Wolfgang Goethe/02

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GOETHE.


FAUST,


DER THRAGÖDIE ZWEITER THEIL.




SECONDE PARTIE. [1]




L’intermède vient de finir, le drame commence. Hélène, entourée du chœur des vierges troyennes, s’arrête devant le palais de Ménélas. Les images coulent de ses lèvres avec la richesse et l’abondance de l’inspiration homérique ; sa belle voix au timbre d’or plane dans les régions de la mélodie ineffable langage, dont Goethe emprunte le secret aux chantres de l’Olympe. Dès les premières paroles d’Hélène, on sent que désormais l’œuvre se meut dans le cercle de la réalité. Assez long-temps le poète a parcouru l’espace, traçant dans l’air au hasard les folles visions de son délire. Cette fois la figure d’Hélène l’attire et le fascine, au point qu’il ne peut s’empêcher de la prendre au sérieux ; il l’aime, et l’inquiet désir qu’il ressent pour elle nous est un sûr garant de la beauté visible et palpable qu’il s’attache à lui donner. Remarquez comme, dès le premier vers, le ton change, comme la voix se hausse, comme le style revêt tout à coup une pompe inusitée. Quelle ampleur dans le discours ! quel appareil solennel dans l’ordonnance des rhythmes ! on entend le bruit du cothurne retentir sous le péristyle sacré. Ce n’est plus cette fois la vision que Faust évoque au premier acte, du sein du royaume des idées, la forme insaisissable qui passe bafouée et méconnue devant la cour de l’empereur, et ne doit qu’au sensualisme le plus grossier les singuliers complimens qu’elle recueille. Non, c’est la fille grecque, c’est Hélène de sang et de chair, j’allais dire de marbre, le fruit des amours du cygne et de Léda, l’amante incomparable de Pâris et d’Achille ; celle que Goethe a rêvée, qu’il désire de toute la puissance de son cerveau [2] ; celle enfin qui, plus que Melpomène, plus que toutes les Muses, représente la poésie antique, car elle est la beauté pure. Où trouver en effet, dans le monde païen, une idée qui ne se soit confondue avec elle en un baiser de feu, sous les lauriers-roses de l’Eurotas, ou les voûtes du sanctuaire domestique ? On conçoit que la poésie moderne ait voulu porter la main sur ce corps suave que tant de lèvres immortelles ont touché. Si, dans la nuit classique de Walpürgis, le poète célèbre la fête des élémens, cet acte tout entier est consacré par lui au culte de la pure beauté, élément elle aussi, élément unique du monde de la pensée et de l’imagination. Supposez un instant que ce n’est point la véritable Hélène qui paraît devant vous, aussitôt l’allégorie perd tout son sens. Faust, le représentant du romantisme, ne doit en aucune façon se marier avec une ombre ; il lui faut pour compagne la beauté dans sa manifestation plastique, Hélène. Ainsi seulement la poésie classique peut entrer en rapport avec la théorie moderne. Le beau côté de la chevalerie, — le chant et l’amour, la force de la jeunesse et de la nature, — sert de transition vers la grande forme et la puissance inflexible de l’antiquité. Ainsi le poète atteint son but, qui est ici de montrer l’art antique passant à l’art romantique, tout au rebours de la nuit de Walpürgis, où c’est le romantique qui passe à l’antique. De l’alliance de ce double élément avec la nature et la plastique naît la vraie poésie.

Cependant Hélène est entrée dans le palais de Ménélas ; le chœur chante une hymne à la gloire des dieux, qui ont protégé le retour de l’héroïne. Mais tout à coup la reine épouvantée sort du palais, et tombe dans les bras de ses compagnes. Ses traits si calmes sont émus, on dirait que la colère lutte sur son noble front avec l’étonnement.


LE CHOEUR. — Découvre, noble femme, à tes servantes qui t’assistent avec respect, ce qui est arrivé.

HÉLÈNE. — Ce que j’ai vu, vous le verrez vous-mêmes de vos propres yeux, à moins que l’antique nuit n’ait englouti aussitôt son œuvre dans le sein de ses profondeurs, d’où s’échappent les prodiges ; mais, pour que vous le sachiez, je vous le dis à haute voix : — Comme je traversais d’un pas solennel le vestibule austère de la maison royale, songeant à mes nouveaux devoirs, le silence de ces pieux déserts m’étonna. Ni le bruit sonore des gens qui vont et viennent ne frappa mon oreille, ni le travail empressé et vigilant mon regard ; aucune servante ne m’apparut, aucune ménagère, de celles qui jadis saluaient amicalement chaque étranger. Cependant, comme je m’approchais du foyer, j’aperçus, assise près d’un reste attiédi de cendre consumée sur le sol, je ne sais quelle grande femme, voilée, dans l’attitude de la pensée plutôt que du sommeil. Ma voix souveraine l’invite au travail, car je la prends d’abord pour une servante placée là par la prévoyance de mon époux ; mais, impassible, elle demeure enveloppée dans les plis de sa tunique. A la fin seulement, elle élève, sur ma menace, son bras droit, comme pour me chasser de l’âtre et de la salle. Irritée, je me détourne et monte les degrés qui conduisent à l’estrade où le thalamos s’élève, tout paré, près de la salle du trésor. La vision, elle aussi, se dresse, et, me fermant le chemin d’un air impérieux, se montre à moi dans sa grandeur décharnée, l’œil creux, terne et sanglant, comme un spectre bizarre qui trouble la vue et l’esprit… Mais je parle en vain, car la parole ne dispose pas de la forme en créatrice. Voyez vous-mêmes, elle ose se risquer à la lumière ! Ici nous régnons jusqu’à l’arrivée de notre maître et roi. Phébus, l’ami de la beauté, repousse bien loin dans les ténèbres les hideux fantômes de la nuit, ou les dompte.

(Phorkyas paraît sur le seuil.)

LE CHŒUR. — J’ai vécu beaucoup, quoique ma chevelure blonde flotte autour de mes tempes ; j’ai vu bien des scènes d’horreur, les fléaux de la guerre, la nuit d’Ilion, lorsqu’elle tomba.

Au milieu des nuages de poussière, où s’entrechoquaient les guerriers, j’ai entendu les dieux appeler d’une voix terrible, j’ai ouï le cri d’airain de la discorde résonner à travers la plaine qui entoure les murailles.

Hélas ! elles étaient debout encore, les murailles d’Ilion ; cependant l’ardeur de la flamme gagnait déjà de proche en proche, s’étendant çà et là par le vent de sa propre tempête sur la sombre cité.

J’ai vu, à travers la fumée et la braise, à travers les tourbillons de la flamme aux mille langues, fuir les dieux courroucés ; j’ai vu cheminer des formes étranges, gigantesques, au milieu des vapeurs épaisses que la clarté illuminait de toutes parts.

Si j’ai vu cette confusion, ou si mon esprit, en proie aux angoisses, se l’est figurée, jamais je ne le pourrai dire ; mais qu’à présent je contemple ce monstre avec mes propres yeux, oh ! de cela je ne doute plus. Je le toucherais de la main, si la crainte du danger ne me retenait !

Laquelle des filles de Phorkys es-tu donc ? car je te suppose de cette race. Es-tu l’une de ces graces décrépites dès le berceau, qui n’ont pour trois qu’une dent et qu’un œil qu’elles se passent à tour de rôle ?

Oses-tu, monstre, te montrer auprès de la beauté, te montrer à l’œil de Phébus qui s’y connaît ? M’importe, avance toujours ; il ne regarde pas la laideur, de même que son œil sacré n’a jamais vu l’ombre.

Mais nous, mortelles, hélas ! une triste fatalité condamne notre vue à d’indicibles souffrances, que l’ignoble et l’éternellement maudit irrite dans les cœurs épris de la beauté.

Entends donc, toi qui nous braves insolemment, entends la malédiction, entends l’invective et la menace sortir de la bouche ennemie des bienheureuses formées par les dieux !


La destinée lamentable de Troie plane au-dessus de cette introduction. Tout autour d’Hélène, source fatale de tant de misères, flotte un nuage si doux, si vaporeux, qu’il semble encore ici que le naturalisme pur des temps antiques l’emporte sur la beauté morale de l’âge chrétien. Que de systèmes sur la poésie réduits à néant par cette démonstration souveraine que Goethe poursuit avec un implacable sang-froid ! Le beau dans l’art peut donc se passer du sens moral ? — Phorkyas représente ici plutôt les terreurs profondes que l’antiquité personnifie dans certaines apparitions que la laideur du diable. Ce n’est que vers la fin, lorsque le romantisme atteint son apogée, que la Laideur se montre. Le classique répugne à Méphistophélès ; il n’ose s’y aventurer que sous un masque ; et quelle apparence lui conviendrait mieux que celle de Phorkyas, le monstre sorti de l’Érèbe, l’épouvante des jeunes Troyennes ? Car Phorkyas, c’est encore Méphistophélès, on le devine. La manière dont l’imagination de Goethe se donne cours et franchit toute barrière, sans tenir compte des temps et des lieux, pourra sembler étrange ; mais n’oublions pas qu’il ne s’agit ici que de la beauté poétique, et que nous sommes au milieu du rêve d’un Allemand sur l’antiquité, c’est-à-dire bien loin de toute vraisemblance et de toute réalité prosaïque. — La réponse du spectre ne se fait pas attendre.


PHORKYAS. — C’est une vieille parole dont le sens demeure toujours profond et vrai : que la pudeur et la beauté ne vont jamais ensemble, la main dans la main, par les verts sentiers de la terre. En toutes les deux habite une haine antique profondément enracinée. Quel que soit le lieu où elles se rencontrent, chacune tourne le dos à l’autre, et poursuit après cela sa route de plus belle, la pudeur affligée, la beauté arrogante et superbe, jusqu’à ce que la nuit creuse de l’Orcus les environne enfin si l’âge auparavant ne les a domptées. Quant à vous, effrontées, qui rapportez l’arrogance des pays étrangers, je vous trouve pareilles à l’essaim bruyant et rauque des grues qui file en long nuage dans les airs, et envoie en croassant sa musique, qui force le voyageur silencieux à lever la tête ; les grues passent leur chemin, lui va le sien : ainsi il en sera de nous.

Qui donc êtes-vous, vous qui, semblables à des ménades furieuses, semblables à des femmes ivres, osez porter le trouble dans le palais sublime du roi ? Qui donc êtes-vous, vous qui aboyez à la servante de la maison comme le troupeau des chiens à la lune ? Pensez-vous que j’ignore à quelle race vous appartenez ? — Toi, jeune créature enfantée dans les guerres, élevée dans les combats, luxurieuse, en même temps séduite et séductrice, capable d’énerver à la fois la force du guerrier et du citoyen ! — A vous voir ainsi par groupes, on dirait un essaim de sauterelles abattu sur les jeunes moissons ! — Vous, dissipatrices du travail étranger, gourmandes, fléaux de la prospérité naissante ; — toi, marchandise enlevée, vendue au marché, troquée !

HÉLÈNE. — Réprimander les servantes en face de la maîtresse, c’est usurper les droits de la maison ; car à la souveraine seule il convient de distribuer la louange et le châtiment. Je suis contente des services qu’elles m’ont rendus lorsque la force sublime d’Ilion fut assiégée, et tomba et périt, et non moins lorsque nous supportâmes les peines communes de la vie errante, où chacun tire à soi. Ici encore je compte sur l’alerte troupeau. Le maître ne demande pas ce qu’est l’esclave, mais seulement comment il sert ; c’est pourquoi je t’ordonne de te taire et de ne plus m’effrayer par ta face hideuse. As-tu bien gardé la royale maison à la place de la souveraine ? cela servira à ton honneur ; mais à présent elle-même revient, et c’est à toi de lui céder le pas, afin de ne point recueillir le châtiment au lieu de la récompense méritée.

PHORKYAS. – Menacer les hôtes de la maison demeure un droit illustre que la noble épouse du souverain aimé des dieux s’est acquis par de longues années d’un gouvernement sage. Ainsi donc, puisque maintenant reconnue, tu viens de nouveau t’emparer de ton antique rang de reine et de maîtresse, saisis les rênes dès long-temps relâchées ; gouverne maintenant, prends possession du trésor et de nous. Mais avant tout, protège-moi, moi la plus vieille, contre ce troupeau de filles qui, près du cygne de ta beauté, ne sont guère que des oies mal empennées et babillardes.

Le chœur des Troyennes repousse et maudit la Laideur ; la querelle s’anime. On se rappelle, à propos de cette scène, le naturel souvent brutal de la poésie antique, et les rudes paroles qu’échangent entre eux les héros de la tragédie grecque et des poèmes d’Homère.


LA CORYPHÉE. — Que la laideur se montre laide auprès de la beauté !

PHORKYAS. — Que la sottise paraît sotte auprès de la raison !

PREMIÈRE CHORÉTIDE. — Parle-nous de l’Érèbe ton père, parle-nous de ta mère la Nuit.

PHORKYAS. — Et toi, parle de Scylla, ton cousin-germain.

DEUXIÈME CHORÉTIDE. — Les monstres peuplent ton arbre généalogique.

PHORKYAS. — A l’Orcus ! va chercher là ta parenté.

TROISIÈME CHORÉTIDE. — Ceux qui l’habitent sont tous trop jeunes pour toi.

PHORKYAS. — Va faire la galante auprès du vieux Tirésias.

QUATRIÈME CHORÉTIDE. — La nourrice d’Orion est ta petite-nièce.

PHORKYAS. — Les Harpies, je suppose, t’ont élevée dans la souillure.

CINQUIÈME CHORÉTIDE. — Avec quoi nourris-tu cette maigreur si bien entretenue ?

PHORKYAS. — A coup sûr, ce n’est pas avec la chair que tu convoites tant.

SIXIÈME CHORÉTIDE. — Toi, tu ne peux être avide que de cadavres, cadavre repoussant toi-même.

PHORKYAS. — Des dents de vampire brillent dans ta bouche arrogante.

LA CORYPHÉE. — Je fermerai ta bouche si je dis qui tu es.

PHORKYAS. — Nomme-toi la première, et il n’y aura plus d’énigme.

HÉLÈNE. — Je m’avance entre vous sans colère, mais avec affliction, et vous interdis la violence d’un pareil débat. Rien n’est plus fatal au souverain que la colère, alimentée en secret, de ses fidèles serviteurs ; l’écho de ses ordres ne lui revient plus alors harmonieusement dans l’action accomplie avec rapidité ; bien des voix rebelles grondent autour de lui, qui, éperdu, réprimande en vain. Il y a plus encore. Dans votre colère effrénée, vous avez évoqué des images funestes qui m’environnent tellement, qu’il me semble, au milieu des plaines vertes de ma patrie, que je suis entraînée vers l’Orcus. Est-ce un souvenir ? Était-ce une illusion ? Étais-je tout cela, le suis-je, le serai-je un jour, le rêve et le fantôme de ces destructeurs de villes ? Les jeunes filles tressaillent ; mais toi, la plus vieille de toutes, que ton sang-froid n’a pas abandonnée, réponds, et que tes discours soient intelligibles.

PHORKYAS. — A celui qui se souvient du bonheur varié dont il a joui pendant de longues années, celui-là la faveur des dieux semble un songe ; mais toi, favorisée sans mesure, tu n’as trouvé dans le cours de ta vie que des amans poussés par le désir aux plus téméraires entreprises. Déjà Thésée, en son ardeur avide, te convoita de bonne heure, Thésée puissant comme Hercule, un noble et beau jeune homme !

HÉLÈNE. — Il m’enleva moi, biche svelte de dix ans, et le bourg d’Aphidné dans l’Attique me reçut.

PHORKYAS. — Délivrée bientôt par Castor et Pollux, tu devins la conquête du couple héroïque.

HÉLÈNE. — Cependant ma faveur secrète, je l’avoue volontiers, Patrocle, image de Pelée, sut entre tous se la concilier.

PHORKYAS. — Mais la volonté de ton père t’unit à Ménélas, à la fois navigateur hardi et gardien du foyer domestique.

HÉLÈNE. — Il lui confia sa fille, il lui confia l’administration de son royaume ; le rejeton de cet hyménée fut Hermione.

PHORKYAS. — Mais tandis que ton époux allait au loin conquérir vaillamment l’héritage de Crète, un hôte t’apparut dans ta solitude, un hôte trop doué de beauté !

HÉLÈNE. — Pourquoi me rappeler un temps de demi-veuvage, les maux affreux qui en sont résultés pour moi ?

PHORKYAS. — A moi aussi, née fille de Crète, cette entreprise me valut la captivité et de longs jours de servitude.

HÉLÉNE. — Il t’a sans doute en même temps instituée ici ménagère, te confiant beaucoup : le bourg et le trésor vaillamment conquis.

PHORKYAS. — Que tu abandonnais, tournée vers les murailles d’Ilion, tournée vers les joies inépuisées de l’amour…

HÉLÈNE. — Ne me rappelle pas ces joies : l’immensité d’une souffrance atroce inonda ma poitrine et mon front.

