Femmes-Poëtes de la France

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Femmes-Poëtes de la France
Femmes-Poëtes de la France, Texte établi par H. Blanvalet, Librairie allemande de J. Kessmann, 1856 (pp. --199).




FEMMES-POËTES DE LA FRANCE.



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Ma pauvre lyre, c’est mon âme…
Mme Desbordes-Valmore.






PRÉFACE.

Si nous suivons d’un regard attentif la Poésie française dans sa pérégrination à travers les derniers siècles, nous la voyons, et non sans étonnement, changer à certaines époques, de ton, d’allure, de coutumes de mœurs, de vêtement même, en un mot se métamorphoser, et si bien que les fidèles attachés à ses pas la méconnaissent et la renient.

Jusqu’au temps du Roi-Chevalier, ce brave et galant François qui perdit tout, fors l’honneur, c’était une gente bachelette à la gorgerette échancrée, au cotteron de serge, fraîche, vive, accorte, ayant plein la bouche de naïvetés adorables, et un petit air bonhomme qui lui faisait pardonner de grand cœur ses bons rires, souvent, s’il faut le dire, un peu hasardés. La Poésie alors était la bienvenue, à toute heure, en tout lieu, soit qu’elle relevât le loquet de la cabane, soit qu’elle sonnât du cor devant le pont-levis du château. C’était une franche et lie vie que la sienne : vous la rencontriez à chaque tournoi, à chaque fête, en compagnie des jongleurs et de ceux du gay sçavoir ; elle se glissait après le couvre-feu dans la chambre de la châtelaine pour requérir d’amour la pauvre dame de Fayel au nom du Sire de Coucy ; et puis chevauchant en croupe, et par moûts et par vaux, avec le Comte de Champagne, elle appelait à la Croisade cil vaillant bacheler ki aiment Dieu et l’onour ; ou bien, le bâton de voyage à la main, elle se mettait elle-même en route pour consoler Charles d’Orléans dans sa prison d’Angleterre, Richard Cœur-de-Lion dans son donjon d’Allemagne, et revenait enfin s’asseoir au foyer du marchand de Paris pour lui conter d’un ton narquois quelque joyeuse nouvelle. C’était, comme nous l’avons dit, une franche et lie vie que la sienne.

Mais voici qu’un jour elle pose son joli front sur sa petite main, plonge son minois éveillé dans la poudre des in-folio ; étudie grec et latin, enchaîne bravement ces deux langues à la sienne propre comme deux cadavres à un enfant, et se met à jargonner, je ne sais quel idiome triceps, au grand ébahissement des graves érudits qui seuls peuvent le comprendre.

Cabanes et castels furent fermés pour elle.

Ce n’est pas qu’elle n’eût conservé beaucoup de ses grâces premières, mais le bonnet doctoral ne lui seyait guère, aussi n’était-ce que quand elle l’ôtait par mégarde pour s’essuyer le front qu’on pouvait la reconnaître, et qu’on se trouvait tenté de lui murmurer à l’oreille pour la rappeler à elle-même :

Mignonne, allons voir si la rose…

Ce transissement cependant ne pouvait être de

longue durée : il était pour cela trop contraire au bon Page:Femmes-poëtes de la France, éd. Blanvalet, 1856.djvu/13 Page:Femmes-poëtes de la France, éd. Blanvalet, 1856.djvu/14 Page:Femmes-poëtes de la France, éd. Blanvalet, 1856.djvu/15 Page:Femmes-poëtes de la France, éd. Blanvalet, 1856.djvu/16 Page:Femmes-poëtes de la France, éd. Blanvalet, 1856.djvu/17 Page:Femmes-poëtes de la France, éd. Blanvalet, 1856.djvu/18 Page:Femmes-poëtes de la France, éd. Blanvalet, 1856.djvu/19 Page:Femmes-poëtes de la France, éd. Blanvalet, 1856.djvu/20 Page:Femmes-poëtes de la France, éd. Blanvalet, 1856.djvu/21 Page:Femmes-poëtes de la France, éd. Blanvalet, 1856.djvu/22
TABLE.

Pages

Préface v

CHRISTINE DE PISAN (1363—1411).

Ballade 1

CLOTILDE DE SURVILLE (1405—1495).

Verselets à mon Premier-Né 3

MARGUERITE D’AUTRICHE (1480—1539).

Fragment 7

MARGUERITE DE NAVARRE (1492—1549).

Sur la Maladie de François Ier 8

LOUISE LABÉ (1526—1566).

Sonnet 11

CATHERINE DE PARTHENAY (1537—1631).

