Wyandotté/Chapitre XXIII

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 24p. 279-290).


CHAPITRE XXIII.


Un autre amour commence à entrer dans son âme, quoique son cœur soit enchaîné au mien par un fil d’or.
Willis


Pendant que le capitaine et Joyce arrangeaient leurs plans, Mike se préparait à s’acquitter d’un message très-délicat dont il avait été chargé par Robert Willoughby. Le bruit qui courait qu’il était revenu de sa fuite à travers les habitations, nécessita plusieurs saluts et poignées de main que l’honnête garçon eut à subir de la part de Pline et des briseuses avant d’avoir la liberté de faire sa commission. Les négresses, en particulier, s’étant assurées que Mike n’avait pas encore mangé, insistèrent pour lui offrir un repas confortable avant de lui permettre de les quitter. Comme l’homme du comté de Leitrim était toujours prêt à jouer du couteau et de la fourchette, il ne fit guère d’opposition, et quelques minutes après il était à l’œuvre, dépeçant un jambon froid et les autres mets d’un substantiel déjeuner américain. Les noirs, en y comprenant les briseuses, avaient été sérieusement alarmés de l’invasion. Entre eux et la race entière des Hommes Rouges, il existait une sorte de haine innée, une antipathie qui prenait son origine dans la couleur, dans les vêtements, et qui ne pouvait guère diminuer avec l’appréhension d’être scalpées.

— Comment considérez-vous donc les choses, vieux Pline, vieux sans laine ? avait dit la grande briseuse cinq minutes avant l’apparition de Mike dans la cuisine, en réponse à quelque observation apologétique de son mari sur ce que les sauvages s’étaient montrés moins hostiles qu’on ne l’avait cru. Quoi vous dites qu’ils n’assassinent pas, qu’ils ne volent pas, qu’ils ne mettent pas le feu, et pourtant vous connaissez les Indiens. La nature est la nature, je l’ai entendu dire trois fois par le révérend M. Woods.

Comme la grande briseuse était un oracle chez elle, elle ne fut pas contredite, et Pline l’ancien fut obligé de se soumettre. Mais la présence de Mike qui avait été bien près de l’ennemi, sinon dans son camp, et qui par-dessus le marché était leur grand favori, fut une occasion de faire revivre le sujet de la conversation. En effet, tous les nègres entourèrent la chambre aussitôt que l’Irlandais fut à table, un ou deux pour parler et le reste pour écouter.

— Avez-vous été bien près des sauvages, Michel ? demanda la grande briseuse, dont les deux yeux noirs comme du charbon semblaient s’ouvrir proportionnellement à l’intérêt qu’elle attachait à la réponse.

— Je suis allé aussi près d’eux qu’il le fallait, briseuse, à peu près comme de mon assiette à votre porte, peut-être pas tout à fait autant ; je désire de ne jamais les voir de plus près.

— Sont-ils aussi terribles la nuit qu’en plein jour ? demanda la petite briseuse.

— Ce n’est pas moi qui serais resté pour les examiner. Nick et moi nous avions nos affaires, et quand un homme est pressé, il n’est pas raisonnable de supposer qu’il tournera la tête pour voir de tous côtés.

— Que font-ils de M. Woods ? que peuvent faire des sauvages avec un prêtre ?

— Vous avez raison, petite ; un prêtre, quand même il serait hérétique, ne peut pas être appelé pour rendre des services dans une telle congrégation, et je ne pense pas que ces camarades soient assez misérables pour scalper un ministre de Dieu.

Alors suivit un flot de questions incohérentes faites par tous les noirs en même temps, accompagnées de regards sinistres et mêlés d’éclats de rire qui leur échappaient, de façon à rendre ce mélange de sensations aussi comique qu’étrange. Mike trouva bientôt que la tâche de répondre à tant de questions était trop difficile pour être tentée, et il prit philosophiquement la détermination de borner ses efforts à ceux qu’exige la mandication.

Malgré la terreur qui régnait actuellement parmi les noirs, ils avaient presque tous pris la résolution de mourir les armes à la main plutôt que de s’en rapporter à la clémence des sauvages. La haine suppléait au courage, quoiqu’ils eussent pris insensiblement quelque chose de cette résolution que donne plus ou moins une vie retirée. Les deux briseuses, en leur particulier, sous l’influence de circonstances qui auraient excité leurs sentiments, étaient femmes à accomplir des actes qui auraient pu passer pour héroïques.

