandait parmi la foule des pièces d’or et d’argent, suivant sa volonté. Cela dura jusqu’à l’arrivée de la mariée au château rouge.

Le lendemain, l’épouse de Ghada envoya à tous les compagnons de son mari des vêtements, des dinars et des drachmes. Le sultan leur donna à chacun un cheval sellé et bridé, ainsi qu’une bourse remplie d’argent, et contenant depuis deux cents dinars jusqu’à mille dinars. Le roi Fath Allah fit cadeau aux princesses de vêtements de soie de différentes couleurs et de bourses remplies d’argent ; il agit ainsi avec les musiciens des deux sexes et avec les danseuses. Il est d’usage, dans l’Inde, que personne, excepté le directeur de la noce, ne donne rien aux musiciens ni aux danseuses. On servit à manger au public ce jour-là, et la noce fut terminée. Le sultan ordonna de donner à l’émîr Ghada les contrées de Mâlouah, Guzarate, Cambaie et Nehrouâlah. Il nomma le susdit Fath Allah son substitut dans le gouvernement de ces pays, et honora excessivement son beau-frère. Mais ce Ghada était un Arabe stupide, et ne méritait pas toutes ces distinctions ; la grossièreté des gens du désert était son trait dominant, et elle l’entraîna dans l’adversité vingt jours après son mariage.


DE L’EMPRISONNEMENT DE L’ÉMÎR GHADA.

Vingt jours après ses noces, il arriva que Ghada se rendit au palais du sultan et désira entrer. Le chef des perdehdârs, qui sont les principaux huissiers, lui défendit l’entrée ; mais il ne l’écouta point et voulut s’introduire de force. Alors l’huissier le saisit par sa dabboûkah, c’est-à-dire sa « tresse de cheveux, » et le tira en arrière. L’émîr, indigné, le frappa, avec un bâton qui se trouvait là, au point de le blesser et de faire couler son sang. Le personnage battu était un des principaux émirs ; son père était appelé « le kâdhi de Gaznah ; » il était de la postérité du sultan Mahmoud, fils de Sebuctéguîn, et le souverain de l’Inde, en lui adressant la parole, le nommait toujours « mon père. » Il nommait son fils, dont il est ici question, « mon frère. » Celui-ci entra tout ensanglanté chez le sultan, et l’informa de ce qu’avait fait l’émîr Ghada. Le monarque réfléchit un instant, puis il lui dit : « Le juge décidera de la chose entre vous deux ; c’est là un crime que le sultan ne peut pardonner à aucun de ses sujets, et qui mérite la mort. Je consens pourtant à user de tolérance, à cause que le criminel est un étranger. » Le juge Camâl eddîn se trouvait présent dans la salle d’audience, et le sultan donna ordre au roi Tatar de se rendre, avec les deux parties, chez ce juge. Tatar avait fait le pèlerinage de la Mecque ; il était resté encore quelque temps dans cette ville, ainsi qu’à Médine, et parlait bien l’arabe. Se trouvant chez le juge avec les susdits personnages, il dit à l’émîr Ghada : « Est-ce que tu as frappé le chambellan ? Ou bien, dis : « Non. » Son but était de lui suggérer un argument de défense ; mais Saïf eddîn était un ignorant vulgaire, et il répondit : « Oui, je l’ai frappé. » Le père du personnage battu se présenta, et il voulait arranger l’affaire entre les deux parties ; mais Saïf eddîn ne s’y prêta point.

Le juge donna ordre qu’on le mît en prison cette nuit-là. Pour Dieu, son épouse ne lui envoya pas même un tapis pour dormir, et n’en demanda pas de nouvelles, par crainte du sultan. Ses camarades eurent peur aussi, et mirent en sûreté leurs biens. Je voulais l’aller visiter dans sa prison ; mais je rencontrai alors un émîr qui me dit, en entendant cela : « Tu as donc oublié ce qui t’est arrivé. » Il me rappela à la mémoire un événement qui me concernait, au sujet de ma visite au cheïkh Chihâb eddîn, fils du cheïkh d’Aldjam, et comme quoi le sultan voulait me faire mourir, à cause de cette action. Nous en parlerons plus tard. Je revins donc sur mes pas, et n’allai pas trouver l’émîr Ghada. Celui-ci sortit de prison le lendemain vers midi ; le sultan le laissa dans l’abandon, le négligea, lui retira le gouvernement qu’il lui avait conféré, et voulut même le chasser.

Le souverain avait un beau-frère appelé Moghîth, fils du roi des rois. La sœur du sultan se plaignit de lui à son frère jusqu’à ce qu’elle mourût. Ses femmes esclaves ont assuré que sa mort fut la suite de violences exercées sur elle par son mari. La généalogie de ce dernier laissait quelque chose à désirer, et le sultan écrivit de sa propre main ces mots : « Qu’on exile l’enfant trouvé. » Il faisait allusion à son beau-frère. Il écrivit après cela : « Qu’on exile aussi Moûch khor. » Ceci veut dire « le mangeur de rats » ; et il entendait parler de l’émîr Ghada ; car les Arabes du désert mangent le yarboû « rat des champs ; gerboise », qui est une sorte de rat. Le monarque ordonna de leur faire quitter le pays à tous les deux ; en conséquence, les officiers se rendirent près de Ghada pour le faire partir. Il voulut alors entrer dans sa demeure pour dire adieu à sa femme ; les officiers se mirent successivement à sa recherche, et il sortit tout en pleurs. Ce fut dans ce moment que je me rendis au palais du sultan, et que j’y passai la nuit. Un des chefs me demanda ce que je voulais, et je lui répondis que mon intention était de parler en faveur de l’émîr Saïf eddîn, afin qu’il fût rappelé, et non chassé. Il me dit que c’était chose impossible ; mais je repris : « Pour Dieu, je ne quitterai pas le palais du souverain, quand bien même j’y devrais rester cent nuits, jusqu’à ce que Saïf eddîn soit rappelé. » Le sultan, ayant été informé de ces paroles, ordonna de le faire revenir, et il lui commanda de rester en quelque sorte au service de l’émîr, nommé le roi Kaboûlah Allâhoùry. En effet, il resta attaché à lui pendant quatre années ; il montait à cheval avec Kaboûlah et voyageait avec lui. Il finit ainsi par devenir lettré et bien élevé. Alors le sultan le replaça dans le degré d’honneur où il était d’abord ; il lui donna en fief plusieurs contrées, le mit à la tête des troupes et le combla de dignités.


