Voyages en Égypte et en Nubie/Premier voyage

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Traduction par G. B. Depping.
Librarie française et étrangère, 1821 (tome 1).
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(pp. 1–224)
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Nous appareillâmes de Malte le 19 mai 1815, et le 9 juin suivant nous arrivâmes à Alexandrie : nous étions trois, ma femme, moi et un domestique que j’avais emmené d’Irlande. Ce qui m’avait principalement déterminé à me rendre en Égypte, c’était le projet d’y construire des machines hydrauliques pour arroser les champs, par des procèdes plus faciles et plus économiques que ceux dont on se servait dans ce pays. En entrant dans le port d’Alexandrie, nous apprîmes du pilote que la peste régnait dans la ville ; nouvelle vraiment alarmante pour un Européen qui n’avait jamais vu ce fléau. Pour avoir des renseignemens sur l’état du la maladie, nous voulûmes débarquer le lendemain. Deux voyageurs européens qui vinrent dans un bateau nous aborder, nous informèrent que le mal diminuait rapidement. En conséquence nous mimes pied à terre, mais avec beaucoup de précaution, attendu que pour nous rendre à l'Occale française, où nous avions à faire quarantaine, il fallait traverser la ville. Heureusement le 24 juin, jour de la Saint-Jean, n’était pas loin, et ce jour la peste est censée finir. Des personnes superstitieuses attribuent cela au Saint que l’on fête alors ; mais il est avéré que les grandes chaleurs arrêtent, autant que la rigueur du froid, les progrès de la contagion ; et j’ai observé moi-même que, lorsque les chaleurs de l’été n’étaient pas aussi fortes qu’à l’ordinaire, la peste durait plus long-temps, tandis qu’un hiver prolongé retardait l’arrivée de l’épidémie.

Il fallut se résigner à une captivité volontaire, employer des précautions pour ne toucher personne et pour n’être point touché par qui que ce fût, et pour recevoir tout ce qui venait du dehors ; subir enfin des fumigations continuelles, pour prévenir la contagion : tout cela paraissait bien étrange à un homme qui ignorait les habitudes du pays. Confinés dans notre appartement, nous ne vîmes personne pendant trois ou quatre jours : nous étions réellement malades ; mais j’eus soin de cacher mon état ; car la peste est un fléau si terrible, et la crainte de ce mal agit si puissamment sur les préjugés des indigènes, que si, pendant l’épidémie, un homme tombe malade, on ne doute pas qu’il ne soit atteint de la peste ; s’il meurt, on est persuadé qu’il a succombé à ce mal, et on se dispense de faire aucune recherche sur les causes de sa mort. Aussi, quoique notre indisposition ne fût que l’effet du changement de climat, les gens de l’Occale s’ils nous avaient su malades, et surtout s’ils avaient vu nos vomissemens, en auraient conclu que nous avions été atteints de la peste, en traversant la ville, et la terreur les aurait saisis comme si l’ennemi eût été dans leurs murs.

L'Occale est un enclos de forme carrée, renfermant plusieurs maisons. On n’y entre que par une grande porte qui conduit à un escalier commun, au-dessus duquel règne une galerie qui conduit à toutes les maisons. Dans les temps de peste, les habitans ne peuvent communiquer entre eux qu’en évitant de se toucher ; toutes les provisions qui entrent passent d’abord par l’eau, et on ne manie point le pain tant qu’il est encore chaud. La peste se propage si facilement qu’un chiffon de toile infectée, que le vent emporte, suffit pour répandre la contagion dans une contrée entière. Si l’on avait eu connaissance de notre état, personne ne se serait approche de nous, les Arabes exceptés, qui, en cas de maladie, vont indistinctement chez tout le monde, et risquent ainsi de la propager, en portant la contagion chez ceux qui en étaient encore exempts. Beaucoup de personnes meurent par suite de l’abandon général, qui vient de ce qu’on prend toutes les maladies pour la peste : d’autres malades sont les victimes de l’avidité de leurs héritiers, qui, pouvant les faire passer pour pestiférés, se débarrassent d’eux par le poison, et s’emparent de leurs biens. Quel qu’ait été le genre de la maladie, il suffit de dire que le malade est mort de la peste ; et, comme il meurt des centaines d’individus par jour, on est obligé de les emporter sans constater la cause de leur mort.

Après le jour de la Saint-Jean, le fléau cessa presque entièrement ; et, voulant nous rendre au Caire, nous louâmes un bateau, en société avec M. Turner, voyageur anglais, qui allait remonter le Nil. Nous mimes à la voile le 1er juillet ; mais des vents contraires nous firent rentrer dans la soirée. Nous nous embarquâmes de nouveau le lendemain ; cependant nous ne pûmes aller, à cause de la violence des vents, que jusqu’à Aboukir : nous y descendîmes à terre, et nous visitâmes les lieux où tant de braves ont versé leur sang pour la gloire de leur patrie. Des ossemens humains étaient jetés çà et là.

Après nous être remis en route, le même jour, nous entrâmes dans l’embouchure du Nil et nous débarquâmes à Rosette ; quatre jours après nous nous trouvâmes à Boulak, à un mille du Caire. Quoique nous eussions déjà commencé, à Alexandrie, à nous accoutumer à la vue des Arabes, la scène variée que nous avions sous les yeux nous intéressa vivement. Ce mélange de soldats turcs en costumes de toutes couleurs, et n’observant aucune régularité dans leurs exercices, d’Arabes de diverses tribus, de Canges, de bateaux, de chameaux, chevaux, ânes, etc., présentait le spectacle le plus animé. Dès que je fus débarqué, je me rendis en droite ligne au Caire, et, comme les Pères de la Terre-Sainte ne peuvent recevoir de femmes dans leur couvent, nous nous arrangeâmes pour occuper dans Boulak ; une vieille maison, appartenant à M. Baghos, à qui j’étais recommandé. Interprète de Mahomet-Ali, et directeur de toutes les affaires étrangères, M. Baghos était un homme d’un esprit très-délié, et animé de bienveillance envers tous les étrangers, surtout envers ceux d’Europe. Dès notre première entrevue, il détermina le jour où il me présenterait à Sa Hautesse le pacha, pour lui faire mes propositions. La maison que nous allâmes occuper était si vieille, que je m’attendais à tout moment de la voir s’écrouler sur nos têtes ; les fenêtres n’étaient fermées que par des lattes de bois cassées ; à peine une marche de l’escalier était entière, et la porte n’ayant ni serrure ni rien pour la tenir close, on y appuyait, en dedans, un bâton, pour l’empêcher de s’ouvrir. Il y avait assez de chambres, mais partout le plafond était dans un délabrement menaçant ; l’ameublement se réduisait à une simple natte, étendue dans une des meilleures pièces, que nous regardâmes comme notre salon. Sans les matelas et les draps de lit que nous avions apportés, il aurait fallu coucher à la manière arabe ; faute de chaises, nous nous asseyions à terre ; une boîte et un porte-manteau nous servaient de table : nous étions pourvus heureusement de quelques assiettes, de fourchettes et de couteaux, et James, notre domestique irlandais, nous procura de la vaisselle en poterie. Voilà l’arrangement de notre ménage.

Je ne songeais pas alors aux antiquités ; cependant je ne pus m’empêcher de profiter d’une excursion de M. Turner, pour voir une des merveilles du monde, les pyramides. Il avait obtenu du pacha une escorte pour nous accompagner. Nous fîmes en sorte d’arriver aux pyramides le soir, et d’y passer la nuit, afin de pouvoir monter sur la première pyramide d’assez bonne heure pour observer le lever du soleil. En conséquence nous nous rendîmes au sommet long-temps avant la pointe du jour. La vue dont nous jouîmes alors était d’une beauté que la plume ne saurait décrire. Le brouillard étendait d’abord sur les plaines d’Égypte un voile qui se leva et disparut à mesure que le soleil approcha de l’horizon. En se dissipant, ce voile léger mit à découvert toute la contrée de l’antique Memphis. Au sud, de petites pyramides marquaient, dans le lointain, l’ancienne étendue de cette cité ; tandis qu’à l’ouest l’immense désert s’étendait à perte de vue ; le Nil serpentait majestueusement à travers les champs fertiles qu’il arrose en se rendant à la mer ; à l’est la grande ville du Caire élevait ses nombreux minarets, au pied du mont Mokatam ; une plaine charmante la séparait des pyramides ; des groupes épais de palmiers variaient ce beau spectacle. Nous descendîmes pour aller admirer, à quelque distance, ces masses énormes de pierres qui nous avaient servi d’observatoire. Je ne pouvais concevoir comment ces gros blocs avaient pu être apportés ; nous entrâmes même dans la première pyramide : mais je réserve pour un autre endroit la description détaillée de l’intérieur de ce monument étonnant. Nous fîmes le tour de la seconde pyramide, et, après avoir examiné plusieurs mausolées, nous retournâmes au Caire, avec la satisfaction d’avoir vu une des merveilles du monde, que depuis long-temps j’avais désiré voir de près, sans l’oser espérer.

Quelques jours après nous nous joignîmes à d’autres Européens, pour nous rendre par eau à Saccara. Notre société, après avoir visité les pyramides de cette contrée, revint au Caire ; mais M. Turner et moi, nous allâmes voir encore les pyramides de Dajior. Celles-ci sont bien inférieures en grandeur aux premières, et, comme je crois, dans le rapport de un à six. L’une d’elles est d’une forme particulière, ayant une courbure dans ses plans inclinés, ce qui les rend perpendiculaires vers le sol. Celles de Saccara diffèrent aussi des pyramides ordinaires, en ce qu’elles présentent, en quelque sorte, des plans suspendus : au reste les deux pyramides du Dajior sont mieux conservées que toutes les autres. Je remarquai aussi auprès de Saccara et de Betracina, que je regarde comme la partie centrale de l’ancienne Memphis, les débris d’autres pyramides, dont le délabrement me fait croire qu’elles sont d’un âge plus reculé qu’aucun des autres monumens de ce genre. Je n’avais pas alors l’occasion de visiter les puits des momies et oiseaux embaumés ; mais un fellah nous apporta un de ces vases de terre contenant un oiseau ; à en gager par la forme des os, c’était un vautour. Ce vase était dans un tel état de conservation, ne nous crûmes que l’Arabe voulait nous tromper, et que nous nous moquâmes de lui. Pour nous guérir de notre incrédulité, et nous faire voir que nous ne nous connaissions point en antiquités, il cassa la cruche devant nos yeux, et nous en montra le contenu. On nous avait tant avertis de nous méfier de toutes les assertions des Arabes, que nous persistâmes encore encore cette fois dans notre incertitude. En retournant au Nil, nous passâmes auprès de la pyramide bâtie en briques cuites au soleil, qui est maintenant ruinée. Dans une visite postérieure, je me suis aperçu qu’elle ne se dégrade pas insensiblement comme les autres pyramides, mais qu’il s’en détache de temps en temps de grosses masses de briques.

Quand nous fûmes de retour au Nil, il faisait déjà nuit : nous avions encore quelques villages à traverser avant d’arriver au lieu où nous pourrions nous embarquer pour le vieux Caire. Notre chemin nous conduisît à travers un bosquet de palmiers, sur lequel le clair de la lune produisait un effet imposant. Des Arabes dansaient, selon la coutume, au son du tambourin, et se donnaient quelques momens de jouissance, en oubliant peut-être l’état de servitude dans lequel ils sont tenus par les Turcs. Nous primes un petit bateau, et avant le jour nous fûmes au vieux Caire. Deux jours après je devais être présenté au pacha, pour lui soumettre mon projet hydraulique ; je me rendis en conséquence chez M. Baghos. Je fis chez lui la connaissance de feu M. Burckhardt ; circonstance très-heureuse pour moi, à cause des renseignemens importans que je dus à ce savant voyageur, et qui me furent de la plus grande utilité : aussi j’en conserverai toujours le souvenir le plus reconnaissant.

Pour nous rendre à la citadelle, M. Baghos et moi, nous avions à passer par quelques unes des principales rues, toujours très-fréquentées ; ce qui fait croire aux voyageurs que la ville est très-peuplée : mais, à l’exception de ces rues et des bazars, elle est entièrement déserte, et partout on ne voit que des maisons abandonnées, et des décombres. Nous étions montés sur des ânes : c’est, dans cette ville, la monture la plus convenable pour des Francs. Un soldat à cheval venait au devant de nous ; quand il se fut approché, il me porta avec sa canne un coup si violent à la jambe droite, que je la crus cassée. Les cannes des Turcs, semblables à des houlettes, ont des cotés tranchans ; c’est avec cette espèce d’arme, que le soldat, frappant le gras de ma jambe, avait enlevé un morceau de chair d’une forme triangulaire, de deux pouces de largeur, et d’une profondeur considérable. Après cela il proféra deux ou trois jurons contre moi, et s’en alla comme s’il ne s’était rien passé. Le sang coulait en profusion : au lieu d’avoir une audience du pacha, je fus conduit au couvent de la Terre-Sainte, comme étant l’établissement chrétien le plus proche. Il faut savoir qu’à cette époque il régnait un grand mécontentement parmi les soldats contre le pacha, à cause des ordres qu’il avait donnes de leur faire faire l’exercice à l’européenne ; et je présume que le soldat, me rencontrant en costume franc, voulut venger sur moi l’ennui que lui donnait l’exercice européen. Du couvent je fus porté chez moi, à Boulak, où je passai trente jours avant de pouvoir me tenir sur mes jambes.

Pendant ma guérison, j’eus occasion d’observer les usages des Arabes qui passaient sous nos fenêtres. Notre maison était située de manière que nous pouvions voir tous les arrivages d’Alexandrie et de Rosette. Les effets que l’on embarquait ou débarquait, passaient sous nos yeux, et les caravanes des Maures de la Mecque s’arrêtaient quelques jours dans ce lieu. C’était une chose curieuse pour nous de voir ces habitans du désert, dans leurs tentes, partagés en familles, et passant leur temps à rester assis à terre, à fumer, à chanter des prières qui duraient quelquefois trois à quatre heures, sans compter le temps qu’ils employaient à réciter des prières debout ou à genoux. Ayant un autre but que celui de l’étude, je me contentai alors d’observer ce peuple de loin, et je ne pensais point que j’aurais jamais quelque chose à démêler avec lui comme voyageur.

Quand je fus rétabli, on me présenta au pacha Mahomet-Ali, qui me reçut très-poliment. Voyant que je boitais, et en ayant appris la raison, il dit que ces accidens étaient inévitables dans des endroits où il y avait des troupes. Je pris des arrangemens avec lui pour l’entreprise de la construction d’une machine, qui, à l’aide d’un bœuf, élèverait l’eau aussi haut que les machines du pays l’élevaient avec quatre de ces animaux. Il fut très-content de ma proposition, à cause de l’économie du travail, et de la dépense de milliers de bœufs qu’on entretenait pour cet usage, dans le pays ; car, quoique étant en bonne condition, ces animaux ne s’emploient guère qu’au travail, et on les destine rarement à la boucherie ; les Turcs se nourrissent de mouton, et les Arabes de chair de buffle, quand ils peuvent s’en procurer. Le pacha était depuis peu de retour de l’Arabie, où il avait soumis quelques unes des tribus wechabites, et délivré les villes saintes de la Mecque et Médine de la domination des infidèles. Il avait cédé ensuite le commandement à son fils Ibrahim-Pacha, qui vainquit quelques uns des chefs de l’armée ennemie et les fit prisonniers ; ils furent conduits à Constantinople et y subirent le dernier supplice. Je crois, néanmoins, que la Mecque sera pour les Turcs, ce que Jérusalem a été pour les chrétiens ; à moins d’y entretenir toujours une forte armée, les croisades de Mahomet-Ali n’auront probablement pas un succès plus durable, que n’en ont eu celles de notre Godefroi de Bouillon.

Pendant que je m’occupais des préparatifs de ma machine hydraulique, je m’acheminais un matin vers le Caire : au lieu du bruit et du tumulte ordinaire, je fus surpris du profond silence qui régnait cette fois partout, Les bateliers apprêtaient les bateaux comme pour partir sur-le-champ ; il ne paraissait point de chameaux pour porter de l’eau au Caire ; on n’apercevait point d’âniers, point de boutiques ouvertes ; personne ne se montrait dans les rues. Je ne pouvais concevoir le motif de cette circonstance singulière, et, ne rencontrant personne, je ne pouvais rien apprendre : comme c’était un vendredi, je présumai que les Musulmans célébraient quelque fête particulière ; je continuai ma route, sans voir encore personne. Le chemin de Boulak au Caire est d’environ un mille, et traverse une campagne ouverte ; au milieu de la route il y a un pont, j’y trouvai un piquet de soldats. Sans faire attention à eux, je passai mon chemin ; mais l’un d’eux me coucha en joue avec son fusil, et tous les autres se mirent à rire de ce qu’il avait fait peur à un Franc.

J’entrai enfin au Caire ; arrivé au quartier des Francs, j’en trouvai les deux portes fermées. Mais à travers une petite porte j’aperçus un Franc, qui était aux aguets comme moi, et qui se trouvait être M. Bocty, consul général de Suède. Il témoigna de la surprise de me voir. Ignorant ce que tout cela signifiait, je pensai d’abord que la peste s’était déclarée tout à coup, et que chacun se renfermait chez soi ; cependant les Musulmans ne s’enferment pas en pareil cas : je ne savais donc plus que penser. M. Bocty me demanda, avec une vive inquiétude, par quel hasard je me trouvais là, d’où je venais, et ce que j’avais vu en chemin ; il fut bien étonné quand je lui appris que je venais de Boulak, et que je n’avais rien aperçu de particulier sur la route.

Je ne faisais que d’arriver quand nous entendîmes un grand fracas dans quelques rues, et une décharge de mousqueterie. Je fus aussitôt poussé dans le quartier des Francs, dont les portes se refermèrent étroitement. J’appris alors qu’une révolte avait éclaté parmi les soldats du pacha, et qu’une partie des troupes le poursuivaient dans la citadelle, où il s’était réfugié. Par une circonstance singulière, n’ayant conversé le matin avec personne à Boulak, nous avions ignore complètement ce qui se passait au Caire : et dans le lieu même où la révolte avait commencé, c’est-à-dire, au sérail dans l’Esbakie, il n’y eut personne quand j’y passai ; car, après que le pacha s’était sauvé dans la citadelle, tous les soldats avaient couru après lui, et quant à la population de la ville, personne ne s’avisait de se montrer. Tous les Francs étaient dans l’alarme, et se préparaient à défendre leur quartier dans le cas d’une attaque contre les portes. Je me rendis au logis de M. Baghos, chez lequel j’avais affaire. Il ne fut pas médiocrement surpris de me voir, sachant d’où je venais.

J’eus beaucoup de crainte pour ma femme que j’avais laissée chez moi, seulement avec James et un Arabe ; et quoique M. Baghos m’engageât vivement à rester la nuit chez lui, je voulus repartir sur-le-champ. Je sortis de la maison sans être aperçu de personne ; mais, arrivé aux portes du quartier, j’eus bien des difficultés pour les faire ouvrir ; et à peine fus-je dehors, qu’on les referma aussitôt derrière moi. Je repris le chemin par lequel j’étais venu ; après avoir marché un peu, je rencontrai une troupe de soldats qui couraient vers le centre de la ville. En avançant, j’entendis des coups de fusil dans une rue voisine, et d’autres coups tirés dans le lointain ; ce fut à la fin une fusillade continuelle. En approchant de l’Esbakie, je vis des soldats courant vers le sérail, et d’autres qui venaient sur moi. Quand ils se furent approchés, l’un d’eux saisit la bride, tandis qu’un autre me prit par le collet, et que leurs camarades fouillèrent mes poches. Je n’avais sur moi que quelques dollars ; mon portefeuille ne contenait que des lettres et des passeports ; j’ignore ce qu’ils en ont fait : mais ce qui attira surtout leur attention, ce fut une épingle de chemise avec une topaze blanche qu’ils prirent pour un diamant. Je les laissai faire, et, pendant que je les voyais occupés de ma topaze, je me remis en route. Ils pouvaient craindre d’être dénonces par moi ; cependant ils me laissèrent aller, et il ne se passa pas autre chose dans mon chemin.

Nous nous tînmes pendant plusieurs jours enfermés chez nous, sans nous laisser voir, d’après l’avis amical d’un Turc, notre voisin. Pendant ce temps ; les soldats pillèrent les boutiques du Caire, et le pacha envoya contre les mutins la cavalerie syrienne, connue maintenant sous le nom de Tartour : c’était la seule troupe qui lui restât fidèle ; mais, étant à cheval, elle ne pouvait poursuivre les Albanais postés dans les terres labourées, entre Boulak et le Caire. Un jour la cavalerie s’étant portée en avant, avait forcé les Albanais à se retirer sur Boulak. La position de notre maison nous mettait à même de voir d’en haut le feu des troupes d’une part, et de l’autre la consternation du peuple, qui se jetait dans les bateaux pour se sauver ; mais plusieurs de ces barques étant chargées de trop de monde vinrent à chavirer. J’avais lieu d’espérer que si les troupes pillaient le village, l’air de vétusté et de délabrement qu’avait notre maison, nous préserverait de leur avidité ; d’ailleurs nous n’avions point d’effets précieux qui pussent les tenter. Le peuple poussait des cris d’effroi, et déjà les troupes paraissaient à l’entrée de la ville ; mais, heureusement, la cavalerie les ayant prévenus, en faisant un détour, les força de rebrousser chemin. Le désordre dura plusieurs jours de suite.

À la fin ayant pillé et rançonné le Caire tout à leur aise, les troupes se retirèrent dans leur camp ; et, quelques jours après, les affaires s’arrangèrent à l’amiable. Mais j’ai des motifs de croire que le pacha, venant à connaître les instigateurs de l’émeute, se vengea en secret ; car nous apprîmes que plusieurs personnes étaient mortes peu de temps après de mort subite ; et plusieurs chefs et beys disparurent à la même époque. Les troupes qui s’étaient mutinées furent envoyées en partie à des camps éloignés du Caire, et en partie à la Mecque. L’exercice européen, qu’on présumait être la cause de leur révolte, fut entièrement abandonné, et on n’en parla plus. Les Turcs ont de l’aversion pour toute espèce de contrainte fatigante, surtout quand elle contrarie les habitudes musulmanes. C’était une chose plaisante de voir nos évolutions militaires essayées par des soldats dont les amples pantalons gênent les mouvemens légers.

Quand le calme fut rétabli, je repris les préparatifs de mes travaux hydrauliques. C’était à Soubra, dans le jardin du pacha, sur le Nil, à cinq milles du Caire, que je devais élever ma machine. Nous allâmes nous y établir dans une petite maison, située dans l’enceinte du palais du gouverneur, que l’on fermait le soir par de grandes portes, à peu près comme les Occale d’Alexandrie. J’eus bien des difficultés à vaincre, avant de me familiariser avec les gens du lieu. Présumant que l’introduction de ces machines priverait d’ouvrage un grand nombre d’entre eux, ils ne me voyaient pas de bon œil : ceux qui avaient à me fournir les matériaux nécessaires, tels que bois de charpente, fer, etc., devaient précisément se ressentir les premiers du succès de mon projet. À ces considérations se joignaient encore les préjugés nationaux contre les étrangers, et leur dégoût pour toute innovation dans les usages du pays. Déjà il existait à Soubra une machine hydraulique qui avait été envoyée d’Angleterre en présent au pacha, et qui avait coûté, dit-on, dix mille livres sterling ; elle avait été construite avec habileté, malgré les obstacles que l’ingénieur avait eu à surmonter ; mais s’étant imaginé qu’une machine, venue d’Angleterre, devait être capable de fournir de l’eau au point d’inonder toute la contrée, on avait été surpris de ne pas lui voir produire l’effet qu’on en attendait, et, depuis lors, on ne s’en était plus servi. Je ne doute pas que la machine n’eût pu tirer plus d’eau, si celui qui l’avait faite avait pu voir d’abord le lieu et la position où elle devait agir. Cet exemple était, au reste, d’un mauvais augure pour moi, et mes craintes n’étaient que trop fondées.

Je fis la connaissance d’un grand nombre de Turcs, et particulièrement du gouverneur du palais, chez lequel nous demeurions. Le jardin du pacha était sous sa direction ; une garde veillait aux portes. La façade du palais domine une colline ; le jardin s’étend derrière cet édifice ; il est soigné par des Grecs, qui, dans les dernières années, l’ont beaucoup embelli. On y voit des charmilles en forme de coupoles, entièrement recouvertes de plantes ; les pompes, qui sont toujours en mouvement, y entretiennent une verdure perpétuelle. On remarque une fontaine dans le style européen, et une grande variété de fruits, surtout de raisins et de pêches ; mais ces fruits n’atteignent jamais la même grosseur que dans nos climats ; ils se gâtent et tombent avant d’être mûrs ; aussi les Turcs préfèrent-ils les manger verts.

Le pacha change fréquemment de séjour, occupant tantôt la citadelle, tantôt son sérail dans l’Esbakie ; mais sa principale résidence est à Soubra. Son plus grand amusement y consiste, le soir, un peu avant le coucher du soleil, à aller avec ses gardes s’asseoir sur le bord du Nil pour tirer au but contre un pot de terre. Celui qui touche le but, reçoit de lui un présent de quarante à cinquante roubies. Il est lui-même habile tireur ; je l’ai vu toucher au tir un vase qui n’avait que quinze pouces de haut et qui était placé à terre sur l’autre bord du Nil : or ce fleuve est à Soubra beaucoup plus large que la Tamise au pont de Westminster. À la nuit tombante, il se retire dans le jardin, et va se reposer sous une des charmilles ou sur le bord d’une fontaine. Assis dans un fauteuil européen et entouré de toute sa suite, il se fait égayer alors et entretenir en bonne humeur par ses nombreux bouffons : au clair de lune, ce divertissement présente un coup-d’œil singulier. Comme j’étais admis dans le jardin toutes les fois que je le désirais, j’avais souvent l’occasion de voir de près cet homme, qui, de l’état d’un particulier obscur, est parvenu au rang de vice-roi d’Égypte, et s’est illustré par ses victoires sur les tribus les plus puissantes de l’Arabie.

Les appartemens des femmes du sérail étaient ordinairement très-éclairés le soir : probablement elles avaient aussi leurs divertissemens particuliers. On amène souvent au sérail des danseuses et des chanteuses pour amuser les habitantes du harem. Les bouffons du pacha sont quelquefois d’une folie extravagante. L’un d’eux se mit un jour en tète de se raser le menton, ce qui n’est pas une bagatelle chez les Turcs : il y en a qui se laisseraient, je crois, couper plutôt la tête que la barbe. Il emprunta un costume franc de l’apothicaire du pacha, qui était natif d’Europe, et se montra sous ce vêtement étranger devant son maître, en se faisant annoncer comme un Européen, ne sachant pas un mot de turc ni d’arabe, ce qui arrive assez souvent. Dans l’obscurité, le pacha le prit réellement pour un étranger et envoya chercher un interprète. Celui-ci lui adressa des questions en italien, auxquelles le bouffon ne répondit mot : on l’interrogea en français, mais sans effet ; même silence pour l’allemand et l’espagnol. À la fin, voyant que tout le monde, sans en excepter le pacha, était sa dupe, il éclata en turc vulgaire, la seule langue qu’il sût ; sa voix le trahit : autrement on aurait eu de la peine à le reconnaître, surtout à cause de son menton rasé. Le pacha fut enchanté de la plaisanterie, et, pour la récompenser dignement, il assigna au bouffon une somme très-considérable sur son trésor, en engageant le fou à l’aller toucher lui-même sous le costume de Franc. Le kakiabey fut stupéfait d’une pareille générosité envers un Européen, la somme assignée étant à peu près tout ce qu’il y avait dans le trésor ; mais, en questionnant le prétendu Franc, il revint de sa surprise. Pour prolonger sa folie, le bouffon se rendit sous le même costume dans son harem ; ses femmes le mirent à la porte, et tel fut le dégoût qu’inspira la vue de son menton rasé, que les autres bouffons ne voulurent manger avec leur camarade que lorsque la barbe lui fut revenue.

Au reste, le pacha parait être sensible à l’avantage qu’il y a pour lui d’encourager, dans son pays, les arts d’Europe, et déjà il recueille les fruits de cette politique. Il a introduit la fabrication de la poudre à canon et de l’indigo fin, la raffinerie de sucre et la manufacture de la soie, et il en profite ; il demande toujours quelque chose de nouveau, et saisit avidement tout ce qui frappe son imagination. Ayant entendu parler d’électricité, il avait fait venir d’Angleterre deux machines électriques ; mais l’une s’était cassée en route, et l’autre avait été démontée. Le médecin du pacha, Arménien de naissance, ne savait comment l’arranger, quoique rien ne fût plus facile. Me trouvant au jardin un soir qu’ils cherchaient inutilement à arranger la machine, je fus invité à la mettre en ordre : après avoir réuni les diverses pièces, je fis asseoir un des soldats sur un siège isolé, je chargeai la machine et lui donnai une bonne secousse. Le Turc, qui était loin de s’attendre à cet effet, sauta en bas du siège, en poussant un cri de frayeur. À cette vue le pacha se mit à rire ; mais il ne s’imaginait pas que la frayeur du soldat vint du coup donné par la machine : quand on le lui apprit, il prétendit que cela ne pouvait être ; et que, le soldat étant à une si grande distance, une petite chaîne, par laquelle il communiquait à la machine, ne saurait avoir une puissance semblable. Je fis dire alors, par l’interprète, à Sa Hautesse, que si elle voulait s’asseoir elle-même sur le siège, elle pourrait se convaincre de la réalité. Il hésita un peu, ne sachant si je disais vrai ou non : cependant il finit par s’asseoir. Je chargeai bien la machine, et après avoir mis la chaîne dans sa main, je lui donnai une assez rude secousse. A ce coup il se leva en sursaut comme le soldat : puis se jetant sur son fauteuil, il éclata de rire, en voyant la machine exercer un tel pouvoir sur le corps humain, sans en comprendre la cause.

Le gouverneur de Soubra, Zulfur Carcaja, était un Mamelouk âgé d’environ soixante-cinq ans ; son avancement était une preuve de la fortune qu’avait faite en Égypte cette race d’hommes, qui, pendant plusieurs siècles, y a donné la loi. Il devait à sa conduite politique envers le pacha la place de gouverneur dans un lieu où était la résidence même de son maître, et dans une vaste étendue de terres dont il avait l’inspection. C’était un homme très-instruit pour un Turc, et je présume que ses connaissances en agriculture contribuaient beaucoup à la faveur dont il jouissait auprès du pacha. Il avait beaucoup voyagé dans l’empire Ottoman, et y avait bien observé, ce qui n’est pas commun chez les Turcs : cependant il ne s’était aucunement dépouillé pour cela des préjugés de son pays ni des superstitions de sa religion. J’allais le voir le soir dans son divan, pour causer, prendre du café et fumer avec lui : nous étions d’accord sur bien des choses ; mais je ne pus réussir a vaincre ses préventions contre les machines hydrauliques. C’est qu’il était contre son intérêt de céder sur ce point. Se trouvant incommodé un jour, et n’ayant pas de médecin dans le voisinage, il envoya chez nous pour savoir si nous avions quelque remède à lui donner. Comme son indisposition ne venait que d’un gros rhume, ma femme lui envoya un lait-de-poule. Cette potion fut si bien de son goût qu’il continua plusieurs jours de suite d’en boire.

Depuis ce temps il demandait toujours des nouvelles de son médecin. Un soir je lui dis que ma femme souffrait d’un mal de côté. Il me répondit qu’il allait me donner sur-le-champ un remède pour le faire passer. Il se leva, en effet, et se rendit dans l’intérieur de son appartement, d’où il revint avec un livre, qu’il portait d’un air solennel et recueilli. Assisté du cheik de la mosquée, qui se trouvait présent, il feuilleta le livre en avant et en arrière ; puis ils convinrent de ce qu’il y avait à faire. On coupa en triangle trois morceaux de papier de la grandeur de cartes à jouer ; ensuite le cheik y écrivit quelques mots en arabe, et me les donna en disant qu’il fallait que ma femme attachât, par un cordon, un de ces morceaux de papier au front, et les deux autres aux oreilles. Il arracha aussi un morceau de la peau d’un agneau qui avait été immolé pour la fête du Bairam ; il écrivit quelques paroles dessus, et m’engagea à faire appliquer ce morceau sur la partie souffrante. Je les remerciai de leurs bontés, et emportai ces amulettes, que j’ai gardées jusqu’à ce jour comme un souvenir de la méthode turque de dissiper les douleurs. Il arriva que ma femme fut un peu mieux un ou deux jours après : le vieux Turc fut enchanté d’avoir pu s’acquitter de l’obligation qu’il lui avait depuis son rhume.

Les Arabes de Soubra aiment à se réjouir autant que ceux des autres villages d’Égypte. Pendant notre séjour il y eut un mariage ; et, comme la croisée de notre maison donnait sur la place publique, nous fûmes à même de voir toute la cérémonie. De grand matin on planta au milieu de la place une perche, au sommet de laquelle flottait la bannière du village. Le peuple s’assembla peu à peu, et on fît les préparatifs d’une illumination en verres, etc. Les Arabes des villages voisins arrivèrent au son du tambourin, et ayant leurs drapeaux déployés. Ils s’arrêtèrent à quelque distance de la perche du centre, et n’approchèrent qu’après avoir été invités à la fête par une députation. Les anciens du village s’assirent autour et au-dessous de la bannière, laissant les étrangers à quelque distance. L’un de ceux qui se tenaient auprès de la perche, et qui avait un très-bon flageolet, commença un air, pendant que la compagnie se divisa en deux groupes qui formèrent deux cercles autour de la perche, l’un en dedans de l’autre : chaque homme posa ses mains sur les épaules de ses deux voisins ; ceux du cercle intérieur avaient le visage tourné vers ceux du grand cercle ; celui-ci se tint immobile, tandis que les hommes du petit cercle dansaient, et s’inclinaient vers lui, en observant un grand ordre. Cette danse dura trois heures : pendant ce temps, ceux qui ne faisaient pas partie des deux cercles, formaient des chaînes séparées.

Quelques hadgis pour montrer leur habileté dans les exercices de dévotion, se penchèrent sans discontinuer pendant deux heures et quelques minutes, au point de toucher presque la terre, et se relevèrent avec une promptitude surprenante. Quiconque n’est pas habitué à cet exercice pénible, ne le continuerait pas un quart d’heure. Les femmes se tinrent à l’écart, ayant la fiancée parmi elles. Quand on eut cessé de danser et de chanter, tout le monde s’assit en formant des groupes. On apporta dans des grandes écuelles du riz bouilli, ainsi que des plats de melokie et bamies, plantes qui tiennent lieu de légumes chez les Arabes, et trois ou quatre grandes brebis rôties, qui furent sur-le-champ mises en pièces et dévorées. Quant à la boisson, des enfans pourvoyaient la compagnie de l’eau qu’ils puisaient au Nil, dans de grands bardaks ; mais je savais que quelques Arabes avaient une cachette où ils allaient de temps en temps boire de l'horaky : car c’est toujours en secret qu’ils se régalent de liqueurs spiritueuses. Le soir on illumina la perche et toute la place. La compagnie prit place avec beaucoup d’ordre, en formant une sorte d’amphithéâtre, où les hommes étaient séparés des femmes. Un orchestre, composé de fifres et de tambourins, accompagna la danse de deux habiles sauteurs de profession. Je crois que leur manière de danser n’a jamais été décrite, et il serait difficile en effet de la faire connaître par une simple description. Après la danse il y eut spectacle.

