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Walden ou la vie dans les bois/Fabulet/3

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Traduction par Louis Fabulet.
Éditions de la Nouvelle revue française (p. 89-97).

LECTURE


Avec un peu plus de réflexion dans le choix de leurs poursuites, les hommes deviendraient peut-être tous essentiellement des hommes d’étude et des observateurs, car il est certain que leur nature et leur destinée à tous sans distinction sont intéressantes. En accumulant la propriété pour nous-mêmes ou pour notre postérité, en fondant une famille ou un État, ou même en acquérant la renommée, nous sommes mortels ; mais en traitant avec la vérité, nous sommes immortels, et n’avons lieu de craindre changement plus qu’accident. Le plus ancien philosophe égyptien ou hindou souleva un coin du voile qui recouvre la statue de la divinité ; et la tremblante robe demeure encore soulevée, pendant que je reste ébloui devant une splendeur aussi fraîche que celle qui l’éblouit, puisque c’était moi en lui qui eut alors cette audace, et que c’est lui en moi qui aujourd’hui retrouve la vision. Nul grain de poussière ne s’est déposé sur cette robe ; nul temps ne s’est écoulé depuis que fut révélée cette divinité. Ce temps que nous perfectionnons en effet, ou qui est perfectible, n’est ni passé, ni présent, ni futur.

Ma résidence était plus favorable, non seulement à la pensée, mais à la lecture sérieuse, qu’une université, et quoique le cabinet de lecture fût en dehors de mon rayon ordinaire de circulation, je me trouvais plus que jamais sous l’influence de ces livres qui circulent autour du monde, et dont les phrases d’abord écrites sur de l’écorce, se voient aujourd’hui simplement copiées de temps à autre sur du papier de chiffon. Dit le poète, Mir Camar Uddin Mast : « Étant assis, courir par les régions du monde spirituel ; j’ai connu ce privilège dans les livres. Être enivré par un simple verre de vin ; j’ai éprouvé ce plaisir en buvant la liqueur des doctrines ésotériques. » J’ai gardé l’Iliade d’Homère sur ma table tout l’été, quoique je l’aie feuilletée seulement de temps à autre. L’incessant labeur de mes mains, pour commencer, car j’avais à la fois ma maison à terminer et mes haricots à sarcler, rendait impossible plus d’étude. Toutefois je me soutenais par la perspective de telle lecture dans l’avenir. Je lus un ou deux livres faciles de voyages dans les intervalles de mon travail, jusqu’à ce que cet emploi de mon temps me rendant honteux de moi-même, je me demandai où donc était-ce que moi je vivais.