Stances sur la Mort de Henri IV 12

MARIE STUART (1542—1587).

Chanson 14

Sur la Mort de François II 15

MADELEINE DES ROCHES (—1587).

Ode 17

Sonnet 19 Pages

CATHERINE DES ROCHES (1550—1687).

Chanson de Charité à Sincero 20

MARIE DE ROMIEU (—1584).

Hymne de la Rose 22

MADELEINE DE SCUDÉRY (1607—1701).

Madrigal 24

Mme DESHOULIÈRES (1638—1694).
Mlle DESHOULIÈRES (1662—1718).

Sur la Mort de Mr Deshoulières 39

CATHERINE BERNARD (—1712).

La Religion chrétienne 42

Mme VERDIER (1745—).

La Fontaine de Vauduse 48

Mme DE SALM (1767—1845).

Prie et travaille 52

VICTOIRE BABOIS.

Le Saule des Regrets 54

Mme DUFRESNOY (1765—1825).

Plaintes d’une jeune Israëlite 57

Une Nuit d’Exil 61

Mme DESBORDES-VALMORE (1789).

Le Rossignol aveugle 64

La Maison de ma Mère 66

Rêve d’une Femme 67

Qu’en avez-vous fait ? 69

L’oreiller d’une petite Fille 72

Au Soleil 73 Pages

Mme AMABLE TASTU (1798).

Découragement 75

La Passion 78

Plainte 82

Invocation 83

Le Temps 85

Les Feuilles de Saule 87

L’Ange gardien 90

FÉLICIE D’AÏZAC (1891).

La Prière 96

Mme ÉMILE DE GIRARDIN (Delphine Gay) (1806—1835).

Le Bonheur d’être belle 101

Désenchantement 103

La Pauvreté 107

Natalie 112

L’Orage 114

ÉLISA MERCŒUR (1809—1831).

La Feuille flétrie 117

Philosophie 118

MÉLANIE VALDOR (1801).

Le Bal 120

ANAÏS SÉGALAS (1814).

La Grisette 123

Le Bal 127

La jeune Fille mourante 131

Mme LOUISE GUINARD (1816).

A Noémi 135

Un Rêve 139

Une Visite à la Maison paternelle 141

La Couronne séchée 144

A Auguste au Ciel 147

L’approche de l’Automne 150 Pages

ÉLISE MOREAU (1818).

La fête de ma Mère 152

Mme MENESSIER-NODIER.

A une jeune Fille 157

Reproches 160

Mme JANVIER.

La vieille Fille 162

Mme LOUISE COLET.

Le Travail 166

Cécile 168

Mlle EUGÉNIE VAILLANT.

La première Communion 177

Mme CAROLINE OLIVIER.

Le Secret 179

Le Reproche 180

Mlle DE SASSERNO.

Invocation 182

Souvenir d’Enfance 185

Sourire 189

L’Enfant aveugle 192

L’Extase 194

Note 197






CHRISTINE DE PISAN.

BALLADE.


Seulette suis et seulettc veuil estre,
Seulette m’a mon doulx ami laissiée,
Seulette suis sans compagnon ne maistre,
Seulette suis dolente et courrouciée,
Seulette suis en languour maisaissiée,
Seulette suis plus que nulle esgarée,
Seulette suis sans ami demourée.

Seulette suis à huis ou à fenestre,
Seulette suis pour moi de plours repaistée,
Seulette suis dolente ou appaisiée,
Seulette suis, rien est qui tant messiée,
Seulette suis en ma chambre enserrée,
Seulette suis sans ami demourée.


Seulette suis pour tout et tout estée,
Seulette suis ou je bois ou je siée,
Seulette suis plus que autre riens traistiée
Seulette suis de chascun délaissiée,
Seulette suis durement abbaissiée,
Seulette suis souuent toute esplorée,
Seulette suis sans ami demourée.

Princes, or est ma doulour commenciée,
Seulette suis de tout dueil menacée,
Seulette suis, plus tainte que morée,
Seulette suis sans ami demourée.






CLOTILDE DE SURVILLE. [1]

VERSELETS A MON PRRMIER-NÉ.


O cher enfantelet, vray pourtraict de ton père,

Dors sur le seyn que ta bousche a pressé !

Dors, petiot ; cloz, amy, sur le seyn de ta mère,

Tien doulz oeillet par le somme oppressé !


Bel amy, cher petiot, que ta pupille tendre

Gouste ung sommeil qui plus n’est faict pour moy !

