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Walden ou la vie dans les bois/Fabulet/13

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Traduction par Louis Fabulet.
Éditions de la Nouvelle revue française (p. 197-210).

PENDAISON DE CRÉMAILLÈRE


En octobre je m’en allais grappiller aux marais de la rivière, et m’en revenais avec des récoltes plus précieuses en beauté et parfum qu’en nourriture. Là aussi j’admirai, si je ne les cueillis pas, les canneberges, ces petites gemmes de cire, pendants d’oreille de l’herbe des marais, sortes de perles rouges, que d’un vilain râteau le fermier arrache, laissant le marais lisse en un grincement de dents, les mesurant sans plus au boisseau, au dollar, vendant ainsi la dépouille des prés à Boston et New York ; destinées à la confiture, à satisfaire là-bas les goûts des amants de la Nature. Ainsi les bouchers ratissent les langues de bison à même l’herbe des prairies, insoucieux de la plante déchirée et pantelante. Le fruit brillant de l’épine-vinette était pareillement de la nourriture pour mes yeux seuls ; mais j’amassai une petite provision de pommes sauvages pour en faire des pommes cuites, celles qu’avaient dédaignées le propriétaire et les touristes. Lorsque les châtaignes furent mûres j’en mis de côté un demi-boisseau pour l’hiver. C’était fort amusant, en cette saison, de courir les bois de châtaigniers alors sans limites de Lincoln, – maintenant ils dorment de leur long sommeil sous la voie de fer, – un sac sur l’épaule, et dans la main un bâton pour ouvrir les bogues, car je n’attendais pas toujours la gelée, emmi le bruissement des feuilles, les reproches à haute voix des écureuils rouges et des geais, dont il m’arrivait de voler les fruits déjà entamés, attendu que les bogues choisies par eux ne manquaient pas d’en contenir de bons. De temps à autre je grimpais aux arbres, et les secouais. Il en poussait aussi derrière ma maison, et un grand, qui l’abritait presque entièrement, une fois en fleur était un bouquet dont tout le voisinage se trouvait embaumé ; mais les écureuils et les geais s’attribuaient la majeure partie de ses fruits, les derniers arrivant en troupes dès le matin et tirant les noix des bogues avant qu’ils tombent. Je leur abandonnai ces arbres et m’en allai visiter les bois plus lointains entièrement composés de châtaigniers. Ces noix, tout le temps de leur durée, étaient un bon succédané du pain. Maints autres succédanés, peut-être, eût-on pu découvrir. Un jour, en bêchant à la recherche de vers d’hameçon, je découvris la noix de terre (Apios tuberosa) sur sa fibre, la pomme de terre des aborigènes, sorte de fruit fabuleux, que je commençais à douter d’avoir jamais déterré et mangé en mon enfance, comme je l’avais dit, et ne l’avais pas rêvé. J’avais souvent depuis vu sa fleur froncée de velours rouge supportée par les tiges d’autres plantes sans savoir que c’était elle. La culture est bien près de l’avoir exterminée. Elle a un goût sucré, un peu comme celui d’une pomme de terre gelée, et je la trouvai meilleure bouillie que rôtie. Ce tubercule semblait quelque vague promesse de la Nature de se charger de ses propres enfants et de les nourrir purement et simplement ici à quelque époque future. En ces temps de bétail à l’engrais et de champs onduleux de céréales, cette humble racine, qui fut jadis le totem d’une tribu indienne, se voit tout à fait oubliée, ou simplement connue pour son pampre fleuri ; mais que la Nature sauvage règne ici de nouveau, et voilà les délicates et opulentes céréales anglaises disparaître probablement devant une myriade d’ennemis, pour en l’absence des soins de l’homme, le corbeau reporter peut-être le dernier des grains de blé au grand champ de blé du Dieu des Indes dans le sud-ouest, d’où il passe pour l’avoir apporté ; alors que la noix de terre aujourd’hui presque exterminée pourra revivre, prospérer en dépit des gelées et de l’absence de culture, se montrer indigène, enfin reprendre importance et dignité comme aliment de la tribu des chasseurs. Sans doute quelque Cérès ou Minerve indienne en fut-elle l’inventeur et le dispensateur ; et lorsque commencera ici le règne de la poésie, ses feuilles et son chapelet de noix se verront-ils représentés sur nos œuvres d’art.

Déjà, vers le premier septembre, j’avais vu deux ou trois petits érables tourner à l’écarlate de l’autre côté de l’étang, au-dessous de l’endroit où trois trembles faisaient diverger leurs troncs blancs, à la pointe d’un promontoire, tout près de l’eau. Ah, que d’histoires contait leur couleur ! Et peu à peu de semaine en semaine le caractère de chaque arbre se révélait, et l’arbre s’admirait dans l’image à lui renvoyée par le miroir poli du lac. Chaque matin le directeur de cette galerie substituait quelque nouveau tableau, que distinguait un coloris plus brillant ou plus harmonieux, à l’ancien pendu aux murs.