DU MARIAGE QUE LE SULTAN CONCLUT ENTRE LES DEUX FILLES DE SON VIZIR ET DEUX FILS DE KHODHÂOUEND ZADEH KIOUÂM EDDÎN, CELUI-LÀ MÊME QUI ARRIVA EN NOTRE COMPAGNIE CHEZ LE SOUVERAIN DE L’INDE.

A l’arrivée de Khodhâouend zâdeh, le sultan lui fit de nombreux cadeaux, le combla de bienfaits et l’honora excessivement. Plus tard il maria ses deux fils avec deux filles du vizir Khodjah Djihân, qui se trouvait alors absent. Le souverain se rendit dans la maison de son vizir pendant la nuit ; il assista au contrat de mariage en qualité, pour ainsi dire, de substitut du vizir, et resta debout jusqu’à ce que le kâdhi en chef eût fait mention du don nuptial. Les juges, les émîrs et les cheïkhs étaient assis. Le sultan prit avec ses mains les étoffes et les bourses d’argent, qu’il plaça devant le kâdhi et devant les deux fils de Khodhâouend zâdeh. En ce moment les émîrs se levèrent, ne voulant pas que le monarque mît lui-même ces objets en leur présence ; mais il leur dit de rester assis ; il ordonna à l’un des principaux émîrs de le remplacer, et se retira.


ANECDOTE SUR L’HUMILITÉ DU SULTAN ET SUR SA JUSTICE.

Un des grands parmi les Indiens prétendit que le souverain avait fait mourir son frère sans motif légitime, et le cita devant le juge. Le sultan se rendit à pied, sans armes, au tribunal ; il salua, s’inclina, monta au prétoire, et se tint debout devant le kâdhi. Il avait déjà prévenu celui-ci, bien avant ce temps, qu’il n’eût pas à se lever pour lui, ni à bouger de sa place, lorsqu’il lui arriverait de se rendre au lieu de ses audiences. Le juge décida que le souverain était tenu de satisfaire la partie adverse, pour le sang qu’il avait répandu, et la sentence fut exécutée.


ANECDOTE ANALOGUE À LA PRÉCÉDENTE.

Une fois il arriva qu’un individu de religion musulmane prétendit avoir, sur le sultan, une certaine créance. Ils débattirent cette affaire en présence du juge, qui prononça un arrêt contre le souverain, portant qu’il devait payer la somme d’argent ; et il la paya.


AUTRE ANECDOTE DE CE GENRE.

Un enfant du nombre des fils de rois accusa le sultan de l’avoir frappé sans cause, et le cita devant le kâdhi. Celui-ci décida que le souverain était obligé d’indemniser le plaignant au moyen d’une somme d’argent, s’il voulait bien s’en contenter ; sinon, qu’il pouvait lui infliger la peine du talion. Je vis alors le sultan qui revenait pour son audience ; il manda l’enfant, et lui dit, en lui présentant un bâton : « Par ma tête, il faut que tu me frappes, de même que j’ai fait envers loi. » L’enfant prit le bâton, et donna au monarque vingt et un coups, en sorte que je vis son bonnet lui tomber de la tête.


DU ZÈLE DU SULTAN POUR L’ACCOMPLISSEMENT DE LA PRIÈRE.

Le sultan était très-sévère pour l’exécution des prières ; il commandait de les célébrer en commun dans les temples, et punissait fortement ceux qui négligeaient de s’y rendre. Il fit mourir en un seul jour, pour celle faute, neuf individus, dont l’un était un chanteur. Il y avait des gens exprès, qu’il envoyait dans les marchés, et qui étaient chargés de punir ceux qui s’y trouvaient au moment de la prière. On alla même jusqu’à châtier les satâïriyoûn (littéralement ceux qui couvrent, qui protègent, etc.) lorsqu’ils manquaient la prière. Ce sont ceux qui tiennent les montures des serviteurs à la porte de la salle d’audience. Le souverain ordonna qu’on exigeât du peuple la connaissance des préceptes sur les lotions sacrées, sur la prière, ainsi que celle des statuts de l’islamisme. On les interrogeait sur ces points, et ceux qui ne les savaient pas bien étaient punis. Le peuple étudiait ces choses dans la salle d’audience, dans les marchés, et les mettait par écrit.


DE SON ZÈLE POUR L’EXÉCUTION DES ORDONNANCES DE LA LOI.

Le sultan était rigoureux dans l’observation de la justice : parmi ses pratiques à ce sujet, il faut noter ce qui suit. Il chargea son frère Mobârec Khân de siéger dans la salle d’audience, en compagnie du kâdhi en chef Camâl eddîn, sous une coupole élevée, garnie de tapis. Le juge avait une estrade toute recouverte de coussins, comme celle du sultan ; et le frère de celui-ci prenait place à la droite du kâdhi. Quand il arrivait qu’un des grands parmi les émîrs avait une dette, et qu’il se refusait à la payer à son créancier, les suppôts du frère du sultan l’amenaient en présence du juge, qui le forçait d’agir avec justice.