— Maintenant, briseuses, dit Mike, quand d’après son calcul il y eut environ trois minutes que son déjeuner fut terminé, vous ferez ce que je vous dirai, et vous ne me demanderez plus rien. Vous irez trouver les dames : la maîtresse, et miss Beuly, et miss Maud, vous leur présenterez mes humbles respects, et vous leur direz que Michel O’Hearn demande l’honneur d’être admis à leur souhaiter le bonjour.

La petite briseuse se récria beaucoup en recevant cette commission, pourtant elle la fit sur-le-champ.

— O’Hearn a quelque chose à nous dire de la part de Robert, dit mistress Willoughby qui avait appris le retour et les exploits de l’Irlandais. Qu’il vienne aussitôt qu’il le désirera.

La petite briseuse termina sa mission en portant la réponse.

— Maintenant messieurs et mesdames, dit Mike avec gravité, en se levant pour quitter la chambre, que ma bénédiction et mes souhaits soient avec vous. Je vous remercie du repas que vous m’avez fait faire. Pour les Indiens, mettez vos cœurs en repos, pas un de vous ne sera scalpé aujourd’hui, les sauvages étant plus loin que le moulin et tenant un grand conseil, comme je l’ai appris de Nick lui-même. Vous pouvez donc vous flatter de l’assurance de garder vos têtes sur vos épaules et votre laine sur vos têtes.

La grimace de Mike en se retirant montrait que son intention était d’être plaisant ; il avait toute la gaieté que donne l’appétit satisfait. Une acclamation récompensa cette saillie, et l’on se sépara avec bonne humeur. C’est dans cette situation d’esprit que Mike fut introduit auprès des dames. Quelques mots d’explications préliminaires suffirent pour mettre Mike en train, quand une fois il eut entamé son sujet.

— Le major n’est pas du tout découragé, dit-il, et il m’a ordonné d’apporter ses salutations à son honorée mère et à ses sœurs. Vous leur direz, Mike, a-t-il ajouté, que j’ai pour elles les sentiments d’un père. Dites-leur aussi qu’elles calment leurs esprits et que tout finira bien. Ceux qui remplissent leurs devoirs envers Dieu, envers les hommes et envers l’église ne seront pas abandonnés dans leur longue course, et ils poursuivront leur chemin à travers le purgatoire jusqu’au paradis.

— Sûrement mon fils, mon cher Robert, n’a jamais dit de telles paroles, Michel.

— Je n’ajoute pas une syllabe et il y en avait une quantité d’autres que ma mémoire a laissé échapper, répondit l’Irlandais qui inventait, mais qui pensait commettre une fraude pieuse. Le major a parlé plutôt comme un prêtre que comme un soldat. Les trois dames se regardèrent un peu interdites, pourtant il y avait dans le sourire de Maud quelque chose qui montrait qu’elle appréciait le rapport de l’Irlandais à sa juste valeur. Mistress Willoughby et Beulah, moins accoutumées aux habitudes de Mike, ne pénétraient pas si bien sa manière de substituer ses propres pensées à cènes des autres.

— Comme je connais mieux que vous le langage de Mike, ma chère mère, dit tout bas Maud, peut-être vaudrait-il mieux que j’aille avec lui dans la bibliothèque, et que je le questionne en particulier sur ce qui se passe ; en agissant ainsi, je saurai la vérité.

— Faites, mon enfant, car il est réellement pénible pour moi d’entendre donner ainsi une fausse idée de Robert ; et comme Evert doit commencer maintenant à réfléchir, je n’aimerais pas que son petit esprit pût prendre une telle opinion de son oncle.

Maud ne sourit pas de cette preuve d’une faiblesse de grand’mère, quoiqu’elle en sentît toute l’absurdité ; le cœur ayant toujours le dessus chez l’excellente femme, ceux qui l’aimaient ne pouvaient voir que ses vertus. Profitant de la permission, Maud dit tranquillement à Mike de la suivre et se dirigea vers la chambre qu’elle avait nommée.

