Yette, histoire d’une jeune créole/02

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J. Hetzel et Cie (p. Illust.-28).

II


L’HABITATION DU MACOUBA.


CHAPITRE II

l’habitation du macouba


Certes, la situation d’un enfant qui, pour la première fois, quitte la maison paternelle est toujours digne de pitié ; mais celle de Yette semblera peut-être à nos lecteurs particulièrement intéressante quand ils sauront quel Paradis terrestre c’était pour elle que l’habitation du Macouba, où elle était née, où elle avait grandi, et quelle existence cette étrange enfant y menait. La vie de famille telle que nous l’entendons en Europe suppose, quelque douce qu’elle puisse être, un peu de répression et de contrainte. Yette n’avait connu rien de semblable. Tout ce qu’elle voulait, elle l’avait ou parvenait à se le procurer ; tout ce qu’on ne lui donnait pas, on le lui laissait prendre. Elle savait que son armoire à robes regorgeait de belles mousselines brodées qu’elle avait plaisir à regarder quelquefois, car elle aimait la parure comme presque toutes les petites filles ; mais, plus turbulente que coquette, elle leur préférait les gaules qu’elle pouvait déchirer à sa guise. Dès l’aube, la famille était levée pour profiter des heures fraîches. On se réunissait dans cette galerie qui, étant le seul passage pour entrer et sortir, est par conséquent le théâtre d’un va-et-vient, d’un mouvement continuel ; on y prenait le café. Souvent Yette était assez matinale pour assister au départ de l’atelier, comme on nomme la réunion des travailleurs d’une habitation. L’atelier s’en va aux champs en une seule troupe bien rangée ; arrivé sur le lieu du travail, il se met à l’œuvre au son d’un tambour de construction toute particulière. C’est un petit quartaut dont le bout est fermé par une peau de cabri bien tendue, sur laquelle on frappe avec les mains, le joueur de tambour étant à cheval sur son instrument couché. Chaque commandeur nègre, à la tête de sa division d’atelier, a d’ordinaire une dame-jeanne de tafia à sa disposition, et le labourage, plus ou moins mal fait, marche bon train, grâce au tafia et au tambour.

Après le bain, pris dans une rivière rapide pareille à un gave et que préservait des rayons du soleil une voûte de daturas embaumés, la famille se dispersait. M. de Lorme allait surveiller les travaux de sa sucrerie ; sa femme s’occupait de l’intérieur, préparait ces liqueurs, ces marmelades que les dames créoles excellent à faire, Yette l’aidait volontiers de ses petites mains agiles ; mais il faut dire qu’elle s’entendait surtout à goûter, et qu’une bonne partie des confitures disparaissaient avant même d’être refroidies. Elle prenait plaisir déjà aux soins de la basse-cour, dont toutes les bêtes la connaissaient et accouraient autour d’elle avec des cris d’attente et de joie.

Elle avait aussi, comme tous les enfants créoles, des animaux qui lui appartenaient en propre, sa vache qu’elle allait voir traire, ses poules dont elle ramassait les œufs. Tantôt une négresse lui apportait un poussin à peine assez gros pour être séparé de sa mère, tantôt un ami de la maison envoyait à Yette une chèvre, un cabri ou un agneau. La da, pour l’engager à les soigner, lui avait raconté l’histoire légendaire de certain œuf donné par un pauvre nègre à une petite fille dont le premier soin fut de le faire couver par une poule. Après l’éclosion, la prudente fillette marqua le nouveau né en lui attachant un fil de couleur à la patte ; grâce à sa vigilance, il réchappa du piau, du mal z’yeux, du thiac, de toutes les maladies nègres des petits poulets ; une fois même sa maîtresse dut lui ouvrir la phalle, le jabot, afin d’en tirer une pierre qu’il n’avait pas pu digérer. Grâce à cette infatigable sollicitude, le petit poulet devint une poule pondeuse émérite. Sa première couvée, vendue par la petite fille, lui permit d’acheter un cabri, la seconde une truie, la troisième une brebis. La première portée du cabri, jointe à celle de la brebis, permit d’acheter une génisse, puis une autre vache ; bref, la poule pondant toujours, la chèvre, la truie et la brebis ayant toujours des petits, les vaches donnant d’excellent lait, la petite fille acheta ceci et cela, ce qui finit par aboutir à une fortune de cinq cent mille livres coloniales (deux cent mille francs à peu près).

