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Wolfgang Goethe/01

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II  ►

GOETHE




FAUST,
DER TRAGÔDIE ZWEITER THEIL.




I.

Il y a des œuvres généreuses et fécondes entre toutes, mais que du premier coup on juge inaccessibles, tant ce luxe d’imagination qui en défend l’entrée épouvante dès le premier abord les intelligences paresseuses et les force à reculer, parce qu’en effet toutes les idées, toutes les formes s’y croisent pêle-mêle et flottent incessamment dans une vapeur lumineuse qu’on ne peut cependant appeler le jour. Tantôt c’est le symbole qui balance au vent du soir sa fleur de lotus à demi close, tantôt l’ode qui chante en ouvrant dans l’azur des cieux ses ailes d’aigle ; tantôt, enfin, la satire qui siffle sous vos pieds comme un serpent. Toutes les choses de l’esprit, tous les trésors dont il dispose, se trouvent entassés comme par miracle dans ces mondes de la pensée. Ainsi de la seconde partie de Faust. Quiconque ouvrira ce livre, unique peut-être dans le domaine de la poésie, hésitera d’abord, et sans nul doute, — à moins d’avoir en soi cette espèce de spontanéité excentrique qui fait que l’on peut suppléer par sa propre intelligence à l’obscurité d’un passage et jeter une lumière instantanée et vive sur un endroit ténébreux, de manière à ce que l’esprit puisse continuer sa marche sans obstacle, à moins d’avoir en outre un grand fonds de persévérance, — renoncera bientôt et pour jamais au chef-d’œuvre. En effet, les difficultés abondent et se multiplient à l’infini : la tentative gigantesque de cet homme qui rassemble dans la même épopée Hélène et Faust, Paris et Wagner, les kabires et les vulcanistes modernes, les idées de Platon et les matrices de Paracelse ; l’attitude puissante de cet empereur singulier qui tient d’une main le monde antique et de l’autre le monde nouveau, et tantôt les pèse gravement, tantôt s’amuse à les entrechoquer, jouant encore, dans sa fantaisie, avec les mille étincelles sonores qui peuvent en jaillir ; il y a dans tout cela quelque chose qui vous étonne et qui vous épouvante. Par quel secret du génie tant d’élémens divers peuvent-ils se combiner harmonieusement ? Quelle musique doit résulter de tant de passions contraires qui se trouvent en présence pour la première fois ? Une musique étrange en vérité, qui vous surprend avant de vous ravir. Il en est de ce livre comme d’un temple antique au fond d’un bois sacré : des bruits éclatans s’en échappent, les cymbales vibrent, les clairons sonnent, la voix des prêtresses en délire domine le chœur ; l’étranger égaré, qui ne sait rien des mystères qu’on y célèbre, se trouble à ces accens inaccoutumés, pâlit et veut s’enfuir, tandis que l’initié, immobile et debout, écoute avec recueillement, le front appuyé contre le marbre du portique. — N’importe : commencez toujours à lire ce grand livre avec la ferme résolution de ne point reculer devant les premiers obstacles ; laissez-vous distraire, comme un enfant curieux, par les mille détails qui se rencontrent ; prenez-les pour ce qu’ils sont : tantôt des perles au bord de l’Océan, tantôt des grains de sable sur le chemin. A travers le jour ou le crépuscule arrivez jusqu’au bout. Une fois là, essuyez la sueur de vos tempes, reprenez haleine un moment, puis mettez-vous au travail de nouveau et recommencez. Suivez alors tous les petits sentiers déjà battus, explorez les profondeurs ignorées ; allez ainsi jusqu’à ce que l’œuvre se révèle à vous dans son imposante grandeur et sa magnifique unité. La tâche est rude, je le sais ; mais, après tout, le chaos de Goethe, si toutefois il est permis d’appeler ainsi l’une des plus vastes compositions qui existent, le chaos de Goethe vaut bien qu’on s’y prenne à deux fois pour le débrouiller. D’ailleurs il y a, sinon de la gloire, du moins un certain contentement qui réjouit l’âme, à courir à la découverte des belles pensées que le monde ignore, et qui sont comme des îles vertes dans la création du génie. Pour en revenir à la gravité d’une pareille entreprise, on ne saurait la révoquer en doute. Aux difficultés de langue, qui sont immenses (nulle part le style de Goethe ne subit plus immédiatement l’action de sa volonté despotique, nulle part il n’affecte plus de science dans les périodes, de précision dans le dialogue, de variété dans les rhythmes), viennent se joindre les embarras de toute sorte qui ne manquent jamais de naître pour l’interprétation de l’allégorie et du symbole. Sitôt que vous avez vaincu la lettre, l’esprit se dresse et vous résiste. Goethe enveloppe d’une double écorce de granit le diamant de sa pensée, sans doute pour le rendre impérissable : c’est à l’intelligence de faire vaillamment son métier de lapidaire.

Il me semble que ce doit être pour le génie une auguste volupté que de donner ainsi libre carrière à toute son inspiration, et d’en arriver un jour à ne plus compter avec lui-même, à ne plus choisir, à ne plus émonder avec la faucille de la raison l’arbre touffu de ses idées. La critique qui refuse avec obstination, à des hommes de la trempe de Goethe et de Beethoven, le droit de divaguer un jour à leur manière, est évidemment pédante et ridicule. Qu’importent les proportions d’une œuvre, si le maître a le souffle assez grand pour l’animer, si sa poitrine contient assez de flamme pour y répandre la lumière et la vie ? Au reste, de pareilles entreprises ne se font guère que dans la maturité de l’âge et du cerveau ; à vingt ans elles sont folles : que signifie de vouloir aborder l’infini avant d’avoir pris possession de la terre où l’on vient de naître ? Goethe, que la pensée de Faust n’a cessé de poursuivre un seul instant, lorsqu’il écrivait à son début les pages brûlantes de Werther, roulait déjà peut-être dans sa tête ces combinaisons sublimes ; mais il était loin de les vouloir exécuter encore : il réservait cette tâche à l’expérience de sa vieillesse ; il sentait que, pour qu’une œuvre semblable fût durable et ne pérît pas dans la confusion, il fallait, avant d’y mettre la main, avoir acquis la conscience des moindres mystères de la forme et surtout cette force de tempérance et de modération qui supplée à toute règle, vertu qui finit par s’installer chez lui au point qu’on la distinguait à peine de ses qualités innées.

Il faut, en général, bien se garder de cette espèce de fascination que les grands sujets exercent sur les esprits nouveaux ; dans cette fièvre chaude qui vous prend aux premiers jours de la sève poétique, on s’exagère ses forces, ou plutôt on ne pense pas même à les mesurer ; l’esprit, emporté par une ambition généreuse, il est vrai, mais insensée, ne songe pas seulement à mettre en cause ses facultés, Cependant il y a pour le génie, comme pour toutes les choses d’ici-bas, certaines conditions de temps auxquelles il ne peut se soustraire, quoi qu’il fasse. On conçoit bien que cette spontanéité tienne lieu de l’expérience, lorsqu’il s’agit de quelque improvisation sublime qui s’alimente au besoin d’un enthousiasme prophétique propre à toutes les organisations inspirées ; mais qui soutiendra qu’il en puisse être ainsi à propos d’une épopée où se résument les idées et le travail de tout un âge de l’humanité ? Il est une époque heureuse et charmante où les idées s’échappent du cœur une à une, sans ordre, sans suite, presque sans ressemblance ; on reconnaît la source d’où elles sortent, ainsi que leur aimable parenté, à la grâce naïve qui les décore ; elles s’ouvrent au soleil de côté et d’autre, et fleurissent isolées : époque d’illusions ineffables et de bonheur, printemps de la vie des poètes. Plus tard le raisonnement s’allie à la sensation, le cerveau se marie au cœur, dès-lors tout se rassemble, se recherche et se coordonne, mais aussi adieu cette riante liberté, adieu ce facile abandon. L’homme de génie est celui chez lequel cette succession s’accomplit paisible- ment tout entière : Goethe, par exemple. Dès que l’œil de l’intelligence se repose sur lui, le sentiment de l’harmonie vous pénètre jusque dans la moelle des os ; vous êtes devant son œuvre, comme devant quelque merveille de la nature ; rien ne manque, rien ne se laisse souhaiter, tout est bien à sa place, tout s’y révèle selon la loi du temps ; toujours le calme et l’impassibilité du génie. C’est merveille comme dans l’espace immense de cette carrière tout se développe et grandit avec aisance et liberté. En face d’une si puissante manifestation de l’intelligence, on ne sait que penser. C’est au point qu’à moins d’avoir le cœur rongé par le ver de la critique et de porter sur toute chose sa vue inquiète et chagrine ; lorsque de pareils hommes ont reçu la consécration de la mort, et que les misères de l’existence ne sont plus là pour démentir à toute heure les beaux rêves de l’imagination, on se demande s’ils ont bien pu vivre parmi nous, et si ceux que la nature a doués ainsi de toutes les forces essentielles à la création n’appartiennent pas plutôt à cette race de mortels sublimes que les anciens célèbrent sous le nom épique de demi-dieux.

Cependant on rencontre çà et là, dans le jardin de la poésie, de blondes et pâles figures qui, — pour ne s’être jamais élevées jusqu’au vaste travail d’une composition épique, pour s’être arrêtées à ce point de la vie où les facultés, au lieu de s’évaporer en l’air et de se disperser, se condensent en quelque sorte et se ramassent, où les idées, au lieu de s’effiler une à une, se rassemblent dans un tissu plus solide. — n’en garderont pas moins autour de leurs tempes mélancoliques un aimable rayon de gloire. Ainsi Novalis n’a jamais fait une œuvre : le livre que nous avons de lui n’est guère qu’une suite de fragmens suaves et purs que l’amour seul relie entre eux ; Novalis n’a point laissé de composition achevée, la mort l’a surpris doucement comme il effeuillait, sur le bord du ruisseau d’Ophélie, la pâle fleur de ses sensations, et pourtant quel poète, quelle nature choisie et destinée à vivre toujours dans les intelligences pures et délicates ! Ce n’est pas le génie, c’est son ombre. Au lieu de s’abandonner à ces premières émotions, si Novalis eût voulu, dès le premier jour, écrire quelque grand poème tout rempli de théories sociales, qu’en serait-il advenu ? D’abord le souffle lui aurait manqué ; les détails merveilleux dont sa poésie abonde, perdus dans des dimensions trop vastes, n’auraient pu racheter l’inégalité de l’ensemble ; le chef-d’œuvre serait oublié aujourd’hui, et l’auteur de Henry d’Ofterdingen eût renoncé à ce que l’art des vers a de plus doux, à cette naïve et fraîche inspiration de la nature, qui est comme la première coupe de la poésie.

Il existe, entre le sujet et celui qui le traite, certaines conditions relatives, nécessaires à l’enfantement de l’œuvre. Le vrai poète ne se prend guère à ces apparences sublimes qui trompent si facilement les imaginations simplement exaltées. Ce n’est pas lui qui laisse à l’occasion le soin de disposer de ses facultés de produire ; son inspiration même, si libre qu’elle semble d’abord, ne cesse point de se mouvoir dans un espace déterminé. Aussi rien ne l’épouvante, il peut toucher à tout sans crainte ; il est grand, il est fort parce qu’il sait attendre. Le génie est patient comme l’éternité, il n’y a pas de sujet au-dessus de ses forces ; si quelque chose lui manque, il attend en repos et ne se désiste jamais. Quelle que soit l’étoile qu’il a choisie, qu’elle resplendisse au firmament d’Homère ou tremble au septième ciel de saint Paul, il faut tôt ou tard qu’elle descende dans son œuvre. Aspiration sublime qui ne se lasse pas ! Du moment où le génie a fixé sur lui son œil d’aigle, le sujet se détache de la place qu’il occupait jadis dans le royaume des choses incréées, dans le vaste ὑλή dont parle Herder[1], et tombe en sa puissance comme l’oiseau fasciné dans la gueule du serpent éveillé sous l’herbe.

C’est cette impassibilité du génie qui fait sa force et sa grandeur. Il ne se laisse distraire ni par les bruits de la multitude qui varie à toute heure, ni par les sollicitations de sa vanité qui l’invite sans cesse à produire. Sûr de son lendemain, il ne se hâte pas ; avec lui, chaque chose a son temps ; il laisse l’idée passer à loisir par toutes ses transformations. Tel m’apparaît Goethe. Son indifférence à l’égard de toutes les passions de la vie, ce calme inaltérable qu’il apportait dans ses rapports avec ces êtres charmans que le hasard jetait tremblans sur son chemin, cette attitude imposante, mais froide, cet air de grandeur et de sérénité qui ne s’est pas démenti même vis-à-vis de la mort, tout cela me semble autant de signes certains de son élection entre les hommes. Je cherche en vain, dans cette carrière immense, des heures d’égoïsme et de dévouement, comme il s’en trouve partout ailleurs ; je n’y vois qu’une logique immuable, inflexible. Goethe n’obéit pas plus à l’amour de sa personne qu’aux exigences de sa renommée, pas plus aux caprices de son ambition qu’aux lois impérieuses d’un sensualisme grossier ; il obéit à son génie. Sitôt qu’il a eu conscience de sa force surnaturelle, et de la grandeur de l’œuvre qui lui était imposée, il a repoussé indifféremment les peines, les plaisirs, les amours, les devoirs et toutes les nécessités de l’existence, et on peut dire que cette révélation lui est venue de bonne heure, en face de la terre en fleurs peut-être, ou plutôt en face de ce soleil auquel il offrait, tout enfant, des sacrifices [2]. Du jour où Goethe a senti la divinité de son cerveau, il s’est résigné à ne vivre que par lui et pour lui. Une fois ce parti pris, rien ne devait l’en écarter ; il devait subir jusqu’au bout la destinée fatale qui pesait sur ses épaules. Pour se vouer ainsi, sans relâche jusqu’à la tombe, au seul culte de son génie, pour lui donner à dévorer sa jeunesse, ses loisirs, ses amours et toutes les plus pures félicités d’ici-bas ; quelle foi profonde il faut avoir en lui ! de quel invincible courage il faut être doué ! Combien de jeunes gens que la Muse avait choisis de bonne heure, et marqués pareillement d’un signe glorieux, ont reculé devant une si rude tâche, et, faute de croyance en leurs propres forces et de conviction sincère, se sont jetés à corps perdu dans le monde des sensations, trop irrésolus sur la réalité finale pour lui sacrifier la plénitude de leur existence, et préférant aux mystérieuses voluptés de l’œuvre la joie qui vous vient au cœur d’un baiser pris sur des lèvres roses, sans arrière-pensée et sans remords.

Il faut bien se garder de] s’approcher de Goethe sans avoir réfléchi à ces conditions inexorables où il s’est placé délibérément. On rencontre çà et là, dans sa vie, certains actes d’un égoïsme brutal qui vous révoltent, si vous n’en avez d’avance trouvé la raison, peut-être même, hélas ! l’excuse dans cette espèce de sacerdoce qu’il pratique à l’égard de sa pensée [3]. En général la société a tort de vouloir juger de pareils hommes avec la critique ordinaire ; elle les blâme sans avoir soulevé le voile qui couvre les mystères de leur conscience, et ne s’aperçoit pas que, tout en se dérobant aux lois qu’elle impose, ils en subissaient de plus rigoureuses peut-être. Toutes ces concessions que la société demande, ils les ont faites à leur cerveau, dont ils n’ont pas un instant cessé d’être les esclaves. Certes, c’est un bonheur lorsque l’organe qui se développe ainsi par l’absorption, accomplit quelque fonction divine, et qu’une nature choisie, ainsi passée à l’alambic, donne pour dernière essence les idées. Chaque jour on voit dans des sphères inférieures des exemples d’une absorption qui, pour être mesquine et souvent ridicule, n’en a pas moins un certain air de ressemblance avec celle dont nous parlons. Il n’est pas rare de rencontrer des chanteurs qui, à force d’honorer l’organe sur lequel ils fondent leur renommée et leur fortune, à force de se soumettre à ses moindres caprices, finissent par s’identifier avec lui au point qu’ils cessent tôt ou tard d’être des hommes pour devenir une voix. Qui pourrait donc trouver étrange qu’un mortel de la trempe de Gœthe ait porté tout son amour, tout son dévouement, toute sa religion du côté de son cerveau, de cette âme qui pense, comme dit Platon ?

Goethe se soumet toute chose par l’analyse et la contemplation ; les passions ne sont guère pour lui que des phénomènes qu’il observe à loisir et dont son intelligence avide se repaît ; ensuite il les enferme dans sa mémoire, au fond de laquelle il les ordonne et les classe comme il fait des plantes de son herbier. Il attire à lui, non pas comme les autres hommes pour rendre plus tard dans l’effusion du cœur, mais comme le soleil pour transformer. Des larmes les plus ternes il fait, par son art merveilleux, d’incomparables gouttes de rosée ; mais ces larmes jamais ne retournent aux paupières où il les a puisées, il les répand dans son champ de poésie qu’elles fécondent. Qu’on se figure après cela quel sort attendait les douces jeunes filles qui s’abandonnaient en lui, Aenchen, Marguerite, Lucinde. Dans l’extase qui les fascinait, ces pauvres créatures ont pu se laisser tromper un instant et prendre pour les apparences de l’amour l’impassible sérénité de ce vaste front qui s’inclinait sur leur gorge palpitante comme pour en suivre les suaves ondulations ; mais ce rêve n’a pas été de longue durée. Demander à Goethe une sympathie avouée et franche, et cette loyauté de tendresse qui fait que dans une liaison on ne rejette pas froidement sur l’autre la part qui vous revient de douleurs et d’angoisses, c’était là une idée qui ne pouvait naître que dans des têtes de seize ans, ivres d’illusions. Autant vaudrait que le lys du matin demandât de l’amour à l’abeille ; le lys prodigue sa vie et meurt épuisé, l’abeille en compose son miel ; puis l’homme vient et s’en nourrit. Étrange loi de la nature, mystère de la vie et de la mort qu’on retrouve à chaque pas sur la terre et toujours plus impénétrable ! Lorsque la vie d’une jeune fille ou d’une pauvre fleur s’est transformée ainsi par mille successions invisibles, est-ce que celui duquel il échoit un jour de profiter du sacrifice ne contracte pas avec son auteur une alliance immatérielle, presque divine, qu’il retrouvera plus tard dans le ciel ? ou bien est-ce que ces sacrifices, accomplis d’une part sans qu’on en ait conscience, et reçus de l’autre sans gratitude, ne seraient tout simplement qu’un fait de l’organisation, une enveloppe que dépouille la chrysalide en travail de transformation, et puis qui flotte dans l’air, semblable à ces fils de la Vierge, présages de bonheur, venus on ne sait d’où, et qui dansent au soleil vers les premiers jours du printemps ?

