Zaïre/Seconde Épître dédicatoire à Falkener

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À M. LE CHEVALIER
FALKENER
AMBASSADEUR D’ANGLETERRE À LA PORTE OTTOMANE
(1736)


Mon cher ami (car votre nouvelle dignité d’ambassadeur rend seulement notre amitié plus respectable, et ne m’empêche pas de me servir ici d’un titre plus sacré que le titre de ministre : le nom d’ami est bien au-dessus de celui d’excellence),

Je dédie à l’ambassadeur d’un grand roi et d’une nation libre le même ouvrage que j’ai dédié au simple citoyen, au négociant anglais[1].

Ceux qui savent combien le commerce est honoré dans votre patrie n’ignorent pas aussi qu’un négociant y est quelquefois un législateur, un bon officier, un ministre public.

Quelques personnes corrompues par l’indigne usage de ne rendre hommage qu’à la grandeur, ont essayé de jeter un ridicule sur la nouveauté d’une dédicace faite à un homme qui n’avait alors que du mérite. On a osé, sur un théâtre consacré au mauvais goût et à la médisance, insulter à l’auteur de cette dédicace, et à celui qui l’avait reçue : on a osé lui reprocher d’être un négociant[2]. Il ne faut point imputer à notre nation une grossièreté si honteuse, dont les peuples les moins civilisés rougiraient. Les magistrats qui veillent parmi nous sur les mœurs, et qui sont continuellement occupés à réprimer le scandale, furent surpris alors : mais le mépris et l’horreur du public pour l’auteur connu de cette indignité sont une nouvelle preuve de la politesse des Français.

Les vertus qui forment le caractère d’un peuple sont souvent démenties par les vices d’un particulier. Il y a eu quelques hommes voluptueux à Lacédémone. Il y a eu des esprits légers et pas en Angleterre, Il y a eu dans Athènes des hommes sans goût, impolis et grossiers, et on en trouve dans Paris.

Oublions-les, comme ils sont oubliés du public, et recevez ce second hommage : je le dois d’autant plus à un Anglais que cette tragédie vient d’être embellie à Londres. Elle y a été traduite et jouée avec tant de succès, on a parlé de moi sur votre théâtre avec tant de politesse et de bonté, que j’en dois ici un remerciement public à votre nation.

Je ne peux mieux faire, je crois, pour l’honneur des lettres, que d’apprendre ici à mes compatriotes les singularités de la traduction et de la représentation de Zaïre sur le théâtre de Londres.

M. Hill, homme de lettres, qui paraît connaître le théâtre mieux qu’aucun auteur anglais, me fit l’honneur de traduire ma pièce, dans le dessein d’introduire sur votre scène quelques nouveautés, et pour la manière d’écrire les tragédies, et pour celle de les réciter. Je parlerai d’abord de la représentation.

L’art de déclamer était chez vous un peu hors de la nature : la plupart de vos acteurs tragiques s’exprimaient souvent plus en poëtes saisis d’enthousiasme qu’en hommes que la passion inspire. Beaucoup de comédiens avaient encore outré ce défaut ; ils déclamaient des vers ampoulés, avec une fureur et une impétuosité qui est au beau naturel ce que les convulsions sont à l’égard d’une démarche noble et aisée.

Cet air d’emportement semblait étranger à votre nation ; car elle est naturellement sage, et cette sagesse est quelquefois prise pour de la froideur par les étrangers. Nos prédicateurs ne se permettent jamais un ton de déclamateur. On rirait chez vous d’un avocat qui s’échaufferait dans son plaidoyer. Les seuls comédiens étaient outrés. Nos acteurs, et surtout nos actrices de Paris, avaient ce défaut, il y a quelques années : ce fut Mlle Lecouvreur qui les en corrigea. Voyez ce qu’en dit un auteur italien de beaucoup d’esprit et de sens :

La leggiadra Couvreur sola non trotta
Per quella strada dove i suoi compagni
Van di galoppo tutti quanti in frotta ;
Se avvien ch’ ella pianga, o che si lagni
Senza quegli urli spaventosi loro,
Ti muove si che in pianger l’accompagni.

Ce même changement que Mlle Lecouvreur avait fait sur notre scène, Mlle Cibber vient de l’introduire sur le théâtre anglais, dans le rôle de Zaïre[3]. Chose étrange que, dans tous les arts, ce ne soit qu’après bien du temps qu’on vienne enfin au naturel et au simple !

