Wörgl ou l’« argent fondant »

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Une nouvelle Mecque économique
Wörgl ou l’« argent fondant »
Par Claude Bourdet, L'Illustration[1]

Dans la vallée de l’Inn, en Autriche, sur la ligne d’Innsbruck à Kufstein, se trouve une petite ville (plutôt un gros village) hier connue seulement de quelques touristes et qui, aujourd’hui, est en train de devenir célèbre dans les deux hémisphères. Je ne prétends pas que ce nom de Wörgl, évoqué dans un salon de Londres, de Berlin ou de New York ou même devant le « zinc » d’un bistrot d’une de ces villes, attire la moindre attention de l’auditoire. Mais si, quelque part en Europe ou en Amérique, vous rencontrez un de ces personnages dignes que la rumeur publique désigne sous le nom d’« économiste distingué » et si le hasard veut que ce soit précisément un partisan de l’« économie naturelle », ne mentionnez pas devant lui l’étalon-or – il vous déchirerait vivant – mais jetez ce simple mot : « Wörgl ». Alors, vous verrez ce visage, sûrement grave et peut-être sévère, s’ouvrir, les lèvres trembler, l’œil s’allumer d’un éclat fanatique : l’œil du musulman auquel on parle de La Mecque. Que dis-je ! peut-être même – horresco referens – se jettera-t-il dans vos bras, croyant avoir trouvé en vous un apôtre, un frère, un disciple fervent de Silvio Gesell.

– Mais, dira le lecteur, qui est Silvio Gesell et que vient-il faire à Wörgl ?

Silvio Gesell, nom que porte fièrement une « rue » de Wörgl sur une plaque fixée à la tige d’un lampadaire ultra-moderne, Silvio Gesell naquit en 1862 près d’Aix-la-Chapelle. Il se fixa, à l’âge de vingt-quatre ans, en Argentine, où il fit rapidement fortune comme fabricant d’instruments dentaires. Jusqu’ici, rien que de très banal. Mais, en 1900, Gesell, en pleine force de l’âge, se retira brusquement des affaires, quitta la vie active et se fixa en Suisse. Là-bas, il se mit à développer les théories qu’il a résumées dans son livre l’Ordre économique naturel. Il mourut en 1930. Ses théories furent la doctrine fondamentale sur laquelle a pris appui l’école dite de l’« économie libre » (Freiwirtschaft). À peu près inconnue en France, l’économie libre groupe en Suisse et dans les pays de l’Europe centrale de nombreux adhérents. En Amérique, elle prend chaque jour une extension plus grande. Le professeur Irving Fischer est là-bas son représentant le plus connu. Il semble que la nouvelle politique économique du président Roosevelt s’inspire beaucoup des principes de l’« économie libre ». Le premier de ces principes se résume en effet de la façon suivante : la quantité de monnaie gagée par l’or ne suit pas le rythme de l’accroissement de la production et de la richesse, et cette disproportion est la cause principale des désastres économiques dits « crises de déflation ».

Un second principe a trait à la circulation de la monnaie : « La monnaie, instrument d’échange, est détournée actuellement de son véritable emploi pour servir à la thésaurisation, ce qui provoque un ralentissement des échanges, une diminution de la quantité du numéraire circulant, la quantité des denrées restant la même, et par conséquent la chute des prix : de nouveau, crise de déflation. » Nous voici loin de Wörgl, pense le lecteur. Pas si loin.

En décembre 1931, un ancien employé de chemin de fer, Michael Unterguggenberger, était élu bourgmestre de Wörgl. Les finances de la cité étaient déplorables. Les impôts ne rentraient pas, il y avait même de lourds arriérés. Le nombre des sans-travail augmentait de jour en jour, la commune ne pouvait même plus subvenir aux impôts fédéraux. L’état des rues était la fable des environs – sur une maison de Wörgl, on peut encore voir l’inscription : « De tous les maux, le plus cruel, Wörgl, c’est l’état de tes ruelles » (traduction libre). Or, Michael Unterguggenberger, ce petit paysan sec et râblé, avait été élu comme social-démocrate. Sa première idée ne fut pourtant pas de transformer Wörgl en succursale de Vienne et de créer du travail et de l’argent en pressurant une population déjà accablée. Michael Unterguggenberger se proclame social-démocrate, mais non marxiste. À ceux que cela étonnerait, je refais la réponse qu’il me fit lui-même : « Je trouve que ces messieurs marxistes ont un sacré culot de s’intituler social-démocrates. Et comment peut-on arrêter le socialisme à une forme particulière de l’esprit juif, tel qu’il fut présenté par Marx, Lassalle et Engels ? » Michael Unterguggenberger est démocrate, il est adversaire de la lutte des classes, mais il est aussi l’adversaire de notre système monétaire – en un mot, c’est un disciple ardent de Silvio Gesell.