Cependant, au milieu de cette troupe désolée, parmi ces pâles ombres qu’on ose à peine nommer les maîtresses de Goethe, il s’est un jour rencontré une femme vive, ardente, dévouée entre toutes, nature portée à l’enthousiasme, à la mélancolie, au désespoir, à tout enfin ce qui ronge l’existence et la dévaste ; celle-là se livra dans toute l’innocence de son âme et s’oublia sans penser à l’avenir, sans savoir si, lorsqu’on aimait seule, on pouvait, non pas vivre heureuse, mais vivre. Lorsque Frédérique eut donné à Goethe sa jeunesse, sa vie et son âme dans un baiser de feu, ses lèvres devinrent pâles ; elle attendit que son maître lui rendît l’existence, mais Goethe n’en fit rien et garda pour lui, sans le rendre jamais, le baiser de Frédérique. De l’étincelle divine ravie au cœur de la jeune fille, ce Pygmalion étrange anima les beaux marbres de son jardin, Claire, Marguerite, Adélaïde, Mignon. Frédérique, se voyant ainsi cruellement trompée, blasphéma la poésie, son atroce rivale, et mourut. Pauvre Frédérique, qui vins te briser le front contre cet égoïsme d’airain et demandas au génie les conditions de l’humanité ! D’ailleurs, qui jamais a lu dans le sein de Goethe ? Qui oserait porter un jugement irrévocable sur certains actes de cette vie si calme et si profonde ? Chez de pareils hommes, tout est mystère, à moins qu’on ne se place au point de vue du travail qu’ils devaient accomplir ; alors seulement un peu de lumière vous arrive, et les doutes commencent à s’éclaircir. Après cela, vouloir excommunier Goethe à cause de ce que l’on est convenu aujourd’hui en Allemagne d’appeler son égoïsme, prétendre dénoncer à l’indignation de la postérité l’auteur de Faust, parce qu’il s’est enfermé dans le culte de sa pensée, la trouvant sans doute plus sacrée que tous les bruits qui se croisaient autour de lui, ce n’est là ni un crime de lèse-majesté, ni un sacrilège, mais tout simplement une révolte d’enfans contre l’autorité du plus beau nom poétique de notre âge, une boutade d’étudians ivres, faite pour dérider une dernière fois dans la tombe cette bouche où l’ironie avait creusé un si indélébile sillon.

Je le répète, de tels hommes arrangent leur vie entière sur la tâche qu’ils s’imposent : sacrifice énorme, assez continu, assez lent, assez difficile, pour que la société ne leur en demande pas d’autres. Ils ne se préoccupent guère des affections qui les entourent, je le sais ; ils oublient indifféremment le bien et le mal qu’on peut leur faire, et ne permettent point aux influences extérieures d’altérer un seul moment la sérénité de leur âme. Mais, après tout, ils ne relèvent que de leur conscience, et si la conscience de Goethe est plus large que celle des autres hommes, il faut s’en prendre à la nature qui l’a taillée sur le patron de son cerveau. Et qui vous dit ensuite qu’il ne lui en a pas coûté bien cher de subir ainsi jusqu’au bout la règle austère du génie, qui, tout en le dispensant à ses yeux de certaines rudes nécessités de l’existence commune, lui en interdisait les plus douces joies ? Qui vous dit que cette indifférence impassible, cette monotone égalité d’humeur, cette froide réserve qu’il affectait envers tous, n’ont pas été autant d’âpres concessions faites à la fatalité de sa destinée. Il y a dans le cinquième acte du second Faust un vers énergique et beau qui, bien que le vieux docteur le prononce, m’a toujours semblé sortir de la bouche même de Goethe, tant ce vers exprime d’une admirable façon le cri d’une âme éternellement comprimée et dont le sombre désespoir se fait jour un moment. Faust, arrivé au terme de sa longue et misérable carrière, épuisé par tant de voluptés adultères qui n’ont fait qu’enfanter les désirs et les appétits insatiables, las de toutes ces sensations achetées à force de science et de crimes, et dont il ne reste plus que cendres dans son cœur, se trouve tout à coup en face de la mort qui se présente à lui sous quatre formes hideuses, et s’écrie dans un mouvement d’ineffable tristesse : «  nature ! que ne suis-je un homme devant toi, rien qu’un homme ! cela vaudrait la peine alors d’être homme î »

Stünd’ ich, Natur ! vor dir ein Mann allein !
Da wär’s der Mühe werth ein Mensch zu seyn.

Voilà un vers qui a dû s’éveiller plus d’une fois dans la conscience de Goethe, un vers qu’il s’est dit peut-être à lui-même dans certaines occasions solennelles, le jour sans doute où Frédérique se mourait de cet amour dévorant qu’il ne pouvait partager. S’il en a été ainsi, s’il a vraiment senti dans son âme toute l’amertume que cette pensée exprime, qu’il soit à jamais absous ; Frédérique, du fond de sa tombe, lui a pardonné, car il a souffert autant qu’elle. Vous qui êtes si prompts, lorsqu’il s’agit d’accuser le génie, avez-vous réfléchi seulement aux angoisses de sa destinée ? Un jeune homme plein d’enthousiasme et de vigueur est assis entre deux démons qui se disputent son existence. Là-bas sont les amours de vingt ans, les doux loisirs, toutes les roses de la terre. Son imagination travaille, son sang bout, sa chaude nature l’emporte ; il va pour courir où les verres s’entrechoquent, où les mains s’étreignent, où les lèvres amoureuses se rencontrent ; alors son génie inexorable le retient et l’enferme dans une chambre étroite, au milieu de volumes jaunis et poudreux, et tandis que les étudians, ses frères, boivent joyeusement sous les grands ormes ou se dispersent dans les sentiers en fleurs pour causer avec leurs maîtresses, tandis que tous les anges de la vie passent sous sa fenêtre et l’appellent par son nom, lui seul, inquiet, altéré de science et d’avenir, poursuit péniblement son étude à travers des sacrifices sans cesse renaissans. «O nature ! que ne suis-je donc un homme devant toi ! rien qu’un homme ! alors cela vaudrait la peine d’être homme ! » A vingt ans surtout, n’est-ce pas, Goethe ? Oui, cette pensée a dû lui venir à cet âge et sortir tout à coup de son jeune cœur, comme une flamme du volcan ; mais nul n’en a jamais rien su. Son orgueil la refoulait sans doute dans les profondeurs de sa conscience ; la veille de sa mort seulement il s’en est déchargé dans le sein de Faust, ce personnage singulier qui le suivait pas à pas dans son chemin, le seul peut-être auquel le grand poète se soit confessé jamais.

Une fois ces conditions de caractère admises comme les nécessités inévitables du génie, les défauts que l’on reproche à l’homme s’effacent et vous apparaissent comme les éminentes qualités d’un grand artiste. Que sera-ce si vous laissez la personne pour étudier l’œuvre, si de la cause, dont le côté qui regarde la vie privée reste toujours un peu taché d’ombre, vous passez à l’effet, tout entier dans la lumière ? Quelle symétrie admirable ! quel respect pour la forme ! quelle réalité dans la poésie ! quelle plasticité ! comme toutes ces passions agissent sans se confondre ! quelle logique ! La logique gouverne seule ; c’est elle qui dispose des combinaisons dramatiques. Depuis la Fiancée de Corinthe, où le monde antique et le monde chrétien se rencontrent pour la première fois dans l’étroit espace d’une ballade, jusqu’à cet immense poème de Faust, où ces deux élémens se heurtent dans l’infini, je défie que l’on cite un endroit dans lequel il se soit passionné pour un sujet quelconque plus qu’il ne convient à la sérénité olympienne de son caractère. Cependant, comme il faut toujours que la critique se montre et que le plus beau soleil ait son ombre, je dirai que ces qualités de tempérance, si admirables et si rares, surtout lorsqu’il s’agit d’une œuvre dramatique, me paraissent beaucoup moins convenir à la nature du roman. En effet, la forme du roman, plus intime pour ainsi dire et plus réelle, exige certaine force de sympathie et d’intervention que ne comporte guère le système d’immuable impassibilité. C’est pourquoi je préférerai toujours, quant à moi, Goetz de Berlichingen, Egmont, Iphigénie, le poème de Faust, enfin toutes les œuvres dramatiques de Goethe, aux Affinités électives et même à Wilhelm Meister, malgré le merveilleux caractère de Mignon. Quelles que soient les richesses de style qui vous éblouissent à chaque page dans ces livres, elles ne rachètent pas, à mon avis, l’absence complète de toute sensibilité naïve et l’air desséchant qui s’en exhale. On y voit trop le parti pris de ne point entrer dans les émotions de ses personnages, et, sauf Mignon, que je viens de citer, de les tenir à distance de son cœur. Goethe est peut-être le seul grand poète que l’inspiration n’ait jamais pu ravir à son gré ; il y a chez Goethe une force qui domine l’inspiration ; nommez-la raison pure, égoïsme, sens commun, peu importe ; il n’en est pas moins vrai qu’elle existe. La fée immortelle a trouvé au-dessus d’elle une loi humaine qui la modère et la dirige. Or, c’est ici que nous pouvons à juste titre réclamer la part que nous avons dans le génie de Goethe. Je ne prétends pas dire que la France ait autant contribué que l’Allemagne à former cet homme étonnant, et que sans nous ce nom si splendide manquerait au monde ; mais quand on voit Goethe entretenir durant toute sa vie un commerce incessant avec les grands esprits du XVIIe siècle, si doués de ces nobles qualités de raison pure dont je veux parler, et que depuis les temps antiques on ne rencontre nulle part dans une aussi prodigieuse manifestation, il est bien permis de croire que la France ait eu quelque influence sur le développement de ce vaste cerveau, et de revendiquer pour notre patrie la part qui lui revient dans cette gloire immense. Gœthe a pris à la France ce qu’il savait bien que l’Allemagne ne lui donnerait jamais. De cette raison calme et droite, de cet esprit critique, de cet admirable sens commun que nous avons au plus haut degré, — comme aussi d’un sentiment inné de la couleur, de l’image, de la forme, — d’une aspiration insatiable vers toutes les choses idéales et divines que nous n’avons jamais eus, résulte la poésie de Gœthe dans sa plus imposante harmonie.

Schiller est plus Allemand : nature exaltée et féconde, ouverte à toutes les émotions sincères et généreuses, les idées l’emportent, il ne sait pas leur résister. Schiller chante une hymne sans fin, pendant laquelle toutes ses sensations prennent forme presque sans qu’il s’aperçoive du travail de la création. Voici Thécla, Piccolomini, Guillaume Tell, Carlos, la Vierge d’Orléans, toutes ses idées d’amour, de liberté, de gloire ; quoi qu’il fasse, vous retrouvez toujours le bel étudiant inspiré ; ce sont les larmes de Schiller qui tremblent aux paupières de Thécla ; c’est la voix de Schiller qui sort de la poitrine de Jeanne d’Arc en extase, ou de Carlos amoureux. A force de lyrisme, la vérité manque, les caractères de Schiller sont tous faits à sa propre image ; quand vous les contemplez, ne vous semble-t-il pas qu’ils ont conservé quelque chose de son profil mélancolique et doux, et de ses cheveux blonds ? L’amour déborde de son cœur ainsi que d’un vase trop plein, un besoin incessant d’expansion le travaille et l’agite ; il est comme l’aiglon qui bat des ailes en face du soleil. Toutes les choses grandes et pures se l’attirent ; la spontanéité de son noble cœur le dirige au point qu’il semble craindre parfois que la réflexion ne vienne altérer la sérénité de son enthousiasme ; c’est l’honnête homme, enfin, dans son expression la plus idéale. Dans Schiller, en effet, l’homme domine l’artiste. Goethe, au contraire, laisse son cerveau régner seul sur le lac immobile et silencieux de sa conscience. Schiller n’abdique rien de son humanité ; il vit en époux, en poète, en citoyen ; tantôt perdu dans le ciel des idées, tantôt sur la terre, environné d’affections et de réalités heureuses, il n’a pas, comme le Jupiter de Weimar, posé le pied sur un granit inaccessible. Il aime, il chante, il prie, il se passionne imprudemment ; il arrive souvent que, dans la fièvre de l’inspiration, il cesse tout à coup d’être un poète vis-à-vis de son œuvre pour devenir un homme en présence de la société ; parmi les caractères dont il s’entoure, il n’affectionne et ne relève que ceux dont la nature exaltée et loyale convient à sa propre nature, oubliant les autres qu’il laisse à tort dans l’ombre. De là dans Schiller un enthousiasme constant qui l’entraîne souvent loin des sentiers de l’observation véritable, une sorte de subjectivité qui le soumet sans cesse à des influences personnelles. Goethe se retire sur les hauteurs de son génie pour contempler de là l’humanité ; Schiller, au contraire, demeure parmi les hommes, soit par un sentiment de divine faiblesse, soit que son illuminisme recule devant la responsabilité d’un pareil acte. Quelque sympathie qu’on ait pour l’illustre auteur de Wallenstein et de la Vierge d’Orléans, il est impossible de ne pas rendre hommage à l’incontestable supériorité de Goethe. L’un subit les lois du sujet, l’autre le domine ; l’un se débat sous les fils embrouillés qui l’enveloppent ; l’autre, assis sur son escabeau d’airain, les dévide à loisir entre ses doigts puissans. On peut dire de Schiller qu’il est dans l’œuvre tout entier, de Goethe, qu’il en est dehors, au-dessus. Autant qu’on peut comparer les images périssables des hommes avec les types éternels, Goethe, dans cette impassibilité sublime qui ne se dément pas un seul instant, crée à l’exemple du Dieu de la Genèse. Quant à l’idée du poète qui dépose dans son œuvre l’essence la plus pure de son cœur, puis s’endort laissant un livre tout embaumé des plus suaves parfums de son âme, c’est là une idée éclose du panthéisme. Le panthéisme, en confondant ainsi, par orgueil humain peut-être, le sujet et l’objet dans la même pensée, me semble amoindrir singulièrement l’œuvre de Dieu dans la création.

Ainsi que nous l’avons dit, Goethe ne pouvait abandonner l’idée de Faust ; c’était une fatalité qui pesait sur lui et dont il ne se rendit peut-être jamais compte, de ne pouvoir se séparer de cette idée et d’avoir incessamment à la nourrir de sa propre substance. Qu’on se figure l’incertitude étrange et le sentiment de regret qui dut s’emparer de Goethe, lorsqu’après avoir terminé les premiers fragmens de Faust à vingt-trois ans, il se vit tout à coup au moment d’en avoir fini avec le sujet de son affection. Vivre sans Faust, c’était vivre dans le désœuvrement et l’ennui. Que faire ? renouer cette idée à quelque composition immense et telle qu’il lui faudrait sa vie entière pour l’exécuter ? Mais Faust est mort. Qu’importe ? sa destinée est loin d’être accomplie. D’ailleurs, en pareille occasion, Goethe serait homme à duper le diable ; laissez-le faire, et vous verrez qu’il trouvera dans ce pacte quelque point litigieux, quelque clause douteuse qu’il ne manquera pas d’interpréter à son gré, de manière à ressaisir sa créature tombée au pouvoir de la mort et de l’enfer.

La première partie nous montre Faust dans le tumulte de son activité ; il désire, il aime, il éclate en transports furieux ; les circonstances où il se trouve ne peuvent rien sur lui. Dans la seconde partie, c’est tout le contraire qui arrive. Voici toute une suite d’apparitions nouvelles : la cour, l’état, la politique, la guerre, l’antiquité la plus reculée ; dès ce moment, le domaine infini de la fantaisie poétique s’ouvre et s’étend sous vos yeux à perte de vue. La tragédie ne pouvait se terminer avec l’épisode de Marguerite, car à tout prendre, aux dernières scènes du premier Faust, Méphistophélès n’a gagné ni perdu son pari ; l’âme qui se voue à l’ivresse des sens a bien d’autres épreuves plus dangereuses à subir encore, et le monde qui l’attire irrésistiblement est loin de lui avoir révélé toutes ses jouissances.