Le sujet de la comédie était pris, comme chez nous, dans les événemens de la vie sociale ; mais il avait la simplicité des idées arabes. C’était un hadgi, qui, voulant aller à la Mecque, s’adresse à un chamelier, et le charge de la commission, de lui procurer une monture. Celui-ci va trouver un marchand de chameaux, et fait avec lui un marché dans lequel il trompe à la fois le marchand et le voyageur, en donnant à l’un moins que l’argent reçu, et en demandant à l’autre plus que la somme stipulée ; en même temps il a soin d’empêcher que le vendeur ne s’abouche avec l’acheteur. Il produit enfin le chameau, couvert d’une natte, comme étant prêt à partir pour la Mecque. Mais quand le hadgi veut monter l’animal, il le trouve si mauvais, qu’il refuse de le prendre, et redemande son argent. Des paroles on en vient aux mains : au vacarme qu’ils font, le marchand de chameaux accourt ; il ne reconnaît pas l’animal qu’il a vendu, et il se trouve que le fripon de chamelier a trompé une troisième fois, en substituant un mauvais chameau au bon qu’il a été chargé d’acheter. En conséquence, il est accablé de coups et finit par se sauver. Toute simple qu’elle est, cette pièce fait les délices de l’auditoire, enchanté de voir exposée au ridicule la friponnerie des chameliers.

Après la grande pièce, on en représenta une petite. Le principal personnage de cette farce était un voyageur européen, chargé du rôle de bouffon. Habillé en Franc, cet étranger arrive dans ses voyages chez un Arabe, qui, tout gueux qu’il est, veut avoir les apparences de la richesse. Il ordonne à sa femme de tuer sur-le-champ une brebis pour régaler le voyageur ; la femme fait semblant d’obéir ; mais, au bout de quelques minutes, elle revient pour annoncer que le troupeau s’étant dispersé dans les pâturages, il serait trop long de courir après une brebis. L’hôte veut alors qu’on tue quatre volailles de basse-cour, mais la femme s’excuse de ne pouvoir les attraper : on l’envoie une troisième fois pour mettre des pigeons à la broche ; mais il se trouve qu’ils se sont tous envolés du colombier : à la fin l’étranger est réduit, pour tout régal, à du lait caillé et du pain de dourrah, seules provisions que possède son hôte magnifique. C’est là le dénoûment de la pièce.

Pendant mon séjour à Soubra, une aventure fâcheuse, dont je me souviendrai toujours, me fit voir quel pays j’habitais, et chez quel peuple je vivais. Une affaire particulière m’ayant appelé au Caire, je passai, sur un âne, par une des rues étroites de cette ville. Un chameau chargé, venant à passer à côte de moi, toute la largeur de la rue se trouva prise. Cependant en ce moment je rencontrai un binbachi, ou officier subalterne, à la tète de ses soldats. Ne pouvant ni avancer, ni reculer, j’arrêtais nécessairement sa marche ; lui, voyant que l’homme qui lui barrait le chemin était un Franc, se mit en colère, et me donna un coup violent sur l’estomac. Indigné de ce traitement brutal, je cinglai avec mon fouet ses épaules nues. Aussitôt il tire son pistolet de sa ceinture, pendant que je saute de mon âne ; il recule de quelques pas, et tire sur moi ; la balle frise mon oreille droite, en brûlant mes cheveux, et tue un de ses propres soldats qui s’était trouvé derrière moi. Voyant qu’il a manqué son coup, il tire son second pistolet de la ceinture ; mais en ce moment ses soldats se jettent sur lui et le désarment.

Il s’en suivit un grand bruit ; et, comme l’affaire se passait auprès du sérail de l’Esbakie, quelques gardes accoururent. Quand ils apprirent de quoi il s’agissait, ils intervinrent, et calmèrent la fureur du binbachi. Ne voyant pas que ma présence fût bien nécessaire, je remontai sur mon âne, et continuai mon chemin. Arrivé chez M. Baghos, je lui racontai ce qui venait de se passer. Nous nous rendîmes sur-le-champ à la citadelle, pour parler au pacha de cette affaire. Il fut très-fâché, et voulut connaître le coupable ; en observant toutefois qu’il était trop tard pour l’arrêter ce soir même. On l’arrêta le lendemain ; mais je n’ai jamais pu savoir ce qu’il est devenu. Cette aventure fut une leçon pour moi, et j’eus-soin, depuis lors, de ne plus fournir le prétexte d’une vengeance, à des gens capables de tuer un Européen, avec la même indifférence que s’ils se débarrassaient d’un insecte.

Je rapporterai à ce sujet un triste événement, qui arriva peu de temps après celui-ci. Une jeune personne charmante, âgée d’environ seize ans, la fille du chevalier Bocty, maintenant consul général de Suède, était sortie avec sa mère, sa sœur et d’autres dames, pour prendre des bains. Toute la société était sur des ânes, selon l’usage du pays. À peu de distance de chez elles, les dames rencontrèrent un soldat : cet homme féroce tire sur-le-champ un pistolet de sa ceinture, vise de sang-froid sur la jeune demoiselle et la tue. C’était, sous le rapport des agrémens personnels et. des qualités de l’esprit, la personne la plus intéressante que l’on puisse voir ; et tous ceux qui l’avaient connue pleurèrent sa mort affreuse. Je dois dire, à l’honneur de Mahomet-Ali, qu’il fit saisir et exécuter l’assassin ; mais c’était une triste consolation pour la famille ; et de pareils exemples de férocité ne pourront que dégoûter les jeunes femmes d’Europe du désir de visiter ce pays.

À cette époque M. Bankes arriva en Égypte ; il se rendit immédiatement au mont Sinaï, et de là au Haut-Nil ; au bout de trois mois il revint dans la capitale, et partit de là pour la Syrie. M. Burkhardt avait songé depuis long-temps à faire transporter en Angleterre la tête ou plutôt le buste colossal, connu sous le nom du jeune Memnon, et il avait souvent engagé le pacha à l’envoyer au prince régent ; mais apparemment le vice-roi turc ne pouvait s’imaginer que la bagatelle d’une pierre fit plaisir à un aussi grand personnage ; du moins il n’avait pas donné suite à la demande. M. Burkhardt proposa donc le même objet à M. Bankes : celui-ci ne le fit pas enlever davantage ; j’ignore pourquoi.

La machine hydraulique étant achevée, j’attendis que le pacha revînt d’Alexandrie pour le convaincre, par des expériences, des avantages qu’elle aurait pour cette contrée. Elle était construite sur le modèle des grues, ayant une roue dans laquelle un seul bœuf, par le seul poids de sa marche, pouvait opérer autant que quatre bœufs dans les machines ordinaires du pays. J’étais venu à bout de mon entreprise, malgré les intrigues et les obstacles qui l’avaient entravée. Le pacha fut enfin de retour au Caire ; mais il ne vint pas aussitôt à Soubra.

Des affaires amenèrent, vers le même temps, au Caire, M. Salt, consul général d’Angleterre. Comme j’avais souvent exprimé à M. Burkhardt mon désir d’entreprendre le transport du buste colossal de Memnon, de Thèbes à Alexandrie, celui-ci en parla à M. Salt, et j’eus moi-même occasion de lui dire, en présence de M. Burkhardt, que je m’estimerais heureux, sans aucune vue d’intérêt, de transporter ce monument, afin qu’il pût être expédié pour le Musée britannique. Le consul parut goûter le projet ; mais il demanda du temps pour y réfléchir. Quelques jours après, la peste, qui s’était manifestée au Caire, l’engagea à se tenir enfermé chez lui.

Le pacha arriva enfin à Soubra ; il était accompagné de quelques personnes qui se connaissaient en hydraulique. La nouvelle machine commença d’opérer ; quoique construite en mauvais bois et en fer qui ne valait pas davantage, elle aurait pu tirer six à sept fois autant d’eau que les machines ordinaires. Le pacha, l’ayant considérée long-temps, décida qu’elle tirait seulement le quadruple. On fit la comparaison, en mesurant la quantité d’eau produite par ma machine, et celle que fournissaient six des leurs. Mais les Arabes forçaient le travail de leurs bêtes de somme, au point que celles-ci n’auraient pu continuer au-delà d’une heure sur ce pied : aussi eurent-ils le double de la quantité d’eau ordinaire. Malgré tout cela, la décision du pacha était en ma faveur, puisqu’il convenait de la supériorité de la nouvelle machine. Mais il était aisé de voir que les Arabes et quelques Turcs, intéressés dans les travaux de l’agriculture chez le pacha, ne partageaient pas son avis. Si la nouvelle méthode réussissait, les quatre cents ouvriers et les quatre cents bœufs qu’ils avaient à fournir, se réduisaient au quart de cette quantité ; par conséquent leur bénéfice diminuait de trois quarts, ce qui était loin de leur compte. Un accident vint les tirer fort à propos de leur embarras.

Le pacha s’était mis dans la tête qu’il serait curieux de voir si quinze hommes pouvaient faire dans la roue de la machine l’office des bœufs : en conséquence on les y avait fait entrer. James, mon domestique, y était entré avec eux ; mais à peine la roue avait-elle tourné une fois, qu’ils sautèrent en bas ; aussitôt, emportée par le poids de l’eau, la roue tourna en sens contraire avec une telle rapidité, que mon pauvre domestique fut lancé à quelque distance et se cassa une cuisse. Je fus obligé d’arrêter la machine pour qu’il n’y eût pas de nouveaux malheurs. Des accidens arrivés au commencement d’une nouvelle entreprise, sont pour les Turcs de fâcheux augures. Aussi le pacha, indépendamment des préventions qu’il avait contre la machine même, n’eut pas de peine à se laisser persuader d’abandonner la nouvelle méthode. On lui avait assuré, d’ailleurs, que la construction d’une machine de ma façon coûtait autant que celle de quatre machines ordinaires. On s’était bien gardé de lui faire sentir les avantages qui résultaient de la réduction du nombre des bœufs employés au travail. L’entreprise en resta là, et il ne fut plus question des stipulations que j’avais faites, ni même des indemnités auxquelles j’avais droit de prétendre.

Il me fut pénible de penser qu’il fallait quitter un pays qui a toujours été l’objet de l’étude des savans. Son antique renommée agissait aussi sur mon esprit, en m’inspirant le désir de me livrer à des recherches ; mais je n’avais que peu de moyens d’entreprendre des voyages de découverte : surtout étant accompagné de ma femme, j’avais besoin de bien calculer mes dépenses, avant de savoir si je pouvais me diriger au nord ou au sud. J’avais fait une visite au consul général, mais il ne m’avait point reparlé du transport du buste colossal de Memnon. Après avoir fait tous mes calculs, je trouvai que je ne pouvais pousser mes excursions que jusqu’à la ville d’Assouan.

On verra par les détails suivans quels furent les vrais motifs qui m’engagèrent à me charger du transport du colosse, actuellement déposé au musée britannique, et à me livrer aux recherches des autres antiquités dont il sera question dans cet ouvrage. Comme je n’aurai pas d’autre occasion d’entrer dans ces détails, j’exposerai ici les faits tels qu’ils sont. On a faussement prétendu que j’avais été régulièrement employé par M. Salt, consul général de S.M.B. en Égypte, pour l’entreprise du transport du buste de Memnon, de Thèbes à Alexandrie. Or, je nie formellement avoir jamais été employé par lui d’une manière quelconque, ou avoir pris des arrangemens verbaux ou écrits, et je suis à même de le prouver. En remontant le Nil, la première et la seconde fois, je n’avais d’autre but que de rechercher des antiquités pour le musée britannique, travaux dont je me serais dispensé, comme on doit bien le penser, si j’avais supposé que tous les résultats en tourneraient au profit d’un tiers que je n’avais point eu l’avantage de connaître auparavant. Cependant, au milieu de mes recherches, on a répandu des bruits tout contraires qui m’ont forcé à rompre le silence et à rétablir la vérité. J’ai eu toutefois la satisfaction de réussir dans mes entreprises, et de faire entrer au musée britannique toutes les antiquités que j’avais découvertes, quoique, à la vérité, elles n’y soient pas toutes arrivées, en sortant de mes mains, comme le buste de Memnon.

Je reviens à l’indécision dans laquelle je me trouvai relativement à mes projets de voyage. Une curiosité vague et l’amour de l’antiquité, que j’avais nourri dans mes études à Rome, me portèrent enfin à la résolution de remonter le Nil.

Je louai donc, à bas prix, un bateau avec quatre matelots, un mousse et un rays ou capitaine. J’achetai des provisions et je préparai tout pour notre expédition. On peut remonter le Nil sans crainte de trouver des obstacles ; cependant il vaut mieux se pourvoir d’un firman du pacha, pour les cas où l’on aurait besoin de réclamer la protection de ses beys, cacheffs ou caimakans dans la Haute-Égypte ; et Mahomet-Ali était toujours disposé à accorder un pareil firman à quiconque le demandait. Je fis part de ma résolution à M. Burckhardt, qui était très-fâché de voir qu’il n’était plus question de faire enlever le buste de Memnon. Étant originaire de cette partie de l’Italie qui depuis peu avait passé sous la domination autrichienne, j’aurais pu m’adresser au consul autrichien pour obtenir un firman du pacha ; mais comme je jouissais de la protection britannique, je m’adressai au consul anglais. Je trouvai M. Burckhardt chez lui ; il parait que celui-ci avait engagé le consul à profiter de l’occasion de mon voyage au Haut-Nil, et à offrir d’entrer pour la moitié dans les frais de l’expédition. Aussi quand j’eus exposé au consul mon projet et mon désir d’obtenir un firman pour ce voyage, il s’écria plein de joie : Voilà qui vient fort à propos ! J’appris alors qu’ils étaient convenus de faire embarquer le buste colossal sur le Nil, et de l’offrir en présent au musée britannique, si je voulais me charger du transport. Je répondis que je n’avais que peu de moyens à ma disposition, mais que je n’en ferais pas moins tous mes efforts pour venir à bout de cette entreprise ; j’ajoutai que je m’estimerais toujours heureux de contribuer à enrichir le musée. « Et moi, répliqua le consul, je serai charmé de faire tout ce qui dépendra de moi pour répondre à vos désirs. » Voilà tout ce qui se passa entre nous.

Ne connaissant point la Haute-Égypte, je reçus des instructions sur la manière d’obtenir des renseignemens, et de me procurer ce dont j’avais besoin pour atteindre mon but. Ces instructions étaient conçues dans les termes suivans :
Boulak, 28 juin 1816.


« M. Belzoni est invité à se pourvoir, à Boulak, de tous les objets nécessaires pour enlever la tête du jeune Memnon et la faire descendre sur le Nil. Il se rendra à Siout aussi promptement que les circonstances le permettront, afin d’y remettre ses lettres, expédiées à cet effet, à Ibrahim-Pacha, ou à quiconque pourra y être chargé du gouvernement ; il se concertera, dans ce lieu, avec le docteur Scotto au sujet des démarches ultérieures. Il aura soin de retenir un bateau convenable pour y embarquer la tète ; et il priera M. Scotto de lui procurer un soldat qui puisse l’accompagner, afin d’engager les fellahs à travailler toutes les fois qu’il aura besoin de leur secours, parce qu’autrement, il n’est pas probable qu’ils obéissent aux ordres de M. Belzoni ; et, dans aucun cas, il ne faudra quitter Siout sans un interprète.

» Après s’être muni de la permission nécessaire pour louer des ouvriers, etc., M. Belzoni se rendra directement à Thèbes. Il y trouvera la tête en question, sur le côté occidental du fleuve, vis-à-vis de Carnak, dans le voisinage d’un village appelé Gournah et situé au midi d’un temple ruiné, nommé par les indigènes Kossar-el-Dekaki. Une partie des épaules tient encore à cette tête, en sorte que le tout est d’une grande dimension. Les signes auxquels on pourra reconnaître le monument, sont : 1°. Il est couché de manière à avoir le visage tourné vers le ciel ; 2°. la face est intacte et d’une grande beauté ; 3°. à l’une des épaules, a été pratiqué un trou ; on suppose qu’il provient des efforts faits par les Français pour détacher la portion du corps ; et 4°. il est d’un granit mêlé, noirâtre et rougeâtre, et les épaules sont couvertes d’hiéroglyphes. Il ne faut pas confondre cette tête avec une autre, qui gît dans le voisinage, mais qui est très-mutilée.

» M. Belzoni n’épargnera ni frais ni peines pour faire transporter le monument, aussi promptement que possible, au bord du fleuve, où il restera, s’il le faut, jusqu’à ce que l’eau ait atteint une hauteur suffisante pour que l’embarquement puisse s’effectuer. Mais M. Belzoni est prié en même temps de ne point tenter cette opération, s’il pense que l’on pourra sérieusement courir le danger d’endommager la tête, d’ensevelir la face dans le sable, ou de la perdre sur le Nil.

» De même, si, arrivé sur les lieux, il s’apercevait que ses moyens seraient insuffisans, ou que les difficultés, provenant de la nature du terrain, ou d’autres causes, deviendraient insurmontables, il abandonnera tout-à-fait l’entreprise et ne fera plus de dépenses à cet égard.

» M. Belzoni aura la complaisance de tenir un compte séparé des frais de l’entreprise ; ils lui seront remboursés avec plaisir, ainsi que ses autres dépenses. La confiance que l’on a dans son caractère, fait présumer que ces dépenses seront aussi modérées que les circonstances le permettront.

» Le bateau, destiné à transporter la tête, devra être loué pour tout le temps nécessaire au transport direct à Alexandrie ; mais, en route, M. Belzoni ne manquera pas de s’arrêter à Boulak pour prendre des instructions ultérieures.

» Lorsque M. Belzoni aura acquis la certitude de pouvoir atteindre son but, il voudra bien dépêcher sur-le-champ, pour le Caire, un exprès avec cette heureuse nouvelle. »

Signé Henry salt.



Je prie d’observer que, malgré le ton de commandement qui règne dans ces instructions, il n’y est nulle part question d’appointemens, ce qui n’aurait pas eu lieu si j’avais été employé comme on l’a prétendu.

Bientôt notre bateau fut prêt à partir de Boulak. Les seuls objets que nous avions pu nous procurer dans cette ville, pour l’opération projetée, consistaient en quelques perches et en cordages de feuilles de palmiers. Voyant mon zèle pour l’entreprise, le consul me fit l’honneur de me donner une nouvelle commission ; savoir, celle d’acheter toutes les antiquités que je pourrais me procurer en voyage. J’y consentis, et je reçus de lui de l’argent pour cet objet, ainsi que pour les frais de l’enlèvement du colosse. Le 30 juin, nous quittâmes Boulak. Ma femme ayant voulu m’accompagner, nous primes aussi avec nous notre domestique irlandais, ainsi qu’un interprète copte, qui avait été employé dans l’armée française.

Les premières ruines que nous rencontrâmes, ce furent celles de Chak-Abadé, l’ancienne Antinoé ; car, pour le moment, je laisse de côté les pyramides. Quoique ce soit l’ouvrage d’Adrien, ce monument n’excita en moi aucune surprise ; il n’en reste debout qu’un petit nombre de colonnes ; beaucoup d’autres sont couchées à terre : tout ce qu’il y a de granit, a été évidemment emprunté à des édifices plus anciens. Je dessinai une des colonnes qui sont encore debout, seulement pour donner une idée de l’ordre d’architecture[1], et nous passâmes outre, pour arriver, ce jour même, à Achmounain. C’est là que les voyageurs, qui remontent le Nil au-delà des pyramides, voient le premier monument de l’ancienne architecture égyptienne ; j’avoue que la vue en a fait sur moi une profonde impression, quoique ce ne soit qu’un portique consistant en une double colonnade. Situé dans un lieu solitaire, au milieu des ruines d’Hermopolis, et présentant des formes si étranges pour des yeux européens, ce monument ne peut manquer d’inspirer de la vénération pour le peuple qui a élevé de pareils édifices. Ces ruines me paraissent être d’un âge plus reculé que celles de Thèbes ; ce qui contredirait l’opinion générale, d’après laquelle les temples de la Basse-Thébaïde datent d’une époque plus récente que ceux de la Haute-Égypte. À en juger par les tombes que j’ai vues dans ce district montagneux ; et qui ont toutes un air grandiose, il faut qu’Hermopolis ait été habitée par un peuple d’un grand caractère ; car en Égypte ce sont surtout les tombes qui donnent une haute idée de ses anciens habitans.

Dans la soirée du 5, nous arrivâmes à Manfalout où nous rencontrâmes Ibrahim, pacha de la Haute-Égypte et fils de Mahomet-Ali, qui se rendait au Caire. Il reçut poliment les lettres que je lui présentai ; et m’engagea à les remettre au defterdar de Siout, à qui il avait confié le commandement. Il était accompagné de M. Drovetti, consul général du dernier gouvernement français, et connu par les collections d’antiquités qu’il avait faites pendant son long séjour en Égypte. Il revenait en ce moment de Thèbes. Étant déjà informé de ma commission d’enlever le buste colossal, il me prédit que les Arabes, à Thèbes, ne travailleraient point, puisqu’il avait déjà eu occasion de les mettre à l’épreuve. Il me fit ensuite présent du couvercle en granit d’un sarcophage que les Arabes avaient découvert dans une des tombes. Il me dit qu’il avait employé des ouvriers pendant plusieurs jours, afin de l’enlever pour son compte, mais qu’ils n’avaient pu en venir à bout ; que si donc je pouvais être plus heureux, j’en serais le maître. Je le remerciai de son cadeau et je continuai mon voyage.

Le 6, après midi, nous arrivâmes à Siout. Le defterdar était absent ; mais il devait être de retour dans deux ou trois jours. J’allai trouver le médecin d’Ibrahim-Pacha, M. Scotto, à qui j’étais adressé, pour obtenir des renseignemens sur les bateaux, les charpentiers, etc., dont j’avais besoin. M. Scotto n’avait jamais vu M. Salt, qui m’avait recommandé à lui ; cependant il s’était très-bien comporté à l’égard de M.  Bankes, lors du passage de ce voyageur, et il en agit de même à mon égard ; mais quand je lui eus fait part, dans le cours de notre conversation, de mon projet d’enlever le colosse, il y trouva de nombreux obstacles : d’abord on obtiendrait difficilement la permission de louer tant d’ouvriers ; puis il n’y aurait pas assez de bateaux ; de plus, ce bloc de pierre ne vaudrait pas les frais du transport ; enfin il me conseilla, en termes clairs, de ne point me mêler de cette affaire, à cause des désagrémens que je m’attirerais, et des difficultés que je rencontrerais. Voyant que j’avais peu d’assistance à espérer de ce côté, je cherchai à me procurer ce dont j’avais besoin, par l’entremise de mon interprète, et par moi-même. Je pris à ma solde un charpentier grec, qui consentit à nous suivre à Thèbes. Le sixième jour enfin le bey arriva. Il m’accueillit avec beaucoup de politesse. Je lui remis la lettre que M. Salt avait obtenue de, Mahomet-Ali même ; et il m’expédia des ordres pour le cacheff de la province d’Erment, de qui les fellahs de Thèbes dépendaient.

En attendant l’arrivée du bey, j’avais visité les tombes d’Issus. Il n’y en a que deux qui méritent d’être remarquées ; encore sont-elles tellement dégradées en dedans, qu’on y distingue à peine des restes de sculpture ou de peinture ; toutes les autres tombes ne sont que de petits caveaux, qui servent d’asile à la classe la plus pauvre du peuple.

Siout est la capitale de Saïs ou de la Haute-Égypte. Les caravanes de Darfour y entretiennent un commerce perpétuel. Des esclaves, des plumes, des dents d’éléphant et de la gomme, voilà les principaux articles qui s’y débitent. Le vice-roi de la Haute-Égypte choisit d’abord parmi les objets apportés par les caravanes ; il en fixe arbitrairement les prix, et paie ce que bon lui semble. Le reste est pour les marchands, qui n’oseraient rien acheter, avant que le vice-roi ait fait son choix. Cette ville est renommée pour les eunuques qui en sortent. Quand on a fait l’opération sur les jeunes garçons, on les enterre aussitôt jusqu’aux épaules ; ceux qui n’ont pas une forte constitution, meurent dans des douleurs affreuses. On a calculé que sur trois enfans, à qui on fait subir la castration, il en meurt deux pendant ou après cette opération cruelle.

Outre les productions communes du pays, telles que blé, fèves, lin et graines, la ville exporte une grande quantité de bougies de sa fabrique, surtout pour le Caire qu’elle pourvoit de cet article. Ibrahim-Pacha avait été récemment la terreur du pays. Quand on lui amenait un malheureux, accusé d’un délit, il lui adressait quelques questions, et l’envoyait ensuite au cadi pour être jugé ou plutôt exécuté. En effet, le cadi ou juge le faisait attacher à l’embouchure d’un canon destiné à cet usage affreux. On faisait partir le coup qui dispersait au loin les membres palpitans du condamné. Deux Arabes, convaincus d’avoir tué un soldat après quelques provocations de sa part, avaient été percés d’un bâton, par ordre de ce pacha, et rôtis à petit feu. Voilà la conduite de l’héritier présomptif du trône d’Égypte.

En nous dirigeant sur Akmin, nous aperçûmes les colonnes de Gow, qui depuis sont tombées dans le fleuve, à l’exception d’une seule. J’y vis le plus grand monolithe que j’aie jamais rencontré ; il avait douze pieds de haut ; mais il était d’un travail grossier. Le temple a été très-vaste, quoique d’un style peu remarquable.

Le lendemain 15, nous entrâmes dans Akmin, pour faire une visite aux Pères du couvent de cette ville qui n’a rien d’intéressant, si ce n’est quelques salles, seuls restes de l’ancien temple. Un des religieux me dit qu’à quelque distance, dans les montagnes, il y avait un petit lac qu’il avait visité lui-même, et qui était entièrement entouré de cassilliers. Dans les décombres de la ville, on découvre de petits objets d’antiquité de peu de valeur. Les pères me conduisirent chez le cacheff ou gouverneur de la place. Celui-ci, en apprenant que j’allais à la recherche des antiquités, me dit savoir qu’il y en avait beaucoup dans la ville, puisque les fellahs le lui avaient souvent assuré. Je m’informai du lieu où se trouvaient ces antiquités. Oh ! répliqua-t-il, vous ne sauriez vous les procurer ; elles sont sous le charme du diable ; personne ne peut les enlever du lieu où elles se trouvent. Je lui répondis que s’il voulait seulement m’indiquer la place, je chercherais à m’arranger. C’est fort bien, repartit-il, mais personne ici n’osera vous donner cette information, de peur que le diable ne l’en fasse repentir. Il me raconta ensuite que, dans les montagnes, à environ six milles de à ville, il y avait un gros anneau d’or enfoncé dans le roc, et que personne ne pouvait l’en arracher ; que quelques soldats s’étant rendus sur les lieux avec un canon, avaient tiré sans succès contre l’anneau, et qu’ils s’étaient disposés à s’en aller, quand, par hasard, un homme, mangeant un concombre, en avait jeté une partie sur l’anneau, et qu’aussitôt celui-ci était tombé ; qu’ainsi il fallait bien qu’un enchantement fixât l’anneau dans ce lieu, et que la cosse du concombre fût seule capable de le faire tomber. Voilà les renseignemens que me donna le gouverneur de la province. Quel pays que celui où le commandement est entre les mains d’hommes entichés de préjugés aussi puérils !

Le 16, nous passâmes devant Manchia, et arrivâmes à Georgia. Après nous y être procuré quelques provisions, nous remîmes à la voile. C’est de cette ville que je suis parti deux ans après pour visiter Arabat, l’ancienne Abydos, comme je le dirai en temps et lieu.

Auprès de Cossar-el-Sajats, le lit du Nil est très-étroit, surtout pendant les basses eaux ; le vent soufflait avec tant de violence, que nous avions de la peine, même en amenant les voiles, à remonter le courant.

Le 18, vers la nuit, nous arrivâmes à Dendera, où je vis un phénomène dont je n’avais pas encore entendu parler. Un météore paraissait au-dessus de nos têtes, se dirigeant vers le sud ; il se passa environ vingt secondes depuis le moment de son apparition jusqu’à celui où il disparut. Étant d’abord d’une teinte bleuâtre, il devint blanc, et puis rouge ; des étincelles qu’il avait lancées, selon les apparences, marquaient ses traces dans les airs.

Le 19, de bon matin, nous nous disposâmes à visiter le célèbre temple de Tentyra, objet de Ia plus vive curiosité de ma part. Montés sur des ânes, comme à l’ordinaire, nous nous dirigeâmes sur ces ruines. La vue ne distingue guère le temple que lorsqu’on est très-près, parce qu’il est entouré de grands amas de décombres, provenant de l’ancienne Tentyra. À notre arrivée au milieu de ces antiquités, j’étais embarrassé de savoir par où commencer mes observations. Les nombreux objets qui m’environnaient, tous également intéressans, me laissèrent indécis sur la préférence, et me jetèrent dans le plus grand étonnement. À la vue des blocs énormes employés à la construction de cet édifice imposant, et disposés dans les plus belles proportions ; de la variété des ornemens ; de leur conservation parfaite, je m’assis, pour m’abandonner au sentiment d’admiration que m’inspirait ce grand spectacle. C’est le premier temple vraiment égyptien, qui se présente aux regards du voyageur, lorsqu’il remonte le Nil, et on peut ajouter que c’est aussi le plus beau. Ce qui lui donne surtout l’avantage sur les autres monumens de ce genre, c’est son état de conservation, d’où je conclus qu’il est d’une époque bien plus récente que les autres. L’excellence du travail autorise suffisamment à supposer qu’il date du règne du premier des Ptolémées. Il est probable, en effet, que le prince qui a jeté les fondemens de la bibliothèque d’Alexandrie, qui a institué la société des philosophes du musée, et qui a cherché à se faire chérir de ses sujets, a érigé cet édifice pour laisser aux Égyptiens un monument de sa magnificence, et enchérir sur les constructions des rois ses prédécesseurs.

Cette galerie des arts d’Égypte nous offre les résultats des études d’une série de siècles : aussi M. Denon se crut ici transporté dans le sanctuaire des arts et des sciences. Le long de la façade règne une belle corniche, et une frise couverte de figures et d’hiéroglyphes, sur lesquelles domine un globe ailé. Des compartimens sculptés, qui représentent des sacrifices et des offrandes, embellissent les deux côtés de cette façade. Vingt-quatre colonnes, partagées en quatre rangées, y compris les colonnes de la façade, forment le portique. En entrant on est frappé de nouveaux objets curieux. La forme carrée des chapiteaux se fait remarquer d’abord. Aux quatre côtés on aperçoit la tête colossale de la déesse Isis avec des oreilles de vache. Il n’y a pas une de ces têtes qui ne soit fort endommagée ; les têtes des colonnes de la façade du temple le sont beaucoup : cependant on distingue encore sur les traits simples et peu marqués de ces figures, une espèce de sourire. Les fûts des colonnes sont chargés de figures et d’hiéroglyphes : ces sculptures sont en bas-relief, comme toutes celles de la façade et des murs latéraux. La porte qui forme une ligne droite, avec l’entrée de l’intérieur et avec le sanctuaire, est richement décorée de figures plus petites que celles du reste du portique. Le plafond représente un zodiaque, qu’entourent deux grandes figures de femmes, qui s’étendent depuis une extrémité jusqu’à l’autre.

Les murs sont divisés en compartimens carrés, dans chacun desquels le sculpteur a représenté des divinités et des prêtres occupés à offrir ou à immoler des victimes. Ces nombreuses représentations d’êtres humains, d’animaux, de plantes, d’emblèmes d’agriculture ou de cérémonies religieuses, qu’on voit sur tous les murs, sur les colonnes, le plafond et les architraves, sont séparées de distance en distance par des espaces vides, larges de deux pieds. De quelque côté que l’on tourne les yeux, on découvre des motifs d’étonnement et d’admiration ; la situation solitaire de ce monument contribue à la vénération qu’il inspire. L’intérieur, décoré en profusion, comme le portique, de figures en bas-relief, n’est éclairé que par de petits trous percés dans les murs : quant au sanctuaire, le jour n’en dissipe point l’obscurité. Dans un coin de ce réduit mystérieux, je trouvai une porte et un escalier qui conduit aux combles, et dont les murs sont également sculptés en bas-relief. Sur le sommet du temple, les Arabes avaient bâti un village, probablement pour être dans une position bien aérée ; mais ils l’ont abandonné, et ce hameau suspendu tombe maintenant en ruines.

Du sommet je descendis dans quelques unes des salles de l’est du temple. J’examinai le fameux zodiaque représenté au plafond. Sa forme circulaire m’engage encore, jusqu’à un certain point, à croire que ce temple a été bâti plus tard que les autres, puisque ailleurs on ne voit rien de semblable. Vis-à-vis de l’édifice, il y a des propylées dont le travail ne cède pas en beauté à celui qu’on admire dans le temple ; et, quoiqu’une partie en soit tombée en ruines, on y remarque encore un caractère de grandeur. Sur la gauche, en partant du portique, on trouve un petit temple entouré de colonnes. L’intérieur renferme une figure d’Isis assise et tenant Horus sur ses genoux, ainsi que d’autres figures de femmes tenant chacune un enfant sur les bras. Les chapiteaux des colonnes y sont ornés de la figure de Typhon. La galerie ou le portique, qui fait le tour, est encombrée de ruines à une hauteur considérable, et des murs de briques crues ont été élevés dans les entre-colonnemens. Plus loin, sur la ligne des propylées, on remarque les restes d’un autre temple : c’est un carré formé de douze colonnes unies par des murs ; l’entrée est tournée vers les propylées. Sur le mur oriental du grand temple, sont sculptées en perfection un grand nombre de figures ; celles qui représentent des femmes, ont quatre pieds de haut ; elles sont disposées en compartimens. Au-delà du temple, est situé un petit édifice égyptien, qui ne tient point au grand monument. À en juger par sa construction, j’ose croire que c’était la demeure des prêtres. On observe encore, à quelque distance du temple, les fondations d’un autre, mais qui n’a pas été aussi grand. Les propylées en étaient encore assez bien conservées. Le temps ne me permit pas de pousser plus loin mes observations, et je quittai ces lieux, jadis sacrés, avec un vif regret de ne pouvoir y faire un plus long séjour.

Quand nous revînmes au Nil, les gens de Dendera s’étaient assemblés en grand nombre pour nous attendre. Ils entouraient notre interprète, le saisissaient, les uns par les bras, les autres par les vêtemens, et insistaient pour qu’il restât chez eux, prétendant qu’il était de leur village. Voici ce qui donnait lieu à cette méprise. Au passage des Français par ce lieu, un enfant du village les avait suivis ; et comme notre interprète avait dit aux habitans qu’il avait été dans l’armée française, ils en conclurent qu’il fallait que ce fût le même individu. Nous avions beau soutenir le contraire et réclamer notre interprète ; ne sachant que peu de mots arabes, je ne réussis point à les persuader ; ils refusèrent de le lâcher, et ils étaient en trop grand nombre pour qu’il pût espérer de leur échapper. Je leur dis à la fin qu’il n’y avait qu’à faire venir la mère de l’enfant fugitif. Ils me répondirent qu’elle demeurait à six milles du village et qu’ils ne se donneraient pas la peine de l’appeler. Ils finirent pourtant par y consentir. Mais, en attendant l’arrivée du la mère, ils eurent soin de ne pas lâcher prise ; ils dirent à leur compatriote supposé, qu’il avait été assez long-temps parmi les chiens de chrétiens pour rester maintenant chez eux : l’un lui apporta du lait et du pain, l’autre des dattes, un troisième des cannes à sucre, etc. La vieille arriva enfin, accompagnée d’un autre fils. Il y eut une explication dans laquelle notre interprète lui prouva facilement qu’il n’était point de sa famille.

