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Walden ou la vie dans les bois/Fabulet/2

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Traduction par Louis Fabulet.
Éditions de la Nouvelle revue française (p. 75-88).
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OÙ JE VÉCUS, ET CE POUR QUOI JE VÉCUS


À certaine époque de notre vie nous avons coutume de regarder tout endroit comme le site possible d’une maison. C’est ainsi que j’ai inspecté de tous côtés la campagne dans un rayon d’une douzaine de milles autour de là où j’habite. En imagination j’ai acheté toutes les fermes successivement, car toutes étaient à acheter, et je sus leur prix. Je parcourus le bien-fonds de chaque fermier, en goûtai les pommes sauvages, m’y entretins d’agriculture, pris la ferme pour la somme qu’on en demandait, pour n’importe quelle somme, l’hypothéquant en pensée au profit du propriétaire ; même l’estimai plus haut encore – pris tout sauf suivant acte – pris la parole du propriétaire pour son acte, car j’aime ardemment causer, – la cultivai, la ferme, et lui aussi jusqu’à un certain point, j’ose dire, puis me retirai lorsque j’en eus suffisamment joui, le laissant la faire marcher. Cette expérience me valut de passer aux yeux de mes amis pour une sorte de courtier en immeubles. N’importe où je m’asseyais, là je pouvais vivre, et le paysage irradiait de moi en conséquence. Qu’est-ce qu’une maison sinon un sedes, un siège ? – mieux si un siège de campagne. Je découvris maint site pour une maison non apparemment à utiliser de si tôt, que certains auraient jugé trop loin du village, alors qu’à mes yeux c’était le village qui en était trop loin. Oui, je pourrais vivre là, disais-je ; et là je vécus, durant une heure, la vie d’un été, d’un hiver ; compris comment je pourrais laisser les années s’enfuir, venir à bout d’un hiver, et voir le printemps arriver. Les futurs habitants de cette région, où qu’ils puissent placer leurs maisons, peuvent être sûrs d’avoir été devancés. Un après-midi suffisait pour dessiner la terre en verger, partie de bois et pacage, comme pour décider quels beaux chênes ou pins seraient à laisser debout devant la porte, et d’où le moindre arbre frappé par la foudre pouvait paraître à son avantage ; sur quoi je laissais tout là, en friche peut-être, attendu qu’un homme est riche en proportion du nombre de choses qu’il peut arriver à laisser tranquilles.

Mon imagination m’entraîna si loin que j’éprouvai même le refus de plusieurs fermes, le refus était tout ce que je demandais, mais n’eus jamais les doigts brûlés par la possession effective. Le plus près que j’approchai de la possession effective fut lorsque ayant acheté la terre de Hollowell, j’eus commencé à choisir mes graines, et rassemblé de quoi fabriquer une brouette pour la faire marcher, sinon l’emporter ; mais le propriétaire ne m’avait pas encore donné l’acte, que sa femme – tout homme a telle femme – changea d’idée et voulut la garder, sur quoi il m’offrit dix dollars pour le dégager de sa parole. Or, à dire vrai, je ne possédais au monde que dix cents, et il fut au-dessus de mon arithmétique de dire si j’étais l’homme qui possédait dix cents, ou possédait une ferme, ou dix dollars, ou le tout ensemble. Néanmoins je le laissai garder les dix dollars et la ferme avec, attendu que je l’avais, lui, fait suffisamment marcher ; ou plutôt, pour être généreux, je lui vendis la ferme juste le prix que j’en donnai, et, comme il n’était pas riche, lui fis présent de dix dollars ; encore me resta-t-il mes dix cents, mes graines et de quoi fabriquer une brouette. Je découvris par là que j’avais été riche sans nul dommage pour ma pauvreté. Mais je conservai le paysage, et depuis ai annuellement emporté sans brouette ce qu’il rapportait. Pour ce qui est des paysages :

« I am monarch of all I survey,
My right there is none to dispute.[1] »

Il m’est arrivé fréquemment de voir un poète s’éloigner, après avoir joui du bien le plus précieux d’une ferme, alors que pour le fermier bourru il n’avait fait que prendre quelques pommes sauvages. Comment, mais le propriétaire reste des années sans le savoir lorsqu’un poète a mis sa ferme en vers, la plus admirable forme de clôture invisible, l’a bel et bien mise en fourrière, en a tiré le lait, la crème, pris toute la crème pour ne laisser au fermier que le petit lait.