PHORKYAS. — Mais on dit que tu apparus alors, et qu’on te vit à la fois, double fantôme, dans Ilion et en Égypte.

HÉLÈNE. — N’augmente pas le trouble de mes sens désolés ; moi-même, qui je suis, je l’ignore.

PHORKYAS. — Ensuite on dit qu’échappé à l’empire des ombres, il vint, contre toutes les lois de la destinée, s’unir à toi avec ardeur.

HÉLÈNE. — Moi, idole, je m’unis à lui, idole aussi ; c’était un songe, ces paroles en conviennent ; je m’évanouis, et deviens une idole pour moi-même [3]. (Elle tombe dans les bras du chœur. )

Phorkyas, pour achever de jeter le trouble dans la raison d’Hélène, embrouille ici à dessein le tissu de l’histoire avec les fils merveilleux de la légende antique, et confond tout, la fantaisie des poètes et la réalité de la fable, qui est la seule réalité où s’appuie Hélène [4]. Le chœur indigné commande le silence à Phorkyas.


LE CHOEUR. — Tais-toi, tais-toi, jalouse calomniatrice à la bouche hideuse ! que peut-il sortir de ce gouffre béant ?

Le méchant qui paraît bon, la rage du loup sous la toison de la brebis, m’effraient plus que la fureur du chien à trois têtes. Nous demeurons inquiètes, et nous demandons quand, comment, et d’où nous est venu ce monstre d’horreurs qui veille dans les ténèbres.

Car maintenant au lieu de nous consoler, et de répandre à flots sur nous le léthé d’une parole de miel, tu fouilles dans le passé cherchant le mal plus que le bien, et l’éclat du présent s’obscurcit en même temps que la lumière tremblottante de l’espérance.

Tais-toi, tais-toi ! que l’ame de la reine, prête à s’enfuir, demeure encore, et conserve la plus belle des formes que le soleil ait jamais éclairées. (Hélène reprend ses sens et se relève dans le groupe.)

PHORKYAS. — Sors des vapeurs légères, soleil splendide de ce jour qui, voilé, nous ravissait déjà, et maintenant règne dans ta gloire éblouissante. Tu nous sembles belle comme le monde qui se réfléchit dans tes yeux. Elles ont beau m’appeler la Laideur ; cependant je connais la beauté.

HÉLÈNE. — Je sors en chancelant du vide qui m’entourait dans le vertige ; je voudrais bien encore m’abandonner au repos, mes membres sont si las ; mais il convient aux reines, il convient à tous les hommes de se fortifier et de reprendre courage, quel que soit l’évènement qui les menace.

PHORKYAS. - Tu te tiens devant nous dans ta grandeur et ta beauté ; ton regard dit que tu as ordonné ; qu’ordonnes-tu ? Parle.

HÉLÈNE. — Qu’on répare le temps perdu en des querelles arrogantes, et qu’on se hâte d’accomplir le sacrifice commandé par le roi.

PHORKYAS. — Tout est prêt dans la maison, la coupe, le trépied, la hache aiguë ; l’eau lustrale, l’encens, tout est prêt : désigne la victime.

HÉLÈNE. — Le roi ne l’a pas indiquée.

PHORKYAS. — Il ne l’a pas dite, ô misère !

HÉLÈNE. — Quelle affliction s’empare de ton cœur ?

PHORKYAS. — Reine, c’est toi-même !

HÉLÈNE. — Moi ?

PHORKYAS. — Et celles-ci.

LE CHOEUR - Malheur et désespoir !

PHORKYAS. — Tu tomberas sous la hache.

HÉLÈNE. — Affreux ! Mais je l’avais pressenti, malheureuse !

PHORKYAS. — Cela me semble inévitable.

LE CHOEUR. — Hélas ! et nous, quel destin nous attend ?

PHORKYAS. — Elle mourra d’une noble mort ; mais vous, au balcon élevé qui supporte le faîte du toit, comme les grives au piége de l’oiseleur, vous vous débattrez à la file. (Hélène et le chœur, dans l’attitude de la stupeur et de l’épouvante, forment un groupe harmonieusement disposé.)

PHORKYAS. — Fantômes ! — Pareilles à des spectres immobiles, vous vous tenez là, effrayées de vous séparer du jour, qui ne vous appartient pas. Les hommes, ces spectres qui vous ressemblent, ne renoncent pas volontiers à la lumière auguste du soleil ; mais nulle voix n’intercède pour eux, nul pouvoir ne les sauve du destin. Ils le savent tous, et peu s’en accommodent. N’importe, vous êtes perdues. Ainsi, à l’œuvre ! (Elle frappe dans ses mains. Entrent des nains masqués, qui s’empressent d’exécuter ses ordres.) Ici, toi, monstre ténébreux, sphérique. Roulez de ce côté ; courage ! il y a du mal à faire ; place à l’autel aux cornes d’or. Que la hache étincelante soit déposée sur le bord d’argent ; emplissez d’eau les amphores pour laver l’affreuse souillure du sang noir, et déroulez sur la poussière le tapis précieux, afin que la victime s’agenouille royalement, et soit ensevelie, — la tête séparée, il est vrai, — mais le soit dignement.

LA CORYPHÉE. — La reine demeure pensive ; les jeunes filles s’inclinent, semblables au gazon moissonné. A moi l’aînée de toutes, il est de mon devoir sacré d’échanger la parole avec toi, doyenne antique. Tu as l’expérience et la sagesse ; tu parais aussi avoir la bienveillance, quoique cette folle troupe t’ait méconnue d’abord. C’est pourquoi, dis ce que tu crois possible encore pour le salut.

PHORKYAS. — C’est facile. Il dépend de la reine de se sauver, elle et vous autres tout ensemble ; mais il s’agit de se décider promptement.

LE CHOEUR. — O la plus révérée des Parques ! la plus sage des Sibylles ! tiens ouverts les ciseaux d’or. Annonce-nous ensuite le jour et le salut, car nous sentons déjà tressaillir et comme flotter à tous les vents nos membres délicats, qui aimeraient bien mieux se réjouir dans la danse pour se reposer ensuite sur le sein du bien-aimé.

HÉLÈNE. — Laisse-les trembler. — J’ai de l’affliction, mais non de l’épouvante ; cependant, si tu connais un moyen de salut, qu’il soit accueilli avec gratitude. Pour l’ame clairvoyante et qui plane au loin, l’impossible se montre souvent possible ; — parle.

LE CHOEUR. — Oh ! oui, parle, et dis-nous vite comment nous pourrons échapper à ces affreux lacets qui se roulent déjà autour de notre cou, comme les plus funestes joyaux. Nous suffoquons d’avance, malheureuses, nous étouffons, si toi, la mère auguste de tous les dieux, ô Rhéa ! tu n’as pitié de nous.

PHORKYAS. — Serez-vous assez patientes pour voir en silence se déployer le cortége du discours ? Il y a plus d’une histoire.

LE CHOEUR.- Nous le serons ; écouter c’est vivre.

PHORKYAS. — Pour celui qui, resté à la maison, garde le noble trésor, cimente les murailles élevées de sa demeure, assure le toit contre l’orage, pour celui-là tout ira bien durant les longs jours de la vie ; mais celui qui franchit facilement d’un pied fugitif le seuil sacré de sa demeure, celui-là trouve, à son retour, l’antique place ; mais tout est changé, sinon détruit.

HÉLÈNE. — Où vont aboutir ces sentences connues ? Tu veux raconter ; n’éveille aucun souvenir fâcheux.

PHORKYAS. — Ceci est de l’histoire, ce n’est pas un reproche. — Ménélas, en écumeur de mer, a navigué de golfe en golfe ; les rivages, les îles, il a tout envahi, revenant chargé du butin entassé dans ce palais. Il resta dix longues années devant Ilion. Combien il en a mis à revenir, je l’ignore. Mais que se passe-t-il maintenant dans le palais sublime de Tyndare ? qu’est devenu le royaume ?

HÉLÈNE. — As-tu donc l’invective tellement incarnée en toi, que, sans blâmer, tu ne puisses remuer les lèvres ?

PHORKYAS. — Dix longues années demeura abandonné le vallon montagneux qui s’étend au nord-ouest de Sparte, — le Taygète par derrière, — où, comme un gai ruisseau, l’Eurotas se déroule et vient ensuite, à travers les roseaux de notre vallon, nourrir nos cygnes. Cependant là-bas, derrière le vallon montagneux, une race aventurière s’est installée, sortie de la nuit cimmérienne ; là s’est élevé un bourg fortifié, inaccessible, d’où elle foule, selon qu’il lui convient, le sol et les habitans.

HÉLÈNE. — Ils ont pu accomplir une telle entreprise ? Cela semble impossible.

PHORKYAS. — Ce n’est pas le temps qui leur a manqué ; ils ont eu vingt ans à peu près.

HÉLÈNE. — Ont-ils un chef ? Sont-ce des brigands nombreux et unis ?

PHORKYAS. — Ce ne sont pas des brigands ; pourtant l’un d’eux est le chef qui les gouverne. Je n’en dis pas de mal, quoiqu’il m’ait déjà fait souffrir. Il pouvait tout prendre, et cependant se contenta de quelques légers présens, auxquels il ne donna pas le nom de tribut.

HÉLÈNE. — Comment est-il ?

PHORKYAS. — Pas mal, selon moi du moins. C’est un homme vif, hardi, bien fait, un homme sage, et comme on en voit peu parmi les Grecs. On traite ce peuple de barbare ; mais je pense qu’on n’y trouverait pas un homme aussi cruel que plus d’un héros qui s’est conduit en anthropophage devant Ilion. Je compte sur sa grandeur d’ame, et me suis confiée à lui. Et son château ! voilà ce qu’il faut voir ! C’est autre chose que ces lourdes murailles que vos pères ont élevées tant bien que mal, en vrais cyclopes, roulant la pierre brute sur la pierre brute. Là tout est art et symétrie. Voyez le du dehors ; il s’élance vers le ciel, si droit, si solidement construit, poli comme l’acier ! L’idée seule de grimper là donne le vertige. A l’intérieur, de vastes tours, entourées d’architecture de toute espèce, à tout usage. Là des colonnes, des colonnettes, des arceaux, des ogives, des balcons, des galeries d’où l’on voit à la fois au dedans et au dehors, — et des blasons.

LE CHOEUR. — Qu’est-ce donc des blasons ?

PHORKYAS. — Ajax avait déjà des serpens enlacés sur son bouclier ; vous-mêmes l’avez vu. Les sept, devant Thèbes, portaient, chacun sur son écu, des figures riches en symboles. Là on voyait la lune et les étoiles sur le firmament nocturne, la déesse aussi, le héros, les échelles, et les glaives, et les flambeaux, et tout ce qui menace une bonne ville. Ainsi notre troupe de héros porte dans l’éclat des couleurs une image pareille, qu’elle tient de ses aïeux : là des lions, des aigles, des serres et des becs, puis des cornes de bœufs, des ailes, des roses, des queues de paon, et aussi des bandes, or et noir et argent, bleu et rouge. De semblables images pendent à la file dans les salles, des salles immenses, vastes comme le monde ! Là vous pouvez danser.

LE CHOEUR. — Dis, là aussi y a-t-il des danseurs !

PHORKYAS. — Les plus charmans ! Troupe fraîche, aux boucles d’or, ils sentent la jeunesse. Pâris seul avait ce parfum de jeunesse, lorsqu’il vint trop près de la reine.

HÉLÈNE. — Tu sors de ton rôle ; dis-moi le dernier mot.

PHORKYAS. — C’est à toi de le dire ; prononce solennellement un oui intelligible, et je fais en sorte que ce castel t’environne aussitôt.

LE CHOEUR. — Oh ! dis-la, cette brève parole, et sauve-toi et nous aussi.

HÉLÈNE. — Comment pourrais-je craindre que le roi Ménélas se montra assez cruel pour me faire souffrir ?

PHORKYAS. — As-tu donc oublié comment il mutila ton Deïphobe, le fils de Pâris, tué dans le combat ; Deïphobe, qui te conquit, toi, veuve, après tant d’efforts, et t’épousa heureusement ? Il lui coupa le nez et les oreilles, et plus encore. C’était horrible à voir.

HÉLÈNE. — Il le traita de la sorte, et ce fut pour moi.

PHORKYAS. — Il te traitera de même, et ce sera pour lui. La beauté est indivisible. Celui qui l’a possédée tout entière l’anéantit plutôt, maudissant tout partage. (Fanfares dans le lointain. Le chœur tressaille.)

Comme le son aigu de la trompette déchire l’oreille et les entrailles, ainsi la jalousie se cramponne à la poitrine de l’homme, qui n’oublie jamais ce qu’il a possédé et ce que maintenant il a perdu.

LE CHOEUR - N’entends-tu pas retentir les clairons ? Ne vois-tu pas étinceler les armes ?

PHORKYAS. — Sois le bien-venu, seigneur et roi ! Je suis prête à te rendre compte.

LE CHOEUR - Mais nous !

PHORKYAS. — Vous le savez bien ; vous voyez sa mort devant vos yeux, et dans sa mort vous pressentez la vôtre. Non, il n’est point de salut pour vous.

(Pause.)

HÉLÈNE. — J’ai réfléchi à ce qu’il convient de tenter. Tu es un démon, je ne le sens que trop, tu tournes le bien en mal. Avant tout, je veux te suivre au château ; ce qu’il me reste à faire, je le sais, et que les mystères que la reine peut garder en son sein demeurent impénétrables à chacun. Vieille, marche en avant.

LE CHOEUR. — Oh ! que nous allons volontiers, — d’un pied léger, — la mort derrière,- et devant nous, — du haut castel les murs inaccessibles ; — qu’il soit donc protégé - comme le bourg d’Ilion, — qui n’a succombé - qu’à la ruse infâme. (Des nuages se répandent çà et là, voilent le fond, et gagnent l’avant-scène.)

Mais comment ? — Sœurs, regardez à l’entour ! — Le jour n’était-il pas serein ? — Des nuages s’amoncèlent, — sortis des flots sacrés de l’Eurotas. — Déjà se dérobe à ma vue - le bord charmant couronné de roseaux, — et les cygnes aussi, les cygnes - libres, superbes, gracieux, — qui glissent mollement ensemble - en groupes amoureux des eaux, — hélas ! je ne les vois plus. — Cependant, cependant - je les entends encore, — j’entends leurs sons rauques au loin ; — ils annoncent la mort ! — Ah ! pourvu qu’à nous aussi, — hélas ! ils ne l’annoncent pas, — au lieu du salut promis, — à nous les blanches sœurs des cygnes, — au col de neige, au col flexible, — comme à la fille du cygne, hélas ! — Malheur à nous ! malheur à nous !

Les ténèbres ont envahi déjà tout l’espace. — A peine si nous nous voyons. — Qu’arrive-t-il ? Marchons-nous ? — glissons-nous d’un pas rapide ? — Sur le sol ne vois-tu rien ? — Serait-ce Hermès qui nous précède ? — Ne vois-tu pas luire son sceptre d’or, — qui nous fait signe et nous ordonne de rentrer an sein de l’Hadès, — séjour triste, sombre, où se trouvent - des fantômes insaisissables, — toujours plein, pourtant toujours vide.


Phorkyas cède enfin aux instances des Troyennes suppliantes ; le temps presse, il faut se hâter de fuir les murs de Sparte, et s’en aller chercher un refuge sur les bords du Taygète, où une race étrangère vient de fonder une cité nouvelle sous la conduite d’un aventurier glorieux. Hélène demeure un instant irrésolue ; un bruit de clairons annonce l’arrivée de Ménélas : c’est la mort qui s’avance à grands pas, la mort sanglante, pour elle et ses blanches compagnes. La reine, épouvantée, n’hésite plus, et remet sa destinée entre les mains de Phorkyas. Un nuage épais couvre la scène, et, lorsqu’il se dissipe, la reine et le chœur se trouvent, par enchantement, au milieu de la cité gothique, où des pages blonds et vêtus de soie et d’or s’empressent à les accueillir. Hélène est conduite vers Faust ; celui-ci, avant même de rendre hommage à la fille immortelle du cygne, fait charger de fers, en sa présence, le gardien de la tour, Lynceus, pour avoir négligé d’annoncer qu’il la voyait venir. Hélène sourit d’aise à ce premier témoignage de galanterie chevaleresque, et pardonne au gardien. Faust obéit et s’avoue le vassal de la pure beauté. Dès ce moment l’hyménée de Faust et d’Hélène est décidé. Le représentant du moyen-âge monte sur le trône de l’héroïne antique, et partage, avec elle le royaume infini. Hélène ne se lasse pas d’admirer les phénomènes merveilleux qui dansent autour d’elle, comme les rayons d’un soleil inconnu. C’est un monde tout entier qui se révèle à ses sens. La belle fleur divine, transplantée sur un sol étranger, épanouit son calice d’argent, d’où s’échappent de suaves parfums, qui enivrent Faust. Cependant des cris tumultueux troublent le calme de la vallée heureuse. Les envoyés de Ménélas viennent réclamer Hélène ; Faust se lève et les repousse à la tête de ses hommes d’armes. La valeur protège la beauté et s’en rend digne. Bientôt le calme renaît, doux, embaumé, voluptueux, inaltérable. Le chœur s’endort çà et là, sur les degrés du palais et sur les touffes d’herbe où serpentent les eaux vives. Hélène et Faust, l’œil humide, la lèvre altérée, ivres de désirs et d’amour, se perdent, la main dans la main, sous l’épaisseur du feuillage, dans les ombres de la grotte mystérieuse. Bientôt Phorkyas annonce qu’un enfant nouveau-né bondit en se jouant du giron de l’épouse sur le sein de l’époux ; un merveilleux enfant, nu d’abord, puis vêtu de pourpre et d’azur, la lyre d’or dans la main, comme un petit Phébus, l’auréole de lumière sur les tempes. Euphorion paraît ; il court, il bondit, quitte le sol, monte vers les astres, et se balance dans l’infini, joyeux, insouciant, et toujours chantant d’une voix plus pure que le cristal des strophes romantiques, que la musique aérienne accompagne. On voit ainsi ce que Goethe emprunte à la légende et ce qu’il y ajoute. Les amours d’Achille et d’Hélène, vous les retrouvez ici ; rien n’est perdu, ni l’ardeur des caresses, ni l’harmonie de l’air, ni l’enchantement du site, mystérieuse étreinte d’où naît de même Euphorion, l’enfant divin, la poésie. Seulement, au lieu d’Achille, c’est Faust ; au lieu de la beauté humaine, la beauté idéale, l’intelligence. Hélène reste ce que l’antiquité l’a faite, ce qu’elle sera toujours. Quel représentant plus noble et plus digne l’antiquité plastique trouverait-elle ?