L’homme d’étude peut lire Homère ou Eschyle dans le grec sans danger pour lui de dissipation ou de volupté, car cela implique qu’il rivalise en quelque mesure avec leurs héros, et consacre les heures matinales à leurs pages. Les livres héroïques, même imprimés dans le caractère de notre langue maternelle, le seront toujours en langue morte pour les époques dégénérées ; et il nous faut rechercher laborieusement la signification de chaque mot, de chaque ligne, en imaginant un sens plus large que l’usage courant ne le permet avec ce que nous avons et de sagesse et de valeur et de générosité. Le livre moderne, aussi fécond qu’à bas prix, malgré toutes ses traductions, n’a pas fait grand-chose pour nous rapprocher des écrivains héroïques de l’antiquité. Ils semblent tout aussi solitaires, et la lettre dans laquelle ils sont imprimés aussi rare et curieuse, que jamais. Cela vaut la dépense de jours de jeunesse et d’heures précieuses, d’apprendre rien que quelques mots d’une langue ancienne, qui sortent du langage ordinaire de la rue, pour servir de suggestions et de stimulants perpétuels. Ce n’est pas en vain que le fermier se rappelle et répète le peu de mots latins qu’il a entendus. On a l’air parfois de dire que l’étude des classiques devrait à la fin céder la place à des études plus modernes et plus pratiques ; mais l’homme d’études entreprenant étudiera toujours les classiques, en quelque langue qu’ils soient écrits, et quelque anciens qu’ils puissent être. Qu’est-ce en effet que les classiques sinon les plus nobles pensées enregistrées de l’homme ? Ce sont les seuls oracles que n’ait point atteints la décrépitude, et quelque moderne que soit la question posée, elle trouvera en eux des réponses telles que jamais n’en fournirent Delphes ni Dodone. Nous pourrions aussi bien omettre d’étudier la Nature sous prétexte qu’elle est vieille. Lire bien – c’est-à-dire lire des livres sincères dans un sincère esprit – constitue un noble exercice, et qui mettra le lecteur à l’épreuve mieux que nuls des exercices en honneur de nos jours. Il réclame un entraînement pareil à celui que subissaient les athlètes, l’application soutenue presque de la vie entière à cet objet. Les livres doivent être lus avec autant de réflexion et de réserve qu’ils furent écrits. Il ne suffit pas même de savoir parler la langue du pays dans laquelle ils sont écrits, car il y a un intervalle considérable entre la langue parlée et la langue écrite, la langue entendue et la langue lue. L’une est en général transitoire – un son, une langue, un simple dialecte, quelque chose de bestial, et nous l’apprenons de nos mères inconsciemment, comme les bêtes. L’autre en est la maturité et l’expérience ; si l’une est notre langue maternelle, l’autre est notre langue paternelle, une façon de s’exprimer circonspecte et choisie, trop significative pour être perçue par l’oreille, et qu’il nous faut naître de nouveau[1] pour parler. La foule de gens qui au Moyen-Âge se contentaient de parler les langues grecque et latine, n’étaient pas qualifiés par l’accident de la naissance pour lire les ouvrages de génie écrits en ces langues ; car ceux-ci n’étaient écrits ni dans ce grec ni dans ce latin qu’ils savaient, mais dans le langage choisi de la littérature. Ils n’avaient pas appris les dialectes plus nobles de la Grèce et de Rome, et il n’était pas jusqu’à la matière elle-même sur laquelle ils étaient écrits qui ne fût pour eux que du papier de rebut ; ce qu’ils prisaient à la place n’était qu’une triste littérature contemporaine. Mais lorsque les diverses nations d’Europe eurent acquis des langages écrits distincts quoique rudes, et bien à elles, suffisant aux besoins de leurs littératures naissantes, alors revécut le premier avoir, et les érudits devinrent capables de distinguer de cette parenté éloignée les trésors de l’antiquité. Ce que la multitude romaine et grecque ne pouvait entendre, quelques érudits, après l’écoulement des siècles, le lurent, et quelques érudits seulement le lisent encore.

Nous avons beau professer de l’admiration pour les mouvements accidentels d’éloquence de l’orateur, les mots écrits les plus nobles se tiennent en général aussi loin derrière les fluctuations de la langue parlée ou aussi loin au-dessus d’elles, que l’est derrière les nuages le firmament avec ses étoiles. sont les étoiles, et peuvent les déchiffrer ceux qui en sont capables. Les astronomes éternellement dissertent à leur propos et les observent. Ce ne sont pas des météores, ou exhalaisons[2], à l’instar de nos colloques journaliers et la vapeur de nos haleines. Ce qu’on appelle éloquence au forum passe en général pour rhétorique dans le cabinet d’études. L’orateur obéit à l’inspiration d’un sujet éphémère, et parle à la masse qu’il a devant lui, à ceux qui peuvent l’entendre ; mais l’écrivain, dont la vie plus égale est le sujet, et que troubleraient l’événement comme la foule qui inspirent l’orateur, parle à l’intelligence et au cœur de l’humanité, à tous ceux qui de n’importe quelle génération peuvent le comprendre.