Les véritables agréments de la ferme de Hollowell, à mes yeux, étaient : sa situation complètement retirée, à deux milles environ qu’elle se trouvait du village, à un demi-mille du plus proche voisin, et séparée de la grand’route par un vaste champ ; bornée par la rivière, que le propriétaire prétendait la protéger des gelées de printemps, grâce à ses brouillards, quoique cela me fût bien égal ; la teinte grisâtre et l’état de ruines de la maison comme de la grange, et les clôtures délabrées qui mettaient un tel intervalle entre moi et le dernier occupant ; les pommiers creux et couverts de lichen, rongés par les lapins, montrant le genre de voisins qui seraient les miens ; mais par-dessus tout, le souvenir que j’en avais depuis mes tout premiers voyages en amont de la rivière, quand la maison était cachée derrière un épais groupe d’érables rouges, à travers lequel j’entendais le chien de garde aboyer. J’avais hâte de l’acheter, avant que le propriétaire eût fini d’enlever quelques rochers, d’abattre les pommiers creux, d’arracher quelques jeunes bouleaux qui avaient crû dans le pacage, bref, eût poussé plus loin ses améliorations. Pour jouir de ces avantages, j’étais prêt à faire marcher l’affaire ; ou, comme Atlas, à prendre le monde sur mes épaules, – je n’ai jamais su quelle compensation il reçut pour cela, – et à accomplir toutes sortes de choses dont le seul motif ou la seule excuse était que je pouvais la payer et ne pas être inquiété dans ma possession ; car je n’ignorai pas un seul instant qu’elle produirait la plus abondante récolte du genre qu’il me fallait, si seulement je pouvais faire en sorte de la laisser tranquille. Mais il en advint comme j’ai dit.

Tout ce que je pouvais prétendre, donc, au regard de l’exploitation sur une grande échelle (j’ai toujours cultivé un jardin), était que j’avais tenu mes semences prêtes. Beaucoup pensent que les semences s’améliorent en vieillissant. Je ne doute pas que le temps ne distingue entre les bonnes et les mauvaises ; et quand je finirai par semer, je serai moins susceptible apparemment de me voir déçu. Mais ce que je voudrais dire à mes semblables, une fois pour toutes, c’est de vivre aussi longtemps que possible libres et sans chaînes. Il est peu de différence entre celles d’une ferme et celles de la prison du comté.

Le vieux Caton, dont le « De Re Rustica » est mon « Cultivator », dit, et la seule traduction que j’en aie vue fait du passage une pure absurdité : « Si vous songez à prendre une ferme, mettez-vous bien dans l’esprit de ne pas acheter les yeux fermés, ni épargner vos peines pour ce qui est de la bien examiner, et ne croyez pas qu’il suffise d’en faire une fois le tour. Plus souvent vous vous y rendrez, plus elle vous plaira, si elle en vaut la peine. » Je crois que je n’achèterai pas les yeux fermés, mais en ferai et referai le tour aussi longtemps que je vivrai, et commencerai par y être enterré pour qu’à la fin elle ne m’en plaise que davantage.


Le présent fut mon essai suivant de ce genre, que je me propose de décrire plus au long, par commodité, mettant l’expérience de deux années en une seule. Je l’ai dit, je n’ai pas l’intention d’écrire une ode à l’abattement, mais de claironner avec toute la vigueur de Chanteclair au matin, juché sur son juchoir, quand ce ne serait que pour réveiller mes voisins.

Lorsque pour la première fois je fixai ma demeure dans les bois, c’est-à-dire commençai à y passer mes nuits aussi bien que mes jours, ce qui, par hasard, tomba le jour anniversaire de l’Indépendance, le 4 juillet 1845, ma maison, non terminée pour l’hiver, n’était qu’une simple protection contre la pluie, sans plâtrage ni cheminée, les murs en étant de planches raboteuses, passées au pinceau des intempéries, avec de larges fentes, ce qui la rendait fraîche la nuit. Les étais verticaux nouvellement taillés, la porte fraîchement rabotée et l’emplacement des fenêtres lui donnaient un air propre et aéré, surtout le matin, alors que la charpente en était saturée de rosée au point de me laisser croire que vers midi il en exsudrait quelque gomme sucrée. À mon imagination elle conservait au cours de la journée plus ou moins de ce caractère auroral, me rappelant certaine maison sur une montagne, que j’avais visitée l’année précédente. C’était, celle-ci, une case exposée au grand air, non plâtrée, faite pour recevoir un dieu en voyage, et où pouvait une déesse laisser sa robe traîner. Les vents qui passaient au-dessus de mon logis, étaient de ceux qui courent à la cime des monts, porteurs des accents brisés, ou des parties célestes seulement, de la musique terrestre. Le vent du matin souffle à jamais, le poème de la création est ininterrompu ; mais rares sont les oreilles qui l’entendent. L’Olympe n’est partout que la capsule de la terre.