Le 5 juillet 1932, devant la faillite menaçante, le bourgmestre se décide à essayer un remède « de cheval ». Il s’agit tout bonnement de transformer la monnaie régulière autrichienne circulant à Wörgl en une monnaie accélérée du type gesellien. Pour cela, on va émettre des bons de 1, 5 et 10 schillings, que l’on dénommera « bons-travail » pour « passer sous le nez » du privilège d’émission de la Banque nationale. Ces bons auront la particularité... désagréable pour l’usager de diminuer de 1 % de leur valeur par mois. 10 francs, à ce régime, perdraient en un an 1,20 franc. Pour conserver des billets de valeur fixe, on pourra, à la fin de chaque mois, moyennant la perception de la « chute » de 1 %, faire donner à la mairie un coup de tampon sur le billet, lui rendant sa pleine valeur. Le bourgmestre escompte que, l’usager voulant perdre le moins possible sur ses banknotes, la nouvelle monnaie sera prise d’un délire circulatoire hautement bénéfique au commerce et à l’industrie de la commune. Ce diable d’homme réussit non seulement à attirer à son projet révolutionnaire les plus importants commerçants de l’endroit, mais encore à constituer un comité, composé du curé, du commandant des Heimwehren, et de lui-même – en somme, une véritable « union nationale ». Ce comité surveillera l’application du procédé. Les premiers bons-travail furent émis en août, pour une somme totale de 32 000 schillings. La commune avait réuni ses dernières ressources pour garantir cette nouvelle monnaie avec une couverture de 100 % en argent autrichien régulier déposé à la caisse d’épargne locale.

Le premier emploi des bons fut l’organisation d’un plan de travaux publics. On paya le salaire des ouvriers et on régla les fournitures faites à la ville uniquement en bons-travail. C’est ainsi qu’ils furent introduits dans la circulation. On s’aperçut que la monnaie nouvelle remplissait parfaitement son office, car sa rapidité de circulation permit d’effectuer en trois mois 100 000 schillings de paiements avec une quantité de bons se montant en tout à 12 000 schillings. Je suis arrivé à Wörgl en août 1933. Il y avait donc exactement un an que l’expérience avait été commencée. On doit reconnaître, sans parti pris, que l’effet tient du miracle. Les rues si tristement réputées ressemblent maintenant à des autostrades. La mairie, gaie, pimpante, refaite à neuf, a l’air d’un chalet-boîte à musique où l’on aurait mis des géraniums. Un nouveau pont en ciment armé porte orgueilleusement l’inscription : « Construit en 1933 avec de l’argent libre. » Partout, on voit des lampadaires globuleux analogues à ceux de la « rue » Silvio-Gesell. Le petit saint du village lui-même a bénéficié des attentions d’un maire socialiste : on lui a fait une niche à la Le Corbusier. Les travailleurs que l’on rencontre sur de nombreux chantiers sont tous des partisans fanatiques de l’« argent fondant ». Je suis allé dans les magasins : on accepte partout la « monnaie de secours » au même titre que la monnaie officielle. Les prix n’ont jamais monté.

J’ai rendu visite au fameux bourgmestre. Il me reçut dans une pièce claire, devant un bureau tout neuf en chêne poli. Il eut au début la méfiance originelle du paysan tyrolien devant l’« étranger », mais cela disparut rapidement. Je lui apportais d’ailleurs une édition spéciale d’un journal de Vienne parlant de l’« exemple de Wörgl » et réclament l’introduction de « monnaie de secours » à Vienne. La première page était un dithyrambe à la gloire du « courageux bourgmestre de Wörgl ».

– Qu’est-ce que c’est que tout ce charabia ? dit à peu près Michael Unterguggenberger, mi-fâché, mi-flatté. Ah ! ces journalistes !

Je me fis tout petit et tâchai de détourner de la catégorie l’opprobre qui lui était value par un seul... mais il est certain que ce genre de publicité ne sert qu’à alarmer davantage la Banque nationale, soucieuse de sauvegarder son privilège d’émission. Car l’épidémie s’étend. Déjà plusieurs communes voisines parlent de Schwundgeld (argent fondant) – c’est le nom habituel de la nouvelle monnaie. L’une d’elles, Kirchbichl, a déjà émis de bons-travail et admet la circulation des bons de Wörgl. Le curé de la paroisse de Westendorf fait un discours enflammé dans lequel il parle de la « force économique miraculeuse » de l’argent libre et de la « petit étincelle partie du Tyrol qui allumera l’incendie dans lequel sera réduite à merci la finance internationale »... À Innsbruck, on parle aussi de « monnaie de secours ». Plus loin, en Haute et Basse-Autriche, en Styrie, plusieurs communes se préparent à introduire l’« argent fondant ».