Les guêpes vinrent par milliers à ma cabane en octobre, comme à des quartiers d’hiver, et s’installèrent sur mes fenêtres à l’intérieur, et sur les murs au-dessus de ma tête, faisant parfois reculer les visiteurs. Le matin, alors qu’elles étaient engourdies par le froid, j’en balayais dehors quelques-unes, mais je ne me mis guère en peine de m’en débarrasser ; je pris même pour compliment leur façon de considérer ma maison comme un souhaitable asile. Elles ne m’inquiétèrent jamais sérieusement, bien que partageant ma couche ; et elles disparurent peu à peu, dans je ne sais quelles crevasses, fuyant l’hiver, l’inexprimable froid.

Comme les guêpes, avant de prendre définitivement mes quartiers d’hiver en novembre, je fréquentais le côté nord-est de Walden, dont le soleil, réfléchi des bois de pitchpin et du rivage de pierre, faisait le « coin du feu » de l’étang ; c’est tellement plus agréable et plus sain de se trouver chauffé par le soleil tant qu’on le peut, que par un feu artificiel. Je me chauffais ainsi aux cendres encore ardentes que l’été, comme un chasseur en allé, avait laissées.


Lorsque j’en vins à construire ma cheminée j’étudiai la maçonnerie. Mes briques, étant « d’occasion », réclamaient un nettoyage à la truelle, si bien que je m’instruisis plus qu’il n’est d’usage sur les qualités de briques et de truelles. Le mortier qui les recouvrait avait cinquante ans, et passait pour croître encore en dureté ; mais c’est là un de ces on-dit que les hommes se plaisent à répéter, vrais ou non. Ces on-dit-là croissent, eux aussi, en dureté pour adhérer plus fortement avec l’âge, et il faudrait plus d’un coup de truelle pour en nettoyer un vieux Salomon. Nombreux sont les villages de Mésopotamie construits de briques « d’occasion » de fort bonne qualité, tirées des ruines de Babylone, et le ciment qui les recouvre est encore plus vieux et probablement plus dur. Quoi qu’il en soit, je fus frappé de la trempe remarquable de l’acier qui résistait sans s’user à tant de coups violents. Comme mes briques avaient été déjà dans une cheminée, quoique je n’eusse pas lu sur elles le nom de Nabuchodonosor, je choisis autant de briques de foyer que j’en pus trouver, pour éviter travail et perte, et remplis les espaces laissés entre elle à l’aide de pierres prises à la rive de l’étang ; je fabriquai en outre mon mortier à l’aide du sable blanc tiré du même endroit. C’est au foyer que je m’attardai le plus, comme à la partie la plus vitale de la maison. Vraiment, je travaillais de propos si délibéré que, bien qu’ayant commencé à ras du sol le matin, une assise de briques érigée de quelques pouces au-dessus du plancher me servit d’oreiller le soir ; encore n’y attrapai-je pas le torticolis, autant que je m’en souvienne ; mon torticolis est de plus ancienne date. Vers cette époque je pris en pension pour une quinzaine de jours un poète[1], lequel j’eus grand embarras à caser. Il apporta son couteau, bien que j’en eusse deux, et nous les nettoyions en les fourrant dans la terre. Il partagea mes travaux de cuisine. J’étais charmé de voir mon œuvre s’ériger par degrés avec cette carrure et cette solidité, réfléchissant que si elle avançait lentement, elle était calculée pour durer longtemps. La cheminée est jusqu’à un certain point un édifice indépendant, qui prend le sol pour base et s’élève à travers la maison vers les cieux ; la maison a-t-elle brûlé que parfois la cheminée tient debout, et que son importance comme son indépendance sont évidentes. Cela se passait vers la fin de l’été. Voici que nous étions en novembre.