DE LA SUPPRESSION DES IMPOTS ET DES ACTES D’INJUSTICE, ORDONNÉE PAR LE SULTAN ; DE LA SÉANCE DU SOUVERAIN POUR FAIRE RENDRE JUSTICE AUX OPPRIMÉS.

L’année quarante et un (741 de l’hégire, 1340-1341 de J. C.), le sultan ordonna d’abolir les droits pesant sur les marchandises dans tous ses pays, et de se borner à percevoir du peuple la dîme aumônière et la taxe nommée « le dixième. » Tous les lundis et jeudis il siégeait en personne, pour examiner les actes d’oppression, dans une place située devant la salle d’audience. A cette occasion il n’était assisté que des personnages suivants : Emîr Hâdjib (prince chambellan), Khâss Hâdjib (chambellan intime), Sayyid alhoddjâb (chef des chambellans) et Cheref alhoddjâb (la noblesse, ou la gloire des chambellans). On n’empêchait aucun individu, ayant une plainte à porter, de se présenter devant le monarque. Celui-ci avait désigné quatre des principaux émirs pour s’asseoir à chacune des quatre portes de la salle d’audience, et prendre les requêtes de la main des plaignants. Le quatrième était le fils de son oncle paternel, le roi Fîroùz. Si le personnage assis à la première porte prenait le placet du plaignant, c’était bien ; sinon, il était pris par celui de la deuxième, ou de la troisième, ou de la quatrième porte. Dans le cas où aucun d’eux ne voulait le recevoir, le plaignant se rendait près de Sadraldjihân, kâdhi des Mamloûcs ; si ce dernier ne voulait pas non plus prendre le placet, l’individu qui le portait allait se plaindre au sultan. Quand le souverain s’était bien assuré que le plaignant avait présenté sa requête à l’un desdits personnages, et qu’il n’avait pas consenti à s’en charger, il le réprimandait. Tous les placets qu’on recueillait les autres jours étaient soumis à l’examen du sultan après la dernière prière du soir.


DES VIVRES QUE LE SULTAN FIT DISTRIBUER À L’OCCASION DE LA DISETTE.

Lorsque la sécheresse domina dans l’Inde et dans le Sind, et que la pénurie fut telle, que la mesure de blé appelée mann valait six pièces d’or, le souverain ordonna de distribuer à tous les habitants de Dibly la nourriture pour six mois, tirée du magasin de la couronne. On devait donner à chacun, grand ou petit, né libre ou esclave, la quantité d’un rithl et demi (un kilogramme environ) par jour, poids de Barbarie. Les jurisconsultes et les juges se mirent à enregistrer les populations des différentes rues ; ils firent venir ces gens, et l’on donna à chaque personne les provisions de bouche qui devaient servir à sa nourriture pendant six mois.


DES ACTES DE VIOLENCE COMMIS PAR CE SULTAN, ET DE SES ACTIONS CRIMINELLES.

Le sultan de l’Inde, maigre ce que nous avons raconté sur son humilité, sa justice, sa bonté pour les pauvres et sa générosité extraordinaire, était très-enclin à répandre le sang. Il arrivait rarement qu’à la porte de son palais il n’y eût pas quelqu’un de tué. J’ai vu bien souvent faire mourir des gens à sa porte, et y abandonner leurs corps. Un jour je me rendis à son château, ei voilà que mon cheval eut peur ; je regardai devant moi et je vis sur le sol une masse blanchâtre. Je dis : « Qu’est-ce que cela ? » Un de mes compagnons répondit : « C’est le tronc d’un homme, dont on a fait trois morceaux ! » Ce souverain punissait les petites fautes, comme les grandes ; il n’épargnait ni savant, ni juste, ni noble. Tous les jours on amenait dans la salle d’audience des centaines d’individus enchaînés, les bras attachés au cou, et les pieds garrottés. Les uns étaient tués, les autres torturés, ou bien battus. Son habitude était de faire venir tous les jours dans la salle d’audience, excepté le vendredi, tous ceux qui se trouvaient en prison. Ce dernier jour était pour eux une journée de répit ; ils l’employaient à se nettoyer, et se tenaient tranquilles. Que Dieu nous garde du malheur !


DU MEURTRE COMMIS PAR LE SULTAN SUR SON PROPRE FRÈRE.

Le sultan avait un frère du nom de Maç’oùd khân, dont la mère était fille du sultan ’Alà eddin. Ce Maç’oùd était une des plus belles créatures que j’aie jamais vues dans ce monde. Le monarque le soupçonna de vouloir s’insurger contre lui ; il l’interrogea à ce propos, et Maç’oùd confessa, par crainte des tourments. En effet, toute personne qui nie les accusations de cette sorte, que le sultan formule contre elle, est de nécessité mise à la torture, et la plupart des gens préfèrent mourir que d’être torturés. Le souverain fit trancher la tête de son frère au milieu de la place, et le corps resta trois jours abandonné dans le même endroit, suivant l’usage. La mère de Maç’oùd avait été lapidée deux années auparavant, juste en ce lieu ; car elle avait avoué le crime de débauche ou d’adultère. Celui qui l’a condamnée à être lapidée c’a été le juge Camâl eddîn.


DE LA MORT QU’IL FIT DONNER À TROIS CENT CINQUANTE INDIVIDUS, DANS UN MÊME MOMENT.

Une fois le sultan avait destiné une portion de l’armée, commandée par le roi Yoûruf Boghrah, pour aller combattre les infidèles Hindous, sur des montagnes adjacentes au district de Dihly. Yoùçuf sortit, ainsi que la presque totalité de sa troupe ; mais une partie de ses soldats restèrent en arrière. Il écrivit au souverain, pour l’informer de cet événement, et celui-ci ordonna de parcourir la ville et de saisir tous les individus qu’on rencontrerait, parmi ceux qui étaient restés en arrière. On s’empara de trois cent cinquante de ceux-ci ; le monarque donna ordre de les tuer tous ; et il fut obéi.