Pas un mot ne fut échangé jusqu’à ce qu’ils fussent tous deux dans la bibliothèque ; Maud ferma soigneusement la porte, et pâle et émue elle interrogea du regard son compagnon. Le lecteur sait que, M. Woods et Joyce exceptés, pas une âme dans la Hutte ne connaissait la position de notre héroïne à l’égard du capitaine et de sa famille. Il est vrai que quelques-uns des plus vieux noirs avaient eu quelques vagues notions sur ce sujet, mais leurs souvenirs se trouvaient obscurcis par le temps, et l’habitude était devenue pour eux une seconde nature.

— C’est une pensée ingénieuse que vous avez eue là, miss Maud commença Mike avec une de ses grimaces expressives et en clignant de l’œil. Je vois que les amis n’ont pas besoin du secours de la parole pour s’entendre. Malgré tous les inconvénients, je suis certain que Michel O’Hearn pourrait se faire comprendre de miss Maud Willoughby sans même lui dire un mot.

— Vous réussiriez mieux alors, Michel, qu’en vous servant de votre langue, répondit la jeune dame. Qu’avez-vous donc à me dire que vous puissiez supposer que j’aie déjà deviné ?

— Le major m’a recommandé de vous parler à vous-même, et m’a dit un mot qui ne doit pas être entendu des autres.

— C’est singulier ; mais continuez. Je trouve pourtant le messager un peu extraordinaire.

— C’est pour moi que vous dites cela, puisque je suis le messager ; et où en trouverait-on un autre, qui porterait des nouvelles sans les répandre partout ? Nick, peut-être ? Mais le major ne se confierait pas à un Indien. Pour Joël et les autres vagabonds, on les broiera dans le moulin avant d’en avoir fini avec eux.

Maud souffrait à la pensée que ces sentiments sacrés qu’elle vouait à Robert Willoughby et qui avaient été si longtemps cachés dans le plus profond de son cœur, étaient grossièrement sondés par une main rude et maladroite. Quoiqu’elle en eût beaucoup dit dans sa dernière conversation avec le jeune soldat, elle en avait tant laissé à dire, qu’elle eut presque envie de s’agenouiller et de supplier Mike de s’expliquer. Malgré cela la réserve d’une femme lui fit garder le décorum de son sexe.

— Si le major Willoughby a désiré, que vous me communiquiez quelque chose en particulier, dit-elle en se composant un maintien, je suis prête à vous entendre.

— Nous étions obligés de parler tout bas, miss Maud, mais j’en sais assez pour le répéter, et voici la baguette que Nick m’a engagé à garder pour mieux me souvenir. C’est meilleur pour moi qu’un livre, dont je ne pourrais pas déchiffrer une syllabe. Mike, m’a dit le major, trouvez le moyen de voir seule la jolie miss Maud.

— La jolie miss Maud ! interrompit involontairement la jeune fille.

— Och ! c’est moi qui dis ça, et ce n’est pas sans raison. Ainsi, vous aurez la bonté de laisser passer cette phrase. Donc vous tâcherez, dit-il, de voir seule la jolie miss Maud, et surtout ne laissez connaître à personne ce que vous lui direz. Ceci a bien été dit par le major.

— C’est très-extraordinaire. Peut-être vaudrait-il mieux, Michel, que vous ne me disiez strictement que ce qui vient du major. La commission se ferait alors en aussi peu de mots que possible.

– Deux mots ! Mais ce ne sont pas des mots que j’ai à vous donner.

— Si ce ne sont pas des mots, qu’est-ce donc ? Ce ne sont pas des baguettes, sûrement ?

— C’est ceci, s’écria Mike avec triomphe ; c’est ce petit morceau d’argent qui vaut autant que quarante Indiens.

Mike mit une petite tabatière en argent dans les mains de Maud, qui la reconnut pour appartenir à Robert Willoughby ; pourtant il était probable que le messager ignorait ce que cela voulait dire.

La boîte était très jolie, et mistress Willoughby et Beulah avaient souvent ri aux dépens du major en le voyant posséder un objet qui était alors de rigueur pour un homme de bon ton, quand tous ses amis savaient qu’il ne prenait pas de tabac. En effet, il était si éloigné d’user de ce stimulant, qu’il n’avait jamais voulu montrer comment s’ouvrait la boîte, à laquelle était adapté un ressort secret, et qu’il manifestait toujours de l’embarras quand ses sœurs cherchaient le moyen de vaincre l’obstacle.