La seule maison dont j’eusse été auparavant le propriétaire, si j’excepte un bateau, était une tente, dont je me servais à l’occasion lorsque je faisais des excursions en été, et elle est encore roulée dans mon grenier, alors que le bateau, après être passé de main en main, a descendu le cours du temps. Avec cet abri plus résistant autour de moi, j’avais fait quelque progrès pour ce qui est de se fixer dans le monde. Cette charpente, si légèrement habillée, m’enveloppait comme d’une cristallisation, et réagissait sur le constructeur. C’était suggestif, quelque peu l’esquisse d’un tableau. Je n’avais pas besoin de sortir pour prendre l’air, car l’atmosphère intérieure n’avait rien perdu de sa fraîcheur. C’était moins portes closes que derrière une porte que je me tenais, même par les plus fortes pluies. Le Harivansa dit : « Une demeure sans oiseaux est comme un mets sans assaisonnement. » Telle n’était pas ma demeure, car je me trouvai soudain le voisin des oiseaux ; non point pour en avoir emprisonné le moindre, mais pour m’être mis moi-même en cage près d’eux. Ce n’était pas seulement de ceux qui fréquentent d’ordinaire le jardin et le verger que j’étais plus près, mais de ces chanteurs plus sauvages et plus pénétrants de la forêt, qui jamais ne donnent, ou rarement, la sérénade au citadin, – la grivette, la litorne, le scarlatte, le friquet, le whip-pour-will et quantité d’autres.

Je me trouvais installé sur le bord d’un petit étang, à un mille et demi environ sud du village de Concord et tant soit peu plus haut que lui, au milieu d’un bois spacieux qui s’étendait entre cette bourgade et Lincoln, et à deux milles environ sud de ce seul champ que nous connaisse la renommée, le champ de bataille de Concord ; mais j’étais si bas dans les bois que la rive opposée, à un demi-mille de là, couverte de bois comme le reste, était mon plus lointain horizon. La première semaine, toutes les fois que je promenai mes regards sur l’étang, il me produisit l’impression d’un « tarn »[2] en l’air sur le seul flanc d’une montagne, son fond bien au-dessus de la surface des autres lacs, et, au moment où le soleil se levait, je le voyais rejeter son brumeux vêtement de nuit, pour, çà et là, peu à peu, ses molles rides révéler ou le poli de sa surface réfléchissante, pendant que les vapeurs, telles des fantômes, se retiraient furtivement de tous côtés dans les bois, ainsi qu’à la sortie de quelque conventicule nocturne. La rosée même semblait s’accrocher aux arbres plus tard dans le jour que d’habitude, comme sur les flancs de montagnes.

Ce petit lac était sans prix comme voisin dans les intermittences d’une douce pluie d’août, lorsque à la fois l’air et l’eau étant d’un calme parfait, mais le ciel découvert, le milieu de l’après-midi avait toute la sérénité du soir, et que la grivette chantait tout à l’entour, perçue de rive à rive. Un lac comme celui-ci n’est jamais plus poli qu’à ce moment-là ; et la portion d’air libre suspendue au-dessus de lui étant peu profonde et assombrie par les nuages, l’eau, remplie de lumières et de réverbérations, devient elle-même un ciel inférieur d’autant plus important. Du sommet d’une colline proche, où le bois avait été récemment coupé, il était une échappée charmante vers le Sud au-delà de l’étang, par une large brèche ouverte dans les collines qui là forment la rive, et où leurs versants opposés descendant l’un vers l’autre suggéraient l’existence d’un cours d’eau en route dans cette direction à travers une vallée boisée, quoique de cours d’eau il n’en fût point. Par là mes regards portaient entre et par-dessus les vertes collines proches sur d’autres lointaines et plus hautes à l’horizon, teintées de bleu. Que dis-je ! en me dressant sur la pointe des pieds, je pouvais entrevoir quelques pics des chaînes plus bleues et plus lointaines encore au nord-ouest, ces coins vrai-bleu de la frappe même du ciel, ainsi qu’une petite partie du village. Mais dans les autres directions, même de ce point, je ne pouvais voir par-dessus ou par delà les bois qui m’entouraient. Il est bien d’avoir de l’eau dans son voisinage, pour donner de la balance à la terre et la faire flotter. Il n’est pas jusqu’au plus petit puits dont l’une des valeurs est que si vous regardez dedans vous voyez la terre n’être pas continent, mais insulaire. C’est aussi important que sa propriété de tenir le beurre au frais. Lorsque je regardais du haut de ce pic par-dessus l’étang du côté des marais de Sudbury, qu’en temps d’inondation je distinguais surélevés peut-être par un effet de mirage dans leur vallée fumante, comme une pièce de monnaie dans une cuvette, toute la terre au-delà de l’étang semblait une mince croûte isolée et mise à flot rien que par cette simple petite nappe d’eau intermédiaire, et cela me rappelait que celle sur laquelle je demeurais n’était que la terre sèche.

Quoique de ma porte la vue fût encore plus rétrécie, je ne me sentais le moins du monde à l’étroit plus qu’à l’écart. Il y avait suffisante pâture pour mon imagination. Le plateau bas de chênes arbrisseaux jusqu’où s’élevait la rive opposée de l’étang, s’étendait vers les prairies de l’Ouest et les steppes de la Tartarie, offrant place ample à toutes les familles d’hommes vagabondes. « Il n’est d’heureux de par le monde que les êtres qui jouissent en liberté d’un large horizon », disait Damodara, lorsque ses troupeaux réclamaient de nouvelles et plus larges pâtures.