Ainsi les élémens de toute poésie se rencontrent et s’assemblent ; l’antiquité épouse le romantisme, et de cet hyménée sort la poésie moderne avec sa forme originale, son intimité sympathique, mais aussi avec ses désirs sans bornes, son impatience du joug et de la règle ; réelle à la fois et symbolique, — tantôt voilée, tantôt nue comme le marbre antique, — aujourd’hui noyée dans les brouillards, demain sereine, et la lumière au front, — féconde et capricieuse comme le soleil, où elle tend sans cesse, au risque de tomber d’en haut comme Euphorion et comme Icare [5]. Icare, c’est l’inquiétude incessante de la pensée, l’aspiration éternelle vers un but ignoré qui s’élève toujours à mesure qu’on monte, la fièvre d’un dieu insensé dans le cerveau d’un pâle adolescent, tout ce qu’il y a de vaste, d’infini dans les vœux des immortels, et tout ce qu’il y a de factice et de vain dans l’action des hommes ; le désir insatiable qui cherche la source, et tombe foudroyé avant de l’avoir découverte ; l’ame de Byron sur deux ailes de cire qui fondent au soleil. — L’antiquité, qui devinait Faust en créant Prométhée, a pressenti Byron dans Icare, et Goethe, — ce magicien de la poésie, ce conciliateur suprême qui sait par quels côtés latens les élémens disjoints d’un monde dont l’unité fait l’harmonie, peuvent se réunir ; — Goethe, après vingt siècles, confond ensemble ces deux relations d’une même idée dans une allusion pleine de mélancolie et de charme, grace à laquelle la trinité symbolique se complète, et dont il emprunte le nom mélodieux aux légendes de la mythologie antique.

Tel est le mythe qui clot l’intermède antique de la tragédie. Au premier aspect, la part que Goethe fait à Euphorion semble assez belle : représentant par sa mère de la beauté pure, de la beauté grecque, et de la science allemande par son père, quelle destinée plus glorieuse dès le berceau ! Et cependant Goethe ne s’en tient pas là, il faut à sa création quelque chose de contemporain qui en rehausse la vie et l’éclat dans le présent. De l’idée d’Euphorion, étoile radieuse si tôt éteinte au firmament de la poésie, à l’idée de lord Byron il n’y a qu’un pas. Euphorion sera lord Byron. Ainsi Goethe paiera le tribut de sa plainte sublime à la mémoire de l’auteur de Manfred, et son œuvre trouvera dans cette douleur généreuse une mélancolie imposante et grandiose que l’antiquité seule n’aurait pu lui donner. Quel autre que Byron serait ce jeune immortel au splendide visage, aux tempes sereines qu’une flamme illumine, ce génie inquiet qui gravit d’un pied ferme les pics escarpés et neigeux, plonge au hasard dans les abîmes, appelle la guerre, et trouve enfin la mort en cherchant un idéal qu’il ne peut atteindre ?


EUPHORION. — Je sens des ailes qui me poussent. Là-bas, là-bas, le devoir m’appelle. Applaudissez à mon essor.

(Euphorion s’élance dans l’air ; ses vêtemens le portent quelque temps, sa tête rayonne et laisse dans le ciel une trace lumineuse.)

LE CHOEUR. — Icare ! Icare ! assez de malheur !

(Un beau jeune homme tombe aux pieds de Faust et d’Hélène ; son visage rappelle des traits connus. L’enveloppe matérielle disparaît, l’auréole monte vers le ciel, les vêtemens, le manteau et la lyre restent sur le sol. )

HELENE, à Faust. — Antique parole que je devais consacrer par mon exemple : — Le bonheur et la beauté ne restent jamais long-temps unis ! — Les liens de l’existence et de l’amour sont brisés ! Je le déplore, je te dis un douloureux adieu, et me jette encore une fois dans tes bras ! — Perséphone, reçois le fils, reçois la mère !

(Elle embrasse Faust et disparaît ; Faust ne retient d’elle que ses voiles.)


Hélène retourne dans l’Hadès, auprès de Perséphone ; mais les nymphes du chœur refusent de la suivre : une aspiration indicible vers l’éternelle nature les possède, et toutes finissent par s’abîmer dans son sein et se perdre dans la végétation, dans les flots, dans les airs. Ainsi, la nature est la source et la fin des choses ; tout en vient et tout y retourne. Le panthéisme a trouvé de nos jours son poète dans Goethe, comme le dogme catholique avait trouvé le sien, au moyen-âge, dans Alighieri. — Les belles nymphes du chœur se plongent dans la nature ; elles vont donc frémir comme les arbres, s’exhaler comme l’air, couler comme les eaux ; elles vont, pampres verdoyans, serpenter autour des coteaux. Tandis que leur transformation s’accomplit, elles célèbrent leur vie nouvelle en tétramètres trochaïques, idylle digne de Théocrite, que je vais essayer de traduire.

Allez, mes sœurs, allez à votre fantaisie.
Nous voulons serpenter sur le coteau joyeux
Où la vigne mûrit sur le sarment qui plie ;
Nous voulons contempler avec nos propres yeux
La chaude passion du vigneron fidèle,
Et de son zèle ardent voir le succès douteux.
Tantôt c’est la faucille, et tantôt c’est la pelle ;
Il arrache, il émonde, il lie, il amoncelle,
Implorant tous les dieux, surtout le dieu du jour.
Bacchus l’efféminé ne s’inquiète guère
Du mortel qui lui voue un si pieux amour.
Couché sous la feuillée ou dans le frais mystère
De sa grotte profonde, il badine à loisir
Avec le jeune faune amoureux du plaisir.
Ce qu’il faut à Bacchus pour sa paisible fête,
Et pour les visions de son esprit dispos,
Demeure incessamment au fond des larges pots
Rangés des deux côtés dans sa fraîche retraite.
Cependant tous les dieux, et surtout Hélios,
A force d’air, de pluie et de rayons de flamme,
Amassent à souhait le trésor des raisins.
Ce que le vigneron a taillé de ses mains
S’éveille tout d’un coup, et s’agite, et prend ame.
Le feuillage tressaille, et mille bruits confus
Courent de toute part dans les pampres émus.
La corbeille gémit, le seau crie et clapotte,
Sous le faix des raisins on sent ployer la hotte ;
Puis, vers la cuve immense on court avec ardeur
Pour les bonds cadencés ; du puissant vendangeur ;
Et des raisins vermeils l’abondance sacrée
Foulée insolemment sous les pieds, pressurée,
Dégoutte en écumant, et soulève le cœur ;
Et maintenant, voici que les folles cymbales
Tintent de toute part avec un bruit d’airain ;
L’oreille est étourdie, et pour les bacchanales,
Du mystère profond, Dionysos sort enfin,
Entraînant sur ses pas le faune et ses pareilles,
Qu’il s’en va caressant d’une lascive main.
Entre eux, d’un pied hardi, trotte sur le chemin
L’animal de Silène, aux deux longues oreilles.
Allons ! Les pieds fourchus règnent en souverains ;
Les sens sont enivrés, et l’oreille tressaille ;
L’ivrogne emplit sa coupe en battant la muraille,
Et c’en est fait : la tête et le ventre sont pleins.


On en voit quelques-uns qui résistent encore ;
Mais, hélas ! ils ne font qu’augmenter la rumeur.
Pour faire au vin nouveau sa place avec honneur,
On vide chaque pot et chaque vieille amphore.


Les vêtemens d’Hélène, transformés en nuage, enveloppent Faust, l’enlèvent, et déposent l’infatigable aventurier sur le pinacle d’une haute montagne qui domine la terre, un peu comme le sommet de Judée où l’esprit du mal conduisit Jésus pour le tenter. Faust demeure pensif ; et, tandis que le brouillard flottant disparaît du côté de l’ouest, il voit glisser dans sa transparente vaporeuse toutes les pensées de son ame. On dirait un miroir gigantesque où défilent une à une les sensations de sa vie, formes qui grandissent et passent, insaisissables et vaines comme la vapeur qui les enfante ou plutôt les réfléchit, lumières qui tremblent au moment de s’éteindre, fantômes qui traversent le vide à grands pas pour aller au néant. Toutes ont passé, lorsqu’il s’en élève une dans le cristal, une qui reste ; le nuage a beau s’éloigner, elle diminue et ne disparaît pas, c’est Marguerite, le premier rêve de jeunesse, le premier désir, la première pensée d’amour ; Marguerite, cette perle divine que tant d’orages ont refoulée dans les plus profonds abîmes de sa conscience, toujours plus pure, plus limpide, plus baignée de lumière, chaque fois qu’un rayon de soleil amène pour quelques heures la quiétude et la sérénité.

Cependant la nature impatiente de Faust ne tarde guère à se faire jour ; il n’est pas dans son caractère de remuer long-temps les cendres éteintes de ses sensations, pour y chercher quelques parcelles d’or. La Mélancolie peut s’asseoir à l’ombre et se réfugier dans le passé ; les vives splendeurs du soleil l’éblouissent, et l’idée de l’avenir la trouble ; mais lui, avec le désir insatiable qui le possède et l’agite, s’il recule d’un pas, c’est pour s’élancer d’un bond plus impétueux sur le sommet qui ferme l’horizon à son œil d’aigle. Il faut à son activité dévorante un aliment nouveau ; il y a dans la comédie humaine une scène qu’il n’a pas jouée encore : la guerre. Cette scène, il la demande, il la veut, dût Méphistophélès composer le drame tout exprès ; du reste, il se soucie fort peu des titres et des honneurs, et n’envisage la question qu’au point de vue de l’inexorable activité qui le pousse.

L’empereur est tombé dans le piège que Méphistophélès a tendu sous ses pas au premier acte. A l’aspect de ces richesses diaboliques dont les trésors de l’état ont regorgé tout à coup, la tête lui a tourné ; au lieu de gouverner son peuple, il s’est mis à jouir de la vie en Sardanapale. Déjà la révolte lève la tête, l’anarchie éclate de toutes parts, le clergé vient d’élire un nouveau chef, qui s’avance à grandes journées contre son souverain légitime. Méphistophélès accourt à son aide ; les trois vaillans [6], Raufebold, Habebald, Haltefest, l’accompagnent ; Faust est promu à la dignité de généralissime. Il n’entend rien à la guerre, peu importe. -Prends toujours le bâton de général, lui dit Méphistophélès, et je réponds de l’affaire. — Cependant un bruit fatal court dans les rangs, on parle de la défection des corps alliés ; l’empereur fait bonne contenance : « Un prétendant vient pour me conquérir ; aujourd’hui, pour la première fois, je sens que je suis l’empereur. » Faust, armé de la tête aux pieds, s’avance au nom du nécroman de Nurcia, que l’empereur a sauvé jadis du bûcher, et propose au maître du monde les secours de la magie. L’offre de Faust est acceptée. La bataille s’engage, les trois vaillans fondent sur l’ennemi ; Méphistophélès évoque, des quatre coins de la terre, des légions de fantômes qui, bardés de fer, cheminent en grandissant à travers l’espace, et sèment sur leurs pas la confusion et l’épouvante. Méphistophélès, Faust et l’empereur suivent du haut de la montagne les chances long-temps douteuses du combat.


FAUST. — L’horizon s’est couvert ; çà et là seulement tremblotte une lueur rouge et d’un sombre présage ; le rocher, le bois, l’atmosphère, le ciel même, tout se confond.

MÉPHISTOPHÉLÉS. — L’aile droite tient ferme. J’aperçois dans la mêlée Hans Raufebold, l’impétueux géant, occupé à sa manière.

L’EMPEREUR. — Tout à l’heure il paraissait n’avoir qu’un seul bras, maintenant je lui en vois déjà douze qui bataillent. Cela ne se passe guère ainsi dans la nature.

FAUST. — N’as-tu donc jamais rien entendu dire de ces bandes de nuages qui flottent sur les côtes de Sicile ? Là, des visions bizarres vous apparaissent, errant dans la pure clarté, portées vers les espaces intermédiaires, réfléchies dans des vapeurs étranges ; là, des villes grandissent et diminuent ; là, des jardins montent et descendent, selon que l’image découpe l’éther [7].

L’EMPEREUR. — Le moment décisif approche. Les hautes piques commencent à flamboyer, et, sur les lances étincelantes de nos phalanges, je vois danser des flammes rapides. Cela tient par trop de la magie.

Cependant l’aile gauche souffre, l’ennemi escalade les hauteurs, la situation devient grave. Méphistophélès s’empare du commandement et dépêche aussitôt des corbeaux messagers près des nymphes de la montagne.


MÉPHISTOPHÉLÈS. — Çà, mes noirs cousins ! vite à l’œuvre, vite au grand lac de la montagne ! Saluez, de ma part, les nymphes et tâchez d’obtenir d’elles une apparence d’inondation. (Pause.)

FAUST. — Certes nos messagers ont dû faire dans les règles leur cour aux dames des eaux. L’inondation commence à gronder. Çà et là, des cimes arides et chauves du granit s’échappe la source vive à larges flots ………

MÉPHISTOPHELÈS. — Pour moi, je ne vois rien de ces prestiges de l’eau, dont les yeux humains peuvent seuls être dupes. Cette étrange aventure me réjouit. Ils se précipitent par troupeaux insensés ; sans avoir quitté la terre ferme, ils s’imaginent se noyer et s’évertuent de la plus singulière façon à courir à la nage. Maintenant la confusion est partout……


La rébellion une fois en déroute, les trois vaillans pénètrent dans la tente splendide du prétendant et se mettent en devoir de tout piller, lorsque les trabans de l’empereur légitime entrent à point pour les chasser. Arrive l’empereur, qui s’empare du trône vide et récompense les grands dignitaires qui lui sont restés fidèles. L’archi-maréchal, l’archi-chambellan, l’archi-échanson, reçoivent des privilèges sans nombre, dont l’archevêque, en même temps grand-chancelier de la cour, leur transmet les brevets scellés du sceau de l’état [8]. Les princes temporels se retirent, l’archevêque blâme l’empereur de la victoire sacrilège qu’il vient de remporter avec l’aide des puissances de l’enfer ; il le menace de toutes les foudres de Rome, s’il ne cède aussitôt à l’église une bonne partie de son territoire. On élèvera sur le champ du combat une cathédrale qui sera bâtie avec les deniers de l’empereur, et dont les revenus de l’état paieront l’entretien. Le clergé n’en reste pas là : il exige encore, avant de consentir à parler d’accommodemens, une part du rivage que Faust a conquis sur la mer. Goethe, qui n’aime pas le catholicisme, ne laisse pas échapper l’occasion d’attaquer avec violence la constitution de l’empire au moyen-âge. D’un côté, c’est la faiblesse et l’impuissance des empereurs ; de l’autre, la cupidité, l’avarice et la simonie de la cour de Rome. On a peine à s’expliquer comment Goethe, ce génie si impartial et si froid sur tout autre point de l’histoire, s’obstine, pour obéir à je ne sais quelle haine, à ne voir dans le catholicisme qu’une affaire de sacristie et d’antichambre ; comment lui, dont la pensée aime tant à planer dans la généralité, peut oublier seulement à ce sujet l’ensemble grandiose pour de misérables détails, qu’il poursuit avec une animosité vraiment déplorable.