Déjà le vent du nord avait commencé à refroidir l’étang, quoiqu’il fallût bien des semaines de vent continu pour y parvenir, tant il est profond. Lorsque je me mis à faire du feu le soir, avant de plâtrer ma maison, la cheminée tira particulièrement bien, à cause des nombreuses fentes qui séparaient les planches. Encore passai-je quelques soirs heureux dans cette pièce fraîche et aérée, environné des grossières planches brunes remplies de nœuds, et de poutres avec l’écorce là-haut au-dessus de la tête. Ma maison, une fois plâtrée, ne me fut jamais aussi plaisante, bien qu’elle présentât, je dois le reconnaître, plus de confort. Toute pièce servant de demeure à l’homme ne devrait-elle pas être assez élevée pour créer au-dessus de la tête quelque obscurité où pourrait la danse des ombres se jouer le soir autour des poutres ? Ces figures sont plus agréables au caprice et à l’imagination que les peintures à fresques ou autre embellissement, quelque coûteux qu’il soit. Je peux dire que j’habitai pour la première fois ma maison le jour où j’en usai pour y trouver chaleur autant qu’abri. J’avais une couple de vieux chenets pour tenir le bois au-dessus du foyer, et rien ne me sembla bon comme de voir la suie se former au dos de la cheminée que j’avais construite, de même que je tisonnai le feu avec plus de droit et de satisfaction qu’à l’ordinaire. Mon logis était petit, et c’est à peine si je pouvais y donner l’hospitalité à un écho ; mais il semblait d’autant plus grand que pièce unique et loin des voisins. Tous les attraits d’une maison étaient concentrés dans un seul lieu ; c’était cuisine, chambre à coucher, parloir et garde-manger ; et toutes les satisfactions que parents ou enfants, maîtres ou serviteurs, tirent de l’existence dans une maison, j’en jouissais. Caton déclare qu’il faut au chef de famille (pater familias) posséder en sa villa champêtre « cellam oleariam, vinariam dolia multa, uti lueat caritatem expectare, et rei, et virtuti, et gloriae erit », ce qui veut dire « une cave pour l’huile et le vin, maints tonneaux pour attendre aimablement les heures difficiles ; ce sera à ses avantages, honneur et gloire. » J’avais dans mon cellier une rasière de pommes de terre, deux quartes environ de pois y compris leur charançon, sur ma planche un peu de riz, une cruche de mélasse, et pour ce qui est du seigle et du maïs un peck de chacun.

Je rêve parfois d’une maison plus grande et plus populeuse, debout dans un âge d’or, de matériaux durables, et sans travail de camelote, laquelle encore ne consistera qu’en une pièce, un hall primitif, vaste, grossier, solide, sans plafond ni plâtrage, avec rien que des poutres et des ventrières pour supporter une manière de ciel plus bas sur votre tête, – bonne à préserver de la pluie et de la neige ; où les « king » et « queen posts »[2] se tiennent dehors pour recevoir votre hommage, quand vous avez payé respect au Saturne prosterné d’une plus ancienne dynastie en franchissant le seuil ; une maison caverneuse, à l’intérieur de laquelle il faut élever une torche au bout d’un bâton pour prendre un aperçu des combles ; où les uns peuvent vivre dans la cheminée, d’autres dans l’embrasure d’une fenêtre, d’autres sur des bancs, tels à une extrémité du hall, tels à une autre, et tels en l’air sur les poutres avec les araignées, si cela leur chante ; une maison dans laquelle vous êtes dès que vous en avez ouvert la porte d’entrée, et que la cérémonie est faite ; où le voyageur fatigué peut se laver, manger, causer, dormir, sans poursuivre aujourd’hui plus loin sa route ; tel abri que vous seriez content d’atteindre par une nuit de tempête, contenant tout l’essentiel d’une maison, et rien du train de maison ; où d’un regard s’embrassent tous les trésors du logis, où pend à sa patère chaque chose nécessaire à l’homme ; à la fois cuisine, office, parloir, chambre à coucher, chambre aux provisions et grenier ; où se peut voir telle chose aussi nécessaire qu’un baril ou une échelle, aussi commode qu’un buffet, et s’entendre le pot bouillir ; où vous pouvez présenter vos respects au feu qui cuit votre dîner ainsi qu’au four qui cuit votre pain ; une maison dont les meubles et ustensiles indispensables sont les principaux ornements ; d’où l’on ne bannit la lessive, ni le feu, ni la bourgeoise, et où il arrive qu’on vous prie de vous écarter de la trappe si la cuisinière descend à la cave, grâce à quoi vous apprenez où le sol est solide ou creux au-dessous de vous sans frapper du pied. Une maison dont l’intérieur est tout aussi ouvert, tout aussi manifeste qu’un nid d’oiseau, et où l’on ne peut entrer par la porte de devant pour sortir par la porte de derrière sans apercevoir quelqu’un de ses habitants ; où être un hôte consiste à recevoir en présent droit de cité au logis, non pas à se voir soigneusement exclu de ses sept huitièmes, enfermé dans une cellule à part, et invité à vous y croire chez vous, – en prison cellulaire. De nos jours l’hôte ne vous admet pas à son foyer, mais a pris le maçon pour vous en construire un quelque part dans sa ruelle, et l’hospitalité est l’art de vous tenir à la plus grande distance. La cuisine est entourée d’autant de mystère que s’il avait dessein de vous empoisonner. Je sais être allé sur le bien-fonds de plus d’un homme, et que j’aurais pu m’en voir légalement expulsé, mais je ne sache pas être allé en la maison de beaucoup d’hommes. Je pourrais rendre visite sous mes vieux vêtements à un roi et une reine qui vivraient simplement en telle maison que j’ai décrite, si je passais de leur côté ; mais sortir à reculons d’un palais moderne sera tout ce que je désirerai apprendre si jamais l’on me pince en l’un d’eux.