Lieu et temps à la fois se trouvaient changés, et je demeurais plus près de ces parties de l’univers et de ces ères de l’histoire qui m’avaient le plus attiré. Où je vivais était aussi loin que mainte région observée de nuit par les astronomes. Nous avons coutume d’imaginer des lieux rares et délectables en quelque coin reculé et plus céleste du système, derrière la Chaise de Cassiopée, loin du bruit et de l’agitation. Je découvris que ma maison avait bel et bien son emplacement en telle partie retirée, mais à jamais neuve et non profanée, de l’univers. S’il valait la peine de s’établir en ces régions voisines des Pléiades ou des Hyades, d’Aldébaran ou d’Altaïr, alors c’était bien là que j’étais, ou à une égale distance de la vie que j’avais laissée derrière, rapetissé et clignant de l’œil avec autant d’éclat à mon plus proche voisin, et visible pour lui par les seules nuits sans lune. Telle était cette partie de la création où je m’étais établi :

« There was a sheperd that did live,
And held his thoughts as high
As were the mounts whereon his flocks
Did hourly feed him by.[3]. »

Que penserions-nous de la vie du berger si ses troupeaux s’éloignaient toujours vers des pâturages plus élevés que ses pensées ?

Il n’était pas de matin qui ne fût une invitation joyeuse à égaler ma vie en simplicité, et je peux dire en innocence, à la Nature même. J’ai été un aussi sincère adorateur de l’Aurore que les Grecs. Je me levais de bonne heure et me baignais dans l’étang ; c’était un exercice religieux, et l’une des meilleures choses que je fisse. On prétend que sur la baignoire du roi Tching-thang des caractères étaient gravés à cette intention : « Renouvelle-toi complètement chaque jour ; et encore, et encore, et encore à jamais. » Voilà que je comprends. Le matin ramène les âges héroïques. Le léger bourdonnement du moustique en train d’accomplir son invisible et inconcevable tour dans mon appartement à la pointe de l’aube, lorsque j’étais assis porte et fenêtre ouvertes, me causait tout autant d’émotion que l’eût pu faire nulle trompette qui jamais chanta la renommée. C’était le requiem d’Homère ; lui-même une Iliade et Odyssée dans l’air, chantant son ire à lui et ses courses errantes. Il y avait là quelque chose de cosmique ; un avis constant jusqu’à plus ample informé, de l’éternelle vigueur et fertilité du monde. Le matin, qui est le plus notable moment du jour, est l’heure du réveil. C’est alors qu’il est en nous le moins de somnolence ; et pendant une heure, au moins, se tient éveillée quelque partie de nous-même, qui tout le reste du jour et de la nuit sommeille. Il n’est guère à attendre du jour, s’il peut s’appeler un jour, où ce n’est point notre Génie qui nous éveille, mais le toucher mécanique de quelque serviteur, où ce n’est point, qui nous éveillent, notre reprise de force ni nos aspirations intérieures, accompagnées des ondes d’une céleste musique en guise de cloches d’usine, et alors qu’un parfum remplit l’air – pour une vie plus haute que celle d’où nous tombâmes endormis ; ainsi la ténèbre porte son fruit, et prouve son bienfait, non moins que la lumière. L’homme qui ne croit pas que chaque jour comporte une heure plus matinale, plus sacrée, plus aurorale qu’il n’en a encore profanée, a désespéré de la vie et suit une voie descendante, de plus en plus obscure. Après une cessation partielle de la vie des sens, l’âme de l’homme, ou plutôt ses organes, reprennent vigueur chaque jour, et son Génie essaie de nouveau quelle vie noble il peut mener. Tous les événements notables, dirai-je même, ont lieu en temps matinal et dans une atmosphère matinale. Les Védas disent : « Toutes intelligences s’éveillent avec le matin. » La poésie et l’art, et les plus nobles comme les plus notables actions des hommes, datent de cette heure-là. Tous les poètes, tous les héros sont, comme Memnon, les enfants de l’Aurore, et émettent leur musique au lever du soleil. Pour celui dont la pensée élastique et vigoureuse marche de pair avec le soleil, le jour est un éternel matin. Peu importe ce que disent les horloges ou les attitudes et travaux des hommes. Le matin, c’est quand je suis éveillé et qu’en moi il est une aube. La réforme morale est l’effort accompli pour secouer le sommeil. Comment se fait-il que les hommes fournissent de leur journée un si pauvre compte s’ils n’ont passé le temps à sommeiller ? Ce ne sont pas si pauvres calculateurs. S’ils n’avaient succombé à l’assoupissement ils auraient accompli quelque chose. Les millions sont suffisamment éveillés pour le labeur physique ; mais il n’en est sur un million qu’un seul de suffisamment éveillé pour l’effort intellectuel efficace, et sur cent millions qu’un seul à une vie poétique ou divine. Être éveillé, c’est être vivant. Je n’ai jamais encore rencontré d’homme complètement éveillé. Comment eussé-je pu le regarder en face ?