DES TOURMENTS QU’IL A FAIT SUBIR AU CHEÏKH CHIHÂB EDDÎN, ET DE LA CONDAMNATION À MORT DE CE CHEÏKH.

Le cheïkh Chihâb eddîn était fils du cheïkh Aldjâm alkhorâçâny, dont l’aïeul avait donné son nom à la ville de Djâm, située dans le Khorâçân, comme nous l’avons déjà raconté. Chihâb eddîn était un des principaux cheïkhs, un des plus probes et des plus vertueux ; il avait l’habitude de jeûner quatorze jours de suite. Les deux sultans Kothb eddîn et Toghlok le vénéraient, le visitaient et imploraient sa bénédiction. Quand le sultan Mohammed fut investi du pouvoir, il voulut faire remplir au cheïkh quelque charge dans l’état ; mais celui-ci refusa. C’était l’usage chez ce souverain d’employer les jurisconsultes, les cheïkhs et les hommes pieux ; il se fondait sur ce que les premiers princes musulmans, que Dieu soit satisfait d’eux ! ne donnaient les places qu’aux savants et aux hommes probes. Il s’entretint à ce sujet avec Chihâb eddîn, à l’occasion d’une audience publique ; celui-ci refusa et résista. Le sultan en fut indigné, et il commanda au jurisconsulte vénéré, le cheïkh Dhiyâ eddîn assimnâny, d’arracher la barbe de Chihâb eddîn. Dhiyà eddîn ne le voulut pas, et il dit : « Je ne ferai jamais cela. » Alors le souverain donna l’ordre d’arracher à tous les deux les poils de leur barbe ; ce qui eut lieu.

Le sultan relégua Dhiyâ eddîn dans la province de Tiling ; et plus tard il le nomma juge à Ouarangal, où il mourut. Il exila Chihâb eddîn à Daoulet Abâd, et l’y laissa pendant sept années ; puis il le fit revenir, il l’honora et le vénéra. Il ie mit à la tête du Diouân almostakhradj « le bureau du produit de l’extorsion », c’est-à-dire celui des reliquats ou arriérés des agents, qu’on leur extorque par la bastonnade et par les tourments. Le souverain considéra de plus en plus Chihâb eddîn ; il ordonna aux émîrs d’aller lui rendre hommage dans sa demeure, et de suivre ses conseils. Nul n’était au-dessus de lui dans le palais du sultan.

Lorsque le souverain se rendit à sa résidence située au bord du Gange, qu’il y bâtit le château appelé Sarg Doudr « la porte du ciel », ce qui veut dire : « semblable au paradis », et qu’il commanda au peuple de construire des demeures fixes en cet endroit, le cheïkh Chihâb eddîn sollicita de lui la permission de continuer à rester dans la capitale. Le sultan lui assigna pour séjour un lieu inculte et abandonné, à six milles de distance de Dihly. Chihâb eddîn y creusa une vaste grotte, dans l’intérieur de laquelle il construisit des cellules, des magasins, un four et un bain ; il fit venir l’eau du fleuve Djourana ; il cultiva cette terre, et il amassa des sommes considérables au moyen de ses produits ; car, dans ces années-là, on souffrit de la sécheresse. Il demeura en cet endroit deux ans et demi, le temps que dura l’absence du sultan. Les esclaves de Cbihâb eddîn labouraient le sol pendant le jour ; ils entraient la nuit dans la caverne, et la fermaient sur eux et sur les troupeaux, par crainte des voleurs hindous, qui habitaient sur une montagne voisine et inaccessible.

Quand le sultan retourna dans la capitale, le cheïkh alla à sa rencontre, et ils se virent à sept milles de Dihly. Le souverain l’honora, l’embrassa dès qu’il l’aperçut, et Chihâb eddin retourna ensuite à sa grotte. Le monarque l’envoya quérir quelque temps après cela ; mais il refusa de se rendre près de lui. Alors le sultan lui expédia Mokhlis almolc, annodhrbâry (littéralement, celui qui répand, ou qui porte les avertissements, etc.), qui était un des principaux rois. Il parla à Chihâb eddîn avec beaucoup de douceur, et lui dit de faire attention à la colère du monarque. Le cheïkh répondit : « Je ne servirai jamais un tyran. » Mokhlis almolc retourna auprès du sultan et l’informa de ce qui s’était passé ; il reçut l’ordre d’amener le cheïkh, ce qu’il fit. Le sultan parla ainsi à Chihâb eddîn : « C’est toi qui as dit que je suis un tyran ? » Il répondit : « Oui, tu es un tyran : et parmi tes actes de tyrannie sont tels et tels faits. » Il en compta plusieurs, au nombre desquels il y avait la dévastation de la ville de Dihly, et l’ordre d’en sortir intimé à tous les habitants.