Je veille pour te veoir, te nourrir, te défendre…

Ainz qu’il m’est doulx ne veiller que pour toy !


Dors, mien enfantelet, mon soulcy, mon idole !

Dors sur mon seyn, le seyn qui t’a porté !

Ne m’esjouit encor le son de ta parole,

Bien ton soubriz cent fois m’aye enchanté.

Me soubriraz, amy, dez ton réveil peut-estre ;

Tu soubriraz à mes regards joyeulx…

Jà prou m’a dict le tien que me savoiz cognestre,

Jà bien appriz te mirer dans mes yeulx.


Quoy ! tes blancs doigteletz abandonnent la mamme,

Où vingt puyser ta bouschette à playsir !…

Ah ! dusses la seschir, cher gage de ma flamme,

N’y puyseroiz au gré de mon dézir !


Cher petiot, bel amy, tendre fils que j’adore !

Cher enfançon, mon soulcy, mon amour !

Te voy tousjours ; te voye et veulx te veoir encore :

Pour ce trop brief me semble nuict et jour.


Estend ses brasselets ; s’espand sur lui le somme ;

Se clost son oeil ; plus ne bouge… il s’endort…

N’estoit ce teyn floury des couleurs de la pomme,

Ne le diriez dans les bras de la mort ?…


Arreste, cher enfant !… j’en frémy toute engtière !…

Réveille-toy ! chasse ung fatal propoz !

Mon fils !… pour un moment… ah ! revoy la lumière !

Au prix du tien rends-moy tout mon repoz !…


Doulce erreur ! il dormoit… c’est assez, je respire ;

Songes légiers, flattez son doulx sommeil !

Ah ! quand voyray cestuy pour qui mon cueur souspire,

Aux miens costez, jouir de son réveil ?


Quand te voyra cestuy dont az reçu la vie,

Mon jeune époulx, le plus beau des humains ?

Oui, déjà cuide veoir ta mère aux cieulx ravie

Que tends vers luy tes innocentes mains !


Comme ira se duyzant à ta prime caresse !

Aux miens baysers com’ t’ira disputant !

Ainz ne compte, à toy seul, d’espuyser sa tendresse,

A sa Clotilde en garde bien autant…


Qu’aura playsir, en toy, de cerner son ymaige,

Ses grands yeulx vairs, vifs, et pourtant si doulx !

Ce front noble, et ce tour gracieux d’ung vizaige

Dont l’amour mesme eût fors esté jaloux !


Pour moy, des siens transportz onc ne seray jalouse,

Quand feroy moinz qu’avec toy les partir ;

Faiz, amy, comme lui, l’heur d’ugne tendre espouse,

Ainz, tant que luy, ne la fasses languir !…


Te parle, et ne m’entends… eh ! que dis-je ? insensée !

Plus n’oyroit-il quant fust moult esveillé…

Povre chier enfançon ! des filz de ta pensée

L’eschevelet n’est encor débroillé…


Tretouz avons esté, comme ez toy, dans ceste heure ;

Triste rayzon que trop tost n’adviendra !

En la paix dont jouys, s’est possible, ah ! demeure !

A tes beaux jours mesme il n’en soubviendra.


O cher enfantelet, vray pourtraict de ton père,

Dors sur le seyn que ta bousche a pressé !

Dors, petiot ; cloz, amy, sur le seyn de ta mère,

Tien doulx oeillet par le somme oppressé !






MARGUERITE D’AUTRICHE.

FRAGMENT.


Belles parolles en paiement
A ces mignons présomptueux,
Qui contrefont les amoureux
Par beau semblant ou autrement.
Sans nul credo, mais promptement,
Donnez pour récompense à eulx
Belles parolles en paiement.

Mot pour mot, c’est fait justement,
Ung pour ung, aussi deulx pour deulx ;
Se devis ilz font gracieux,
Respondez gracieusement
Belles parolles en paiement.






MARGUERITE DE NAVARRE.

SUR LA MALADIE DE FRANÇOIS Ier.


Rendez tout un peuple content,
O vous, notre seule espérance,
Dieu ! celui que vous aimez tant,
Est en maladie et souffrance.
En vous seul il a sa fiance.
Hélas ! c’est votre vrai David ;
Car de vous a vraie science :
Vous vivez en lui, tant qu’il vit.

De toutes ses graces et dons
A vous seul a rendu la gloire ;
Par quoi les mains à vous tendons,
Afin qu’ayez de lui mémoire.

Puisqu’il vous plaist lui faire boire
Votre calice de douleur,
Donnez à nature victoire
Sur son mal, et notre malheur.