Il nous faut apprendre à nous réveiller et tenir éveillés, non grâce à des secours mécaniques, mais à une attente sans fin de l’aube, qui ne nous abandonne pas dans notre plus profond sommeil. Je ne sais rien de plus encourageant que l’aptitude incontestable de l’homme à élever sa vie grâce à un conscient effort. C’est quelque chose d’être apte à peindre tel tableau, ou sculpter une statue, et ce faisant rendre beaux quelques objets ; mais que plus glorieux il est de sculpter et de peindre l’atmosphère comme le milieu même que nous sondons du regard, ce que moralement il nous est loisible de faire. Avoir action sur la qualité du jour, voilà le plus élevé des arts. Tout homme a pour tâche de rendre sa vie, jusqu’en ses détails, digne de la contemplation de son heure la plus élevée et la plus sévère. Rejetterions-nous tel méchant avis qui nous est fourni, ou plutôt en userions-nous jusqu’à parfaite usure, que les oracles nous instruiraient clairement de la façon dont nous devons nous y prendre.

Je gagnai les bois parce que je voulais vivre suivant mûre réflexion, n’affronter que les actes essentiels de la vie, et voir si je ne pourrais apprendre ce qu’elle avait à enseigner, non pas, quand je viendrais à mourir, découvrir que je n’avais pas vécu. Je ne voulais pas vivre ce qui n’était pas la vie, la vie est si chère ; plus que ne voulais pratiquer la résignation, s’il n’était tout à fait nécessaire. Ce qu’il me fallait, c’était vivre abondamment, sucer toute la moelle de la vie, vivre assez résolument, assez en Spartiate, pour mettre en déroute tout ce qui n’était pas la vie, couper un large andain et tondre ras, acculer la vie dans un coin, la réduire à sa plus simple expression, et, si elle se découvrait mesquine, eh bien, alors ! en tirer l’entière, authentique mesquinerie, puis divulguer sa mesquinerie au monde ; ou si elle était sublime, le savoir par expérience, et pouvoir en rendre un compte fidèle dans ma suivante excursion. Car pour la plupart, il me semble, les hommes se tiennent dans une étrange incertitude à son sujet, celle de savoir si elle est du diable ou de Dieu, et ont quelque peu hâtivement conclu que c’est la principale fin de l’homme ici-bas que de « Glorifier Dieu et de s’En réjouir à jamais ».

Encore vivons-nous mesquinement, comme des fourmis ; quoique suivant la fable il y ait longtemps que nous fûmes changés en hommes ; tels des pygmées nous luttons contre des grues ; c’est là erreur sur erreur, rapiéçage sur rapiéçage, et c’est une infortune superflue autant qu’évitable qui fournit à notre meilleure vertu l’occasion de se manifester. Notre vie se gaspille en détail. Un honnête homme n’a guère besoin de compter plus que ses dix doigts, ou dans les cas extrêmes peut-il y ajouter ses dix doigts de pied, et mettre le reste en bloc. De la simplicité, de la simplicité, de la simplicité ! Oui, que vos affaires soient comme deux ou trois, et non cent ou mille ; au lieu d’un million comptez par demi-douzaine, et tenez vos comptes sur l’ongle du pouce. Au centre de cette mer clapoteuse qu’est la vie civilisée, tels sont les nuages et tempêtes et sables mouvants et mille et un détails dont il faut tenir compte, que s’il ne veut sombrer et aller au fond sans toucher le port, l’homme doit vivre suivant la route estimée ; or, grand calculateur en effet doit être qui réussit. Simplifiez, simplifiez. Au lieu de trois repas par jour, s’il est nécessaire n’en prenez qu’un ; au lieu de cent plats, cinq ; et réduisez le reste en proportion. Notre vie est comme une Confédération germanique, faite de tout petits États, aux bornes à jamais flottantes, au point qu’un Allemand ne saurait vous dire comment elle est bornée à un moment quelconque. La nation elle-même, avec tous ses prétendus progrès intérieurs, lesquels, soit dit en passant, sont tous extérieurs et superficiels, n’est autre qu’un établissement pesant, démesuré, encombré de meubles et se prenant le pied dans ses propres frusques, ruiné par le luxe, comme par la dépense irréfléchie, par le manque de calcul et de visée respectable, à l’instar des millions de ménages que renferme le pays ; et l’unique remède pour elle comme pour eux consiste en une rigide économie, une simplicité de vie et une élévation de but rigoureuses et plus que spartiates. Elle vit trop vite. Les hommes croient essentiel que la Nation ait un commerce, exporte de la glace, cause par un télégraphe, et parcoure trente milles à l’heure, sans un doute, que ce soit eux-mêmes ou non qui le fassent ; mais que nous vivions comme des babouins ou comme des hommes, voilà qui est quelque peu incertain. Si au lieu de fabriquer des traverses, et de forger des rails, et de consacrer jours et nuits au travail, nous employons notre temps à battre sur l’enclume nos existences pour les rendre meilleures, qui donc construira des chemins de fer ? Et si l’on ne construit pas de chemins de fer, comment atteindrons-nous le ciel en temps ? Mais si nous restons chez nous à nous occuper de ce qui nous regarde, qui donc aura besoin de chemins de fer ? Ce n’est pas nous qui roulons en chemin de fer ; c’est lui qui roule sur nous. Avez-vous jamais pensé à ce que sont ces dormants qui supportent le chemin de fer ? Chacun est un homme, un Irlandais, ou un Yankee. C’est sur eux que les rails sont posés, ce sont eux que le sable recouvre, c’est sur eux que les wagons roulent sans secousse. Ce sont de profonds dormants je vous assure. Et peu d’années s’écoulent sans qu’on n’en couche un nouveau tas sur lequel encore on roule ; de telle sorte que si quelques-uns ont le plaisir de passer sur un rail, d’autres ont l’infortune de se voir passer dessus. Et s’il arrive qu’on passe sur un homme qui marche en son sommeil, « dormant » surnuméraire dans la mauvaise position, et qu’on le réveille, voilà qu’on arrête soudain les wagons et pousse des cris de paon, comme s’il s’agissait d’une exception. Je suis bien aise de savoir qu’il faut une équipe d’hommes par cinq milles pour maintenir les « dormants » en place et de niveau dans leurs lits tels qu’ils sont ; car c’est signe qu’ils peuvent à quelque jour se relever.