Le sultan tira son sabre, il le passa à Sadr aldjibân, et dit : « Confirme ceci, que je suis un tyran, et coupe mon cou avec ce glaive. » Chihâb eddîn reprit : « Celui qui porterait témoignage sur cela serait sans doute tué ; mais tu as conscience toi-même de tes propres torts. » Le monarque ordonna de livrer le cheïkh au roi Nocbïah, chef des porte-encriers ou secrétaires, qui lui mit quatre liens aux pieds, et lui attacha les mains au cou. II resta dans cette situation quatorze jours de suite, sans manger ni boire ; tous les jours on le conduisait dans la salle d’audience ; l’on réunissait les légistes et les cheïkhs, qui lui disaient : « Rétracte ton assertion. » Chihâb eddîn répondait : « Je ne la retirerai pas, et je désire d’être mis dans le chœur des martyrs. » Le quatorzième jour, le sultan lui envoya de la nourriture, au moyen de Mokhlis almolc ; mais le cheïkh ne voulut pas manger, et dit : « Mes biens ne sont plus sur cette terre ; retourne près de lui (le sultan) avec tes aliments. » Celui-ci ayant été informé de ces paroles, ordonna immédiatement qu’on fît avaler au cheïkh cinq istdrs (ou statères, du grec {{lang|grc|statèr) de matière fécale, ce qui correspond à deux livres et demie, poids de Barbarie. Les individus chargés de ces sortes de choses, et ce sont des gens choisis parmi les Indiens infidèles, prirent cette ordure, qu’ils firent dissoudre dans l’eau ; ils couchèrent le cheïkh sur son dos, lui ouvrirent la bouche avec des tenailles, et lui firent boire ce mélange. Le lendemain, on le conduisità la maison du kâdhi Sadr aldjihân. On rassembla les jurisconsultes et les cheïkhs, ainsi que les notables d’entre les personnages illustres ; tous le prêchèrent et lui demandèrent de revenir sur son propos. Il refusa de se rétracter, et on lui coupa le cou. Que Dieu ait pitié de lui !


DU MEURTRE COMMIS PAR LE SULTAN SUR LE JURISCONSULTE ET PROFESSEUR ’AFIF EDDÎN ALCÂÇÂNY, ET SUR DEUX AUTRES JURISCONSULTES, CONJOINTEMENT AVEC LUI.

Dans les années de la disette, le sultan avait commandé de creuser des puits à l’extérieur de ia capitale, et de semer des céréales dans ces endroits. 11 fournit aux gens les grains, ainsi que tout l’argent nécessaire pour les semailles, et exigea que celles-ci fussent faites au profit des magasins du trésor public. Le jurisconsulte ’Afîf eddîn, ayant entendu parler de cette chose, dit : « On n’obtiendra pas de cette semence l’effet qu’on désire. » Il fut dénoncé au souverain, qui le fit mettre en prison, et lui dit : « Pourquoi te mêles-tu des affaires de l’état ? » Un peu plus tard il le relâcha, et le légiste se rendit vers sa demeure.

Il rencontra par hasard, chemin faisant, deux jurisconsultes de ses amis, qui lui dirent : « Que Dieu soit loué, à cause de ta délivrance ! » Il répondit : « Louons l’Être suprême qui nous a sauvés des mains des méchants. » (Korân, xxiii, 29). Ils se séparèrent ; mais ils n’étaient pas encore arrivés à leurs logements, que le sultan était déjà instruit de leur discours. D’après son ordre, on les amena tous les trois en sa présence ; alors il dit (à ses suppôts) : « Partez avec celui-ci (en désignant ’Afîf eddin), et coupez-lui le cou, à la manière des baudriers. » Cela veut dire qu’on tranche la tète avec un bras et une portion de la poitrine. Il ajouta : « Et coupez le cou aux deux autres. » Ceux-ci dirent au souverain : « Pour ’Afif eddîn, il mérite d’être châtié à cause de son propos : mais nous, pour quel crime nous fais-tu mourir ? » Le monarque répondit : « Vous avez entendu son discours et ne l’avez pas désapprouvé ; c’est donc comme si vous aviez été de son avis. » ils furent tués tous les trois. Que Dieu ait pitié d’eux !


DU MEURTRE COMMIS PAR LE SULTAN SUR DEUX JURISCONSULTES DU SIND, QUI ÉTAIENT À SON SERVICE.

Le sultan ordonna à ces deux jurisconsultes du Sind de se rendre dans une certaine province, en compagnie d’un commandant qu’il avait désigné. Il leur dit : « Je mets entre vos mains les affaires de la province et des sujets ; cet émîr sera avec vous uniquement pour agir suivant vos ordres. » Ils répondirent : « Il vaut mieux que nous soyons comme deux témoins à son égard, et que nous lui montrions le chemin de la justice, afin qu’il le suive. » Alors le souverain reprit : « Certes, votre but est de manger, de dissiper mes biens, et d’attribuer cela à ce Turc, qui n’a aucunes connaissances. » Les deux légistes répliquèrent : « Que Dieu nous en garde ! ô maître du monde ; nous ne cherchons pas une telle chose. » Mais le sultan répéta : « Vous n’avez pas d’autre pensée. » (Puis il dit à ses gens) : « Emmenez-les chez le cheïkh Zâdeh annohâouendy. » Celui-ci est chargé d’administrer les châtiments.

Quand ils furent en sa présence, il leur dit : « Le sultan veut vous faire mourir : or avouez ce dont il vous accuse, et ne vous faites pas torturer. » Ils répondirent : « Pour Dieu, nous n’avons jamais cherché que ce que nous avons exprimé. » Zâdeh reprit, en s’adressant à ses sbires : « Faites leur goûter quelque chose. » Il voulait dire : « en fait de tourments. » En conséquence, on les coucha sur leur dos (littéralement sur leurs occiputs), on plaça sur leur poitrine une plaque de fer rougie au feu, qu’on retira quelques instants après, et qui mit à nu ou détruisit leurs chairs. Alors on prit de l’urine et des cendres qu’on appliqua sur les plaies ; et à ce moment les deux victimes confessèrent que leur but était celui qu’avait indiqué le sultan ; qu’ils étaient deux criminels méritant la mort ; qu’ils n’avaient aucun droit à la vie, ni aucune réclamation à élever pour leur sang, dans ce monde pas plus que dans l’autre. Ils écrivirent cela de leur propre main, et reconnurent leur écrit devant le kâdhi. Celui-ci légalisa le procès-verbal, portant que leur confession avait eu lieu sans répugnance et sans coaction. S’ils avaient dit : « Nous avons été contraints », ils auraient été infailliblement tourmentés de plus belle. Ils pensèrent donc qu’avoir le cou coupé sans délai valait mieux pour eux que mourir par une torture douloureuse : ils furent tués. Que Dieu ait pitié d’eux !