Le cinquième acte est comme un épilogue immense où le mystère se dénoue dans la splendeur et l’azur du firmament. Le motif glorieux que les immortelles phalanges chantent dans l’introduction de la première partie de Faust, revient ici, mais varié à l’infini par le sublime orchestre, par les voix sonores des chérubins en extase qui l’entonnent avec ravissement, mais plus pompeux, plus grand, plus solennel, plus enveloppé d’harmonie et de vapeurs mystiques. Goethe a fait cette fois comme les musiciens, comme Mozart, qui ramène à la dernière scène de Don Juan la phrase imposante de l’ouverture. Chaque maître procède selon la mesure de son art ; celui-ci trouve l’unité de l’œuvre dans un verbe, celui-là dans un motif, tous deux dans une idée puissante et féconde. Seulement l’idée de Mozart est sombre et terrible, sa musique chante la mort et le jugement par la voix superbe des trombonnes. Ici au contraire les fanfares divines annoncent le pardon et l’oubli. Mozart, rêveur et enthousiaste, comme il convenait à la nature ardente, passionnée, expansive du plus grand musicien qui ait jamais existé, Mozart est plus catholique qu’il ne le croit lui-même ; le Viennois sensuel s’abandonne à la fièvre qui l’emporte, et dans cette débauche du corps et du cerveau aboutit au catholicisme terrible d’Orcagna, au point qu’il s’épouvante ensuite de son œuvre et qu’il en meurt. Le finale de Don Juan prêche la mort comme un sermon de Savonarole. Goethe, au contraire, penseur énergique et profond avant d’être poète, n’aborde jamais un dogme, quel qu’il soit, qu’à la condition de se le soumettre. C’est là pour lui un terrain plus ou moins fécond dont il s’empare, et qu’il sillonne en tous sens. Si Goethe met le pied dans le ciel catholique, il y éveille aussitôt toutes les rumeurs des sources et des bois, tous les bruits de la végétation. On respire dans le ciel de Goethe toutes les vives odeurs du panthéisme. Plus de responsabilité misérable, plus de mort hideuse, plus de terrible châtiment, partout la vie et la gloire, et la transformation dans l’éther fluide et lumineux. Il est impossible d’assister à ce spectacle sans se rappeler ces peintures divines de la primitive école italienne où les martyrs et les saints canonisés, vêtus de chapes d’or, montent à travers des tentures d’azur et de flamme dans la gloire de Dieu, l’œil attaché sur les beaux chérubins qui les conduisent et sèment des roses dans l’espace.

Je reprends l’analyse. — Philémon et Baucis habitent une chaumière au bord de la mer, une modeste chaumière cachée comme un nid, avec la petite chapelle qui la domine sous des touffes embaumées de tilleuls. Survient un voyageur. Le couple pacifique qui l’a sauvé jadis des flots, l’accueille avec amour et lui raconte les prodiges du nouveau maître du rivage. On parle des plaines qui se défrichent, des moissons qui poussent, des grands bois qui montent, des murailles qui s’élèvent avec une promptitude surnaturelle. La puissance mystérieuse de cet homme les épouvante. « Il est impie, il convoite notre hutte et notre bois, et lorsqu’il veut s’agrandir aux dépens de ses voisins, il faut se soumettre. » Cependant les deux époux trouvent des consolations dans la prière et la piété. « Laissez-nous aller à la chapelle saluer le dernier rayon, laissez-nous sonner la cloche, tomber à genoux, prier et nous abandonner au dieu antique.

Faust, parvenu au terme de la plus grande vieillesse, se promène dans les jardins somptueux de son palais de marbre. Tout à coup le gardien de la tour annonce l’arrivée d’un navire chargé des plus rares trésors des contrées lointaines. Cette nouvelle laisse Faust indifférent ; la sonnerie de la chapelle trouble son repos ; l’envie et la tristesse cheminent désormais à ses côtés. En vain Méphistophélès s’efforce d’émouvoir en lui un reste de cupidité. « Quelle fête cependant ! nous avons appareillé deux vaisseaux, il nous revient une flotte ; c’est sur la mer seulement qu’on trouve la liberté du commerce et du pillage. Avez-vous la force, vous avez le droit ; on s’informe du pourquoi, et jamais du comment ; ou je ne me connais pas en navigation, ou la guerre, le commerce et la piraterie sont une trinité inséparable. » Faust laisse dire son infernal associé, d’autres soins le travaillent. Tant que les deux vieillards habiteront près de lui, il sera malheureux ; il veut que les tilleuls lui appartiennent, et puis cette cloche l’obsède.

Voilà donc comme il faut toujours qu’on me torture !
Plus je suis riche, et plus je sens ma pauvreté.
Le bruit de cette cloche ainsi vers moi porté,
Et de ces frais tilleuls le suave murmure
Me parlent de l’église et de la sépulture ;
La volonté de Dieu, sa force, son amour,

Jusques sur ces graviers viennent se faire jour.
Comment donc rassurer ma pauvre conscience ?
Cette cloche d’enfer sonne, et j’entre en démence.

Ce qui tient à l’église lui répugne ; Méphistophélès le confirme de toutes ses forces dans ces dispositions, et lui conseille de s’emparer de la chaumière et du bois qui l’entoure, et d’offrir en dédommagement, aux pieux époux, un petit bien que Faust leur a choisi d’avance. Au même instant, la voix de Lynceus annonce l’incendie. L’espace est envahi, les arbres craquent, les murailles s’effondrent, le fléau grandit jusqu’au ciel : c’est la maison des pasteurs qui brûle ; l’incendie consume la chapelle et les tilleuls centenaires. A de pareils ravages Faust reconnaît l’ouvrier, et comme autrefois, sur la montagne, l’accable de ses malédictions. Cependant peu à peu les tempêtes de sa colère s’apaisent avec l’incendie ; alors une mélancolie inexorable s’empare de sa conscience, et le vent mortel de la tristesse souffle sur lui du milieu des ruines encore fumantes.


FAUST, sur le balcon. — Les étoiles ont recouvré les yeux et la clarté, le feu tombe et flambe terre à terre, un petit vent qui fait tressaillir l’attise et m’apporte ici la fumée et la vapeur. — Ordre donné en un clin d’œil, exécuté trop vite ! Mais qui flotte dans l’ombre ainsi vers moi ?

(Minuit. Quatre femmes vêtues de gris s’avancent.)
LA PREMIÈRE.

Je suis la Pénurie.

LA SECONDE.

Et la Conscience.

LA TROISIÈME.

Moi, je suis le Souci.

LA QUATRIÈME.

Moi, je suis le Malheur.

A TROIS.

Oh ! la porte est fermée ; on n’entre pas, je pense. Un riche habite là dans toute sa splendeur.

LA PÉNURIE.

Un riche habite là ? Moi j’y deviens fantôme.

LA CONSCIENCE.

Là je suis à néant réduite.

LE MALHEUR.

Avec effroi

Là le visage heureux se détourne de moi.
LE SOUCI.

Vous, sœurs, vous ne pouvez entrer dans ce royaume, Vous ne l’oseriez pas ; mais le pâle Souci Se glisse par le trou de la serrure.

LE MALHEUR.

Alerte ! O mes livides sœurs ! éloignons-nous d’ici.

LA CONSCIENCE.

Je vais à tes côtés dans la plaine déserte.

LE MALHEUR.

Et moi, moi le Malheur, je marche sur tes pas.

A TROIS.

Les nuages au ciel roulent, et sous leurs voiles
Disparaissent déjà les tremblantes étoiles ;
En avant donc ! De loin, de loin, là-bas, là-bas,
Voilà déjà qu’il vient le frère, le Trépas.

FAUST, dans le palais.

Je n’en vois fuir que trois, et quatre sont venues.
Leurs voix à mon esprit demeurent inconnues ;
Cela disait, je crois, nécessité, remord,
Puis venait une rime odieuse, — la mort.
Ce discours sonnait creux et prophétique et sombre ;
Pour reprendre mes sens, depuis je lutte en vain.
Te trouverai-je donc toujours sur mon chemin,
O toi, magie ! ô toi qui me suis comme une ombre !
Quand pourrai-je oublier tes formules sans nombre,
Tes évocations en qui jadis j’eus foi ?
Nature, que ne suis-je un homme devant toi !
Ah ! ce serait alors la peine d’être au monde.
Un homme ! je l’étais jadis, quand je suis né,
Avant d’avoir fouillé l’immensité profonde
Avec ce mot fatal par qui je suis damné [9] !
L’air est plein de terreurs, de formes insensées,
Tellement qu’on ne sait, hélas ! comment les fuir.
Si le jour un instant sourit à nos pensées,
La sombre nuit bientôt se hâte de venir,
Pour envelopper tout dans les tissus du rêve.
Un beau soir de printemps, quand la lune se lève,
Vous revenez joyeux de la prairie en fleur ;

Un oiseau chante au bois ; que chante-t-il ? malheur !
La superstition nous entoure sans cesse.
Elle nous avertit et nous parle en secret,
Et l’homme épouvanté se tient dans sa tristesse
La porte sur ses gonds roule et nul n’apparaît.
(Avec terreur.)
Holà, quelqu’un vient-il ?

LE SOUCI.

Vraiment oui, la réponse
Est dans la question.

FAUST.

Et quel es-tu ?

LE SOUCI.

Pardieu,
Je suis ici.

FAUST.

Va-t’en.

LE SOUCI.

Ma place est en ce lieu.

FAUST.

Alors observe-toi, prends garde et ne prononce
Aucun mot de magie.

LE SOUCI.

Quand l’oreille n’entend pas
Ma voix, je chante tout bas
Au fond de la conscience,
Et je change d’apparence
Pour exercer ma puissance.
A toute heure sur vos pas,
Sombre et pâle satellite,
Je viens sans que l’on m’invite,
Et l’homme, le même jour,
Me maudit, me fait la cour.
Eh ! ne connais-tu pas
Le Souci ?

FAUST.

J’ai couru le monde, à chaque pas
Saisissant aux cheveux ma belle fantaisie ;
Ce qui n’a pu suffire aux besoins de ma vie,
Le repoussant toujours ; laissant s’évanouir
Aussi ce qu’en mes mains je ne pouvais tenir.
L’action, le désir, puis l’action encore,
Voilà ma vie, hélas ! jadis à son aurore,

Forte, mâle, puissante, active, désormais
Réfléchie et bornée en ses mille souhaits.
Je connais maintenant le cercle de la terre,
Et sais qu’à l’horizon commencent nos regrets.
Fou, celui dont l’œil cherche en clignant la lumière,
Celui qui se travaille et rêve son pareil
Au-delà du nuage, au-delà du soleil !
L’insensé ! qu’il regarde à l’entour, qu’il s’arrête !
Pour le sage jamais la terre n’est muette.
Qu’a-t-il besoin d’errer dans le vide éternel, ?
Ce qu’il sait, il l’apprend sans le ravir au ciel.
Qu’il marche ainsi le temps de la journée humaine,
Et s’il voit des esprits dans la vapeur sereine,
Qu’il passe son chemin sans en être étonné ;
Il trouvera par là le bonheur et la peine,
Lui dont chaque moment d’avance est condamné.


Belles paroles dites quand il n’est plus temps. Faust s’en aperçoit. Le Souci, malgré sa résistance, lui souffle sur les yeux ; il devient aveugle ; son ardeur s’en accroît.

Cependant Méphistophélès, accompagné des Lémures [10], paraît dans le vestibule du palais, et commande à ses étranges satellites d’élever un tombeau. Le bruit du travail réjouit Faust, Méphistophélès le raille : « De toute manière, vous êtes perdu ; les élémens conspirent avec nous, tout marche au néant. » Parole terrible et fatale, bien digne de l’esprit du mal, qui ne voit à l’activité humaine d’autre but que le néant. Tout ici-bas n’est qu’une lutte éternelle de la vie et de la mort, et l’œuvre des hommes sert de pâture aux élémens [11] Faust s’élève contre cette opinion de l’enfer. « Oui, je crois de toutes mes forces à cette parole, fin dernière de la sagesse : Celui-là seul est digne de la liberté comme de la vie, qui peut chaque jour se la conquérir. » Il voudrait doter de vastes états son peuple libre « Ah ! que ne puis-je voir une activité semblable ! puissé-je vivre sur un sol libre, avec des hommes libres ! Alors seulement je dirais à l’heure qui va fuir : Reste, reste, tu es si belle ! que la trace de mes jours terrestres n’aille pas s’effacer ! — Dans le pressentiment d’une telle béatitude, je goûte maintenant l’heure ineffable. » Faust assouvit, en cette extase, le désir si ardemment exprimé dans la première partie ; ce pressentiment le conduit à la plénitude de l’existence, l’œuvre de sa vie est consommée. Les Lemures s’emparent de Faust et le couchent dans le tombeau.


LE CHOEUR. — L’heure s’arrête, l’aiguille tombe.

MÉPHISTOPHÉLÈS. — Elle tombe, tout est accompli.

Ainsi Faust trouve le but de son activité dans un pressentiment extatique ; les voluptés de la vie n’ont pu le satisfaire. Méphistophélès a perdu son pari, car ce n’est point le présent qui arrache à Faust les paroles par lesquelles son existence terrestre se consomme, mais l’espérance d’un avenir meilleur.

Au moment où Méphistophélès va saisir sa proie, le firmament s’ouvre, et des légions d’anges apparaissent à l’horizon, dans les splendeurs d’une céleste aurore. L’espace s’emplit d’une musique harmonieuse, que Méphistophélès trouve insupportable ; chaque note du concert divin lui tombe dans l’oreille comme une goutte de plomb ardent. Les anges se dispersent dans les campagnes de l’air, et sèment les roses à pleines mains, roses mystiques devant lesquelles les compagnons hideux de Méphistophélès reculent épouvantés. Méphistophélès tient bon d’abord, et se débat, au milieu des roses qui le couvrent, dans les angoisses d’un affreux supplice. Ici la lutte éternelle du mal contre le bien, du laid contre le beau, de l’impur contre le saint et l’immaculé, se produit, environnée de tous les merveilleux prestiges d’une poésie dont l’esprit humain semblait avoir oublié le secret depuis Dante et sa Divine Comédie. Méphistophélès voudrait maudire les anges, il ne le peut ; la flamme céleste, qui pénètre en lui, refoule jusque dans les abîmes de sa conscience réprouvée le blasphème qui voudrait sortir, et sa bouche, crispée pour l’injure, éclate en hymnes diaboliques à la gloire de la béatitude dont le spectacle l’oppresse et l’écrase. Quel supplice pour l’esprit du mal de se trouver ainsi tout à coup en face du soleil de la grace, de se sentir ballotté par le flux et reflux des émanations pures : le supplice du hibou surpris par l’explosion d’une radieuse matinée d’avril ! Comme l’oiseau de nuit, Méphistophélès ferme les yeux et recule ; mais, ô misère ! tandis qu’il cherche à tâtons son gîte ténébreux pour s’y engloutir à jamais, une influence irrésistible le force à évoquer la lumière flamboyante qui l’offusque. Il appelle les anges, et les anges viennent à sa voix, calmes, confians, pleins d’un céleste amour et d’une béatitude ineffable, dont s’accroît encore sa torture. Fascination inexorable que le bien exerce dans le monde ! A mesure qu’il recule, les anges s’avancent, et lui, tout en les appelant, recule toujours, dévoré par une sensualité diabolique qui se manifeste dans ses discours et couvre sa peau comme une lèpre.


MEPHISTOPHELÈS.

Ma tête est toute en feu, mon sang bout ; élément
Surdiabolique ! feu plus vif que le feu même
De l’enfer ! Je comprends qu’on souffre quand on aime.
O pauvres amoureux, je comprends le tourment
Qui vous dévore, ô vous dont le triste cœur saigne
Pour un sourire, un mot de l’objet adoré ;
Vous qui, le col tordu, sombres, l’air égaré,
Épiez son pardon alors qu’il vous dédaigne !

Et moi, qui donc m’attire ainsi de ce côté ?
Amour, ne suis-je pas ton ennemi juré ?
Ton regard n’est-il pas mon plus âcre supplice ?
Quels charmes inconnus m’ont soudain pénétré ?
Ces blonds adolescens, d’où vient qu’avec délice
Je contemple leur pose, et leur forme, et leurs traits ?
Pourquoi ne puis-je plus blasphémer désormais ?
Mais si l’on m’ensorcelle aujourd’hui de la sorte,
Qui donc à l’avenir sera le fou ? N’importe,
Ils sont par trop charmans, ces drôles que je hais.
(Aux anges.)
O mes beaux jeunes gens, oh ! répondez, par grace
N’êtes-vous pas aussi, dites-moi, de la race
De Lucifer ? Venez plus près, toujours plus près ;
Je veux vous embrasser, vous si blonds et si frais.
Au plaisir que je sens à vous voir, il me semble


Qu’il nous est arrivé tant de fois d’être ensemble !
Ah ! plus je vous contemple, espiègles gracieux,
Plus je vous trouve beaux, séduisans, amoureux,
Plus j’aime la rondeur de vos formes humaines,
Plus je sens se glisser dans mes ardentes veines
Tous les secrets désirs du chat luxurieux [12].
Approchez, oh ! de grace, un regard de vos yeux !
(Les anges se répandent partout dans l’espace.)