Pourquoi vivre avec cette hâte et ce gaspillage de vie ? Nous sommes décidés à être réduits par la faim avant d’avoir faim. Les hommes déclarent qu’un point fait à temps en épargne cent, sur quoi les voilà faire mille points aujourd’hui pour en épargner cent demain. Du travail ! nous n’en avons pas qui tire à conséquence. Ce que nous avons, c’est la danse de Saint-Guy, sans possibilité, je le crains, de nous tenir la tête tranquille. M’arrivât-il seulement de donner quelques branles à la corde de la cloche paroissiale, comme pour sonner au feu, c’est-à-dire sans laisser reposer la cloche, qu’il n’y aurait guère d’homme sur sa ferme aux environs de Concord, malgré cette foule d’engagements qui lui servirent tant de fois d’excuse ce matin, ni de gamin, ni de femme, dirai-je presque, pour ne pas tout planter là et suivre la direction du son, non point tant dans le but de sauver des flammes un bien quelconque, que, faut-il confesser la vérité ? dans celui surtout de le voir brûler, puisque brûler il doit, et que ce n’est pas nous, qu’on le sache, qui y avons mis le feu, – ou dans celui de le voir éteindre, et d’être pour quelque chose dans cette extinction, si l’ouvrage est tant soit peu bien fait ; oui, s’agît-il de l’église paroissiale elle-même. À peine un homme fait-il un somme d’une demi-heure après dîner, qu’en s’éveillant il dresse la tête et demande : « Quelles nouvelles ? » comme si le reste de l’humanité s’était tenu en faction près de lui. Il en est qui donnent l’ordre de les réveiller toutes les demi-heures, certes sans autre but ; sur quoi en guise de paiement ils racontent ce qu’ils ont rêvé. Après une nuit de sommeil les nouvelles sont aussi indispensables que le premier déjeuner. « Dites-moi, je vous prie, n’importe ce qui a pu arriver de nouveau à quelqu’un, n’importe où sur ce globe ? » – puis on lit par-dessus café et roulette qu’un homme a eu les yeux désorbités[4] ce matin sur le fleuve Wachito ; sans songer un instant qu’on vit dans la ténèbre de l’insondable grotte de mammouth qu’est ce monde, et qu’on ne possède soi-même que le rudiment d’un œil.

Pour ma part je me passerais fort bien de poste aux lettres. Je la crois l’agent de fort peu de communications importantes. Pour être exact, je n’ai jamais reçu plus d’une ou deux lettres dans ma vie – je l’ai écrit il y a quelques années – qui valussent la dépense du timbre. La poste à deux sous est, en général, une institution grâce à laquelle on offre sérieusement à un homme pour savoir ce qu’il pense ces deux sous que si souvent on offre en toute sécurité pour rire[5]. Et je suis sûr de n’avoir jamais lu dans un journal aucune nouvelle qui en vaille la peine. Lisons-nous qu’un homme a été volé, ou assassiné, ou tué par accident, qu’une maison a brûlé, un navire fait naufrage, un bateau à vapeur explosé, une vache a été écrasée sur le Western Railroad, un chien enragé tué, ou qu’un vol de sauterelles a fait apparition en hiver, – que point n’est besoin de lire la réédition du fait. Une fois suffit. Du moment que le principe nous est connu, qu’importe une myriade d’exemples et d’applications ? Pour le philosophe, toute nouvelle, comme on l’appelle, est commérage, et ceux qui l’éditent aussi bien que ceux qui la lisent ne sont autres que commères attablées à leur thé. Toutefois sont-ils en nombre, qui se montrent avides de ces commérages. Il y eut telle cohue l’autre jour, paraît-il, à l’un des bureaux de journal pour apprendre les dernières nouvelles arrivées de l’étranger, que plusieurs grandes vitres appartenant à l’établissement furent brisées par la pression – nouvelles qu’avec quelque facilité d’esprit, on pourrait, je le crois sérieusement, écrire douze mois sinon douze années à l’avance, sans trop manquer d’exactitude. Pour ce qui est de l’Espagne, par exemple, si vous savez la façon de faire intervenir Don Carlos et l’Infante, Don Pedro, Séville et Grenade, de temps à autre dans les proportions voulues – il se peut qu’on ait changé un peu les noms depuis que j’ai lu les feuilles – et de servir une course de taureaux lorsque les autres divertissements font défaut, ce sera vrai à la lettre, et nous donnera une aussi bonne idée de l’état exact ou de la ruine des choses en Espagne que les rapports les plus succincts comme les plus lucides sous cette rubrique dans les journaux ; quant à l’Angleterre, la dernière bribe de nouvelle significative qui nous soit venue de ce côté-là est, si l’on peut dire, la Révolution de 1649 ; et, une fois apprise l’histoire de ses récoltes au cours d’une année moyenne, nul besoin d’y revenir, à moins que vos spéculations n’aient un caractère purement pécuniaire. S’il est permis à qui rarement regarde les journaux de porter un jugement, rien de nouveau jamais n’arrive à l’étranger, pas même une Révolution française.