DU MEURTRE COMMIS PAR SON ORDRE SUR LE CHEÏKH HOÛD.

Le cheikh Zâdeh, appelé Hoûd, était petit-fils du cheikh pieux et saint Rocn eddîn, fils de Béhâ eddîn, fils d’Aboû Zacariyyâ almoltâny. Son aïeul, le cheïkh Rocn eddîn, était vénéré du sultan ; et il en était ainsi du frère de Rocn eddîn, nommé ’Imàd eddîn, qui ressemblait beaucoup au sultan, et qui fut tué le jour de la bataille contre Cachloû khân, comme nous le dirons plus bas. Lorsque’Imàd eddîn fut mort, le souverain donna à son frère Rocn eddîn cent villages, pour qu’il en tirât sa subsistance, et qu’il nourrît les passants dans son ermitage. A sa mort, le cheïkh Rocn eddîn nomma son successeur dans l’ermitage, son petit-fils, le cheïkh Hoûd ; mais son neveu, le fils du frère de Rocn eddîn, s’y opposa, en disant qu’il avait plus de droits que l’autre à l’héritage de son oncle. Il se rendit avec Hoûd chez le sultan, qui était à Daoulet Abâd ; et entre cette ville et Moltân, il y a quatre-vingts jours de marche. Le souverain accorda à Hoûd la place de cheïkh, ou supérieur de l’ermitage, selon le testament de Rocn eddîn : Hoûd était alors d’un âge mûr, tandis que le neveu de Rocn eddîn était un jeune homme. Le sultan honora beaucoup le cheikh Hoûd ; il ordonna de le recevoir comme un hôte, dans toutes les stations où il descendrait ; il prescrivit aux habitants de sortir à sa rencontre dans toutes les villes par où il passerait, dans son voyage jusqu’à Moltân, et de lui préparer un festin.

Quand l’ordre parvint à la capitale, les jurisconsultes, les juges, les docteurs et les notables sortirent à la rencontre de Hoûd. J’étais du nombre ; nous le vîmes, assis dans un palanquin porté par des hommes, tandis que ses chevaux étaient conduits à la main. Nous le saluâmes ; mais, pour ma part, je désapprouvai son action de rester dans le palanquin, et dis : « Il aurait dû monter à cheval, et marcher parallèlement aux juges et aux docteurs, qui sont sortis pour le recevoir. » Ayant appris mon discours, Hoûd monta à cheval, et il s’excusa en alléguant qu’il ne l’avait point fait d’abord, à cause d’une incommodité dont il souffrait, Il fit son entrée à Dihly, et on lui offrit un festin, pour lequel on dépensa des sommes considérables du trésor du sultan. Les kâdhis, les cheikhs, les légistes et les personnages illustres s’y trouvaient ; on étendit les nappes, et l’on apporta les mets du banquet, suivant l’usage. On distribua des sommes d’argent à tous les individus présents, en proportion du rang de chacun : le grand juge eut cinq cents dinars, et moi j’en touchai deux cent cinquante. Telle est l’habitude, chez les Indiens, lors des festins impériaux.

Le cheïkh Hoûd partit pour son pays, en compagnie du cheïkh Noûr eddin acchîràzy, que le sultan envoyait avec lui, pour le faire asseoir sur le tapis à prière de son aïeul dans la zâouïah, et pour lui offrir un banquet en ce lieu aux frais du monarque. Il se fixa dans cet ermitage et y passa plusieurs années. Puis il arriva qu’Imâd almolc, commandant du Sind, écrivit au sultan que le cheïkh Hoûd, ainsi que sa parenté, s’occupait à amasser des richesses, pour les dépenser ensuite dans les plaisirs de ce monde, et qu’ils ne donnaient à manger à personne dans l’ermitage. Le souverain ordonna d’exiger d’eux la restitution de ces biens. En conséquence, ’Imâd almolc en emprisonna quelques-uns, en fit frapper d’autres ; il leur extorquait chaque jour vingt mille pièces d’or, et cela durant quelque temps : il finit par prendre tout ce qu’ils possédaient. On leur trouva beaucoup d’argent et de choses précieuses ; l’on cite, entre autres, une paire de sandales incrustées de perles et de rubis, qui furent vendues pour sept mille pièces d’or. On dit qu’elles appartenaient à la fille du cheikh Hoûd ; d’autres prétendent qu’elles étaient à une de ses concubines.

Lorsque le cheïkh fut fatigué de toutes ces vexations, il s’enfuit, et désira de se rendre dans le pays des Turcs ; mais il fut pris. ’Imâd almolc en informa le sultan, qui prescrivit de le lui envoyer, de même que celui qui l’avait arrêté, tous les deux comme des prisonniers. Quand ils furent arrivés près du souverain, il mit en liberté l’individu qui avait saisi le cheïkh Hoûd, et dit à celui-ci : « Où voulais-tu fuir ? » Le cheikh s’excusa comme il put ; mais le sultan lui répondit : « Tu voulais aller chez les Turcs ; tu voulais leur dire que tu es le fils du cheïkh Béhâ eddîn Zacariyyâ ; que le sultan de l’Inde t’a fait telle et telle chose ; et tu pensais venir ensuite me combattre en compagnie de ces Turcs. » (Il ajouta, en s’adressant à ses gardes) : « Coupez-lui le cou. » Il fut tué. Que Dieu ait pitié de lui !