Une nouveauté qui va paraître plus singulière aux Français, c’est qu’un gentilhomme de votre pays[4], qui a de la fortune et de la considération, n’a pas dédaigné de jouer sur votre théâtre le rôle d’Orosmane. C’était un spectacle assez intéressant de voir les deux principaux personnages remplis, l’un par un homme de condition, et l’autre par une jeune actrice de dix-huit ans, qui n’avait pas encore récité un vers en sa vie.

Cet exemple d’un citoyen qui a fait usage de son talent pour la déclamation n’est pas le premier parmi vous. Tout ce qu’il y a de surprenant en cela, c’est que nous nous en étonnions.

Nous devrions faire réflexion que toutes les choses de ce monde dépendent de l’usage et de l’opinion. La cour de France a dansé sur le théâtre avec les acteurs de l’Opéra, et on n’a rien trouvé en cela d’étrange, sinon que la mode de ces divertissements ait fini. Pourquoi sera-t-il plus étonnant de réciter que de danser en public ? Y a-t-il d’autre différence entre ces deux arts, sinon que l’un est autant au-dessus de l’autre que les talents où l’esprit a quelque part sont au-dessus de ceux du corps ? Je le répète encore, et je le dirai toujours : aucun des beaux-arts n’est méprisable, et il n’est véritablement honteux que d’attacher de la honte aux talents.

Venons à présent à la traduction de Zaïre, et au changement qui vient de se faire chez vous dans l’art dramatique.

Vous aviez une coutume à laquelle M. Addison, le plus sage de vos écrivains, s’est asservi lui-même, tant l’usage tient lieu de raison et de loi. Cette coutume peu raisonnable était de finir chaque acte par des vers d’un goût différent du reste de la pièce ; et ces vers devaient nécessairement renfermer une comparaison. Phèdre, en sortant du théâtre, se comparait poétiquement à une biche ; Caton, à un rocher ; Cléopâtre, à des enfants qui pleurent jusqu’à ce qu’ils soient endormis.

Le traducteur de Zaïre est le premier qui ait osé maintenir les droits de la nature contre un goût si éloigné d’elle. Il a proscrit cet usage ; il a senti que la passion doit parler un langage vrai, et que le poëte doit se cacher toujours pour ne laisser paraître que le héros[5].

C’est sur ce principe qu’il a traduit, avec naïveté et sans aucune enflure, tous les vers simples de la pièce, que l’on gâterait si on voulait les rendre beaux.

On ne peut désirer ce qu’on ne connaît pas.(Acte I, scène I.)

J’eusse été près du Gange esclave des faux dieux,
Chrétienne dans Paris, musulmane en ces lieux. (I, I.)

Mais Orosmane m’aime, et j’ai tout oublié. (I, I.)

Non, la reconnaissance est un faible retour,
Un tribut offensant, trop peu fait pour l’amour. (I, I.)

Je me croirais haï d’être aimé faiblement. (I, II.)

Je veux avec excès vous aimer et vous plaire. (I, II.)

L’art n’est pas fait pour toi, tu n’en as pas besoin. (IV, II.)

L’art le plus innocent tient de la perfidie. (IV, II.)

Tous les vers qui sont dans ce goût simple et vrai sont rendus mot à mot dans l’anglais. Il eût été aisé de les orner, mais le traducteur a jugé autrement que quelques-uns de mes compatriotes : il a aimé et il a rendu toute la naïveté de ces vers. En effet, le style doit être conforme au sujet. Alzire, Brutus et Zaïre demandaient, par exemple, trois sortes de versification différente.

Si Bérénice se plaignait de Titus, et Ariane de Thésée, dans le style de Cinna, Bérénice et Ariane ne toucheraient point.

Jamais on ne parlera bien d’amour, si l’on cherche d’autres ornements que la simplicité et la vérité.

Il n’est pas question ici d’examiner s’il est bien de mettre tant d’amour dans les pièces de théâtre. Je veux que ce soit une faute, elle est et sera universelle ; et je ne sais quel nom donner aux fautes qui font le charme du genre humain.

Ce qui est certain, c’est que, dans ce défaut, les Français ont réussi plus que toutes les autres nations anciennes et modernes mises ensemble. L’amour paraît sur nos théâtres avec des bienséances, une délicatesse, une vérité qu’on ne trouve point ailleurs. C’est que de toutes les nations, la française est celle qui a le plus connu la société.

Le commerce continuel, si vif et si poli, des deux sexes a introduit en France une politesse assez ignorée ailleurs.

