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Zevaco - Triboulet/Chapitre 5

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Triboulet (1901)
A. Fayard (p. 27-31).


V

LA MÈRE…


Le roi François ier était demeuré un instant immobile, les yeux fixés sur le groupe formé par Manfred et Gillette…

Bientôt ils disparurent…

Alors, sans jeter un regard sur ses courtisans évanouis, morts peut-être, sans une hésitation, il se mit en marche, silencieusement.

Cette besogne d’espion nocturne dont Manfred l’avait jugé incapable, le roi l’accomplissait !…

De loin, il assista à l’entrée de Gillette dans la maison de Dolet… puis il vit la porte se refermer… il entrevit Manfred qui s’éloignait…

Alors il s’approcha, s’arrêta devant la maison.

Et il eut un geste menaçant.

Soudain, angoissé, il prêta l’oreille.

La rumeur que Manfred avait entendue s’approchait rapidement… François ier s’enfonça derrière une borne cavalière et attendit, frémissant.

Que se passait-il ?… Quelque révolte, peut-être !

Il porta la main à sa dague…

L’instant d’après, une nombreuse troupe d’hommes apparut.

Ils marchaient en rangs serrés, s’éclairant de lanternes…

Le roi eut un tressaillement profond.

Ce n’était pas une révolte !

Ce n’étaient pas des truands !

C’était le guet de Paris !…

Il s’élança, avec un rauque soupir de joie, et posa sa main sur l’épaule de l’homme qui marchait en tête.

— Le roi ! exclama le chef qui se découvrit et, d’un geste, arrêta sa troupe. Sire, quelle imprudence !…

— Silence, Monclar !… Écoutez… ce truand… ce Manfred…

— Je suis sur sa piste, sire… J’ai fait barrer les rues… le drôle ne peut m’échapper…

— Il est là, dit le roi d’une voix où toute sa haine comprimée fit explosion, devant vous… à cinq cents pas à peine… Monclar, prenez cet homme !… qu’il meure !… Dès cette nuit… qu’il meure supplicié… Je veux un horrible supplice… Vite Monclar, courez !…

Le grand prévôt fit un signe.

Son lieutenant vint se ranger derrière François ier avec douze hommes d’escorte.

Puis, le comte de Monclar partit au pas de course, suivi du reste de sa troupe — une quarantaine de soldats — dans la direction indiquée par François ier.

Le roi eut un sourire, terrible de cruauté froide, de haine et de vengeance satisfaites…

Alors il se tourna vers le lieutenant du grand prévôt.

— Monsieur, ordonna-t il, frappez à cette porte…

L’officier obéit… le marteau résonna.

La porte demeura fermée… la maison muette et sombre…

Un nouveau coup de marteau plus violent…

Encore le silence !…

L’officier interrogea le roi d’un regard.

— Qu’on défonce cette porte ! dit François ier, les dents serrées, la figure figée dans une expression d’implacable résolution.

Les soldats s’avancèrent…

En cet instant, un cri lugubre déchira la nuit :

— François ! François ! Qu’as-tu fait de notre fille ?…

Le roi frissonna… blêmit…

— Oh ! murmura-t-il. La folle !… Margentine !… Oh ! cette affreuse clameur !

Oui ! C’était la folle ! C’était Margentine la Blonde !… Elle errait dans les rues noires, la pauvre mère !… Et elle criait son éternelle douleur. Elle demandait sa fille.

Elle la revoyait en imagination, cette fille, perdue depuis près de douze longues années !…

Et, par un touchant phénomène de sa folie, elle la revoyait toujours toute petite… telle qu’elle l’avait vue le dernier jour !…

Sa fille était encore, dans son esprit, la fillette qu’elle prenait jadis dans ses bras…

Et maintenant, elle la cherchait…

Elle la voulait !… Et c’était vraiment affreux, ce cri maternel, ce farouche désespoir qui jaillissait en lamentables clameurs !…

Elle apparut, les cheveux dénoués, à demi-nue, et, hagarde, s’arrêta devant François ier.

Elle hésita une seconde…

Puis, d’une voix où tremblait un sanglot :

— Monsieur… peut-être l’avez-vous rencontrée… dites… une toute petite fillette, monsieur… six ans… blonde… frêle… si délicate… dehors… par un temps pareil… Oh ! dites, monsieur !… Voulez-vous que je vous dise son nom… un joli nom… Elle s’appelle Gillette… Gillette, vous dis-je !… Gillette !…

Ces derniers mots produisirent sur François ier un prodigieux effet…

Il fut agité d’un tremblement convulsif…

Il oublia ce qui l’entourait, ne vit plus que Margentine… sa maîtresse !…

Il bégaya :

— Gillette !… Ta fille !… Dieu ! Dieu ! Ces choses sont possibles !…

La mère, sans doute, ne l’entendit pas, toute à sa démence.

De sa voix infiniment douce, pareille à une caresse, elle continuait :

— Gillette… un joli nom… n’est-ce pas ?… Voilà du temps que je la cherche… C’est à Blois que je l’ai perdue… Connaissez-vous Blois ?… Elle a six ans, la pauvre mignonne… À Blois, je vous dis… Là, j’ai aimé… oh ! aimé… aimé…

Et soudain, violente, farouche :

— François !… Où est ta fille ?…

— Oh ! murmurait François anéanti. Ceci est affreux… C’est ma fille que j’aime… C’est sur ma fille que j’ai porté les mains… C’est ma fille qui est là !…

Il regarda avidement la folle…

Il allait lui parler, peut-être !…

Peut-être une flamme jaillie des lointaines amours de sa jeunesse allait-elle éclairer les ténèbres de sa pensée !

À ne moment, un roulement sourd… Quelque chose passa dans un grand tumulte… une voiture lancée au galop, courant dans la nuit, avec on ne savait quoi de mystérieux et de sinistre, comme si elle eût emporté le secret de quelque drame abominable…

Margentine vit la voiture…

Une idée nouvelle frappa sa pauvre cervelle, et elle s’élança, avec une clameur :

— On m’enlève ma fille !…

Un instant plus tard, elle avait disparu.

Au loin, le roulement grondait…

Pétrifié, François ier regardait…

Les soldats n’osaient faire un geste.

Il paraît que l’officier a écrit plus tard qu’il avait vu le roi faire un mouvement comme pour s’élancer à son tour, puis, qu’il s’était arrêté, passant ses deux mains sur son front, poussant des soupirs semblables à des sanglots, murmurant des choses inintelligibles où on ne distingnait que ces mots prononcés dans un tremblement :

— Oh !… mais c’est monstrueux… je sens que je l’aime encore… malheureux !

Et il avait fixé des yeux fous sur la porte de Dolet.

Que se passait-il donc dans ce cœur ?…

Quelle émouvante lutte s’y livraient l’amour sensuel et l’amour paternel ?…

Et déjà, sur les ruines de la pensée royale, était-ce l’Inceste qui se dressait, palpitant de désirs surexcités ?…

Qui eût pu le dire !

Quand le roi parut revenir à lui-même, l’officier se hasarda à lui demander :

— Sire, que faut-il faire ?

— Monsieur, répondit le roi d’une voix étrange, effrayante, je vous ai dit de faire enfoncer cette porte !…