Rien d’étonnant à ce qu’Alexandre, au cours de ses expéditions, portât l’Iliade avec lui dans une précieuse cassette. Un mot écrit est la plus choisie des reliques. C’est quelque chose de tout de suite plus intime avec nous et plus universel que toute autre œuvre d’art. C’est l’œuvre d’art qui se rapproche le plus de la vie même. Il peut se traduire en toutes langues, et non seulement se lire mais s’exhaler en réalité de toutes lèvres humaines ; – non seulement se représenter sur la toile ou dans le marbre, mais se tailler à même le souffle, oui, de la vie. Le symbole de la pensée d’un homme de l’antiquité devient la parole d’un homme moderne. Deux mille étés n’ont fait qu’impartir aux monuments de la littérature grecque, comme à ses marbres, une touche plus mûre d’or automnal, car ces monuments ont porté leur propre sereine et céleste atmosphère en tous pays afin de se préserver de la corrosion du temps. Les livres sont la fortune thésaurisée du monde et le dû héritage des générations et nations. Les livres, les plus vieux et les meilleurs, ont leur place naturelle et marquée sur les rayons de la moindre chaumière. Ils n’ont rien à plaider pour eux-mêmes, mais tant qu’ils éclaireront et soutiendront le lecteur, son bon sens ne saurait les rejeter. Leurs auteurs sont l’aristocratie naturelle et irrésistible de toute société, et, plus que rois ou empereurs, exercent une influence sur le genre humain. Lorsque le commerçant illettré et il se peut dédaigneux, ayant conquis à force d’initiative et d’industrie le loisir et l’indépendance convoités, se voit admis dans les cercles de l’opulence et du beau monde, il finit inévitablement par se retourner vers ceux encore plus élevés mais toutefois inaccessibles de l’intelligence et du génie, n’est plus sensible qu’à l’imperfection de sa culture ainsi qu’à la vanité et l’insuffisance de toutes ses richesses, et de plus montre son bon sens par les peines qu’il prend en vue d’assurer à ses enfants cette culture intellectuelle dont il sent si vivement la privation ; ainsi devient-il le fondateur d’une famille.

Ceux qui n’ont pas appris à lire les anciens classiques dans la langue où ils furent écrits, doivent avoir une connaissance fort imparfaite de l’histoire de la race humaine ; car il est à remarquer que nulle transcription n’en a jamais été donnée en aucune langue moderne, à moins que notre civilisation elle-même puisse passer par telle transcription. Homère n’a jamais encore été imprimé en anglais, ni Eschyle, ni même Virgile, – œuvres aussi raffinées, aussi solidement faites, et presque aussi belles que le matin lui-même ; car les écrivains venus après, quoi qu’on puisse dire de leur génie, ont rarement, si jamais, égalé la beauté comme le fini laborieux des anciens, et les travaux littéraires héroïques auxquels ils consacraient une vie. Ceux-là seulement parlent de les oublier, qui jamais ne les connurent. Il sera bien assez tôt de les oublier lorsque nous aurons le savoir et le génie qui nous permettront d’y prendre garde et de les apprécier. Le temps, en vérité, sera riche, où ces reliques, que nous appelons les Classiques, et les Écritures encore plus anciennes et plus que classiques, mais encore moins connues, des nations, se seront davantage encore accumulées, où les vaticans seront remplis de Védas et Zend-Avestas et Bibles, d’Homères et Dantes et Shakespeares, et où tous les siècles à venir auront successivement déposé leurs trophées sur le forum de l’univers. Grâce à quelle pile nous pouvons espérer enfin escalader le ciel.

Les œuvres des grands poètes n’ont jamais encore été lues par l’humanité, car seuls peuvent les lire les grands poètes. Elles ont été lues seulement comme le vulgaire lit les étoiles, tout au plus dans le sens astrologique, non pas astronomique. La plupart des hommes ont appris à lire pour obéir à une misérable commodité, comme ils ont appris à chiffrer en vue de tenir des comptes et ne pas être trompés en affaires ; mais pour ce qui est de la lecture en tant que noble exercice intellectuel ils ne savent guère sinon rien ; cependant cela seul est lecture, au sens élevé du mot, non pas ce qui nous berce comme quelque luxure et souffre que dorment ce faisant les facultés nobles, mais ce qu’il faut se tenir sur la pointe des pieds pour lire en y consacrant nos moments les plus dispos et les plus lucides.