Quelles nouvelles ! que plus important il est de savoir ce que c’est qui jamais ne fut vieux. Kieou-he-yu (grand dignitaire de l’État de Wei) envoya vers Khoung-tseu quelqu’un prendre de ses nouvelles. Khoung-tseu fit asseoir le messager près de lui, et le questionna en ces termes : « Que fait ton maître ? » Le messager répondit avec respect : « Mon maître souhaite de diminuer le nombre de ses défauts, mais il ne peut jamais en venir à bout. » Le messager parti, le philosophe observa : « Quel digne messager ! quel digne messager ! » Le prédicateur, au lieu de rebattre les oreilles des fermiers assoupis en leur jour de repos à la fin de la semaine, – car le dimanche est la digne conclusion d’une semaine mal employée, et non le frais et vaillant début d’une nouvelle, – avec cet autre lambeau de sermon, devrait crier d’une voix de tonnerre : « Arrête ! Halte-là ! Pourquoi cet air d’aller vite, quand tu es d’une mortelle lenteur ? »

Imposture et illusion passent pour bonne et profonde vérité, alors que la réalité est fabuleuse. Si les hommes, résolument, n’avaient d’yeux que pour les réalités, sans admettre qu’on les abuse, la vie, pour emprunter des comparaisons connues, ressemblerait à un conte de fée et aux récits des Mille et Une Nuits. Si nous ne respections que ce qui est inévitable et a droit à être respecté, musique et poésie retentiraient le long des rues. Aux heures de mesure et de sagesse, nous découvrons que seules les choses grandes et dignes sont douées de quelque existence permanente et absolue, – que les petites peurs et les petits plaisirs ne sont que l’ombre de la réalité. Celle-ci toujours est réjouissante et sublime. En fermant les yeux et sommeillant, en consentant à se laisser tromper par les apparences, les hommes établissent et consolident leur vie quotidienne de routine et d’habitude partout, qui encore est bâtie sur des fondations purement illusoires. Les enfants, qui jouent à la vie, discernent sa véritable loi et ses véritables relations plus clairement que les hommes, qui faillent à la vivre dignement, et se croient plus sages par l’expérience, c’est-à-dire par la faillite. J’ai lu dans un livre hindou qu’« il était un fils de roi, lequel, banni en son enfance de sa ville natale, fut élevé par un habitant des forêts, et, en parvenant à la mâturité dans cette condition, s’imagina qu’il appartenait à la race barbare avec laquelle il vivait. Un des ministres de son père l’ayant découvert, lui révéla ce qu’il était ; sur quoi la conception erronée qu’il avait de sa qualité changea, et il se reconnut pour prince. C’est ainsi que l’âme », continue le philosophe hindou, « suivant les circonstances où elle se trouve placée, se méprend sur sa qualité, jusqu’au jour où la vérité lui est révélée par quelque saint prédicateur ; alors, elle se reconnaît Brahme. J’observe que nous autres habitants de la Nouvelle-Angleterre devons de mener cette vie médiocre nôtre à ce que notre vision ne pénètre pas la surface des choses. Nous croyons que cela est qui paraît être. Admettez qu’un homme se promenant à travers cette ville, n’en voie que la réalité, qu’en serait-il, croyez-vous, du « Mill dam »[6] ? S’il nous rendait compte des réalités vues là, nous ne reconnaîtrions pas l’endroit dans sa description. Regardez une chapelle, un palais de justice, une geôle, une boutique, une habitation, et dites ce qu’est vraiment cette chose devant un regard sincère, ils tomberont tous en pièces dans le récit que vous en ferez. Les hommes estiment que la vérité s’est retirée, aux confins du système, derrière la plus lointaine étoile, avant Adam et après le dernier homme. En l’éternité réside, oui-da, quelque chose de vrai et de sublime. Mais tous ces temps, lieux et circonstances-ci sont maintenant et ici. Dieu lui-même est au zénith au moment où je parle, et ne sera jamais plus divin au cours de tous les âges. Et c’est seulement à la perpétuelle instillation comme imbibaison de la réalité qui nous environne que nous devons d’être aptes à saisir tout ce qui est sublime et noble. L’univers répond constamment et dévotement à nos conceptions ; que nous voyagions vite ou lentement, la voie est posée pour nous. Employons donc nos existences à concevoir. Le poète ou l’artiste jamais encore n’eut si beau et si noble dessein que quelques-uns de sa postérité au moins ne puissent accomplir.