En ce qui est de la grandeur du style et de l’abondance des idées, la seconde partie de Faust me paraît l’emporter de beaucoup sur la première. Là Goethe règne seul et dirige selon ses volontés le sujet de sa fantaisie ; selon qu’il lui convient, il monte dans les étoiles, visite Pharsale, ou plonge au sein de l’Océan, toujours calme, toujours impassible, toujours maître absolu de lui-même et des objets qui l’environnent. L’observation des phénomènes de la nature et de la vie humaine remplace la chaleureuse effusion du cœur. Comme on le voit, le génie de Goethe est dans son élément le plus pur ; mais ce que l’on ne peut dire et qui vous frappe du commencement à la fin de cette œuvre, à mesure que l’on y descend plus profondément, c’est dans la pénétration du sujet, dans l’ordonnance de certaines parties de l’épisode grec, dans la disposition de la langue et du vers antique, une grandeur, une plasticité, une richesse sans exemple. Tous les trésors de la science roulent à vos pieds, la métaphysique réfléchit les étoiles, les images et les couleurs pour la première fois dans son miroir glacé ; les idées les plus abstraites se couronnent de poésie, et viennent à vous le sourire de l’amour sur les lèvres : vous les interrogez, non plus avec terreur comme de mornes sphinx, mais joyeux et du ton familier d’Alcibiade au banquet de Socrate. La nature et l’histoire ont concouru également à cette révélation du génie, et il serait difficile de dire ce que l’on doit admirer le plus dans ce livre de la profondeur symbolique du naturalisme ou de la vaste intelligence des faits historiques. Le style, constamment grave et solennel, a dépouillé les formules bourgeoises que les exigences de la vérité dramatique commandaient dans la première partie. Cependant il me semble qu’on pourrait lui reprocher à certains endroits d’abonder trop en proverbes, comme aussi en allusions toujours ingénieuses et fines, il est vrai, mais d’où l’obscurité résulte. Ce luxe de proverbes et cette force d’observation dont je parle, sont les seuls signes qui trahissent le vieillard dans cette œuvre prodigieuse.

L’auteur de Faust n’admet pas que la forme, si rigoureuse qu’elle soit, puisse exclure la pensée. Chez lui, tout s’accomplit naturellement et sans travail. Plus la forme est étroite et solide, plus l’idée apparaît au fond, vive, lumineuse, concentrée et saisissable à l’intelligence. On dirait alors que la pensée subit dans son cerveau une transformation première, et se répand en essence pour venir tout entière dans le moule qu’il lui destine. Jamais vous ne rencontrez chez Goethe de ces aspérités qui proviennent de jointures mal faites, et vous choquent si souvent ailleurs. La pensée entre dans la forme sans rien abandonner de son allure indépendante, et de son côté jamais la forme ne se rétrécit ou ne se dilate. On a beaucoup reproché à Goethe son indifférence touchant les points de religion. Pour moi, cette indifférence me semble l’avoir servi merveilleusement dans son entreprise. Si Goethe eût été catholique de profession ou païen, adorateur borné de Jupiter, comme on a voulu si plaisamment nous le faire croire, Goethe, soyez, en sûrs, n’eût pas écrit les deux parties de Faust, ce livre du moyen-âge et de l’antiquité, ce monument qui tient de la cathédrale et du Parthénon. Pour les grandes conceptions de l’esprit humain, la croyance à l’art supplée à toutes les autres croyances.

La tragédie de Faust est comme un triple miroir où se réfléchit, dans les trois époques solennelles de sa vie, la grande figure de Goethe. Il y a le Faust de sa jeunesse, le Faust de son âge mûr, le Faust de sa vieillesse. Sa pensée est là, d’abord amoureuse et naïve, plus tard mélancolique et sombre, enfin calme et sereine comme aux premiers jours, dépouillant toute rancune, et secouant, pour remonter aux cieux, le souvenir des misères terrestres. Tout ce que Goethe a senti d’amour, d’ironie amère, de poignante douleur, il l’a mis dans son poème de Faust. C’est bien là son œuvre. Quoi qu’il fasse, il ne peut se soustraire à la fascination de ce sujet tout-puissant [4]. S’il le quitte un moment, c’est pour le reprendre bientôt ; s’il sort du cercle fatal, s’est pour y rentrer tôt ou tard. Je ne dis pas ici que Goethe n’ait été toute sa vie occupé que de Faust : Goetz de Berlichingen, Werther, Egmont, Claire, Adélaïde et Franz, et vingt autres caractères sont là pour témoigner contre cette opinion ; mais une chose incontestable, c’est qu’entre toutes ses créations, Faust est la seule qu’il affectionne du fond de l’âme, et pour laquelle il professe une fidélité, non de poète, mais d’amant. Les caractères qu’il conçoit dans les intervalles, on sent qu’il ne les aime qu’à l’heure de la création ; il les contemple un instant, puis il leur donne le baiser d’adieu et les congédie pour ne les plus revoir. De Faust il n’en est pas ainsi. Chaque fois qu’une larme vient à germer dans ses paupières arides, il cherche Marguerite autour de lui, pour répandre cette larme avec elle ; il ne discute volontiers qu’avec le vieux docteur, et pour verser à loisir sa bile sur le monde, il lui faut son Méphistophélès. La question d’art mise de côté, ses autres créations lui sont indifférentes, presque étrangères ; il n’a jamais vécu dans leur compagnie ; les seules qu’il aime, pour lesquelles il se passionne, et dont, en quelque sorte, il ait revêtu l’humanité, ce sont, croyez-le bien, Henry Faust, Méphistophélès, et peut-être aussi Marguerite.

Il a souvent été question de l’avortement nécessaire de toute tentative épique dans notre siècle ; on n’a pas manqué de faire valoir à ce propos toute sorte de considérations de climat et de lieu, comme si depuis que les jeunes gens ne vont plus par les places publiques les tempes ceintes de myrte et de laurier, le beau idéal s’était retiré de la terre : idées bonnes tout au plus à gonfler de vent certaines imprécations prophétiques dont personne ne se soucie ! Le beau ne périt pas, il se transforme. Aujourd’hui, par exemple, le beau pourrait bien être l’utile. Puisque nous parlons d’épopée, en voilà une sublime, la seconde partie de Faust ! Quelle condition du genre manque donc à cette œuvre ? Est-ce la magnificence de la forme ? Faust, pour la grandeur de la composition, ne le cède pas même à l’Iliade d’Homère. Est-ce la variété ? Toutes les théories, tous les systèmes enseignés dans les écoles d’Athènes et d’Alexandrie, tout ce que les hommes isolés ou réunis ont pensé depuis le fond de l’antiquité jusqu’à ce jour, tout cela murmure, s’agite et tourbillonne dans cet univers. Est-ce enfin cette force de vitalité qu’une œuvre synthétique emprunte aux faits contemporains ? Prenez dans l’allégorie ; derrière Méphistophélès et l’empereur, voyez Law et la révolution de juillet, geld aristocratie ; Nicolaï et ses disciples, les ambitions politiques et les extravagances littéraires. Il semble qu’on s’imagine qu’un poème ne devienne une épopée que lorsque deux mille ans ont passé sur lui. A ce compte, Faust, éclos d’hier, tiède encore de l’inspiration qui l’a conçu, ne peut être une épopée en aucune façon. D’ailleurs, s’il a jamais existé une intelligence faite pour se soustraire à ces théories que l’on se plaît à développer sur la nécessité de certaines époques à la venue au monde de telle œuvre d’art ou de telle autre, c’était Goethe : avec cette force d’objectivité qu’il tenait de sa nature invincible, toute entreprise poétique devait lui réussir dans tous les temps. L’homme qui a reproduit l’Orient et l’antiquité homérique, s’il eût voulu s’y appliquer dix ans de sa vie, aurait composé un poème indien aussi vaste, aussi merveilleux que le Baghawad. Étrange chose, notre siècle a vu naître le second Faust, et l’Allemagne se doute à peine de cette épopée. Le tort de Goethe c’est d’avoir fait Iphigénie en Tauride, Egmont, Goetz, Werther, et cent autres chefs-d’œuvre. S’il avait voulu s’en tenir à Faust, cette poésie titanique, s’il n’eût jamais écrit que Faust, son poème aurait déjà conquis sa place entre l’Iliade d’Homère et la Divine Comédie de Dante. Le vase de l’admiration une fois rempli, il n’est pas de force au monde qui puisse y faire entrer une goutte de plus. On adopte celui-ci pour ses œuvres dramatiques, celui-là pour son épopée. La société ne veut pas croire qu’il y ait des hommes tellement élevés par l’inspiration au-dessus de leurs semblables, qu’ils puissent écrire Egmont et Faust. Elle défend au génie d’être deux fois immortel.

Goethe avait à peine vingt-deux ans lorsqu’il publia les premiers fragmens de Faust, un petit volume qui contenait l’introduction moins quelques pages et presque toutes les scènes de Marguerite. Il y a là toute cette passion si naïve, si pure, si allemande, si pleine de grâce et de volupté : la rencontre dans la rue, la promenade dans le jardin et les marguerites effeuillées, tout le caractère de la jeune fille, le seul peut-être auquel il n’ait jamais touché depuis, et cela se conçoit, Goethe, lorsqu’il écrivit les premiers fragmens de Faust, s’il ne pouvait encore que pressentir les grandes figures du docteur et de Méphistophélès, était plus que jamais dans l’âge de produire Marguerite, création toute de jeunesse et de sentiment, presque lyrique.

Plus tard, lorsque l’amertume lui fut venue au cœur, qu’il eut touché du doigt les misères de la vie et les vanités de la science, il ajouta à son œuvre la scène désespérante de l’écolier, la scène de la sorcière, celle des joyeux compagnons dans la taverne d’Auerbach à Leipzig, et d’autres. Alors, dans la composition du drame et dans ses moindres détails, on vit se reproduire une idée fondamentale, l’idée qui domine le poète, de démontrer combien, dans les rapports de la vie les plus divers et les plus variés, une sorte d’oubli graduel de l’état véritable et originel de l’homme finit par conduire à l’exagération la plus fatale, et cela par les sentiers les plus opposés. Je m’explique. — Si, chez Faust, qui représente l’abus le plus grand et le plus noble, après tout, qui se puisse faire des qualités de l’homme, cette exagération éclate par cette incessante volonté qu’il a de convertir la destinée individuelle de l’homme en une destinée universelle où toute chose vienne s’absorber, on peut se convaincre, — en lisant les scènes de la taverne, du jardin chez Marthe, de Lise au puits, les jactances de Valentin à propos de la beauté de sa sœur, — de cette vérité, que l’état originel de l’homme est, d’autre part, non moins foulé aux pieds dans l’ivresse d’une sensualité grossière et d’un désir commun. Sur sa vieillesse, Goethe écrivit le second Faust, conception que lui seul au monde pouvait réaliser. L’unité du premier Faust pesait à sa pensée, il était à l’étroit dans ces dimensions qui nous semblent à nous si vastes ; sa fantaisie inépuisable demandait l’infini, tentative sublime et des plus glorieuses qui se soient faites. Ici plus d’action dramatique, plus de scènes, mais la simple logique des faits substituée au caprice du poète, la pensée humaine dans sa plus haute et sa plus solennelle manifestation. L’Allemagne du moyen-âge ne lui suffisait pas, à cet homme ; il manquait d’air sur la cime du Brocken. Cette fois il traverse l’Océan, pose le pied sur la terre de Grèce, et s’empare du Peneïos. Il y a tout dans cette œuvre, ou plutôt dans ce monde, les syrènes et les salamandres, les néréides et les ondines. En sortant du laboratoire de Wagner, vous entrez dans le champ de bataille de Pharsale, où la Thessalienne Érichto chante dans l’ombre. Le petit homme (Homunculus) que Wagner crée, à force de mélanges, dans une fiole de cristal, prend tout à coup sa course à travers l’espace, et, tout en flottant sur le rivage de la mer Egée, s’entretient avec Anaxagoras et Thaïes touchant les principes de l’univers. Une chose à remarquer surtout, c’est le soin curieux avec lequel Goethe a traité les moindres détails de cette œuvre. Jamais, en effet, le grand maître de la forme n’est descendu plus avant dans les profondeurs mystérieuses de son art. Comme il chante sur tous les modes, comme cette riche langue allemande devient souple entre ses mains, et prend, lorsqu’il le veut, le rhythme, la clarté, l’harmonie et le nombre de la langue homérique ! Mais tout cela n’est rien. Pour avoir une idée de son art inconcevable, il faut l’étudier dans ses moindres caprices, lorsqu’il verse en se jouant le métal de sa pensée dans le moule étroit et rigoureux qu’il s’est choisi, et lutte avec les difficultés du rhythme le plus sévère. Il assemble les mots en groupes sonores et combine ses petits vers dans la strophe comme les fils merveilleux d’un tissu d’or. Je ne sais rien au monde de plus frais et de plus doux que le chœur des sylphes au premier acte ; et les paroles d’Ariel, quelle musique ! cela murmure, cela gazouille, cela siffle et s’exhale ; c’est un parfum de lys dans l’air, c’est le vent dans le feuillage, c’est la poésie allemande dans son évaporation la plus suave.

Dans la première partie, Faust est d’abord en proie au doute de la science, et plus tard à toutes les ardeurs de la poésie. On le voit lutter avec les exigences superbes d’un esprit hautain et sans repos, qui prétend approfondir tous les mystères et ravir à la terre ses plus divines voluptés. Cette lutte finit avec le pacte qu’il signe à Méphistophélès, auquel Faust appartiendra dans l’autre vie, si son désir est satisfait ici-bas. Dès-lors l’action commence. Les rapports inquiets et fatals qu’il se crée avec la nature et l’humanité, la transfiguration de Faust, son amour pour Marguerite, le Blocksberg et ses vingt illusions, sont autant de tentatives pour apaiser cette âme insatiable. Toutes échouent ; le bonheur et le désespoir, comme deux vents contraires, soulèvent à chaque instant les océans de sa conscience ; il tombe des hauteurs de la foi dans les abîmes du doute, va d’épreuve en épreuve, cueille les plus doux fruits de l’arbre de la vie et les plus amers ; mais, dans ce tumulte, aucun repos, aucune jouissance. Et comment pourrait-il en être autrement, aussi long-temps qu’une étincelle divine tremblera parmi les cendres tièdes de son cœur, aussi long-temps que l’esprit de négation ne sera pas le maître absolu de son être ? A chaque pas qu’il fait dans la vie, il se heurte contre une pierre, il trébuche ; il cherche la vérité. la force, l’unité, et ne trouve que les contraires. Il ouvre les bras dans l’espace, invoquant de toutes ses forces une créature qui le soutienne et le console, et lorsqu’il croit l’avoir trouvée, il sent, le malheureux ! qu’il n’étreint que le vide. Il en est de son bonheur comme de ses peines. Au milieu de ses plus franches exaltations, lorsque l’ivresse l’emporte au-delà des soucis du moment, au-delà de la crainte de voir se dissiper tout à coup les voluptés dont il s’entoure, de mystérieux désirs s’éveillent en lui, le souvenir de la Divinité tombe comme un rayon du ciel dans son âme pour en éclairer les ruines, et dès-lors, pâle, triste, éperdu, il regrette amèrement la durée éternelle et la consécration sereine que le bien seul donne aux choses. Aussi ce n’est que par contrainte qu’à la fin de la première partie il obéit au terrible : Her zu mir ! de Méphistophélès. Le démon n’a gagné son pari en aucune manière, pas plus vis-à-vis du poète que de l’homme.

A la fin de la première partie, nous avons laissé Faust dans les angoisses d’une lutte qui ne pouvait se prolonger, et voici que nous le retrouvons au sein de la plus féconde nature, étendu sur l’herbe nouvelle, entouré de sylphes qui chantent, de ruisseaux qui murmurent. Les génies de l’air, les cascades, l’arc-en-ciel, quelle compagnie que celle-là pour une âme marquée partout des empreintes fatales de la réalité ! La baguette d’or de la fantaisie a frappé la source ; des eaux vives et bruyantes jaillissent par torrens. L’esprit s’enivre de lumière, de parfum et d’amour. Sa joie est d’autant plus franche et plus sereine, que son abattement et sa tristesse étaient plus mornes. En sortant de cette prison humide, froide et sombre, où vient de mourir Marguerite, on se sent frémir d’aise au grand soleil dont l’explosion rappelle Faust à l’existence. Le contraste est admirable ; en poésie comme en musique, les effets les plus simples et les plus grands sont dans les contrastes ; et qui jamais a mieux compris cet art que Goethe et Weber ? Je cite ici ces deux noms à dessein, parce qu’ils se conviennent à merveille. La musique de Weber affectionne les contrastes, de même que la poésie de Goethe ; en certains endroits, Freyschütz et Faust sont des œuvres de même nature ; plus on les examine, plus on découvre en elles de mystérieux rapports. Il y a dans la partition des motifs qui semblent écrits tout exprès pour le drame ; un vers éveille une mélodie ; et l’esprit qui reçoit rarement les impressions telles que le poète les lui donne, qui, soit caprice, soit confiance, se plaît à les modifier à sa manière, l’esprit confond ensemble les deux élémens, et se compose une comédie de poésie et de musique, d’autant plus curieuse qu’il en jouit tout seul. On dira, je le sais, que les rapports nombreux qui peuvent exister entre les deux chefs-d’œuvre viennent de l’idée première, qui, au fond, est la même, autant toutefois que les conditions respectives des deux arts le permettent. De part et d’autre, il s’agit de fatalité combattue avec l’aide des puissances surnaturelles. Franchement, est-ce là un motif pour que le musicien et le poète recherchent de préférence certaines combinaisons qu’ils mettent en usage dans les moindres détails ? Deux génies, s’ils n’ont apporté en naissant une parenté divine, auront beau se rencontrer sur le même sujet, ne croyez pas que leurs œuvres jamais se ressemblent. Le sujet est un monde, ou plutôt l’argile donnée au poète pour créer un monde ; chacun pétrit cette argile à sa manière, et l’œuvre en résulte pareille ou dissemblable. Si des rapports de sujet unissaient ainsi deux œuvres, il s’ensuivrait que toutes les partitions de Faust, dont l’Allemagne abonde, auraient de meilleurs droits que le Freyschütz à faire valoir à la parenté de Goethe, ce qui ne peut être admis en aucune façon. Rien ne ressemble moins à l’œuvre de Goethe que toutes les conceptions musicales écrites sur le même sujet ; je n’en excepte pas même le Faust de Spohr, où la grande figure de Méphistophélès n’apparaît qu’un moment, pendant le menuet du second acte. — Il y a dans Weber un effet tout pareil à celui dont nous parlons. Le musicien passe tout à coup de l’agitation à la quiétude, de l’odeur du soufre au parfum des blés, des évocations infernales de Gaspard à la douce prière d’Agathe. C’est là un moyen bien simple et qui produit une sensation rare. Après les terreurs de la nuit, après les ouragans dont les éclats ont occupé le finale, ce rideau qui se lève sur une scène si pure de mélancolie et d’innocence envoie, en se ployant, un air de bénédiction dans la salle. Vous oubliez le carrefour maudit, le torrent plein de visions, le pacte signé à la lueur des éclairs, pour cette hymne qui monte au milieu des vapeurs du malin, et va tout racheter. C’est un rayon de soleil après la pluie, un cri d’oiseau après l’orage ; votre front s’épanouit, votre pensée redevient heureuse et sereine.