Je crois qu’une fois nos lettres apprises nous devrions lire ce qu’il y a de meilleur en littérature, sans être là toujours à répéter nos, a, b, ab, et les mots d’une seule syllabe, dans la classe des petits, assis toutes nos existences sur le premier banc d’en bas. La plupart des hommes sont satisfaits s’ils lisent ou entendent lire, et ont eu la chance de se trouver convaincus par la sagesse d’un seul bon livre, la Bible, pour le reste de leur vie végéter et dissiper leurs facultés dans ce qu’on appelle les lectures faciles. Il existe à notre cabinet de lecture un ouvrage en plusieurs volumes intitulé Little Reading[3], que je croyais se référer à une ville de ce nom, où je ne suis pas allé. Il y a des gens pour, à l’instar des cormorans et autruches, digérer toutes sortes de choses de ce genre, même après le repas de viandes et légumes le plus plantureux, car ils ne souffrent pas qu’il y ait rien de perdu. Si d’autres sont les machines à pourvoir de telle provende, ce sont, ceux-ci, les machines à l’absorber. Ils lisent le neuf millième conte sur Zébulon et Sophronia, et comment ces personnes aimèrent mieux que jamais auparavant quiconque n’avait aimé, sans qu’aucun des deux fît que le cours de leur amour sincère devînt paisible[4], – en tout cas, comment il suivit son cours et s’embarrassa, et se dégagea, et allez donc ! comment quelque pauvre infortuné monta à un clocher, qui tout aussi bien eût fait de ne jamais dépasser le beffroi ; sur quoi, l’ayant sans nécessité mis là-haut, l’heureux romancier sonne la cloche pour que tout le monde se rassemble et entende, oh, Seigneur ! comment il redescendit ! Pour ma part, je crois qu’ils feraient aussi bien de métamorphoser tous ces aspirants héros du roman universel en hommes-girouettes, suivant l’ancien usage qui consistait à mettre les héros parmi les constellations, et de les laisser là virer jusqu’à la rouille sans plus jamais redescendre pour assommer de leurs espiègleries les honnêtes gens. La prochaine fois que le romancier sonne la cloche je ne bronche pas, le temple brûlât-il de la base au faîte. « Sur la Pointe du Pied-Hop-Et Je Cabriole, roman du Moyen-ge, par le célèbre auteur de La-Ri-Fla-Fla-Fla, pour paraître en fascicules mensuels ; il y a foule ; ne venez pas tous à la fois. » Tout cela, ils le lisent les yeux grands comme des soucoupes, la curiosité en éveil, une curiosité primitive, et le gésier infatigable, dont les corrugations n’ont même pas besoin de stimulant, absolument comme quelque petit écolier de quatre ans son édition à deux sous et à couverture dorée de Cendrillon, – sans aucun progrès, cela, je m’en aperçois, pas plus dans la prononciation que dans l’accent ou la diction, ou plus de talent à en extraire ou y insérer la morale. Le résultat, c’est l’affaiblissement de la vue, une stagnation de la circulation vitale, une déliquescence générale et le dépouillement de toutes les facultés intellectuelles. Cette sorte de pain d’épice se cuit quotidiennement avec plus d’assiduité que le pur froment ou le seigle et maïs dans presque tous les fours, et trouve un plus sûr débouché.

Les meilleurs livres ne sont pas lus même de ceux que l’on appelle les bons lecteurs. Quelle est la somme de lecture de notre Concord ? À quelques rares exceptions près aucun goût ne se manifeste dans cette ville pour les meilleurs ou pour les très bons livres, fût-ce en littérature anglaise, dont les mots peuvent être lus et épelés de tous. Il n’est pas jusqu’aux hommes élevés au collège et soi-disant pourvus d’une éducation libérale, ici aussi bien qu’ailleurs, qui n’aient, en effet, qu’une bien petite connaissance, si seulement ils en ont aucune, des classiques anglais ; et pour ce qui est de la sagesse enregistrée de l’humanité, les classiques anciens et les Bibles, accessibles à tous ceux qui voudront en connaître, leur recherche n’est n’importe où l’objet que des plus faibles efforts. Je sais un bûcheron, entre deux âges, qui prend un journal français non pas à cause des nouvelles, comme il dit, car il est au-dessus de cela, mais histoire de « s’entretenir », Canadien qu’il est de naissance ; et si je lui demande ce qu’il considère comme la meilleure chose à faire pour lui en ce monde, il déclare, en outre, que c’est d’entretenir son anglais et d’y ajouter. C’est à peu près tout ce que font ou aspirent à faire, en général, ceux qui ont été élevés au collège, et ils prennent pour cela un journal anglais. Combien celui qui vient de lire peut-être l’un des meilleurs livres anglais trouvera-t-il de gens avec qui pouvoir en causer ? Ou supposez qu’il vienne de lire dans l’original un de ces classiques grecs ou latins, à l’éloge desquels sont familiers même ce qu’on appelle les illettrés ; il ne trouvera pas âme à qui en parler, et il doit garder le silence dessus. À dire vrai, il n’y a guère que le professeur de nos collèges, s’il a surmonté les difficultés de la langue, qui ait surmonté en proportion les difficultés de l’esprit comme de la poésie d’un poète grec, et ait quelque sympathie à accorder au lecteur vigilant autant qu’héroïque ; et pour ce qui est des Écritures sacrées, ou des Bibles de l’humanité, qui donc en cette ville saurait m’en dire seulement les titres ? La plupart des gens ne savent pas qu’aucune nation autre que les Hébreux ait possédé une écriture. Un homme, tout homme, s’écartera considérablement de sa route pour ramasser un dollar d’argent ; mais voici des paroles d’or, sorties de la bouche des plus grands sages de l’antiquité, et dont le mérite nous a été affirmé par les sages de chaque siècle l’un après l’autre ; – cependant nous n’apprenons à lire que jusqu’à la Lecture Facile, les abécédaires, les livres de classe, puis, quand nous quittons l’école, la « Little Reading », les livres d’historiettes, destinés aux petits garçons et commençants, et notre lecture, notre conversation, notre pensée sont toutes à un niveau très bas, digne tout au plus de pygmées et de nabots.