On dirait que le langage même de nos parloirs perd de son énergie pour dégénérer tout à fait en parlote, tant nos existences passent loin de ses symboles, tant nécessairement ses tropes et métaphores sont apportés de loin, par des passes et monte-plats, pour ainsi dire ; en d’autres termes, tant le parloir est loin de la cuisine et de l’atelier. Le dîner même n’est, en général, que la parabole d’un dîner. Comme si le sauvage seul vivait assez près de la Nature et de la Vérité pour leur emprunter un trope. Comment peut le savant, qui habite là-bas dans le territoire du Nord-Ouest ou l’île de Man, dire ce qu’il y a de parlementaire dans la cuisine ?

Pourtant, je n’ai guère vu plus d’un ou deux de mes hôtes avoir jamais le courage de rester manger avec moi quelque pudding à la minute ; car lorsqu’ils voyaient approcher cette crise, ils préféraient employer la minute à battre en retraite comme si la maison allait en trembler jusqu’en ses fondations. Néanmoins elle résista à un grand nombre de puddings à la minute.

Je ne plâtrai que lorsque le temps fut devenu glacial. À cet effet j’apportai de la rive opposée de l’étang dans un bateau du sable plus blanc et plus propre, genre de transport qui m’eût engagé à aller beaucoup plus loin s’il l’eût fallu. Ma maison, en attendant, s’était vue couverte de bardeaux jusqu’au sol de chaque côté. En lattant, je pris plaisir à me trouver capable d’enfoncer chaque clou d’un simple coup de marteau, et mis mon ambition à transférer le plâtre de l’établi au mur avec autant de propreté que de rapidité. Je me rappelai l’histoire d’un garçon prétentieux qui, sous de belles frusques, flânait jadis à travers le village en donnant des conseils aux ouvriers. Se hasardant un jour à passer de la parole à l’action, il retroussa le bas de ses manches, s’empara de l’établi du plâtrier, et après avoir chargé sa truelle sans mésaventure, avec un regard complaisant en l’air vers le lattage, fit dans cette direction un geste hardi, pour, sans plus tarder, à sa parfaite confusion, recevoir le contenu en son sein tuyauté. J’admirai de nouveau l’économie et la commodité du plâtrage, qui non seulement interdit accès au froid de façon si efficace, mais prend un beau fini, et appris les divers accidents auxquels est exposé le plâtrier. Je fus surpris de voir à quel point les briques avaient soif, qui n’attendirent pas, pour en absorber toute l’humidité, que j’eusse égalisé mon plâtre, et ce qu’il faut de seaux d’eau pour baptiser un nouveau foyer. J’avais, l’hiver précédent, fabriqué une petite quantité de chaux en brûlant les coquilles de l’Unio fluviatilis, que produit notre rivière, pour le plaisir de l’expérience ; de sorte que je savais d’où provenaient mes matériaux. J’eusse pu me procurer de bonne pierre à chaux à moins d’un mille ou deux et procéder à sa cuisson moi-même, pour peu que je m’en fusse soucié.