DE L’EMPRISONNEMENT DU CHEÏKH FILS DE TÀDJ AL’ÀRIFÎN, ET DE LA CONDAMNATION À MORT DES FILS DE CE CHEÏKH, LE TOUT PAR L’ORDRE DU SULTAN.

Le pieux cheïkh Chams eddîn, fils de Tâdj al’ârifin (le diadème des contemplatifs), habitait la ville de Cowil, s’occupant tout à fait d’actes de dévotion ; et c’était un homme de grand mérite. Une fois le sultan entra dans cette cité, et l’envoya quérir ; mais il ne se rendit pas chez le souverain. Celui-ci se dirigea lui-même vers sa demeure ; puis, quand il en approcha, il rebroussa chemin, et ne vit pas le cheïkh.

Plus tard il arriva qu’un émir se révolta contre le sultan dans une province, et que les peuples lui prêtèrent serment. On rapporta au souverain que, dans une réunion chez le cheïkh Chams eddîn, on avait parlé de cet émîr, que le cheïkh avait fait son éloge, et dit qu’il méritait de régner. Le sultan envoya près du cheïkh un commandant, qui lui mit des liens aux pieds, et agit ainsi avec ses fils, avec le juge de Cowil et son inspecteur des marchés ; car on avait su que ces deux derniers personnages se trouvaient présents dans l’assemblée où il avait été question de l’émîr insurgé, et où son éloge avait été fait par le cheïkh Chams eddîn. Le souverain les fit mettre tous en prison, après avoir toutefois privé de la vue le juge et l’inspecteur des marchés. Quant au cheïkh, il mourut dans la prison ; le juge et l’inspecteur en sortaient tous les jours, accompagnés par un geôlier ; ils demandaient l’aumône aux passants, et étaient reconduits dans leur cachot.

Le sultan avait été averti que les fils du cheïkh avaient eu des rapports avec les Indiens infidèles, ainsi qu’avec les rebelles Hindous, et avaient contracté amitié avec eux. A la mort de leur père, il les fit sortir de prison et leur dit : « Vous n’agirez plus comme vous l’avez fait. » Ils répondirent : « Et qu’avons-nous fait ? » Le sultan se mit en colère, et ordonna de les tuer ; ce qui eut lieu. Il fit venir après cela le juge susmentionné, et lui dit : « Fais-moi connaître ceux qui (dans Cowil) pensent comme les individus qui viennent d’être exécutés, et agissent comme ils l’ont fait. » Le kâdhi dicta les noms d’un grand nombre de personnes, parmi les grands du pays. Lorsque le monarque vit cela, il dit : « Cet homme désire la destruction de la ville. » (Et, s’adressant à ses satellites, il ajouta) : « Coupez-lui le cou. » Ils le lui coupèrent. Que Dieu ait pitié de lui !


DE LA CONDAMNATION À MORT DU CHEÏKH ALHAÏDARY PAR LE SULTAN.

Le cheikh ’Aly alhaïdary habitait la ville de Cambaie, sur le littoral de l’Inde ; c’était un homme d’un grand mérite, d’une réputation immense, et il était célèbre dans les pays, même les plus éloignés. Les négociants qui voyageaient sur mer lui vouaient de nombreuses offrandes, et à leur arrivée, ils s’empressaient d’aller saluer ce cheïkh, qui savait découvrir leurs secrets, et leur disait la bonne aventure. Il arrivait souvent que l’un d’eux lui avait promis une offrande et que depuis il avait regretté son vœu. Quand il se présentait devant le cheikh pour le saluer, celui-ci lui rappelait sa promesse, et lui ordonnait d’y satisfaire. Pareille chose s’est passée un grand nombre de fois, et le cheïkh ’Aly est renommé sous ce rapport.

Lorsque le kâdhi Djélâl eddîn alafghâny et sa peuplade s’insurgèrent dans ces contrées, on avertit le sultan que le cheïkh Alhaïdary avait prié pour le juge susnommé ; qu’il lui avait donné sa propre calotte, et on assurait même qu’il lui avait prêté serment. Le souverain ayant marché en personne contre les rebelles, Djélâl eddîn s’enfuit. Alors le sultan partit, et laissa en sa place, à Cambaie, Chéret almolc, émîr bakht, qui est un de ceux qui arrivèrent avec nous chez le monarque de l’Inde. Il lui commanda d’ouvrir une enquête sur les gens qui s’étaient révoltés, et lui adjoignit des jurisconsultes pour l’aider dans les jugements à intervenir.

Emîr bakht se fit amener le cheïkh ’Aly alhaïdary ; il fut établi que ce dernier avait fait cadeau de sa calotte au juge rebelle, et qu’il avait fait des vœux pour lui. En conséquence, il fut condamne à mourir ; mais quand le bourreau voulut le frapper, il n’y réussit pas. Le peuple fut fort émerveillé de ce fait, et il pensa qu’on pardonnerait au condamné, à cause de cela ; mais l’émîr ordonna à un autre bourreau de lui couper le cou, ce qui fut fait. Que Dieu ait pitié de ce cheïkh !


DU MEURTRE ORDONNÉ PAR LE SULTAN À L’ÉGARD DE THOÛGHÂN ET DE SON FRÈRE.

Thoûghân alferghâny et son frère étaient deux grands de la ville de Ferghânah, qui étaient venus trouver le sultan de l’Inde. Il les accueillit fort bien, il leur fit de riches présents, et ils restèrent près de lui assez longtemps. Plus tard, ils désirèrent retourner dans leur pays, et voulurent prendre la fuite. Un de leurs compagnons les dénonça au souverain, qui ordonna de les fendre en deux par le milieu du corps ; ce qui fut exécuté. On donna à leur dénonciateur tout ce qu’ils possédaient ; car tel est l’usage dans ces pays de l’Inde. Quand un individu en accuse un autre, que sa déclaration est trouvée fondée et qu’on tue l’accusé, les biens de celui-ci sont livrés au délateur.