« Eh bien ! disait Yette à sa da, en écoutant ces merveilles, quand je serai aussi riche que cette petite fille-là, je te donnerai tout, puisque c’est toi qui t’entends le mieux à soigner mes bêtes. Mais je ne les aime pas parce qu’elles me rendront riche, je les aime parce qu’elles sont gentilles et qu’elles sont à moi. »

Volontiers aussi Yette accompagnait sa mère dans ses visites de charité au petit village que les cases nègres formaient sur la propriété. Elle y laissait de bon cœur les gros sous de sa bourse ; mais force était bien, quand elle avait rempli ces devoirs agréables, de lui mettre la bride sur le cou. L’impatiente meute des négrillons, qui n’a d’autre souci que d’inventer sans cesse tous les jeux, toutes les farces, toutes les espiègleries possibles, guettait au passage la petite maîtresse. Sous prétexte de la surveiller, de remplacer la da, c’était à qui l’entraînerait dans les plus périlleuses aventures.

Combien de fois la crut-on perdue, tombée dans quelque précipice ! On ne cultive jamais plus de la moitié de ces grandes propriétés créoles ; l’autre moitié est composée de casse-cou dangereux, même pour les animaux. De quel côté son étourderie pouvait-elle avoir emporté Yette ? La pauvre da éplorée courait tout le jour à sa recherche, comme une poule après le caneton qu’elle a couvé. Yette revenait souvent avec des bêtes rouges aux jambes, souffrant le martyre des piqûres de ce petit insecte, et alors la da, sans plainte ni réprimande, la lavait avec des décoctions d’oranger, de bourgeons de vigne et d’herbes odoriférantes ; d’autres fois, les jours de forte pluie, Yette se lançait pieds nus du côté de la rivière, pour la chasse aux ceriques. La cerique est une espèce de crabe, avec cette différence que le crabe a des pinces relativement inoffensives ; celles de la cerique sont de véritables cisailles droites et dentelées sur le tranchant, et, comme il faut prendre à la main cette bête bien armée, la chasse n’est pas sans péril. L’intrépide fillette s’en tirait avec adresse ; elle n’en rentrait pas moins les doigts ensanglantés, trempée jusqu’aux os, et, pour la réchauffer, c’était encore la da qui lui faisait un matété, cette excellente bouillie où le sirop se mêle à la farine de manioc et au gingembre râpé. Il n’y avait jamais assez de ceriques ramassées de cette façon pour en faire une fricassée, mais le crabier de Yette s’en régalait. Il tenait le premier rang parmi les animaux favoris de la petite fille, et vraiment, avec son habit gris d’ardoise, son ventre blanc, sa tête fine enchaperonnée de noir, ses majestueuses échasses, son bec long d’un pied, ses yeux de cristal environnés d’un cercle d’or, au-dessus desquels se redressaient deux aigrettes pareilles aux poils rebelles de trop longs sourcils, cet oiseau superbe méritait sa prédilection. Elle l’avait trouvé tout petit dans son nid, et n’avait pas voulu permettre qu’on le mît à la broche, bien que le crabier de cet âge soit un friand morceau. Un vieux fer à repasser, auquel était attaché une ficelle, servait de boulet au captif, qui supportait son sort d’assez bonne grâce, pourvu qu’on ne le laissât jamais manquer de crabes d’eau douce.

« Veux-tu donc qu’il ait faim ? » s’écriait Yette, quand sa da la conjurait de ne plus s’exposer ainsi aux fluxions de poitrine.

Une fois, Yette fut piquée par un petit serpent, et la pauvre da suça le venin au péril de sa vie.

