Wikisource:Extraits/2023/32

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Victor Hugo, L’Esprit humain dans Dieu, Hetzel éd., (p. 3-73) 1891



I

L’Esprit humain


Et je voyais au loin sur ma tête un point noir.

Comme on voit une mouche au plafond se mouvoir,
Ce point allait, venait, et l’ombre était sublime.

Et, l’homme quand il pense, étant ailé, l’abîme
M’attirant dans sa nuit toujours de plus en plus,
Comme une algue qu’entraîne un ténébreux reflux,
Vers ce point noir planant dans la profondeur blême
Je me sentais déjà m’envoler de moi-même
Quand je fus arrêté par quelqu’un qui me dit :

— Demeure.
— Demeure. En même temps une main s’étendit.

De la nuit, sombre oiseau de nue et de rayons,
Noir paon épanoui des constellations.

— Ton nom ? — dis-je.

*

— Ton nom ? — dis-je. Il reprit :

— Ton nom ? — dis-je. Il reprit : — Pour toi qui, loin des causes,
Vas flottant, et ne peux voir qu’un côté des choses,
Je suis l’Esprit Humain.

Je suis l’Esprit Humain. Mon nom est Légion.
Je suis l’essaim des bruits et la contagion
Des mots vivants allant et venant d’âme en âme.
Je suis souffle. Je suis cendre, fumée et flamme.
Tantôt l’instinct brutal, tantôt l’élan divin,
Je suis ce grand passant, vaste, invincible et vain,
Qu’on nomme vent ; et j’ai l’étoile et l’étincelle
Dans ma parole, étant l’haleine universelle ;
L’haleine et non la bouche ; un zéphir me grandit
Et m’abat ; et quand j’ai respiré, j’ai tout dit.
Je suis géant et nain, faux, vrai, sourd et sonore,
Populace dans l’ombre et peuple dans l’aurore ;
Je dis moi, je dis nous ; j’affirme, nous nions.
Je suis le flux des voix et des opinions,
Le fantôme de l’an, du mois, de la semaine,
Fait du groupe fuyant de la nuée humaine.