Au moment où Maud vit la boîte, son cœur battit vivement. Elle eut un pressentiment que sa destinée allait se décider. Pourtant elle parvint à se contenir assez pour apprendre tout ce que son compagnon avait à lui communiquer.

— Le major Willoughby vous a donné cette boîte, dit-elle d’une voix qui tremblait malgré elle ; n’y a-t-il ajouté aucun message ? Rappelez-vous bien ? les paroles en pourraient être très-importantes.

— Des paroles ! nous n’avons pu en échanger que quelques-unes, bien bas, attendu que les Indiens étaient tout près de nous.

— Ce doit être le message que je demande.

— Vous avez la sagesse du serpent, miss Maud, comme nous le disait tous les dimanches le père O’Lonny. Voici ces mots : Donnez ceci à miss Maud, m’a dit le major, et dites-lui qu’elle est maintenant maîtresse de mon secret.

— C’est bien là ce qu’il a dit, Michel ? Au nom du ciel êtes-vous certain de ce que vous me répétez ?

— Irlandais Mike, le maître avoir besoin de vous, cria le plus jeune des trois noirs en passant son visage luisant à travers la porte. Après avoir annoncé ainsi le sujet de son entrée, il disparut dans le même instant.

— Ne me quittez pas, O’Hearn, dit Maud respirant à peine, ne me quittez pas sans m’assurer que vous ne faites pas de méprise.

— Le diable me brûle, je n’aurais apporté ni boîte, ni message, ni rien de semblable, jolie miss Maud, si j’avais pensé vous tourmenter.

— Michel O’Hearn ! cria de la cour le sergent avec sa voix d’autorité et sur un ton qui n’admettait pas de délais.

Mike sortit aussitôt, et en moins d’une demi-minute Maud se trouva seule au milieu de la bibliothèque, tenant dans sa petite main la tabatière bien connue de Robert Willoughby. Les célèbres écrins de Portia ont à peine excité plus de curiosité dans leur temps que cette petite boîte d’argent n’en avait fait naître dans l’esprit de Maud. Outre les plaisanteries évasives dont le major se servait pour l’empêcher, elle et Beulah, de pénétrer dans ses secrets, il lui avait dit une fois gravement : Quand vous connaîtrez le contenu de cette boîte, ma chère enfant, vous saurez le plus grand secret de ma vie. Ces paroles, qu’il lui avait dites à sa visite de l’année précédente, avaient fait sur elle une profonde impression, mais elle les avait provisoirement oubliées dans le grand nombre d’événements qui les avaient suivies. Le message de Mike, accompagné de la boîte, les lui rappela, et elle s’imagina que le major, se croyant en danger, lui envoyait cette babiole pour qu’elle connût son secret. Peut-être désirait-il qu’elle les communiquât aux autres ? Dans la situation de notre héroïne on sent plutôt qu’on ne raisonne, et il est possible que Maud aurait eu d’autres pensées si elle avait été calme, ou si elle s’était trouvée dans une situation d’esprit à examiner logiquement les circonstances. Maintenant Maud possédait cette boîte si longtemps convoitée. Non-seulement elle ignorait le secret de l’ouvrir, mais encore elle n’osait pas l’essayer. D’abord elle pensa à la porter à Beulah et à lui demander si elle connaissait le moyen de faire jouer le ressort, mais elle recula en songeant à quoi l’exposait cette démarche ; plus elle réfléchissait, plus elle avait la conviction que Robert Willoughby ne lui aurait pas envoyé cette boîte, à elle en particulier, si elle n’était pas destinée pour elle seule. Depuis la conversation qu’elle avait eue dans l’atelier de peinture, elle avait vu clair dans les sentiments de Bob. Cette lumière l’avait aidée à mieux comprendre son propre cœur, et toutes ses délicatesses se révoltaient à la pensée de mettre quelqu’un dans sa confidence. À tout événement elle se détermina, après quelques minutes de réflexion, à ne parler à personne ni du message, ni du présent.

Dans cette situation d’esprit, pleine d’anxiété, de doutes, d’appréhensions et d’espérances, tout cela adouci par la conviction de sa parfaite innocence et de ses motifs qu’un ange aurait pu avouer, Maud restait dans l’endroit ou l’avait laissée Mike, tournant toujours la boîte dans ses mains, quand tout à coup elle toucha le ressort et le couvercle s’ouvrit. Y jeter un coup d’œil fut une action trop naturelle et trop involontaire pour qu’elle eût le temps de réfléchir.