Faust se trouve ensuite porté au milieu de la cour de l’empereur, où Méphistophélès remplit l’office de bouffon. Tout va de mal en pis ; l’argent manque, le peuple menace de se révolter. On consulte Méphistophélès, qui ne voit d’autre moyen de se tirer d’affaire que de créer sur-le-champ une énorme quantité de papier-monnaie. L’empereur, dont Méphistophélès a séduit le caractère faible par je ne sais quel grand projet de lui soumettre les élémens et de rendre l’eau, l’air, le feu et la terre, tributaires de sa couronne, ne tarde pas à consentir, et bientôt après le chancelier proclame ces paroles : « On fait savoir à qui le désire que les billets émis valent chacun mille couronnes ; il est donné pour caution un trésor immense enfoui dans le sol de l’empire. » Grâce à cet expédient habile, l’inquiétude cesse, on oublie les préoccupations sérieuses, on chante, on boit, on s’abandonne à l’ivresse du moment ; le carnaval, suspendu tout à l’heure, recommence de plus belle. Les figures que Goethe évoque dans le carnaval poétique sont, pour ainsi dire, autant de vivantes allusions. Ce beau jeune homme qui conduit un char, comme Apollon, représente la poésie, etc. Voyez passer tour à tour les faunes, les satyres, les gnomes, la nature agreste et la nature souterraine, les arbres et les métaux. Survient Pan, qui plonge trop avant dans la chaudière où l’or bout ; sa barbe prend feu, un incendie général en résulte. L’empereur lui-même court grand risque, lorsque Plutus, étendant son bâton, conjure les nuages et la pluie et met fin à l’intermède. Cependant Faust ne fait que grandir en crédit ; l’empereur, émerveillé de sa puissance, exige de lui une évocation d’esprits (eine Geisterscene). Le maître du monde prétend qu’on lui montre Hélène et Pâris. Méphistophélès hésite, cet ordre l’effraie ; il peut bien évoquer des spectres et des sorcières, mais les héroïnes et les demi-dieux des temps antiques échappent à sa domination.

Méphistophélès. — Le peuple païen ne me regarde pas ; il habite son enfer particulier... Cependant j’entrevois un moyen.

Faust. — Parle ! parle ! j’écoute.

Méphistophélès. — C’est à regret que je te révèle le mystère sublime. Il y a des déesses augustes qui règnent dans la solitude : autour d’elles ni lieu ni temps. Le trouble vous saisit quand on parle d’elles. Ce sont les mères [5].

Faust, épouvanté. — Les mères ! MÉPHISTOPHÉLÈS. — Est-ce que tu trembles ?

FAUST. — Les mères ! les mères ! Cela tinte d’une façon si étrange.

MÉPHISTOPHÉLÈS. — Et cela est. Déesses inconnues à vous, mortels, et que nous autres ne nommons guère volontiers ! tu vas chercher leur demeure dans les profondeurs. Toi seul es cause que nous avons besoin d’elles.

FAUST. — Le chemin ?

MÉPHISTOPHÉLÈS. — Aucun chemin ; à travers des sentiers qui n’ont point été foulés et ne le seront pas ; un chemin vers l’inaccessible et l’impénétrable. Es-tu prêt ? Il n’y a point de serrures à forcer, point de verrous ; tu seras poussé par les solitudes. As-tu l’idée du vide et de la solitude ?

FAUST. — Tu pourrais l’épargner, je pense, de semblables discours ; cela sent le bouge de la sorcière, cela sent un temps qui n’est plus. N’a-t-il pas fallu avoir commerce avec le monde, apprendre le vide, en instruire à mon tour les autres. Si je parlais raison selon qu’il me semblait, la contradiction éclatait deux fois plus haut. J’ai dû contre ces coups rebutans chercher un refuge dans la solitude et le désert, et, pour ne pas vivre complètement oublié, tout seul, me donner enfin au diable.

MÉPHISTOPHÉLÈS. — Si tu traverses l’Océan, si tu te trouves perdu dans l’infini, là du moins tu verras la vague venir à toi sur la vague. A l’instant même où l’épouvante te saisira en face de l’abîme entr’ouvert, tu verras quelque chose. Dans les vertes profondeurs de la mer paisible, tu verras les dauphins qui glissent, les nuages qui filent, le soleil, la lune et les étoiles ; mais, dans le lointain éternel du vide, tu ne verras plus rien, tu n’entendras plus le bruit des pas que tu feras, et tu ne trouveras rien de solide où te reposer.

FAUST. — Tu parles comme le premier des mystagogues qui ait jamais trompé un fidèle néophyte. Au rebours seulement. Tu m’envoies dans le vide pour que mon art et ma force s’augmentent. Tu me traites un peu comme le chat, afin que je te tire les marrons du feu. N’importe, nous voulons approfondir ceci ; dans ton néant, j’espère, moi, trouver mon tout.

MÉPHISTOPHÉLÈS. — Que je te félicite avant de nous séparer ! Je vois maintenant que tu connais ton diable. Prends-moi cette clé.

FAUST. — Quoi, cela !

MÉPHISTOPHÉLÈS. — Prends-la d’abord, et garde-toi d’en méconnaître la puissance.

FAUST. — O prodige ! elle grandit entre mes mains, elle s’enflamme, des éclairs en jaillissent !

MÉPHISTOPHÉLÈS. — Commences-tu à t’apercevoir de ce que tu possèdes en elle ? Cette clé te flairera la place. Suis-la, elle va te guider près des mères.

FAUST, frémissant. — Des mères ! Le mot pénètre toujours en moi comme un coup de foudre. Qu’est-ce donc que ce mot que je ne puis entendre ?

MÉPHISTOPHÉLÈS. — Es-tu borné, qu’un mot nouveau te trouble ? Veux-tu n’entendre jamais que ce que tu as entendu déjà ? Quel que soit le son étrange d’une parole, tu as assez vu de prodiges pour ne pas t’émouvoir.

FAUST. — Je ne cherche pas mon salut dans l’indifférence ; ce qui fait tressaillir l’homme est sa meilleure partie. Si cher que le monde fasse payer à l’homme le sentiment, ému, il sent à fond l’immensité.

MÉPHISTOPHÉLÈS. — Descends donc ! je pourrais aussi bien dire : Monte ; c’est tout un. Echappe à ce qui est. Lance-toi dans les espaces vides des images. Va te réjouir au spectacle de ce qui n’existe plus depuis long-temps. La roue tourne comme les nuages. Agite ta clé dans l’air et tiens-la à distance de toi.

FAUST, transporté. — Bien ! à mesure que je la serre, je sens naître en moi une force nouvelle, ma poitrine s’élargit pour le grand œuvre.

MÉPHISTOPHÉLÈS. — un trépied ardent te fera connaître, enfin, que tu es arrivé à la profondeur des profondeurs. A ces clartés tu verras les mères. Les unes sont assises, les autres sont debout et marchent, comme cela se trouve. Forme, transformation ! éternel entretien du sens éternel ! Entouré des images de toutes les créatures, elles ne te verront pas, car elles ne voient que les ébauches. Courage alors ! le danger sera grand. Va droit au trépied et touche-le de ta clé. (Faust élève sa clé d’or dans une attitude décidée et souveraine.) — C’est bien. Le trépied s’attache à toi, il te suit comme un fidèle satellite. Tu remontes avec calme, le bonheur t’élève, et avant qu’elles aient pu s’en apercevoir, te voilà de retour avec ta conquête. Une fois le trépied déposé ici, tu évêques, du sein des ténèbres, le héros et l’héroïne. Le premier qui se soit jamais avisé de cette action !... L’action est faite, et c’est toi qui l’as accomplie. Ensuite, et par l’opération magique, les vapeurs de l’encens seront transformées en dieux.

FAUST. — Et maintenant ?

MÉPHISTOPHÉLÈS. — Maintenant, que ton être tende à son but souterrain. Descends en trépignant, en trépignant tu remonteras. (Faust trépigne et disparaît.) Que la clé lui réussisse ; je suis curieux de voir s’il reviendra.

Faust s’abîme dans le gouffre sans nom. En attendant qu’il revienne, la cour s’empresse autour de Méphistophélès ; on l’accable de questions. Les chambellans, les marquises, les pages se le disputent. Le pauvre diable, assailli de toutes parts, ne sait à qui répondre.

UNE BLONDE, à Méphistophélès. — Un mot, Seigneur. J’ai le visage assez clair, vous voyez ; cependant il s’en faut de beaucoup qu’il demeure ainsi quand vient l’été fâcheux ; alors cent vilaines taches rouges bourgeonnent et couvrent la blancheur de ma peau : c’est affreux. Quel remède ?

MÉPHISTOPHÉLÈS. — Sur ma foi, je vous plains ; un si joli trésor tacheté au mois de mai comme une peau de panthère ! Prenez-moi du frai de grenouilles, des langues de crapauds, distillez tout cela fort soigneusement lorsque la lune sera pleine ; sitôt qu’elle commencera à décroître, appliquez ce collyre proprement : vienne le printemps, et les taches auront disparu.

UNE BRUNE. — La foule vient à vous de tous côtés ; souffrez que je vous consulte à mon tour. Ce pied gelé m’empêche de courir et de danser ; je suis même maladroite à faire la révérence. MÉPHISTOPHÉLÈS. — Laissez un peu que j’appuie mon pied sur votre pied malade.

LA BRUNE. — Soit, cela se fait bien entre amoureux.

MÉPHISTOPHÉLÈS. — Le pied, mon enfant, a bien d’autres vertus : similia similibus ; c’est le remède à tous les maux, le pied guérit le pied, ainsi des autres membres. Approchez, attention ! vous ne me le rendrez pas.

LA BRUNE, poussant les hauts cris. — Aïe, aïe, Cela brûle ! Quel rude coup ! c’est comme un sabot de cheval.

MÉPHISTOPHÉLÈS. — Oui, mais vous êtes guérie. Tu peux maintenant danser tant qu’il te plaira, et jouer du pied sous la table avec ton amoureux.

UNE DAME, traversant la foule. — Laissez-moi, de grâce, arriver jusqu’à lui ; je n’y tiens plus, je sens le mal bouillonner dans le fond de mon cœur ; hier encore il cherchait le bonheur de sa vie dans un regard de mes yeux, et le voilà aujourd’hui qui lui parle, et me tourne le dos.

MÉPHISTOPHÉLÈS. — Hélas ! c’est grave en effet, mais écoute-moi ; approche-toi de lui, sur la pointe du pied, prends ce charbon, trace une raie avec sur ses manches, son manteau, ses épaules, et l’infidèle sentira comme tu le souhaites, il sentira le repentir le piquer au cœur. Quant à toi, il te faudra avaler ce charbon sur-le-champ, et cela sans te mouiller les lèvres d’une goutte d’eau ou de vin ; suis mes conseils, et ce soir même tu l’entendras soupirer devant ta porte.

LA DAME. — Ce n’est pas du poison, au moins.

MÉPHISTOPHÉLÈS, indigné. — Respect à qui de droit ! Vous iriez loin avant de trouver un charbon pareil. Il provient d’un bûcher que nous attisions jadis avec le plus grand zèle.

UN PAGE. — Je suis amoureux, monseigneur, et l’on me traite en enfant.

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part. — Je ne sais plus à qui entendre. (Au page.) Ne t’adresse pas aux plus jeunes, les matrones sauront bien t’apprécier. (D’autres se pressent autour de lui.) Encore de nouvelles, quelle rude besogne ! j’aurai recours à la vérité ; le moyen est désespéré, mais le danger est grand : ô mères, mères ! lâchez Faust.

…………

L’ASTROLOGUE. — Je vous annonce en vêtemens sacerdotaux, le front couronné, un homme merveilleux qui vient accomplir maintenant ce qu’il a courageusement entrepris. Un trépied monte avec lui du sein de l’abime creux. Déjà je pressens les bouffées d’encens qui s’exhalent du vase. Il se prépare à bénir le grand œuvre ; de tout cela il ne peut que résulter quelque chose, d’heureux.

FAUST, d’un ton solennel. — Je vous adjure, ô mères qui trônez dans l’infini, solitaires, sociables pourtant, la tête ceinte des images de la vie active, mais sans vie ! Ce qui jadis était se meut là dans son apparence et sa splendeur, car les désirs de l’éternité travaillent ; et vous, vous savez répartir tout cela, ô puissances suprêmes, pour la tente du jour et la voûte des nuits. La vie agréable entraîne les unes dans son cours,, le magicien hardi s’empare des autres et prodigue à chacun les miracles qu’ils souhaitent.

L’ASTROLOGUE. — A peine l’ardente clé a touché le bassin du trépied, que déjà un vague brouillard emplit l’espace, il pénètre insensiblement et flotte à la manière des nuages ; il se dilate, se roule en flocons, s’engraine, se disperse, se ramasse. Et maintenant, attention à l’intermède des esprits ! un chef-d’œuvre ! écoutez, la musique accompagne leurs pas, de ces sons aériens s’exhale un je ne sais quoi ; en filant, ces sons deviennent mélodie. La colonnade résonne, le triglyphe aussi ; on dirait que le temple chante tout entier ; le brouillard s’abaisse ; du sein de la vapeur transparente un beau jeune homme s’avance en mesure. Ici s’arrête mon emploi. Que sert de le nommer, qui ne reconnaît en lui le gracieux Paris ?

PREMIERE DAME. — Oh ! quelle brillante fleur de jeunesse et de santé !

SECONDE DAME. — Comme une pêche ! frais et plein de sève !

TROISIEME DAME. — Comme ces lèvres finement dessinées s’arrondissent avec volupté !

QUATRIEME DAME. — Tu boirais volontiers à pareille coupe !

CINQUIEME DAME. — Charmant, en vérité ! Sur le chapitre de l’élégance, il y aurait bien quelque chose à redire.

SIXIEME DAME. — Un peu plus de souplesse dans les membres ne nuirait pas.

UN CHEVALIER. — J’ai beau le contempler, je n’aperçois en lui que le pâtre. Rien qui rappelle le prince ou les manières de la cour.

UN AUTRE. — A moitié nu, c’est un beau jeune homme, j’en conviens ; mais qu’il essaie un peu de revêtir une armure, et l’on verra.

UNE DAME. — Il s’assied avec mollesse. Délicieux !

UN CHEVALIER. — Vous seriez à votre aise sur ces genoux.

UNE AUTRE DAME. — Il pose avec tant de grâce son beau bras sur sa tête !

UN CHAMBELLAN. — Le rustre ! Voilà qui me paraît de la dernière inconvenance !

LA DAME. — Vous autres hommes, il faut que vous trouviez toujours à critiquer.

LE CHAMBELLAN. — En présence de l’empereur s’étendre de la sorte ! fi donc !

LA DAME. — Ce n’est qu’une pose ! Il se croit seul !

LE CHAMBELLAN. — Qu’importe ? Le théâtre, même ici, doit se conformer à l’étiquette.

LA DAME. — Un doux sommeil vient d’assoupir le tout aimable !

LE CHAMBELLAN. — Bon ! Maintenant le voilà qui ronfle ! Oh ! c’est naturel ! parfait !

UNE JEUNE DAME, dans le ravissement. — Quelle senteur trempée de rose et d’encens porte ainsi la fraîcheur jusque dans le plus profond de mon âme ! UNE DAME PLUS AGEE. — Oui, vraiment, un souffle embaumé pénètre dans les cœurs ; le souffle vient de lui.

UNE VIEILLE. — C’est la fleur de croissance, fleur d’ambroisie, qui s’ouvre dans son sein juvénile, et parfume l’atmosphère autour de lui.

(Hélène parait.)

MÉPHISTOPHÉLÈS. — C’est donc elle ! Ma foi ! devant celle-là je ne craindrais rien pour mon repos ! Elle est jolie, mais ne me dit pas grand’chose.

L’ASTROLOGUE. — Quant à moi, cette fois, je n’ai plus rien à faire, et, comme homme d’honneur, je l’avoue et le confesse. La déesse s’avance, et quand j’aurais des langues de flamme — On a de tout temps beaucoup célébré la beauté. Celui à qui elle apparaît est ravi, hors de lui ; celui à qui elle appartint fut trop heureux.

FAUST. — Ai-je donc bien mes yeux encore ? N’est-ce pas la source de la pure beauté qui s’épanche à torrent dans l’intérieur de mon être ? Prix fortuné de ma course terrible ! Néant du monde avant cette révélation ! combien ne s’est-Il pas transformé depuis ce sacerdoce que je viens d’accomplir ! Pour la première fois le monde m’apparaît désirable, solide, plein de durée. Que le souffle de la vie s’éteigne en moi si jamais je puis m’acclimater loin de ta présence ! La douce figure qui jadis me ravit, et dont le reflet magique m’enchanta, n’était que l’ombre d’une telle beauté. C’est à toi que je voue toute force active, toute passion ; à toi sympathie, amour, adoration, délire !

MÉPHISTOPHÉLÈS, du fond de son trou [6]. — Contenez-vous et ne sortez pas de votre rôle.

UNE DAME AGEE. — Grande, bien faite, la tête un peu petite seulement

UNE DAME PLUS JEUNE. — Mais voyez donc le pied ; comment ferait-il pour être plus lourd ?