LES ANGES.

D’où vient que tu t’enfuis devant notre cortége ?
Nous approchons de toi, reste donc si tu peux.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ah ! vous nous appelez démons, sorciers, que sais-je ?
Mais vous êtes, fripons, les seuls sorciers vraiment,
Car vous ensorcelez à la fois homme et femme.
Aventure maudite ! — Est-ce donc l’élément
De l’amour ? de l’amour ! tout mon corps est en flamme.
A peine si je sens ce diable de charbon
Qui m’est tombé d’en haut sur la nuque, l’infâme !
Et me la tient depuis toute en combustion. —
Vous flottez çà et là dans la lumière blanche,
Mais laissez-vous glisser un peu de ce côté,
Ainsi, comme l’oiseau qui descend de la branche.
Oh ! vous êtes charmans, anges de volupté !
Seulement je voudrais vous voir prendre des poses
Plus mondaines, des airs plus caressans, ma foi.
Le sérieux va bien à vos figures roses ;
Mais le sourire, allez, irait bien mieux, et moi


J’en aurais dans le cœur un éternel émoi.
Par sourire j’entends cette moue égrillarde
Que les amoureux font en clignant l’œil. – Un pli
Sur la bouche, et c’est fait sans qu’on y prenne garde.
- Oh ! oh ! tu me parais un gaillard accompli,
Toi, mon grand drôle ! et plus la légion s’avance,
Plus je te trouve fait, en tous points, à mon gré ;
Pourtant je n’aime pas tes mines de curé.
……
Certes sans violer les lois de la décence,
Tu pourrais te montrer plus nu, mon bel enfant,
Et te débarrasser de cette cape immense
Qui, de la tête aux pieds, te couvre en t’étouffant.
……


Les roses que les anges sèment pour féconder partout l’amour divin, la grace et l’éternelle pureté, n’éveillent chez Méphistophélès que le sentiment de la plus hideuse licence. Les anges, pour ravir sa proie à Satan, ont usé de supercherie et répandu sur lui les baumes incandescens qui font aimer. Tandis qu’il s’abandonne à son ivresse, les divins messagers lui dérobent la partie immortelle de Faust et l’emportent au ciel. Les anges, une fois sortis vainqueurs de la lutte, rappellent à eux les flammes pures qui dévoraient le diable. Méphistophélès reconnaît le tour dont il est dupe ; les fleurs célestes ont laissé sur tout son corps des traces sanglantes ; l’amour divin consume ceux qu’il n’épure pas.


MÉPHISTOPHÉLÈS, revenant à lui.

Çà ! que m’arrive-t-il ? qu’ai-je donc, misérable ?
Je ne suis qu’une plaie, et sur mon corps, partout,
Je vois s’épanouir comme des fleurs d’érable
Comme Job, je me fais à moi-même dégoût.
……
Ce spectacle hideux me rend à la raison ;
On saura profiter, drôles, de la leçon,
Et ma race à présent se tient pour avertie.
J’ai sauvé de Satan la plus belle partie ;
Et déjà cet amour, exécrable fléau,
S’est éteint, et je puis comme tu le mérites,
Te blasphémer encor, race d’hermaphrodites !

CHOEUR DES ANGES.

Ardente extase !
Celui qu’enfin


Ton souffle embrase
Se sent divin.
Splendeurs, archanges,
Tous en phalanges
Montez vers Dieu.
Que vos louanges
Brûlent du feu
D’un saint délire ;
Le ciel est bleu !
L’ame respire !
(ils s’élèvent emportant la partie immortelle de Faust.)

MÉPHISTOPHÉLÈS, regardant autour de lui.

Où sont-ils maintenant ? oh ! dupe, maître sot,
Par un essaim d’enfans, tu te laisses surprendre
Ils s’envolent ; regarde, ils emportent là haut
Ce trésor que toi, fou, tu n’as pas su défendre.
A la fin comprends-tu qu’ils venaient d’orient,
Alléchés par l’odeur de ce morceau friand ?
Cette ame par le pacte entre mes mains tombée,
Les fripons, en sournois, ils me l’ont dérobée,
Et je perds à jamais mon trésor le plus grand.
Qui me rendra mes droits à présent, misérable ?
Oh ! comme ils t’ont trompé, Satan, dans tes vieux jours !
Mais tu le méritais ; confesse sans détour
Que tu t’es conduit là comme un bien pauvre diable.
Que d’avances sans fruit ! que de soins et d’exploits
Honteusement perdus qu’à présent je regrette,
Pour un désir commun, une absurde amourette
Qui me pénètre au cœur, moi tout bardé de poix !
Or, la moralité de tout ceci, je pense,
C’est que l’homme éprouvé qui se laisse un matin
Séduire follement par cette sotte engeance,
De sa stupide erreur sera dupe à la fin.


Cependant, au bord des précipices, dans la profondeur des forêts, au sein d’une nature âpre et sauvage, de pieux solitaires exaltent les voluptés de l’amour mystique, et s’abîment dans les océans de la béatitude ; à leur voix les échos des rochers sonores et des grands bois émus répondent en chœur ; les torrens se précipitent du haut des montagnes, les animaux hurlent dans leurs tanières. Pour la poésie allemande, la nature n’est jamais qu’un vaste clavier dont l’ame humaine dispose à son gré. Le motif seulement varie selon les circonstances et les conditions du sujet. Quoi qu’il arrive, il faut que la nature coopère à l’œuvre de l’homme et subisse l’influence du sentiment qui l’affecte, la loi de sa toute-puissante volonté. Ainsi des anachorètes chantent dans la solitude, et voilà qu’aussitôt les arbres, les granits sortent de la vie de la végétation, de la vie des minéraux, pour devenir les tuyaux d’un orgue immense dont la voix accompagne leur musique.


(Ravins, bois, rochers, solitudes. — SAINTS ANACHORÉTES, dispersés sur le haut des
montagnes et campés dans les crevasses du granit.)

LE CHOEUR ET L’ÉCHO.

Au gré des vents qui tourbillonnent,
Les bois flottent sur le granit
Où les racines se cramponnent ;
Les grands arbres qui le couronnent
Montent épais jusqu’au zénith.
L’onde s’émeut et cherche l’onde ;
La caverne s’ouvre profonde,
Et le lion silencieux
Rôde paisible et solitaire,
Honorant le sacré mystère,
Mystère d’amour de ces lieux !


Ces rocs gigantesques, ces forêts immenses qui s’émeuvent à la voix des pieux anachorètes, ces lions qui répondent à leur psalmodie, tout cela n’est guère selon l’orthodoxie catholique, et l’on peut dire que cette nature vivante, si prompte à entrer en rapport avec le désir humain qui la sollicite, relève moins du dogme de saint Paul que des théories de Spinoza. Goethe, trop sûr de lui-même pour se laisser prendre en défaut en pareille question, a senti l’erreur où il s’engageait, poussé par une invincible préoccupation de la vie extérieure. Aussi n’a-t-il pas manqué de faire ses réserves et de se ménager d’avance une réponse à l’orthodoxie, en tenant à distance ses principaux personnages et les désignant sous des dénominations vagues qui ne sauraient entraver son indépendance, et n’impliquent aucun engagement envers l’autorité, telles que Pater Extaticus, Pater Profundus, Pater Seraphicus. Voilà, il me semble, ce que le docteur Loewe ne comprend pas, lorsqu’il s’efforce de voir dans le Père Extatique Jehan Roysbrock, dans le Père Profond saint Thomas de Cantorbéry, et saint Bonaventure dans le Père Séraphique. Certes, si Goethe avait voulu mettre en scène ici les fondateurs de la scholastique, rien ne l’empêchait de s’expliquer franchement ; s’il ne l’a point fait, sans doute c’est qu’il avait ses raisons. Prétendre individualiser ces créations ébauchées à dessein par le poète, et les incarner en quelque sorte dans une existence authentique, c’est vouloir les rendre responsables, vis-à-vis de l’orthodoxie, de leurs paroles et de leurs actes, et les faire descendre, sans profit pour la réalité, des sphères où elles se meuvent dans les brouillards vaporeux d’un naturalisme mystique, illuminé çà et là des ardeurs du soleil catholique : stratagème admirable, du reste, qui met le théologien à couvert et donne au poète un monde de plus.

Le Père Extatique, en proie au délire de l’amour pur, appelle sur lui les plus âpres douleurs de la chair, ces voluptés suprêmes de la vie ascétique ; il se frappe la poitrine, se creuse les flancs de ses ongles, se martyrise à plaisir. Plus il souffre de cuisantes tortures, plus il se réjouit et bénit Dieu. Dans la fièvre chaude qui le consume, l’élément terrestre s’évapore ; encore quelques instans, et il touchera au but de ses désirs effrénés. Déjà il ne tient plus à ce monde que par le pressentiment d’une sphère plus pure, déjà il a perdu la pesanteur, et Goethe nous le représente flottant çà et là dans les airs.


PATER EXTATICUS.

Ardeur de la flamme divine,
Liens d’amour, liens de feu,
Apre douleur de la poitrine,
Écumant appétit de Dieu,
Flèches, traversez-moi ;
Lances, transpercez-moi !
Chênes, écrasez-moi ;
Éclairs, foudroyez-moi ;
Que l’élément périssable et funeste
Tombe sans retour,
Et que de mon être il ne reste
Que l’étoile ardente et céleste,
Noyau de l’éternel amour !


Le Père Profond exalte l’amour, source éternelle de toutes choses ; plus calme et plus solennel que le Père Extatique, mais non moins fervent et non moins possédé du désir de tout savoir et de tout comprendre, c’est du sein des abîmes qu’il appelle, pour se confondre en lui, ce Dieu dans la nature, dont il voit partout se révéler la présence. Écoutez ce chant parti du creux des ravins, du fond des mers, du sein des volcans et des gouffres, cette voix de toutes les profondeurs, qui dit : Amour, nature, Dieu, aussi bien que la voix des anges qui chantent au ciel. Les hymnes sacrés du firmament ont leur écho dans les abîmes de la terre.


PATER PROFUNDUS. — (Région basse).

Ainsi que la roche éternelle
Pèse sur l’abîme profond,
Comme le flot au flot se mêle
Pour l’affreuse inondation ;
Comme le chêne magnifique
Se porte dans l’air tout d’un coup
Par sa propre force organique,
Tel l’amour puissant, sympathique,
Qui forme tout et nourrit tout.

Autour de moi j’entends un bruit sauvage, immense,
Comme si les forêts et les granits géans
Ondulaient dans les cieux, pareils aux océans !
Et pourtant au milieu du fracas, l’abondance
Des flots tumultueux avec amour s’avance
Au vallon, appelée à féconder les champs.
La cascade qui tombe, et le divin tonnerre
Qui sillonne l’espace et purge l’atmosphère
Des pesantes vapeurs qui nous voilaient le jour,
Que sont-ils donc, sinon des messagers d’amour ?
Ils annoncent à tous cette force profonde
Qui toujours en travail enveloppe le monde.
Oh ! qu’elle embrase donc mon sein où mon esprit,
Triste, inquiet, glacé, souffre et s’appesantit,
Misérable, enfermé dans l’étroite barrière
Des sens, et tout meurtri des chaînes de la terre !
Apaise mes pensers, Seigneur ; que ta clarté
Illumine mon cœur en sa nécessité.


Il faut, avant tout, considérer cette scène comme un épilogue que Goethe, donne à son œuvre, et qui sert de pendant au prologue de la première partie de Faust, dans lequel Méphistophélès, en présence de la cour céleste, demande au Père Éternel la permission de tenter le vieux docteur. C’est entre ce prologue, dont on trouve l’idée première dans le livre de Job, et cet épilogue qui donne l’occasion à Goethe, ainsi que nous le verrons plus tard, de mettre en lumière es idées sur la théologie, qu’est renfermé le drame de l’existence de Faust, cette existence insatiable à laquelle la science, l’amour et la conquête ne suffisent pas. Quant à ce qui regarde l’action, il faut en prendre son parti, et de plus ne pas se montrer trop exigeant à l’endroit de la clarté ; car il s’agit ici de théologie, de mysticisme, et de mysticisme allemand. Cependant, si toutes ces raisons ne suffisaient pas pour expliquer la présence de tant de personnages bien excentriques, disons-le tout à notre aise, et qui semblent au premier abord ne prendre point de part au mystère qui se joue, Goethe pourrait répondre qu’il a voulu représenter en eux l’amour, la quiétude au sein de Dieu, opposés à la spéculation turbulente de Faust. La nature parle de Dieu sans cesse, et conduit vers Dieu celui qui sait la comprendre ; voilà le sens qu’il faut donner à la présence des anachorètes : ils ont contemplé la nature avec cette intelligence divine des choses, qui manquait à Faust, à son activité, et ces hommes, au lieu de tomber par le désespoir dans le sensualisme, éternelle soif de la soif (ewiger Dürst nach dem Dürste), ont conquis la béatitude ineffable, du sein de laquelle ils intercèdent, ô néant de la science humaine ! pour l’orgueilleux alchimiste.


PATER SERAPHICUS. — (Région intermédiaire).

Quelle vapeur purpurine
Ondule dans les cheveux
Des sapins de la colline ?
Ah ! je pressens, je devine
Ce sont les enfans bienheureux
Qui flottent dans la lumière ;
C’est le jeune chœur des esprits.

CHŒUR DES ENFANS BIENHEUREUX

Où donc allons-nous ? oh ! dis,
Dis-nous qui nous sommes, père ?
Nous sommes heureux ; à tous,
A tous, l’être est si doux !

PATER SERAPHICUS.

O vous qu’attirent les lumières,
Enfans nés à minuit, esprits
Et sens à peine épanouis,
Perdus aussitôt pour vos mères,
Aux anges aussitôt acquis ;
Vous sentez donc le voisinage
D’un être plein d’amour ? Eh bien !
Approchez-vous, ne craignez rien ;
Heureux enfans, morts avant l’âge,
Vous n’avez aucun sentiment


Des rudes sentiers de la terre.
Descendez tous dans ma paupière,
Petits, et mettez librement
Mes organes à votre usage
Pour contempler ce paysage.
(Il les prend en lui) [13].
Voici des arbres et îles monts,
Voici des pics couverts de neige ;
Le torrent qui roule et s’abrège
Les âpres chemins par ses bonds.

LES ENFANS BIENHEUREUX, du fond de son cerveau.

C’est beau ! mais quelle morne place !
Quel lieu sauvage et plein d’horreur !
Nous avons froid, nous avons peur
Bon père, oh ! laisse-nous, de grace,
Prendre notre vol dans l’espace.

PATER SERAPHICUS, leur donnant la volée.

Montez vers les plus hauts séjours,
Aux derniers cercles de lumière ;
Croissez à votre insu toujours,
Selon l’éternelle manière ;
Attirés plus haut, dans le bleu,
Par l’émanation de Dieu.
……


Arrêtons-nous un moment pour contempler la divine comédie. Voilà bien tous les degrés de la céleste nature, depuis l’initiation au sortir de la vie terrestre jusqu’à la béatitude suprême au sein de Dieu : les enfans bienheureux, les chérubins, les anges, les séraphins, et, pour tous ces membres de la hiérarchie céleste, des sphères de purification à traverser : la région profonde, la région intermédiaire, la région supérieure. On croirait lire une page de saint Thomas ou de Roysbrock, si le rhythme glorieux de ces strophes de lumière, qu’il faut désespérer de reproduire dans la transparence native de leurs eaux limpides, ne vous rappelait à tout instant la poésie au sein du mysticisme. Le souffle de Goethe nous rend visibles ces myriades d’intelligences éthérées qui s’élèvent à travers l’infini, jusqu’au triangle mystérieux, le long d’une traînée radieuse : imagination sublime, vraie théorie des anges, inspirée jadis à Philon par le symbole de l’échelle de Jacob, et que Goethe emprunte à l’école d’Alexandrie.

Les groupes séraphiques se transmettent la partie immortelle de Faust ; les archanges, qui s’en étaient emparés d’abord, ne la trouvent pas assez pure pour leurs divines mains, et la livrent aux anges novices, qui, à leur tour la passent aux enfans de minuit. Faust, pour arriver au ciel, traversera donc toutes les sphères de purification. Cependant le docteur Marianus annonce l’arrivée des trois saintes femmes qui viennent intercéder pour le salut d’une sueur, et dans l’effusion de l’amour qui le pénètre, tombe aux pieds de la reine des anges.


DOCTOR MARTANUS [14], dans la cellules la plus élevée et la plus pure.

D’ici la vue est profonde,
L’esprit flotte entre le monde
Et l’Éternel.

Mais, dans la nuée en flammes,
J’aperçois de saintes femmes
Qui vont au ciel.


J’en vois une qui rayonne
Au milieu, sous sa couronne
D’astres en fleur.

C’est la patronne divine,
La reine, je le devine
A sa splendeur.
(Dans un ravissement extatique.)