Ayant remis à la voile, nous arrivâmes en une heure de temps à Kenneh. Ce lieu est connu par le commerce qu’il fait avec l’Inde par la voie de Cosseir ; et comme c’est une halte pour les hadgis, il est toujours pourvu de vivres. L’aga de Kenneh a sous ses ordres cinq cents soldats pour escorter les caravanes, par le désert, jusqu’à Cosseir. Les transports ordinaires consistent en sucre et en soie, en café de Moka, en coton et en schalls de cachemire : le pacha fait passer, par la même voie, du blé à ses troupes en Arabie. Les provisions que les hadgis prennent dans les magasins de cette place, suffisent pour les conduire jusqu’à la Mecque : ces approvisionnemens attirent, pendant la saison commerçante, beaucoup de monde. Le chef des Ababdeh fournit des chameaux aux caravanes ; c’est une source de bénéfices pour lui et pour les hadgis. On trouve aussi, dans cette ville, les meilleurs vases pour rafraîchir l’eau. Les esclaves qui sont amenés de la Haute-Égypte paient, à Kenneh, un droit consistant en quatre dollars pour un garçon, en deux pour une femme, et en un pour un homme.

Nous continuâmes notre voyage et nous arrivâmes le 21 au soir à Gamola. Le 22, nous aperçûmes, pour la première fois, les ruines de la Grande-Thèbes, et nous débarquâmes à Louxor. Je ferai observer, d’abord, qu’on ne peut se former qu’une idée bien imparfaite de l’étendue immense des ruines de Thèbes, même d’après les descriptions des voyageurs les plus exacts et les plus habiles. Il est absolument impossible de s’imaginer un aspect aussi imposant, sans l’avoir eu sous les yeux ; et les plus grands modèles de notre architecture moderne ne sauraient nous faire concevoir ces formes, ces proportions, ces masses colossales. En approchant des ruines, il me semblait que j’entrais dans une ancienne ville de géans, qui n’avaient laissé que ces temples pour donner à la postérité une preuve de leur existence. Ces longues propylées décorées de deux obélisques et de statues colossales, cette forêt de colonnes énormes, ce grand nombre de salles qui environnent le sanctuaire, ces beaux ornemens qui couvrent de tous côtés les murs et les colonnes, et qui ont été décrits par M. Hamilton ; tout cela est un sujet de stupeur pour l’Européen conduit au milieu de ces débris immenses, qui, au nord de Thèbes, dominent, comme de vieilles tours, un bois de palmiers. Des restes de temples, des colonnes, des colosses, des sphinx, des portails, enfin des débris d’architecture et de sculpture sans nombre, couvrent le sol à perte de vue. Leur variété infinie décourage le voyageur qui voudrait en décrire l’ensemble. Sur le bord occidental même du Nil, ces antiques merveilles se prolongent sur un espace considérable. De ce côté, les temples de Gournah, Memnonium et Medinet-Abou, attestent, par le grandiose de leur architecture, qu’ils ont fait partie de la grande cité, à laquelle ont appartenu aussi ces belles figures colossales qui sont encore debout dans les plaines de Thèbes, ces tombes nombreuses, taillées dans le roc, et celles de la grande vallée des rois, décorées de peintures et sculptures, et renfermant des sarcophages et des momies. Une réflexion frappe l’étranger au milieu de cette cité déserte : comment se fait-il qu’un peuple, qui semble avoir bâti pour l’éternité, ait disparu de la terre sans laisser à la postérité le secret de sa langue et de son écriture ?

Après avoir jeté un coup d’œil rapide sur Louxor et Carnak, où ma curiosité m’avait conduit immédiatement après mon débarquement, je traversai le Nil pour me rendre sur la rive gauche et je me dirigeai en droite ligne sur le Memnonium. En passant devant les deux figures colossales qui s’élèvent dans la plaine, je payai à ces monumens gigantesques, mais mutilés, un tribut d’admiration ; le premier objet que j’aperçus ensuite, ce fut le Memnonium même. Élevé au-dessus de la plaine, cet édifice n’est point atteint par les débordemens annuels du Nil ; les eaux du fleuve n’arrivent qu’aux propylées, dont la situation est beaucoup plus basse que celle du temple. Il faut que le lit du Nil se soit fort exhaussé depuis que le Memnonium a été construit, puisqu’il n’est pas vraisemblable que les Égyptiens aient voulu exposer aux inondations les propylées qui servaient d’entrée au temple, et les rendre par conséquent impraticables pendant les débordemens. D’autres preuves fortifient la probabilité de cette conjecture, sur laquelle je reviendrai dans le cours de mes voyages. Les assemblages des colonnes, et les tombes creusées dans les rochers qui s’élèvent derrière l’édifice, excitèrent en moi un nouvel étonnement, par la singularité de leur aspect. En approchant des ruines, mes regards rencontrèrent le colosse représentant ou Memnon ou Sesostris, ou Osymaudias, ou Phaménoph, ou peut-être quelque autre roi d’Égypte ; car les opinions sur cette statue varient tellement, qu’à force d’avoir reçu des noms, elle n’en a pas du tout. On peut seulement présumer que c’était une des statues les plus vénérées des Égyptiens ; car autrement on n’aurait pas transporté d’Assouan à Thèbes un bloc de granite semblable, plus difficile à déplacer que la colonne de Pompée à Alexandrie.

Mon premier désir, en me trouvant au milieu de ces ruines, ce fut d’examiner le buste colossal que j’avais à enlever. Je le trouvai auprès des débris du corps et du siège auxquels il était autrefois joint. Le visage était tourné vers le ciel, et on aurait dit qu’il me souriait à l’idée d’être transporté en Angleterre. Sa beauté surpassa mon attente plus que sa grandeur. C’est évidemment la même statue que Norden vit couchée de manière à avoir le visage contre terre, ce qui a été la cause de sa conservation. Je ne me perdrai pas en conjectures pour deviner qui est-ce qui a pu séparer la tête du tronc, par le moyen de la mine, et par qui le buste a été retourné. L’endroit où gisait la statue est voisin de l’entrée gauche du temple, et comme il y a auprès de ce monument une autre tête colossale, il est possible qu’il y ait eu une statue sur chaque côté de la grande entrée, comme on en voit à Louxor et à Carnak.

Les seuls objets que j’eusse apportés du Caire au Memnonium, pour nos travaux, consistaient en quatorze leviers, dont huit furent employés à faire une sorte de brancard pour le transport du buste, en quatre cordes de feuilles de palmier et en quatre rouleaux, sans aucune machine quelconque. Notre bateau étant trop éloigné pour que nous pussions y retourner chaque soir, je choisis une place sous le portique du Memnonium, afin d’y faire apporter tout ce qu’il y avait dans le bateau. On prit des pierres pour en construire une hutte, qui nous fournit une demeure passable. Ma femme s’était déjà habituée aux voyages, et était devenue aussi indifférente que moi aux commodités de la vie. J’allai ensuite examiner la route par laquelle il fallait transporter le colosse au Nil. Dans la saison du débordement qui approchait, toutes les terres situées entre le Memnonium et le fleuve, allaient être inondées dans l’espace d’un mois ; et quant au chemin qui longeait le pied de la montagne, il était très-inégal, et passait en quelques endroits sur des terrains accessibles à l’eau : à moins donc d’y transporter le buste avant le commencement de l’inondation, il aurait fallu renoncer à ce transport jusqu’à l’été prochain ; et un pareil délai aurait entraîné plus d’obstacles encore qu’il n’y en avait alors ; car j’avais lieu de croire qu’il se tramait une intrigue pour empêcher l’enlèvement du colosse.

Le 24 juillet je me rendis chez le cacheff d’Erment, afin d’obtenir des ordres pour le caïmakan de Gournah et Agalta, à l’effet de me procurer quatre-vingts Arabes qui pussent m’aider dans l’opération du transport. Le cacheff me reçut avec cette politesse inaltérable, qui est familière aux Turcs ; elle ne les quitte pas, lors même qu’ils n’ont pas la moindre envie de satisfaire aux demandes qu’on leur adresse. Le voyageur, qui ne fait que boire du café et fumer avec eux en passant, prend aisément le change sur leurs véritables dispositions ; pour les bien connaître, il faut avoir avec eux des affaires où leur intérêt est compromis. Assurément il y a chez les Turcs des exceptions, comme il y en a partout ; et je me suis souvent vu détromper quand je m’y attendais le moins. Mais toujours est-il vrai de dire que les protestations d’amitié prodiguées envers des personnes qu’ils n’ont jamais vues, sont chez les Turcs une sorte de monnaie sans valeur, dont il faut se méfier. Je présentai, à ce fonctionnaire public, le firman du defterdar de Siout. Il le reçut avec respect, en promettant de faire tout ce qui dépendrait de lui, pour me procurer des ouvriers arabes. Cependant il me fit observer qu’ils étaient tous occupés pendant cette saison, et qu’il valait mieux attendre jusqu’à la fin de l’inondation du Nil. Je répliquai que j’avais vu autour des villages un grand nombre d’Arabes qui paraissaient désœuvrés, et qui seraient probablement bien aises de gagner quelque argent. « C’est ce qui vous trompe, répondit-il ; car ils mourraient de faim plutôt que d’entreprendre un ouvrage aussi pénible que le vôtre : en effet, pour remuer cette pierre, il faudrait qu’ils fussent aidés par Mahomet, autrement ils ne l’avanceraient pas de la longueur d’un pouce. Attendez que le Nil s’écoule ; alors vous pourrez avoir des ouvriers. » Il m’objecta ensuite le rhamadan qui commençait, et puis l’impossibilité de disposer des Arabes occupés dans les champs du pacha, et dont le travail ne pouvait s’interrompre. J’entrevis tous les obstacles de l’entreprise : je persistai néanmoins, et je lui dis que j’irais moi-même, accompagné de mon janissaire, ramasser des gens ; et que, conformément au firman dont j’étais muni, j’engagerais tous les Arabes que je trouverais désœuvrés et disposés à venir. « Eh bien ! me dit-il, j’enverrai demain mon frère pour voir si l’on pourra avoir du monde. » Je lui dis que je comptais sur sa parole, et je lui donnai à entendre que s’il se comportait d’une manière conforme aux ordres du pacha, il aurait un présent à espérer. Je pris ensuite congé de lui, en laissant à Erment mon janissaire, pour m’amener le lendemain, au Memnonium, les gens qu’on lui fournirait.

Le lendemain matin personne ne parut. Après avoir attendu jusqu’à neuf heures, je montai sur un chameau et me rendis à la ville. Je mis entre les mains de mon interprète un peu de poudre et environ deux livres de café en fèves, et j’allai chez le cacheff que je trouvai occupé à donner des instructions pour la bâtisse d’une tombe en l’honneur d’un Saint musulman. Il eût été inutile de me plaindre ; je lui dis donc simplement que je venais pour prendre du café et fumer une pipe avec lui. Il en parut content, et nous nous assîmes ensemble sur le divan. Je fis semblant de n’avoir aucun intérêt dans le transport du colosse ; et saisissant le moment favorable, je lui présentai la poudre et le café, ce qui lui fit beaucoup de plaisir. Je lui répétai ensuite que s’il voulait me procurer du monde, il n’aurait qu’à s’en féliciter ; mais que, dans le cas contraire, il perdrait l’espoir d’une récompense et me forcerait d’agir en conséquence. Là-dessus il me promit de nouveau du secours pour le lendemain, et m’expédia un ordre à cet effet. Je retournai le soir à Gournah, et j’envoyai le tiscarry ou l’ordre au caimakan de l’endroit, pour qu’il eût à s’y conformer. Cet homme était une ancienne connaissance d’un certain collecteur d’antiquités à Alexandrie, pour lequel il avait recueilli pendant un bon nombre d’années. Marié et établi à Gournah, et ayant les fellahs sous son commandement immédiat, il pouvait me nuire beaucoup. Cependant il promit, comme son supérieur, d’envoyer des gens ; mais le 26 personne ne parut encore.

Je le fis venir ; il me répondit avec un air indifférent que ce jour-là il ne pouvait me procurer du monde, mais qu’il ferait ce qu’il pourrait pour le lendemain ou le surlendemain. Pendant ce temps, les fellahs désœuvrés, qui auraient été bien aises d’avoir de l’ouvrage, vinrent, par vingtaines, pour savoir si on leur permettait de travailler. Le cacheff, au lieu du secours qu’il m’avait promis de son côté, m’envoya un soldat pour s’informer si j’en avais encore besoin. Je lui fis répondre que, si le lendemain il ne m’envoyait pas quelques hommes, j’écrirais au Caire. Je savais pourtant bien que cette démarche ne servirait à rien ; car il aurait fallu attendre un mois pour avoir la réponse de cette capitale, et, au bout de ce temps, il eût été trop tard, à cause de l’inondation du Nil. J’essayai d’engager les Arabes, que je voyais sans ouvrage, à travailler pour moi, mais ce fut sans succès ; quelque désir qu’ils eussent de gagner de l’argent, ils n’auraient jamais osé s’engager sans la permission du cacheff ou du caimakan.

Je m’adressai donc de nouveau au cacheff ; le 27 enfin il m’envoya quelques hommes, mais il n’y en avait pas assez pour mon entreprise. Cependant, quand d’autres les virent travailler avec permission, ils se laissèrent aisément persuader à suivre leur exemple. Ayant fait ranger tout mon monde, je leur déclarai qu’ils auraient soixante paras par jour, ce qui équivaut environ à neuf sous de monnaie française, et ce qui était moitié plus que ce qu’ils gagnaient par leur travail journalier dans les champs : aussi en furent-ils très-contens. Le charpentier avait construit un brancard, et il s’agissait d’abord de placer le buste dessus. Les fellahs de Gournah, qui connaissaient bien le Caphany (c’est le nom qu’ils donnaient au colosse), s’imaginaient qu’il ne pourrait jamais être enlevé du lieu où il gisait, et lorsqu’ils le virent bouger, ils poussèrent un cri de surprise. Quoique ce mouvement fût l’effet de leurs propres efforts, ils en firent honneur au diable ; et me voyant ensuite prendre des notes, ils pensèrent que l’opération se faisait par le moyen de quelque charme. Le procédé que j’employai pour placer le colosse sur le brancard était bien simple ; car je n’aurais pu en faire exécuter d’autres par des hommes dont l’intelligence se réduisait à savoir tirer une corde, ou s’asseoir à l’extrémité d’un levier pour servir de contrepoids.

Par le moyen de quatre leviers je fis soulever le buste, au point de pouvoir passer en dessous une partie du brancard ; et quand une fois le bloc y fut appuyé, je fis lever le devant du brancard même, pour mettre en dessous un des rouleaux. La même opération fut exécutée ensuite sur le derrière ; et quand le colosse se trouva au milieu du brancard, je le fis bien attacher ; et je disposai les cordes de manière à ce que le poids, qu’il s’agissait de tirer, fût réparti d’une manière égale. Je plaçai des hommes, avec des leviers, sur les deux côtes du brancard, pour qu’ils pussent prêter main-forte dans le cas où le bloc glisserait d’une part ou de l’autre : de cette manière je prévins sa chute. Enfin je mis des ouvriers sur le devant pour tirer les cordes, tandis que la besogne d’autres ouvriers consistait à changer de rouleaux. Par ce moyen je réussis à faire avancer le bloc de quelques toises de l’endroit où il avait été trouvé.

Conformément à mes instructions, j’expédiai un Arabe pour le Caire, avec la nouvelle que le buste était en route pour l’Angleterre. Je n’avais jamais senti l’ardeur du soleil comme pendant cette journée, et j’en fus incommodé la nuit suivante. Nous étions dans la saison des grandes chaleurs ; la nuit même le vent était extrêmement chaud. L’emplacement que j’avais choisi, dans le Memnonium, pour ma demeure, était le pire de tous ceux que j’aurais pu prendre ; car toute la masse des ruines était si chaude, qu’on ne pouvait y porter la main. Dans la suite je m’habituai à ces sortes de demeures ainsi qu’au climat ; et trois ans après, étant souvent dans les mêmes lieux et pendant la même saison, je n’en fus aucunement incommodé, et je n’éprouvai même plus cette ardeur d’un soleil brûlant, comme au premier voyage. Quand les Arabes virent qu’ils gagnaient de l’argent pour transporter une pierre, ils s’imaginèrent qu’elle était remplie d’or, et ils dirent qu’on ne devrait pas permettre l’enlèvement de ce trésor caché.

Le 28 mars nous nous remîmes à l’ouvrage. Les Arabes vinrent de très-bonne heure, préférant travailler dans la matinée, pour se reposer de midi à deux heures. Ce jour-là nous fîmes sortir le buste des ruines du Memnonium, et nous l’ avançâmes d’environ vingt-cinq toises du temple. Pour lui frayer un passage, nous fûmes obliges, de briser les bases de deux colonnes. Le soir je me portais bien mal ; j’allai me reposer, mais mon estomac refusa tous les alimens. Je m’aperçus alors de la différence qu’il y a entre les voyages en bateau, au milieu de tout ce dont on a besoin, et la direction d’une entreprise pénible sous un ciel brûlant, et parmi des hommes dépourvus d’intelligence.

Le lendemain 29, je fus incapable de me tenir debout ; j’ajournai par conséquent le travail, J’avais couché dans le bateau, espérant d’y trouver un air plus frais : je n’en restai pas moins indisposé toute la journée, et ne pus prendre aucune nourriture.

Le 30 l’ouvrage fut repris, et le colosse avança de 75 toises vers le Nil. J’étais mieux dans la matinée, mais l’indisposition augmenta le soir. Le lendemain, me trouvant un peu mieux, je voulus avancer l’opération ; mais la route devenait si sablonneuse, que le colosse s’y enfonçait. Je fus donc oblige de lui faire prendre un détour de plus de cent cinquante toises, pour éviter ce terrain. Dans la soirée je me trouvai beaucoup mieux.

Le 1er avril nous fîmes des progrès sensibles, en avançant ce jour-là de plus de cent cinquante toises. Cependant je fus obligé d’employer quelques hommes à rendre d’abord notre route praticable. Mon domestique irlandais ne pouvant supporter le climat, je le renvoyai au Caire, tandis que ma femme jouissait d’une assez bonne santé. Pendant le temps de nos opérations, elle était constamment parmi les femmes qui habitaient les tombes ; car les fellahs de Gournah prennent tous pour demeures les sépulcres des anciens Égyptiens, comme je le dirai dans la suite.

Le 2 notre buste avança de nouveau, et j’eus beaucoup d’espoir de traverser à temps le terrain qui devait être le premier sujet à l’inondation. Le lendemain nos progrès furent d’environ deux cents toises. Le 4 nous eûmes une mauvaise route ; cependant nous opérâmes assez bien. Le 5 nous arrivâmes au terrain que j’étais si empressé de franchir, de peur que l’inondation ne vint arrêter notre marche, et je me réjouissais de l’idée que le lendemain nous sortirions de ce danger. En conséquence, je me rendis ce jour-là de bonne heure sur les lieux ; mais à ma grande surprise, je n’y trouvai que les gardes et le charpentier qui m’apprit que le caimakan avait défendu aux fellahs de travailler plus long-temps pour les chiens de chrétiens. J’envoyai chez lui pour connaître le motif de cette défense ; mais il était allé à Louxor. Il faut remarquer que le lieu où le bloc était arrivé, allait être inondé sous peu de jours ; et qu’en nous forçant de suspendre notre ouvrage jusqu’à l’inondation, on exposait le buste à être enseveli sous le limon jusqu’à l’année suivante, ce qui aurait occasioné de nouvelles dépenses et de nouvelles peines, sans compter les intrigues auxquelles on aurait eu recours dans l’intervalle. On peut donc bien penser que j’avais toutes les raisons du monde pour craindre le moindre délai. J’ai su depuis, que le coquin de caimakan avait suggéré au cacheff l’idée de nous abandonner dans cette position, pour mettre tout à coup fin à nos opérations. Ayant pris le janissaire avec moi, je traversai le fleuve, et allai trouver le caimakan à Louxor. Il n’eut que de mauvaises raisons à me donner pour justifier ses ordres ; plus j’employai de douceur et de promesses, plus il devint insolent. Je voulus conserver ma modération jusqu’à l’extrémité ; mais dans un pays où l’on ne respecte que le plus fort, et où l’on abuse toujours de la position du faible, une patience extrême passe pour lâcheté. On méprise l’homme trop modéré, parce qu’on s’imagine que c’est sa faiblesse qui le force à ce rôle. C’est ce qui m’arriva à l’égard du caimakan. Après avoir vomi des injures contre ma nation et contre ceux qui me protégeaient, il poussa l’audace jusqu’à mettre la main sur moi. Alors je commençai à lui résister. Emporté par la colère, il tira son sabre pour m’en porter un coup. La leçon que j’avais reçue au Caire, d’un autre Albanais, me fut présente en ce moment. Au lieu de lui laisser le temps d’exécuter son projet, je me jette sur lui, le désarme, et lui mettant les poings sur l’estomac, je le fais reculer dans un coin de la chambre, où il fut obligé de se tenir coi. Après lui avoir fait sentir d’une rude manière la supériorité de mes forces physiques, je pris ses armes, que mon janissaire avait ramassées, et je lui dis que je les enverrais au Caire, pour prouver au pacha comment on respectait ses ordres. Il me suivit vers le bateau, et à peine fut-il hors de la foule qui s’était amassée, qu’il devint tout-à-fait souple et engagea la conversation, comme s’il ne s’était rien passé. Il me dit alors que l’ordre donné aux fellahs de ne plus travailler, lui avait été transmis par le cacheff, et que je devais bien penser que n’étant que simple caimakan, il ne pouvait se permettre de désobéir à son supérieur. Sans perdre de temps, je me fis transporter en bateau à Erment.

On trouvera peut-être ces détails trop minutieux ; mais j’ai cru devoir les rapporter pour bien faire connaître le peuple à qui j’avais à faire. Je remarquai que dans les outrages que ce Turc me prodigua, il ne se permit pas une injure contre ma religion, qui, pourtant, est en horreur aux Mahométans : c’est que cet ami, dans la Basse-Égypte, avec lequel il avait fait le trafic des antiquités, de qui il avait reçu de l’argent et des présens, et qui l’influençait en cette occasion, était chrétien comme moi. Mais il savait qu’il obligerait beaucoup cet ami, s’il parvenait à me faire abandonner mon entreprise.

Je mis tant de hâte au trajet, que j’arrivai à Erment avant le coucher du soleil. Comme on était dans le rhamadan, le cacheff avait à dîner chez lui plusieurs officiers principaux, quelques hadgis et des santons, pélerins turcs, qui, dans cette saison surtout, se nourrissent ordinairement à la table des grands. La compagnie consistait en une trentaine de personnes ; faute de place dans la maison, ou avait apprêté le dîné dans un champ voisin. Un vieux tapis, d’environ vingt pieds de long sur trois de large, avait été étendu par terre ; à la place d’assiettes on y avait mis des gâteaux de belle farine blanche. À mon arrivée le repas allait commencer, parce que pendant la fête du rhamadan, les Musulmans ne peuvent dîner qu’un peu après le coucher du soleil. Il n’y avait donc pas moyen de parler d’affaires. Au reste, le Turc me reçut avec cette fausseté qui engage souvent les gens de sa nation à montrer de la cordialité à celui dont ils méditent la perte. Il me pria à dîner, et j’acceptai pour lui éviter un affront, le plus grand que j’eusse pu lui faire. Nous nous assîmes tous par terre, autour du tapis. La cuisine turque n’est pas toujours du goût des Européens ; elle a pourtant quelques plats qui valent les nôtres. Leur mouton rôti est délicieux. Ils l’exposent au feu, sur une broche de bois, immédiatement après avoir tué l’animal, et pendant que la chair conserve encore sa chaleur naturelle. Par ce procédé, la viande acquiert un goût fort agréable. Les officiers et hadgis retroussèrent leurs grandes manches, et enfoncèrent les doigts de leur main droite dans les divers plats. La main gauche ne sert jamais aux Turcs à manger. Ils ne font presque que goûter de chaque plat. Le dîner finit ordinairement par du pilau, et ils boivent rarement pendant le repas. Immédiatement après ils se lavent ; on sert à la ronde des pipes et du café, et la conversation s’engage sur les seuls sujets familiers aux Turcs, les chevaux, les armes, les selles et les vêtemens.

Je profitai du moment de la conversation pour demander, avec instance, au cacheff, un ordre pour les fellahs, afin de continuer les travaux le lendemain matin. Il répondit, d’un ton insouciant, qu’il fallait qu’ils travaillassent dans les champs pour le pacha, et qu’on n’en avait pas de reste ; mais que si je voulais attendre jusqu’à la saison prochaine, j’en trouverais tant que je voudrais. Je lui répondis que, puisque je ne pouvais obtenir des ouvriers de lui, j’en emmènerais quelques uns de Louxor, ce qui lui ferait perdre le mérite de ce qu’il avait déjà fait. J’ajoutai qu’il me fallait prendre congé de lui, attendu que je voulais retourner à Louxor la nuit même. Il me dit que je n’avais rien à craindre avec d’aussi beaux pistolets anglais que ceux dont j’étais armé. À cela, je répliquai qu’à la vérité ils m’étaient nécessaires dans un pays tel que celui-ci ; que, néanmoins, ils étaient à son service, s’il voulait bien les accepter ; mais que j’avais écrit au Caire afin d’en avoir une paire plus belle pour lui, et que je l’attendais. À ces mots, me mettant les mains sur les genoux, il dit : « Nous serons amis. » Il fit, sur-le-champ, expédier un firman et y apposer son sceau. Je pris congé du lui, regagnai le bateau et arrivai à Gournah avant l’aube du jour. Mais, en passant devant Louxor, je faillis périr. La jetée qui protège ces ruines contre la force du courant, est toujours sous l’eau lors de la crue du Nil ; et notre batelier, ignorant cette circonstance, laissa le bateau s’y échouer. Le courant était très-rapide, et le bateau penchait au point que l’eau s’éleva par-dessus les écoutilles. Le nageur le plus habile n’aurait pu, en cet endroit, résister assez à la violence du courant pour gagner la rive. Nous vîmes donc une mort inévitable devant nous ; mais la Providence nous envoya un moyen de salut. Une brise fraîche se leva en ce moment ; le pilote en profita habilement, hissa les voiles, remit le bateau à flot, et de cette manière nous échappâmes au danger.

Dans la matinée du 7, j’envoyai chercher, de bonne heure, le cheik des fellahs pour lui remettre l’ordre du cacheff. Une heure après, les ouvriers furent prêts et se remirent à l’ouvrage. Le bloc avança ce jour plus qu’à l’ordinaire, parce que les ouvriers s’étant reposés la veille, avaient plus de vigueur ; et le 8, j’eus le plaisir de savoir le buste à l’abri du danger d’être atteint par l’inondation.

Le 9, je fus saisi d’une migraine si violente, que je ne pus me tenir debout : le sang coulant en profusion par le nez et la bouche, je fus incapable de continuer l’opération ; elle fut donc ajournée au lendemain. Le 10 et le 11, nous approchâmes sensiblement du fleuve ; et le 12, enfin, le buste du jeune Memnon atteignit heureusement le bord du Nil. Outre la paie stipulée, je donnai à chacun des Arabes un bakchis ou présent, consistant en une piastre ou douze sous.

Ils en furent très-satisfaits, et ils avaient bien mérité une gratification pour leurs efforts inouis. En effet, transporter une masse aussi énorme, par le moyen lent et pénible des rouleaux et des leviers, au milieu d’une chaleur excessive et de la poussière, était un travail que des Européens n’auraient pu achever ; et ce qui est encore plus étonnant, c’est que les ouvriers, pendant ces opérations pénibles, qui tombèrent dans l’époque du rhamadan, ne mangèrent ni ne burent jamais qu’après le coucher du soleil. Je ne puis encore concevoir comment ils ont pu, à jeun, résister à tant de fatigue et à tant de chaleur.

Le lendemain matin quelques Arabes, conformément à mes désirs, vinrent me prendre pour me conduire au souterrain où se trouvait le sarcophage que M. Drovetti avait inutilement essayé d’enlever, et dont il m’avait fait présent, en cas que je pusse l’avoir. On me fit entrer dans un des caveaux, percés dans les montagnes de Gournah, et célèbres pour la quantité de momies qu’ils renferment. J’étais accompagné de l’interprète et de deux Arabes ; mon janissaire resta à l’entrée.

Avant de pénétrer dans le souterrain ; nous nous dépouillâmes d’une grande partie de nos vêtemens, et nous munîmes chacun d’une chandelle ; nous nous enfonçâmes ensuite dans la caverne par un passage irrégulier, qui, tantôt assez haut, tantôt très-bas, nous conduisit fort en avant dans la montagne. En quelques endroits nous fûmes obligés de ramper comme des crocodiles, par dessous les rochers. Nous nous éloignions de plus en plus de l’entrée, qu’il m’eût été bien difficile de retrouver seul ; j’étais donc à la discrétion de mes deux Arabes. Nous arrivâmes enfin à une grande place à laquelle aboutissaient beaucoup d’autres cavernes ou passages ; les deux Arabes y tinrent conseil, et après quelque examen, ils choisirent un passage très-étroit dans lequel nous nous enfonçâmes ; nous allâmes toujours en descendant entre des rochers très-rapprochés, jusqu’à un endroit où deux ouvertures annonçaient deux autres grottes, qui, dans une direction horizontale, pénétraient dans l’intérieur de la montagne. Voilà la place, dit alors l’un des Arabes. Je ne pus concevoir comment un sarcophage, tel qu’on me l’avait décrit, avait pu être introduit par la cavité que l’Arabe montrait du doigt. Je ne doutais pas que ces cavernes n’eussent été des lieux de sépulture, puisque nous avions continuellement marché sur des crânes et d’autres ossemens ; mais il était impossible qu’un sarcophage eût été introduit par la caverne que nous avions devant nous ; car l’entrée en était si étroite, qu’essayant d’y passer, je ne pus y réussir. Cependant un des Arabes y pénétra ainsi que mon interprète, et il fut convenu que j’attendrais avec l’autre Arabe leur retour. Ils s’enfoncèrent dans le souterrain au point que je n’apercevais plus leurs lumières, et que leurs voix ne frappèrent plus mon oreille que comme un léger murmure. Quelques momens après, j’entendis un bruit éclatant, et l’interprète qui s’écriait en français : Ô mon Dieu, mon Dieu, je suis perdu ! Ce cri fut suivi d’un profond silence. Je demandai à mon Arabe s’il avait déjà été dans cette caverne. « Jamais, me répondit-il. » Je ne m’imaginais pas ce qui pouvait s’être passé, et je pensais que le meilleur parti serait de retourner, et d’appeler les autres Arabes à notre secours. En conséquence, je dis à mon compagnon qu’il me montrât le chemin pour sortir ; mais, me fixant avec l’air d’un idiot, il me répondit qu’il ne savait pas la route. J’appelai l’interprète à plusieurs reprises, sans obtenir aucune réponse. J’attendis assez long-temps, personne ne revint ; ma situation n’était rien moins que gaie. Je repris enfin, pour sortir, l’étroit passage par lequel nous étions venus ; et, au bout de quelque temps, j’arrivai à l’espèce de carrefour dont j’ai parlé. Mais là, je me trouvai dans un labyrinthe, car toutes les cavernes qui aboutissaient à la place où j’étais, se ressemblaient ; et il n’y avait pas moyen de distinguer celle par laquelle nous étions arrivés. Prenant enfin une qui me paraissait être la véritable, nous nous y enfonçâmes. Pendant ce temps nos chandelles avaient considérablement diminué, et nous avions à craindre d’être plongés dans une obscurité complète si nous ne trouvions pas bientôt l’issue des souterrains. Nous avions, à la vérité, deux lumières ; mais il eût été dangereux d’en ménager une, parce qu’un accident pouvait éteindre l’autre. Nous avançâmes beaucoup dans la galerie souterraine ; cependant nous eûmes le chagrin d’arriver au bout, sans trouver une sortie. Il fallut donc revenir au carrefour, pour choisir une autre galerie. Épuisés de fatigue à force de monter et de descendre, et ne sachant comment trouver une issue, nous tombions dans le découragement : mon Arabe s’assit à terre ; mais tout retard était dangereux. Nous n’avions d’autre ressource que de faire une marque à la galerie d’où nous venions de sortir ; de prendre successivement les autres, pour voir si elles nous mèneraient dehors, et de marquer à notre retour celles qui auraient trompé notre attente. Malheureusement si nos tentatives étaient long-temps infructueuses, nos lumières ne pouvaient nous suffire. À tout hasard nous nous mîmes en marche.

À la seconde tentative, passant devant une ouverture étroite, il me sembla entendre un bruit pareil à celui des vagues d’une mer lointaine. Je pénétrai donc dans cette caverne à mesure que nous y avançâmes, le bruit augmenta ; je distinguai enfin un mélange de différentes voix, et j’aperçus le jour. Quelle fut notre joie quand nous nous retrouvâmes en plein air ! À ma grande surprise, la première personne que j’aperçus, ce fut mon interprète. Je ne concevais pas comment il pouvait se trouver là. Il me dit que s’étant enfoncé avec l’Arabe dans l’étroit passage, à l’entrée duquel il m’avait laissé, ils étaient arrivés au bord d’un puits, sans l’apercevoir sous leurs pieds ; que l’Arabe était tombé dedans, que sa chute avait éteint les deux lumières, et que c’est là ce qui lui avait fait crier : Ô mon Dieu, je suis perdu ! parce qu’il avait cru qu’il subirait le même sort que son compagnon ; mais qu’en levant la tête il avait aperçu à une grande distance un faible jour ; qu’il s’était dirigé vers ce rayon de lumière, et qu’il était arrivé enfin à une petite ouverture ; qu’il l’avait élargie en faisant tomber le sable et les pierres, et qu’il était sorti pour donner l’alarme aux Arabes qui attendaient à l’autre entrée. Ils avaient tous témoigné leur anxiété sur le sort de l’homme qui était tombé au fond du puits, et c’était là le motif de la confusion de voix que j’avais entendue avant de trouver l’issue des cavernes. La cavité par laquelle l’interprète était sorti, fut élargie à l’instant ; mais au milieu de l’embarras, les Arabes, par mégarde, me laissaient apercevoir qu’ils connaissaient très-bien cette entrée, et qu’elle avait été fraîchement bouchée.

Leur intention avait été de me montrer le sarcophage sans me faire connaître la route par laquelle on pouvait le tirer dehors, et de me vendre ensuite leur secret : c’est par ce motif qu’ils m’avaient conduit par tant de détours. Je trouvai, en effet, que le sarcophage n’était pas à cinquante toises de la grande entrée. On parvint bientôt à tirer l’homme du puits, mais il avait les reins cassés, et il en resta boiteux pour la vie. Voyant que le couvercle du sarcophage pouvait être enlevé, je mis plusieurs hommes en œuvre pour déblayer le passage ; cependant le troisième jour, en revenant des tombeaux des rois, j’appris que le cacheff avait recommencé ses anciens tours. Il s’était rendu de Gournah à Erment, et trouvant plusieurs Arabes à l’ouvrage, il les avait tous traînés à la dernière de ses places, garottés comme des malfaiteurs, pour les mettre en prison. Après les promesses que je lui avais faites, et après ses protestations d’amitié, je ne dus pas m’attendre à une conduite aussi singulière, et je ne pus en deviner le motif ; mais les informations que je reçus, m’apprirent que des agens de M. D.** venaient d’arriver d’Alexandrie avec des présens pour le cacheff. J’ignore, au reste, la mission dont ils étaient chargés auprès de lui : je raconte simplement les faits. Quand je me fus adressé de nouveau à lui, il me dit que le sarcophage était vendu au consul de France, et qu’aucune autre personne ne l’aurait. Je feignis une insouciance complète au sujet de l’affaire, ainsi que sur le sort des Arabes qu’il avait mis en prison ; sachant bien que si je prenais vivement leur parti, ses vues mercenaires l’engageraient à les laisser en prison plus long-temps. Je me bornai à lui dire que j’écrirais pour le sarcophage au Caire. J’avais, en effet, à écrire à M. Salt, pour qu’il m’envoyât un bateau, afin de transporter le colosse sur le Nil ; puisque, dans cette saison, il n’y avait pas de bateau disponible dans la Haute-Égypte, la plupart étant engagés pour le service du pacha.