Quel est donc le phénomène qui rend cette monnaie si désirable et qui permet, en effet, de sauver une commune de la faillite, puis, en pleine crise, de l’amener en moins d’un an à une prospérité relative ?

Il y a d’abord quelques explications... assez banales : le prélèvement de 1 % par mois est une sorte d’impôt sur la monnaie de 12 % par an – chose abhorrée par les économistes classiques. Le bourgmestre répond que cette nouvelle taxation est rendue aisée à supporter par tous les avantages que les usagers eux-mêmes trouvent dans l’introduction de la nouvelle monnaie.

Ensuite, la couverture de l’émission, c’est-à-dire les schillings autrichiens réguliers avec lesquels la commune aurait dû normalement faire face à ses besoins, reste à la caisse d’épargne et rapporte à la commune un certain revenu chaque année.

Enfin, chaque fois qu’un habitant de Wörgl, pour faire place à des engagements extérieurs, désire changer de l’« argent fondant » contre des schillings officiels, il peut le faire à la caisse d’épargne, mais doit acquitter une taxe de change de 2 % – autre source de revenus pour la commune.

D’autre part, quand un habitant de Wörgl, vers la fin du mois, ne sait que faire d’une monnaie qui va subitement perdre 1 % de sa valeur... il lui reste toujours la possibilité de payer ses impôts. Cette dernière particularité a valu à la commune non seulement le paiement intégral de tous les arriérés de contributions qui traînaient depuis plusieurs années, mais encore, chose inouïe, le paiement d’impôts en avance !

On a donc voulu dénier l’expérience de Wörgl toute création de richesse, on a voulu seulement y voir une entreprise déguisée d’exploitation du contribuable. Il semble qu’il y ait là une petite erreur. On n’a jamais vu, de mémoire d’homme, le « cochon de payant » ne pas protester avec la dernière énergie quand on lui soutire ses écus. Or, ici, le contribuable ne proteste nullement. Bien mieux, il est enthousiasmé par l’expérience et se plaint amèrement que la Banque nationale cherche à empêcher de nouvelles émissions. C’est qu’il y a à Wörgl une amélioration de l’état général que l’on ne peut attribuer à une nouvelle forme d’impôts. Il semble qu’il faille reconnaître, avec le bourgmestre, que la nouvelle monnaie remplit mieux son rôle que l’ancienne.

Je laisse aux économistes le soin de décider s’il y a là, malgré la couverture de 100 %, une sorte d’inflation. En tout cas, la hausse des prix, première conséquence d’une politique inflationniste, ne s’est nullement fait sentir. Peut-être en serait-il autrement si le procédé était appliqué à tout un pays.

Quant à l’influence sur l’épargne, on peut dire que la nouvelle monnaie favorise l’épargne proprement dite aux dépens de la thésaurisation. Il devient extrêmement désavantageux de conserver de l’argent chez soi, mais on peut éviter toute fonte de la monnaie en la portant à la caisse d’épargne. Aussi le résultat n’a pas tardé à se faire sentir : en juillet 1932, l’excédent des retraits sur les dépôts à la caisse d’épargne de Wörgl était de 10 000 schillings. En août, après l’introduction des bons-travail, il tombait à 5 000 schillings. Aujourd’hui, les dépôts et les retraits s’équilibrent, ce que l’on n’avait pas vu depuis le début de la crise économique. Wörgl est devenu aujourd’hui une sorte de lieu de pèlerinage pour tous les « économistes libres » du monde entier... On voit souvent de ces pèlerins à l’allure universitaire déambuler dans les rues bien refaites... ou s’attarder à la terrasse de quelque Gasthaus pour discuter d’un problème monétaire. La population de Wörgl, fière de sa nouvelle gloire, les accueille avec bienveillance. Aux États-Unis, vingt-deux villes ont introduit de l’« argent fondant » sous un modèle plus ou moins proche de celui de Wörgl. Le 17 février dernier, dans une conférence radiodiffusée par plusieurs postes américains, le professeur Fischer recommandait Wörgl comme le « meilleur exemple de cette monnaie datée qu’il souhaitait voir introduire partout ».

J’ai pensé qu’il était intéressant de faire connaître ici cette curieuse expérience[2].

Notes et références[modifier]

  1. Article publié en 1933 dans l’Illustration n° 4723, pages 56 et 57.
  2. Les lecteurs familiers avec la langue allemande pourront trouver un document extrêmement exact sur Wörgl dans la revue Ständestaat de juillet, sous la signature de l’écrivain suisse Alexandre de Muralt.