DE LA CONDAMNATION À MORT PRONONCÉE PAR LE SULTAN, CONTRE LE FILS DU ROI DES MARCHANDS.

Le fils du roi ou prévôt des marchands était un tout petit jeune homme, sans barbe. Lorsque arrivèrent l’hostilité de’Aïn almolc, sa révolte et sa guerre contre le souverain, comme nous le raconterons, le rebelle s’empara de ce fils du roi des marchands, qui se trouva ainsi par force au milieu de ses fauteurs. ’Aïn almolc ayant été mis eu fuite, et puis saisi, de même que ses compagnons, on trouva parmi ceux-ci le fils du roi des marchands et son beau-frère ou allié, le fils de Rothb almolc. Le sultan ordonna de les attacher tous les deux par leurs mains à une poutre, et les fils des rois leur lancèrent des flèches, jusqu’à ce qu’ils fussent morts.

Alors le chambellan Khodjah Émîr ’Aly attibrîzy dit au grand juge Camâl eddîn : « Ce jeune homme ne méritait pas la mort. » Le sultan sut cela, et lui fit cette observation : « Pourquoi n’as-tu pas dit cette chose avant sa mort ? » Puis il le condamna à recevoir environ deux cents coups de fouet, il le fit mettre en prison, et donna tout ce qu’il possédait au chef des bourreaux. Le lendemain je vis celui-ci, qui avait revêtu les habits d’Émîr ’Aly, s’était coiffé de son bonnet, et était monté sur son cheval, de sorte que je le pris pour Émîr ’Aly en personne. Ce dernier resta plusieurs mois dans le cachot ; il fut ensuite relâché, et le sultan lui rendit la place qu’il occupait avant sa disgrâce. Il se fâcha contre lui une seconde fois, et le relégua dans le Khorâçân. Emîr ’Aly se fixa à Hérat, et écrivit au sultan, pour implorer ses faveurs. Le souverain lui répondit au dos de sa lettre, en ces termes (persans) : Eguer bâz âmédi bâz{âï) ; ce qui veut dire : « Si tu t’es repenti, reviens. » Il retourna en effet chez le souverain de l’Inde.


DES COUPS QU’IL FIT DONNER AU PRÉDICATEUR EN CHEF, JUSQU’À CE QU’IL EN MOURUT.

Le sultan avait chargé le grand prédicateur de Dihly de surveiller pendant le voyage le trésor des pierres précieuses. Or il arriva que des voleurs hindous se jetèrent une nuit sur ce trésor et en emportèrent une partie. Pour cette cause, le souverain ordonna de frapper le prédicateur, de telle sorte qu’il en mourut. Que Dieu ait pitié de lui !


DE LA DESTRUCTION DE LA VILLE DE DIHLY ; DE L’EXIL DE SES HABITANTS ; DE LA MORT DONNÉE À UN AVEUGLE ET À UN INDIVIDU PERCLUS.

Un des plus graves reproches qu’on fait à ce sultan, c’est d’avoir forcé tous les habitants de Dihly à quitter leurs demeures. Le motif en fut que ceux-ci écrivaient des billets contenant des injures et des invectives contre le souverain ; ils les cachetaient, et traçaient sur ces billets les mots suivants : « Par la tête du maître du monde (le sultan), personne, excepté lui, ne doit lire cet écrit. » Ils jetaient ces papiers nuitamment dans la salle d’audience, et lorsque le monarque en brisait le cachet, il y trouvait des injures et des invectives à son adresse. Il se décida à ruiner Dihly ; il acheta des habitants toutes leurs maisons et leurs auberges, il leur en paya le prix, et leur ordonna de se rendre à Daoulet Abâd. Ceux-ci ne voulurent d’abord pas obéir ; mais le crieur ou héraut du monarque proclama, qu’après trois jours nul n’eût à se trouver dans l’intérieur de Dihly.

La plupart des habitants partirent, et quelques-uns se cachèrent dans les maisons ; le souverain ordonna de rechercher minutieusement ceux qui étaient restés. Ses esclaves trouvèrent dans les rues de la ville deux hommes, dont l’un était paralytique et l’autre aveugle. Ils les amenèrent devant le souverain, qui fit lancer le perclus au moyen d’une baliste, et commanda que l’on traînât l’aveugle depuis Dihly jusqu’à Daoulet Abâd, c’est-à-dire l’espace de quarante jours de marche. Ce malheureux tomba en morceaux durant le voyage, et il ne parvint de lui à Daoulet Abâd qu’une seule jambe. Tous les habitants de Dihly sortirent, ils abandonnèrent leurs bagages, leurs marchandises et la ville resta tout à fait déserte. (Littéral, détruite de fond en comble. Conf. Korân, ii, 261 ; xviii, 40 ; xxii, 44.)

Une personne qui m’inspire de la confiance, m’a assuré que le sultan monta un soir sur la terrasse de son château, qu’il promena son regard sur la ville de Dihly, où il n’y avait ni feu, ni fumée, ni flambeau, et qu’il dit : « Maintenant mon cœur est satisfait et mon esprit est tranquille. » Plus tard, il écrivit aux habitants de différentes provinces de se rendre à Dihly pour la repeupler. Ils ruinèrent leurs pays, mais ne peuplèrent point Dihly, tant cette ville est vaste, immense ; elle est, en effet, une des plus grandes cités de l’univers. A notre entrée dans cette capitale, nous la trouvâmes dans l’état auquel on vient de faire allusion ; elle était vide, abandonnée et sa population très-clairsemée.