Après avoir expédié un courrier au consul pour avoir un bateau, je pensai que je ne pouvais mieux employer mon temps qu’en remontant le Nil, vu que cette excursion n’entraînait point de dépenses extraordinaires : le bateau que j’avais loué était à ma disposition, et je pouvais être de retour pour le temps où la réponse viendrait du Caire. J’avais eu jusqu’alors deux gardes pour veiller nuit et jour auprès du colosse ; mais quand je vis que je ne pouvais l’embarquer sans avoir une réponse de la capitale, je pris le parti de faire élever autour du bloc un enclos en terre ; et le 18, je me mis en route pour Esné. Le nombre de mes compagnons de voyage avait diminué, puisque j’avais renvoyé au Caire mon domestique irlandais, et congédié le charpentier : nous restions seuls avec le janissaire et l’interprète. Le lendemain nous arrivâmes à Esné où je débarquai assez à temps, pour voir dans la soirée Khalil-bey, dont j’avais fait la connaissance à Soubra, quelque temps auparavant. Il venait d’être nommé au gouvernement des hautes provinces, depuis Esné jusqu’à la ville d’Assouan ; ayant épousé une des sœurs du pacha, il était entièrement indépendant du defterdar-bey de Siout. Il était presque nuit quand je lui fis ma visite. Il venait d’arriver d’une excursion dans la campagne. Je le trouvai sur un siège fait en terre, et recouvert d’un beau tapis et de coussins de satin ; il était entouré d’un grand nombre d’officiers, de cacheffs et de santons. Ils venaient de dîner, et je ne pouvais trouver un moment plus favorable pour une conversation. Il témoigna beaucoup de plaisir de me voir, et m’offrit des lettres de recommandation pour tous ceux qui étaient sous son commandement. En apprenant que j’irais peut-être jusqu’à Ibrime, il fit écrire une lettre pour Osseyn-Cacheff, un des trois princes résidant en Nubie. Comme Khalil-bey recevait un tribut annuel des Nubiens, il avait envoyé ses soldats chez eux ; et, en ce moment, il était avec eux dans des relations amicales. Cependant, quand les troupes d’Égypte arrivent en Nubie pour lever le tribut ; les princes du pays remontent ordinairement le Nil, et ne se laissent voir nulle part.

On abandonna les sujets ordinaires de la conversation turque, tels que chevaux, etc., et l’on s’entretint de mon projet de pénétrer en Nubie, des divers personnages à qui j’aurais à faire dans ce pays, et des dangers que j’y courrais de la part, des voleurs. Après avoir fumé quelques pipes et pris autant de tasses de café, je fis mes adieux au bey, et retournai à mon bateau.

Le lendemain j’examinai rapidement le temple qui existe encore dans cette ville. Il est tellement encombré que le portique seul est à découvert ; mais la beauté variée des colonnes, la ciselure admirable des chapiteaux, et les figures zodiacales qu’on remarque au plafond, annoncent que ce temple était un des principaux édifices de ce genre en Égypte. Les figures et hiéroglyphes y sont, un peu plus grandes que celles du temple de Tentyra. Quel dommage que de pareils monumens servent de cabanes et d’écuries à de misérables Arabes !

Le 20, nous passâmes avec un bon vent à Elethyia, et nous ne nous arrêtâmes qu’à Edfou. Le temple de cette ville est comparable à celui de Tentyra, sous le rapport de sa belle conservation, et supérieur à celui-ci en étendue. Les propylées de ce monument sont les plus grandes et les plus parfaites qui existent en Égypte ; partout on voit, sculptées en relief, des figures colossales ; l’intérieur est partagé en plusieurs salles qui reçoivent le jour par des ouvertures carrées percées sur les côtés. L’aspect de ces ouvertures a fait naître des doutes qui n’ont pas encore été levés jusqu’à présent. Vues de l’intérieur, elles paraissent avoir été pratiquées pour donner du jour, ou pour renfermer, les jours de fête peut-être, des emblèmes ou ornemens particuliers : on doit donc présumer qu’elles sont aussi anciennes que l’édifice même. Cependant, quand on les examine du dehors, on s’aperçoit qu’elles se trouvent en contact avec les figures colossales sculptées sur les murs, et qu’elles coupent et mutilent celles-ci, ce qui ferait croire que les ouvertures ont été percées après que l’édifice a été achevé. À mon avis elles ont été pratiquées, en effet, long-temps après la construction du monument, pour éclairer l’intérieur, à l’usage d’un peuple d’une religion différente de celle qui a fait construire ce temple. Le grand péristyle, maintenant encombré de masures arabes, est le seul aussi parfait qu’on voie en Égypte ; le portique est également superbe : malheureusement il est enseveli aux trois quarts dans les décombres. Par quelques trous de la partie supérieure du sekos, je cherchai à pénétrer dans les salles de l’intérieur ; mais elles étaient tellement encombrées que je ne pus avancer. Les fellahs ont bâti sur le sommet du temple une partie de leur village, avec des étables pour le bétail, etc. Un mur haut et épais, qui part des deux côtés des propylées, et fait le tour du temple, sert d’enceinte à tout le monument. Ce mur est, comme tout le reste, couvert d’hiéroglyphes et de figures. Sur le mur latéral du vestibule, j’observai la figure d’Harpocrate, décrite par Hamilton, assise sur un lotus éclos, et tenant le doigt sur les lèvres, comme dans le petit temple de Tentyra ; et sur le côté occidental du mur on voit représentée une licorne. C’est un des animaux peu nombreux que j’aie trouvés représentés sur les monumens d’Égypte. L’éléphant ne se voit qu’à l’entrée du temple d’Isis, dans l’île de Philæ. Ce cheval figure, comme hiéroglyphe, sur le mur extérieur septentrional à Medinet-Abou. Enfin, la giraffe est représentée sur le mur du sekos du Memnonium, et derrière le temple d’Erment, Rien n’est plus propre à donner une idée sensible de la différence entre les habitans anciens et modernes de l’Égypte, que de voir ces vastes monumens sur lesquels l’architecture et la sculpture ont épuisé leur art, livrés à un peuple demi-sauvage, qui accolle ses masures comme des nids d’hirondelle à ces constructions magnifiques, et promène sa misère entre les figures sacrées, qui jadis étaient l’objet de la vénération nationale.

Le petit temple, dont les dimensions sont bien inférieures à celles du grand, est décoré, comme celui-ci, d’un portique ; mais on n’en voit que des colonnes brisées et enfoncées dans les décombres. Quelques savans prétendent que ce temple a été dédié à Apollon ; mais je ne vois pas de raisons qui s’opposent à admettre qu’il était consacré à Typhon, comme celui de Tentyra a dû l’être à Isis. Les chapiteaux carrés des colonnes à Tentyra sont ornés de têtes d’Isis ; circonstance essentielle qui indique à quelle divinité le temple était consacré. Dans celui d’Edfou, la figure de Typhon est représentée pareillement sur les chapiteaux. On a figuré, il est vrai, sur les murs, les bienfaits de la nature ; mais il se peut qu’on ait voulu produire un contraste pour mieux faire sentir le pouvoir destructeur du dieu cruel. Plus au sud on remarque les restes d’un édifice qui sans doute d’autres propylées, puisqu’il se trouve vis-à-vis de celles qui existent encore. Plus loin aussi, on trouve un petit temple qui a échappé à l’attention de presque tous les voyageurs ; il est précédé d’une allée de sphinx qui conduit en droite ligne au grand temple. D’énormes monceaux de ruines s’élèvent autour de tous ces monumens ; ils recèlent peut-être bien des restes antiques.

Nous ne nous arrêtâmes point à Djebel-Selseleh à cause du bon vent dont nous voulûmes profiter, et je remis la visite de ce lieu a l’époque de notre retour. Le 22 nous arrivâmes à Ombas. Les ruines qu’on y trouve font voir ce que ce lieu a été anciennement. La colonnade du portique est au nombre des plus belles que j’aie vues ; les hiéroglyphes y sont bien exécutés, et conservent encore leurs couleurs. Du côté du Nil on observe les restes d’un temple plus petit, dont une partie est tombée dans le fleuve. Les pierres de ce petit temple ne sont pas aussi grosses que dans la plupart des autres édifices sacrés ; ce qui prouve que les Égyptiens ne méconnaissaient pas les proportions convenables aux matériaux des édifices, comme une des conditions nécessaires pour produire l’effet qu’ils avaient en vue. L’aspect de ce petit temple a quelque chose de gracieux. Quoique exposées aux injures de l’air, quelques unes des figures qui y sont représentées conservent encore une partie de leurs couleurs. Au reste, la décadence y est aussi manifeste que dans d’autres monumens de ce genre. L’autel est renversé ; on le voit encore quand les eaux sont basses. C’est un bloc de marbre gris, sans hiéroglyphes. Sur les bords du fleuve il y a des lieux de débarquement, munis d’escaliers couverts qui conduisent au temple ; mais ils sont entièrement encombrés de sable. Il y a des motifs de croire que ce petit temple était dédié à Isis, puisque la tête de cette déesse figure sur les chapiteaux des colonnes, comme sur celles de Tentyra.

Avant d’arriver à Assouan, nous débarquâmes sur la rive occidentale du Nil. Ici la contrée prend un aspect plus agréable que celui du pays que nous avions traversé depuis notre entrée dans les montagnes. Les palmiers abondent sur l’un et l’autre bord du fleuve ; des champs cultivés se prolongent depuis la rive jusqu’aux montagnes. Assouan présente de loin un coup d’œil charmant ; peut-être l’aridité du pays qu’on vient de quitter, contribue-t-elle à cet effet agréable. La vieille ville d’Assouan est suspendue sur une colline au-dessus du Nil, ayant à la gauche un bois de palmiers qui dérobe à la vue la ville moderne ; et à la gauche l’œil découvre dans le lointain la montagne de granit qui forme la cataracte du fleuve. L’île d’Elephantine, avec ses groupes pittoresques d’arbres divers, semble destinée, dans ce paysage, à rompre l’uniformité de la rive occidentale. Ce qui donne à ce site encore un air particulier, c’est un rocher sur la gauche, qui porte à son sommet les restes d’un couvent copte. Des paysages semblables surprennent en Égypte ; c’est ce qui explique pourquoi les voyageurs ont décrit celui-ci avec tant de prédilection. Nous débarquâmes au pied de la colline, sur la rive gauche du Nil, et nous allâmes visiter les ruines du couvent. J’y trouvai plusieurs grottes qui ont servi de chapelles. Le couvent consiste en un assemblage de petites cellules voûtées, séparées l’une de l’autre. On y jouit d’une vue charmante, sur la cataracte, sur Assouan et sur la partie inférieure du fleuve. Les Arabes conservent, au sujet de ce lieu, des traditions dont je rapporterai une qui me parait digne de remarque. « Il y a dans cette place, disent-ils, un grand trésor, qu’y déposa un ancien roi du pays, avant de partir pour une expédition sur le Haut-Nil, contre les Éthiopiens. Ce prince était si avare qu’il ne laissa pas à sa famille de quoi vivre ; et étant uni d’une amitié intime avec un magicien, il confia à celui-ci la garde du trésor jusqu’à son retour. Mais à peine fut-il parti que ses parens essayèrent de s’emparer de ce trésor. Le magicien ayant fait résistance, fut tué en défendant son dépôt ; il se métamorphosa en un serpent énorme qui dévora tous les combattans. Comme le roi n’est point retourné, le serpent continue de veiller sur le trésor. Chaque nuit, lorsque les étoiles ont atteint une certaine position au firmament, il sort des cavernes ; sa taille est monstrueuse ; sa tête brille d’un éclat qui éblouit ceux qui voudraient le regarder. Descendu au Nil, il y boit, et remonte ensuite pour veiller sur le trésor jusqu’au retour du roi. »

Le 24, à notre arrivée à Assouan, je m’adressai à l’aga pour obtenir un bateau, afin de me rendre en Nubie ; mais, comme on touchait à la fin du rhamadan, je ne pus en avoir ; car tout le monde s’adonnait au jeûne. Je sortis le soir pour examiner la ville extérieure d’Assouan[2]. Je la trouvai plus étendue qu’elle ne le paraissait, vue de dehors. Bâtie sur un roc de granit, elle est dans un site charmant : du haut de la ville, la vue domine sur la cataracte, l’île Elephantine et la ville neuve. La cataracte se voit très-bien de là ; mais quand les eaux sont hautes, elle justifie à peine son nom, parce qu’alors elle se réduit à quelques courans rapides produits par les îles de granit disséminées dans le lit du fleuve, et s’élevant graduellement jusqu’à l’île de Philæ, éloignée d’Assouan de trois lieues par eau et seulement de deux par terre. Mais quand le Nil est bas, la cataracte présente un aspect différent, comme je le dirai en détail dans une excursion suivante. Au-dessus de la ville neuve s’élèvent les ruines d’un petit temple égyptien ; mais il est tellement enfoncé dans les décombres et les pierres, qu’il a échappé à l’attention de plusieurs voyageurs.

En revenant au bateau, je trouvai l’aga et toute sa suite assis sur une natte, sous un bouquet de palmiers, au bord de l’eau. Le soleil, prêt à descendre sous l’horizon, projetait les ombres des montagnes occidentales, à travers le fleuve et sur la ville. À cette époque du jour, les habitans viennent prendre le frais sur la rive du Nil. On les voit dispersés en groupes, fumer leur pipe, prendre du café, et converser ; c’est-à-dire, parler de chameaux, chevaux, ânes, dourrah, caravanes et bateaux. L’aga vint à bord avec autant de suite que le bateau pouvait en contenir. Nous leur servîmes à tous du café et un peu de tabac. J’envoyai en présent, chez l’aga, une livre de tabac, un peu de savon et du café en fèves, qu’il reçut avec plaisir. Ses manières étaient sans aucune gêne ; et, par spéculation, il s’offrit à nous louer un de ses propres bateaux. J’acceptai son offre, dans l’espoir d’en être mieux reçu par le peuple de la Nubie, chez lequel nous allions nous rendre. Il me promit de m’envoyer le soir même le rays du bateau nubien ; mais je ne vis personne. L’intérieur de la maison de l’aga ne répondait pas à l’éclat qu’il déployait dans ses vêtemens et dans tout son extérieur : ce qui s’éloignait beaucoup de l’habitude des grands fonctionnaires au Caire, qui n’osent faire la moindre parade de richesse, de peur d’éveiller les soupçons et la cupidité de leur maître. On voit par là qu’à une aussi grande distance de la capitale, le gouvernement turc perd de son influence. En attendant notre bateau, ma femme profita de l’occasion pour visiter le sérail ou le harem de l’aga ; c’étaient deux maisons, dont l’une renfermait les jeunes femmes, et l’autre ; les vieilles. L’aga les fréquentait toutes les deux[3].

Le lendemain matin, j’allai de bonne heure visiter l’île d’Eléphantine, appelée par les Arabes El-Chag. Ne pouvant avoir de bateau sur le bord où nous étions, nous nous rendîmes à la vieille ville, et nous traversâmes le fleuve en un bac, fait de branches de palmier liées par de petites cordes ; il était recouvert d’une natte poissée. Nous étions neuf dans ce bac, dont la longueur était de dix pieds, et la largeur de cinq : il pouvait peser environ cinquante livres. Un pareil bateau coûte, tout neuf, douze piastres ou environ sept francs.

Après avoir débarqué dans l’île, je me rendis au temple qu’on suppose avoir été consacré au serpent Cnuphis : c’est, j’ose le dire, la seule antiquité de l’île qui mérite d’être citée. C’est une salle avec deux portes, dont l’une est en face de l’autre, et avec une galerie de piliers carrés qui fait le tour de l’édifice. Les murs sont couverts d’hiéroglyphes, et l’entrée est munie d’un escalier. Je ne pus découvrir le piédestal chargé d’inscriptions grecques, dont parle le voyageur Norden. Un autre escalier, mais qui était souterrain, menait du temple à la rivière, et un peu au-dessus de cet escalier on voit encore les deux parties latérales d’une grande porte construite en blocs de granit carrés, et couverte d’hiéroglyphes sculptés. Plusieurs gros morceaux de granit gisent à l’entour ; ce qui ferait croire qu’ils ont fait partie d’un édifice assez considérable. Vers le centre de l’île, on trouve une sorte de galerie, formée de piliers carrés de pierre sableuse, couverts d’hiéroglyphes. Le roc de granit bleu, qui sort du sol, a servi de fondement à cet ancien temple, aux environs duquel je vis une statue de granit, du double de la grandeur naturelle, et qui représente, je crois, Osiris. Le dieu est assis sur un siège, ayant les bras croisés sur la poitrine ; quelques hiéroglyphes sont sculptés sur cette statue trop mutilée pour valoir la peine d’être emportée.

Je traversai l’île. Sur la côte occidentale croissent beaucoup de cassilliers et de sycomores. Le sol est bien cultivé, et présente en général un aspect assez agréable ; mais l’île n’a pas les beautés que lui attribuent quelques voyageurs. Pendant le trajet sur le fleuve, je vis les fameux rochers de granit, sur lesquels sont sculptés les hiéroglyphes, ainsi que le nilomètre. De retour sur notre bateau, je m’apprêtai au départ.

Le 25 août, j’attendis, le matin, le rays que l’aga avait promis de m’envoyer la veille ; mais il ne vint personne. Après midi je me rendis chez l’aga même ; il me dit que j’allais voir le rays dans quelques minutes. Je l’attendis donc chez moi pendant quelque temps : à la fin l’aga vint lui-même à bord. Après les cérémonies et complimens ordinaires, il me fit entendre qu’il fallait d’abord s’arranger pour le nolis du bateau. Je lui répondis que je serais bien aise de m’arranger pour cela directement avec le rays mais il répliqua que je pouvais tout aussi bien faire mes conventions avec lui-même. Il ajouta que le bateau était prêt ; cependant il y mit un prix si exorbitant, que je fus obligé de lui déclarer que je ne paierais jamais une pareille somme, et que je prendrais le parti de chercher moi-même un rays qui connût la cataracte, et qui pût nous conduire avec notre propre bateau. Cette réponse parut lui déplaire beaucoup, et il me dit que les rays du Chellal ne consentiraient à naviguer qu’avec leurs matelots.

Je me rendis avec mon janissaire et l’interprète à la hauteur de la cataracte de Morada, qui est à deux lieues d’Assouan. Deux soldats de l’aga s’offrirent à nous accompagner ; mais je leur dis qu’étant bien armés, nous n’avions rien à craindre : ils insistèrent et voulurent absolument aller avec nous. Je persistai également dans mon refus, sachant bien qu’ils ne voulaient venir que pour voir ce que nous ferions, et pour entraver nos démarches, s’il était possible. À notre arrivée, le bateau de l’aga n’était pas prêt ; le mât y manquait et le rays était absent ; mais nous trouvâmes un pilote qui s’engagea à conduire notre bateau à la première cataracte, et de là à la seconde, et puis de nous ramener, le tout pour vingt pataks, qui équivalent à quarante-cinq piastres ou environ vingt-six francs. Sur ces entrefaites le rays arriva, et assura que son bateau serait prêt le lendemain de bonne heure. Je lui demandai son prix ; il me répondît que, pour le paiement, il s’en rapportait entièrement à l’aga. Mais ne voulant pas être à la discrétion de son maître, je préferai prendre notre propre bateau, et je me félicitai d’avoir trouvé un pilote. Cependant ma joie fut de courte durée. Pendant mon absence l’aga avait menacé de sa colère notre rays dans le cas où il nous conduirait plus loin ; et cet homme ne demandait pas mieux que de rester à Assouan, espérant que je le paierais, pour tout le temps de mon excursion sur le Haut-Nil.

J’étais à peine revenu à bord, que l’aga arriva en toute hâte, avec sa suite entière dans tout l’éclat de leur friperie. Vu la grande fête du rhamadan, tout le monde était en costume de gala ; mais cette pompe apparente présentait l’aspect le plus grotesque : l’un avait une tunique neuve de drap brun, et un turban sale ; l’autre, coiffé d’un turban superbe, portait une tunique en guenilles ; un troisième, n’ayant ni turban ni tunique, s’était enveloppé le corps dans un beau schall de laine rouge : l’aga lui-même offrait le contraste de la magnificence et de la pauvreté ; il était vêtu en vert et rouge, mais il n’avait pas de chemise sur le corps. Il vint à bord avec toute sa cour. Voyant mon pilote, que j’avais amené de Morada, s’avancer pour lui baiser la main, il le repoussa avec un air mécontent, en disant : Osez-vous m’empêcher de louer un bateau ? Je dis alors à l’aga, que si en louant un bateau d’un autre que lui, je lui causais du déplaisir, je préférais retourner, n’étant pas empressé de voir un pays où il n’y avait rien qui pût m’intéresser, et de faire un voyage qui me causerait des dépenses énormes. À cette réponse il se calma tout à coup ; et quand j’eus ajouté que las de tous les obstacles que je rencontrais, j’étais déterminé à ne pas prolonger mon voyage, il m’offrit, d’un ton radouci, son propre bateau pour le prix qu’il aurait fait payer à un Nubien, et sous la condition expresse, que le bateau serait entièrement à ma disposition ; qu’il avancerait ou s’arrêterait à ma volonté, qu’il nous conduirait à la seconde cataracte, et qu’il nous ramènerait ; que je pourrais rester même une quinzaine de jours dans un lieu, si je voulais ; que le rays serait obligé de fournir quatre matelots dont l’entretien serait à sa charge ; qu’il nous donnerait tous les secours et tous les renseignemens qu’il pourrait ; et pour tout cela nous aurions à payer à l’aga la somme de deux cents piastres ou cent seize francs, c’était moins que ce que j’avais à payer si je gardais mon bateau du Caire. La première fois il avait demandé cinquante mille paras, qui valent à peu près douze cent quatre-vingts francs. Il fut convenu que nous enverrions nos effets le lendemain matin à Morada sur des chameaux, et que nous nous y rendrions nous mêmes dans la soirée.

Le matin, de bonne heure, l’aga vint encore à bord, pour nous demander une bouteille de vinaigre. Nous la lui donnâmes, ainsi qu’une petite somme d’argent pour la peine qu’il aurait, pendant notre absence, de garder une partie de nos bagages. Il fut très-content, et promit de faire tout ce qui dépendrait de lui pour hâter notre départ.

Comme j’allais renvoyer au Caire le bateau sur lequel nous étions venus, j’écrivis au consul, pour lui faire part de mon projet de remonter le Nil jusqu’à la seconde cataracte, en attendant l’arrivée du bateau qui devait prendre à Thèbes le buste de Memnon.

Nous nous rendîmes le soir à Morada, et nous nous arrangeâmes pour le coucher le mieux que nous pûmes dans le nouveau bateau.

Dans la matinée du 27, je guettai sur le tillac l’aube du jour, pour jouir de la vue de la belle île de Philæ. J’avais la plus vive curiosité de voir ses ruines ; mais quand l’aurore vint les éclairer, elles surpassèrent encore mon attente. Nous traversâmes le fleuve, et nous passâmes trois heures qui nous parurent des minutes à parcourir l’île, que je me reservais d’examiner en détail à mon retour. Je remarquai plusieurs blocs de pierres chargés d’hiéroglyphes parfaitement exécutés, qui pouvaient s’enlever, ainsi qu’un obélisque de granit d’environ vingt-deux pieds de long sur deux de large. Ce monument était également à mon avis susceptible de transport, étant d’ailleurs situé auprès de la côte. À notre retour au bateau nous mimes enfin à la voile, et dans trois heures de temps nous arrivâmes à Debod. J’avais le temple à y visiter ; mais le vent étant trop favorable pour que nous ne dussions profiter de cet avantage, je remis cette visite aussi à l’époque de notre retour. Nous nous arrêtâmes pour ce jour à la côte au-dessus de Sardib-el-Farras.

Le 28, nous passâmes devant quelques ruines situées sur la rive occidentale du Nil, dont je ferai mention plus bas ; et, vers midi, nous nous arrêtâmes à un village de la rive droite, afin de prendre, je crois, des vivres pour notre équipage : le rays, le janissaire et les matelots descendirent à terre ; il ne resta dans le bateau que ma femme, l’interprète et moi. Peu de temps après, quelques indigènes approchèrent du bateau, paraissant très-empressés de voir ce qu’il y avait dedans ; mais, comme il était recouvert de nattes, ils ne pouvaient pas bien satisfaire leur curiosité. L’un d’eux s’approcha donc davantage et examina tout à son aise ; après cela, ils se retirèrent tous. Mais, au bout de quelques minutes, nous en vîmes revenir plusieurs, armés de lances et de boucliers recouverts de peaux de crocodiles. Comme ils allaient tout droit sur nous, tandis que d’autres indigènes se joignaient à eux, leur aspect avait de quoi nous alarmer, et je pensais qu’il fallait songer à notre défense. Quoique bien armés, nous n’étions pourtant que trois ; je pris un pistolet dans chaque main, ma femme et l’interprète en prirent chacun un. Ils approchèrent dans leur bateau, comme pour tenter l’abordage. Nous leur demandâmes ce qu’ils voulaient ; ne comprenant pas l’arabe, ils ne nous répondaient point. Je leur fis signe de ne pas approcher davantage ; mais ils ne firent aucune attention à ce que je disais ou faisais. Je m’avançai, et, tenant les deux pistolets dans la main gauche, j’empêchai, de la droite, le premier parmi eux d’entrer dans le bateau. Cet homme commença à faire des mouvemens hostiles : cependant il fixait les yeux sur les pistolets, tandis que les autres le poussaient par derrière. À la fin, je dirigeai un pistolet sur lui, en lui faisant signe que je tirerais s’il avançait. Il recula alors, et entra avec les autres en une espèce de délibération. Sur ces entrefaites, le rays, l’équipage et le janissaire revinrent du village. Je dis au rays ce qui se passait, et il alla parler aux indigènes dans leur langage ; mais, en même temps, il dirigea le bateau de la côle au milieu du fleuve. Je lui fis des reproches de ce qu’il avait abandonné le bateau sans y laisser personne qui connût la langue du pays. Il me dit alors que ce peuple était en guerre contre ses voisins ; que c’était pour cela qu’il était armé, et qu’il n’attendait que le départ de notre bateau pour engager le combat. Quelle que fût leur intention, soit que ce fût de nous attaquer, soit qu’ils voulussent se battre contre d’autres, il n’aurait pas été prudent de demeurer plus long-temps parmi eux.

Continuant notre voyage, nous passâmes à Taffa, et nous arrivâmes entre les rochers du granit qui, au-dessus de cet endroit, bordent le fleuve. Il semble que le Nil s’est frayé ici un passage à travers une chaîne de hautes montagnes ; elles s’élèvent encore à pic sur l’un et l’autre bord, et s’ouvrent graduellement vers le sud où commence une contrée toute différente. À mesure que nous avançâmes, notre vue s’étendit ; des groupes de palmiers étaient disséminés sur la rive droite du Nil ; sur la gauche, on apercevait, dans le lointain, les ruines de Kalabchi ; et, au centre du paysage, l’île du même nom présentait, à quelque distance, un aspect formidable, à cause des ruines de quelques maisons sarrasines qui lui donnaient les apparences d’un château-fort. Nous atteignîmes cette île dans la soirée.

Le 29, nous arrivâmes au village d’El-Kalabchi. Au pied d’un roc, en face du fleuve, s’élèvent les ruines d’un temple qui est certainement d’une époque postérieure à celle de la construction d’aucun autre temple en Nubie ; car il m’a paru avoir été renversé d’une manière violente. Je ne remarquais point, sur les matériaux, les traces de décadence que j’avais observées sur d’autres édifices ; et ce qui restait encore debout de ce temple, annonçait bien que ce n’est pas le temps qu’il faut accuser de sa destruction. Sur le bord de l’eau, devant le temple, il y a un lieu de débarquement qui conduit droit aux propylées, et la porte de celles-ci correspond à l’entrée du portique. Les propylées sont encore bien conservées ; mais le portique est entièrement détruit. Deux colonnes et un piédestal s’élèvent de chaque côté de l’entrée en dedans du vestibule. Elles sont unies par un mur qui ne s’élève qu’à la moitié de leur hauteur, ce qui prouve encore que le temple a été construit à une époque récente, puisque ces murs se voient dans tous les autres temples modernes. Je n’hésiterai donc pas à soutenir que Tentyra, Philæ, Edfou et ce temple-ci ont été élevés par les Ptolémées. En effet, bien qu’il existe une grande ressemblance entre tous les édifices égyptiens, il règne pourtant, dans les formes des plus récens, une certaine élégance qui les fait distinguer des ouvrages massifs et gigantesques de l’ancien temps ; ce qui m’engage à conclure qu’ils ont été construits par des Égyptiens sous la direction des Grecs. Le vestibule et la nef sont séparés du mur principal qui fait le tour ; l’espace intermédiaire est occupé par une galerie. Le plafond s’est écroulé, à l’exception d’une petite portion au-dessus de la salle qui suit le sanctuaire, et dans le mur de laquelle sont pratiquées des niches ou cellules, qui ne peuvent contenir qu’une seule personne. Il faut qu’elles aient servi de prisons pour les hommes ou bien de loges pour les animaux sacrés. Des groupes de figures, peints sur les murs de la nef, conservent d’une manière frappante leurs couleurs ; elles y sont plus fraîches que dans aucun temple d’Égypte : nouvelle preuve, ce me semble, de la construction récente de ce temple-ci.

Étant allé tout droit à ces ruines, après notre débarquement, nous n’avions remarqué personne : mais, quand nous en sortîmes, nous trouvâmes un grand nombre d’indigènes attroupés devant les propylées ; et lorsque nous voulûmes passer au milieu d’eux, ils nous barrèrent le chemin et demandèrent de l’argent ; ils étaient tous armés de lances, boucliers, casques, etc. Je leur dis que je ne me laisserais pas contraindre ainsi à payer ; mais que s’ils nous ouvraient le passage, je leur donnerais ce que je jugerais à propos. Au lieu de leur laisser le temps de réfléchir, je passai sur-le-champ au milieu d’eux en les regardant fixement. Personne n’osa nous toucher. Arrivé hors des ruines, je leur donnai un bakchis, en leur disant que je leur en donnerais encore un, s’ils m’apportaient des antiquités. C’est ce qu’ils firent ; et j’achetai d’eux quelques pierres sépulcrales portant des inscriptions grecques.

Ils nous menèrent voir un temple plus petit, situé à la distance d’un mille du précédent. Dans l’intervalle des deux édifices, nous passâmes sur des décombres, et entre des pierres taillées qui annoncent qu’il y a eu ici une ville d’environ un mille d’étendue : M. Burckhardt pense que c’était la ville de Talmis. La grande quantité de poterie qu’on voit dans ces ruines, est toute de fabrique grecque, et à peine y trouve-t-on quelque chose d’égyptien. Si cela n’est pas une marque évidente de l’origine hellénique de la ville, je peux du moins fournir une preuve inconstestable que le temple a été consacré au culte de ce peuple. Quelques mois avant notre arrivée dans ce lieu, un des indigènes, en soulevant une pierre dans les ruines du temple, trouva un morceau de métal. Il ne sut ce que c’était ; mais comme les indigènes s’imaginent que tout ce que l’on trouve dans les ruines est de l’or, il présuma que ce pouvait en être et emporta sa trouvaille. Dans son incertitude, il en fit part à d’autres qui en réclamèrent une part, et se battirent avec lui pour la découverte. L’affaire parvint, quelque temps après, aux oreilles d’Ibrahim-Pacha, ou de ses soldats à Assouan, qui ne manquèrent pas de s’emparer de la trouvaille à la première tournée qu’ils firent dans le pays pour lever le miri. Il se trouva que ce morceau de métal était une lampe d’or de forme grecque, avec une partie de la chaîne qui y tenait encore. On l’envoya au Caire, et je crois qu’on l’a convertie en monnaie. Ce fait prouve deux choses, savoir : 1º. que le temple servait au culte des Grecs ; et 2º. qu’il a été détruit par la violence ; car, s’il était tombé lentement en décadence, on n’aurait pas laissé la lampe s’ensevelir sous les ruines. Un petit temple, taillé dans le roc, que nous allâmes voir dans le voisinage, est beaucoup plus ancien que celui-ci ; aussi sa construction se rapproche-t-elle davantage de celle des autres temples du pays.

Le village est bâti au midi du grand temple : ce sont quelques cabanes construites en terre et en pierres tirées des ruines. Je remarquai, auprès du temple, un ancien mur parallèle à la façade, et ayant plusieurs divisions qui marquent peut-être les anciennes demeures des prêtres. La campagne d’alentour offre un coup d’œil agréable, à cause des groupes de palmiers qui contrastent avec les rochers nus qu’on voit plus loin ; mais les champs cultivés sont rares. Derrière la montagne, il y a des vallées ombragées par des acacias : les indigènes y font du charbon. Quand les eaux du Nil sont hautes, ils construisent des radeaux du bois des mêmes arbres, les chargent du charbon entassé dans des sacs faits en feuilles de palmiers ou en une espèce de jonc, et vont le débiter au Caire ; ils apportent, en retour, du dourrah, du sel et du tabac.

Nous arrivâmes le même jour à Garba-Dandour, où l’on trouve les ruines d’un petit temple composé seulement d’un vestibule et de deux salles ; il y a un petit portail et une espèce de plateforme qui s’étend depuis les propylées jusqu’au bord du fleuve, ayant cent pieds de long sur cinquante de large. Elle n’a pu servir de lieu de débarquement, puisqu’on ne trouve d’escalier nulle part. Dans l’intérieur du temple, on voit un petit nombre d’hiéroglyphes et deux colonnes. Les rochers s’avancent ici sur le bord de l’eau et se prolongent sur un espace de quelques milles, sans que l’on voie le moindre champ.

Nous arrivâmes à Garba-Mérieh, et le lendemain, de bonne heure, nous mîmes pied à terre aux rives de Gyrché. Le temple de ce lieu est en partie taillé dans un roc qui s’élève à pic, en face de l’est, à un quart de mille de la rivière. En y allant, nous traversâmes les ruines d’une petite ville ancienne. Je remarquai les fragmens de quatre lions ou peut-être de sphinx, qui décoraient la façade du temple, et une statue mutilée qui paraissait être celle d’une femme. Le portique consiste en cinq pilastres rangés de chaque côté de la porte, et taillés dans le roc. Sur le devant de chacun de ces pilastres, on a sculpté une figure qui me parait représenter Hermès. Devant le portique s’élèvent quatre colonnes, formées de plusieurs blocs. Le vestibule, taillé aussi dans le roc, a de chaque côté trois piliers carrés, rangés depuis la porte jusqu’à l’entrée de la nef. Devant chacun des piliers se tient debout une figure colossale, d’environ dix-huit pieds de haut, sur une base élevée de quatre pieds au-dessus du sol. C’est ici surtout que l’on voit l’enfance de la sculpture et du dessin. Tout ce qu’on peut distinguer sur ces colosses, c’est que l’artiste a voulu représenter des hommes. Au reste, les jambes et cuisses ne sont guère que des piliers informes. Les corps manquent de toute proportion ; et pour les figures, on n’a eu d’autres modèles que des Éthiopiens. Ces statues sont coiffées, comme à l’ordinaire, de la mitre, et dans la partie inférieure du corps elles tiennent des espèces de sacs qui ne ressemblent pas mal aux sacs à tabac des montagnards écossais, d’où je suis loin pourtant de vouloir tirer quelque analogie entre les deux peuples.