Souveraine immaculée
De l’univers,
Sous la coupole étoilée
Des cieux ouverts,
Laisse-moi dans la lumière
Du ciel en feu,
Lire ton divin mystère,
Mère de Dieu !
…….
Autour d’elle, flottantes,
Tremblottent des vapeurs
Ce sont les légers chœurs
Des blondes pénitentes
Qui, buvant l’air si doux
De l’espace,
A ses genoux,
Demandent grace.

(MATER GLORIOSA plane dans l’atmosphère.)

Les trois pénitentes, Madeleine, la Samaritaine, Marie Egyptienne, implorent la mère du Christ pour Marguerite.

Toi qui jamais aux pécheresses
Ne refusas l’accès des cieux,
Qui, du repentir généreux,
Augmentes encor les richesses.
Sainte patronne, accorde ici
A cette ame douce et ployée,
Qui s’est une fois oubliée,
Sans croire qu’elle avait failli ;
Accorde un pardon infini.

na poenitentium, autrefois nommée MARGUERITE, s’humiliant.

<poem Daigne, ô glorieuse, Vers moi bienheureuse, Tourner ton front propice en ce beau jour. </poem>

Celui que j’aimai sur la terre,
Libre de toute peine amère,
Est de retour.


Encore un de ces harmonieux échos de la première partie de Faust. Vous qui vous souvenez de cette plainte si mélancolique et si douce que la jeune fille exhale comme un soupir après sa faute, de ces larmes du repentir qui tombent aux pieds de la madone dans les rosées d’une gerbe de fleurs, écoutez, c’est encore la même voix… la même voix dans le ciel ! A mesure que l’esprit s’accoutume, il retrouve une à une dans ce poème sans fond toutes les idées du premier Faust, mais agrandies, développées ; et qu’on ne s’y trompe pas s’il se sent attiré vers elles par un irrésistible charme, au milieu de l’espèce de canonisation épique et lumineuse dont le poète les investit, c’est qu’il se souvient de les avoir vues autrefois se mouvoir dans la réalité de l’existence. Marguerite, par exemple, l’unité de ce personnage, c’est l’amour, l’amour simple, confiant, résigné, l’amour dans le sein de Marie, soit qu’il pleure ses faiblesses sur les dalles du sanctuaire, soit qu’il chante dans les nuées l’hymne de la rédemption. Aussi, comme notre sympathie s’élance au-devant de la pénitente céleste ! comme elle nous touche plus que la Béatrix de Dante, car Béatrix nous apparaît dans la lumière sans que nous sachions par quels chemins elle y est venue ; on ne nous a rien dit de sa jeunesse et de ses amours. Pour trouver la trace de son existence, il faut sortir du cercle mystique, et l’aller chercher dans les biographies. Puis Béatrix est morte à dix ans : une enfant ! Mais Marguerite, elle a vécu comme nous, parmi nous ; nous l’avons tous vue aimer, souffrir, mourir. Marguerite, nous l’avons rencontrée au puits, à l’église, au jardin, interrogeant une à une toutes ses sensations, ces feuilles fragiles des roses de la vie [15].

Cependant les enfans de minuit tourbillonnent en cercles lumineux autour de l’ame de Faust, en qui la vie céleste pénètre de plus en plus. Faust, le savant superbe, le maître des esprits, grandit jusqu’au ciel, et là, c’est Marguerite qui se présente pour l’instruire.


LA PÉCHERESSE, nommée autrefois Marguerite.

Entouré du chœur des esprits,
Le novice heureux croit qu’il rêve.
Dans l’éther il monte, il s’élève ;
Il entre à peine au paradis,
Et déjà ressemble aux archanges.
Comme de ses terrestres langes,
Il se dépouille peu à peu !
Comme en sa jeunesse première,
Il vient d’apparaître au milieu
De son vêtement de lumière !
Oh ! laisse-moi, céleste mère,
L’instruire dans le pur amour,
Car le rayon du nouveau jour
Éblouit déjà sa paupière.

MATER GLORIOSA.

Viens, monte à la sphère divine ;
Il te suivra, s’il te devine.


La simple jeune fille introduit le docteur dans la gloire des anges ; l’ignorance rachète la science. Faust participe au bonheur des élus ; le dogme de la rédemption des ames est mis en œuvre, et le poème se dénoue au point de vue du catholicisme.

Quels que soient les développemens immenses que le poète donne à son œuvre, le sujet de Faust tient de la légende. On a beau faire, là est son point d’unité ; il en est sorti ; après des divagations sans nombre, il y retournera. Il faut que le drame se termine comme il a commencé, dans le ciel, au milieu des splendides imaginations de la hiérarchie catholique. Il est vrai de dire que Goethe en agit assez librement avec le dogme, et prend peu de souci de traiter la chose en père de l’église. Qu’est-ce, en effet, qu’un catholicisme qui admet qu’une aspiration incessante vers un bien vague et mystérieux, qu’une activité sans trêve (rastlose Thâtigkeit) puisse, au besoin, tenir lieu de la foi à la parole divine, à la révélation, au Verbe ? Théologie éclectique, théologie de poète, où le néoplatonisme d’Alexandrie se marie au panthéisme de l’Allemagne, où les idées de Platon, d’Iamblique, de Spinoza, de Hegel et de Novalis se confondent et tourbillonnent, atomes lumineux, dans le rayon le plus pur et le plus chaud du soleil chrétien. Au XIVe siècle, Dante eût infailliblement mis Faust en enfer, ou tout au moins en purgatoire, et encore le vieux Gibelin aurait-il, en ce dernier cas, cru donner à son personnage une singulière preuve de mansuétude. Ici une difficulté se présente : comment le philosophe sortira-t-il du labyrinthe où le poète s’est engagé à travers les sentiers du catholicisme ? Par le dogme ? Vraiment, il ne le peut, lui qui, en proclamant ce principe, que l’ame humaine peut trouver son salut autre part que dans un attachement inviolable à la parole révélée, a rompu en visière avec l’orthodoxie ; force lui est, pour se tirer d’affaire, d’ériger en système sa conviction intime, son point de vue personnel, et de mettre pour un moment la métaphysique à la place de la théologie. Or, c’est là, selon nous ; un fait curieux, et qui mérite bien qu’on l’examine, un fait qui laisse à découvert certaines théories dont Goethe se préoccupait plus qu’on ne pense, et qu’il est indispensable d’étudier, si on veut connaître à fond le grand poète, car elles dominent à la fois son existence et son œuvre ; théories faites en partie avec les idées de Spinoza [16] et de Leibnitz, en partie avec les siennes propres.

Sans mystique, il n’y a pas de religion possible. Le naturalisme lui-même, tout en ne reconnaissant que les choses créées, se voit forcé d’admettre des forces élémentaires actives. Une force prise en dehors de l’acte qui en résulte est quelque chose qui ne se peut saisir, et cependant il faut qu’on se la représente. De là, d’une part, la mythologie païenne, de l’autre la philosophie de Spinoza, qui donnent plus ou moins aux causes et aux forces premières la réalité de l’existence, et les classent en un système. Cependant ici encore les mêmes difficultés se rencontrent ; car, quelles que soient les formules et les apparitions, il y a au fond de tout cela un mystère insaisissable, et l’ame, au milieu du culte de la nature, éprouve, comme au sein de l’orthodoxie chrétienne, cet infini besoin d’amour, d’espérance et de foi [17] qui ne l’abandonne jamais.

De semblables aspirations existent d’elles-mêmes, et la piété en résulte [18]. Aussi combien de fois n’a-t-on pas vu la conscience humaine, en proie aux sombres inquiétudes que font naître en elle les idées d’avenir et d’éternité, ne trouver de refuge contre l’épouvante et le doute que dans la foi qu’elle avait repoussée sous sa forme première ! C’est un peu l’histoire du plus grand nombre, de Goethe lui-même. Voyez ce qu’il écrivait à Zelter sur ce sujet [19], en 1827 : « Continuons d’agir jusqu’à ce que, rappelés par l’esprit du monde, un peu plus tôt, un peu plus tard, nous retournions dans l’éther ; puisse alors l’Être éternel ne pas nous refuser des facultés nouvelles, analogues [20] à celles dont nous avons eu déjà l’usage ! S’il y joint paternellement le souvenir et le sentiment ultérieur (Nachgefühl) du bien que nous avons pu vouloir et accomplir ici-bas, nul doute que nous ne nous engrenions d’autant mieux dans le rouage de la machine universelle. Il faut que la monade supérieure (die entelechische Monade) se maintienne en une activité continuelle ; et si cette activité lui devient une autre nature, l’occupation ne lui manquera pas dans l’éternité. » Belles paroles qui ne sont peut-être pas si éloignées du christianisme que Goethe voudrait le faire croire et qu’on y rattacherait facilement, ainsi que la pensée qui suit : « Je veux te le dire à l’oreille ; j’éprouve le bonheur de sentir qu’il me vient dans ma haute vieillesse des idées qui, pour être poursuivies et mises en œuvre, demanderaient une réitération de l’existence… »

« Chaque soleil, chaque planète porte en soi une intention plus haute, une plus haute destinée en vertu de laquelle ses développemens doivent s’accomplir avec autant d’ordre et de succession que les développemens d’un rosier par la feuille, la tige, la corolle. Appelez cette intention une idée, une monade, peu importe ; il suffit qu’elle préexiste invisible au développement qui en sort dans la nature. Les larves des états intermédiaires, que cette idée prend dans ses transformations, ne sauraient nous arrêter un moment. C’est toujours la même métamorphose, la même faculté de transformation de la nature, qui tire de la feuille une fleur, une rose, de l’œuf une chenille, de la chenille un papillon. Les monades inférieures obéissent à une monade supérieure, et cela non pour leur bon plaisir, mais uniquement parce qu’il le faut. Du reste, tout se passe fort naturellement en ce travail. Par exemple, voyez cette main ; elle contient des parties incessamment au service de la monade supérieure, qui a su se les approprier indissolublement sitôt leur existence. Grace à elles, je puis jouer tel morceau de musique ou tel autre ; je puis promener à ma fantaisie mes doigts sur les touches du clavier ; elles me procurent donc une jouissance intellectuelle et noble ; mais, pour ce qui les regarde, elles sont sourdes, la monade supérieure seule entend. De là, je conclus que ma main ou mes doigts s’amusent peu ou point. Le jeu de monade auquel je prends plaisir, ne divertit nullement mes sujettes, et peut-être en outre les fatigue. Combien elles seraient plus heureuses d’aller où leur aptitude les entraîne ; combien, au lieu de courir en désœuvrées sur mon clavier, elles aimeraient mieux, abeilles laborieuses, voltiger sur les prés, se poser sur un arbre, et s’enivrer du suc des fleurs ! L’instant de la mort, qui pour cela s’appelle avec raison une dissolution, est justement celui où la monade supérieure régnante (die regierende Hauptmonas) affranchit ses sujettes et les dégage de leur fidèle service. C’est pourquoi, de même que l’existence, je regarde la mort comme un acte dépendant de cette monade capitale dont l’être particulier nous est complètement inconnu.

« Cependant les monades sont inaltérables de leur nature, et leur activité ne saurait ni se perdre, ni se trouver suspendue au moment de la dissolution. Elles ne quittent leurs anciens rapports que pour en contracter de nouveaux sur-le-champ ; et, dans cet acte de transformation, tout dépend de l’intention, de la puissance de l’intention contenue dans telle ou telle monade. La monade d’une ame humaine cultivée n’est point la monade d’un castor, d’un oiseau ou d’un poisson, cela va sans dire ; et ici nous retombons dans le système de la classification des ames, auquel il est impossible d’échapper toutes les fois qu’on veut interpréter d’une façon quelconque les phénomènes de la nature. Swedenborg, cherchant à l’expliquer à sa manière, se sert, pour représenter son idée, d’une image fort ingénieuse à mon sens. Il compare le séjour où les ames se trouvent à un espace divisé en trois pièces principales, au milieu desquelles s’en trouve une grande. Maintenant supposons que, de ces divers appartemens, diverses espèces de créatures, des poissons, des oiseaux, des chiens, des chats, se rendent dans la grande salle, curieuse compagnie en vérité, et singulièrement mêlée ; qu’adviendra-t-il aussitôt ? Le plaisir de se trouver ensemble ne durera certes pas long-temps, et de ces mille dispositions si instinctivement contraires, quelque effroyable querelle résultera ; à la fin, le semblable cherchera le semblable, les poissons iront vers les poissons, les oiseaux vers les oiseaux, les chiens vers les chiens, etc., et chacune de toutes ces espèces contraires cherchera, autant que possible, à se trouver quelque lieu particulier. N’est-ce point là l’histoire de nos monades après la mort terrestre ? Chaque monade va où sa force l’entraîne, dans les eaux, dans l’air, dans la terre, dans le feu, dans les étoiles ; et cet essor mystérieux qui l’y porte contient tout le secret de sa destinée future.

« A une destruction complète, il n’y faut pas penser. Cependant il peut bien se faire qu’on coure le risque d’être saisi au passage par quelque monade puissante et grossière en même temps, qui vous subordonne à elle. Le danger a au fond quelque chose de sérieux, et, pour ma part, toutes les fois que je me trouve sur la voie de la simple contemplation de la nature, je ne puis me défendre d’une certaine épouvante qu’il me cause [21].

« Qu’il y ait un coup d’œil général historique, qu’il y ait aussi parmi les monades des natures supérieures à nous, cela est incontestable. L’intention d’une monade du monde (Welmonade) peut tirer et tire du sein ténébreux de son souvenir des choses, qui semblent des prophéties, et qui, au fond, ne sont que la vague réminiscence d’un état révolu, la mémoire ; par exemple, le génie humain a découvert les lois qui régissent l’univers, non par une recherche aride, mais par l’éclair du souvenir plongeant dans les ténèbres du passé, attendu qu’il était présent, lui aussi, lorsque ces lois furent élaborées. Il serait insensé de prétendre assigner un but à ces éclairs qui traversent le souvenir des esprits supérieurs, ou déterminer le degré où doit s’arrêter cette révélation. Ainsi, dans l’univers comme dans l’histoire, je suis loin de penser que la durée de la personnalité d’une monade soit inadmissible.

« En ce qui nous regarde particulièrement, il semble presque que les divers états antérieurs que nous avons pu traverser dans cette planète soient trop indifférens ou trop médiocres pour renfermer beaucoup de choses dignes, aux yeux de la nature, d’un second souvenir. Notre état actuel lui-même ne saurait se passer d’un grand choix, et sans doute qu’un jour, dans l’avenir, notre monade principale le récapitulera sommairement par de grandes synthèses historiques [22].

« Si nous passons aux conjectures, à vous parler franchement, je ne vois pas ce qui pourrait empêcher la monade à laquelle nous devons l’apparition de Wieland sur notre planète, d’embrasser, dans son nouvel état les plus vastes rapports de cet univers. L’activité, le zèle, l’intelligence avec lesquels elle s’est appropriée ; tant de faces de l’histoire du monde, lui donnent le droit de prétendre à tout il m’étonnerait peu, bien plus je regarderais cela comme, une chose tout-à-fait conforme à mes vues, de rencontrer après des siècles ce même Wieland devenu quelque monade cosmique, quelque étoile de première grandeur, et de le voir réjouir, féconder par sa douce lumière tout ce qui s’approcherait de lui. Oui, ce serait beau pour la monade de notre Wieland de comprendre l’être vaporeux de quelque comète dans sa lumière et sa splendeur. Quand on réfléchit à l’éternité de cet état universel, il est impossible de ne pas supposer que les monades, en tant que forces coopératives sont aussi admises à prendre part aux joies divines de la création. L’être de la création leur est confié. Appelées ou non, elles viennent d’elles-mêmes, de tous les chemins, de toutes les montagnes, de toutes les mers, de toutes les étoiles ; qui peut les arrêter ? Je suis sûr d’avoir mille fois pris part à ces joies dont je parle, et je compte bien mille fois encore y retourner ; rien au monde ne m’ôterait cette conviction et cet espoir. — Maintenant il reste à savoir si l’on peut appeler retour un acte accompli sans conscience : celui-là seul retourne dans un lieu qui a conscience d’y avoir séjourné précédemment. Souvent, dans mes contemplations sur la nature, de radieux souvenirs et des gerbes de lumière jaillissent à mes yeux de certains faits cosmogoniques auxquels ma monade a peut-être contribué avec activité. Mais tout cela ne repose que sur un peut-être, et lorsqu’il s’agit de pareilles choses, il faudrait cependant avoir de plus sérieuses certitudes que celles qui peuvent nous venir des pressentimens et de ces éclairs dont l’œil du génie illumine par intervalle les abîmes de la création. Pourquoi, dira-t-on, ne pas supposer au centre de la création une monade universelle, aimante, qui gouverne et dirige selon ses desseins les monades de l’univers, de la même façon que notre ame gouverne et dirige les monades inférieures qu’elle s’est subordonnées [23] ? — Je ne m’élève pas contre cette proposition, pourvu qu’on la présente comme un article de foi, car j’ai pour habitude de ne jamais donner de valeur définitive aux idées qui ne s’appuient sur aucune observation sensible. Ah ! si nous connaissions notre cerveau, ses rapports avec Uranus, les mille fils qui s’y entrecroisent, et sur lesquels la pensée court çà et là ! L’éclair de la pensée ! mais nous ne le percevons qu’au moment où il éclate. Nous connaissons des ganglions, des vertèbres, et ne savons rien de l’être du cerveau ; que voulons-nous donc alors savoir de Dieu ? On a beaucoup reproché à Diderot d’avoir écrit quelque part : — Si Dieu n’est pas encore, il sera peut-être quelque jour. — Mes théories sur la nature et ses lois s’accordent assez avec l’idée d’une planète d’où les monades les plus nobles ont pris leur premier essor, et dans laquelle la parole est inconnue.