Cette fameuse da, mulâtresse de grande taille, encore belle sous son madras artistement échafaudé, était une narratrice incomparable ; enfants et domestiques se réunissaient tous les soirs pour l’entendre conter ses contes, et quels contes ! N’y cherchez ni rime ni raison ; tels qu’ils étaient dans leur folie, dans leur extravagance, ils charmaient l’auditoire ignorant et naïf. La conteuse commençait invariablement par ces paroles : Bonbonne fois (il était une fois), et tous les négrillons de répondre en chœur selon l’usage : « Trois fois bel conte ! »

Compère Lapin jouait toujours un grand rôle dans le récit ; c’est le héros madré des fables nègres. Il va un matin voler dans le jardin du roi et y est surpris par le jardinier, qui lui tend un piège en façonnant un bonhomme de glu, lequel tient à la main le plus exquis des bonbons. Compère Lapin est gourmand, il voit le bonbon, vient saluer le bonhomme, et finit par lui demander un petit morceau de ce qu’il a dans la main. Irrité de n’obtenir aucune réponse, il le menace, lui donne un soufflet et reste englué. Se croyant retenu par un bonhomme vivant, il le menace encore, lui donne un second soufflet ; le voilà pris des deux pattes. Menace nouvelle, coup de pied ; les quatre pattes sont prises à leur tour ; sa colère est telle qu’il donne à son adversaire un coup de ventre qui le rend définitivement prisonnier. Le jardinier survient et court chercher le roi pour le faire assister à l’exécution du lapin, qu’il attache d’abord solidement avec de bonnes ficelles. Compère Lapin pleure, compère Éléphant passe et lui demande ce qu’il a.

« C’est que le roi, dit compère Lapin, m’a condamné à manger un bœuf tout entier. »

Compère Éléphant se dit que le bœuf lui serait peut-être d’une digestion plus facile qu’à un chétif petit lapin. L’idée de ce mets inconnu le séduit peu à peu. Il en arrive à envier le sort du malheureux, et lui propose tout bonnement de se mettre à sa place. Compère Lapin, délivré de ses liens, garrotte à son tour l’imbécile glouton. Le roi cependant accourt à l’appel du jardinier et, sans s’étonner de la substitution, ordonne qu’on passe à l’éléphant un fer rouge au travers du corps. La chose faite, on débarrasse l’éléphant de ses liens, et, tandis que la pauvre bête se sauve en hurlant, avec sa broche, l’ingrat Lapin lui lance, du haut d’un arbre qu’il a choisi pour observatoire, force quolibets dont Yette riait à se pâmer. Jamais, du reste, elle n’avait songé à se préoccuper de la vraisemblance ni de la moralité du conte, évidemment dédié aux gourmands et aux Jocrisses du pays. La da savait en outre les plus belles chansons. Il fallait l’entendre nasiller de sa voix railleuse :

Quand Milate metté ion bel zabi.
Prend chapeau et pis canne a tini,
Mesdames, quand Milate metté ion bel Zabi
I dit : « Négresse pas maman li[1] »

Mais c’était surtout dans les titimes ou énigmes qu’elle brillait. Les devinettes nègres n’ont rien de très compliqué.

On est assis : « Titime ! commence le sphinx en madras. — Bois sec ! répondent les enfants assemblés. — Rougeaud dit à Noiraud : Tiens bon ! tiens fort ! Si tu défonces, je suis mort ! »

Il faut deviner que Rougeaud c’est le feu et Noiraud la marmite. Si la marmite se défonce, il est clair que le feu sera éteint par le liquide qui tombera dessus. Yette devinait des titimes bien autrement difficiles que celle-là, ce qui aurait suffi à lui faire la réputation d’une petite personne capable, si la chose n’eût pas été établie d’avance.