UN DIPLOMATE. — J’ai vu des princesses qui lui ressemblaient ; pour moi, je la trouve belle de la tête aux pieds.

UN COURTISAN. — Elle s’approche du jeune homme endormi, d’un air matin et doux.

UNE DAME. — Qu’elle est affreuse à côté de cette image si pure de jeunesse !

UN POETE. — Elle l’éclaire de sa beauté.

UNE DAME. — Endymion et la lune ! un vrai tableau !

LE POETE. — Très bien, la déesse semble descendre ; elle se penche sur lui pour boire son haleine ; ô moment digne d’envie ! — un baiser ! — la mesure est comblée.

UNE DUEGNE. — Devant tout le monde ! cela devient par trop extravagant !

FAUST. — Faveur formidable à l’adolescent ! MÉPHISTOPHÉLÈS. — Paix donc ! silence ! laisse le spectre faire comme il lui plaît.

LE COURTISAN. — Elle s’éloigne sur la pointe du pied ; il s’éveille.

UNE DAME. — Elle regarde autour d’elle, je l’avais bien pensé.

LE COURTISAN. — Il s’étonne ! ce qui lui arrive est un prodige.

UNE DAME. — Pour elle, ce qu’elle voit n’a rien qui l’étonné, je vous assure.

LE COURTISAN. — Elle retourne à lui avec bienséance.

LA DAME. — Je remarque qu’elle lui fait la leçon ; en pareille occasion, les hommes sont tous des sots ; il croit être le premier.

UN CHEVALIER. — Oh ! de grâce ! souffrez que je l’admire — Élégante avec majesté !

LA DAME. — La drôlesse ! voilà qui passe toutes les convenances !

UN PAGE. — Je voudrais bien être à la place du jeune homme !

LE COURTISAN. — Qui ne serait pris en de pareils filets ?

UNE DAME. — Le bijou a passé par tant de mains, que l’or en a souffert un peu.

UNE AUTRE DAME. — Dès l’âge de dix ans elle n’a plus rien valu.

UN CHEVALIER. — Chacun prend à loisir ce qu’il trouve de mieux ; pour moi, je me contenterais de ces beaux restes.

UN PHILOLOGUE. — Je la vois clairement devant mes yeux ; cependant j’ose douter encore de son authenticité. La réalité mène à l’extraordinaire. Avant tout, je m’en tiens à ce qui est écrit. Je lis donc qu’elle a réellement tourné la tête à toutes les barbes grises de Troie. Et, toute réflexion faite, ceci s’accommode assez bien à la circonstance. Je ne suis pas jeune, et pourtant elle me plaît.

L’ASTROLOGUE. — Ce n’est plus un adulte, mais un hardi héros. Il l’étreint ; à peine peut-elle se défendre ; il la charge sur son bras puissant. Va-t-il donc l’enlever ?

FAUST. — Téméraire ! insensé ! tu l’oses, tu ne m’entends pas ! arrête, c’en est trop !

MÉPHISTOPHÉLÈS. — C’est cependant toi-même qui produis la fantasmagorie.

L’ASTROLOGUE. — Un seul mot. D’après ce qui s’est passé, j’appelle l’intermède, l’enlèvement d’Hélène.

FAUST. — Qu’est-ce, enlèvement ? Ne suis-je donc pour rien à cette place ? Ne l’ai-je pas dans la main cette clé qui m’a conduit à travers l’épouvante, et la vague et le flot des solitudes, sur ce sol ferme ? Ici j’ai pris pied, ici sont les réalités, d’ici l’esprit peut combattre les esprits et se préparer la conquête du double royaume. De si loin qu’elle était, comment aurait-elle donc pu venir plus près ? Je la sauve ; elle est deux fois à moi ! Courage donc, ô mères ! mères, vous devez m’exaucer ! Celui qui la connaît ne peut plus vivre sans elle.

L’ASTROLOGUE. — Faust ! ô Faust ! que fais-tu ? Il l’étreint avec force ; déjà la vision se brouille ! Il marche avec sa clé sur le jeune homme ! il le touche ! Malheur à nous ! malheur ! là, là !

(Explosion. Faust tombe raide sur le sol ; les esprits se fondent en vapeur.)

MÉPHISTOPHÉLÈS. (Il prend Faust sur ses épaules.) — Voilà ce que c’est que de se charger d’un fou ! vous vous en trouvez mal, seriez-vous le diable.

(Ténèbres, tumulte.)

Au second acte, nous retrouvons Méphistophélès dans le gothique laboratoire où nous l’avons vu jadis pour la première fois. Faust, épuisé par tant d’émotions, repose sur le lit de ses pères, et tandis que l’amant inquiet d’Hélène poursuit à travers les campagnes du rêve les insaisissables voluptés où son cœur aspire sans relâche, le vieux diable endosse la robe de docteur et vient jeter un coup d’œil sur les lieux témoins du célèbre contrat.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

J’ai beau regarder en haut, en bas, partout, rien n’est changé ; seulement les vitraux sont moins clairs, il me semble, et les toiles d’araignées plus nombreuses ; je trouve l’encre figée et le papier jauni ; cependant tout est bien demeuré en place. Voilà encore la plume avec laquelle Faust a signé son pacte avec moi, et dans le tuyau tremble encore la goutte de sang que je lui ai tirée. Une pièce unique, en vérité, et que je souhaite de grand cœur au prince des antiquaires !

Survient l’écolier de la première partie. Le jeune héros a fait bien du chemin depuis, le voilà bachelier maintenant, et comme il faut toujours que la faiblesse humaine trouve son compte, même dans les moindres sujets, il a monté tout à coup son orgueil au niveau du grade qu’il occupe désormais dans l’université : autant il était humble, timide et simple autrefois, autant il se montre aujourd’hui arrogant et superbe. Philosophe absolutiste, infatué de son mérite, le monde commence avec lui. Ici Méphistophélès cède sa place à Goethe, et la personnalité susceptible du vieillard s’empare de la scène ; c’est toujours la même ironie, le même dédaigneux sang-froid, le même ton de sarcasme et de mépris ; seulement, à travers cet air d’impassibilité qu’il affecte de prendre, un sentiment de tristesse profonde se fait jour : la mélancolie de ce visage auguste perce par les trous du masque de pierre qui le recouvre. Dans la première partie de Faust, l’ironie de cette scène a quelque chose en soi de plaisant et de sympathique, parce qu’elle s’exerce de plus haut ; cette manière aisée et familière de traiter le pauvre diable qui se sent pour toutes les carrières une égale vocation, et de le placer au beau milieu des sciences qui se le renvoient comme une balle, sans qu’il puisse savoir à laquelle se fixer, tient du persiflage plus encore que de l’ironie. Ici, au contraire, rien de tout cela. Quand l’ironie éclate dans le second Faust, elle est sombre, chagrine, maussade, pleine d’amertume et de fiel. Peut-être la cause de cette différence est-elle tout entière dans la question de temps. La première de ces deux scènes fut écrite à vingt ans, les yeux fixés sur l’avenir où le soleil resplendit toujours, quoi qu’on dise, et l’autre à soixante-dix, les regards tournés vers les ombres du passé ; à cet âge où l’on a acquis toute expérience des hommes et des choses, où l’on sait ce que le fruit de la pensée peut donner de suc généreux et fécond sous la main puissante qui l’exprime ; à cette heure à jamais funeste et déplorable où l’homme de génie voit les rangs s’éclaircir autour de lui, où les défections commencent, où l’on sent que l’on tarde à mourir et que l’on s’isole de jour en jour dans le linceul de sa gloire. L’ironie des jeunes gens tient du persiflage, celle des vieillards du désespoir ; l’une, toute superficielle, rôde à l’entour des lèvres, semblable aux zéphyrs des soirs d’avril, qui ébouriffent les roses sur leurs tiges sans les flétrir ; l’autre s’exhale comme un vent maudit des abîmes desséchés du cœur humain, et souffle partout sur son passage la désolation et la mort. — Méphistophélès vis-à-vis du bachelier, c’est tout simplement Goethe en face de la jeunesse d’aujourd’hui, de cette jeunesse active, impétueuse, à la fois dévouée et rebelle, qui se donne corps et biens à la première gloire qui l’éblouit, ne peut vivre dans le cercle étroit d’une admiration immuable, et qui, tôt ou tard, s’impatiente du joug de l’autorité ; qui n’a sous le ciel d’amour, d’enthousiasme et de culte que pour les idées, et lorsqu’il se rencontre sur son chemin un mortel digne de les représenter, fait station autour de lui, le proclame glorieux et l’aide autant qu’il est en elle à remuer le monde, mais spontanément, sans arrière-pensée ni pacte conclu ; trop fière pour jamais engager son indépendance dans l’avenir, et toujours prête à se disperser dès qu’elle croit voir les belles étoiles de la terre filer vers d’autres régions [7].

Nulle part le fiel de cette scène ne se laisse plus amèrement sentir que dans un vers qui est, pour ainsi dire, l’essence du venin fatal que le grand poète y distille. Le bachelier s’abandonne sans réflexion à son enthousiasme immodéré ; dans les dispositions fougueuses où le mettent sa jeunesse et la chaleur du sang qui bouillonne dans ses veines, chaque parole qu’il dit est comme un flot de vin vieux qui lui monte au cerveau ; son ivresse s’alimente d’elle-même, son œil s’enflamme, ses narines se gonflent, les artères de ses tempes battent à coups précipités ; une fois lancé, rien ne l’arrête. Il faut le voir trancher du maître, résoudre en un moment les plus hautes questions de philosophie et de morale, et courir effaré par les mille sentiers du champ de la science, coupant sans façon, du bout de sa cravache, la tête aux plus nobles pavots. C’est un coursier indomptable qui obéit aux provocations de sa nature ardente : il va, il vient, bondit ou se roule dans l’herbe, lance des ruades au hasard, et, dans ses ambitieuses fureurs et sa folle jactance, franchit toutes les limites, au risque de se rompre le cou.

LE BACHELIER.

O jeunesse, ô transports, vocation sublime,
Avant nous, avant moi, le monde n’était pas ;
J’ai tiré le soleil du milieu de l’abîme
Et dirigé la lune au bout de mon compas.
Le jour en me voyant s’est fait beau sur mes pas,
La terre de verdure et de fleurs s’est parée ;
Et des étoiles d’or la légion sacrée,
Dans la première nuit, au signe de ma main,
Splendide s’est levée au firmament divin.
Si ce n’est moi, qui donc a brisé la barrière
Des misérables lois qui pesaient sur la terre ?
Pour moi, libre, je vais où me pousse mon cœur,
Je poursuis tout joyeux le verbe intérieur.
Et marche à l’avenir hardiment, la lumière
En avant devant moi, les ténèbres derrière.

D’abord Goethe laisse le fier étalon prendre carrière librement et battre à loisir la campagne ; puis tout à coup, au détour d’un sentier, il le saisit par la crinière, saute dessus et l’arrête en sa course insensée par le seul frein de cette parole : « Et qui donc peut avoir une idée bonne ou mauvaise que le passé n’ait point eue avant lui ? » Voilà une parole affreuse qui n’étonnerait personne dans la bouche de Méphistophélès, et que Goethe prononce avec un sourire glacé d’ironie et de contentement. Avoir parcouru cette carrière immense, écrit Faust et Werther, du fond d’un petit duché d’Allemagne emplir le monde du bruit de son intelligence, être Goethe, et tout cela pour en arriver à proclamer de plus haut cette sentence de désespoir et de mort :

Wer kann was dummes wer was kluges denken
Das nicht die Vorwvelt schon gedacht !

C’est là peut-être un des plus atroces blasphèmes qui soit jamais sorti des entrailles de cet homme qui en a tant poussé. Vraiment il me semble qu’il était moins coupable lorsqu’il laissait mourir Frédérique et Marguerite ; alors au moins il avait pour excuse la foi dans l’avenir de son génie. Comme il marchait les yeux fixés sur les étoiles du firmament, il pouvait, après tout, briser sous ses pieds, sans le vouloir, les pauvres fleurs du chemin ; mais blasphémer les idées comme il avait blasphémé l’amour, renier sur le bord de la tombe les immortelles patronnes de toute gloire humaine ! Telle est la personnalité inquiète et misérable de cet homme, qu’il ne veut pas que la puissance existe à la fois en lui et hors de lui ; il aime mieux s’anéantir à jamais que de reconnaître les idées hors de son sein. Comment concilier cette parole avec le culte qu’il n’a cessé d’avoir pour son œuvre ? Comment cet homme, si rempli d’orgueil et de méfiance, aurait-il pu considérer comme sa pensée, et l’adorer soixante ans comme telle, une monnaie marquée aux coins de toutes les intelligences ? Non, Goethe, tout n’a point été pensé ; non, il reste encore de belles fleurs à cueillir dans le champ de l’intelligence ; chaque âge a ses moissons à faire, et pour preuve je ne veux citer qu’un exemple que je prends dans ton œuvre : l’idée de Faust.... Mais j’oubliais qu’une telle parole dans la bouche d’un homme de génie est un blasphème, et par conséquent un acte trop indépendant de toute logique humaine pour qu’on doive chercher à l’expliquer.

Cependant Wagner, enfermé seul dans son laboratoire, poursuit sans relâche le rêve de l’alchimie ; le vieux serviteur de Faust, après avoir recueilli l’héritage du maître, a imaginé de créer un homme par les mélanges et le feu. L’heure de la réalisation approche, et le voilà penché sur ses fourneaux, haletant, la face barbouillée de fumée et de sueur, qui attend dans les dernières et les plus vives angoisses le fruit de tant de veilles et de travaux.

WAGNER. — Déjà les ténèbres s’éclairent, déjà au fond de la fiole quelque chose reluit [8] comme un charbon vivant, non...., comme une escarboucle splendide d’où s’échappent mille jets de flamme dans l’obscurité. Une lumière pure et blanche paraît ! Pourvu que cette fois je n’aille pas la perdre. Oh Dieu ! maintenant quel fracas à la porte !

MÉPHISTOPHÉLÈS, entrant. — Salut ! je viens en ami.

WAGNER, avec anxiété. — Salut ! à l’étoile du moment ! (Bas.) Au moins retenez bien dans votre bouche vos paroles et votre souffle. Un grand œuvre est sur le point de s’accomplir !

MÉPHISTOPHÉLÈS, plus bas. — Qu’y a-t-il donc ?

WAGNER, plus bas. — Un homme va se faire !

MÉPHISTOPHÉLÈS. — Un homme ? Et quel couple amoureux avez-vous donc enfermé dans la cheminée ?

WAGNER. — Dieu me garde ! l’ancienne mode d’engendrer était une véritable faribole, nous l’avons reconnu. Le tendre point d’où jaillissait la vie, la douce force qui s’exhalait de l’intérieur, et prenait et donnait, destinée à se former d’elle-même, à s’alimenter des substances voisines d’abord, puis des substances étrangères ; tout cela est bien déchu maintenant de sa dignité ; si l’animal y trouve encore son plaisir, il convient à l’homme doué de nobles qualités d’avoir une origine plus pure et plus haute. (Il se tourne vers le foyer.) Cela brille ! voyez ! Désormais vraiment nous pouvons espérer que si de cent matières et par le mélange, car tout dépend du mélange, nous parvenons à composer aisément la matière humaine, à l’emprisonner dans un alambic, à la cohober, distiller comme il faut, l’œuvre s’accomplira dans le silence. (Se tournant de nouveau vers le foyer.) Cela se fait ! la masse s’agite plus lumineuse, et ma conviction s’affermit à chaque instant. Nous tentons d’expérimenter judicieusement sur ce qu’on appelait les mystères de la nature, et ce qu’elle produisait jadis organisé, nous autres, nous le faisons cristalliser.

MÉPHISTOPHÉLÈS. — L’expérience vient avec l’âge ; pour quiconque a beaucoup vécu, rien de nouveau n’arrive sur la terre ; et quant à moi, je me souviens d’avoir rencontré souvent dans mes voyages bien des gens cristallisés.

WAGNER, couvant de l’œil sa fiole. — Cela monte, cela brille, cela bouillonne ; en un moment, l’œuvre sera consommé : un grand projet paraît d’abord insensé ; cependant désormais nous voulons braver le hasard, et de la sorte un penseur ne pourra manquer à l’avenir de faire un cerveau bien pensant. (Contemplant la fiole avec ravissement.) Le verre tinte et vibre ; une force charmante l’émeut [9]. Cela se trouble, cela se clarifie ; les choses vont leur train. Je vois dans sa forme élégante un gentil petit homme qui gesticule. Que voulons-nous de plus ? Qu’est-ce que le monde maintenant peut vouloir encore ? Voilà le mystère qui se dévoile au grand jour ; prêtez l’oreille : ce tintement devient la voix ! elle parle !

HOMUNCULUS, dans la fiole de Wagner. — Bonjour, papa. Eh bien ! c’était donc vrai ? Viens, presse-moi sur ton sein avec tendresse, mais pas trop fort pourtant, de crainte que le verre n’éclate. C’est la propriété des choses ; à ce qui est naturel, l’univers suffit à peine ; ce qui est artificiel, au contraire, réclame un espace borné. (A Méphistophélès.) Te voilà ici, drôle ! maître cousin, le moment est bon, et je te rends grâce ; un heureux destin te conduit vers nous. Puisque je suis au monde, je veux agir et sur-le-champ me préparer à l’œuvre ; tu es assez habile pour m’abréger les chemins.