Il n’y avait rien qu’un morceau de papier blanc adroitement plié, et comprimé de façon à être contenu dans la boîte. Robert a écrit, pensa Maud. Comment a-t-il pu faire ? Il faisait nuit, et il n’a ni plume ni papier. Un autre regard lui fit savoir qu’elle se trompait ; le papier était doré sur tranches, et Bob n’avait pu le trouver ni dans le moulin, ni dans sa poche. Pourtant ce doit être une lettre, se disait-elle. Peut-être l’avait-il écrite avant de quitter la Hutte ; peut-être même avant son arrivée, ou l’année dernière quand il parla de la boîte comme contenant le plus grand secret de sa vie.

Maud aurait voulu que Mike se trouvât là quoique ses explications fussent incohérentes, inintelligibles et étourdies, elle aurait pu le questionner encore sur les paroles précises du message. Il est possible que Bob n’ait pas voulu dire que j’ouvre la boîte, mais seulement que je la lui garde jusqu’à ce qu’il vienne la réclamer. Elle contient un grand secret, et parce qu’il désire que les Indiens l’ignorent, il ne s’ensuit pas de là qu’il semble me le révéler. Je vais fermer la boîte, et je garderai son secret comme si c’était le mien.

À peine cette pensée fut-elle venue à Maud, qu’elle l’exécuta. Elle pressa le couvercle et elle entendit le bruit du ressort. Mais elle se repentit bientôt de ce qu’elle venait de faire.

— Bob ne m’aurait pas envoyé cette boîte sans raison, et s’il avait voulu qu’on ne l’ouvrît pas, il aurait dit à O’Hearn : Que Maud garde cette boîte jusqu’à ce que je la lui demande, elle contient un secret, et je désire que mes ravisseurs ne l’apprennent pas. Certainement il m’a envoyé cette boîte pour que j’en examine le contenu ; sa vie en dépend peut-être, et je m’en vais m’en assurer à l’instant.

Cette dernière idée n’eut pas plus tôt traversé l’esprit de notre héroïne, qu’elle se dépêcha de chercher le ressort caché. Peut-être la curiosité lui donnait-elle le violent désir de connaître ce secret, peut-être aussi qu’un sentiment plus tendre et non moins naturel se cachait derrière cette curiosité. Ses joli petits doigts n’avaient jamais été plus agiles, et la boîte fut pressée dans tous les sens ; elle ne retrouvait pas le ressort. La boîte avait de chaque côté de son ouverture deux ou trois bandes richement ciselées. Maud pensa que c’était au milieu de ces ornements que le ressort devait se trouver caché. Elle l’examina alors soigneusement sans négliger le plus petit endroit saillant ; pourtant, comme la première fois, ce fut le hasard qui la servit, et au moment où elle s’y attendait le moins le couvercle se renversa et exposa encore une fois le papier à ses regards.

Maud avait été trop sérieusement alarmée en voyant la boîte se refermer pour hésiter un instant à en examiner le contenu. Le papier fut pris, et elle commença à le déplier lentement, non sans un léger tremblement. Elle s’arrêta un moment pour respirer le délicieux parfum qui semblait en rendre l’intérieur sacré, puis ses doigts continuèrent leur office. À chaque instant elle s’attendait à voir l’écriture bien connue de Robert Willoughby, mais les plis du papier s’ouvrant tout à fait, à la surprise de Maud, elle vit qu’il n’y avait qu’une mèche de cheveux. Elle l’examina avec inquiétude, puis ses yeux brillèrent, et une rougeur qui pouvait être comparée aux teintes dont l’approche du jour illumine le ciel, se répandit sur ses joues, quand la boucle se déroulant, elle reconnut des cheveux tout à fait semblables à ceux qui tombaient en ce moment en profusion autour de son charmant visage. Ôter son peigne et comparer la boucle de Robert avec les siennes fut l’ouvrage d’un moment, qui suffit pourtant pour lui donner une parfaite conviction. C’était à un souvenir d’elle que Robert attachait tant de prix, c’était ce souvenir qu’il appelait le secret de sa vie.