« Je ne suis pas bête, disait-elle à ses parents, puisque je devine toutes les titimes, et, quant à ce qu’on peut lire dans vos livres, je parie bien qu’il n’y a rien d’aussi beau que les contes de ma da. »

Les parents avaient eu le tort de rire trop longtemps de ce qu’ils appelaient ses drôleries, de se montrer trop indulgents en toute circonstance. Ils ne pouvaient oublier qu’ils avaient perdu plusieurs enfants, et tremblaient toujours pour ceux qui leur restaient, ménageant leur santé physique aux dépens même de leur santé morale. En outré, Yette était restée longtemps fille unique, et l’on sait que le malheur des enfants uniques est d’être souvent trop choyés, malheur très doux, mais qui n’en eut pas moins pour Yette des conséquences déplorables, et d’abord la première douleur de sa vie, une douleur honteuse, inavouable ! La naissance de Cora en fut cause. Habituée à régner seule au logis et dans le cœur de ses parents, elle souffrit de voir l’affection de ces derniers se partager équitablement entre elle et la nouvelle venue, la da s’installer jour et nuit auprès du petit berceau qui semblait devenu le centre des intérêts de chacun, une autre puissance en un mot s’élever soudain à côté de la sienne. On la vit devenir triste, maigrir ; son visage s’altéra, elle fuyait le petit être qui, croyait-elle, accaparait les soins et l’amour de toute la maison ; elle ressentait contre lui une sorte de colère farouche. La mère clairvoyante comprit avant sa fille aînée ce qui se passait dans cette âme impérieuse, où un excès d’indulgence avait laissé l’égoïsme se développer en liberté. Elle fut navrée non seulement de la voir malheureuse, mais surtout d’être obligée de reconnaître que Yette était capable d’un mauvais sentiment. Jusque-là elle avait excusé ses caprices, ses violences, en se disant qu’elle n’avait aucun défaut sérieux ; il n’y avait pas à se le dissimuler pourtant : Yette était jalouse ! La mère n’essaya ni des réprimandes, ni des punitions ; elle traita l’enfant comme une malade, avec la plus douce pitié ; elle s’adressa par des moyens détournés à sa raison, sans lui laisser croire qu’elle l’eut devinée. Un soir, tout en allaitant la petite Cora, elle raconta négligemment à Yette, qui se tenait à l’écart, sombre et les yeux pleins de larmes, comme si on lui eût volé les caresses qu’on faisait à sa sœur, l’histoire vraie d’un petit chien qu’elle avait amené au Macouba, lors de son mariage, et qui s’était laissé mourir de langueur lorsqu’un rival était venu détourner de lui toute l’affection de sa maîtresse.

« Quel rival ? demanda Yette.

— Mon premier enfant, que le bon Dieu m’a repris depuis. Je chassais souvent le pauvre Skip de la chambre, parce que ses aboiements troublaient le sommeil du baby, parce que ses gambades lui faisaient peur. Skip, s’apercevant avec un instinct merveilleux que sa part d’affection avait diminué, surtout depuis qu’il avait eu la méchanceté de mordre le petit innocent, refusa de manger, de boire, et dépérit très vite. Bref, on le trouva un jour dans sa niche réduit à l’état de cadavre. »

Yette avait écouté avec attention, la tête basse, les joues très rouges. Elle ne répondit rien, mais sa mère entendit, dans la demi-obscurité qui commençait à se répandre, un bruit de sanglots étouffés.

« Qu’as-tu ? » dit-elle.

Et comme Yette se taisait encore :

« Tu t’apitoies sur le sort de Skip ?

— Oui, répondit, la petite fille, éclatant tout à coup, et puis… — les larmes l’interrompirent pendant quelques secondes, — et puis, je me disais que j’avais envie de faire comme lui, que je ferais comme lui certainement tôt ou tard, parce que, moi aussi, je ne suis plus si bien aimée… et à cause de celle-ci ! » dit-elle en désignant sa petite sœur d’une main qui semblait prête à la frapper.

Mme de Lorme frissonna et devint toute pâle. Elle se contint cependant, remit le poupon dans son berceau, puis, attirant Yette sur ses genoux, elle la tint, à son tour étroitement pressée contre elle. En même temps elle lui parlait tout bas, s’efforçant de lui faire comprendre qu’elle s’abusait, que le nouveau don envoyé du ciel à ses parents ne lui faisait aucun tort, que, si l’on s’occupait davantage de la plus faible des deux, c’était par devoir, non par préférence.