Passons un seul jour avec autant de mûre réflexion que la Nature, et sans nous laisser rejeter de la voie par la coquille de noix et l’aile de moustique qui tombe sur les rails. Levons-nous tôt et jeûnons, ou déjeunons, tranquillement et sans trouble, qu’arrive de la compagnie et s’en aille la compagnie, que les cloches sonnent et les enfants crient, – résolus à en faire un jour. Pourquoi se rendre et s’abandonner au courant ? Ne nous laissons pas renverser et engloutir dans ce terrible rapide, ce gouffre, qu’on appelle un dîner, situé dans les bancs de sable méridiens. Résistez à ce danger et vous voilà sauf, car le reste de la route va en descendant. Les nerfs d’aplomb, la vigueur du matin dans les veines, passez auprès, les yeux ailleurs, attaché au mât comme Ulysse. Si la locomotive siffle, qu’elle siffle à en perdre la voix pour sa peine. Si la cloche sonne, pourquoi courir ? Nous réfléchirons à quelle sorte de musique elles ressemblent. Halte ! et là en bas faisons jouer nos pieds et se frayer un chemin à travers la fange et le gâchis de l’opinion, du préjugé, de la tradition, de l’illusion, de l’apparence, cette alluvion qui couvre le globe, à travers Paris et Londres, à travers New York et Boston et Concord, à travers Église et État, à travers poésie et philosophie et religion, jusqu’à ce que nous atteignions un fond solide, des rocs en place, que nous puissions appeler réalité, et disions : Voici qui est, et qui est bien ; sur quoi commencez, ayant un point d’appui[7], au-dessous de la crue et du gel et du feu, une place où vous puissiez fonder un mur ou un État, sinon fixer en sûreté un réverbère, peut-être une jauge, pas un Nilomètre, mais un Réalomètre, en sorte que les âges futurs sachent la profondeur que de temps à autre avait atteinte une inondation d’impostures et d’apparences. Si vous vous tenez debout devant le fait, l’affrontant face à face, vous verrez le soleil luire sur ses deux surfaces à l’instar d’un cimeterre, et sentirez son doux tranchant vous diviser à travers le cœur et la moelle, sur quoi conclurez heureusement à votre mortelle carrière. Vie ou mort, ce que nous demandons, c’est la réalité. Si nous sommes réellement mourants, écoutons le râle de notre gorge et sentons le froid aux extrémités ; si nous sommes en vie, vaquons à notre affaire.

Le temps n’est que le ruisseau dans lequel je vais pêchant. J’y bois ; mais tout en buvant j’en vois le fond de sable et découvre le peu de profondeur. Son faible courant passe, mais l’éternité demeure. Je voudrais boire plus profond ; pêcher dans le ciel, dont le fond est caillouté d’étoiles. Je ne sais pas compter jusqu’à un. Je ne sais pas la première lettre de l’alphabet. J’ai toujours regretté de n’être pas aussi sage que le jour où je suis né. L’intelligence est un fendoir ; elle discerne et s’ouvre son chemin dans le secret des choses. Je ne désire être en rien plus occupé de mes mains qu’il n’est nécessaire. Ma tête, voilà mains et pieds. Je sens concentrées là mes meilleures facultés. Mon instinct me dit que ma tête est un organe pour creuser, comme d’autres créatures emploient leur groin et pattes de devant, et avec elle voudrais-je miner et creuser ma route à travers ces collines. Je crois que la plus riche veine se trouve quelque part près d’ici ; tel en jugé-je grâce à la baguette divinatoire et aux filets de vapeur qui s’élèvent ; or, ici commencerai-je à miner.

  1. « Je suis roi de tout ce que je contemple,
    Mon droit ici n’est pas à discuter. »
    W. Cowper (1731-1800), The Solitude of Alexander Selkirk.
  2. Petit lac parmi les montagnes.
  3. « Il était, une fois, un berger
    Qui tenait ses pensées aussi hautes
    Qu’étaient hauts les monts où ses troupeaux
    D’heure en heure allaient le nourrissant. »
  4. Supplice alors pratiqué par les habitants de cette région.
  5. En Angleterre quelqu’un semble-t-il rêveur, qu’il est d’usage de lui demander à brûle-pourpoint, en manière de plaisanterie : « Deux sous pour savoir ce que vous pensez. »
  6. Centre du village de Concord, où les habitants se réunissaient pour bavarder.
  7. En français dans le texte.