J’aspire à faire la connaissance d’hommes plus sages que ce sol nôtre de Concord n’en a produits, d’hommes dont les noms ne sont guère connus ici. Ou bien entendrai-je le nom de Platon sans jamais lire son livre ? Comme si Platon étant mon concitoyen je ne l’eusse jamais vu, – mon proche voisin et ne l’eusse jamais entendu parler ou n’eusse pris garde à la sagesse de ses paroles. Mais comment cela vraiment se fait-il ? Ses Dialogues, qui contiennent ce qu’il y avait en lui d’immortel, gisent là sur le rayon, sans que cependant je les aie jamais lus. Nous sommes d’éducation inférieure, de basse condition, illettrés ; sous ce rapport j’avoue ne pas faire grande différence entre l’ignorance de ceux de mes concitoyens qui ne savent pas lire du tout, et l’ignorance de celui qui n’a appris à lire que ce qui est pour enfants et petits entendements. Nous devrions valoir les grands hommes de l’antiquité, quand ce ne serait qu’en commençant par connaître ce qu’ils valaient. Nous ne sommes qu’une race de marmousets et ne nous élevons guère plus haut en nos vols intellectuels que les colonnes du journal quotidien.

Ce ne sont pas tous les livres qui sont aussi bornés que leurs lecteurs. Il existe probablement des paroles adressées précisément à notre condition qui, si nous pouvions vraiment les entendre et comprendre, seraient plus salutaires à nos existences que le matin ou le printemps, peut-être nous feraient voir la face des choses sous un nouvel aspect. Que d’hommes ont fait dater de la lecture d’un livre une ère nouvelle dans leur vie ! Le livre existe pour nous peut-être qui expliquera nos miracles et en révélera de nouveaux. Les choses à présent inexprimables, il se peut que nous les trouvions quelque part exprimées. Ces mêmes questions qui nous troublent, embarrassent et confondent, se sont en leur temps présentées à l’esprit de tous les sages ; pas une n’a été omise ; et chacun y a répondu suivant son degré d’aptitude, par ses paroles et sa vie. En outre, avec la sagesse nous apprendrons la libéralité. L’homme solitaire, loué à la journée dans quelque ferme aux abords de Concord, qui, pourvu de sa seconde naissance[5] et d’une expérience religieuse à lui, se trouve amené, comme il le croit, à la gravité silencieuse et à l’exclusivisme par sa foi, peut penser que ce n’est pas vrai ; mais Zoroastre, il y a des milliers d’années, suivit la même voie et acquit la même expérience ; or lui, en sa qualité de sage, connut qu’elle était universelle, sur quoi il traita ses voisins en conséquence, et passe même pour avoir inventé et établi le culte parmi les hommes. Qu’il confère donc humblement avec Zoroastre, puis, en passant par l’influence libéralisante de tous les hommes illustres, avec Jésus-Christ Lui-même, et laisse « notre Église » tomber par-dessus bord.