Cependant, tandis que le vieux Wagner demeure absorbé dans la stupeur où le plonge l’idée du miracle qu’il vient de faire, le pygmée, le petit être, sans corps, sans pesanteur, sans sexe [10], Homunculus s’échappe de ses mains, vient voltiger au-dessus de la couche où Faust repose, et prélude à sa vie nouvelle par toute sorte de fantaisies charmantes et d’imaginations curieuses. L’antiquité est le premier champ où bourdonne cette petite abeille de lumière. Quels frémissemens singuliers, quel bruit de cristal, quelles vibrations lascives dans l’air trempé de mélodie et de sonorité ! Écoutez, Homunculus improvise : — Leda au bain, le cygne à ses pieds, tous les rêves intérieurs de Faust, de cette âme insatiable que le pressentiment de la beauté pure et régulière possède désormais.

HOMUNCULUS, ravi.

O spectacle ! ô merveille ! harmonieuse cour !
Sous des arbres touffus, loin des ardeurs du jour.
Une eau limpide. — Au bord, dénouant leurs ceintures,
Des femmes, des beautés, — charmantes créatures !
Une entre elles, — fort bien, toujours de mieux en mieux, —
Porte plus haut son front tout couronné de grâce ;
Une femme du sang des héros et des dieux !
Elle pose son pied sur l’humide surface,
Et de son noble corps le sacré feu vital
Se rafraîchit dans l’eau flexible du cristal.
Mais, silence ! Écoutez, quel bruit d’ailes émues !
Quel battement subit au sein du frais miroir !
Quelle étrange rumeur ? — Les vierges, demi-nues.
S’échappent au hasard sous les branches touffues.
La reine reste seule, et se penche pour voir
Avec l’œil d’une femme, un œil calme et superbe,
Le beau cygne royal qui palpite dans l’herbe.
Il s’approche à la fois mélancolique et doux,
Il flatte, il s’insinue, il rampe à ses genoux,

Voyez son œil reluire, et se tendre sa plume.
Oiseau luxurieux, il ose, il s’accoutume....
Hélas ! adieu le cygne, et la vierge, et son sein !
Une épaisse vapeur qui monte du bassin,
Remplit l’air embaumé de ses tièdes haleines,
Et voile à mes regards la plus douce des scènes.

Le manteau magique se déploie dans l’air ; Faust et Méphistophélès s’enveloppent de ses plis nuageux ; et comme le vent du nord les pousse à travers l’espace, Homunculus file devant en éclaireur, et sa lanterne, qui tremblotte, illumine le chemin [11] . Wagner voudrait bien être du voyage, mais le pauvre homme ne le peut. La médiocrité de sa nature, fermée, dès le premier jour, aux angoisses de la science, à ces sensations à la fois désastreuses et fécondes qui sont comme les ailes de feu sur lesquelles Faust s’élève par moment aux régions supérieures, la médiocrité de sa nature le cloue au sol. Le ver obscur continuera, comme par le passé, à ramper oisivement dans la poussière des livres, il rongera jusqu’à la fin les fades racines de la fleur, sans pouvoir s’élever jamais au calice pour y boire cette rosée du ciel et de l’enfer, que la science y distille, ce breuvage de la vie et de la mort, doux et fatal, qui porte le délire dans le cerveau, les désirs insatiables dans les sens, et dont l’intelligence seule aime à s’enivrer. « Reste, lui dit, en se dégageant de ses mains débiles, le malicieux phosphore. Reste, ton œuvre à toi, maître, est bien autrement importante ; songe que tu dois feuilleter les vieux parchemins, rassembler en bon ordre les élémens de la vie, et les classer avec circonspection. Ne manque pas de méditer la cause, de méditer plus encore le moyen. Pendant ce temps, moi, je vais parcourir le monde et tâcher de découvrir le point sur l’I »

Une admirable qualité de Goethe, celle qui, sans nul doute, le distingue le plus entre tous les grands poètes, c’est cette inflexible logique qu’il apporte toujours dans la composition de ses caractères, cette loi de déduction qui ne varie jamais. Voyez Wagner ; est-ce là un caractère qui se dément ? Le monde où il se meut a été bouleversé de fond en comble, les montagnes s’élèvent là où les fleuves coulaient, le cours des astres a changé : lui cependant est resté stationnaire. Indifférent à toutes les révolutions qui s’accomplissent au dehors, il s’enferme entre quatre murailles, et s’occupe d’y mener à fin son œuvre, une idée féconde et puissante que Faust a laissée au fond de ses alambics et de ses cornues, et qui, grâce aux efforts inouïs du bonhomme, a pour réalisation cet embryon d’Homunculus. Au peu de consistance du petit être, à la fragilité de son existence, on reconnaît le misérable souffle des poumons étiques de Wagner. En face d’un avortement pareil de sa pensée, Faust serait mort de honte ; le désespoir l’aurait anéanti au seul spectacle de cette essence lumineuse emprisonnée dans une fiole de cristal, qui va dans l’air clopin clopant, sans se rattacher à rien dans la nature, et semble faite pour servir de risée aux élémens. Wagner, au contraire, se glorifie et se pavane, et ne s’aperçoit pas que Méphistophélès le mille et s’amuse depuis une heure à ses dépens. Homunculus, à son tour, refuse d’accepter l’héritage d’un pareil pharmacien. L’idée a comme le pressentiment d’une origine plus noble ; l’aiglon, une fois sorti de l’œuf, prend le large, et laisse glousser dans la basse-cour la poule couarde qui l’a couvé. Je ne puis penser à ce Wagner sans me rap- peler le frère Laurence de Roméo. Celui-là aussi vit dans la solitude et l’indifférence des bruits du monde ; mais avec quel enthousiasme sacré il aime la nature, avec quelle foi charmante il écoute les révélations des astres, quelle sereine confiance il a dans les baumes que lui donnent ses plantes pour assoupir les souffrances des mortels ! Il ne s’agit plus ici de science, mais de pur sentiment. La spéculation qui force la nature exige une main énergique et puissante ; l’amour, au contraire, se satisfait dans le loisir, car il ne demande que ce qu’on veut bien lui donner. Laurence n’a pas la prétention de convertir les lois de la création ; il les aime comme Dieu les a faites, et c’est pour les admirer plus à son aise qu’il se retire dans son champ. Wagner a tout le dogmatisme du métier ; formé à l’imitation du maître, il veut continuer son entreprise, il veut créer. Il prend l’œuvre de Faust tout juste au point où l’amant de Marguerite et d’Hélène trouve qu’il est bon de l’interrompre pour aller courir le monde, se mêler à l’action de ses semblables et prendre aussi sa part d’humanité. Du reste, la médiocrité ne manque jamais d’en agir de la sorte ; l’à-propos n’est guère son fait d’habitude. Comme elle n’a pas les ongles de l’aigle pour creuser son nid dans le roc, elle attend que l’oiseau royal quitte son aire pour s’y installer. Je le répète, Wagner n’a pas fait un pas ; tel on l’a vu jadis, tel on le retrouve aujourd’hui. Qu’on se souvienne de la scène de la promenade, dans la première partie. Faust, en proie aux misères de son existence, traverse la ville un soir d’été, et partout sur ses pas la foule se découvre en signe de respect et d’admiration. Or, Wagner, qui l’accompagne, ne manque pas d’être ému jusqu’aux larmes par ces témoignages glorieux, et le voilà qui se prend aussitôt d’enthousiasme pour la science, qui doit être une fort belle chose, puisqu’elle commande à la multitude une vénération pareille. Cependant Faust, absorbé par la vie intérieure, s’aperçoit à peine de l’accueil qu’on lui fait, et, tandis que le vieux Philistin radote à son aise en cheminant à ses côtés, lui, rêveur, s’abandonne à quelque fantaisie sublime qui l’emporte vers les régions empourprées du soleil couchant. Il en est de même ici ; Homunculus s’envole et part, et Wagner reste à terre, comme toujours. Wagner a commencé par balayer le laboratoire de Faust ; peu à peu il a monté dans la hiérarchie, les grades lui sont venus avec les années ; ses entretiens familiers avec le docteur, la poussière des livres qu’il respire, l’air qui s’exhale des fourneaux, tout cela finit par troubler sa pauvre cervelle, au point qu’un beau jour il s’empare de l’attirail de Faust et se met à travailler pour son propre compte, mais sans but, sans vocation, sans idée. Entre Wagner et les êtres fantastiques dont il s’entoure, il ne peut exister d’alliance durable ; chaque fois que le bonhomme lève le nez en l’air, c’est pour voir quelqu’un des siens qui lui échappe par toute sorte de transformations auxquelles son ingrate nature refuse de se prêter. Cependant il ne se décourage pas ; au contraire, vous le trouvez toujours heureux, épanoui, satisfait de lui-même, et c’est par ce côté surtout que ce caractère est admirable. La sérénité pure est en Dieu seul, qui crée sans souffrance ni travail, par le seul acte de sa volonté éternelle, et se repose aussitôt dans son œuvre ; le génie humain crée aussi, mais dans la tristesse et les angoisses, et la béatitude ou le calme céleste ne se réfléchit au monde qu’au sein de la médiocrité. On dirait que Dieu donne aux uns la pensée, aux autres la quiétude, sans vouloir jamais rassembler en un seul la pensée et la quiétude, comme s’il craignait de voir trop près de lui le mortel doué de ces deux facultés faites pour se développer et s’agrandir l’une par l’autre. Je ne sais, mais il me semble qu’il y a là tout le secret de la chute. Lucifer, c’est la pensée dans la béatitude et s’exerçant sous l’influence de l’orgueil. Wagner, dans toute sa vie, n’a pas un seul instant de tristesse ou de déception ; si l’œuvre où il met toutes ses espérances avorte un beau soir, il en prend bravement son parti, dort sur les deux oreilles, et le lendemain recommence de plus belle. Misérable condition, que Faust n’a pas tort de prendre en pitié ! Qu’est-ce donc en effet que le calme de l’existence, s’il faut l’acheter au prix de l’infirmité de sa nature ? N’y a-t-il pas, au-dessus de ces biens relatifs et dont on jouit sans en avoir conscience, quelque volupté absolue où tendent les ambitions généreuses au risque d’être foudroyées ; et ne vaut-il pas mieux être Faust debout sur le Brocken, en butte à toutes les tempêtes qui soufflent sur l’âme humaine du ciel et de la terre, que ce misérable Wagner, qui vit soixante ans heureux, mais bafoué, et ne s’aperçoit pas qu’il sert de jouet ridicule à la destinée ?

Ensuite les trois compagnons se mettent en route pour aller assister à la nuit classique de Walpürgis. Le premier besoin d’Homunculus, c’est d’exister : il faut qu’il puisse se mouvoir dans le libre espace des cieux ; il faut que l’esprit élémentaire se retrempe aux sources fécondes du naturalisme antique, qu’il s’arrête un moment sur les rocs de la mer Egée et s’entretienne avec Anaxagore et Thalès touchant les causes premières. Nous le verrons plus tard esprit de feu, phosphore, plonger dans l’eau sans mourir et former alliance avec l’élément de l’école d’Ionie. Pour Faust, il n’a pas renoncé à sa course aventureuse. Fatigué de chercher dans le présent de quoi satisfaire le désir immodéré qui le consume, il se tourne vers le passé. Il faut que cette activité sans bornes, que les voluptés de la contemplation n’absorbent plus désormais, se rue ailleurs et se dépense. De pareilles natures ne s’arrêtent plus une fois qu’elles ont mis le pied dans la débauche de l’esprit et des sens. Faust a commencé par sonder les abîmes de l’avenir, puis il s’est promené dans le jardin du présent, dont il a ravagé les plus douces fleurs, et maintenant le voilà qui fouille dans le passé. De tels êtres rentreraient dans l’existence ordinaire s’ils pouvaient savoir ce que c’est que la lassitude. Le sentiment de paix et de satisfaction que donne le repos qui suit l’œuvre, est peut-être la seule volupté qu’ils ignorent, eux qui boivent à toutes les coupes de la volupté. Rien ne rebute Faust ; il faut qu’il s’agite et qu’il souffre. Il va, il ira partout et toujours, tant qu’il y aura dans l’espace et dans le temps des mondes et de l’air. A mesure que ses illusions tombent, il les remplace par des illusions qu’il se crée, illusions d’un autre âge et d’un autre ciel. On dirait un arbre immense qui ne se dépouille jamais, ou plutôt qui renouvelle sans cesse son feuillage et ses fleurs, grâce à l’abondance d’une sève mystérieuse qui fournit seule à sa végétation surnaturelle. Voyez-le dans sa fureur insensée ; il quitte Marguerite pour prendre Hélène, il abolit l’amour dans le présent pour relever son autel dans le passé. Il renonce aux illusions de Roméo pour se faire les illusions de Paris. Les imaginations lascives dont il vient d’être bercé durant son court sommeil, éveillent en lui d’irrésistibles fantaisies ; les brises qui frémissaient tout à l’heure dans ses cheveux, lui ont apporté quelque chose des grèves de Sunium et des roses de Tempe. Il s’éveille les bras étendus vers la beauté plastique, appelant la Grèce de tous ses vœux. D’ailleurs n’est-ce point là, sous ce ciel enchanté, dans ce pays des fleuves et des bois sacrés, des nymphes et des dryades, que respire entourée du chœur des vierges troyennes l’épouse de Ménélas, Hélène, l’objet de son culte idéal, la maîtresse de sa pensée, comme Marguerite le fut jadis de son cœur. Quant à Méphistophélès, il fera le voyage en vrai touriste, en vieux diable qui n’est pas fâché de s’instruire et de voir du pays. A parler franchement, le monde antique, tout peuplé de dieux et de héros inconnus, ne le séduit guère au premier abord. Cet enfer, gouverné par un dieu impassible et qui ne connaît ni la haine, ni les désespoirs de l’orgueil enchaîné, lui semble misérable, à lui l’ange déchu, l’esprit du mal, le diable de la hiérarchie catholique. Cependant il finit par céder au vent du destin qui le pousse, et se rendre aux instances d’Homunculus, dont le cristal sonore illumine le chemin de splendeurs phosphorescentes. Après tout, là aussi Méphistophélès pourra bien se trouver en pays de connaissance. Si les gnomes et les salamandres lui manquent, il aura les griffons et les kabires, et, comme Œdipe, il causera sur les ruines de Thèbes avec les sphinx, ces divinités monstrueuses qui rampent comme des lézards sur les pans croules des murs cyclopéens ; il pourra soulever leurs mamelles pendantes et leur dire en face, en les quittant, le grand mot de l’énigme antique qu’il sait à coup sûr mieux que personne. D’ailleurs la nature n’a-t-elle pas mis au fond des choses des fils mystérieux par lesquels se rattachent entre elles les idées éternelles de l’humanité, et ces fils qui servent à guider les intelligences humaines à travers le ténébreux labyrinthe du temps, le diable ne peut-il donc les saisir comme un simple mortel ? Ici éclate la sollicitude de Goethe pour son personnage de prédilection. Cette sollicitude, en pareille circonstance, est tout simplement un trait de génie. Grâce à l’effort prodigieux du poète, Méphistophélès entre seul dans le monde antique sans presque se dépayser ; il est là comme il était sur le Brocken, entouré des siens et de sa famille.

La mythologie païenne a de secrets abîmes qu’on ignore : bien loin de cet olympe de lumière et d’azur où se meuvent, dans leur adorable jeunesse et leur pure beauté, les créations divines des poètes, s’étend comme un chaos immense où flottent pêle-mêle, dans le vide et la nuit, les esprits issus des élémens que la science livre à peine ébauchés à la poésie, et c’est à cette source inconnue et profonde que Goethe ira prendre son imagination ; c’est par la Thessalie que le grand poète romantique des temps modernes mettra le pied sur la terre classique de Grèce pour la conquérir. Il se contente de prendre Hélène et le chœur à l’antiquité homérique ; pour le reste, il obéit à sa fantaisie accoutumée. Goethe, ce n’est pas l’imagination qui puise aux sources de la poésie, mais la poésie qui puise aux divines sources de la science humaine. Là repose, selon moi, tout le mystère de son œuvre. A mesure que son œil se fixe quelque part, le sol se creuse si bien, que dans cette antiquité, où tant de beaux génies n’ont su trouver que des marbres inanimés, lui découvre la vie et tout un monde, le monde de la science qui se transforme et prend dans son cerveau les splendides couleurs de l’imagination. L’aigle olympien voit du haut des cieux la cuve immense du panthéisme bouillonner dans les entrailles de cette terre généreuse, et voilà qu’il descend aussitôt, se plonge dans les flots de cette lave incandescente et remonte vers son empyrée, emportant sa proie avec lui, les idées, Ganymèdes de ce Jupiter. Goethe n’a que faire de la tradition épique d’Homère et d’Eschyle. Il ne tiendrait qu’à lui de lutter de nombre et de magnificence avec l’Iliade et les Suppliantes, comme il l’a fait dans sa tragédie d’Iphigénie en Tauride. L’auteur de Faust est de taille à se mesurer avec les plus vaillans et les plus forts ; mais il lui convient mieux d’évoquer d’autres apparitions. L’antiquité a sa légende comme le moyen-âge. Livrez l’antiquité à cet Allemand, venu des bords du Rhin pour donner, après deux mille ans, l’air et l’espace au merveilleux que la Grèce adorait presque sans le connaître ; laissez-le réunir dans son poème immense tout ce qui tinte dans le cristal, roule dans les eaux, souffle dans l’air, frémit dans le feuillage, et rassembler dans une symphonie éternelle toutes ces âmes éparses de la nature, dont les anciens avaient à certains jours la divination sacrée, mais qu’ils ne pouvaient évoquer, car Spinosa n’avait pas couvé l’œuf d’Ionie, car la science du panthéisme n’était pas faite. Goethe ne prend à l’antiquité ni ses héros, ni ses dieux ; les héros et les dieux de l’antiquité ont leur olympe et les poèmes d’Homère. Ce qu’il veut, lui, ce sont les kabires [12], les telchines, les psylles, les gorgones, les phorkiades, les lamies, et tous ces fantômes venus de Thrace, et qui erraient depuis des siècles au nord-ouest de la Thessalie et de Lemnos, sans que nul eût osé les recueillir ; le romantisme enfin de l’antiquité classique. Je laisse à penser au lecteur si Méphistophélès se trouve bien en pareille compagnie. Il interroge çà et là, il cause, il argumente, et, sauf quelques expressions qui l’embarrassent un peu, finit par se dire que tout cela se ressemble beaucoup et qu’il n’y a guère que les noms de changés. Un moment il est là comme sur sa terre, il donne la main à chacun, et se croirait volontiers dans son royaume, parmi ses familiers et ses sujets. Le vieux diable a trop d’esprit et de sens pour se laisser prendre aux différences. Aussi ne tarde-t-il pas à s’apercevoir que tout cet appareil dont il se faisait un monstre, c’est tout simplement l’éternelle émanation de la grande nature, modifiée à l’infini par des conditions de climat, de temps et de langage. Insensiblement il marche avec plus d’aisance, prend pied sur cette Grèce, et au besoin il s’arrangerait pour y vivre. La Thessalie vaut le Brocken ; entre la pythie de Délos et la sorcière du Harzberg, ce n’est guère qu’une question de monture, un trépied au lieu d’un balai ; voilà tout.