« De même qu’il y a des planètes d’hommes, il peut y avoir des planètes de poissons, des planètes d’oiseaux. L’HOMME EST LE PREMIER ENTRETIEN DE LA NATURE AVEC DIEU. Je ne doute pas que cet entretien ne doive se continuer sur une autre planète, plus sublime, plus profond, plus intelligible. Pour ce qui est d’aujourd’hui, mille connaissances nous manquent : la première est la connaissance de nous-mêmes, ensuite viennent les autres. A la rigueur, ma science de Dieu ne peut s’étendre au-delà de l’étroit horizon que l’observation des phénomènes de la nature m’ouvre sur cette planète, et de toute façon c’est bien peu de chose. En tout ceci, je ne prétends pas dire que ces bornes mises à notre contemplation de la nature soient faites pour entraver la foi ; au contraire, par l’action immédiate des sentimens divins en nous, il peut se faire que le savoir ne doive arriver que comme un fragment sur une planète qui, elle-même dérangée dans ses rapports avec le soleil, laisse imparfaite toute espèce de réflexion, qui dès-lors ne peut se compléter que par la foi. Déjà j’ai remarqué, dans ma Théorie des couleurs, qu’il y a des phénomènes primitifs que l’analyse ne fait que troubler dans leur simplicité divine, et qu’il faut par conséquent abandonner à la foie. Des deux côtés, travaillons avec ardeur à pénétrer plus avant ; mais tenons toujours bien les limites distinctes, n’essayons pas de prouver ce qui ne peut être prouvé ; autrement nos prétendus chefs-d’œuvre ne serviraient qu’à donner à la postérité le spectacle de notre faiblesse. Où la science suffit, la foi est inutile ; mais où la science perd sa force, gardons-nous de vouloir disputer à la foi ses droits incontestables. En dehors de ce principe, que la science et la foi ne sont pas pour se nier l’une l’autre, mais au contraire pour se compléter l’une par l’autre, vous ne trouvez qu’erreur et confusion. »

Cependant, toute question de théologie mise à part, il est permis de douter que la morale y trouve son compte. Qu’est-ce, en effet, que Faust, sinon l’orgueil, le désespoir, la débauche des sens, l’ambition, le mensonge, la haine incessante de Dieu ? Et tout cela aboutit à quoi ? A la gloire des anges : étrange conclusion, et qui pourtant s’explique. Le mal, chez Faust, vient de Méphistophélès, on ne le peut nier ; et d’ailleurs, ne trouve-t-il pas son châtiment dans cette vie, le mal qui tend sans relâche vers un but qu’il ne peut atteindre (das ruheIos um Ziele strebt ohne es rua erreichen) ? Faust, après tout, est homme ; il se trompe souvent et profondément ; mais, comme le Seigneur l’a dit dans le prologue, un vague instinct le porte vers le bien. Je l’avoue, chaque fois que la raison et le désir des sens sont aux prises, le désir l’emporte, mais non sans une lutte acharnée, non sans que la raison ait vaillamment combattu pour ses droits. Faust hait Méphistophélès, et du commencement à la fin, tous les moyens que le diable met en œuvre lui répugnent. Puis, son vaste amour pour la nature ne nous est-il pas garant de ce pressentiment sublime de l’ordre et de la loi régulière qui ne l’abandonne jamais ? En un mot, Faust est, comme Werther, un homme doué des plus riches dons de la nature, mais qui, dans ses rapports avec la vie morale, retombe au niveau des autres hommes et participe des faiblesses communes. Après tout, si l’on insistait sur ce point, nous dirions volontiers que Goethe n’a prétendu faire ni un sermon ni un bréviaire, mais un poème large et profond comme la vie, sérieux et vrai comme la nature, et dans le plus haut sens de cette expression, un miroir où l’expérience du passé se réfléchit pour l’avenir.

Ainsi tout se transforme et rien ne meurt, l’intelligence va à l’amour, l’amour à Dieu, le mal succombe au dénouement des choses, car il n’existe, pas en soi.

On voit comme tout se lie et s’enchaîne dans Faust. La tragédie s’arrête ; le poème s’ouvre ; l’individu fait place à l’humanité. Tant de scènes charmantes, tant de détails heureux, mais bornés, se perdent dans l’infini du grand œuvre. L’inspiration de Goethe se transforme, mais sans rien perdre de sa vie première. A chaque pas, vous rencontrez des idées qui vous rappellent le passé. Les scènes qui vous ont charmé, vous les retrouvez l’une après l’autre, mais élargies, développées. C’est encore la scène de l’écolier, la nuit de Walpürgis, encore le galop sonore à travers la campagne [24]. Seulement ici l’ordre classique règne seul, le mouvement délibéré de la réflexion trempée de science tient lieu de la fantaisie instinctive. Hélène remplace Marguerite ; on dirait le cœur de Goethe qui se mire dans son cerveau.

Il en est de la poésie comme de l’architecture ; les monumens sublimes qui font sa gloire dans la postérité ne sont jamais l’œuvre d’un seul ; l’homme prédestiné ne paraît qu’à son jour, lorsque les efforts des siècles ont ouvert la carrière ou la mine. Quand Goethe est venu, les matériaux de son œuvre couvraient le sol de l’Allemagne ; toutes les pierres de cet édifice magnifique étaient là, immobiles et dormantes, les unes roses comme le granit des sphinx, les autres sombres et lugubres comme des blocs druidiques, celles-ci couvertes de mousse et de gramen rampant, celles-là transparentes et réfléchissant toutes les fantaisies du soleil dans leurs eaux limpides. C’est parce que les conditions de l’épopée sont à sa taille, que Goethe se décide à sacrifier ses instincts capricieux, ses sensations changeantes, et, qu’on me passe le mot, la subjectivité de sa nature pour entrer dans le cercle fatal où toute liberté s’abdique, et s’asseoir au milieu en Jupiter. C’est qu’en effet, nulle part la Muse n’a ses coudées moins franches, nulle part l’inspiration ne souscrit à des règles plus austères ; l’épopée, c’est le génie d’un homme qui se meut dans le génie d’un siècle. A vrai dire, il n’y a de liberté que pour les poètes du lac, de la prairie et de la montagne, pour les chantres mélodieux des intimes pensées ; ceux-là vont et viennent, montent et descendent, selon le caprice de leurs ailes : ils peuvent s’attarder au bord des eaux, ramasser tous les diamans qu’ils trouvent, sans qu’un avertissement d’en haut les ramène au giron souverain. Feux errans et follets, tandis que le soleil immobile se tient au centre, ils traversent l’étendue en tous sens, au risque de se laisser prendre par lui quelque chose de leur clarté phosphorescente, et finissent par aller s’éteindre dans les larmes d’une jeune fille. Le mystère dont ils s’environnent fait toute leur liberté ; isolés, mais heureux de s’enivrer ainsi, comme des abeilles, du miel le plus doux de la terre, ils ont ce qu’ils souhaitent. Le génie qui se fait centre ne peut, lui, se contenter d’une si médiocre volupté. Or, l’admiration qu’il ambitionne ne se donne pas volontiers ; pour l’avoir, il la faut conquérir : l’humanité est comme la terre qui ne donne rien de ses larmes ni de sa végétation aux étoiles oisives qui se contentent de la regarder avec mélancolie, et se livre tout entière au soleil qui la féconde.

Quiconque entreprend une œuvre épique, dépouille sa propre inspiration pour se soumettre au dogme sans discuter ; que ce dogme vienne ensuite de Dieu ou de l’esprit humain, qu’il s’appelle Jésus, saint Paul, Grégoire VII ou Spinoza, Hegel, Novalis, peu importe, on n’en doit pas moins le considérer comme l’autorité dont la pensée relève. Le poème de Faust est le chant du naturalisme, l’évangile du panthéisme, mais d’un panthéisme idéal qui élève la matière jusqu’à l’esprit, bien loin d’enfouir l’esprit dans la matière, proclame la raison souveraine et donne le spectacle si beau de l’hyménée des sens et de l’intelligence. Toutes les voix chantent sous la coupole magnifique, les anges, l’humanité, les grands bois, les eaux et les moissons ; les flammes de la vie et de l’amour roulent à torrens, puis remontent à la source éternelle pour s’épancher encore. L’harmonie est complète, pas une note n’y manque. Désormais Novalis et Goethe ont élargi le Verbe du Christ et fait entrer la terre, les eaux et le ciel dans la révélation ; la nature est sauvée, l’humanité se réconcilie à jamais avec elle ; tout annonce le panthéisme et le glorifie dans cet édifice sublime. Entre tous les grands maîtres, Goethe est celui qui possède au plus haut degré le génie de la volonté : il fait ce qu’il veut, rien que cela, et s’arrête à temps ; et, qu’on ne s’y trompe pas, cette puissance n’est que le résultat de son organisation insensible aux influences du cœur, de sa nature qui attire sans jamais rendre, comme nous l’avons déjà dit. On doit bien se garder de croire que toutes les tendances du siècle le frappent également ; dans cette symphonie étrange, dans ce chœur sans mesure que chantent pêle-mêle tous les instincts et toutes les passions, son oreille infaillible saisit la voix fondamentale et la sépare des autres, ou plutôt groupe les autres autour d’elle. Goethe est un écho, mais un écho intelligent autant que sonore, et qui réfléchit, avant de rendre le bruit qui l’a frappé, bien différent en cela de ces poètes toujours prêts à se laisser inspirer, qui passent incessamment de l’orthodoxie au doute, du doute à la religion de Spinoza, et, de trop faible vue pour distinguer d’en haut le mouvement d’un siècle, se contentent d’en exprimer les vagues rumeurs, cherchant l’unité de l’œuvre épique dans une variété où la pensée se dissémine, et qui n’aboutit qu’à des fragmens ; harpes éoliennes, sans cesse ballottées par tous les vents de la terre qui les font chanter !

Aussi, quel que soit le but mystérieux où tende l’humanité, que son avenir appartienne au christianisme, au règne absolu de l’esprit pur, à l’abjuration de toutes les joies de cette vie, ou (nous aimerions mieux le croire avec Novalis) à un panthéisme clairvoyant, illuminé çà et là par les divins rayons de l’Évangile, mais où l’esprit s’incarne quelque peu, où l’activité humaine marche enfin librement vers le ciel à travers le beau jardin de la terre ; quel que soit dans l’avenir le but de l’humanité, le poème de Faust restera non-seulement comme un livre sublime, où se rencontrent les plus nobles pensées que la poésie ait jamais prises au cœur humain, à la théologie, en un mot à la science de Dieu et des hommes, — mais encore comme l’expression d’une époque grande et féconde, qui, après avoir tout interrogé, tout tenté, j’allais dire tout accompli, après avoir promené son activité impatiente dans toutes les écoles et sur tous les champs de bataille, lasse de la discussion et de la guerre, lasse surtout des folles théories qu’elle a vues éclore et mourir sous ses pas, mais trop jeune, trop ardente, trop vivace pour se contenter du doute, se réfugie dans la nature intelligente et le pressentiment d’une plus haute destinée.

Maintenant, si j’ai tant insisté sur ce poème, c’est qu’à mon sens ce poème contient l’esprit de Goethe. D’ailleurs, si l’on me cherchait querelle à ce propos, les bonnes raisons ne me feraient pas faute, et je trouverais la première dans l’ignorance où l’on était encore en France de ce beau livre, auquel la traduction avait manqué jusqu’ici. En tout cas, j’espère trouver grace auprès du lecteur en faveur des fragmens que j’ai cités, diamans de prix, dont j’ai voulu dégager la transparence de l’épaisseur qui l’enveloppe, en attendant qu’un lapidaire plus habile en vienne polir au soleil les mille facettes radieuses.


HENRI BLAZE.

  1. Voyez dans la livraison du 1er juin la première partie de ce travail.
  2. Hélène est une imagination des plus belles années de Goethe, une idée venue en même temps que Hermann et Dorothée, peut-être avant. Voici, du reste, ce qu’il en dit lui-même dans une lettre à Schiller, 12 septembre 1800 (Briefwechsel, Th. V, S. 306.) : « J’ai mené à bien, cette semaine, les situations dont je vous ai parlé, et mon Hélène est vraiment venue au jour. Maintenant le beau m’attire tellement vers le cercle de mon héroïne, que c’est une affliction pour moi d’avoir à la convertir en une sorte de conte bleu. Je sens bien un vif désir de fonder une sérieuse tragédie sur les matériaux que j’ai déjà ; mais je craindrais d’augmenter encore les obligations dont l’accomplissement pénible consume les joies de la vie. » Et vingt-six ans plus tard, dans une lettre à Zelter, 3 juin 1826 (Briefwechsel mit Zelter, Th. IV, S. 171) : « Je dois aussi te confier que j’ai repris, pour ce qui regarde le plan poétique et non les développemens, les travaux préliminaires d’une œuvre importante sur laquelle, depuis la mort de Schiller, je n’avais pas jeté les yeux, et qui, sans le coup de collier d’aujourd’hui, serait demeurée in limbo patrum. Le caractère de cette œuvre est d’empiéter sur les domaines de la nouvelle littérature, et cependant je défie qui que ce soit au monde d’en avoir la moindre idée. J’ai lieu de croire qu’il en résultera une grande confusion, car je la destine dans ma pensée à vider une querelle. » Il était difficile de toucher plus juste, et le poète parle ici avec cet admirable instinct critique qui ne le trompe jamais. En effet, je ne sais pas d’œuvre plus prônée et plus méconnue, plus exposée a la fois aux exagérations de la louange et du blâme, plus admirée des uns et des autres, et plus mise en question par tous. Tandis que les philosophes s’y complaisent, attirés par le souffle divin qui s’exhale de la perfection grecque, les romantiques s’en détournent avec horreur, et là où le pied du classique chancelle, le romantique se trouve sur son terrain. Le secret de cette inquiétude qui tourmente les deux partis me semble tout entier dans la fantaisie immense de Goethe, qui a voulu rassembler tous les élémens dans sa création. Fatalité attachée aux enfantemens du génie ! Ces grandes œuvres synthétiques, qui comprennent l’univers de la pensée et de l’action, sont créées plutôt pour l’humanité que pour l’homme. Dès leur naissance, la discussion s’en empare ; elles servent de champ de bataille aux opinions les plus contraires, qui s’y livrent un combat éternel d’autant plus indécis, que les chances sont plus également partagées. Ces œuvres éveillent plutôt l’enthousiasme de tous que l’amour et le culte de chacun ; beaucoup les défendent avec courage et persévérance, mais peu se passionnent pour elles. Ce n’est pas au moins, — quant à ce qui regarde l’observation des sentimens, les graces de la pensée, le soin curieux du détail, — que ces œuvres le cèdent en rien à d’autres. Ce qui leur manque, c’est la classification et l’ordre. Une forêt vierge n’est pas un sentier. Les intelligences oisives et modestes trouveraient là aussi la douce fleur de l’ame, mais cachée et perdue sous les grandes herbes qu’il faudrait séparer avec peine, et l’on s’explique comment il convient mieux à leur heureuse nonchalance d’aller respirer les pâles violettes dans le coin de terre isolé où Pétrarque et Novalis les ont plantées. — Une chose qui du premier abord glace la sympathie du lecteur, c’est l’ironie inexorable qui se manifeste dans ce livre sous toutes les formes. Goethe ne procède guère autrement ; génie essentiellement profond et varié, il voit d’un coup d’œil infaillible les tendances du moment, et trouve dans la fécondité de sa nature généreuse de quoi y satisfaire. Mais l’imitation suit le génie, comme son ombre ; la voie ouverte, tous s’y précipitent au hasard, et c’est alors un plaisir de dieu pour le vieillard que de comprimer tout d’un coup ces élans effrénés par un éclat de rire inextinguible. Goethe fait un peu, autour du troupeau littéraire de son temps, l’office du chien de berger : dès que les moutons se débandent et vont dévastant le beau pâturage que leur a découvert la sagacité du maître, le vieux gardien attentif se lance après eux, d’un bond dépasse les plus hardis, et les ramène à l’étable en leur mordant l’oreille jusqu’au sang. Je citerai, à l’appui de ce que j’avance, dans la première partie de Faust, l’intermède tout entier des Noces d’or d’Obéron et de Titania (Oberon’s und Titania’s goldne Hochzeit), et dans la seconde, ces allusions de toute sorte et ces passages satiriques où certaines idées, fort en honneur dans un passé encore très près de nous, ne sont guère plus épargnées que les faiblesses de Nicolaï et de ses contemporains dans les scènes du Brocken. — voici en quels termes Goethe parle de l’accueil fait à sa création d’Hélène dans certaines capitales de l’Europe : « Je sais maintenant comment on a salué Hélène à Édimbourg, à Paris, à Moscou ; peut-être n’est-il pas sans intérêt de connaître, à ce propos, trois façons de penser tout-à-fait opposées. L’Écossais cherche à pénétrer dans l’œuvre, le Français à la comprendre, le Russe à se l’approprier. Il ne serait pas impossible qu’on trouvât ces trois facultés réunies chez le lecteur allemand. » (Goethe an Zelter, 20 mai 1828 ; Briefwechsel, Th. V, S. 44.)
  3. Idole, ombre, idée, dans le sens antique. — Selon Pausanias, Achille céda, lui aussi, à la fascination irrésistible d’Hélène, qui l’aima comme l’idéal de la beauté virile, et se livra plus tard à Patrocle en souvenir du héros. Cependant c’était la destinée fatale des amans de la fille du cygne de la perdre bientôt : Achille dut y soumettre ; mais on raconte qu’étant mort, une nuit n’y tenant plus, il s’échappa du royaume des ombres, et vint surprendre Hélène dans son sommeil. Euphorion naquit des ineffables voluptés de cette scène, que la mythologie place dans les îles des Bienheureux, νησοί μαχάρων.
  4. C’est dans la version d’Hérodote qu’il faut chercher la clé de ce labyrinthe ou l’héroïne de Goethe s’égare sur les pas de Phorkyas. Hélène, dans sa fuite avec Pâris, est poussée sur la côte d’Orient ; le roi d’Égypte Protée, instruit par ses serviteurs du nom et du rang de ses hôtes, s’empare aussitôt d’Hélène et de ses trésors, et donne l’ordre à Pâris de quitter ses états. Cependant, à cette nouvelle, Ménélas, qui court le monde à la poursuite de son épouse ravie, se hâte de faire voile vers l’Égypte ; mais, avant qu’il n’arrive, le roi Protée meurt, et son fils, à son tour, obsède la malheureuse Hélène si cruellement, qu’elle sort du palais et se réfugie au tombeau de l’ancien roi. Là, elle passe ses jours dans la tristesse et dans les larmes, et la parole de Mercure, qui lui promet qu’elle reverra son époux et sa patrie, l’aide à peine à supporter l’existence. Enfin, Ménélas aborde au moment où, penchée sur le tombeau, elle invoque l’esprit de son protecteur. Les deux époux se reconnaissent, volent dans les bras l’un de l’autre ; le roi d’Égypte les laisse libres, et tous les deux retournent à Sparte. (Hérodote, Euterpe, liv. XI.) Or, c’est cette fable qu’on ne peut en aucune façon rattacher au mythe accepté de l’enlèvement d’Hélène qui donne lieu à la légende de sa double présence. Hélène est tellement troublée par l’apparition de Phorkyas et ses invectives, que sa raison s’égare. Ses souvenirs se croisent, elle commence par se croire une autre qu’elle-même, l’Hélène égyptienne peut-être, et finit par douter de sa propre existence.
  5. Euphorion était né avec des ailes, Jupiter en devint amoureux ; et comme le bel adolescent se dérobait aux désirs furieux de l’olympien, celui-ci le foudroya dans l’île de Mélos, une des Cyclades. Les nymphes qui se chargèrent du soin d’ensevelir Euphorion furent changées en grenouilles. (Ptolem., Hephoest., lib. IV, pag. 317.)
  6. Allusion aux trois vaillans hommes de David.
  7. Fata Morgana. -Voir, sur les fascinations aériennes du détroit de Messiine, la charmante fantaisie de Lamothe-Fouqué.
  8. Goethe semble prendre plaisir à reproduire ici le ton et les expressions de la bulle d’or, qui l’avait si vivement frappé dans sa jeunesse, lors du couronnement de Joseph II. — Dichtung und Wahrheit, Th. I. S. 248.