Il était impossible que Maud ne comprît pas tout. Robert Wiiloughby l’aimait, et il prenait ce moyen pour lui avouer sa passion. Il avait été sur le point de la lui faire connaître la veille, et maintenant il se servait de la seule voie qui lui fût ouverte. Un flot de tendresse inonda le cœur de Maud, en repassant tout cela dans son esprit, et dès ce moment elle cessa de rougir de son propre amour. Elle pouvait éviter encore de l’avouer à sa mère et à Beulah, mais pour elle-même, elle était maintenant parfaitement justifiée à ses propres yeux.

La demi-heure qui suivit fut délicieuse. Tous les dangers présents se trouvèrent effacés par de brillantes espérances. L’imagination de Maud lui peignit des scènes de bonheur dans l’exercice de ses devoirs domestiques, et dans son amour pour Bob, qui s’élevait presque jusqu’à l’adoration. Elle voyait son père et sa mère heureux du bonheur de leurs enfants. Ces illusions ne pouvant toujours l’occuper, elle revint à la réalité. Elle pouvait aimer Bob sans blesser la susceptibilité des opinions de son sexe, et elle aurait voulu le récompenser pour avoir songé à lui faire connaître l’état de son cœur, dans un moment où il avait tant de raisons pour ne songer qu’à lui-même.

Il était temps que Maud retournât auprès de sa famille adoptive. La boîte fut soigneusement cachée, les cheveux laissés dans leur vieille enveloppe, et elle se dirigea vers la retraite de sa mère. Le capitaine venait d’y entrer. Il était grave et pensif plus que d’habitude, et sa femme, accoutumée à étudier sa physionomie, la trouva chagrine.

— Y a-t-il quelque chose qui aille mal, Hugues, demanda-t-elle, que je vous vois ainsi inquiet ?

Le capitaine Willoughby posa une chaise à côté de celle de sa femme, s’assit, et lui prit la main avant de répondre ; puis il se mit à jouer avec le petit Evert, comme s’il voulait différer de remplir un devoir désagréable.

— Vous savez, ma chère Wilhelmina, dit-il enfin, qu’il n’y a jamais rien eu de caché entre nous aux approches du danger, même quand j’étais soldat de profession, et qu’on pouvait dire que je portais ma vie dans ma main.

— Je crois que vous m’avez toujours trouvée raisonnable. Si j’avais des sentiments de femme, j’accomplissais attentivement mon devoir d’épouse.

— C’est vrai, mon amour, et c’est pour cela que j’ai toujours agi franchement avec vous.

— Nous nous comprenons, Hugues. Maintenant, dites-moi quel est le malheur qui arrive ?

— Je suis certain que vous penserez que ce n’est pas un si grand malheur, Wilhelmina, puisqu’il est question de la liberté de Bob. J’ai l’intention de me mettre à la tête de tous les hommes blancs qui me restent, afin de le délivrer des mains de ses ennemis. Vous resterez seule quelque temps, cinq ou six heures peut-être, dans la Hutte, avec les trois noirs pour vous garder, et les femmes. Vous n’avez pas à craindre un assaut, car tout indique d’autres intentions de la part de nos ennemis, et pour ce moment vous pouvez être tranquille.

— Toutes mes appréhensions et toutes mes prières seront pour vous Hugh. Pour nous-mêmes, nous n’en avons pas besoin.

— Je m’y attendais, et c’est pour diminuer ces appréhensions que je suis venu vous découvrir mon plan tout entier.

Le capitaine Willoughby raconta alors assez minutieusement le rapport de Mike, ainsi que le plan qu’il avait formé, et dont nous avons donné une idée dans le précédent chapitre. Le projet avait mûri dans son esprit, et tout promettait le succès. Les hommes furent informés de ce qu’ils auraient à faire ; chacun d’eux manifesta les meilleures dispositions. Ils se préparèrent, et une demi-heure après, ils furent en état de marcher. Beulah pressait le petit Evert sur son cœur, pendant que son visage défait se tournait vers son père avec un regard qui semblait vouloir dévorer chaque syllabe. Quant à Maud, il y avait en elle un mélange de crainte et de joie. Voir Bob en liberté était pour elle le parfait bonheur, mais elle ne pouvait s’empêcher de craindre quelque contre-temps. Pourtant le capitaine était si net dans ses explications, et paraissait si calme, que toutes elles restèrent moins inquiètes qu’on n’aurait pu s’y attendre.