« Toi-même, lui dit-elle, tu as tes devoirs de grande sœur, comme nous avons nos devoirs de père et de mère. Tu dois, dès à présent, ta protection à Cora ; tu lui devras plus tard l’exemple, et si je lui manquais un jour, si, la fortune de ton père s’écroulant, vous restiez, — ce qu’à Dieu ne plaise, mais tout est possible, — sans ressources comme tant d’autres, tu serais tenue, sous peine de mécontenter Dieu et ta mère qui ne serait plus là, de devenir la petite maman de ta sœur, de travailler pour elle, de te sacrifier au besoin pour son avenir. Comprends-tu ? Entends-tu, Yette ?… »

On eût pu croire Yette insensible à ces touchants discours, tandis qu’en réalité elle était, trop pleine d’émotions nouvelles ; la stupeur la rendait muette. Jamais cette pensée ne lui était venue que sa mère pût mourir ; elle l’avait crue jusque-là destinée, par quelque glorieuse exception, à une jeunesse, à une beauté éternelles. De même, il lui eût paru impossible que son père pût être victime d’un de ces vulgaires accidents qui transforment du jour au lendemain l’opulence en pauvreté ; il lui semblait trop au-dessus du commun des mortels. Toute petite elle avait appelé la mer grande rivière à papa ; maintenant encore, elle ne supposait pas de limites aux savanes, aux bois, aux champs de cannes de l’habitation qui lui représentait la terre entière. Une lumière insoutenable pour ses yeux si longtemps aveuglés s’était faite en elle, tandis que sa mère lui montrait, en même temps que son devoir, de grandes et sévères vérités : — mort, pauvreté, effort, sacrifice, — quels mots terribles, et comme ils devaient faire travailler son imagination !

Sur ces entrefaites, la petite sœur tomba gravement malade, et, pendant cette maladie qui désolait et absorbait toute la maison, Yette fut réellement négligée ; mais elle n’était plus ni ombrageuse ni égoïste ; ce n’était plus la jalousie qui faisait couler ses larmes. Tout le jour elle restait assise devant la porte de Cora, guettant les nouvelles. Aussitôt qu’on le lui permit, elle entra dans la chambre sur la pointe du pied, elle si tapageuse d’ordinaire, et aida de tout son pouvoir aux soins qu’exigeait l’état de Cora ; elle parlait doucement à celle-ci, l’amusait, lui apportait ses joujoux, supportait sans se plaindre qu’elle les cassât. Une nuit, la da, en ouvrant l’œil, fut frappée d’un spectacle étrange qui lui fit croire qu’elle rêvait encore. Yette avait quitté son lit ; pieds nus et en robe de nuit, elle priait devant sa petite sœur endormie, s’arrêtant, par intervalles pour baiser une main maigrelette qui pendait hors du berceau. Qui sait si ce ne fut pas à cette prière d’enfant que Dieu accorda la vie de la malade ? Quoi qu’il en fût, le premier sourire de Cora convalescente fut pour Yette, pour Yette encore le premier baiser de ces petites lèvres pales que l’on avait crues à jamais refroidies. Le tyran de la maison fut dès lors dominé par un autre despote, qui abusait souvent des droits qu’on lui laissait prendre.

« Elle est si faible ! » répétait Yette, pénétrée des paroles de sa mère sur la nécessité de faire, en cédant, acte de force morale.

Le désir de donner le bon exemple la décida, dans la première ferveur de sa conversion, à se laisser initier aux mystères de l’alphabet ; mais la persévérance n’était pas chez elle à la hauteur du zèle. Il lui parut suffisant de savoir ses lettres, et bientôt elle revint, comme nous l’avons vu, aux plaisirs de l’école buissonnière, avec une nouvelle recrue, sa petite sœur, qui, dès qu’elle put marcher, fit le diable, en l’imitant aussi bien que le lui permettait son jeune âge.

  1. Quand le Mulâtre met son bel habit,
    Prend son chapeau et tient sa canne,
    Mesdames, quand le Mulâtre met son bel habit
    Il dit que la Négresse n’est pas sa mère.