  9. Retour vers la première partie. Faust, après tant d’expériences, en vient à regretter dans sa vieillesse l’innocence de ses jeunes années. Dès-lors le diable a perdu son pari, ainsi que le prologue dans le ciel le laissait pressentir.
  10. Spectres familiers, sortes de revenans auxquels l’antiquité donne l’apparence de squelettes, et dont les superstitions du moyen-âge ont formé des esprits de l’air que la science évoque et se soumet. (Horat., Epist., II ; Apulée, de Deo Socratis, pag. 110.-Lessing, Sous quelle forme les anciens se représentaient la mort, S. 222. — Theophrastus Paracelsus, Philos. sagax., lib. I, 89.) - Goethe, dont le génie plastique se révèle jusque dans les moindres détails, a recours ici, pour exprimer l’idée de la servitude, à des squelettes dont les membres s’agitent et travaillent par un mouvement mécanique et borné, que ne règlent plus désormais ni l’action de l’ame exhalée, ni les appétits de la chair tombée en poussière. Quelle objectivité plus vraie donner au néant de la servitude !
  11. Les élémens haïssent l’ouvre formée par la main des hommes. (Schiller’s Glocke.)
    « Mon cœur se navre à l’aspect de cette force dévorante qui git dans le sein de la nature. La nature n’a rien fait qui ne consume à la longue son voisin, qui ne se consume soi-même ; et lorsque, dans le vertige de mon inquiétude, je contemple le ciel et la terre, et leurs forces infatigables, je ne vois rien qu’un monstre qui engloutit éternellement et qui éternellement rumine. » (Goethe, Werther’s Leiden, Th. I.)
  12. Goethe insiste sur cette humeur lascive du chat, qu’il attribue à Méphistophélès. Déjà, dans la première partie, il en était question : « Je me sens comme la chatte efflanquée, qui se frotte contre les gouttières en glissant le long des murs ; en tout bien, tout honneur au moins ; envie de larron et chaleur de matou. » (Faust, Der Targödie Th. I, S. 135.) - On le voit, du commencement à la fin, Méphistophélès est et demeure le vrai diable de la légende catholique ; il n’a rien autour de son front de ce ténébreux bandeau, de ce signe de fatalité que le beau. Lucifer de Milton emprunte au paganisme des Grecs. Il n’intéresse pas, il ne séduit pas, il n’attire pas les âmes vers l’abîme par une sorte d’influence sympathique ; il les y pousse avec rudesse et puissance. Méphistophélès, c’est la force du mal subissant la nécessité d’une incarnation inférieure et grossière, le génie de l’ange déchu empêtré dans le matérialisme de la brute. Sans cela, sans cette bestialité qui l’accable, le mal régnerait seul sur le monde ; il envahirait le ciel, il serait dieu. Heureusement, et cela dans ses plus audacieuses tentatives, sa nature basse et dégradée perce toujours par quelque point. C’est le pied de cheval, la puanteur du bouc, la luxure du chat, etc.
  13. Il s’est rencontré, au dernier siècle, un homme d’un grand fonds d’érudition et d’expérience qui rêvait tout éveillé des habitans des planètes et des étoiles. Il tenait commerce avec les esprits et parlait avec eux une langue idéale. Ceux-ci voyaient à travers ses yeux (car autrement, ainsi qu’il le dit lui-même, ils ne pourraient rien voir des choses de ce monde). Il sentait leur présence dans telle ou telle partie de son corps, principalement dans son cerveau. Il vécut trente ans de la sorte. Je veux parler d’Emmanuel Swedborg (qui reçut en 1719, avec des titres de noblesse, le nom de Swedenborg), fils d’un évêque suédois, et né en 1689. Dès son enfance, on disait déjà de lui qu’il causait avec les anges. Lui-même il a décrit l’état dans lequel il se trouvait au moment de ses visions. Il y en avait de trois espèces : la première (qu’on pourrait appeler la vision ordinaire, paisible), pendant laquelle il s’entretenait avec les esprits qui lui apparaissaient ou qui venaient se loger dans quelque partie de son corps ; la seconde, moins commune, pendant laquelle tous ses sens s’émouvaient progressivement jusqu’à l’enthousiasme prophétique ; la troisième enfin, la plus rare, lorsque, ravi par l’esprit, il traversait en un clin-d’œil avec la rapidité de l’éclair des sujets et des régions innombrables. Qui ne reconnaît dans cet illuminé du dernier siècle le type de ce personnage mystique de Goethe qui prend dans son cerveau les enfans de minuit et leur fait voir le monde qu’ils ignorent, à travers le miroir de ses yeux, puis leur donne la volée vers les limbes ? Symbole merveilleux de l’amour pur qui s’oublie lui-même, et dans son abnégation sublime s’efforce d’élever les autres !
  14. Doctor Marianus, né en Ecosse en 1028 ; à dater de 1052, moine allemand. Il écrivit une chronique du monde depuis la création jusqu’à l’an 1083, en trois livres, et passa sa vie en véritable reclus, au fond d’une cellule isolée, sans entrer en commerce avec les autres moines, absorbé par l’étude et les exercices de piété. Il fonda le cloître de Saint-Pierre-des-Bénédictins à Reyensbourg, et la légende raconte qu’un soir la lumière étant venue à lui manquer, comme il continuait d’écrire dans les ténèbres, les trois doigts de sa main, que le travail de la plume ne tenait pas occupés, se mirent tout à coup à resplendir comme trois chandelles, et toute la chambre en fut aussitôt éclairée.
  15. Nous avons traduit ici le morceau si touchant de la première partie, afin de donner au lecteur un point de vue nouveau, en opposant l’une à l’autre ces deux situations, qui semblent tirer du contraste encore plus d’intérêt.
    MARGUERITE. (Elle met des fleurs nouvelles dans les pots.)

    Oh ! daigne, daigne,
    Mère dont le cœur saigne,
    Pencher ton front vers ma douleur !
    L’épée au cœur,
    L’ame chagrine,
    Tu vois ton fils mourir sur la colline.
    Ton regard cherche le ciel,
    Tu lances vers l’Eternel
    Des soupirs pour sa misère,
    Pour la tienne aussi, pauvre mère !
    Qui sentira jamais
    L’affreux excès
    De la douleur qui me déchire ?
    Ce que mon cœur a de regrets,
    Ce qu’il craint et ce qu’il désire ?
    Toi seule, toi seule le sais.
    En quelque endroit que j’aille,
    Un mal cruel travaille
    Mon cœur tout en émoi.
    Je suis seule à cette heure,
    Je pleure, pleure, pleure,
    Mon Cœur se brise en moi
    Quand l’aube allait paraître,
    En te cueillant ces fleurs,
    J’arrosais de mes pleurs
    Les pots de ma fenêtre ;
    Et le premier rayon
    Du soleil m’a surprise,
    Sur mon séant assise,
    Dans mon affliction.
    Ah ! Sauve-moi de la mort, de l’affront !
    Daigne, daigne
    Toi dont le Cœur saigne,
    Vers ma douleur pencher ton divin front !

    Maintenant, toute peine terrestre oubliée dans l’expiation, Marguerite se sent ravie au ciel dans des nuages de flamme, autour desquels gravite la partie immortelle de Faust ; et les yeux encore tournés vers le trône de la reine des anges, elle l’invoque dans sa béatitude, comme autrefois dans sa misère. — Voilà, certes, deux admirables sujets de poésie et de peinture. Cornélius a traité le premier avec une grace à la fois idéale et naïve, dans son estampe la plus poétique, et sans contredit la plus heureusement venue de la belle collection des dessins de Faust. Quant au second, il appartient de droit à Overbeck, au peintre mystique des Arts sous l’invocation de la Vierge.

  16. « Le livre de Jacob m’a sincèrement affligé, et comment, en effet, aurais-je pu me réjouir de voir un ami si vivement affectionné soutenir cette thèse : que la nature dérobe Dieu à notre vue ? Pénétré comme je suis d’une méthode pure, profonde, innée, qui m’a toujours fait voir inviolablement Dieu dans la nature et la nature en Dieu, de telle sorte que cette conviction a servi de base à mon existence entière, un paradoxe si étroit et si borné ne devait-il pas m’éloigner à jamais, quant à l’esprit, d’un homme généreux dont je chérissais le cœur vénérable ? Cependant je n’eus garde de me laisser abattre tout-à-fait par le triste découragement que j’en ressentis, et me réfugiai avec d’autant plus d’ardeur dans mon antique asile, l’Éthique de Spinoza. » (Bekenntnisse, 1 Theil., von 1811. Goethe’s Werke, Bd. 32, S. 72).
  17. « Nul être ne peut tomber à néant. L’éternel s’émeut en tout. Tu es ; tiens-toi heureux de cette idée. L’être est éternel, car des lois conservent les trésors de vie dont se pare l’univers. » (Goethe, Vermâchtniss Werke, Bd, 2122, S. 261.)
    Goethe exprime encore le sentiment auguste de la Divinité que lui inspire le culte de la nature, dans cette poésie où le lion s’apprivoise, tout à coup dompté par le cantique d’un enfant : « Car l’Eternel règne sur la terre ; son regard règne sur les flots. Les lions, doivent se changer en brebis, et la vague recule épouvantée ; l’épée nue prête à frapper s’arrête immobile dans l’air ; la foi et l’espérance sont accomplies ; il fait des miracles, l’amour qui se révèle dans la prière. » (Bd. 15, S. 327.)
  18. Goethe bei der Fürstinn Gallizin Werke, Bd. 30, S. 247.
  19. Briefwechsel, Th. IV, S. 278.
  20. « Je souhaite à mon moi, pour l’éternité, les joies que j’ai goûtées ici-bas. » (Goethe’s Divan, S. 269.)
  21. Cette idée d’une force brutale en attirant une autre dans son cercle et se la soumettant par violence, a plus d’une fois préoccupé Goethe dans sa vaste carrière. C’est au point que ceux de ses amis qui ont pénétré le plus à fond dans les mystères de sa nature, ont cherché souvent dans cette idée la cause de certaines antipathies bizarres dont il ne pouvait se défendre. II faut en toute chose que l’humanité trouve son compte. Lee génie a ses faiblesses, la philosophie ses superstitions : comment expliquer autrement cette aversion insurmontable que l’auteur de Faust avait pour quelques animaux, pour les chiens, par exemple ? On raconte qu’un jour, pendant qu’il exposait son système des monades dont il est question ici, un chien aboya dans la rue à plusieurs reprises, et que Goethe, se dirigeant brusquement vers la fenêtre, lui cria d’une voix de tonnerre : « Oui, va, hurle à ton aise ; tu auras beau faire ; larve, ce n’est pas toi qui m’attraperas. » Nous ne garantissons pas l’authenticité de cette histoire ; mais ce qu’il y a de certain, c’est que les chiens lui inspiraient une invincible répugnance, et qu’il évitait avec soin leur rencontre. N’oublions pas qu’il a fait de l’animal réprouvé dont le diable emprunte l’apparence pour s’introduire dans le laboratoire de Faust, un barbet noir (Einen schwarzen Pudel), sans doute par esprit de haine contre l’espèce.
  22. Telle était aussi l’opinion de Herder sur ce point, lorsqu’il disait, un soir qu’il se promenait au clair de lune avec ses amis : « Nous sommes maintenant sur l’esplanade de Weimar, et j’espère bien que nous nous retrouverons peut-être un jour dans Uranus ; mais Dieu me garde d’emporter dans ce monde le souvenir de mon séjour ici-bas, le souvenir de mon histoire personnelle et de tous les petits évènemens qui m’ont attristé ou réjoui dans ces rues, au bord de l’Ilm. Pour ma part, je regarderais un pareil sort comme le plus cruel châtiment qui pût m’être infligé. »
  23. N’est-ce point là le dieu dans la nature, le dieu du panthéisme, dont Faust, dans la première partie de la tragédie, a le sentiment sublime, lorsqu’il répond avec enthousiasme aux timides questions de Marguerite, qui lui demande s’il croit en Dieu ? Les paroles de Faust ne contiennent-elles pas le germe de toutes les idées que Goethe se plait à développer touchant la science et la foi, ces magnifiques hypothèses où il s’abandonne si volontiers ? C’est le caractère de Goethe que, chez lui, la science n’a d’autre but que d’aider l’imagination. Ses études sur la nature se couronnent toujours de grandes vues synthétiques. La science le conduit à l’hypothèse, dernier terme de la foi philosophique, comme la dévotion est le dernier terme de la foi religieuse ; et c’est en ce sens seulement que Goethe aime la science, la recherche, s’occupe avec ardeur de minéralogie, de métallurgie, d’ostéologie, d’anatomie comparée. La contemplation immédiate des innombrables mystères de la nature éveille en lui les pressentimens d’un ordre fondamental, harmonieux, dont il s’étudie à se rendre compte, et jamais son activité ne s’exerce dans un cercle restreint.
  24. Faust à cheval sur la croupe du centaure Chiron et courant les campagnes de Lemnos à la recherche d’Hélène, quel admirable pendant à la sombre cavalcade de la première partie, dont Cornélius a fait un si poétique dessin !