L’étang, sur ces entrefaites, avait crémé dans les baies les plus ombreuses et les moins profondes, quelques jours sinon quelques semaines avant la congélation générale. La première glace, dure, sombre et transparente, est tout particulièrement intéressante et parfaite ; elle présente en outre la meilleure occasion qui s’offre jamais d’examiner le fond en sa partie la plus élevée, car vous pouvez vous étendre de tout votre long sur de la glace dont l’épaisseur ne dépasse pas un pouce, comme un insecte patineur sur la surface de l’eau, pour à loisir étudier le fond, à deux ou trois pouces seulement de distance, comme une peinture derrière une glace, et l’eau, nécessairement, toujours alors est dormante. Le sable y présente maints sillons indiquant qu’un être a voyagé de côté et d’autre pour revenir sur ses pas ; et, en guise d’épaves, il est jonché de fourreaux de vers caddis formés de menus grains de quartz blanc. Il se peut que ce soit eux qui l’aient fripé, car l’on trouve de leurs fourreaux dans les sillons, tout profonds et larges qu’ils soient à faire pour ces animaux. Mais la glace elle-même se voit l’objet du plus vif intérêt, quoi qu’il vous faille saisir la plus prochaine occasion pour l’étudier. Si vous l’examinez de près le matin qui suit une gelée, vous découvrez que la plus grande partie des bulles d’air, qui tout d’abord paraissaient être dedans, sont contre la surface inférieure, et que continuellement il en monte d’autres du fond ; c’est-à-dire que tant que la glace est restée jusqu’ici relativement solide et sombre, vous voyez l’eau au travers. Ces bulles sont d’un quatre-vingtième à un huitième de pouce de diamètre, très claires et très belles, et l’on y voit le reflet de son visage à travers la glace. Il peut y en avoir trente ou quarante au pouce carré. Il y a aussi déjà dans la glace même des bulles étroites, oblongues, perpendiculaires, d’un demi-pouce environ de long, cônes pointus au sommet en l’air ; ou plus souvent, si la glace est tout à fait récente, de toutes petites bulles sphériques, l’une directement au-dessus de l’autre, en rang de perles. Mais ces bulles intérieures ne sont ni aussi nombreuses ni aussi transparentes que celles du dessous. Il m’arrivait parfois de lancer des pierres sur la glace pour en essayer la force, et celles qui passaient au travers, y portaient avec elles de l’air, qui formait au-dessous de fort grosses et fort apparentes bulles blanches. Un jour que je revenais au même endroit à quarante-huit heures d’intervalle, je m’aperçus que ces grosses bulles étaient encore parfaites, quoique la glace eût épaissi d’un pouce, comme me permit de le constater clairement la soudure au tranchant d’un morceau. Mais les deux jours précédents ayant été fort chauds, sorte d’été de la Saint-Martin, la glace n’avait plus pour le moment cette transparence qui laissait voir la couleur vert sombre de l’eau ainsi que le fond, mais était opaque et blanchâtre ou grise, et, quoique deux fois plus épaisse, ne se trouvait guère plus forte qu’auparavant, car les bulles d’air s’étant largement gonflées sous l’influence de cette chaleur et fondues ensemble, avaient perdu leur régularité ; elles n’étaient plus droit l’une au-dessus de l’autre, mais souvent comme des pièces d’argent répandues hors d’un sac, l’une en partie superposée sur l’autre, ou en minces écailles comme si elles occupaient de légers clivages. C’en était fini, de la beauté de la glace, et il était trop tard pour étudier le fond. Curieux de savoir la position que mes grosses bulles occupaient par rapport à la glace nouvelle, je brisai un morceau de cette dernière, lequel en contenait une de taille moyenne, et le tournai sens dessus dessous. La glace nouvelle s’était formée autour de la bulle et sous elle, de sorte que celle-ci se trouvait retenue entre les deux glaces. Elle était tout entière dans la glace de dessous, mais tout contre celle de dessus, et de forme aplatie, ou peut-être légèrement lenticulaire, à tranche arrondie, d’un quart de pouce d’épaisseur sur quatre pouces de diamètre ; et je fus surpris de m’apercevoir que juste au-dessous de la bulle la glace était fondue avec une grande régularité en forme de soucoupe renversée, à la hauteur de cinq huitièmes de pouce au milieu, ne laissant là qu’une mince séparation entre l’eau et la bulle, d’à peine un huitième de pouce d’épaisseur ; en maints endroits, les petites bulles de la séparation avaient crevé par en bas, et il n’y avait probablement pas de glace du tout sous les plus grandes bulles, qui avaient un pied de diamètre. Je conclus que le nombre infini de toutes petites bulles que j’avais d’abord vues contre la surface inférieure de la glace avaient maintenant gelé dedans pareillement, et que chacune, selon sa force, avait opéré comme un verre ardent sur la glace de dessous pour la fondre et la pourrir. Ce sont là les petits canons à air comprimé qui contribuent à faire craquer et geindre la glace.


Enfin l’hiver commença pour de bon, juste au moment où je venais d’achever mon plâtrage, et le vent se mit à hurler autour de la maison comme si jusqu’alors on ne l’y eût autorisé. Nuit sur nuit les oies s’en venaient d’un vol lourd dans l’obscurité avec un bruit de trompette et un sifflement d’ailes, même après que le sol se fut recouvert de neige, les unes pour s’abattre sur Walden, les autres d’un vol bas rasant les bois dans la direction de Fair-Haven, en route pour le Mexique. Plusieurs fois, en revenant du village à dix ou onze heures du soir, il m’arriva d’entendre le pas d’un troupeau d’oies, ou encore de canards, sur les feuilles mortes dans les bois le long d’une mare située derrière ma demeure, mare où ces oiseaux étaient venus prendre leur repas, et le faible « honk » ou couac de leur guide tandis qu’ils s’éloignaient en hâte. En 1845, Walden gela d’un bout à l’autre pour la première fois la nuit du vingt-deux décembre, l’Étang de Flint et autres étangs de moindre profondeur ainsi que la rivière étant gelés depuis dix jours ou davantage ; en 46, le seize ; en 49, vers le trois ; et en 50, vers le vingt-sept décembre ; en 52, le cinq janvier ; en 53, le trois décembre. La neige couvrait déjà le sol depuis le vingt-cinq novembre, et mettait soudain autour de moi le décor de l’hiver. Je me retirai encore plus au fond de ma coquille, faisant en sorte d’entretenir bon feu dans ma maison comme dans ma poitrine. Mon occupation au-dehors maintenant était de ramasser le bois mort dans la forêt, pour l’apporter dans mes mains ou sur mes épaules, quand je ne traînais pas un pin mort sous chaque bras jusqu’à mon hangar. Une vieille clôture de forêt, qui avait fait son temps, fut pour moi de bonne prise. Je la sacrifiai à Vulcain, car c’en était fini pour elle de servir le dieu Terme. Combien l’événement est plus intéressant du souper de l’homme qui vient de sortir dans la neige pour chercher, non, vous pouvez dire voler, le combustible destiné à la cuisson de ce souper ! Suaves, alors, ses aliments. Il y a assez de fagots et de bois perdu de toute espèce dans les forêts qui ceignent la plupart de nos villes, pour entretenir nombre de feux, mais qui actuellement ne chauffent personne, et suivant certains, nuisent à la croissance du jeune bois. Il y avait aussi le bois flottant de l’étang. Au cours de l’été j’avais découvert tout un train de billes de pitchpin, avec l’écorce, clouées ensemble par les Irlandais lors de la construction du chemin de fer. Je le tirai en partie sur la rive. Après deux années d’immersion, puis six mois de repos au sec, il était parfaitement sain, quoique saturé d’eau passé toute possible dessiccation. Je m’amusai un jour d’hiver à le faire glisser morceau par morceau à travers l’étang, sur presque un demi-mille d’étendue, en patinant derrière avec l’extrémité d’une bille de quinze pieds de long sur l’épaule, l’autre extrémité portant sur la glace ; ou je réunis plusieurs billes ensemble à l’aide d’un lien de bouleau, puis avec un lien de bouleau ou d’aulne plus long muni d’un crochet, leur fis exécuter le même parcours. Quoique entièrement saturées d’eau et presque aussi lourdes que du plomb, non seulement elles brûlèrent longtemps, mais firent un excellent feu ; bien plus, je crus qu’elles brûlaient d’autant mieux que trempées, comme si le goudron, emprisonné par l’eau, brûlât plus longtemps, ainsi que dans une lampe.