Ces ruines sont noircies de fumée ; ce qui vient probablement des feux allumés par les indigènes. Derrière les piliers il y a des niches taillées dans le roc, mais elles sont toutes endommagées. Dans la nef on voit deux petites salles, une de chaque côté, pratiquées dans le roc ; et à l’extrémité de cette partie de l’édifice, deux portes latérales conduisent à des salles plus petites. Dans le mur, au bout du sanctuaire, on a représenté quatre figures assises, de grandeur naturelle, ayant un autel devant elles, comme j’en ai vu dans d’autres temples, mais sans hiéroglyphes et sans aucune inscription. Le sol a été fouillé en plusieurs endroits, probablement par les Barabras ou par d’autres nations, pour chercher des trésors. Les indigènes de ce pays montraient beaucoup de rudesse ; mais un morceau de savon, une pipe de tabac, et quelques paras suffisaient pour les adoucir. Nous achetâmes ici du gryadan, grain du volume du petit plomb, dont les Nubiens se servent en guise de café. Il peut le remplacer en effet au besoin, et il a l’avantage d’être moins cher. Un peu au-delà de Gyrché, il y a dans le Nil un passage dangereux, lorsque les eaux sont basses, à cause d’une chaîne d’écueils située en travers du fleuve. Comme les eaux étaient hautes cette fois, nous y passâmes sans danger. La contrée présentait encore un aspect très-aride.

Le lendemain après-midi nous arrivâmes à Dakké[4]. À cet endroit les montagnes s’éloignent du Nil, et laissent entre elles et le fleuve une plaine spacieuse, qui a sans doute été cultivée autrefois, mais que le sable recouvre maintenant. On aperçoit encore sur le bord de l’eau, à trois pieds sous le sable, une couche de terre végétale. Un temple d’une construction élégante s’élève à environ cinquante toises du rivage. Les murs n’en sont point couverts d’hiéroglyphes en dehors ; mais l’intérieur est orné de belles figures en bas-relief. L’édifice se compose d’un vestibule, du temple et du sanctuaire. À l’ouest de la dernière de ces parties, un petit escalier conduit au sommet du temple, et à l’est du même sanctuaire, on aperçoit une petite salle avec des figures parfaitement exécutées. Les sculptures des murs de l’intérieur représentent des cérémonies religieuses. Vers le bas je remarquai quelques figures assez semblables à des hermaphrodites. Une porte de la nef, vis-à-vis de l’entrée, mène à une enceinte formée par le mur qui entoure tout l’édifice, le devant excepté. Enfin, à l’est du mur extérieur, il y a été pratiqué une porte conduisant à un passage à travers le temple. La façade est tournée vers le nord ; elle est précédée, à la distance de quarante-huit pieds, de propylées, dont la grande entrée est vis-à-vis de celle du vestibule. Dégagé de tout autre bâtiment, et occupant une position entièrement isolée, ce temple n’en présente qu’un aspect plus agréable. Sur les propylées on lit plusieurs inscriptions égyptiennes, coptes et grecques. Voici une des dernières :


ΔΟΜΙΣΙΟCΑPPIANΟC
CTPATICΠεlPHςlTOΥPAN
ΦHAIKOKAIΔOMITI
OΥIOCMOΥCΥNTωΠANΥA
OIKωΠPOCεKΥNHOA
ΦεΟΝΜεΥΙCΤΟΝεΡΜΗ
KAΔPIANOΥKAICAPOC
TOΥKΥPIOΥTΥBIIH

Ayant remis à la voile, nous arrivâmes avant le soir à Meharraka ou Offelina, où existent des ruines d’un petit temple égyptien, mais qui, évidemment, a été bâti par les Grecs. Ce n’est qu’ un portique de quarante-deux pieds de long et de vingt-cinq de large, avec une rangée de colonnes, qui embrassent les deux côtés et le derrière. À la droite est pratiqué un escalier tournant, le seul de ce genre que je me rappelle avoir vu dans les temples tant de l’Égypte que de la Nubie. Les colonnes sont en tout au nombre de quatorze. Ce temple antique a dû servir d’église aux chrétiens, puisqu’on voit encore les figures des apôtres tracées sur les murs. Mais, après un examen plus attentif, je découvris les figures égyptiennes sous celles des saints du christianisme. L’entrée principale est bouchée par un autel, qui, sans doute, a été érigé par les Coptes ou Grecs chrétiens. Le mur qui fait face au midi est tombé, sans que les pierres se soient détachées l’une de l’autre. Sur l’une d’elles je lus l’inscription suivante :

NHLL
VΙCIHRΟΥNLCTTCTIΩTOΥKAITΩNEt-CEBEC
TATΩNFONEΩNKAIF-AΙOΥ
ΥWΙKΓOΥAAEAΦCΥKN.
AOITFωNAAEAΦΙI

À quelques pas et à l’est de ce temple, il reste une partie d’un autre temple, sur lequel on a représenté la figure de la déesse Isis, vêtue du costume grec, assise sous un arbre, Devant elle se tient Horus, présentant une offrande à sa mère. Dans une niche, plus à l’est, on voit la figure d’une Isis égyptienne, et dans une autre petite niche, au-dessus de celle-ci, on a représenté un prêtre et une prêtresse grecs, et le Priape égyptien. Je n’ai jamais trouvé de preuve plus évidente de la réunion qui s’était opérée, dans l’antiquité, entre les cultes des habitans de la Grèce et de l’Égypte[5]. Au midi de ce temple on trouve un grand piédestal de granit, formé de trois marches. Il parait avoir été destiné à servir de base à quelque grande statue ou à un obélisque.

Nous nous dirigeâmes avec un bon vent sur Wowobat, et le lendemain, 31 août, nous mîmes pied à terre à Seboua. Le premier objet qui frappa mes regards après le débarquement, ce furent des propylées qui se montraient à quelque distance du Nil, et au milieu desquelles s’élevaient deux figures à la hauteur de onze pieds. Elles ouvrent une allée de sphinx à corps de lions et têtes d’hommes, qui conduit à des propylées très-délabrées. De chaque côté de l’entrée ordinaire du péristyle s’élèvent cinq colonnes qui ont toutes sur le devant des figures assez semblables à celles du péristyle de Medinet-Abou. Le vent avait accumulé le sable non-seulement dans la cour, mais aussi à l’entrée de la nef et du sanctuaire, au point de les combler. D’après ce que j’ai pu découvrir par un examen attentif fait au sommet du temple, il mériterait d’être déblayé. Ayant en vue des objets plus importans, je ne pus me livrer à cette opération, et je fus obligé de continuer mon voyage pour Deir. La campagne est très-aride ici, et on ne découvre que peu d’habitations.

Le lendemain nous arrivâmes à Korosko. À quelques milles au-dessus de cette place, le Nil tourne au nord-ouest. Le vent soufflait très-fort dans cette direction, et le courant était très-rapide, car le fleuve avait atteint à peu près sa plus grande hauteur ; aussi eûmes-nous beaucoup de peine à avancer ; les matelots ne pouvaient d’ailleurs haler le bateau, parce que le bord du fleuve était hérissé d’épines et d’acacias ; en sorte qu’il nous fallut deux journées pour atteindre le territoire de Deir, où le fleuve reprend sa direction méridionale. Quoiqu’il fit très-chaud pendant le jour, les nuits étaient d’une fraîcheur extrême pour le climat où nous nous trouvions. Nous ramassâmes, sur les arbres des bords du Nil, un peu de gomme arabique ; et le rays du bateau saisit quelques caméléons que nous voulûmes garder vivans. Ces animaux se nourrissent de mouches et de ris bouilli, et boivent de l’eau ; mais ils ne peuvent vivre ensemble dans la captivité, car ils se mordent l’un l’autre les jambes et la queue. Si on les met dans l’eau, ils s’enflent considérablement et nagent plus vite qu’ils ne courent sur terre. Ils vivent habituellement sur les palmiers, et en descendent le soir pour boire. Nous en prîmes environ trente ; mais ils périrent tous peu à peu. Je vis une femelle avec dix-huit œufs, de la grosseur des pois, qui tenaient à la matrice[6].

Dans la journée du 5 septembre, nous arrivâmes enfin à Deir, capitale de la Basse-Nubie. Cette ville consiste en quelques groupes de maisons bâties en terre mêlée de pierres. Elles n’excèdent guère en hauteur huit à dix pieds, excepté celles qui sont habitées par les cacheffs du pays. La ville est située tout près du fleuve. Au pied d’une colline rocailleuse, je vis un petit temple ; mais je ne pouvais aller le voir, m’apercevant qu’on me surveillait beaucoup. Je me rendis sur-le-champ chez Hassan-cacheff qui me reçut avec un air soupçonneux, et voulut connaître notre but. Je lui dis que nous remontions le Nil uniquement pour chercher des antiquités, et que nous voulions pousser notre excursion jusqu’au Chellal ou à la seconde cataracte. Il prétendit que cela était impossible, vu que les habitans du haut pays étaient en guerre entre eux. Il se fît ensuite apporter une natte, s’assit devant la porte de sa maison, et m’invita à m’asseoir aussi. La première question qu’il m’adressa alors, ce fut si j’avais du café. Je lui répliquai que j’en avais un peu à bord pour notre propre usage, et que je lui en céderais volontiers la moitié. Il demanda ensuite si nous avions du savon ; je lui fis la même réponse. Puis du tabac ; je dis que nous en avions quelques pipes, et que nous le fumerions ensemble s’il voulait. Il en fut charmé. Après cela il demanda de la poudre à tirer. Je lui fis observer que n’en ayant que peu, je ne pouvais m’en dessaisir. Il me mit en riant la main sur l’épaule, et dit : « Vous êtes Anglais, vous pouvez faire de la poudre quand vous le voulez. » Je n’étais pas fâché de le laisser dans cette opinion, et me gardai bien de le détromper. Cependant je lui répliquai que je n’étais venu ni pour faire de la poudre ni pour dissiper celle que j’avais. Sur ces entrefaites, mon janissaire vint du bateau m’apporter du tabac. Nous commençâmes donc à fumer ; on servit du café ou plutôt du gryadan. Néanmoins mon Turc soutint que les matelots ne voudraient pas avancer davantage, parce qu’ils auraient peur de se hasarder dans le haut pays. Je lui dis que s’il voulait me donner une lettre pour son frère Osseyn, nous ne courrions plus de danger ; et je lui montrai la lettre de Khalil-bey à Esné, adressée à son frère. Après l’avoir parcourue, il me fit observer qu’elle ne désignait pas le lieu où je voulais me rendre. Voyant que j’allais rencontrer encore des obstacles, je lui dis franchement que s’il me laissait continuer mon voyage, je lui ferais un très-joli présent, consistant en un très-beau miroir, du savon et du café ; si, au contraire, il nous forçait à retourner, il perdrait tout, et il exciterait en outre le mécontentement du bey d’Esné. Sa réponse fut : « Nous parlerons de cela demain. » Je fus donc obligé de retourner au bateau sans réponse positive.

Le lendemain je me rendis encore chez lui de bonne heure. Dès qu’il me vit, il demanda le miroir. Je lui dis que je le tenais prêt, pourvu qu’il me donnât une lettre pour son frère à Farras. Il y consentit et alla écrire la lettre. Avant notre départ du Caire, j’avais eu soin de prendre des renseignemens exacts sur la Nubie, chez les gens du pays qui apportaient dans cette capitale des dattes et du charbon. Ils m’avaient appris qu’un miroir et quelques grains de verre de Venise y seraient accueillis à l’égal d’un plat d’argent et de perles. En conséquence nous en avions embarqué une pacotille, quoique nous ne fussions pas bien certains de pénétrer en Nubie. Le miroir que je donnai au cacheff avait douze pouces de haut sur dix de large : c’était le plus grand que les Deiriens eussent jamais vu ; aussi fit-il sur eux une impression étonnante. Plusieurs qui n’avaient jamais été au-delà d’Assouan, n’avaient pas même encore vu un miroir, et furent bien étonnés de le voir présenter leur figure. Le cacheff avec sa large face ne pouvait se lasser de s’y mirer, et toute sa suite cherchait à y jeter un coup d’œil pour voir quel effet faisaient leurs figures couleur de chocolat ; ils riaient, ils étaient enchantés. Le cacheff le remit à la fin, avec une inquiétude marquée, à quelqu’un de sa suite, en lui recommandant bien d’en avoir grand soin, et de ne pas le casser. En revenant au bateau, je rencontrai un vieillard qui avait connu Baram-Cacheff, prince qui exerçait sa tyrannie dans ce pays du temps de Norden. Il m’apprit qu’il n’était encore qu’un enfant quand Baram mourut de mort naturelle, et que les courtisans de ce tyran avaient été massacrés par les Mamelouks.

Nous quittâmes Deir après midi, et au bout de quelques heures nous fûmes à Hafi, où le fleuve coule au nord-est. Entre Deir et cette place la campagne est assez fertile en dourrah et en dattes ; elle fournit aussi beaucoup de coton que l’on récolte pour l’expédier au Caire. On ne voit point de cannes à sucre : est-ce parce que les habitans sont trop insoucians pour se livrer à cette culture, ou parce que le climat n’est pas assez chaud pour la canne ? Je soupçonne la paresse des habitans.

En poursuivant notre route, nous arrivâmes à Ibrim. Cette ville est bâtie sur un haut rocher qui s’élève presque à pic sur le bord du Nil ; elle est entourée d’un mur de briques cuites au soleil. Les maisons sont toutes dans un état de ruine, étant abandonnées depuis que les Mamelouks y ont établi leur demeure en se retirant sur Dongola. Tout près du fleuve on observe quelques cavités taillées dans le roc, et semblables à des sépulcres, Quelques unes ont été peintes, probablement par les Grecs, et conservent très-bien leurs couleurs. Les terres cultivées sur le bord méridional du fleuve ne s’étendent pas, en quelques endroits, au-delà de cent toises en largeur ; mais on y voit un grand nombre de palmiers dont les dattes passent pour les meilleures de l’Égypte : les Nubiens en font un commerce considérable. Le bord méridional présente partout l’image de l’aridité, et l’on n’y voit que quelques dattiers et acacias.

Avant de décrire mon voyage d’Ibrim à la seconde cataracte, j’ai besoin de réclamer l’indulgence du lecteur au sujet des dénominations géographiques. J’ai noté les noms de tous les villages par lesquels nous avons passé, tels qu’on me les a indiqués ; je les publie de même, ne croyant pas qu’aucun autre voyageur les ait fait connaître. MM. Legh et Smelt, qui, les premiers, ont pénétré assez en avant dans ce pays par eau, ne sont pas allé au-delà d’Ibrim ; et Norden n’a indiqué correctement tous les villages et districts qu’il a traversés que jusqu’à Deir. À environ une lieue au-dessus d’Ibrim, nous eûmes le village de Wady-Choubak à l’est, et celui de Mosmos à l’ouest. Du côté de l’orient la campagne continuait d’être couverte de dattiers jusqu’à Bostan ; mais vers l’orient il n’y avait qu’un désert. Depuis Toské nous aperçûmes dans la plaine, vers l’est, quelques rochers de diverses hauteurs qui ressemblaient à des pyramides. Je ne serais pas étonné qu’ils eussent suggéré aux Égyptiens la première idée de leurs pyramides artificielles ; quelques-uns de ces rochers pyramidaux paraissent avoir deux cents pieds de haut.

Nous descendîmes à Ermyne sur l’ouest du fleuve. Ses bords sont couverts ici d’acacias épineux, de tamarisques et de palmiers, et de quelques champs cultivés. Le lendemain nous vîmes l’île d’Hogos. Elle porte les restes d’une ancienne tour qui a dû être construite pour commander le passage du Nil ; car l’île est située précisément au milieu du fleuve qui est encore assez large ici. Les blocs employés à la construction de ce fort, ne sont pas aussi gros que ceux des temples d’Égypte ; mais ils sont bien liés ensemble. Après cela, nous entrâmes dans le Formundy, district qui s’étend sur les deux rives du fleuve jusqu’à Saregg. À Formundy le Nil se dirige, au nord-est, sur un espace de deux lieues. Nous eûmes autant de peine qu’à Korosko pour avancer, étant obligés de lutter à la fois contre le vent et le courant.

À cette occasion je dois faire remarquer le travail pénible de nos matelots nubiens. Ces malheureux étaient toujours dans l’eau ; et, quoique bons nageurs, ils n’avançaient que difficilement contre le courant, d’autant plus que les arbres sur le bord du fleuve s’opposaient au hallage. Ces gens mènent en général une vie très-dure, et mangent tout ce qu’ils trouvent. Ils font un mélange de sel de roche ou de natron et de tabac, qu’ils placent entre les dents de devant et la lèvre inférieure. Le natron se trouve dans plusieurs parties de l’Égypte, et on en fait un objet de commerce. Les Lapons ne peuvent guère être plus dégoûtans dans leur manière de manger que ce peuple. Quand nous avions tué une brebis, je voyais les matelots s’emparer des intestins, et les manger crus, après les avoir trempés simplement dans Veau. La tète, les pieds, la peau, la laine, rien n’était dédaigné ; ils jetaient le tout dans un pot qu’on ne nettoie jamais, et après avoir fait bouillir un peu ce mélange indigeste, ils en buvaient le jus et dévoraient le reste.

Après que nous eûmes attaché notre bateau au rivage dans le district de Formundy, je montai sur un rocher très-élevé pour jeter un coup-d’œil sur le pays d’alentour. J’aperçus à l’ouest du Nil une vaste plaine avec des mamelons de la forme de pains de sucre, recouverts de pierres noires et lisses, un peu semblables au basalte. Quelques-unes de ces pierres avaient cinq pieds de long. La contrée est partout aride ; sur le bord du fleuve seulement croissent quelques dattiers.

Le lendemain matin nous nous trouvâmes à la hauteur de Farras, que nous laissâmes à l’est, et nous descendîmes à terre du côté de1 l’ouest pour visiter les temples d’Ybsamboul. Comme, pour y arriver, nous traversâmes le Nil précisément vis-à-vis de ces temples, nous eûmes une occasion favorable de saisir l’ensemble de l’aspect qu’ils présentent de loin [7]. Devant le petit temple sont placées six figures colossales, qui font un meilleur effet de loin que de près. Hautes de trente pieds, elles sont taillées dans le roc comme le grand temple, qui est décoré d’une statue gigantesque dont la tête et les épaules seulement s’élèvent au-dessus du sable. Je m’apercevais même à une grande distance qu’elle était d’un travail superbe. Une rangée d’hiéroglyphes régnait tout le long de la frise, et au-dessus de cette rangée, on en voyait une autre formée de figures assises, de grandeur naturelle. Le sable accumulé par le vent du côté du nord sur le rocher qui domine le temple, a coulé peu à peu vers la façade, et a enseveli l’entrée au trois quarts. Quand j’approchai de ce temple, je perdis tout à coup l’espoir d’en déblayer l’entrée ; car les monceaux étaient tels que je ne voyais pas de possibilité d’arriver jamais jusqu’à la porte. Nous gravîmes une colline de sable au haut de l’édifice ; là, nous trouvâmes la tète d’un épervier en pierre qui sortait de la butte jusqu’au cou seulement. D’après la position de cette figure, je conclus qu’elle était placée au-dessus de la porte ; et, à en juger par la grandeur de la tête, tout l’oiseau devait avoir plus de vingt pieds de long. Au-dessous de la figure du sommet des temples égyptiens il y a ordinairement un fronton. Or, en y ajoutant la corniche au-dessous de la porte et la frise, je calculai que la grande porte devait être au moins à trente-cinq pieds au-dessous du sable ; profondeur qui s’accordait d’ailleurs, par sa proportion, avec la façade qui était de cent dix-sept pieds. Le sable s’écoulait d’un côté de la façade à l’autre. Essayer d’y percer une ouverture droite pour arriver à la porte, eût été un travail inutile ; il fallait diriger au contraire l’excavation de manière à faire écouler le sable depuis la façade ; et dans cette opération même il fallait s’attendre à voir le sable du haut combler l’excavation qu’on aurait faite dans le bas. Pour surcroît de difficultés, les indigènes qu’on pouvait employer aux travaux étaient des gens sauvages et entièrement étrangers à de pareilsé ouvrages, ne connaissant pas l’usage de travailler pour de l’argent, et ignorant même l’usage des monnaies. Tous ces obstacles me parurent d’abord tout-à-fait insurmontables, et me détournèrent de tout projet d’opération. Cependant mon espoir renaquit bientôt après, et à la suite de deux voyages, et des efforts continués avec persévérance, j’eus la satisfaction de pénétrer enfin dans le grand temple d’Ysamboul, comme on le verra plus tard.

Ayant pris la mesure de la façade du temple, et fait tous mes calculs, je pensai que si je pouvais engager les habitans du pays à travailler avec zèle et assiduité, je réussirais peut-être dans’mon entreprise. Je n’examinai pas ce jour le petit temple, voulant me rendre encore au village d’Ybsamboul pour voir Osseyn-Cacheff. Les rochers dans lesquels est taillé le temple, se prolongent à environ cent toises au sud, et cèdent ensuite la place à une plaine qui a de bonnes terres cultivées sur les bords du Nil, et qui abonde en palmiers. Nous fîmes le trajet et débarquâmes au village. J’aperçus un groupe de monde sous un bouquet de palmiers ; à mon approche ils parurent surpris d’abord de la vue inatten due d’un étranger. Je témoignai le désir de voir Osseyn-Cacheff ; mais je ne reçus aucune réponse. À la fin on m’apprit que celui qui était assis au milieu d’eux, était Daoud-Cacheff, son fils. Je vis un homme d’une cinquantaine d’années, vêtu d’une robe bleu-clair, coiffé d’un vieux mouchoir blanc en guise de turban, et assis sur une natte usée, ayant auprès de lui un long sabre et un fusil, et étant entouré d’une vingtaine d’hommes, bien armés de sabres, de boucliers et de lances. Son jeune frère, qui était d’un rang fort inférieur, se comportait d’une manière très-grossière à mon égard. Quelques gens de la suite avaient des vêtemens, d’autres en manquaient, et au total cette assemblée présentait un aspect misérable qui n’était pas très-encourageant. Ces gens n’ont d’autre emploi que de lever l’impôt dû à leur maître, chez la classe inférieure de la nation. Le cacheff lui-même n’a autre chose à faire que d’aller de village en village pour percevoir son tribut : dans chaque lieu il a une maison et une femme. Maître absolu de faire ce qu’il lui plaît, il ne connaît point de loi qui puisse l’arrêter. La vie d’un homme ne loi est pas plus précieuse que celle d’un animal. S’il a besoin de quelque chose, il le prend où il peut le trouver. En cas de refus, il emploie la force ; si l’on résiste, le cacheff se venge par le meurtre. Voilà le régime de ce maître nubien, que je ne pouvais espérer de rendre traitable par des promesses, puisque la mauvaise foi qui règne chez ce peuple fait qu’il ne compte la parole d’un homme pour rien.

C’était pourtant avec cette race d’hommes que j’allais avoir à faire, puisque je devais solliciter la permission de m’établir chez eux, et de me livrer à des travaux dont le projet suffisait pour me faire regarder comme un fou. Comment parvenir à les faire travailler pour de l’argent, eux qui ne connaissaient d’autre genre de trafic que celui de donner du dourrah pour des dattes, ou des dattes pour du sel Il faut se souvenir que MM. Legh et Smelt n’avaient pas jugé à propos de pousser leur voyage au-delà d’Ibrim, attendu qu’il leur avait paru sans utilité de pénétrer dans un pays où la monnaie ne servait guère : ce qui, en effet, était vrai alors à l’égard de Deir, et plus encore pour le pays au-delà de cette ville.

Daoud-Cacheff me demanda quelle affaire m’amenait dans ce pays. Je lui répondis que j’avais une lettre du cacheff son oncle, adressée à Osseyn-Cacheff son père, et que je venais dans ce pays pour chercher des pierres anciennes. Il se mit à rire, et dit qu’il y avait quelques mois qu’un autre homme était venu du Caire, recherchant des trésors, et qu’il avait emporté dans son bateau une grande quantité d’or ; que je venais sûrement dans la même intention, et non pas pour chercher des pierres. Il demanda pourquoi je m’embarrassais de pierres si ce n’était parce que j’étais capable d’en faire de l’or. Je lui répondis que les pierres que je voulais enlever étaient des fragmens qui avaient appartenu à l’ancien peuple de Pharaon ; et que, par ces morceaux, nous espérions apprendre si nos ancêtres étaient venus de ce pays ; et que c’était là le motif qui m’avait fait aller à la recherche des pierres. Je pensai qu’en donnant cette tournure a mon entreprise, je leur ferais comprendre mon but, et mon désir d’ouvrir le temple de ce lieu. Il me demanda où je comptais aller chercher ces pierres. Je lui dis que dans les rochers là-bas, il y avait une porte, et que si nous pouvions la débarrasser du sable, nous trouverions peut-être des pierres en dedans. Je lui demandai donc la permission d’ouvrir cet endroit, en lui promettant un backchis en cas de succès ; il y consentit pour sa part. Mais j’avais encore à obtenir l’agrément de son père, puis il fallait engager du monde au travail ; et ce qui n’était pas moins difficile, rassurer ceux qui viendraient travailler, contre la peur du diable. Je fis observer au fils du cacheff que ceux que j’emploirais, gagneraient de l’argent. De quel argent, dit-il, voulez-vous parler ? Est-ce de celui de Mahomet-Ali, pacha du Caire ? Que pouvons-nous en faire ? nous ne trouvons rien à acheter, ni ici ni à Dongola. Je lui répondis qu’il pourrait envoyer l’argent à Assouan pour faire acheter du dourrah. « Mais, répliqua Daoud, si nous faisons cela, on gardera l’argent sans nous envoyer du dourrah.» Je pouvais croire à peine que ces gens eussent si peu de confiance, et ignorassent jusqu’à ce point les principes du commerce ; mais il est de fait, qu’ils ne font que des trafics avec les productions qu’ils envoient au Caire, à Siout et à Esné ; et les articles qu’ils reçoivent en échange des leurs, s’envoient ensuite dans la partie méridionale de la Nubie, sans que jamais ils reçoivent de l’argent dans ces doubles expéditions.

Je tirai une piastre de la poche pour la montrer à quelques-uns des indigènes, dont la foule s’était grossie considérablement, et qui s’étaient assis devant nous en formant un croissant, et en fixant leurs regards sur nous, sans perdre de vue aucun de nos mouvemens. Je m’efforçai de leur faire sentir les avantages qu’ils tireraient de cette monnaie, s’ils l’introduisaient chez eux.

Cependant le cacheff demeura persuadé que cela ne vaudrait rien ; car alors, dit-il, ceux qui ne se plairaient plus en Nubie, vendraient leurs vaches et leurs chèvres, et s’en iraient vivre en Égypte. Il n’avait peut-être pas tort, et il y avait de la franchise à faire cette remarque devant ses sujets opprimés. L’un deux prit la piastre de mes mains ; et après l’avoir regardée quelque temps, il me demanda qui est-ce qui voudrait donner quelque chose pour ce petit morceau de métal. Tout le monde, lui répondis-je, vous donnera pour cela une mesure de dourrah, suffisante pour nourrir un homme pendant trois jours. Gela peut être ainsi dans. votre pays, dit-il ; mais je suis sûr qu’ici personne ne vous donnerait seulement six grains de dourrah pour cette petite plaque de fer. Je lui assurai que s’il allait à bord de notre bateau, et qu’il y présentât cette monnaie au premier venu, il obtiendrait pour cela la quantité de dourrah que j’avais dite. Aussitôt mon Nubien part comme un trait, et, au bout de quelques minutes, il revient avec du dourrah qu’il tient dans un chiffon attaché à ses vêtemens.

J’avais d’avance instruit le rays du bateau de ce qu’il fallait faire en cas qu’un des indigènes vînt se présenter avec une pièce de monnaie, pour avoir du dourrah. En conséquence, il lui avait donné pour la piastre la mesure convenue. Cette expérience eut un bon effet, non-seulement sur l’esprit du peuple, mais aussi sur celui du cacheff, qui sut même bientôt tirer parti de l’instruction qu’il venait d’acquérir. Il me fit observer que quelqu’un qui travaillerait toute une journée, devrait avoir quatre fois cette mesure de grain pour sa part, et que, par conséquent, il engagerait ses gens à travailler si je voulais leur donner à chacun quatre piastres par jour. Après de longs pourparlers, je m’arrangeai à raison de deux piastres par ouvrier.

Daoud me dit que le voyageur qui était venu dans ce pays, il y avait quelques mois, avait laissé entre ses mains trois cents piastres, afin qu’il fît faire des fouilles pour lui ; mais que ses gens n’avaient pas voulu se charger de la besogne, attendu qu’ils se souciaient fort peu d’avoir de ces petites pièces de métal. Le voyageur avait continué son voyage à Wady-Halfa. À son retour il s’attendit à voir les fouilles faites ; mais Daoud lui avait rendu ses pièces de monnaie, ne sachant qu’en faire. J’ai appris dans la suite que ce voyageur était M. D**, ex-consul de France en Égypte, et qu’en effet, il avait repris son argent, puisque les gens du pays ne voulaient pas travailler pour lui.

Il s’agissait ensuite, et c’était la plus grande difficulté, d’engager Osseyn-Cacheff à nous laisser entreprendre notre ouvrage. Car, sans son consentement, il n’y avait rien à faire. Ce prince demeurait à Eschké sur le Nil, à une journée et demie au-delà d’Ybsamboul. Je résolus de m’y rendre. Pour fortifier les bonnes dispositions de son fils, je restai la nuit dans ce lieu, et lui envoyai une mesure de riz du poids d’environ quatre livres, trois onces de café, une demi-livre de sucre, et quelques feuilles d’une sorte particulière de tabac, appelée Tunny-Djebel, et venant de la Syrie ; les Barrabras ont l’habitude de la mâcher, et la regardent comme un grand objet de luxe.

Dans la soirée on nous fit parvenir à bord du lait aigre, et des gâteaux chauds de farine de dourrah. On cuit ces gâteaux sur une pierre plate de dix-huit pouces carrés, et appuyée par les deux bouts sur d’autres pierres entre lesquelles on allume du feu. Quand la pierre plate est suffisamment échauffée, on verse sur la surface la pâte liquide qui se répand aussitôt d’une manière égale, et se durcit en une minute, au point qu’on peut la retourner sans la casser. Dès qu’un de ces gâteaux minces est prêt, on en fait d’autres. Ils sont assez bons quand on les mange chauds ; mais s’étant refroidis, ils ont un goût aigre et désagréable. On les mange habituellement avec du lait caillé, ou bien on les laisse refroidir ; on les casse ensuite en morceaux, qu’on jette dans une terrine, pour y verser des lentilles bouillies : voilà la nourriture générale du pays.

Dans la matinée du 11, nous nous mîmes en route pour Eschké : nous passâmes d’abord auprès de la ville ruinée d’Adda, dont la position est charmante, puisqu’elle domine sur le Nil, et une grande partie de la contrée. Elle renferme un bon nombre de maisons bâties comme celle d’Ibrim ; à l’est le pays est couvert de sable ; plus fertile sur la rive occidentale, la terre y porte des arbres de diverses espèces, des acacias, des tamariniers, et des buissons d’épines. Nous entrâmes ensuite dans le district de Kosko, qui s’étend sur les deux rives, puis nous passâmes à Enhana ou Oddenham, Garba, Zarras, et un peu plus loin, à l’île de ce nom : audelà de cette île, nous aperçûmes au midi Antero, et un peu au-dessus, et du même côté, Diberet, et une île qui s’appelle de même. Dans la plupart de ces lieux, nous vîmes la stérilité régner sur la rive gauche du fleuve, excepté à Zarras. La rive droite était couverte de palmiers, et on apercevait un peu de dourrah : le sol le plus fertile paraissait être celui des îles.

Nous arrivâmes enfin à Eschké, résidente du cacheff : c’est, sans contredit, la contrée la plus fertile au-dessus d’ibrim et d’Assouan. Les arbres sont très-serrés ; et un vaste district, cultivé le long du Nil, produit une grande quantité de dourrah et de coton. Après la récolte, on nettoie ce coton et on l’envoie au Caire pour l’échanger contre des toiles, du sel et du tabac. A notre arrivée, nous apprîmes qu’Osseyn-Cacheff n’y était pas pour le moment ; mais qu’il reviendrait au bout de quelques jours, n’étant pas allé à une grande distance de là. Comme je ne voulais pas retourner à Ybsamboul avant d’avoir eu une entrevue avec ce chef, je résolus de visiter la seconde cataracte en attendant son retour. Au-dessus d’Eschké, le Nil fait un coude en tournant au nord-ouest. En continuant de remonter le fleuve, nous trouvâmes les terres bien cultivées ; et le peu de cabanes que nous apercevions à travers les arbres, étaient plus solides et mieux bâties que celles des Arabes d’Égypte. Le soir, nous amarrâmes le bateau dans ce district.

Le lendemain matin, de bonne heure, nous remîmes à la voile, et avec un bon vent du nord, nous avancâmes assez pour voir bientôt Aloanortis sur la droite, et un peu plus haut, Debrous sur la gauche ; plus loin était l’île du même nom, et au-delà de cette île, nous eûmes, sur la gauche, le district d’Angoche ou Soukoy. D’après la qualité rocailleuse du sol aux environs de la première cataracte, je m’étais attendu à voir de loin la chaîne de montagnes à travers laquelle le fleuve ferait sa chute ; mais, à ma grande surprise, le pays continua d’être plat et uni jusqu’au dernier district avant la cataracte : ce district est celui de Wadi-Halfa. En approchant de la cataracte, on aperçoit d’abord une île nommée Givarty, puis une autre qui est celle de Mainarty ; et au-delà de celle-ci, deux autres, savoir : Genesap et Ennerty. Ces quatre îles sont cultivées ; mais le grand nombre d’îles qui forment véritablement la cataracte, offrent toutes une surface aride ; quelques unes ne sont que du roc et du sable : sur d’autres croissent quelques sycomores et du sount ; mais les quatre premières îles ont seules des palmiers.

Vers neuf heures du matin, nous côtoyâmes, aussi loin que possible, le dernier district cultivé, celui de Wady-Halfa : quelques indigènes vinrent nous voir. Je les engageai à nous amener quelques ânes, pour que nous pussions nous rendre, par terre, à la cataracte ; ils accédèrent à cette demande sans la moindre difficulte. Précédés du janissaire et de l’interprète, ma femme et moi, nous avancâmes autant que le permettait la durée de la journée, puisque nous voulions, vers le soir, être de retour au bateau. Nous fûmes à même d’observer la cataracte sous divers aspects. Je gravis un rocher pour jeter un coupd’œil sur les déserts : aussi loin que ma vue portait, il n’y avait qu’un pays plat, hérissé seulement, par ci par là, surtout auprès du fleuve, de rochers de peu d’élévation. Comme le Nil était haut, le courant ne faisait pas une chute aussi considérable que lorsqu’il est bas ; mais je ne crois pas que la cataracte soit navigable à aucune époque de l’année. La chaîne de rochers qui occasione la chute du fleuve, diffère de celle de la première cataracte, en ce que c’est, non pas du granit, mais une sorte de marbre noir qui, au reste, a la même dureté. Quelques voyageurs prennent cette roche pour du granit noir ; je ne saurais partager leur avis ; elle est d’un grain plus gros, et n’est pas aussi compacte que le granit.