La société dépend des femmes. Tous les peuples qui ont le malheur de les enfermer sont insociables. Et des mœurs encore austères parmi vous, des querelles politiques, des guerres de religion, qui vous avaient rendus farouches, vous ôtèrent, jusqu’au temps de Charles II, la douceur de la société, au milieu même de la liberté. Les poëtes ne devaient donc savoir, ni dans aucun pays, ni même chez les Anglais, la manière dont les honnêtes gens traitent l’amour.

La bonne comédie fut ignorée jusqu’à Molière, comme l’art d’exprimer sur le théâtre des sentiments vrais et délicats fut ignoré jusqu’à Racine, parce que la société ne fut, pour ainsi dire, dans sa perfection que de leur temps. Un poëte, du fond de son cabinet, ne peut peindre des mœurs qu’il n’a point vues ; il aura plus tôt fait cent odes et cent épîtres qu’une scène où il faut faire parler la nature.

Votre Dryden, qui d’ailleurs était un très-grand génie, mettait dans la bouche de ses héros amoureux, ou des hyperboles de rhétorique, ou des indécences, deux choses également opposées à la tendresse.

Si M. Racine fait dire à Titus[6] :

« Depuis cinq ans entiers chaque jour je la vois,
Et crois toujours la voir pour la première fois ; »


votre Dryden fait dire à Antoine :

« Ciel ! comme j’aimai ! Témoin les jours et les nuits qui suivaient en dansant sous vos pieds. Ma seule affaire était de vous parler de ma passion ; un jour venait, et ne voyait rien qu’amour ; un autre venait, et c’était de l’amour encore. Les soleils étaient las de nous regarder, et moi, je n’étais point las d’aimer. »

Il est bien difficile d’imaginer qu’Antoine ait en effet tenu de pareils discours à Cléopâtre. Dans la même pièce, Cléopâtre parle ainsi à Antoine :

« Venez à moi, venez dans mes bras, mon cher soldat ; j’ai été trop longtemps privée de vos caresses. Mais quand je vous embrasserai, quand vous serez tout à moi, je vous punirai de vos cruautés en laissant sur vos lèvres l’impression de mes ardents baisers. »

Il est très-vraisemblable que Cléopâtre parlait souvent dans ce goût, mais ce n’est point cette indécence qu’il faut représenter devant une audience respectable.

Quelques-uns de vos compatriotes ont beau dire : « C’est là la pure nature » ; on doit leur répondre que c’est précisément cette nature qu’il faut voiler avec soin.

Ce n’est pas même connaître le cœur humain, de penser qu’on doit plaire davantage en présentant ces images licencieuses ; au contraire, c’est fermer l’entrée de l’âme aux vrais plaisirs. Si tout est d’abord à découvert, on est rassasié ; il ne reste plus rien à désirer, et on arrive tout d’un coup à la langueur en croyant courir à la volupté. Voilà pourquoi la bonne compagnie a des plaisirs que les gens grossiers ne connaissent pas.

Les spectateurs, en ce cas, sont comme les amants qu’une jouissance trop prompte dégoûte : ce n’est qu’à travers cent nuages qu’on doit entrevoir ces idées qui feraient rougir, présentées, de trop près. C’est ce voile qui fait le charme des honnêtes gens ; il n’y a point pour eux de plaisir sans bienséance.

Les Français ont connu cette règle plus tôt que les autres peuples, non pas parce qu’ils sont sans génie et sans hardiesse, comme le dit ridiculement l’inégal et impétueux Dryden, mais parce que, depuis la régence d’Anne d’Autriche, ils ont été le peuple le plus sociable et le plus poli de la terre ; et cette politesse n’est point une chose arbitraire, comme ce qu’on appelle civilité ; c’est une loi de la nature qu’ils ont heureusement cultivée plus que les autres peuples.

Le traducteur de Zaïre a respecté presque partout ces bienséances théâtrales, qui vous doivent être communes comme à nous ; mais il y a quelques endroits où il s’est livré encore à d’anciens usages.

Par exemple, lorsque, dans la pièce anglaise, Orosmane vient annoncer à Zaïre qu’il croit ne la plus aimer, Zaïre lui répond en se roulant par terre. Le sultan n’est point ému de la voir dans cette posture ridicule et de désespoir, et le moment d’après il est tout étonné que Zaïre pleure. Il lui dit cet hémistiche (acte IV, scène II) :

Zaïre, vous pleurez !

Il aurait dû lui dire auparavant :

Zaïre, vous vous roulez par terre !