Gilpin, dans son exposé des riverains de forêts d’Angleterre, déclare que « les empiétements des contrevenants, et les maisons et clôtures ainsi élevées sur les lisières de la forêt, » étaient « considérés comme de véritables fléaux par l’ancienne loi forestière, et sévèrement punis sous le nom de pourpretures, comme contribuant ad terrorem ferarum – ad nocumentum forestœ », etc., à l’épouvante du gibier et la détérioration de la forêt. Mais j’étais plus intéressé à la conservation de la venaison et du couvert que les chasseurs ou les bûcherons, tout autant que si j’eusse été Lord Warden[3] en personne ; et s’en trouvât-il brûlée quelque partie, alors que moi-même y avais mis le feu par accident, que j’en témoignais un chagrin de plus de durée et plus inconsolable que celui des propriétaires ; que dis-je, je m’affligeais s’il m’arrivait de voir les propriétaires eux-mêmes y porter la hache. Je voudrais que nos fermiers, lorsqu’ils abattent une forêt, ressentent un peu de cette crainte respectueuse que ressentaient les premiers Romains lorsqu’ils en venaient à éclaircir quelque bocage sacré (lucum conlucare), ou à y laisser pénétrer la lumière, c’est-à-dire croient qu’elle est consacrée à quelque dieu. Le Romain faisait une offrande expiatoire, et formulait cette prière : « Quelque dieu ou déesse sois-tu, à qui ce bocage est consacré, sois-moi propice, ainsi qu’à ma famille, à mes enfants, etc.… »

La valeur que l’on accorde encore au bois, même à cette époque-ci et dans ce pays neuf, est à remarquer, – une valeur plus immuable et plus universelle que celle de l’or. Après toutes nos découvertes et inventions nul homme ne passera indifférent devant un tas de bois. Il nous est aussi précieux qu’il l’était à nos ancêtres saxons et normands. S’ils en faisaient leurs arcs, nous en faisons nos crosses de fusil. Michaux[4], il y a plus de trente ans, déclare que le prix du bois de chauffage à New York et à Philadelphie « égale presque, et quelquefois surpasse, celui du meilleur bois à Paris, quoiqu’il en faille annuellement à cette immense capitale plus de trois cent mille cordes, et qu’elle soit entourée, sur un rayon de trois cents milles, de plaines cultivées. » En cette commune-ci le prix du bois monte presque de façon constante, et toute la question est : combien coûtera-t-il de plus cette année que l’an passé. Les ouvriers et les commerçants qui s’en viennent en personne à la forêt sans autre but, sont sûrs d’assister à la vente de bois, et de payer même fort cher le privilège de glaner après le bûcheron. Il y a maintenant nombre d’années que les hommes hantent la forêt en quête de combustible et de matériaux pour les arts : le Néo-Anglais et le Néo-Hollandais, le Parisien et le Celte, le fermier et Robin Hood, Goody Blake et Harry Gill[5], dans presque toutes les parties du monde le prince et le paysan, le lettré et le sauvage, demandent encore également à la forêt quelques branches pour les chauffer et pour cuire leurs aliments. Non plus qu’eux ne m’en passerais-je.