Après le coucher du soleil, nous revînmes à bord, et nous fîmes aussitôt le trajet du fleuve pour nous rendre à l’île Mainarty, où nous arrivâmes à la nuit tombante. Nous avions vu de loin du feu et du monde ; mais, à notre descente, nous ne vîmes plus personne. Les insulaires avaient abandonné leurs huttes, en y laissant tout ce qu’ils possédaient ; ce qui se réduisait à des dattes séchées, et une sorte de pâte faite du même fruit et conservée dans de grandes jarres de terre-glaise cuite au soleil, qui étaient recouvertes de paniers tressés en feuilles de palmier. Un âtre pour cuire leur nourriture et une natte pour coucher, composaient tout l’ameublement de leur demeure. Ils avaient des pots et des outres de cuir pour puiser de l’eau au Nil et en arroser leurs terres. Au reste ; toute la population de l’île ne se montait qu’à quatre hommes et sept femmes, avec deux à trois enfans. Ces insulaires n’ont de communication avec la terre-ferme, que lors des basses eaux ; parce que, dans d’autres temps, le courant, étant immédiatement sous la cataracte, a trop de rapidité pour être guéable ; et quant aux bateaux, il n’en vient guère à ces îles ; rarement ils remontent plus haut que Wadi-Halfa. Ces gens sont pauvres, mais heureux ; ne connaissant aucun des besoins créés par le luxe, ils vivent contens de ce que la Providence leur accorde comme fruit de leur travail. Ils ont quelques brebis et chèvres qui leur fournissent du lait pendant toute l’année ; ils cultivent aussi des champs et les entretiennent bien ; le dourrah qu’ils récoltent, constitue le fond ordinaire de leurs approvisionnemens. Ils filent la toison de leurs brebis, en faisant passer le fil autour de plusieurs pierres ; ils suspendent ensuite les fils perpendiculairement à un bâton mis en travers entre deux arbres, et les font croiser par d’autres fils ; de cette manière, ils fabriquent une espèce de grosse étoffe qui leur sert à couvrir la partie inférieure du corps.

J’allai avec le rays visiter tout le rocher qui forme l’île ; il a un huitième de mille de long et autant de large. Il était déjà tard quand nous découvrîmes les habitans ; ils avaient allumé du feu pour cuire leur pain, et ce fut là ce qui nous trahit leur retraite. Ils étaient blottis sous les ruines d’un vieux château-fort qui se trouvent vers l’extrémité méridionale de l’île ; à notre approche, les femmes poussèrent un cri de frayeur éclatant. Notre rays, qui était natif de la Basse-Nubie, savait parler leur langue, et les calma ; cependant il ne put faire sortir personne de cette retraite. Leur peur venait du souvenir des dépradations que des voleurs de Wadi-Halfa avaient commises, il y avait quelques années, dans l’île où ils étaient arrivés, en passant le fleuve à gué, pendant les plus basses eaux. Les brigands avaient fait à ces pauvres insulaires tout le mal possible. Nous leur assurâmes que nous ne ressemblions point aux voleurs de Wady-Halfa, et que nous ne venions que pour avoir quelqu’un qui pût nous montrer le chemin de la cataracte. Ces mots leur causèrent une nouvelle frayeur. Ils nous dirent que probablement jamais bateau n’avait été au-delà de Wady-Halfa, et qu’on ne pouvait aller plus loin, à cause de la quantité d’îles rocailleuses. Le rays lui-même, plus inquiet pour son bateau que pour notre sûreté personnelle, s’opposa d’abord au désir que j’avais de remonter encore le fleuve. À la fin, il fut convenu que deux hommes nous guideraient dans l’excursion, et que le rays laisserait son fils en otage dans l’île. Les insulaires connaissaient ces parages ; pendant les basses eaux ils fréquentent les îles pour chercher une terre imprégnée d’une sorte de salpêtre, qu’ils savent extraire, pour en faire un ingrédient de leur nourriture. Ne voulant pas rester la nuit dans le bateau, je pris le parti de coucher dans l’île.

Le lendemain 14, de bon matin, nous prîmes à bord deux insulaires pour nous servir de pilotes. Ils devaient guider le bateau tant qu’il pourrait avancer, et nous indiquer ensuite le chemin. Le vent du nord soufflait encore avec force ; et comme l’eau était haute, nous avançâmes d’abord assez rapidement ; mais ensuite nous fûmes poussés dans tous les sens par les nombreux courans et remous du fleuve ; nous ne pouvions plus avancer, ni même reculer, de peur d’être jetés sur un des rochers qui hérissaient le lit du Nil de part et d’autre. Nous restâmes ainsi une heure sur la même place. Quelquefois nous nous portions en avant d’une cinquantaine de toises ; mais ensuite nous nous trouvions arrêtés et renvoyés malgré la force du vent qui nous secondait, et malgré tous nos efforts. À la fin nous fûmes entraînés dans un des tournans, et lancés sur un écueil qui se trouvait à deux pieds au-dessous de la surface de l’eau. Le choc que notre bateau en reçut fut terrible, et j’avoue que je fus vivement alarmé, croyant que la cale s’était entr’ouverte. Pour ma part, je pouvais essayer de me sauver à la nage ; mais j’avais ma femme avec moi, et ce fut surtout pour elle que je m’effrayai. Cependant nous en fûmes quittes pour la peur. Le bateau n’avait point souffert ; nous tâchâmes de gagner la rive, et, une fois arrivés à terre, nous nous y remîmes bientôt de notre frayeur. Nous partîmes à pied pour visiter la cataracte, ma femme, moi, l’interprète, le janissaire, les deux insulaires et quatre matelots du bateau. Nous emportâmes quelques vivres et de l’eau. Traversant les rochers et une plaine de sable et de pierres, nous arrivâmes à un roc nommé Apsir, le plus haut des environs de la cataracte. On jouit de là d’une vue complète de la chute du fleuve. Ce coup-d’œil est enchanteur. Les regards embrassent des milliers d’îlots de diverse forme et grandeur, dont le lit du Nil est parsemé, et entre lesquels les courans passent avec rapidité et en pente, tandis que des contre-courans filent souvent le long des premiers avec la même rapidité. Les roches noires de cet archipel, la verdure des îles cultivées, et la blancheur de l’écume des flots se mêlent, dans ce tableau, de la manière la plus pittoresque.

Au-delà de la cataracte, du côté du midi, l’œil découvre quatre îles ; ce sont celles de Nuba, Gamnarty, Ducully et Suckeyr : elles ont au nord deux autres îles, Dorgé et Tabai. Elles sont occupées par une race d’hommes qui vit encore dans l’état primitif des habitans de la terre. Personne ne va les voir ; et eux, ils ne sortent jamais de leurs îles ; ils sont, au reste, en très-petit nombre, quelques îles n’ayant que cinq ou six habitans ; ils vivent de la récolte qu’ils font sur les portions de terre que présente cet archipel. Pour les fertiliser ils sont obligés de les arroser constamment. Ils se servent, à cet effet, d’une machine de la plus grande simplicité, et appelée hade : c’est une peau de brebis attachée à deux bâtons. Avec ce pauvre appareil ils puisent l’eau du Nil. Ils ont aussi quelques brebis, et avec le coton que produit leur sol ils font une étoffe, comme les insulaires au-dessous de la cataracte en fabriquent avec la laine.

Sur la gauche de la cataracte le terrein diffère de celui de la droite, en ce qu’ils’y compose de pierres tendres et blanchâtres, et de sable. En remontant des yeux, du haut de ce plateau, le Nil jusqu’aux bornes de l’horizon, on le voyait passer sur un long espace, entre les rochers, et dans le lointain on distinguait les sommets de deux hautes montagnes. Au-delà de la cataracte le pays n’est point fréquenté par les voyageurs, vu qu’on n’y trouve point de moyen de transport, et qu’on n’y rencontre même pas d’habitans. Les bateaux n’oseraient se hasarder sur cette partie du cours du Nil ; car, dans les basses eaux, on n’y pourrait naviguer, et quand les eaux sont hautes, il faudrait 4m vent du nord d’une grande force pour remonter le courant.

Nous retournâmes lentement au bateau, et remîmes à la voile pour regagner l’île d’où nous étions partis le matin. La force du vent nous poussa contre l’île de Gulgé ; le rays voulut y passer la nuit : cependant, comme le vent s’apaisa vers le soir, nous retournâmes à notre île. Nous ne pûmes encor.e inspirer de la confiance aux insulaires ; ils se cachaient comme la veille, et les deux qui nous avaient servi de pilotes ne furent pas sitôt descendus à terre qu’ils se sauvèrent à toutes jambes. Cependant le fils du rays nous avait préparé à souper ; et, assis auprès du foyer, nous nous réjouîmes d’être sortis sains et saufs du milieu de tant de courans et d’écueils.

J’oubliais de faire remarquer que j’avais trouvé dans l’île de Gulgé les restes d’une ancienne construction de la forme d’une église, et bâtie en briques cuites au soleil. Ces ruines, consistant en trois divisions, sont situées au centre de l’île Voyez l’Atlas, planche 3a.

Nous ne voulûmes partir le lendemain matin, 15 septembre, qu’après avoir vu les habitans. Ils vinrent enfin, les hommes d’abord pour recevoir leur bakchis, et puis les femmes pour faire une visite à Mme Belzoni ; elle leur donna des colliers en grains de verre, qui les ravirent ; mais, dans leur simplicité enfantine, elles ne songèrent même pas à remercier. Dès qu’elles eurent leur cadeau, elles rirent de joie et s’enfuirent.

Nous commençâmes ensuite à redescendre le fleuve, malgré la force du vent du nord contre lequel nous avions à lutter. Il y a des auteurs qui prétendent que le Nil ne jette point de vagues, et que sa surface est toujours unie comme une glace. Je puis assurer que nous fûmes ballotés ce jour-là comme par une bourrasque sur mer. Comment la violence du vent et la rapidité du courant ne souleveraient-ils pas, en se choquant, les eaux d’un large fleuve ?

Après midi, nous atteignîmes le village d’Iskous. Nous y débarquâmes pour faire une visite à Osseyn-Cacheff qui était de retour, et à qui j’avais à remettre la lettre de son frère Mahomet, à Deir. Accompagné de l’interprète et du janissaire, je me transportai à la maison du cacheff, qui était bâtie en forme d’un angle de propylées. Ces maisons, élevées en terre-glaise, ne résisteraient pas au poids d’un premier étage, si elles en avaient. Tout le mobilier de la demeure du prince se bornait à une vieille natte, tendue sur la terre comme de coutume, un pot à eau, et une chaîne avec deux crochets d’une façon particulière. Cet Osseyn était un des deux frères qui avaient forcé le voyageur Burckhardt, parvenu à Tinareh, de rétrograder. C’était un homme d’environ soixante-huit ans, de la taille de cinq pieds onze pouces, fort et robuste, et faisant, par son extérieur, honneur à sa dignité. Il était entouré d’une trentaine d’hommes, tous armés, soit avec des fusils à mèches et de longs sabres, soit avec des lances et des boucliers. Il était vêtu d’une longue tunique de laine blanche qui lui descendait aux pieds, avec une ceinture à laquelle étaient attachés son sabre et un briquet. Un schall de la même laine que la tunique était jeté sur ses épaules et sur une partie de la tête pour la garantir du soleil. Il était coiffé d’un turban rouge, et chaussé de vieux souliers. Malgré ce costume plus que modeste, il se distinguait par son air de supériorité. Il est à remarquer que les Nubiens, malgré leur goût pour l’indépendance, témoignent de grands respects à leurs supérieurs ; et ces sauvages, qui ne se font pas scrupule de tuer leur prochain pour quelques pipes de tabac, tremblent à la vue d’un vieillard qui souvent n’est plus en état de leur faire du mal.

Osseyn-Cacheff m’adressa des questions très-minutieuses au sujet de mon but. Je me hâtai d’amener la conversation à mon projet de fouiller le temple d’Ybsamboul. Il en fut bien surpris. Cependant il me dit qu’il connaissait parfaitement l’entrée de la place, que la boule ronde sur la grosse tête était la porte du grand Déré, comme il l’appelait, et que si on l’écartait, on entrerait tout de suite. Or, cette boule dont il parlait n’était autre que le globe sur la statue d’Osiris, à tête d’épervier, qui figurait au fronton, comme je l’ai dit plus haut. Il me fit sentir d’abord la difficulté, et même l’impossibilité d’ouvrir cette butte ; et lorsque j’eus cherché à écarter toutes ces objections, il me fit promettre que, si je trouvais le temple plein d’or, je partagerais avec lui à moitié égale. J’y consentis à condition que si je n’y trouvais que des pierres, elles deviendraient toute ma propriété ; condition à laquelle il n’eut pas de peine à accéder ; car, dit-il, il n’avait que faire des pierres. Là-dessus il me donna une lettre pour son fils à Ybsamboul. Ayant pris congé de lui, je revins à bord du bateau, et je lui envoyai quelques légers présens qu’il reçut avec plaisir, en nous envoyant un agneau en retour.

En entrant dans le bateau, je le trouvai rempli de femmes ; elles avaient appris de l’équipage, lors de notre départ, qu’il y avait une femme à bord : aussi, dès que nous étions revenus, elles étaient toutes accourues au rivage. Ma femme ne s’attendant pas à des visites aussi nombreuses, avait fait présent de quelques grains de verre à une des femmes du cacheff ; c’en était assez pour attirer toutes les femmes du pays, et il fallut les gratifier toutes du même cadeau.

Le lendemain nous continuâmes notre voyage de retour, et nous arrivâmes d’assez bonne heure à Ybsamboul. J’allai visiter un petit temple du côté du sud, vis-à-vis du village. Ce petit monument n’a aucune importance, et ne mérite d’être remarqué que parce que c’est le dernier temple qu’on rencontre le long du Nil en deçà de la cataracte. Il a servi d’église aux chrétiens grecs ; car les figures des apôtres, peintes sur les murs et sur le plafond, se voient encore trèsbien. Ayant traversé la rivière, je me rendis directement chez Daoud-Cacheff pour lui présenter la lettre de son père. Après l’avoir lue, il envoya chercher les hommes qui devaient travailler pour moi. Je trouvai ces gens entièrement sauvages, et étrangers à toute sorte de travail. Ils avaient, d’ailleurs, changé d’avis pendant mon absence ; et quoique je fusse muni de l’autorisation du cacheff, ils ne voulaient plus travailler. Tous les moyens de persuasion furent inutiles ; ils m’objectaient qu’ils n’avaient pas de goût pour cet ouvrage, qu’ils ne connaissaient pas la valeur de l’argent, etc. À la fin, faisant semblant d’être dégoûté de l’entreprise, je m’en allai. Quand le cacheff vit que je me disposais à partir, et qu’il perdrait l’espoir d’obtenir de bons présens, il commença à leur parler, les persuada, et obtint même d’eux la reduction de la moitié de ce qu’ils avaient demandé. Je consentis à cet arrangement ; mais alors ils insistèrent pour que j’employasse autant de monde qu’il leur plairait. En vain leur assurai-je que trente hommes suffisaient pour mon opération, ils n’en voulaient pas fournir moins de cent. Ne pouvant accéder à une demande semblable, je me levai, et pris congé du cacheff, ordonnant, en même temps, au rays de se rendre à bord et de mettre à la voile. Ceci ne fit pas le compte des parties contractantes ; il y eut de nouveaux pourparlers ; il fut arrêté enfin que je prendrais quarante hommes qui se rendraient le lendemain, avant le lever du soleil, au bateau, vu qu’il y avait entre le village et le temple la distance d’environ deux milles. Je me rendis à bord, en souhaitant de bon cœur d’avoir déjà terminé avec ce peuple-là.

Le lendemain 17, j’attendis les sauvages (car je ne puis les appeler autrement) de bonne heure ; mais ils trompèrent mon attente. Déjà le soleil était bien haut, sans que personne ne parût. Je me rendis de nouveau chez le cacheff pour savoir si ses gens entendaient sérieusement travailler, ou s’ils se faisaient un jeu de leur engagement. N’étant pas accoutumé à être debout d’aussi bon matin, il se leva très-lentement, et envoya une troupe de soldats à la recherche des hommes dont quelques uns parurent enfin, tandis que d’autres s’excusèrent de ne pouvoir venir, attendu qu’on avait aperçu un Bédouin dans le désert, et qu’il fallait qu’ils fussent tous sur leurs gardes. La veille ils avaient voulu être employés par centaine, et ce jour-là ils ne voulaient travailler ni les uns ni les autres. Il en arriva pourtant par terre et par eau, mais fort tard, et nous nous rendîmes enfin au temple. Je pris patience, et je fis commencer le travail de manière à faire déverser le sable du haut du milieu de la façade où la porte devait nécessairement se trouver. Ils avaient un long bâton avec une traverse au bout, à laquelle tenaient deux cordes. Un homme tirait ce bâton en arrière, et puis un autre le poussait en avant. C’est ainsi qu’ils s’y prennent pour écarter la terre dans les champs qu’ils cultivent, et je trouvai que cette méthode était aussi très-propre à écarter le sable. Quoique ce fût le premier jour de nos opérations, l’ouvrage alla mieux que je ne l’avais cru ; toutes leurs pensées et tous leurs discours portaient sur la quantité d’or, de perles et de pierres précieuses qu’ils allaient trouver sous la butte. Je me gar daî bien de les détromper, puisque leur erreur était le meilleur aiguillon pour les stimuler. À midi je leur donnai des lentilles bouillies et de la soupe au pain, ce dont ils furent très-contens. Le cachefT, qui assistait à l’ouvrage, partagea notre repas. Le soir je payai les ouvriers, en leur recommandant de se rendre au lieu le lendemain de bonne heure. Le cacheff vint à bord avec une partie de sa suite, et nous retournâmes au village pour y coucher.

Nous nous rendîmes le lendemain matin au temple comme la veille ; les fellahs n’arrivèrent que tard, et l’ouvrage commença très-lentement. Il me fallut avoir recours aux moyens de persuasion ce jour-Va ; car les sauvages s’imaginaient ou prétendaient qu’ils avaient travaillé trop la veille ; ils ne voulurent donc rien faire, et j’eus bien de la peine à les engager à l’ouvrage. Comme ils se plaignaient d’être harasses de fatigue, je leur promis de ne pas les faire travailler le lendemain, et de les laisser se reposer toute la journée. Nous abandonnâmes l’ouvrage avant le coucher du soleil, et nous retournâmes au village. N’étant pas satisfait des provisions que je me procurais dans ce lieu, j’offris plus que de coutume pour une brebis ; mais je ne pus en obtenir. J’étais donc réduit pour tout repas au riz et à l’eau ; encore, fallait-il en ménager la quantité, parce qu’il ne nous en restait pas beaucoup à bord. Notre provision en beurre avait été épuisée, et le lait était rare.

Le lendemain 19, j’allai trouver le cacheff, pour qu’il me cédât du bois de palmier. Il était tout changé dans sa conduite à mon égard ; il trouvait mille difficultés dans mon entreprise, me disant, entre autres choses, que les fellahs ne viendraient plus parce qu’il était inutile de les fatiguer tant pour un peu de monnaie ; il me refusa aussi le bois que je lui demandai, en prétendant qu’il était impossible de s’en procurer, quoique nous en fussions entourés. À l’égard du premier point, je lui répondis que cela n’était pas conforme à notre arrangement, et que puisque j’avais tenu parole en donnant aux fellahs la paie qui avait été stipulée, j’avais droit d’attendre que, de leur côté, ils remplissent aussi leurs engagemens. Après de longs débats, son dernier mot fut, qu’il fallait que je visse moi-même dans la soirée les fellahs, pour essayer de les ramener, attendu que, pour lui, il ne pouvait me servir. Il fut en général intraitable ; mais son interprète me fit entendre que toutes les difficultés provenaient de ce I que je n’avais pas fait au prince un présent assez considérable ; et le janissaire qui m’avait accompagné depuis Siout, me suggéra de ne pas manquer de lui offrir une paire de pistolets, ou quelque autre effet de valeur. J’avais donc encore une fois l’avidité à satisfaire ; mais je savais aussi que ce peuple sans reconnaissance pour ce qu’il a reçu, cherche toujours à extorquer davantage, en sorte que tout cadeau qu’on lui fait, est autant de perdu. Ainsi je pris un terme moyen, et je déclarai à l’interprète que son maître et lui auraient un bon bakchis à attendre de moi, s’ils s’employaient en ma faveur. Après midi, on assembla tous les habitans, et on m’envoya chercher. Le frère cadet du cacheff que j’avais vu a ma première arrivée à Ybsamboul était présent ; ses manières, qui d’abord avaient été très rudes, s’étaient fort adoucies, tandis que son frère était devenu beaucoup plus rude. Je demandai où je pourrais me procurer du bois ; on me répondit qu’il y en avait à deux lieues de là ; mais ce fut seulement pour me causer de nouveaux embarras, car le village même en était rempli.

À l’égard des ouvriers, on m’informa qu’ils ne continueraient pas un travail aussi pénible, si je n’en doublais le nombre. J’eus beau leur prouver qu’un homme n’en travaille pas plus aisément lorsqu’il est entouré de la foule ; ils s’obstinaient, et je voyais qu’il n’y avait rien à faire ; car, dès que j’aurais consenti à en prendre cent, ils auraient voulu être deux cents. Je promis alors de donner des bakchis au frère cadet du cacheff ; celui-ci leur parla dans leur langue ; et, à mon grand étonnement, ils se laissèrent persuader, par ce prince, à travailler au nombre de quarante seulement ; mais à condition que je leur donnerais le sixième d’un ardeb de bled pour faire du pain. Le cacheff voyant l’influence que son jeune frère exerçait sur l’esprit du peuple, en fut mécontent, se leva et partit.

Un barabras de Deir qui était venu à Ybsamboul pour s’y livrer à l’agriculture, avait acheté du bois pour construire un sakias ou une machine à puiser l’eau ; mais n’ayant pu s’accorder avec les indigènes pour l’acquisition d’un champ, il se disposait à repartir : cet homme m’offrit son bois à acheter ; je profitai de l’occasion ; ainsi tous les obstacles se trouvèrent levés.

Le lendemain matin, les gens se rendirent lentement à l’ouvrage, et j’eus bien de la peine à les diriger dans leur besogne ; cependant elle avança assez bien. Le cacheff vint avec sa suite pour voir les progrès de notre opération, et me fit entendre qu’il avait l’intention de dîner avec moi. Je lui répondis que je serais bien flatté de sa compagnie ; mais que je n’avais que du i’iz cuit à lui offrir, à moins qu’il ne voulût donner ordre à ses gens de tuer pour moi une brebis que je payerais. On tint donc conseil pour savoir qui d’entre eux se dessaisirait d’une brebis, moyennant une indemnité en piastres. Un vieil habitant, qui avait cinq brebis, c’est-à-dire plus qu’aucun autre habitant, reçut enfin ordre d’en céder une. La brebis fût amenée, et il s’agit d’en fixer le prix. C’était une chose assez difficile ; car jamais encore on n’avait vendu à Ybsamboul une brebis pour de l’argent ; il était contre les intérêts du cacheff que le prix en fût trop haut, parce que ce taux serait devenu celui de la vente des brebis en général ; et, comme il recevait son tribut en animaux de cette espèce, il fixait ordinairement le prix très-bas, pour en recevoir davantage. On ne voulait pas non plus taxer la brebis trop bas, pour ne pas donner un mauvais exemple qui aurait pu nuire à la valeur des brebis, dans les échanges qu’ils en faisaient avec d’autres villages contre du dourrah. Voyant qu’il serait trop difficile de prendre une détermination, ils arrêtèrent enfin qu’on ne fixerait aucun prix quelconque ; que l’homme me ferait présent de sa brebis, et que je lui donnerais en retour ce que je voudrais. Pour entrer dans leurs vues, et éviter de taxer positivement la valeur d’une brebis, je payai le propriétaire en sel, savon et tabac.

A dîner la brebis fut servie en morceaux dans deux écuelles de bois ; et le cacheff et sa suite s’assirent en rond sur le sable auprès du temple. Ils plongèrent leurs mains sales dans le jus : en quelques secondes toute la brebis fut dévorée. Ma part ne fut pas considérable dans ce festin sans cérémonie ; aussi, dans d’autres occasions semblables, j’eus la précaution de la faire d’avance. On leur porta ensuite du café du bateau, et quand le repas fut fini, j’allai dîner avec ma femme, qui préféra le riz cuit et l’eau au régal d’une brebis au milieu des sauvages.

Bientôt après le cacheff vint à bord, et témoigna son désir de me parler en secret. Nous nous retirâmes dans un lieu particulier, et là ses principaux interprètes nous firent la confidence suivante. La veille, le cacheff étant auprès de notre bateau, m’avait vu boire, dans une tasse, une liqueur rouge que j’avais versée d’une bouteille, et s’étant informé de ce que c’était, il avait appris que je buvais du nebet (vin). Or il avait entendu dire que le vin des anglais était bien meilleur que celui qu’on faisait dans le pays avec des dattes ; il désirait en conséquence en goûter, mais tout en secret. (Heureusement il me restait encore, de la provision faite au Caire, quelques bouteilles que je réservais pour les occasions extraordinaires ; j’envoyai donc mon interprète en chercher une au fond de la cale. Quand le vin fut versé et présenté au cacheff, il regarda fixement l’interprète, et lui dit de boire le premier. L’interprète, qui était copte, et avait été quelques années dans l’armée française, ne se laissa pas beaucoup prier. Sa contenance et son sourire pendant qu’il but, convainquirent bientôt le cacheff de la pureté du breuvage ; aussi ne balança-1-il plus à vider la coupe. Le vin ne lui parut pas d’abord aussi fort qu’il se l’était imaginé ; mais, à force d’en goûter, il le trouva meilleur ; et à la fin il y prit tellement goût, qu’il épuisa presque ma petite provision. En cette occasion comme en plusieurs autres, j’eus à me repentir d’avoir amené un janissaire, qui, au lieu de prendre mon parti, en transigeant avec les indigènes, leur suggérait des idées et des demandes auxquelles ils n’auraient jamais pensé. C’est qu’il faut bien se persuader qu’un musulman ne prendra jamais les intérêts des chrétiens, qu’il méprise, contre les gens de sa religion, à moins qu’il ne soit responsable de la vie d’un étranger ; et dans ce cas même, il agit plutôt dans ses propres intérêts que dans ceux de l’Européen.

Les travaux avaient été poussés le 20 bien lentement, quoique nous eussions fait une brèche assez large dans le sable, vers le milieu de la façade du temple. Le lendemain les indigènes s’avisèrent de venir en si grand nombre que je ne pouvais les employer tous, vu que nous n’opérions que sur un seul point de la butte. À ce sujet il s’engagea des débats assez vifs ; mais, comme je ne voulais pas dépenser un liard de plus que ce dont nous étions convenus, ils consentirent enfin à ce que la somme promise fût répartie entre eux tous, en sorte qu’au lieu de quarante hommes, j’en eus ce jour-là, pour le même prix, quatre-vingts, ce qui ne faisait pas douze sous par ouvrier. Les deux princes vinrent à bord de bonne heure, avec l’empressement de voir l’intérieur du temple, et de piller tout ce qu’il contiendrait. Ils me firent entendre clairement que tout ce qu’on y trouverait était leur propriété et deviendrait leur proie ; leurs sujets même commençaient à spéculer sur le partage du butin. Je répondis que je m’attendais à ne trouver que des pierres, et que je ne cherchais point de trésors. Mais ils soutinrent que si j’emportais des pierres, ce serait parce qu’il y aurait un trésor dedans ; et que je serais capable de l’extraire sans qu’ils s’en aperçussent, seulement en faisant le dessin de ces pierres. Quelques gens proposaient de casser d’abord les pierres sur lesquelles on remarquerait quelque figure, pour voir ce qu’elles contiendraient, avant de me les laisser emporter. J’avais donc à craindre, au cas que ces fouilles eussent du succès, de n’avoir pas la liberté de faire des dessins ou croquis, de prendre des notes, et moins encore d’emporter une statue ou tout autre objet qu’on y trouverait. Cependant nous continuâmes notre opération ; je fis faire une palissade avec le bois de palmier que j’avais acheté ; et dès-lors, je n’employai plus tant de monde, puisque le travail se réduisait à déblayer l’espace entre la palissade et le temple.

Dans la matinée, deux hommes quittèrent leur ouvrage et se rendirent à notre bateau sur le Nil. N’y voyant que ma femme et une petite fille du village, ils devinrent hardis et importuns, et voulurent à toute force monter à bord pour voler le bateau. Voyant qu’elle ne pouvait les éloigner par la douceur, ma femme prit enfin deux pistolets, et les dirigea sur eux. À cette vue ils reculèrent sur-le-champ, et s’enfuirent sur la colline. Elle les poursuivit ; mais comme ils se mêlèrent à la foule qui était assise sur le sable pour travailler, elle ne put les reconnaître. Tous les habit ans avaient en effet le même teint couleur de chocolat, et étaient également déguenillés.

Le soir, quand je voulus payer les ouvriers, le frère cadet du cacheff prétendit qu’il fallait d’abord mettre tout l’argent en un tas, avant de le partager. Mon interprète, qui était aussi mon trésorier, compta par conséquent toute la somme sur un morceau de vieux schall ; mais à peine eut-il fini, que le jeune prince se jeta sur l’argent, et s’empara de tout. Les habitans se regardèrent l’un l’autre ; mais personne n’osait dire un mot pour se plaindre ; et le jeune cacheff emporta toute la monnaie. Je lui fis observer qu’il était encore plus habile magicien que moi, et que les trésors lui arrivaient bien plus facilement. Cet événement me prouva, au reste, que les habitans du pays commençaient à apprécier la valeur de la monnaie.

Je dus m’attendre à n’avoir personne le lendemain matin ; aussi je fus surpris de voir venir les ouvriers comme de coutume. Une assez grande partie de la butte ayant déjà été déblayée, la première palissade ne suffisait plus ; j’en fis donc élever une seconde, précisément devant l’endroit que je supposais correspondre à l’entrée du temple, pour empêcher le sable de s’y accumuler. Cependant je m’aperçus que l’opération exigerait plus de temps que je ne pouvais y vouer ; et celui que j’y avais destiné était déjà écoulé. Cette considération ne m’aurait pourtant pas engagé à suspendre mes travaux, si une autre, plus forte, n’était venue s’y joindre : or, cette dernière considération était le défaut de l’objet même, qui, peu de jours auparavant, avait été inconnu et méprisé dans ce pays. L’argent avait déjà exercé son pouvoir sur ce peuple sauvage, en excitant sa cupidité et le désir de s’en procurer : et je commençais à en manquer. Ayant fait couler de l’eau sur le sable, devant l’entrée du monument, j’avais pratiqué un trou très-profond, par lequel je vis qu’il faudrait encore bien du temps avant de tout déblayer ; le sable pourtant était enlevé sur une hauteur de vingt pieds ; les statues colossales, au-dessus de la porte, étaient déjà complétement à découvert, et l’une des figures colossales, assise devant le temple, celle du nord, avait la tête et les épaules hors de terre, comme sa pareille au midi.

Après avoir obtenu du cacheff la promesse qu’il ne laisserait toucher personne aux fouilles jusqu’à mon retour, qui aurait lieu dans quelques mois, je me contentai de marquer la hauteur que la butte avait eue avant le commencement des travaux ; et ayant fait un croquis de l’extérieur du temple, je le quittai, bien résolu de revenir pour achever l’entreprise. Je fis un petit présent au cacheff, et, dans la soirée, notre bateau mit à la voile pour retourner au Caire.

Un courant rapide nous fit descendre le fleuve avec une grande vitesse ; ce qui nous fut d’autant plus agréable, que nous n’avions presque plus de provisions. Deux heures après avoir quitté Ybsamboul, nous fûmes hélés par un soldat turc qui remontait la rive droite du Nil sur un dromadaire. Sans faire attention à lui, nous continuâmes notre navigation. Il se retourna et nous suivit pendant assez long-temps ; à la fin, lorsque le courant nous eut conduit auprès de la rive, il tira un coup de pistolet, comme un signal pour nous arrêter. Nous ne pouvions deviner ce qu’il voulait de nous, et nous ne devions pas supposer qu’un soldat turc se hasarderait tout seul dans cette partie de la Nubie. Nous étant approchés du rivage, il nous dit qu’il avait des lettres pour moi, de la part du bey d’Esné. Il me présenta, en effet, deux lettres en arabe. On m’y signifiait, d’un ton insolent, l’ordre de me désister de toute opération que j’aurais pu commencer en Nubie, et de revenir au Caire. Ces lettres étaient signées, non pas du bey d’Esné, mais de deux personnes différentes et imaginaires. Par qui et pourquoi ces lettres m’étaient-elles envoyées ? Ce mystère, car c’en fut un pour moi, sera peut-être dévoilé un jour.

L’ordonnance vint à bord du bateau, en renvoyant son dromadaire par son valet ; car, dans ce pays, chaque soldat monté a son valet pour soigner son chameau, son cheval ou ses ânes. Aussi, lorsqu’une armée de cinq mille hommes marche contre l’ennemi, le train se compose au moins de six mille individus qui embarrassent sa marche et dévorent les vivres. Si le soldat n’a qu’un valet, chaque officier en a deux ou trois ; les officiers et fonctionnaires supérieurs, tels que les beys, les cacheffs, etc., en ont jusqu’à dix et même davantage.

Grâce à la rapidité du courant, nous arrivâmes le lendemain au soir à Ibrim et le sur lendemain, de bonne heure, à Deir. J’allai voir le temple ; mais je ne pus que le parcourir, réservant à un autre voyage l’examen de ce monument. Après nous être munis de quelques vivres, nous repartîmes aussitôt ; nous arrivâmes le soir à Nobat, et nous passâmes la nuit suivante à El-Kalabché. Nous visitâmes le temple de ce village une seconde fois ; mais il était trop tard pour que nous pussions faire beaucoup d’observations. Mrae. Belzoni alla voir les femmes de ce lieu. On trouvera les détails de cette visite dans sa relation à la fin du dernier volume.

Nous visitâmes, le lendemain, les deux temples de Taffa ; je hasarderai, dans la suite de mon second voyage en Nubie, mes remarques sur ces monumens. Dans le même endroit, un barabras, armé d’une lance et d’un bouclier, m’appela pour que je m’arrêtasse, prétendant qu’il avait quelque chose à me communiquer. Quand il fut près de moi, il exigea, d’un ton déterminé et d’un air hagard, mon argent. Je lui fis demander, par mon interprète, s’il prétendait m’enlever l’argent de force ou s’il le demandait comme un bakchis volontaire. À cette question, il se mit à rire et s’enfuit.

En continuant de descendre le Nil, je vis à Cardassy les restes de quelques grands édifices et quelques enceintes carrées. On y trouve une petite chapelle taillée dans le roc, portant plusieurs inscriptions grecques que je regrettai de n’avoir pas le temps de copier. À l’est de Gamby, où nous passâmes ensuite, il y a un petit temple presque de niveau avec le sol, dont les pierres contiennent des figures et des hiéroglyphes. Ce temple, celui de Deir, et celui qui est situé vis-àvis d’Ybsamboul, sont les seuls que j’aie vus sur la rive orientale du Nil, au-dessus de la première cataracte. Après midi, nous descendîmes à Deboude, pour voir les ruines anciennes de cette place.