Nous nous vantons d’appartenir au XIXe siècle, et faisons les enjambées les plus rapides qu’aucune nation ait faites. Mais réfléchissez au peu que fait ce village-ci pour sa propre culture. Je ne désire ni flatter mes concitoyens, ni me voir flatté par eux, car cela n’avancera pas plus l’un que les autres. Nous avons besoin qu’on nous provoque, – qu’on nous aiguillonne, comme des bœufs, que nous sommes, pour être mis au trot. Nous possédons un système comparativement décent d’écoles communes, écoles pour enfants en bas âge seulement ; mais sauf en hiver le lycée à demi mort de faim, et récemment le timide début d’une bibliothèque inspirée par l’État, aucune école pour nous-mêmes. Nous dépensons plus pour presque n’importe quel article d’alimentation destiné à faire la joie sinon la douleur de notre ventre que pour notre alimentation mentale. Il est temps que nous ayons des écoles non communes, que nous ne renoncions pas à notre éducation lorsque nous commençons à devenir hommes et femmes. Il est temps que les villages soient des universités, et les aînés de leurs habitants les « fellows »[6] d’universités, avec loisir – s’ils sont en effet si bien à leur affaire – de poursuivre des études libérales le reste de leur vie. Le monde à jamais se bornera-t-il à un Paris ou un Oxford ? Ne se peut-il faire que des étudiants prennent pension ici et reçoivent une éducation libérale sous le ciel de Concord ? Ne pouvons-nous prendre à gages quelque Abélard pour nous faire des cours ? Hélas, tant à nourrir le bétail qu’à garder la boutique on nous tient trop longtemps loin de l’école, et notre éducation se voit tristement négligée. En ce pays-ci, le village devrait à certains égards prendre la place du noble d’Europe. Il devrait être le patron des beaux-arts. Il est assez riche. Il ne lui manque que la magnanimité et le raffinement. Il peut dépenser l’argent nécessaire à telles choses dont les fermiers et les commerçants font cas, mais on croit que c’est demander la lune que de proposer une dépense d’argent pour des choses que de plus intelligents savent de beaucoup plus de prix. Cette ville-ci a dépensé dix-sept mille dollars pour un hôtel de ville, la fortune ou la politique en soient louées, mais probablement ne dépensera-t-elle pas autant pour l’esprit vivant, la vraie viande à mettre dans cette coquille, en cent ans. Les cent vingt-cinq dollars annuellement souscrits pour un lycée en hiver sont mieux dépensés que toute autre égale somme imposée dans la ville. Si nous vivons au XIXe siècle, pourquoi ne jouirions-nous pas des avantages qu’offre le XIXe siècle ? Pourquoi notre vie serait-elle à aucun égard provinciale ? Si nous tenons à lire les journaux, pourquoi ne pas éviter les cancans de Boston et prendre tout de suite le meilleur journal du monde ? — sans être là à téter la mamelle des journaux pour « familles neutres », ou brouter les Branches d’Olivier[7] ici, en Nouvelle-Angleterre. Que les rapports de toutes les sociétés savantes viennent jusqu’à nous, et nous verrons si elles savent quelque chose. Pourquoi laisserions-nous à Harper et Frères comme à Redding et Cie le soin de choisir nos lectures ? De même que le noble de goût cultivé s’entoure de tout ce qui contribue à sa culture, — génie — savoir — esprit — livres — tableaux — sculptures — musique — instruments de précision, et le reste ; ainsi fasse le village, — qu’il ne s’arrête pas à un pédagogue, un curé, un sacristain, une bibliothèque de paroisse, et trois hommes d’élite, parce que nos pèlerins d’ancêtres passèrent jadis avec ceux-ci tout un froid hiver sur un rocher exposé aux vents. Agir collectivement est conforme à l’esprit de nos institutions ; et j’ai la certitude que, nos affaires étant plus florissantes que les siennes, nous disposons de plus de moyens que le noble. La Nouvelle-Angleterre peut prendre à gages tous les sages de l’univers pour venir l’enseigner, et les loger comme les nourrir tout le temps chez l’habitant, sans le moins du monde se montrer provinciale. Voilà l’école non commune qu’il nous faut. Au lieu d’hommes nobles, ayons de nobles villages d’hommes. S’il est nécessaire, omettez un pont sur la rivière, faites un petit détour par là, et jetez une arche sur le gouffre plus sombre d’ignorance qui nous entoure.


  1. Jean, ch III, v. 3.
  2. En langue anglaise le même mot signifie météore et exhalaison.
  3. La traduction de ces mots est : Petite Lecture. Reading est, en outre, un nom de ville.
  4. Shakespeare : Le Songe d’une nuit d’été, acte I, sc. i.
  5. Jean, Évangile, ch. III.
  6. On appelle « fellow » dans les universités anglaises, celui qui, ses études terminées, consent à rester l’un des familiers de son collège.
  7. Journal hebdomadaire publié à Boston.