Il n’est pas d’homme qui ne regarde son tas de bois avec une sorte d’amour. J’aimais avoir le mien devant ma fenêtre, et plus il y avait de copeaux, plus cela me rappelait de bonnes journées de travail. Je possédais une vieille hache que nul ne revendiquait, avec laquelle par moments les jours d’hiver, du côté ensoleillé de la maison, je m’amusais autour des souches que j’avais tirées de mon champ de haricots. Comme mon homme en charrette l’avait prophétisé le jour où je labourais, elles me chauffaient deux fois, d’abord lorsque je les fendais, ensuite lorsqu’elles étaient sur le feu, de sorte que nul combustible n’eût pu fournir plus de chaleur. Pour ce qui est de la hache, je reçus le conseil de la faire repasser par le forgeron du village ; mais je me passai de lui, et l’ayant munie d’un manche en noyer tiré des bois, la fis aller. Si elle était émoussée, du moins était-elle bien en main.

Quelques tronçons de pin gras constituaient un véritable trésor. Il est intéressant de se rappeler ce que recèlent encore de cet aliment du feu les entrailles de la terre. Les années précédentes j’étais allé souvent en chercheur d’or sur quelque versant dépouillé, jadis occupé par un bois de pitchpins, en extirper les racines de pin gras. Elles sont presque indestructibles. Des souches vieilles de trente ou quarante ans au moins, auront encore le cœur sain, alors que l’aubier aura passé à l’état de terre végétale, comme on le voit aux écailles de l’écorce épaisse qui forme un anneau à ras de terre, distant de quatre ou cinq pouces du cœur. Avec la hache et la pelle vous explorez cette mine, et suivez la réserve de moelle, jaune comme de la graisse de bœuf, ou comme si vous étiez tombé sur une veine d’or, enfoncée dans la terre. Mais en général j’allumais mon feu avec les feuilles mortes de la forêt, mises en réserve par moi sous mon hangar avant l’arrivée de la neige. L’hickory frais finement fendu fait l’allume-feu du bûcheron, lorsque ce dernier campe dans les bois. De temps en temps je m’en procurais un peu. Lorsque les villageois allumaient leurs feux par delà l’horizon, moi aussi je faisais savoir aux divers habitants sauvages de la vallée de Walden, grâce à la banderole de fumée qui sortait de ma cheminée, que je veillais —

Light-winged Smoke, Icarian bird,
Melting thy pinions in thy upward flight,

Lark without song, and messenger of dawn,
Circling above the hamlets as thy nest ;
Or else, departing dream, and shadowy form
Of midnight vision, gathering up thy skirts ;
By night star-veiling, and by day
Darkening the light and blotting out the sun ;
Go thou my incense upward from this hearth ;
And ask the gods to pardon this clear flame.
[6]

Le bois tout vert, frais coupé, quoique j’en use peu, servait mieux qu’aucun autre mes desseins. Il m’arrivait parfois, dans les après-midi d’hiver, de laisser un bon feu en partant pour me promener ; et, lorsque je rentrais, trois ou quatre heures plus tard, je le retrouvais encore vif et flambant. Ma maison n’était pas restée vide quoique je m’en fusse allé. On eût dit que j’avais laissé derrière moi quelque joyeux gardien. C’était moi et le Feu qui vivions là ; et généralement mon gardien se montrait fidèle. Un jour, cependant, que j’étais en train de fendre du bois, l’idée me vint de jeter un simple coup d’œil à la fenêtre pour voir si la maison n’était pas en feu ; c’est la seule fois que je me rappelle avoir ressenti une inquiétude particulière à ce sujet ; je regardai donc et vis qu’une étincelle avait atteint mon lit, sur quoi j’entrai et l’éteignis au moment où elle venait de faire un trou déjà grand comme la main. Mais ma maison occupait un emplacement si ensoleillé, si abrité, et son toit si bas était, que je ne connus pas de jour d’hiver au milieu duquel je ne pusse me permettre de laisser le feu s’éteindre.

Les taupes nichaient dans mon cellier, grignotant une pomme de terre sur trois, et même là trouvant à faire un lit douillet d’un peu de crin resté après le plâtrage et de papier d’emballage ; car il n’est pas jusqu’aux animaux les plus agrestes qui tout autant que l’homme n’aiment le confort et la chaleur ; et s’ils survivent à l’hiver, ce n’est que grâce aux mesures de précaution qu’ils prennent. Certains de mes amis semblaient dire que si je venais dans les bois, c’était pour y geler. L’animal, lui, se contente de faire un lit, qu’il chauffe de son corps dans un endroit abrité ; mais l’homme, ayant découvert le feu, renferme de l’air dans un appartement spacieux, et le chauffe, au lieu de se voler lui-même, en fait son lit, dans lequel il peut se mouvoir dépouillé de plus encombrant vêtement, maintenir une sorte d’été au cœur de l’hiver, au moyen de fenêtres même admettre la lumière, et grâce à une lampe prolonger le jour. Ainsi fait-il un pas ou deux au-delà de l’instinct, et ménage-t-il un peu de temps pour les beaux-arts. Quoique tout mon corps, lorsque je m’étais trouvé de longues heures exposé aux plus rudes rafales, commençât à s’engourdir, dès que j’atteignais la clémente atmosphère de ma maison je ne tardais pas à recouvrer mes facultés, et prolongeais ma vie. Mais l’homme le plus luxueusement abrité n’a sous ce rapport guère d’orgueil à en tirer, pas plus que nous n’avons à nous mettre en peine de méditer sur la façon dont peut la race humaine finir par disparaître. Il serait aisé de lui trancher le fil n’importe quand à l’aide d’un petit souffle du nord un peu plus aigu. Nous continuons à prendre dates de Vendredis Glacés[7] et de Grandes Neiges ; mais il suffirait d’un vendredi un peu plus glacé, ou d’une neige un peu plus grande, pour mettre un terme à l’existence de l’homme sur le globe.