Faust rencontre Chiron sur le rivage du Peneïos, et lui demande aussitôt des nouvelles d’Hélène. Le centaure, haletant, l’invite à monter sur son dos, et l’emporte à travers le fleuve, « du côté de la plaine où Rome et la Grèce se heurtèrent en un choc terrible, » le champ de Cynocéphale où Quintus Flaminius battit Philippe. Chemin faisant, le fils de Kronos et de Philyra cause avec son cavalier et lui parle d’Hercule, son élève, avec enthousiasme.

CHIRON. — Un royal jeune homme, harmonieux à voir, soumis à ses frères aînés, soumis aussi aux tout aimables femmes ! son pareil, Gea ne l’enfantera point, Hébé ne le conduira jamais dans l’Olympe. Vainement les hymnes s’exercent, vainement on tourmente la pierre.

FAUST. — Les statuaires ont eu beau tourmenter le marbre, jamais il ne s’est produit à la vue aussi majestueux ; tu m’as parlé du plus beau entre les hommes, maintenant parle-moi aussi de la plus belle entre les femmes.

CHIRON. — Qu’est-ce ?... La beauté des femmes ne veut rien dire : ce n’est, le plus souvent, qu’une image glacée ; pour moi, je ne fais cas que d’un être heureux de vivre. La beauté est là pour elle-même ; la grâce seule rend irrésistible, comme Hélène, quand je la portais.

FAUST. — Tu l’as portée, elle.

CHIRON. — Oui, sur ce dos.

FAUST. — Mon égarement va-t-il encore s’accroître ? joie ! m’asseoir à la même place !

CHIRON. — Elle me tenait ainsi par la chevelure, comme tu fais.

FAUST. — O délire ! ma tête se perd : raconte-moi comment.... Elle est mon seul désir. Où l’avais-tu prise ? où la conduisais-tu ? Ah ! parle....

CHIRON. — On peut répondre à ta question sans peine. Les Dioscures avaient de ce temps délivré la petite des mains de ses ravisseurs ; mais ceux-ci, peu habitués à se laisser vaincre, s’enhardirent et se précipitèrent à leur poursuite. Les marais d’Eleusis arrêtaient les frères dans leur course rapide, ils se débattaient dans la fange ; je traversai à la nage. Hélène se détacha du groupe, et, caressant ma crinière humide, me remercia avec grâce, avec coquetterie. Qu’elle était charmante ! jeune ! délices du vieillard !

FAUST. — Sept ans à peine...

CHIRON. — Prends garde aux philologues, dupes d’eux-mêmes ! C’est une chose à part que la femme mythologique. Le poète la produit selon qu’il lui convient ; jamais elle n’est majeure, elle n’est jamais vieille ; toujours d’une forme appétissante ; on l’enlève jeune, vieille on la convoite. En un mot, le poète ne tient pas compte du temps.

FAUST. — Ah ! qu’elle aussi ne soit point soumise au temps ! Achille la rencontra bien à Phère en dehors de tout temps : étrange bonheur, amour con- quis malgré la destinée ! ne pourrai-je donc, par la seule force de mon désir, attirer à la vie la forme unique ! Créature éternelle du rang des dieux, aussi grande que tendre, auguste et digne d’être aimée, tu l’as vue jadis ; aujourd’hui, moi, je l’ai vue aussi belle qu’attrayante, aussi belle que désirée ; tous mes sens, tout mon être, en sont désormais possédés ; je ne vis plus, si je ne puis l’atteindre.


A ces paroles prononcées avec les gestes et l’accent d’un enthousiasme effréné, Chiron ne doute plus de la démence qui règne dans le cerveau de Faust. En sa qualité de centaure, initié aux mystères des plantes et des eaux, il juge sur-le-champ qu’il est de toute nécessité de remédier au mal ; et, comme en sa course intrépide, il ne peut entreprendre lui-même la cure, il dépose son cavalier sur le seuil de la devineresse Manto, puis disparaît et continue à battre la campagne sonore de son pied infatigable. Il s’agit de guérir Faust de son amour insensé pour Hélène. A défaut du centaure médecin, la fille d’Esculape se charge de l’affaire et le conduit dans l’antre de Perséphone. — Les syrènes se baignent en chantant dans les flots du Peneïos, l’onde s’émeut, la terre tremble, — allusion à l’origine de Delos. Les griffons gardent les trésors enfouis dans la terre, les pygmées et les imses se disputent les royaumes souterrains, les dactyles forgent les métaux. Cependant Méphistophélès se perd dans les groupes de larves et de lamies. Au premier abord, le vieux diable est séduit par la beauté des formes qui s’offrent à lui ; les apparences tentent sa luxure ; peu à peu il s’humanise, il ose, il devient familier. Par malheur, il oublie qu’il est dans la nuit de Walpürgis ; il prend des illusions pour des réalités, et les illusions qui dansent à ses côtés se dissipent au premier attouchement de ses mains, ou plutôt se transforment en figures hideuses, qui, bien loin d’exciter sa concupiscence, ne soulèvent que son dégoût.

LES LAMIES, attirant Méphistophélès. — Vite, plus vite, toujours plus loin ! puis en hésitant, en causant, en jasant... Il est si doux d’attirer le vieux pécheur derrière nous. Il vient d’un pied lourd, clopin clopant, à la rude punition ; il traîne la jambe derrière nous, tandis que nous fuyons.

MÉPHISTOPHÉLÈS, s’arrêtant. — Destin maudit ! hommes trompés ! dupes éternelles depuis Adam ! On devient vieux ; mais qui devient sage. N’étais-tu donc pas assez fou déjà ? On sait qu’elle ne vaut rien au fond, cette engeance au corps lacé, au visage enduit de fard. Elles n’ont rien de sain à vous rendre ; là où vous les touchez, pourries dans tous les membres ; on le sait, on le voit, on peut le sentir, et cependant, les carognes ! elles n’ont qu’à dire : Venez ! pour qu’on vienne !

LES LAMIES, s’arrêtant. — Halte ! Il réfléchit, il se parle, il reste immobile. Allez au-devant de lui, de peur qu’il ne vous échappe.

MÉPHISTOPHÉLÈS, continuant son chemin. — En avant ! et ne nous laissons pas prendre au filet du doute ; car, après tout, s’il n’y avait pas de sorcières, qui diable voudrait être diable ?

LES LAMIES, d’un ton caressant. — Dansons en rond autour de ce héros ; l’amour va dans son cœur se révéler sûrement pour une de nous.

MÉPHISTOPHÉLÈS. — Vraiment, à la clarté douteuse, vous me semblez de gentilles femmes, et je ne veux pas vous maltraiter.

ENPOUSE [13]. — Ni moi ! Comme telle, souffrez que je me mêle à votre suite. LES LAMIES ; — Elle est de trop dans notre cercle, et ne fait jamais que déranger notre jeu.

ENPOUSE, à Méphistophélès. — Reçois le salut de l’Enpouse, ta cousine de la commère au pied d’âne. Tu n’as, toi, qu’un pied de cheval, et cependant, maître cousin, salut !

MÉPHISTOPHÉLÈS. — Je ne soupçonnais ici que des êtres inconnus, et je trouve, hélas ! de proches parens. C’est un vieux livre à feuilleter. Du Harz à l’Hellénie, toujours des cousins !

ENPOUSE. — Je suis prompte à l’action, et je pourrais me transformer de cent manières ; mais, en l’honneur de vous, aujourd’hui j’ai pris la petite tête d’âne.

MÉPHISTOPHÉLÈS. — Je remarque que ces gens-là tiennent beaucoup à la parenté. Peu importe, quoi qu’il arrive, je désavouerais volontiers la tête d’âne.

LES LAMIES. — Laisse cette hideuse ; elle épouvante tout ce qui vous semble beau et aimable ; à son approche, la grâce et la beauté se dissipent.

MÉPHISTOPHÉLÈS. — Les petites cousines, charmantes, effilées, me sont toutes suspectes, et sous les roses de ces joues, je crains quelques métamorphoses.

LES LAMIES. — Essaie toujours. Nous sommes en nombre. Prends, et si tu as du bonheur au jeu, attrape le meilleur lot. Pourquoi ces soupirs langoureux ? Tu n’es qu’un misérable galant ; tu te pavanes, tu fais le beau !... Il se mêle à notre groupe. Maintenant, ôtez vos masques l’une après l’autre et montrez-vous telles que vous êtes.

MÉPHISTOPHÉLÈS. — Je me suis choisi la plus belle. (L’embrassant.) Oh ! malheur à moi ! Quel aride balai ! (il en prend une autre.) Et celle-ci !... Infâme visage !

LES LAMIES. — Mérites-tu mieux ? Je ne le crois pas.

MÉPHISTOPHÉLÈS. — Je veux m’emparer de la petite ; son bras est un lézard qui me glisse des mains, et sa tresse lisse m’échappe comme une couleuvre. En revanche, je saisis la grande ; ... un tyrse avec une pomme de pin pour tête... A quoi tout cela va-t-il aboutir ?... Encore une grasse, avec qui je me consolerai peut-être. Je risque l’entreprise une dernière fois ! soit !... Dodue, appétissante, les Orientaux paient d’un grand prix ces trésors... Ah ! le champignon tombe en morceaux.

LES LAMIES. — Brisez vos rangs ; sur la terre, dans l’air, tournez, flottez ; entourez de vos essaims ténébreux l’importun fils des sorcières !... cercle incertain, affreux ! chauve-souris aux ailes taciturnes !... Il s’en tire encore à trop bon marché. MÉPHISTOPHÉLÈS, se secouant. — Je ne suis guère devenu plus sage, à ce qu’il me semble. Ici, comme dans le nord, ce qui se passe est absurde ; ici, comme là-bas, les spectres sont hideux, le peuple et les poètes insipides ! La mascarade, comme partout le sabbat des sens ! J’ai pris au hasard parmi des masques gracieux, et mes mains ont saisi des êtres qui m’ont fait horreur ! Encore je me tromperais volontiers pour peu que cela durât plus long-temps ! (Il s’égare au milieu des rochers.) Où suis-je donc ? Où vais-je ? C’était un sentier, et maintenant c’est un abîme ; j’ai passé pour venir par un chemin uni, et maintenant voilà qu’à cette heure je me perds dans des décombres. En vain je grimpe et redescends. Où retrouverai-je mes sphynx ? Oh ! oh ! je n’aurais jamais imaginé rien de si prodigieux !... Une montagne pareille dans la nuit, j’appelle cela une joyeuse cavalcade de sorcières qui portent leur Blocksberg avec elles.

OREAS [14], roc de nature. — Viens ici. Ma montagne est vieille et se tient dans sa forme originelle. Visite les sentiers escarpés qui serpentent dans le roc, derniers rameaux du Pinde. Ainsi je me tenais debout, inébranlable, lorsque Pompée courut fugitif sur mon dos. Auprès de moi, l’œuvre de la fantaisie s’abîme au chant du coq. J’ai vu souvent de pareils contes naître et soudain s’évanouir.

MÉPHISTOPHÉLÈS. — Honneur à toi, tête vénérable que la force des chênes couronne ! Le plus pur clair de lune ne pénètre pas dans tes ténèbres ; mais le long des buissons perce une lumière dont l’étincelle tremblotte. Comme on se rencontre ! Je ne me trompe pas, c’est Homunculus. Où vas-tu, mon petit camarade ?


Ici les esprits de l’antique nature commencent à s’émouvoir en tous sens, les eaux du Peneïos s’enflent et bouillonnent, les feuillages sacrés ondulent, et des bruits inouïs roulent dans les airs sur les ailes du vent. Les idées antiques et les idées modernes se rencontrent et se donnent la main dans ce Josaphat poétique. Tant que dure l’intermède, on se sent comme enveloppé d’une vapeur mélodieuse ; il semble qu’on entend planer dans l’air, au-dessus de la voix des sphinx, des syrènes et des dactyles, une harmonie âpre et sauvage dont on écoute avec ravissement les divagations infinies, sans essayer de remonter à leur source. On ignore qui soulève ainsi dans l’espace cette grande voix éplorée et confuse, si c’est le passé qui chante ou le présent. Cela peut venir d’Orphée errant dans les bois de la Thrace, ou de Weber conduisant à travers les brouillards sonores la meute fantastique de Samiel. Tout s’anime, frissonne et palpite : on dirait une forêt enchantée du moyen-âge ; le marbre de Paros lui-même élève la voix et parle comme la statue du commandeur. Sabbat prodigieux où défilent l’une après l’autre, sous l’évocation puissante de Gœthe, les pâles et mystérieuses figures que l’œil de l’initié peut seul entrevoir dans les ténèbres du paganisme ; car l’antiquité, elle aussi, a ses terreurs, terreurs sombres et mornes, dont le vulgaire ne se rend pas compte et que le pontife exploite à son profit.

On ne cesse de se répandre en beaux discours sur l’instinct merveilleux qui poussa les Grecs vers les choses pures et sereines de l’art, et de vanter avec amour l’immuable sourire de leurs divinités de marbre. Mais sait-on, après tout, si cette persévérance à ne jamais produire que les grâces de la nature ne leur vient pas plutôt de la nécessité d’obéir à la loi religieuse qui garde le dogme au fond du sanctuaire et défend au ciseau d’entamer le symbole ? On ne peut certes attribuer à l’imagination de Goethe les figures sans nombre qui s’agitent dans le cercle immense de cet intermède ; ce sont là des figures antiques d’aussi bonne race que les héros de l’Iliade, des Perses, ou d’Œdipe roi, et cependant vous ne les trouvez ni dans Homère, ni dans Eschyle, ni dans Sophocle. Non pas que ces grands maîtres aient vécu dans l’ignorance de ces créations mystérieuses que Goethe a produites à la vie de l’air et du soleil ; mais ils ne les abordent jamais qu’avec une réserve extrême, et s’éloignent d’elles sitôt après les avoir nommées, sans chercher à les dégager du symbole qui les enveloppe. Pour voir surgir le romantisme de l’antiquité, il faut attendre le mouvement alexandrin. C’est là, dans la débâcle universelle qu’amène l’invasion du christianisme, qu’apparaissent pour la première fois ces myriades de dieux inconnus. La confusion s’empare du monde, le Serapeum croule, et Julien, dans les efforts désespérés qu’il tente pour relever l’édifice mythologique du passé à jamais aboli, renverse toute hiérarchie, si bien que le symbole, si long-temps retenu dans les ténèbres du sanctuaire impénétrable, finit par remplacer au grand jour les dieux de marbre tombés en poudre sous le marteau des chrétiens. Et c’est pourquoi Goethe, après deux mille ans, voulant accomplir au profit de la poésie l’œuvre que Julien avait tentée en vain dans un but politique, Goethe devait prendre à l’antiquité, non la forme périssable tant de fois épuisée par des mains glorieuses, mais le dogme, mais l’idée où la vie se perpétue, et qui était le seul point de contact par où notre siècle pût entrer en rapport avec l’antiquité.


HENRI BLAZE.