Le lendemain, nous fûmes de retour au Chellal, ou à la première cataracte ; le soldat de Derou, qui nous avait apporté les lettres, partit dès que je fus débarqué, et je ne l’ai jamais vu depuis. Je remarquai particulièrement un petit obélisque gisant devant les propylées : on pouvait le transporter en Angleterre pour le faire servir de monument à quelque lieu mémorable, ou d’embellissement à Ja capitale.

J’envoyai chercher l’aga d’Assouan et un rays qui connût les passages du Chellal. En attendant leur arrivée, je jetai un coup d’œil général sur les belles ruines de ce lieu. Au midi de l’île, j’observai les restes entièrement dégradés d’un petit temple, dont les blocs de pierres sont jetés çà et là ; sur un par de mur qui est encore debout, je distinguai les jambes de quelques figures en basrelief d’un fini parfait. En examinant les blocs éparpillés à l’entour, j’y retrouvai les autres par ties de ces figures qui ont formé un groupe de sept personnages.

À l’arrivée de l’aga et du rays, je pris des arrangemens avec eux pour enlever l’obélisque et le faire descendre le long de la cataracte ; faute de bateau, ce transport ne pouvait s’effectuer alors. Ayant vingt-deux pieds de long sur deux de large à la base, cet obélisque exigeait, pour le transport, une assez grande embarcation. Il fut arrêté et entendu explicitement, que j’en prenais possession au nom du consul-général de S. M. B. au Caire ; et je donnai à l’aga quatre dollars pour payer une garde auprès de ce monument jusqu’à mon retour.

Je prie le lecteur de s’arrêter un moment, pour remarquer les précautions que je pris à l’égard de la possession de ce morceau antique, parce qu’il verra, par la suite de mon récit, que l’obélisque en question me causa plus d’embarras et m’attira plus de désagrémens qu’aucun autre objet parmi ceux que je réussis à emporter de l’Égypte. Il faillit en effet me coûter la vie, sans que d’aussi grands risques, auxquelsl’intérêtpersonneln’avait aucune part, me valussent autre chose que des outrages. C’est que parmi les personnes avec lesquelles j’eus affaire en Égypte, il y en avait d’incapables de restreindre les mouvemens de leur jalousie en vers moi, quoique je ne fisse qu’agir dans l’intérêt de leur patrie et dans le leur même. Je dévoilerai leurs intrigues dans un écrit que je me propose de publier un jour ; on s’étonnera alors que, sous des circonstances semblables, j’aie pu continuer mes recherches aussi long-temps.

Pour revenir aux blocs de pierre que je trouvai dispersés auprès de l’ancien temple du Chellal, comme je viens de dire plus haut, j’ajouterai qu’ils étaient au nombre de douze, et formaient un compartiment de quatorze pieds de long sur douze de large. Quand je les eus assemblés sur le sol, je vis que le sujet, représenté par le sculpteur, était le dieu Osiris assis sur son siége, ayant un autel devant lui et recevant des offrandes des prêtres et des femmes ; des fleurs et des hiéroglyphes encadraient ce tableau mythologique. Les blocs ayant trois pieds six pouces de long et trois de large, sur deux pieds trois pouces d’épaisseur, formaient une masse trop considérable pour pouvoir être embarqués ; mais étant d’une pierre calcaire assez tendre, ils étaient susceptibles d’être sciés : je fis donc un arrangement, portant que je payerais cent piastres pour avoir les blocs sciés jusqu’à l’épaisseur de six pouces. Je laissai l’argent entre les mains de l’aga, et il fut convenu qu’il ferait embarquer ces pierres sur le premier bateau qui viendrait, pour les faire descendre à Louxor. L’aga me fit entendre qu’il serait bien aise de savoir ce que j’avais l’intention de lui donner, pour la permission d’enlever l’obélisque. J’avais à la vérité un firman du pacha qui m’autorisait à enlever les pierres ou statues que je voudrais ; mais les fonctionnaires subalternes se croient toujours en droit de demander quelque chose ; et s’ils ne peuvent refuser, d’une manière formelle, leur consentement, ils ne manquent jamais de moyens d’entraver et de déjouer les projets du voyageur. Il fut donc convenu, entre l’aga et moi, qu’il enjoindrait au cheik de l’île l’ordre de garder les pierres et l’obélisque pour que personne ne pût les endommager ; qu’il aurait, pour les frais de surveillance, quatre dollars, comme il a été dit plus haut ; et que, lors de l’enlèvement de l’obélisque, il recevrait une gratification de trois cents piastres ou trente dollars.

Le lendemain, 27 septembre, nous arrivâmes par terre à Assouan, précisément un mois après y être entrés pour la première fois. A notre arrivée, nous apprîmes qu’il n’y avait pas de bateaux pour nous reconduire à Esné ; et, en dépit du désir que nous avions d’accélérer notre retour, nous fûmes obligés d’attendre que quelque djerme vint du nord. Nous profitâmes de ce delai forcé, pour faire une nouvelle excursion à l’Eléphantine ; et le lendemaiu je fis un Jour à la montagne de granit, située au sud-est, et à deux lieues et demie d’Assouan. Je pris pour guide un Arabe de cette ville, et nous marchâmes une grande partie de la journée. Je vis beaucoup de blocs de granit équarri, qui prouvent que c’est des carrières de ces montagnes que les anciens Égyptiens tiraient le granit destiné à la construction et aux embellissemens de leurs temples. Dans une des excavations de la montagne je vis deux grands bassins tenant encore au roc, mais taillés tout à l’entour, et près d’être détachés. Il paraît par l’inspection des anciens travaux de ces carrières, que, pour détacher les morceaux de granit, on entaillait le roc avec un ciseau, de manière à former une ligne ou rigole d’environ deux pouces de profondeur autour des morceaux qu’on voulait enlever, etqu’ensuite on employait quelque machine pour faire sauter la roche. On voyait aux bassins des traces manifestes de ces opérations.

En revenant vers l’ouest, je fus assez heureux de trouver à terre une colonne avec une inscription latine du règne d’Antonin et de Sévère, figurée dans la planche ci-jointe. Elle prouve que les Romains avaient l’usage de tirer de ces carrières des colonnes et pilastres de granit, sans doute pour décorer leurs constructions religieuses, suivant l’exemple des Égyptiens.

Quand je revins à Assouan, il n’y avait pas encore de bateau arrivé. Empressé de retourner à Thèbes, je m’impatientai de ce retard. Nous étions assis sous un bosquet de palmiers, mangeant notre soupe de riz et notre viande avec l’aga, quand un Arabe vint s’approcher de lui, et lui dit quelques mots à l’oreille, comme pour lui communiquer une affaire de grande importance. L’aga se leva sans achever son dîner, et s’en alla avec l’air d’un homme très-affairé. Après une absence d’une demi-heure, il revint, accompagné de deux autres personnes de distinction, et du vieil Arabe qui l’avait appelé. Ils s’assirent tous autour de moi, et après quelques circonlocutions, ils me demandèrent si j’avais envie d’acheter un gros diamant. Sans être joaillier, je pensais que, dans cette occasion, je pouvais faire un marché s’il était bon, et me procurer à Esné l’argent nécessaire ; car, dans le temps qui court, les diamans ne sont pas à négliger quand on peut les avoir à bon compte. Je dis en conséquence à l’aga que si la marchandise était bonne, et que nous pussions tomber d’accord, je l’acheterais ; mais qu’il fallait auparavant la voir. Il dit que cette pierre avait été trouvée par un des habitans de la ville, et que n’ayant pas besoin d’argent, il l’avait gardé bien des années ; mais que cet homme étant venu à mourir, ses successeurs désiraient se défaire du trésor. Comme je témoignai l’envie de le voir, nous nous retirâmes à l’écart ; le vieil Arabe tira alors avec beaucoup de solennité une petite boîte d’une poche de sa ceinture de cuir. Il y prit un papier, l’ouvrit, en déploya encore deux ou trois autres, et arriva enfin à ce précieux effet, qui était de la grosseur d’une noisette. Ma curiosité était vivement piquée ; je pris la pierre entre mes mains ; mais, hélas ! au premier coup d’œil j’y reconnus un fragment d’un bouchon de verre qui avait servi à un flacon, et sur lequel le doreur avait peint deux ou trois petites fleurs. Ma surprise leur annonça, avant que je parlasse, l’anéantissement de toutes les espérances de fortune qu’ils avaient fondées sur ce trésor réputé inestimable ; et quand je leur dis que ce n’était qu’un morceau de verre, ces mots leur causèrent l’effet de la nouvelle inattendue d’un grand malheur. Ils me regardèrent encore pour voir si je parlais bien sérieusement, et s’en allèrent ensuite en gardant un profond silence. Je compatissais trop à leur chagrin pour ne pas garder mon sérieux.

Il se passa encore une journée sans qu’il vînt de bateaux. Je songeai à la fin à louer deux chameaux pour me rendre par terre à Esné avec ma femme et l’interprète : je voulais laisser en arrière le janissaire, afin qu’il rapportât nos effets par le premier bateau qui partirait. Quand l’aga me vit prendre ce parti, il envoya chercher un bateau qui était caché à environ une lieue de la ville, comme deux ou trois autres bateaux qu’on avait également mis à l’écart. Je trouvai qu’on avait eu recours à cette fourberie pour nous garder quelques jours de plus dans la ville, et nous y faire dépenser notre argent. Après avoir loué à haut prix le bateau qu’on me présenta, je découvris qu’il appartenait à l’aga même, et le capitaine ou rays m’apprit ensuite que son maître lui avait ordonné de le cacher pour qu’il pût le louer au prix qu’il lui plairait de demander.

Plusieurs voyageurs nous ont donné des détails sur le caractère des Arabes et des Barabras ; leurs remarques sont ordinairement le résultat de leur manière particulière de voyager ; car c’est du genre de voyage que l’on suit, que dépend l’exactitude des notions que l’on recueille. Quiconque voyage pourvu de tout le nécessaire, et n’a affaire aux indigènes qu’en passant, ne saurait jamais connaître leur fourberie et leur rapacité, puisque dans le peu de relations qu’il a eues avec eux, il ne leur a pas fourni l’occasion de développer tout leur caractère. Il peut même avoir eu à se louer de leurs égards et de leur prévenance, sans trouver le moindre motif de se méfier des sentimens qu’ils lui ont manifestés. Un tel voyageur ne manquera pas de dire, dans la relation de son voyage, qu’il a trouvé les habitans du pays pleins de dispositions bienveillantes envers les étrangers. En effet, dans tous les villages où sa barque s’est arrêtée, ils sont accourus sur les bords ; l’un lui a apporté un panier avec des dattes, un autre lui a présenté des œufs, un troisième du pain et du lait. Pour répondre à cet aimable empressement, le voyageur leur a fait des présens qui valaient peut-être cinq ou six fois plus que les fruits qu’on lui avait offerts. Ils se sont montrés contens, très-contens, et l’on s’est quitté en amis. Mais qu’un autre voyageur se trouve dans le cas d’avoir besoin du secours des indigènes, et d’être abandonné à leur discrétion, il verra bientôt leur caractère sous un autre point de vue ; ou que le même voyageur qui, dans tous les villages, a trouvé les habitans empressés à lui offrir des présens, avec une apparence de désintéressement qu’il n’est pas habitué à rencontrer en Europe, s’avise d’accepter le moindre présent sans le payer sur-le-champ, ou de ne le payer qu’à sa pure valeur, il verra les égards disparaître et faire place à la grossièreté. Si l’argent qu’il donne ne remplit pas leur attente, ils le lui jettent avec dédain ; s’il veut passer outre, ils l’assaillent et le forcent de satisfaire d’abord leur cupidité. Voilà l’expérience que l’on acquiert quand on a des relations plus particulières avec les Arabes et les Barabras. C’est dans les affaires journalières qu’on les trouve variables, sans parole, intrigans et fourbes au point qu’il est difficile au voyageur d’éviter un des mille piéges qu’ils tendent à sa bonne foi.

La friponnerie de l’aga, qui m’a fait faire cette remarque, atteignit son but comme il l’avait souhaité ; je satisfis ses demandes d’huile, de vinaigre, de bouteilles vides. Nous quittâmes Assouan sur son bateau dans la matinée du 29 ; et à l’aide d’un courant rapide nous fûmes à Ésné deux jours après. Khalil-bey était absent, et son hasnadar, ou trésorier, ne savait rien des prétendues dépêches qui m’avaient été envoyées en Nubie ; quand j’eus occasion, quelque temps après, de voir le bey, il m’assura n’avoir jamais expédié des ordres de ce genre.

Dans la matinée du quatrième jour, nous arrivâmes à Louxor ; je partis le lendemain avec le même bateau pour Kéneh, où j’allai voir M. Sokiner, qui était de ma connaissance, et qui me devint très-utile. Nous allâmes ensemble trouver le cacheff pour obtenir un bateau ; mais ayant récemment reçu l’ordre du Caire de mettre en réquisition tous les bateaux qui viendraient à passer, il ne put m’en fournir ; et je fus obligé de charger quelqu’un de se rendre en courrier au Caire pour y demander un ordre du consul, à l’effet d’obtenir une embarcation.

Le 7, dans la matinée, nous nous apprêtions à retourner à Gournah, quand l’homme qui devait partir en courrier pour le Caire vint me dire qu’ayant été mordu par un chien, il ne pouvait se mettre en route. Ce contre-temps me fut très-fâcheux, puisqu’il retardait le transport du buste colossal de Memnon : j’envoyai sur-le-champ chercher un autre courrier ; mais on ne put en trouver. Nous perdîmes toute une journée sans espoir de succès. Le lendemain matin j’allai prier le cacheff de mettre un courrier en réquisition. Comme j’avais à faire à un homme bien plus complaisant que le cacheff d’Erment, il m’accorda sur-le-champ ma demande. Le courrier reçut ses dépêches après midi : il devait aller au Caire et en revenir en seize jours. Tout était prêt pour son départ ; et il allait se mettre en route quand on vit arriver par le Nil un grand bateau ayant à bord MM. Jacques et Cailliaud, deux agens du consul de France, qui se rendaient à Assouan. J’appris par mes renseignemens que leur bateau serait vacant au retour de cette ville. En conséquence, je fis un accord avec le rays pour le fréter : cet arrangement eut lieu en présence de l’aga qui lui fit donner sa parole qu’il ne se rétracterait point. Je n’expédiai pas le courrier, puisque je devais, sous peu de jours, partir moi-même pour le Caire par la voie qui se présentait.

En nous rendant à Thèbes, nous trouvâmes le bateau de ces voyageurs amarré à l’endroit où gisait le buste colossal de Memnon. Je ne perdrai pas mon temps à transcrire toutes les remarques qu’ils firent à la vue de ce colosse ; je dois dire seulement qu’ils déclarèrent, malgré la marque qu’il portait des efforts qu’on avait faits pour séparer la tête des épaules, que, si l’armée française n’avait pas emporté ce monument, c’est qu’elle avait jugé qu’il n’en valait pas la peine. En apprenant le succès que j’avais eu dans l’acquisition des objets d’antiquité, leur drogman, renégat français, dit que si je persistais dans mes recherches, je courrais risque d’être égorgé par deux individus : l’un d’eux était le cacheff d’Erment ; je ne nommerai pas l’autre pour le moment. Je le remerciai de son avis, en ajoutant que je ne pensais pas que qui que ce fût voulût se rendre coupable d’un pareil attentat. Ces étrangers allèrent trouver ensuite les soldats qui vivaient dans les tombes parmi les habitans de Gournah, assemblèrent les Arabes, et leur dirent, en ma présence, que s’ils s’avisaient de me vendre aucun objet d’antiquité, ils les feraient maltraiter par le cacheff d’Erment, qui commandait sur eux. Je vis dès ce moment que j’aurais dans la suite de nouveaux obstacles à vaincre. Mais ne devant pas rester long-temps dans ce lieu, je négligeai leurs menaces, et je continuai de m’occuper de mes recherches. Ma femme avait pris un logement chez un Arabe de Louxor.

Le même jour je me rendis à Carnat, afin d’y mettre à l’œuvre vingt hommes pour des fouilles dont je parlerai plus tard, sur un lieu qui me promettait d’heureux résultats. Je revins ensuite à Esné, où j’avais à terminer mon arrangement avec le rays du bateau des Français, en lui donnant pour arrhes une partie de la somme convenue. Dans cette traversée j’eus les deux Français pour compagnons. Le vent favorisa notre navigation pendant la nuit, et nous arrivâmes à Esné le lendemain à midi.

Si je parle souvent des obstacles que j’eus à vaincre dans mes opérations archéologiques, j’espère que le lecteur ne croira pas que j’aie la vanité d’en vouloir rehausser le mérite. Je cherche au contraire à être aussi concis dans ces détails qu’il m’est possible, et à ne rien insérer qui ne soit nécessaire à l’intelligence de ma relation. Pour réaliser enfin le projet du transport du colosse de Thèbes, je me rendis à une maison, où les bateliers étaient réunis. Quand je leur fis part de l’opération qu’il s’agissait d’exécuter, ils s’accordèrent d’abord à prétendre qu’elle était impossible, parce qu’une masse aussi énorme enfoncerait leur bateau. Ils m’engagèrent donc à laisser là une pierre, d’où, selon leur avis, il n’y avait pas d’or à tirer ; ils me disaient que nous serions bien fâchés d’avoir pris tant de peines, et d’avoir fait de si grandes dépenses, sans en être récompensés ensuite par la découverte d’un trésor. Je n’en persistai pas moins dans mon projet ; je leur dis que je répondais du succès de l’entreprise, et que j’en prenais tous les risques sur moi. Ils me demandèrent alors une somme exorbitante. Placé dans l’alternative d’être obligé de passer par les con ditions qu’ils me dictaient, ou de laisser échapper la circonstance des hautes eaux, et un moyen de transport, qui, dans un pays et sous un gouvernement où rien n’est stable, pouvait ne pas se reproduire, je pensai que le meilleur parti serait de conclure le marché, de peur qu’on ne dictât vplus tard des conditions encore plus dures. La somme demandée se montait à trois mille piastres, ou dix-huit cents francs. Il fut convenu qu’à ce prix, les bateliers transporteraient le buste de Thèbes au Caire. La moitié en fut payée sur-le-champ. Le bateau (qui était celui des deux voyageurs français) devait se rendre d’abord à sa destination, savoir la ville d’Assouan, et revenir sur-le-champ. Je profitai de son départ pour envoyer mon janissaire avec des présens pour l’aga, et avec quelques bagatelles pour être remises à OsseynCacheffà Ybsamboul, afin de faire voir à celui-ci que je songeais réellement à retourner pour achever mes fouilles, et afin de lui rappeler la promesse qu’il m’avaitfaite, de ne laisser personne accomplir l’ouvrage que j’avais commencé. En revenant le janissaire devait m’apporter les pierres sculptées que j’avais fait scier comme j’ai dit plus haut.

Tout étant arrangé, je partis le soir pour Thèbes, où j’arrivai le lendemain matin. J’en repartis sur-le-champ pour Carnak, afin de voir les progrès des fouilles commencées la veille par les vingt ouvriers. Ce furent les mêmes fouilles qui me causèrent dans la suite tant de soucis, non pas à cause des peines qu’elles coûtèrent, mais par les persécutions qu’elles m’attirèrent de la part de rivaux jaloux et envieux ; persécutions que je puis qualifier d’atroces, mais qui, grâce à mon heureuse destinée, ne m’ont pas empêché de pousser mon entreprise jusqu’à la fin. Elles ont même fortifié mon courage pour de nouvelles opérations ; et si j’ai eu à lutter contre des adversaires acharnés, j’ai du moins eu la satisfaction de recevoir d’autre part de nombreuses marques d’intérêt et de bienveillance. Au reste, je sais faire une distinction parmi ceux qui m’ont nui : j’aurai tout à l’heure à parler des détails faux et confus que M. le comte de Forbin a donnés de mes découvertes ; mais du moins ces fausses assertions, exprimées ouvertement, tombent d’elles-mêmes ; j’ai eu des adversaires qui se sont bien gardé de se montrer au grand jour.

Je trouvai les fouilles de Carnak avancées ; mais elles n’avaient donné aucun résultat, et il n’y avait pas d’apparence qu’elles en donneraient. Cependant, ce fut là que je trouvai dans l’espace de quelques jours dix-huit statues, dont six entières ; de ce nombre est une statue blanche de grandeur naturelle, qu’on suppose être celle de Jupiter-Ammon, et que l’on voit maintenant avec les autres, au musée Britannique. L’endroit que je fis fouiller était à l’ouest de l’ancien temple ; les Français, pendant leur invasion, avaient fait des fouilles à l’est de ce monument qu’un lac entoure de trois côtés, que précède une avenue dite du grand Sphinx, et dont le mur extérieur montre encore des fragmens d’anciennes figures. Ils y avaient déterré ces figures à tête de lion, qui, ayant été capturées plus tard dans la traversée, sont également déposées maintenant au musée de Londres. L’endroit où je fouillai de mon côté, n’avait jamais été ouvert, et aucun voyageur n’y avait rien vu que ce qui était sur la surface du sol. Cependant le comte de Forbin soutient que tous les sphinx que j’ai découverts, avaient déjà été trouvés par les Français ; mais que ceux qui dirigeaient leurs fouilles, et qu’il ne nomme pas, les avaient ensuite recouverts ; il ne peut ignorer que rien n’est plus faux. Ce qu’il dit sur la position dans laquelle je trouvai ces antiquités, est puisé dans les lettres où je rendis compte de mes découvertes, et qu’il me promit de publier fidèlement. Mais, au lieu de tenir parole, ce voyageur n’a fait qu’embrouiller les faits, et présenter au public un récit tout-à-fait inexact.

Pour prouver la fausseté de l’assertion de M. de Forbin, je ne ferai qu’une remarque ; c’est que le consul de France, M. Drovetti, qui a fait pendant quinze ans des recherches en Égypte, et qui était naturellement attaché aux intérêts des Français, avait fait deux excursions à Thèbes avant mon arrivée dans ce pays. Or comment se fait-il qu’il ne se soit jamais occupé de ces figures ? Comment n’aurait-il pas appris pendant la paix, soit par les Français, soit par les indigènes, qu’il y avait dans ce lieu des statues enfouies depuis l’expédition ? Il eût été si facile ensuite de les déterrer, de les expédier pour Alexandrie avec les autres antiquités qu’il avait fait descendre le long du Nil, et de les envoyer même en Europe, puisque la mer était parfaitement libre. Cette observation me paraît suffire pour réfuter l’assertion de M. le Directeur du musée de Paris.

L’endroit où j’ai trouvé les statues, a dû être l’emplacement d’un péristyle ; mais on trouve des statues semblables en d’autres lieux, en sorte qu’il est difficile de déterminer leur ancienne destination. J’en ai vu, par exemple, de pareilles dans un temple de Gournah que l’on ne connaissait pas encore, et dont je parlerai dans la suite de mon voyage. A en juger par les piédestaux, elles avaient été placées dans un lieu entouré de colonnes : celui où je les découvris n’avait pas été leur ancien emplacement ; et il était aisé de voir par leur position irrégulière qu’elles y avaient été jetées dans une grande confusion. Quelques murs de briques avaient été élevés autour d’elles, comme pour les préserver de la poursuite d’une main destructive, peut-être de celle d’un conquérant : la statue blanche dont j’ai parlé, se trouvait parmi les autres dans une position irrégulière.

Pendant qu’on travaillait encore âmes fouilles, j’examinai les ruines de Carnak, et j’aperçus un grand nombre d’endroits qui mériteraient d’être fouillés. Je trouvai le fameux autel aux six divinités, mentionné dans le grand ouvrage français sur l’Égypte, et un bras colossal ; je résolus de faire enlever à l’instant même l’un et l’autre. La difficulté de me procurer des ouvriers, était bien moindre sur ce côté du fleuve qu’elle ne l’avait été de l’autre ; le cacheff était disposé à faire pour moi ce qu’il pouvait, et tout s’arrangea parfaitement. Le seul embarras qu’il y avait, provenait de ce que les fellahs de Carnak prétendaient devoir être employés de preférence à ceux de Louxor, à qui ils refusaient la faculté de venir travailler dans ces lieux, et quelquefois les rixes des paysans des deux villages se terminaient par des voies de fait. Ils étaient bien différens des paysans de Gournah, qui, s’étant enrichis par le trafic des antiquités et par la générosité des voyageurs, ne se souciaient plus de travailler à la journée pour trente paras. Je fis mettre aussi à découvert une belle statue colossale sans tête, qui, étant ensevelie en grande partie, n’avait été remarquée par personne. C’est un des modèles les plus parfaits de la sculpture égyptienne, que j’ai vus.

Il serait trop long de rendre un compte détaillé de toutes les observations que je fis pendant ces fouilles. Comme l’argent venait à me manquer, je me rendis à Esné pour emprunter d’un Grec, que je connaissais dans cette ville, une somme strictement nécessaire, en attendant l’arrivée d’une lettre-de-change du consul. Je ne pris que l’argent indispensable, pour faire transporter de Carnak à un lieu d’embarquement à Louxor, les statues à têtes de lion. À mon retour à Carnak, j’appris qu’un ordre du cacheff de Quous venait de défendre au caimakan de Louxor de ne me laisser rien enlever. Cette défense étant absolument contraire au firman que m’avait accordé le pacha Mahomet-Ali, je me rendis sur-le-champ à Quous, pour parler au cacheff ; il était allé à Kéneh ; je l’y suivis, secondé par un bon vent. Vers minuit nous rencontrâmes deux canges qui remontaient le fleuve. M’étant informé des voyageurs que ces navires contenaient, j’appris que c’était Khalil-Bey qui revenait du Caire. Comme ce chef m’avait toujours témoigné beaucoup d’amitié, je fus charmé de la rencontre, et je me rendis à sa cange pour le voir et me plaindre à lui de la conduite du cacheff. Quand je vins à bord, j’y trouvai le cacheff même qui revenait avec Khalil-Bey. Celui-ci fut bien aise de me voir de retour de la Nubie, et s’empressa de me demander comment j’y avais été accueilli. Je lui répondis qu’on avait obéi à son firman-, et que j’avais fait tout ce qu’il était possible de faire, à l’égard du temple d’Ybsamboul ; mais que n’ayant pu achever l’entreprise cette année, je me proposais de la reprendre l’année prochaine. Il désira savoir si les deux frères Mahomet et Osseyn s’étaient raccommodés depuis leur brouillerie ; je ne pus répondre à cette question ; mais je lui assurai que le pays avait été parfaitement tranquille lors de mon départ. Je revins à Quous avec lui, et le lendemain je saisis le moment favorable pour demander au cacheff la raison de l’ordre qu’il avait envoyé au cheik de ne laisser emporter aux Anglais rien de ce qu’ils trouveraient. Quoique j’eusse vu cet ordre de mes propres yeux, il prétendit ignorer ce que je lui annonçais, et se déclara disposé à m’accorder toutes les autorisations que je voudrais. La présence du bey exerçait son influence sur le cacheff, et sans cette heureuse circonstance je ne l’aurais sûrement pas trouvé aussi souple.

Khalil-Bey était un Albanais qui avait épousé la sœur de Mahomet-Ali, pacha d’Égypte, et était revêtu du commandement des provinces de la Haute-Égypte depuis Esné jusqu’à Assouan ; pour un Turc il était très-poli et affable envers les Européens. Il cherchait toujours à s’instruire de ce qu’il ne connaissait pas, et avait beaucoup de justesse dans l’esprit ; qualité très-rare chez les Turcs : ce qui pourtant ne l’empêchait pas d’être entièrement asservi par ses superstitions, et de croire à la magie. Quand nous fûmes arrivés à Quous, il alla s’asseoir dans le jardin du cacheff sous une treille ombragée de platanes, ce qui formait un lieu de retraite frais et charmant. Une grande natte avait été étendue par terre ; on y avait placé un tapis et des coussins, comme de coutume. Le cacheff prit place a sa droite, et un cheik turc à sa gauche ; deux hadgis s’assirent auprès du cacheff ; je fus invité ensuite à prendre place auprès du cheik ; j’eus auprès de moi un négociant turc, derrière lequel se tint un fou ou santon tout nu. La suite du bey, soldats et serviteurs se tinrent debout devant nous, en formant un croissant. On apporta des pipes pour le bey, le cacheff, le cheik et moi ; on servit du café à toutes les personnes assises, et la conversation s’engagea sur la récolte. On était au commencement de novembre ; de l’état de l’inondation de cette année on tirait des conjectures sur la moisson prochaine. La compagnie témoigna son étonnement de ce que le pacha faisait continuellement expédier, surtout dans cette saison, du grain pour Alexandrie, où on l’embarquait pour l’Europe. Les uns présumaient que les Européens étaient sur le point de déclarer la guerre à la Porte, et qu’auparavant ils avaient soin de faire leurs approvisionnemens en grains, attendu que sans les envois de l’Égypte ils seraient hors d’état d’entretenir leurs troupes. D’autres observaient que dans ce cas, Mahomet-Ali ne serait pas assez simple, pour leur fournir des provisions. L’un dit qu’il pensait que ce grain passerait en Russie, où, à ce qu’il avait entendu, les Français avaient tout brûlé ; il me demanda ensuite si cela n’était pas vrai. Je lui répondis que j’ignorais ce que les Français avaient fait dans ce pays ; mais que je savais que le grain s’envoyait en Europe, à cause de la disette qui régnait alors dans toute cette partie du monde. Le bey remarqua que cela devait être la véritable cause, et il me demanda si la même disette régnerait l’année prochaine. Je lui répondis que je ne l’espérais pas, attendu qu’après une disette nous avions ordinairement une récolte abondante. « Oui, répliqua le bey ; mais le pacha vendra le grain à haut prix pendant trois ou quatre ans jusqu’à ce que vos greniers se remplissent de nouveau. Mais dites-moi, je vous prie, avez-vous aussi une disette de pierres en Europe, puisque vous venez en chercher dans ce pays-ci ? » Je lui répondis que nous avions assez de pierres, mais que nous attachions plus de prix à celles de l’Égypte. « Ah ! oui, dit-il, c’est par ce que vous y trouvez peut-être de l’or, Dieu merci ! » C’était beaucoup pour lui d’exprimer son opinion en forme de doute ; car sur ce point les habitans de l’Égypte pensent et parlent toujours de la manière la plus affirmative.

On servit ensuite à dîner dans un grand bassin de métal. Le repas commença par une maigre soupe au riz, comme à l’ordinaire ; les convives n’en mangèrent que quelques cuillerées. Après le potage, on apporta du mouton rôti ; quand on eut commencé à en manger, un homme vint avec une poignée de poivre verd, et en laissa tomber les graines dans le bassin, de manière à faire résonner le métal ; il fut suivi d’un autre qui y fit rouler des ognons pelés ; enfin, un troisième y jeta de l’ail. Après le mouton on servit un plat de petits poissons frits : il y en avait environ une demi-douzaine ; comme nous étions huit, on peut juger du régal. On apporta encore une espèce de tourte ; mais ni le bey et le cacheff, ni le cheik et moi, nous ne pûmes en manger un morceau. Le dessert consista en un melon d’eau. On finit par se laver la barbe. C’était un pauvre dîner pour régaler un bey ; et j’en avais vu prendre de meilleurs au cacheff quand il était seul. C’est que les Turcs et les Arabes ont pour maxime générale qu’il faut se donner les apparences de la pauvreté en présence de ses supérieurs.

Ayant reçu du cacheff un ordre par lequel le caimakan de Louxor était autorisé à me laisser emporter les pierres que je voudrais, je pris congé du bey, pour reprendre la route de Carnak.

De retour parmi les ruines, je m’occupai à faire transporter les six sphinx et la statue blanche à Louxor, pour y être embarqués sur le Nil. C’était une distance d’environ un mille. Il n’y avait point de route frayée : en quelques endroits où les blocs avaient à passer, le fleuve avait déposé de la vase. De plus, les Arabes étaient dépourvus de toute espèce de machines ; ainsi on pense bien que le transport ne pouvait s’effectuer que lentement. En attendant le retour du bateau d’Assouan que j’avais retenu, et les fonds que j’avais demandés au Caire, je faisais des excursions journalières aux tombeaux deGournah. Ces sépulcres antiques sont creusés en tout sens dans le roc. Comme la chaîne des rochers va du nord au sud, l’entrée des tombes est généralement pratiquée à l’est. Il y en a de toute grandeur et de toute façon. Quelques unes sont précédées de vestibules taillés également dans le roc ; mais la plupart n’ont qu’une simple entrée décorée de figures et d’hiéroglyphes, sculptés avec beaucoup de soin ; et sur les deux côtés de la porte qui conduit dans la grotte, on remarque fréquemment la figure du vigilant renard. Quelques caveaux ont une étendue immense, se prolongeant en divers sens, descendant quelquefois en forme d’escaliers tournans, et ayant sur les deux côtés de leurs galeries, à des distances régulières, de petites cellules pour y déposer les momies. Dans quelques tombes on voit des puits profonds, ayant de chaque côté des excavations servant de tombeaux. Dans mes fréquentes visites à ces souterrains, je découvris les entrées de plusieurs, qui, pendant des siècles, avaient été dérobés aux regards des hommes.

Je visitai également les vastes ruines de Medinet-Abou, à l’ouest de Thèbes, bien dignes sous tous les rapports d’être examinées avec soin par le voyageur. Les descriptions qu’en font M. Hamilton et M. Denon peuvent donner une idée exacte de ces monumens, qui consistent en propylées, en temples et en habitations. Il faut que quelques souverains de l’Égypte aient eu leur résidence en ces lieux ; je n’ai point vu, du moins dans les autres ruines de l’Égypte, alitant de restes de grandes habitations. On remarque deux temples séparés, dont le premier et le plus petit, qu’on rencontre en venant du Memnonium, est d’une construction moins ancienne que l’autre. À l’ouest du portail on voit des pierres à hiéroglyphes retournées ; elles ont été évidemment empruntées à un autre temple. Le vestibule est entouré d’un portique à pilastres, ayant de chaque côté deux salles ; parmi celles de la droite, il y en a une qui a servi d’église aux chrétiens. L’intérieur du temple est divisé en plusieurs salles qui ne reçoivent aucun jour. Dans une des salles de la droite s’élève un petit temple monolithe, sans hiéroglyphes. Étant plus grand que la porte, il a dû être placé là avant que les murs du temple fussent construits. Les figures et hiéroglyphes de ce monument diffèrent de celles du grand temple dans la proportion de l’étendue même des deux édifices. Au nord du petit temple il y avait un petit lac ou plutôt un étang ; il est maintenant rempli de terre et de décombres. Des statues ont dû en orner le pourtour, puisque, dans les fouilles que j’y ai faites, j’ai trouvé une partie de statue et des fragmens de quelques autres. Peut-être cet étang sex’vait-il, comme les petits lacs auprès du temple de Carnak, aux ablutions de ceux qui fréquentaient ces lieux sacrés. Au sud de ces ruines et à peu près dans l’alignement des portes qui conduisent au grand temple, il y a un édifice qui ressemble un peu à une tour carrée, et qui est percé d’une grande porte. Je la déblayai pour pénétrer dans l’intérieur. Au-dessus de la porte il y a une chambre avec deux fenêtres carrées, une de chaque côté : il y a aussi sur les mêmes côtés deux portes l’une en face de l’autre ; une seconde chambre, pratiquée au-dessus de la première, est éclairée par deux fenêtres comme celles de l’étage inférieur ; mais, sur le devant, cette seconde chambre s’est écroulée. Aux deux côtés des fenêtres on observe des entailles ; peutêtre servaient-elles pour y fixer des volets. L’intérieur de ce bâtiment ne contient point d’hiéroglyphes ; mais le dehors en est couvert. En face de l’édifice, deux murs servent d’avenue à la porte d’entrée.