L’hiver suivant je me servis d’un petit fourneau de cuisine par économie, puisque je ne possédais pas la forêt ; mais il ne conservait pas le feu aussi bien que la grande cheminée. La cuisine fut alors, la plupart du temps, non plus un procédé poétique, mais simplement un procédé chimique. On ne tardera pas à oublier, en ce temps de fourneaux économiques, que nous avions coutume de cuire les pommes de terre sous la cendre, à la mode indienne. Le fourneau non seulement prenait de la place et portait odeur dans la maison, mais il dissimulait le feu, et c’était comme si j’eusse perdu un compagnon. On peut toujours voir un visage dans le feu. Le travailleur, en y plongeant le regard le soir, purifie ses pensées des scories et de la poussière terrestre qu’elles ont accumulées durant le jour. Or je ne pouvais plus m’asseoir pour regarder dans le feu, et ces paroles appropriées d’un poète me revinrent avec une force nouvelle :

Never, bright flame, may be denied to me
Thy dear, life imaging, close sympathy.
What but my hopes shot upward e’er so bright ?
What but my fortunes sunk so low in night ?

Why art thou banished from our hearth and hall,
Thou who art welcomed and beloved by all ?
Was thy existence then too fanciful
For our life’s common light, who are so dull ?
Did thy bright gleam mysterious conserve hold
With our congenial souls ? secrets too bold ?

Well, we are safe and strong, for now we sit
Beside a hearth where no dim shadows flit,
Where nothing cheers nor saddens, but a fire
Warms feet and hands – nor does to more aspire ;
By whose compact utilitarian heap
The present may sit down and go to sleep,
Nor fear the ghosts who from the dim past walked,
And with us by the unequal light of the wood fire talked.
[8]

  1. William Ellery Channing.
  2. Poinçon et potence de comble. Mot à mot : jambages roi et reine.
  3. Warden signifie Gardien.
  4. François André Michaux (1770-1855), botaniste français, fut chargé de diverses explorations aux États-Unis pour le compte de la France.
  5. Titre d’un poème de Wordsworth.
  6. Vers de l’auteur. Emerson les déclarait meilleurs qu’aucuns de Simonides.

    Fumée légère, ailée, oiseau icarien,
    Qui dissipes ta plume au cours de ton essor,
    Alouette sans chanson, messagère de l’aube,
    Survolant les hameaux où tu sais ton nid ;
    Rêve, encore, qui s’éloigne, et fantôme indistinct
    De vision nocturne, ramassant tes voiles ;
    La nuit, masquant l’étoile, et, le jour.
    Brunissant la lumière, effaçant le soleil ;
    Va, mon encens, monte de ce foyer,
    Demande aux dieux pardon de cette claire flamme.
  7. Le vendredi auquel l’auteur fait allusion fut le 10 janvier 1810, dont ses aînés, à Concord, avaient gardé le souvenir.
  8. Ellen H. Hooper, Le Feu de Bois.

    Jamais, brillante flamme, à moi ne soit ravie
    Ta sympathie étroite, où s’image la vie.
    Rien sinon mes espoirs jaillit-il si brillant ?
    Rien sinon mes destins sombra-t-il plus avant ?
    Du foyer et du hall pourquoi t’a-t-on bannie,
    Toi de tous saluée ardente et gente amie ?
    Ton existence était trop romanesque aussi
    Pour notre basse vie où l’on se sent transi ?
    Ta lueur nourrissait quelque secret commerce
    Avec nos âmes sœurs ? quelque entente perverse ?
    Soit, eh bien, sains, saufs, forts, nous voici nous asseoir
    Au foyer où nulle ombre ne dansera ce soir,
    Où rien ne réjouit, n’attriste, mais du feu
    Chauffera pieds et mains – sans penser que c’est peu ;
    Près de quel tas compact, aveugle, utilitaire,
    Le présent peut s’étendre et dormir, qui digère,
    Sans peur des revenants mus de l’obscur passé,
    Dont la voix s’accordait au feu de bois sensé.