  1. Herder, Ideen zur Philosophie der Geschichte der Menscheit. (Fünftes Buch.)
  2. Dichtung und Wahrheit.
  3. Goethe dit quelque part, dans ses mémoires, qu’il se sentit d’abord une assez vive inclination pour la petite Frédérique, mais qu’il eut garde d’y mettre bon ordre ; et le poète se félicite à ce propos d’avoir éteint dans son germe un sentiment pareil, qui aurait bien pu, d’après ce qu’il calcule, lui faire perdre deux années de son temps. (Dichtung und Wahrheit aus meinem Leben.)
  4. V. la lettre qu’il écrivait quelques jours avant sa mort à W.de Humboldt, 17 mars 1832.
  5. Ici l’énigme semble se compliquer à dessein. Que Méphistophélès, création de la légende catholique, perde tous ses droits sur les héros de l’antiquité païenne, cela se conçoit aisément ; mais que veulent dire ces mères qui habitent dans la profondeur ? Il est évident que le poète n’entend pas faire allusion au Tartare des Grecs ; car les êtres qui s’y trouvent ont aussi vécu jadis dans le temps et l’espace ; ni l’Élysée, ni le Tartare, n’éveillent le sentiment de morne solitude dont il parle. — Faust veut évoquer des formes de la fable et de la poésie antique ; où les trouver ces formes, sinon dans le royaume des idées ? Écoutez Platon : «Les idées, types éternels des choses, ne passent jamais dans l’existence variable ; elles ne se transforment pas, elles ne sont pas. Du fond de leur patrie, l’éternelle unité, le sein de Dieu, elles reflètent leurs images dans toutes les créations de la nature et de l’esprit humain. » On peut citer un passage du Timée où ce nom de mères est donné à la nature absorbante : ὑποδοχὴ, οἷον τιθήνη προσεικάσαι πρέπει τὸ μὲν δεχόμενον μητρὶ τὸ δὲ πατρὶ. Ce qu’il y a de certain, c’est que dans la théorie des alchimistes, ce mot de mères sert aussi à désigner les principes des métaux et des corps (elementa sunt matrices). Le corps conçoit l’existence et la forme par l’intervention de trois puissances : le mercure, le soufre, le sel. (Théophraste Paracelse, Paramirum, livre I, pag. 584, 585.) Matrices rerum omnium id est elementa. (Mart. Rulandi, Lex. Alchem.) Pour ceux qui n’ignorent pas avec quelle ardeur Goethe se livrait dans sa jeunesse à l’étude des sciences occultes (voyez Dichtung und Wahrheit, 2. Theil, S. 200), il est clair que ce nom de mères (Mütter) lui vient des alchimistes du moyen-âge. Au premier moment, Faust s’en épouvante ; perdu comme il est dans le royaume des sens, toute spéculation divine lui répugne. Peut-être aussi le nom de mère éveille-t-il en lui le souvenir de la grossesse de Marguerite. Pour Méphistophélès, il ne veut rien avoir à faire avec les mères ; il ne s’attache qu’aux choses solides et qui ont un corps. Voilà pourquoi Faust, une fois qu’il s’est élevé au point de vue de l’esprit, espère, en son exaltation sublime, trouver son tout, das All, dans le néant de Méphistophélès ; car c’est dans le royaume des idées seulement qu’il puisera cette satisfaction qu’il cherche en vain partout dans l’univers. D’ailleurs, la beauté pure n’y séjourne-t-elle pas ?
  6. Dès le commencement de la scène, Méphistophélès s’est tapi dans le trou du souffleur, et c’est de là qu’il prend part à l’intermède. Le diable n’a que faire de tous ces artifices du beau langage dont un avocat tire profit ; il veut tenter, et non persuader. C’est un serpent qui s’insinue par l’oreille dans le cœur. A ce compte, que lui serviraient tous ces grands mouvemens oratoires et ces grands gestes de tribune ? Il ne professe pas le mal, il le souffle. Qu’on se rappelle la magnifique scène de l’église dans la première partie de Faust,
  7. cette humeur inquiète qui venait à Goethe de la mélancolie qui s’attache aux vieillesses glorieuses, et les accompagne jusqu’à la tombe, se révélait surtout dans l’intimité de sa conversation, où l’ont surprise ceux qui l’abordaient dans les dernières années de sa vie. Voici ce qu’il disait à Falk dans un de ces accès : « Il en est aujourd’hui de la république des lettres en Allemagne absolument comme de l’empire romain à l’époque de la décadence, lorsque chacun voulait gouverner et qu’on ne savait plus quel était l’empereur. Les grands hommes vivent tous exilés, et le premier aventurier qui se rencontre, pour peu qu’il compte sur les soldats et sur l’armée, se proclame aussitôt empereur. Au point où nous en sommes, on ne regarde plus au nombre ; quelques-uns de plus ou de moins, peu importe. L’empire romain n’a-t-il pas eu trente empereurs à la fois ? Wieland et Schiller sont déchus de leur trône. Combien de temps vais-je garder encore sur mondes mon antique pourpre impériale ? Qui le sait ? A coup sûr, ce n’est pas moi. Quoi qu’il en puisse advenir, je veux montrer au monde que cette royauté ne me tient point à cœur, et supporter ma déchéance avec le calme et la résignation qu’une âme forte oppose aux coups de la destinée. Ça ! de quoi parlions-nous donc ? Ah ! des empereurs ! C’est bien ! Novalis ne l’était pas encore ; mais avec le temps il ne pouvait manquer de le devenir. Quel dommage qu’il soit mort si jeune, d’autant plus qu’il avait devancé son temps en se faisant catholique ! N’a-t-on pas vu, s’il faut en croire les gazettes, de jeunes filles et des étudians se rendre en pèlerinage à son tombeau et le joncher de fleurs ? J’appelle cela un début glorieux et qui donnait dans l’avenir de grandes espérances. Pour moi, comme je lis fort peu les gazettes, je supplie mes amis, toutes les fois qu’il y aura quelque canonisation de cette espèce, de ne pas négliger de m’en faire part. Tieck aussi fut empereur quelques jours ; mais cela ne dura guère : il eut bientôt perdu son sceptre et sa couronne. On lui reprocha sa douceur, sa clémence, ses mœurs de Titus. Le gouvernement exige plus que jamais aujourd’hui une main ferme et puissante, et, je n’hésite pas à le dire, une sorte de grandeur barbare. Ensuite vint le tour des Schlegel, Auguste Schlegel, premier du nom, et Frédéric Schlegel II. Tous les deux régnèrent avec autorité, en monarques absolus et despotes. Chaque matin, des proscriptions nouvelles ou des exécutions ; les listes se couvraient de noms, les échafauds se dressaient. C’était merveille ! De temps immémorial, le peuple aime fort toutes ces choses-là. Dernièrement, un jeune homme, à son premier début dans la carrière, appelait quelque part Frédéric Schlegel un Hercule allemand qui parcourt le pays sa massue à la main, et va terrassant tout sur son passage. Aussitôt le magnanime empereur d’envoyer des lettres de noblesse au jeune écrivain, qu’il appelle à son tour un héros de la littérature allemande ! Le diplôme est fait et parfait, vous pouvez m’en croire ; je l’ai vu de mes propres yeux. Puis viennent, pour dotations et domaines, les gazettes qu’on exploite au profit de ses partisans et de ses amis, tandis qu’on a bien soin de passer les autres sous silence. Admirable expédient, fait pour réussir avec ce digne public allemand, qui ne lit jamais un livre avant que la gazette en ait parlé ! Comme vous le voyez, cette manière de jouer à l’empereur ne manque pas de charmes, et a sur l’autre l’avantage qu’avec elle du moins on ne court aucun risque. Ainsi, un beau soir, vous vous couchez heureux et dispos, et vous vous endormez empereur dans votre lit ; le lendemain, à votre réveil, vous cherchez votre couronne et ne la trouvez plus. C’est cruel, je l’avoue ; mais au moins votre tête, en tant que l’empereur en avait une, votre tête est encore à sa place, et c’est, à mon sens, un grand point. Quelle différence avec les empereurs antiques, massacrés par douzaines dans l’histoire, et jetés ensuite dans le Tibre ! Pour en revenir à nos consécrations, il est mort récemment, à Iéna, un autre jeune poète, trop tôt, on peut le dire. Celui-là, on ne l’aurait pas fait empereur, mais au moins vicaire de l’empire, major domüs, ou quelque chose de ce genre. Dans quel rang glorieux de la littérature allemande le jeune héros n’aurait-il pas trouvé sa place ! On dit qu’il est question de fonder une chambre des pairs de l’intelligence. L’idée me paraît excellente. Si le poète d’Iéna eût vécu quelques années de plus, il devenait pair du royaume sans s’en douter. Mais, comme je l’ai dit, il est mort trop tôt ; de toute façon, il s’est trop pressé. Du train dont vont les choses aujourd’hui dans notre littérature nouvelle, il faut aller à la renommée le plus vite possible, mais à la mort le plus lentement. Là est tout le secret. Il ne suffit pas, pour être un grand homme, d’avoir publié quelques sonnets et deux ou trois almanachs. Les amis du jeune poète nous ont assuré, dans les feuilles publiques, que ses sonnets vivraient long-temps dans la postérité. J’avoue que jusqu’à présent je n’ai pas pris soin d’éclaircir l’affaire, et par conséquent ne saurais dire si leur prédiction s’est accomplie. — J’ai bien des fois, dans ma jeunesse, ouï dire à des hommes graves qu’il arrive souvent que tout un siècle travaille à produire un poète, un peintre de génie. Mais, à ce qu’il paraît, nos jeunes gens y ont mis bon ordre ; c’est un plaisir de voir comme ils traitent leur siècle. On ne sort plus de son siècle aujourd’hui, comme naturellement cela devrait être ; mais on prétend l’absorber en soi tout entier ; et si tout ne se passe pas selon leur fantaisie, ils se prennent de beau dépit envers le monde, méprisent la multitude et raillent le public. Dernièrement, j’eus la visite d’un étudiant de Heidelberg qui pouvait avoir dix-neuf ans ; il m’assura, du plus grand sang-froid, qu’il avait approfondi toute science, et que, sachant parfaitement à quoi s’en tenir désormais, il comptait s’abstenir de toute lecture, et ne voulait plus que développer à loisir ses théories sur l’univers, sans jamais s’embarrasser à l’avenir des langues étrangères, des livres, des classifications et des systèmes. Voilà certainement un sublime début ! Si chacun recommence à sortir du néant, quels admirables progrès nous allons faire avant peu ! » (Goethe aus näherm persönlichem Umgange dargestellt. — Joh. Falk, S 103.)
    Cet étudiant de Heidelberg nous a bien l’air d’avoir posé devant Goethe pour la scène du bachelier dont il est question plus bas. Le lecteur appréciera ces paroles de l’auteur de Faust. Quant à nous, nous ne saurions approuver cette ironie qu’il affecte à l’égard de Novalis. Il sied mal à sa vieillesse puissante de poursuivre jusque dans la mort cette nature inoffensive et douce. Chez Novalis, Goethe en veut encore plus au catholique qu’au poète, nous aimons à le croire ; ainsi, du moins, toute arrière-pensée de fausse jalousie s’efface. Nous ne connaissons rien du jeune poète d’Iéna ; mais le persiflage que Goethe exerce à son égard ne nous semble guère généreux. La mort est une consécration qui commande aux vieillards le respect de la jeunesse. Ce n’est point à Goethe, respectable à tant de titres, d’y manquer. La manière brutale dont il s’attaque à lui concilie à ce pauvre jeune homme un peu de cette sympathie qu’on donne si volontiers à Frédérique. Du reste, ce que dit Goethe de la république des lettres en Allemagne ne pourrait-il pas s’appliquer à nous ? L’allusion naît d’elle-même. Si l’on excepte quelques nobles esprits que soutient la conscience de leur dignité, que voyons-nous, sinon des individualités jalouses, inquiètes, militant pour les seuls intérêts de leur fortune, des rois d’un jour, dépossédés le lendemain ?
  8. Ctte idée d’enclore des esprits dans le cristal est assez familière à la sorcellerie du moyen-âge. Le pape Benoît IX en tenait conjurés sept dans un sucrier.
  9. Cette musique du cristal, nous l’avons entendue déjà autrefois dans la cuisine de la sorcière. On se souvient de tous les ustensiles fantastiques qui s’entrechoquent au moment où commence l’ébullition du merveilleux breuvage. — Goethe ne laisse pas échapper l’occasion de faire sentir au lecteur l’unité de son œuvre au milieu des mille apparitions qui peuvent l’en distraire, et de lui rappeler que ce monde où, comme Virgile et Dante, ils voyagent ensemble tous les deux pour s’élargir toujours, ne change pas. — Ces petits sons cristallins, indifférens d’abord, contribuent aussi, à leur manière, à ramener le motif glorieux de la symphonie. — Cette sonorité du verre, du cristal, des métaux, charme toutes les imaginations poétiques en Allemagne. Partout sur cette terre de vapeurs, la Poésie cherche la Musique, pour s’unir avec elle, et ce gracieux hyménée ne manque jamais de s’accomplir dans l’azur du firmament ou des eaux, sous la feuillée des bois, au cœur du métal ou du verre. — Voyez Novalis, Hoffmann, Jean-Paul, Rückert, tous enfin ; Uhland lui-même, malgré son réalisme manifeste, subit cette influence musicale du pays de Mozart, de Beethoven et de Weber.
  10. THALÈS.

    « Il me paraît encore sujet à la critique sous un autre point de vue. Je le soupçonne d’être hermaphrodite. » (Faust, seconde partie, pag. 168.)
    Comme on le voit, cet Homunculus est un peu cousin des Mères. Produit de l’art et de l’abstraction, il participe de la nature démoniaque des esprits élémentaires, et se rattache à la famille de ceux que l’alchimie appelle Vulcanales. Un homme dont le nom seul éveille toute idée de magie, de nécromancie et d’anthropomancie, le contemporain illustre de Faust et de Wagner, qui, sans le vouloir, a tant fait pour la science, et trouvé les secrets sans nombre de la médecine au fond du creuset où il se consumait à chercher l’or potable, la pierre des sages, Vanodinam summum, et toutes les chimères de l’alchimie, Théophraste Paracelse, ce fou sublime, énumère, au troisième chapitre du Paramirum, les formules sur lesquelles on doit se régler pour créer un homuncule. « Il faut bien se garder, dit-il, de négliger en quoi que ce soit la génération des homuncules ; car il y a quelque chose dans ce mot, quoique un épais mystère l’enveloppe. Ainsi donc, à la philosophie antique, qui demande s’il est possible de créer un homme en dehors du sein de la femme, je répondrai que oui, mais seulement par les secrets de l’art spagirique. Or, voici comment il faut s’y prendre pour réussir. » Ici je m’arrête dans la traduction, car je n’oserais m’aventurer plus avant à travers le fumier bizarre que l’alchimiste amoncelle au soleil pour son œuvre. Je renvoie les lecteurs curieux de faire un homme d’après le procédé de Paracelse au chapitre III du Paramirum, page 586, où la recette se trouve exposée en détail. « Spaghia, sire ars spagirica est, quœ purum ah impuro segregare docet ut rejectis fœcibus virtus remanens operetur. » (Ruland, Lex. Alch., pag. 459.) — Plus loin, Théophraste analyse avec complaisance les facultés miraculeuses de ces créatures étranges, formées ex contrario et incongruo.
    « De même, ce qui est un secret pour les hommes naturels, ne l’est pas pour les esprits des forêts et les nymphes. Les énigmes que l’humanité ne peut résoudre, se révèlent à eux de toute éternité. Lorsque les homuncules sont parvenus à leur virilité, ils engendrent les mandragores et toute sorte de démons semblables, qui deviennent, dans certaines entreprises, des auxiliaires puissans et des instrumens indispensables, triomphent de leurs ennemis, et savent à fond des choses que l’homme ignorerait toujours sans eux. C’est de l’art seul qu’ils reçoivent la vie, le corps, la chair, le sang. Aussi l’art est inné, incorporé en eux ; ils ne l’apprennent de personne ; ils sont enfans de la nature, comme les roses et les fleurs. » On remarquera facilement que l’art dont parle ici Théophraste n’est autre chose que la contemplation profonde de la nature, l’alchimie.
    Dans le poème de Goethe, Homunculus a la science innée, infuse. A peine au monde, il aspire déjà vers la réalité, la forme, et cherche son chemin à travers le naturalisme de l’antiquité. Esprit de feu, il entre dans le cercle des élémens ; phosphore, il se marie à l’eau. Ce n’est pas que ce petit être n’ait aussi son côté satirique. La nature ne livre pas ses secrets aux froides spéculations de la science, et les efforts qu’on tente sur elle n’aboutissent qu’à l’avortement. Nous avons vu, dans la première partie, Faust se convaincre de cette vérité fatale. Or, maintenant voilà que Wagner, cette ombre ridicule d’un si grand corps, ce Leporello du don Juan de la pensée, s’est mis en tête de continuer l’œuvre du docteur. Quelle fin donner aux tentatives d’un cerveau si vulgaire ? Les chemins qui ont conduit Faust au désespoir mènent Wagner à la quiétude. Le sot croit avoir réussi à merveille, et ne demande plus rien, dès qu’il voit ses travaux de trente ans se résumer dans Homunculus, un pygmée, une petite lumière tremblottante dans une fiole de cristal. Risible apparition ! Homunculus, c’est l’ironie de Goethe qui voltige et qui plane au-dessus de son œuvre.

  11. Qu’on se rappelle, à propos des évolutions aériennes et lumineuses de la fiole d’Homunculus, le feu follet qui, dans la première partie, éclaire Faust et Méphistophélès, et fait route avec eux à travers les rudes sentiers du Brocken.
    MÉPHISTOPHÉLÈS.

    Va droit, au nom du diable, ou j’éteins d’un souffle l’étincelle de ta vie.
    (Faust, première partie, 144.)

  12. Les kabires, divinités mystérieuses, ou plutôt démons, qui, chez les Grecs, éveillent toujours l’idée de l’antiquité la plus reculée. Les kabires avaient à Memphis un temple et des statues que les prêtres seuls visitaient ; ce fut sur ces images de formes grotesques que Cambyse accomplit, lors de sa conquête de l’Égypte, le fameux sacrilège dont parle Hérodote, liv. III, pag. 37. Les kabires étaient surtout fêtés en Samothrace, où se célébraient des orgies et des bacchanales en leur honneur. Hérodote fait venir ce culte des Pélasges. C’est d’ailleurs toujours le dogme de la fécondation de la terre et du principe génératif dans la nature. Une tragédie d’Eschyle, dont quelques vers seulement sont venus jusqu’à nous, était intitulée les Kabires. On confond souvent les kabires avec les telchines, les curètes, les coribantes, et surtout avec les dactyles du mont Ida. L’antiquité représente les kabires sous la forme de nains à gros ventre, de cruches, etc. (Voyez la Symbolique de Creuzer.)
  13. Εν ποος (En poos), déesse au pied d’âne, envoyée d’Hécate, que plusieurs tiennent pour Hécate elle-même. Elle se montre aux voyageurs sous toute sorte d’apparences, tour à tour vache, plante, mouche, serpent. Méphistophélès, qui ne se soucie pas de cette parenté avec le pied d’âne, feint de ne pas comprendre, et se redresse sur son pied de cheval avec une suffisance tout aristocratique.
  14. Oréas est opposé ici à la montagne que Seismos, dans la nuit de Walpürgis, fait sortir du sein de la terre pour la peupler d’êtres fantastiques, et qui disparaît aussitôt après.