A cent toises de là, du côté de l’ouest, s’élève le grand temple. De vastes propylées y précèdent l’entrée d’une cour ; les murs en sont revêtus d’hiéroglyphes profondément entaillés. L’entrée, ornée de la même manière, conduit à la première cour, d’où l’on passe, par une grande porte, à la seconde. La grande cour, qui est la première, est décorée sur les deux côtés de portiques. Celui de la droite est soutenu par sept pilastres, sur le devant desquels on voit sculptées des figures colossales ; le portique de la gauche s’appuie sur huit-colonnes surmontées de chapiteaux, de la forme du lotus. De belles sculptures, représentant des combats, des hommes, des chars, des captifs, des esclaves, des processions, offrandes, sacrifices et initiations, et si bien décrites par M. Denon, déco rent les murs de cette cour ; le genre de ces sculptures prouve qu’elles sont d’une époque très-ancienne. Les hiéroglyphes ont beaucoup plus de relief, que je ne l’ai vu sur d’autres édifices en Égypte. Dans quelques endroits, les figures conservent assez bien leurs couleurs, particulièrement au plafond au-dessus des chapiteaux des colonnes. Les chrétiens se sont servi, pendant quelque temps, de cette partie du monument égyptien, en place d’église. Les piliers grossiers qui soutiennent une construction moderne élevée dans la cour, forment un contraste frappant avec l’architecture du temple, et font voir l’état des arts à deux époques bien différentes. Enfin, au bout de la seconde cour, une dernière porte conduit au péristyle et de là à l’intérieur du temple ; mais ces parties du monument sont maintenant enfouies, et quelques bàtimens sarrasins couronnent la butte qui les couvre. Le mur extérieur de ces ruines est couvert de sculptures représentant des sujetsrlnstoriques, tels que combats de terre et de mer, la chasse au lion, des processions de captifs, enfin divers emblèmes nationaux. Plus loin, au sud de la ville, on trouve encore ûn petit temple, qui sert maintenant de parc ou d’étable aux bergers pendant la nuit. Toute la ville me paraît avoir été rebâtie deux ou trois fois, toujours avec les débris des monumens qui existaient auparavant.

Dans ce temps je commençai aussi à faire quelques recherches dans la vallée voisine de celle de Beban-el-Malouk. Ayant vu toutes les tombes des rois, je ne me proposai pas d’abord de fouiller celles de la vallée, et je m’y rendis par pure curiosité. C’est dans l’ouest de la vallée qu’un des savans français avait découvert une grande tombe ; quoique ouverte, elle était restée entièrement inconnue jusqu’à sa visite. J’allai l’examiner, et je la trouvai très-étendue et bien conservée. En continuant de parcourir la vallée, j’observai, dans un coin reculé, un amas de pierres qui paraissaient s’être détachées de la masse. Les interstices de ces pierres étaient remplis de sable et de décombres. Ayant un bâton avec moi, je l’enfonçai par curiosité dans un de ces endroits sablonneux, et je trouvai qu’il y entrait très-profondément. Je retournai aussitôt à Gournah pour amener quelques hommes qui pussent creuser entre les pierres. Malheureusement, ma femme et moi, nous avions souffert pendant quelque temps de l’ophtalmie ; en ce moment le mal était si violent que je ne voyais presque plus.

Je conduisis le lendemain les ouvriers dans la vallée ; mais le mauvais état de ma vue m’empêcha d’abord de retrouver le lieu que je voulais faire fouiller. L’ayant retrouvé enfin, j’observai, pendant qu’on écartait quelques pierres, que le sable des interstices disparaissait en coulant dans l’intérieur. Nous nous trouvions près d’une entrée, où nous pûmes pénétrer après deux heures de travail. J’avais fait apporter des chandelles ; suivi de quelques Arabes, je descendis dans ces catacombes. Elles sont assez vastes, et consistent en trois chambres, deux corridors et un escalier. On voit sur les murs quelques figures curieuses et peintes singulièrement ; et, au milieu de la grande chambre, je trouvai le fragment d’un sarcophage. Apparemment ce souterrain a servi de sépulture à un personnage de distinction. Au reste, je ne puis me flatter d’y avoir fait aucune découverte importante. Mais la position reculée et presque cachée de cette tombe est remarquable, et j’avoue que c’est au hasard seul que je dus le plaisir de la trouver.

En m’enfonçant dans ces montagnes, je m’étais proposé aussi d’examiner les divers endroits par lesquels l’eau descend, après les pluies, depuis les déserts élevés jusqu’aux vallées. Une circonstance remarquable, c’est que la pluie, qui ne tombe ici que très-rarement, peut-être une ou deux fois par an, creuse pourtant les lieux par où elle passe, comme si elle y coulait sans cesse. Telle est la force de l’action du soleil et du climat. À l’ouest de Thèbes, les montagnes forment des plateaux qui s’élèvent graduellement vers l’occident. L’eau de pluie qui y tombe, descend de là dans les vallées pour aller se joindre au Nil. Dans peu d’endroits de ces montagnes, l’eau s’amasse en aussi grande quantité que dans la vallée de Beban-el-Malouk, et dans l’embranchement de cette vallée du côté de l’ouest. Après les pluies, elle y forme des torrens qui, quoique peu larges, ont la force d’entraîner tout sur leur passage. M. Salt avait fait pratiquer une route depuis les tombeaux des rois jusqu’au Nil pour le transport d’un grand sarcophage ; mais elle fut entièrement détruite par un de ces torrens du désert. J’aurai occasion de revenir sur ces vallées dans le récit de mon second voyage à Thèbes et en Nubie.

Le terme pour lequel j’avais attendu des lettres. du Caire s’étant écoulé, j’eus des inquiétudes, et je pris le parti de retourner à Kéneh. À mon arrivée dans cette ville, il venait d’y entrer un courrier qui m’apportait des lettres de M. Salt, avec une traite sur le seraf ou banquier de Kéneh. Je finis promptement mes affaires dans cette place, et me hâtai de me rendre à Louxor, où j’eus la satisfaction de trouver le bateau que j’avais loué et qui revenait d’Assouan ; mais j’appris bientôt des bateliers qui étaient venus eux-mêmes d’Esné pour me rendre mes arrhes, qu’ils ne pouvaient se charger du transport du buste colossal, dans la crainte d’abîmer leur bateau, et qu’ils avaient pris à bord un chargement de dattes. J’eus beau rappeler notre arrangement, et produire le marché que nous avions passé par écrit : ils me déclarèrent que cela ne servait à rien, et qu’à aucune condition ils n’embarqueraient ce bloc énorme. J’appris en même temps par mon janissaire qui était revenu d’Assouan par ce bateau, que c’était sur l’instigation des deux agens de M. D**, que les bateliers ne voulaient plusse charger du transport ; et qu’on leur avait persuadé que ce serait sacrifier leur bateau en pure perte, attendu que leur marché avec moi ne serait point ratifié au Caire. C’était donc uniquement de ces deux messieurs que venait le nouvel embarras dans lequel je fus jeté.

Le bateau ne m’apportait pas non plus les douze pierres que j’avais laissées dans l’île de Philæ pour y être sciées, et m’être envoyées ensuite par cette occasion. On donna pour prétexte qu’on n’avait pas trouvé de petit bateau qui pût descendre ces antiques sur la cataracte ; j’appris dans la suite que l’influence des mêmes agens avait causé ce retard. On verra que les antiques furent horriblement mutilés, et rendus entièrement inutiles.

Dans la position où je me trouvais, je n’avais d’autre ressource que de traduire les bateliers devant le Khalil-bey qui devait être de retour à Esné, et de m’en rapporter à sa décision. Encore ne pouvais-je pas compter sur le succès de cette démarche, puisque le bey avait lui-même déclaré qu’il croyait que le bloc ne pouvait être transporté sur un bateau.

Cependant à tout hasard je résolus de prendre ce parti, sans lequel je risquais de perdre le fruit de mes travaux pénibles. Au moment où je me disposais à partir, un soldat arriva d’Erment, m’apportant une lettre du cacheff qui revenait du Caire, et un présent de sa part, consistant en deux petits bocaux remplis d’anchois et autant de bocaux d’olives. Cet envoi me rendit le courage, et l’espoir de venir encore à bout de l’entreprise du transport. La lettre du cacheff contenait l’invitation la plus amicale d’assister à une fête qu’il allait donner, et la prière d’accepter son envoi comme une marque de son attachement. Je n’étais pas peu surpris de tant d’avances ; mais je ne tardai pas à découvrir le motif du changement qui s’était opéré dans l’esprit du cacheff. Le soldat m’apprit que son maître était dans une colère épouvantable contre un certain franc, son correspondant et son ami, de qui il s’était attendu, depuis quelque temps, de recevoir un présent d’un grand prix, mais qui venait de lui envoyer à la fin, pour tout cadeau, quelques bouteilles avec des poissons qui fourmillaient dans le Nil, et avec des olives qui ne valaient pas une pipe de tabac. Je m’imaginai bien la fureur dans laquelle devait être le cacheff, et je pensai qu’il fallait profiter de l’occasion, et battre le fer tandis qu’il était chaud. Sans faire connaître aux bateliers les avances que ce chef venait de me faire, je convins avec eux que nous nous rendrions ensemble à Esné, pour y faire juger notre différent ; je louai un petit bateau, et partis avec eux pour cette ville.

Arrivé à la hauteur d’Erment, je les priai de m’attendre un peu, vu que j’avais à parler au cacheff du village. Le soleil était couché depuis une heure, et le village était à un mille du fleuve. Je pris mon interprète et mon janissaire avec moi, et me rendis directement chez le cacheff devenu tout à coup mon ami. Je le trouvai assis sur une natte au milieu d’un champ. Un bâton avec une lanterne était fiché en terre devant lui, et tous ses serviteurs se tenaient debout en sa présence. Dès qu’il me vit, il me combla de complimens, espérant probablement se dédommager auprès de moi des espérances trahies d’un autre côté. On apporta des pipes et du café. Il s’offrit à m’envoyer autant d’hommes que je voudrais, pour travailler dès le lendemain au transport du buste colossal, ou du couvercle du sarcophage, et de tout ce que je désirerais enlever. Si j’avais demandé en ce moment les deux grands colosses de Thèbes, Tommy et Dummy, comme ils sont désignés par les Arabes, je les aurais obtenus sans la moindre difficulté. J’entamai alors l’affaire de mon différent avec les bateliers. Je montrai le contrat signé que j’avais fait à Esné avec eux, et j’ajoutai que je leur avais avancé la moitié de la somme dont nous étions convenus. A près m’a voir écouté, il me dit que je n’avais pas besoin d’aller à Esné pour faire décider cette affaire ; que c’était à lui à la juger, puisque, d’après le contrat, le bateau devait être chargé dans l’étendue de sa juridiction.

Aussitôt il envoie chercher les deux bateliers, qui restent stupéfaits en apprenant que la cause va être jugée à Erment. Ils se plaignent que le transport du colosse écrasera leur bateau ; j’ai beau leur assurer que j’en garantis la conservation, ils persistent dans leurs plaintes. Le cacheff leur fit sentir qu’il était juste qu’ils remplissent leurs engagemens ; et, dans l’intention de mieux arranger l’affaire, il leur offrit sa cange, pour qu’ils y fissent transporter une partie de leur cargaison de dattes, pouvant laisser le reste dans leur bateau, comme je le proposais. Mais afin de donner à sa décision les formes de la procédure judiciaire, il somma les bateliers à comparaître devant son tribunal le lendemain matin, pour être ouïs. Là-dessus, ma partie adverse se retira dans le bateau. Le cacheff continua de me prodiguer ses politesses et protestations d’amitié. Venant à parler des relations que nous avions eues auparavant ensemble, il convint qu’il avait écrit une lettre à son frère, pour m’empêcher d’enlever le sarcophage des catacombes ; mais il dit qu’il avait écrit cela avant d’avoir vu M. D** ; et que maintenant, connaissant mieux l’état des choses, il m’autorisait à enlever le sarcophage et tout ce que je souhaitais ; qu’il me garderait ces objets autant que je voudrais, et que personne ne les aurait que moi. Il ajouta encore mille choses obligeantes.

Un changement si brusque et si extraordinaire dans l’esprit du cacheff me fit présumer d’abord que, pendant son séjour au Caire, il avait reçu quelque beau présent de M. Salt, mais je me trompai dans cette conjecture ; car, à la demande que je lui fis peu de temps après sur ce qu’il pensait du consul anglais, il répondit, à ma surprise, qu’il ne l’avait pas vu. Il dit que le consul l’avait invité à venir chez lui, et qu’il lui avait même préparé un dîner ; mais que, le jour du repas, la nouvelle de la mort de Tusoun-Pacha, fils aîné de Mahomet-Ali, étant parvenue au Caire, lui, le cacheff, avait été obligé de partir sur-le-champ, ce qui l’avait privé du plaisir de voir le consul, qu’il aimait, disait-il, comme son œil droit. Malgré le sérieux avec lequel il conta cette histoire, je soupçonnais qu’il l’avait inventée, et que la honte de sa conduite à mon égard l’avait empêché d’aller voir le consul. Il fit servir le repas, et continua de me faire tant de protestations, que je conçus quelque crainte sur ses véritables intentions. Quand je l’eus remercié de ses bocaux d’anchois et d’olives, il dit que c’était là tout ce que lui avait envoyé en cadeau le consul de France pendant son séjour au Caire. Je profitai de l’occasion pour lui dire qu’il eût été de son intérêt de ne pas manquer de voir le consul d’Angleterre. Il repartit qu’à la vérité il avait appris que le consul tenait prête pour lui une belle paire de pistolets, et qu’il regrettait de n’avoir pu le voir. Je répondis que je ne doutais pas que le consul ne lui fît quelque présent quand le bloc serait arrivé au Caire. Il m’interrompit en me déclarant qu’il n’y avait rien qu’il ne fût disposé à faire, soit pour le consul, soit pour moi ; mais qu’il ne fallait pas croire qu’il fût guidé par la moindre vue d’intérêt personnel. Je lui répondis que j’en étais bien persuadé, et je lui demandai tout de suite un ordre adressé aux paysans de Gournah pour les faire travailler. Il me renouvela l’assurance qu’il m’accorderait tout ce qui pourrait me faire plaisir ; « mais, ajouta-t-il en souriant, que feriez-vous si demain le jugement était contre vous ? » Je lui répliquai que, dans ce cas, je me rendrais à Esné pour y exposer mes droits, puisque le marché avait été fait devant le cheik de cette ville. « Allez, me dit-il en riant, et en me frappant sur les épaules, vous pouvez dormir tranquille ; car demain je vous ferai décharger le bateau jusqu’à la dernière datte, pour que vous puissiez le fréter, comme il vous plaira. » Je lui répondis que je ne doutais pas qu’il ne fit ce qui était juste. Ayant pris ensuite congé de lui, je m’en retournai au bateau pour y coucher.

Le lendemain matin, je me rendis de nouveau chez lui. Je le trouvai dans la chambre d’audience, entouré des cheils ou anciens du village qui devaient faire les fonctions du jury. M’ayant assigné une place à sa droite, il fit apporter du café et des pipes ; car la justice même ne peut se passer, en Orient, de ces accessoires. Il avait déjà exposé ma cause aux anciens ; et ceux-ci, avant d’entendre la partie adverse, avaient jugé que son avis était parfaitement équitable. Si j’eusse eu tort, ils auraient jugé de même. Dans l’empire turc la liberté des jurés ne va pas jusqu’à contredire un juge. Ma partie adverse arriva enfin ; le cacheff la reçut poliment, mais avec les sourcils froncés, ce qui dut être pour elle d’un mauvais augure ; aussi ne la laissa-t-il pas long-temps en doute. Il déclara aux bateliers qu’à l’exception de quatre-vingts ardeps, quantité que j’avais consenti à laisser, toute la cargaison devait être enlevée du bateau qu’ils m’avaient loué, et qu’il n’y avait pas d’autre moyen d’arranger l’affaire. Il s’adressa ensuite aux anciens pour savoir s’ils avaient quelque objection à faire. Ils furent d’avis que mes adversaires, ne se défendant point, se condamnaient eux-mêmes par leur silence. Ce fut la fin du procès : le jury voyant que sa présence n’était plus nécessaire, se leva et s’en alla. Les bateliers, quoique condamnés, n’en furent pas moins régalés par le juge. Tout en déjeunant, ils témoignèrent leur embarras au sujet du frêt dont ils ne savaient que faire ; mais ici le juge devint marchand. Il s’arrangea avec eux pour le nolis d’un de ses bateaux, et se fit payer comptant les deux tiers de la somme qu’ils devaient recevoir de moi : arrangement qu’ils furent bien obligés d’accepter, puisque le cacheff, s’il avait fait examiner d’abord la cargaison, l’aurait trouvée de la moitié plus forte qu’ils ne le déclaraient, et les aurait encore punis de leur tromperie.

Je pris ensuite congé de mon juge pour me rendre à Gournah, et y terminer mes travaux. Il m’avait donné un tiscary, ou ordre, qui enjoignait à un de ses soldats de me fournir ce dont j’avais besoin, et aux fellahs, de faire ce que je leur commanderais, et de m’aider à enlever le sarcophage. En revenant à bord, j’y trouvai un présent de sa part, consistant en deux brebis, une jarre pleine de fromage, et du pain. Malheureusement, une des brebis mourut le soir, et l’autre le lendemain, et le fromage fourmillait de vermine. Nous mîmes sur-le-champ à la voile. Après midi nous arrivâmes à Louxor, et quelques heures après nous fûmes à Gournah. j’allai trouver le cheik-el-bellad de cet endroit ; j’envoyai mon janissaire chez le soldat, et il fut convenu que les fellahs dont j’avais besoin se trouveraient prêts pour le lendemain matin.

Je me rendis donc sur les lieux, dans la matinée, pour commencer l’ouvrage ; mais je fus bien surpris de ne pas y trouver les fellahs rassemblés. J’en rencontrai, par hasard, un qui me dit qu’ils avaient peur, puisqu’on leur avait défendu auparavant de travailler pour les Anglais. Je m’adressai de nouveau au soldat : celui-ci envoya un homme pour rassembler les paysans ; mais il était trop tard, ils s’étaient tous dispersés. Je me bornai donc ce jour-là à faire prendre à Louxor les objets qui devaient servir à l’embarquement du bloc. Les bateliers arrivèrent à Gournah pour faire décharger leur bateau, et celui du cacheff d’Erment y vint aussi pour prendre leur fret à bord.

Ce ne fut pas sans peine que nous rassemblâmes, le 15 novembre, cent trente hommes. Je commençai par pratiquer un chemin pour faire descendre la tête colossale de la rive sur laquelle elle gisait, et qui, depuis la retraite des eaux, était au moins à cent pas du fleuve et à quinze pieds au-dessus de son niveau.

Un soldat vint me dire, de la part du cacheff, que je n’avais pas besoin de payer les fellahs, puisqu’ils avaient ordre de travailler gratis pour moi tant que je le désirerais, et que le cacheff me faisait cadeau de leurs journées. Je priai le soldat de le remercier, et de lui dire en même temps que je n’avais pas pour habitude de faire travailler pour rien, et que le consul d’Angleterre ne voudrait sûrement pas accepter un pareil présent. À la fin de la seconde journée, le chemin fut praticable, et le buste prêt à y être descendu.

Le lendemain 17, l’embarquement fut enfin effectué. Ce n’était pas une bagatelle de transporter dans un bateau un bloc de granit de ce poids et de ce volume, surtout sans avoir le moindre instrument de mécanique pour faciliter l’opération. Au lieu de tout outil, je n’avais que quatre perches et autant de cordes ; avec ce faible secours il fallait descendre le bloc de la hauteur de quinze pieds, et le faire entrer dans le bateau. Le chemin que j’avais fait pratiquer, touchait au bord de l’eau ; là j’avais fait construire avec les quatre perches une espèce de pont, appuyé d’un côté sur la rive, et de l’autre sur le centre du bateau, afin que la charge, en entrant dans la barque, pesât aussitôt sur le milieu, et non pas sur la proue, ce qui aurait fait lever la poupe. Dans cette partie du bateau je fis mettre des nattes bourrées de paille, et au milieu du pont je plaçai un sac rempli de sable pour arrêter le bloc en cas qu’il coulât trop précipitamment dans l’embarcation. J’assignai à quelques Arabes un poste dans le bateau, et j’en plaçai d’autres sur les deux côtés pour opérer avec un levier de bois de palmier, faute de mieux. Enfin, sur le rivage derrière le bloc, j’avais fait ficher en terre un pieu de palmier, autour duquel passait une corde qui tenait au brancard, afin de le faire glisser tout doucement. Des ouvriers devaient lâcher, peu à peu, cette corde, tandis que d’autres tireraient le brancard dans le bateau, et que d’autres encore auraient soin des rouleaux sur lesquels on faisait avancer le bloc.

Le colosse descendit sans encombre par le chemin qui lui avait été préparé ; mais, arrivé au bord de l’eau, il s’enfonça dans le sol, qui consistait en terre fraîchement rapportée. J’aimai mieux cela que de le voir couler trop brusquement dans le bateau ; car, si ce morceau antique s’était englouti dans le Nil, les antiquaires d’Europe auraient jeté les hauts cris, quoiqu’il y eût parmi eux des savans qui n’eussent pas été fâchés que pareil accident m’arrivât. Toutefois le bloc entra assez doucement dans l’embarcation. Les Arabes qui s’étaient persuadés que le colosse coulerait à fond, ou que, pour le moins, il écraserait le bateau, attendaient impatiemment le résultat de l’opération, et observaient avec une vive curiosité tous mes procédés. Quand le propriétaire du bateau, qui s’était déjà résigné à la perte inévitable de son navire, vit ce gros bloc embarqué sans accident, il vint me serrer joyeusement la main. Dieu soit loué ! m’écriai-je, non moins joyeux d’avoir mené à bout une entreprise aussi difficile. Je laisse, en effet, à décider aux ingénieurs s’il ne serait pas plus aisé d’embarquer un bloc dix fois plus gros à bord d’un bâtiment pourvu de tous les secours de la mécanique, que d’opérer, sans aucun de ces moyens, un transport tel que le mien.

Le bateau traversa ensuite le fleuve pour prendre à bord, à Louxor, les objets antiques que j’y avais déposés. Ce fut l’ouvrage de trois jours, et le 21 novembre nous quittâmes Thèbes, pour retourner au Caire.

J’eus à peine fini mes opérations que je fus attaqué de nouveau de l’ophtalmie, au point d’être obligé de garder douze jours de suite le cabinet du bateau ; ainsi je ne puis rien dire de cette partie de notre voyage. Arrivé à Siout, je commençais à entr’ouvrir les paupières ; mais toutes les fois que je voulais regarder le jour, j’éprouvais des douleurs cuisantes. À Siout je fis une visite au defterdar-bey, pour le remercier du firman qu’il m’avait donné lorsque je remontais le Nil. Je le trouvai dans sa tente au milieu d’un champ couvert de trèfle qui était à peu près au terme de sa croissance ; les chevaux paissaient à l’entour. Il fut bien aise d’apprendre le succès de mon entreprise, et me pria de le rappeler au souvenir du consul anglais pour lequel il me donna une lettre. Le lendemain matin nous partîmes pour le Caire, où nous arrivâmes le 15 décembre, vingt-quatre jours après notre départ de Thèbes. J’avais été en activité pendant cinq mois et demi. Qu’il me soit permis de relever, en passant, une remarque injuste de M. le comte de Forbin, qui prétend que j’ai employé six mois seulement à l’embarquement du buste colossal. Je fus absent, il est vrai, du Caire, cinq mois et demi, et il se passa six mois avant que je fusse de retour à Alexandrie. Mais tout cet intervalle ne fut pas employé au transport du buste. Cette opération n’exigea que dix-huit jours, et l’embarquement s’effectua en une seule journée ; le reste du temps fut consacré à des recherches plus importantes, témoins les antiquités que j’apportai du haut du Nil.

À mon arrivée au Caire, le consul était absent ; obligé de se rendre à Alexandrie il avait laissé à M. Beechey, son secrétaire, des instructions et des lettres pour moi. Il y exprimait le désir que tous les antiques, à l’exception du buste, fussent débarqués et déposés au consulat. Je ne pouvais concevoir le but de cette mesure, croyant que tous les objets que j’avais recueillis, étaient destinés pour le musée britannique. Cependant je ne fis aucune question à ce sujet, et je déposai les objets comme on l’avait désiré. Dès la première heure après mon arrivée, j’eus le plaisir de revoir mon excellent et malheureux ami, M. Burckhardt, dont la mort a été une perte particulière pour moi. C’était l’homme le plus franc, le plus loyal, le plus désintéressé que j’aie jamais connu. Exempt de toutes ces petitesses d’esprit, de ces dispositions jalouses et envieuses des voyageurs, qui veulent avoir vu tout seuls un pays, pour le décrire selon leur fantaisie, ce savant, sans ambition et sans orgueil, n’avait en vue que les progrès des sciences : ses ouvrages attestent assez la candeur de son âme.

Après avoir tout préparé pour mon voyage d’Alexandrie, je partis de Boulak le 5 janvier 1817, et j’arrivai le 10 à Raschid ou Rosette. J’avais à y débarquer le buste, pour le mettre à bord d’une djerme ; ayant alors des poulies mouillées à ma disposition, et des hommes plus intelligens pour ouvriers, je trouvai cette opération bien aisée. J’eus seulement soin de le faire déposer à terre, en sorte de pouvoir le rembarquer commodément. Quand ce travail fut achevé, je m’embarquai sur la même djerme qui portait le buste. Ce jour-là, environ deux cent djermes, qui depuis quatre-vingts jours attendaient le moment favorable pour franchir la barre, sortirent avec nous de l’embouchure du fleuve. Le même jour, deux heures après le coucher du soleil, nous entrâmes dans le port d’Alexandrie, quatre jours après notre arrivée à Rosette. Ma femme ayant pris la route de terre avec notre domestique irlandais, n’arriva que le lendemain. Je ne ferai que mentionner l’accueil bienveillant que je reçus du consul général, et du vice-consul, M. Lee ; j’eus aussi le plaisir de faire la connaissance du négociant anglais M. Briggs, qui me reçut chez lui de la manière la plus hospitalière, et qui prit le plus vif intérêt au succès de mes opérations. En bon Anglais il avait à cœur d’assurer à sa patrie la possession d’un des plus beaux modèles de l’art des anciens Égyptiens. Il ne restait plus que de débarquer le buste, pour le déposer dans le magasin du pacha, en attendant l’occasion de le transporter en Angleterre. Ce qui rendait ici le débarquement un peu difficile, c’est que la jetée était plus haute que la djerme, et que la mer était trop agitée pour qu’il fût possible de construire un pont. Mais je fus assez heureux d’avoir les secours de l’équipage d’un bâtiment de transport anglais qui se trouvait dans le port ; des poulies et cent ouvriers du port firent le reste [8].

Après avoir fait arriver à bon port ce monument, je proposai au consul de faire une nouvelle excursion, dans la Haute-Égypte et dans la Nubie, peu rouvrir le temple d’Ybsamboul. Ama grande satisfaction il agréa cette proposition, qui m’était suggérée par des considérations particulières ; mais le consul put voir, que l’intérêt pécuniaire n’y avait aucune part. La seule stipulation que je fis avec lui, ce fut que, si je réussissais dans l’entreprise, il me donnerait une lettre ostensible de recommandation, pour la société des antiquaires de Londres, à mon retour en Angleterre ; ce qu’il me promit. Cependant, pour ne pas entretenir chez moi des espérances qui ne pour raient se réaliser, il m’avertit de ne compter sur rien de la part de la société. Je lui répondis que bien que je ne fusse pas riche, je voulais me rendre utile à la nation en général, et faire ensuite quelques propositions particulières à cette compagnie savante. Sur cette réponse il me renouvela la promesse d’une lettre ; et, quelques jours après, nous nous remîmes tous en route pour le Caire. Ce fut là que M. Burckhardt s’entendit avec le consul pour me donner une gratification, en récompense de mes succès dans le transport du buste ; ils avaient payé d’ailleurs chacun la moitié des frais des travaux.

À cette époque le capitaine Caviglia venait de se hasarder dans le puits de la première piramide de Ghizeh. C’était une entreprise vraiment audacieuse, et à laquelle l’enthousiame seul pour les découvertes archéologiques pouvait entraîner. Le consul, M. Briggs, M. Beechey et moi, nous allâmes voir les progrès qu’il avait faits. Le capitaine Caviglia se trouvait dans une position plus favorable que moi ; cependant il n’avait pas assez de moyens pour continuer les opérations à ses frais. M. Briggs fut le premier qui, par un mouvement généreux, offrit d’avancer de l’argent pour ces recherches. M. Salt et lui s’étant concertés, promirent les fonds né cessaires. Ce ne fut pas le seul service que M. Briggs rendit aux Européens ; il exerça aussi une heureuse influence sur l’esprit de Mahomet-Ali, pour des mesures favorables au commerce d’Europe en général, comme je le dirai plus tard.

L’entreprise du capitaine Caviglia doit intéresser tous les amis de l’antiquité, en ce qu’elle a résolu un problème sur lequel le monde savant est resté dans le doute pendant des siècles. Le fameux puits des pyramides, sujet de tant de conjectures, s’est trouvé être un passage pour descendre dans une galerie inférieure qu’il a en le plaisir de découvrir. Après avoir descendu dans le puits jusqu’à la profondeur de trentehuit pieds, il s’était vu arrêté dans sa marche par quatre grosses pierres. Il en écarta trois, ce qui lui donna une ouverture assez grande pour y passer. Il ne put enlever la quatrième pierre faute de moyens, quoiqu’un jeune homme, employé par M. Baghos, nommé M. Rabitsch, partageât les dépenses avec lui. A vingt-deux pieds au-dessous de cet endroit, ils trouvèrent un caveau de dix-sept pieds de long sur quatre de haut, et à sept pieds au-dessous de ce caveau, il y eut une espèce de plateforme, d’où le puits allait en s’enfonçant jusqu’à la profondeur de deux cents pieds. Le capitaine descendit jusqu’au fond de cet abîme, où il ne trouva que de la terre et du sable ; mais, comme le sol résonnait sourdement sous ses pieds, il présuma que ce passage communiquait avec des excavations encore plus profondes. Il employa, en conséquence, quelques Arabes pour enlever le sable ; mais l’air devenait étouffant à cette profondeur, et les lumières ne brûlaient plus faute d’oxigène ; ce qui força de suspendre les travaux.

Le capitaine dirigea ensuite ses recherches sur fin autre point, en commençant à élargir l’entrée du premier passage de la pyramide. Il fut bien récompensé de cette opération, puisqu’il se trouva que ce passage allait en descendant : aussi, après avoir fait travailler quelques ouvriers à enlever la terre et les décombres, ce voyageur arriva, avec beaucoup de peine, il est vrai, par cette voie, dans le puits, et retrouva les paniers et les cordes qu’ils y avaient laissés. C’était le jour de cette découverte, que nous nous étions tous entendus pour visiter la pyramide : ainsi j’eus le plaisir d’être témoin du résultat des recherches pénibles du capitaine. En continuant ses travaux, il trouva enfin que le passage souterrain aboutissait à une chambre taillée dans le roc, sous le centre de la pyramide.

Il porta ensuite ses recherches sur les environs des pyramides ; mais ce qui lui coûta le plus de peine, ce fut de mettre à découvert le devant du grand sphinx. Entre les deux griffes de cet animal colossal, il trouva un petit temple, et, sur la poitrine, une grande table de granit, ornée d’hiéroglyphes et de diverses figures sculptées, entre autres de deux sphinx. À l’entrée du temple était placé un lion, comme pour garder les approches. Un peu plus loin, et toujours en face du sphinx, il trouva un escalier de trente deux marches qui conduisait, en descendant, à un autel muni d’une inscription grecque, du temps des Ptolémées, et ayant de chaque côté un sphinx de pierre calcaire, mais très-dégradé. Depuis la base du temple jusqu’au sommet de la tête du grand sphinx, M. Caviglia compta une distance de soixante-cinq pieds. Les jambes du sphinx avaient cinquante-sept pieds de long, depuis la poitrine jusqu’à l’extrémité des griffes, qui ont huit pieds de haut. A quarante-cinq pieds du premier autel, il s’en trouva un autre avec une inscription, faisant mention de l’empereur Septime Sévère ; et une pierre, auprès de la première marche, portait une autre inscription dans laquelle il était question d’Antonin.

Quelque occupation que lui donnât son travail auprès du sphinx, M. Caviglia employa encore des personnes pour faire des fouilles ailleurs. Il ouvrit quelques mausolées encombrés de sable. On y trouva divers petits caveaux ornés d’hiéroglyphes et de figures, dont quelques unes étaient bien exécutées et dans un bon état de conservation. D’un des puits il retira des momies avec leurs enveloppes en toile, et des fragmens d’autres antiquités égyptiennes. Il ouvrit encore quelques petites pyramides ; et, suivant les idées que lui suggérait M. Briggs, sur la direction des travaux, il réussit à découvrir l’entrée de l’un de ces monumens ; mais il paraît que l’intérieur était dans un tel état de dégradation qu’on ne pouvait y avancer que de quelques pas. Sans doute ce passage aurait conduit à quelque chambre ou appartement recelant peut-être un sarcophage ou d’autres objets antiques.

Je ne fus que simple spectateur des entreprises du capitaine. Le consul, M. Salt, me proposa de les seconder ; mais, pensant qu’il ne serait pas juste de partager la gloire d’un homme qui avait déjà fait tant de choses tout seul, je m’y refusai. Il n’y aurait même plus eu de gloire pour moi de venir après la victoire, et prendre part aux dépouilles. J’espérais, du reste, trouver des occasions de prouver, également seul, mon zèle et mon savoir. Après avoir tout préparé pour ma nouvelle expédition au haut Nil, je reçus du consul la proposition d’emmener M. Beechey. Rien ne pouvait m’être plus agréable que la société d’un jeune homme dont le caractère s’était annoncé sous des rapports très-favorables depuis que je le connaissais. J’étais persuadé qu’après s’être sevré des aisances de la vie, auxquelles il était habitué, il ferait un bon voyageur. Quoiqu’il ne soit pas facile de passer tout à coup des habitudes d’une grande maison, à la vie irrégulière et grossière qu’on mène dans un voyage sur eau, M. Beechey s’accoutuma néanmoins au changement ; et, au bout de quelques mois, il devint indifférent à tous les sacrifices pénibles qu’il avait à faire.

Quant à ma femme, je la laissai cette fois dans la famille de M. Cochini, chancelier du consulat anglais. Lorsque nous fûmes sur le point du départ, nous prîmes congé du consul et de M. Burckhardt, qu’il était dans ma triste destinée de voir pour la dernière fois.




  1. Voyez l’Atlas, planche 32.
  2. L’ancienne Syène.
  3. Voyez la relation de madame Belzoni, à la fin du T. II.
  4. Voyez l’Atlas, planche 21.
  5. Voyez l’Atlas, planche 29.
  6. Voyez sur le caméléon, la relation de madame Belzoni, à la fin du second volume. Le Trad.
  7. Voyez l’Atlas, planche 42.
  8. Le poids de ce bloc était d’environ 12 tonneaux ou 24 milliers. Le Trad..