Aussi ces trois mots, Zaïre, vous pleurez, qui font un grand effet sur notre théâtre, n’en ont fait aucun sur le vôtre, parce qu’ils étaient déplacés. Ces expressions familières et naïves tirent toute leur force de la seule manière dont elles sont amenées. Seigneur, vous changez de visage, n’est rien par soi-même ; mais le moment où ces paroles si simples sont prononcées dans Mithridate (acte III, scène VI) fait frémir.

Ne dire que ce qu’il faut, et de la manière dont il le faut, est, ce me semble, un mérite dont les Français, si vous m’en exceptez, ont plus approché que les écrivains des autres pays. C’est, je crois, sur cet art que notre nation doit en être crue. Vous nous apprenez des choses plus grandes et plus utiles : il serait honteux à nous de ne le pas avouer. Les Français qui ont écrit contre les découvertes du chevalier Newton sur la lumière en rougissent ; ceux qui combattent la gravitation en rougiront bientôt.

Vous devez vous soumettre aux règles de notre théâtre, comme nous devons embrasser votre philosophie. Nous avons fait d’aussi bonnes expériences sur le cœur humain que vous sur la physique. L’art de plaire semble l’art des Français, et l’art de penser paraît le vôtre. Heureux, monsieur, qui, comme vous, les réunit !



  1. Ce que M. de Voltaire avait prévu dans sa dédicace de Zaïre est arrivé : M. Falkener a été un des meilleurs ministres, et est devenu un des hommes les plus considérables de l’Angleterre. C’est ainsi que les auteurs devraient dédier leurs ouvrages, au lieu d’écrire des lettres d’esclave à des gens dignes de l’être (1752).
  2. On joua une mauvaise farce à la Comédie italienne de Paris, dans laquelle on insultait grossièrement plusieurs personnes de mérite, et entre autres M. Falkener. Le sieur Hérault, lieutenant de police, permit cette indignité, et le public la siffla (1748). C’est ce même Hérault à qui M. de Voltaire disait un jour : « Monsieur, que fait-on à ceux qui fabriquent de fausses lettres de cachet ? — On les pend. — C’est toujours bien fait, en attendant qu’on traite de même ceux qui en signent de vraies. » (K.)
  3. « Hill, dit Lessing, confia le rôle de Zaïre à une jeune fille qui n’avait pas encore joué la tragédie. C’était la femme du comédien Colley Cibber, et elle avait dix-huit ans. Sa tentative fut un coup de maître. Il est à remarquer que l’actrice française qui joua Zaïre était aussi une débutante. » (G. A.)
  4. C’était un parent de Hill.
  5. « Il est vrai, dit Lessing, que les Anglais, depuis Shakespeare et peut-être bien avant lui, avaient l’habitude de terminer par deux vers rimés leurs pièces écrites en vers blancs. Mais que ces vers ne dussent renfermer que des comparaisons, et cela nécessairement, voilà ce qui est entièrement faux ; et je ne sais pas comment M. de Voltaire a pu dire cela au nez d’un Anglais qu’il devait bien soupçonner d’avoir lu les poëtes tragiques de sa nation. En second lieu, il n’est pas vrai de dire que Hill, dans sa traduction de Zaïre, s’est affranchi de cette coutume. Peut-on croire que M. de Voltaire n’ait pas examiné de plus près que moi ou que tout autre la traduction de sa pièce ? Non. Et cela doit être pourtant. Car il est aussi certain que chaque acte de la Zaïre anglaise se termine par deux ou quatre vers rimés, qu’il est certain qu’elle est écrite en vers blancs. Ces vers, il est vrai, ne renferment pas de comparaisons ; mais, comme je l’ai dit, de tous les vers rimés par lesquels Shakespeare, Johnson, Dryden, Otway, Rowe, etc., terminent leurs pièces, il y en a certes bien cent contre cinq qui sont dans le même cas. Qu’a donc fait Hill de particulier ? Mais aurait-il eu même ce singulier mérite dont le loue Voltaire, qu’il ne serait pas vrai de dire encore que son exemple a eu l’influence qu’on lui attribue là. Car, jusqu’à cette heure, il parait autant (pour ne pas dire plus) de tragédies anglaises avec des fins d’acte rimées que sans de telles fins. Et Hill lui-même ne s’est jamais affranchi complètement de cette vieille mode dans ses tragédies dont plusieurs sont postérieures à sa traduction de Zaïre. » (G. A.)
  6. Bérénice, acte II, scène II.