Le désir du bien que j’attends,
Me donne de travail matière.
Une heure me dure cent ans ;
Etme semble que ma litière
Ne bouge ou retourne en arrière ;
Tant j’ai de m’avancer désir !
O qu’elle est longue la carrière
Où la fin gist mon plaisir !

Je regarde de tout costé,
Pour voir s’il n’arrive personne ;
Priant la céleste bonté
Que la santé à mon roi donne ;
Quand nul ne vois, l’œil j’abandonne
A pleurer, puis sur le papier
Un peu de ma douleur j’ordonne :
Voilà mon douloureux métier.


O qu’il sera le bien venu,
Celui qui, frappant à ma porte,
Dira : Le roi est reveuu
En sa santé très bonne et forte :
Alors sa sœur, plus mal que morte,
Courra baiser le messager
Qui telles nouvelles apporte,
Que son frère est hors de danger.






LOUISE LABÉ.

SONNET.


Tant que mes yeux pourront larmes répandre
Pour l’heur passé avec toi regretter,
Et que, pouvant aux soupirs résister,
Pourra ma voix un peu se faire entendre ;

Tant que ma main pourra les cordes tendre
Du mignard luth, pour tes grâces chanter ;
Tant que l’esprit se voudra contenter
De ne vouloir rien, fors que toi comprendre ;

Je ne souhaite encore point mourir :
Mais quand mes yeux je sentîrai tarir,
Ma voix cassée et ma main impuissante,

Et mon esprit, en ce mortel séjour,
Ne pouvant plus montrer signe d’amante,
Prîrai la mort de me ravir le jour.






CATHERINE DE PARTENAY.

STANCES

SUR LA MORT DE HENRI IV.


Regrettons, soupirons cette sage prudence,
Cette extrême bonté, cette rare vaillance,
Ce cœur qui se pouvoit fléchir et non dompter,
Vertus, de qui la perte est pour nous tant amère,
Et que je puis plutôt admirer que chanter,
Puisqu’à ce grand Achille il faudroit un Homère.

Jadis pour ses haults faits nous eslevions nos testes ;
L’ombre de ses lauriers nous gardoit des tempestes,
Qui combattoit sous luy mesconnaissoit l’effroy ;
Alors nous nous prisions, nous mesprisions les aultres,
Estant plus glorieux d’estre subjects du roy,
Qui si les aultres roys eussent esté les nostres.

Maintenant nostre gloire est pour jamais ternie ;
Maintenant nostre joie est pour jamais finie.
Près du tombeau sacré de ce roy valeureux,
Les lys sont abattus, et nos fronts avec eux.


Mais parmy nos douleurs, parmy tant de misères,
Reine, au moins gardez-nous ces reliques si chères,
Gages de vostre amour, espoir en nos malheurs.
Estouffez vos soupirs, seichez vostre œil humide ;
Et pour calmer un jour l’orage de nos pleurs,
Soyez de cet estat le secours et le guide.

O Muses, dans l’ennuy qui nous accable tous,
Ainsy que nos malheurs vos regrets sont extrêmes ;
Vous pleurez de pitié quand vous songez à nous,
Vous pleurez de douleur en pensant à vous-mesmes.

Hélas ! puisqu’il est vrai qu’il a cessé de vivre,
Ce prince glorieux, l’amour de ses subjects,
Que rien n’arreste au moins le cours de nos regrets,
Ou vivons pour le plaindre, ou mourons pour le suivre.






MARIE STUART.

CHANSON.

Faite lors du départ de Marie Stuuart pour l’Écosse,
étant encore en vue des côtes de France.


Adieu, plaisant pays de France,

O ma patrie
La plus chérie

Qui as nourri ma jeune enfance !
Adieu France, adieu mes beaux jours !
La nef qui disjoint nos amours
N’a c’y de moi que la moitié :
Une part te reste, elle est tienne ;

Je la fie à ton amitié

Pour que de l’autre il te souvienne.





SUE LA MORT DE FRANÇOIS II.


En mon triste et doux chant
D’un ton fort lamentable
Je jette un œil touchant
De perte irréparable,
Et en soupirs cuisants
Je passe mes beaux ans.

Fut-il un tel malheur
De dure destinée,
Ni si triste douleur
De dame infortunée
Qui mon cœur et mon œil
Vois en bière et cercueil ?

Qui en mon doux printems
Et fleur de ma jeunesse,
Toutes les peines sens
D’une extrême tristesse ;
Et en rien n’ai plaisir
Qu’en regret et désir.


Si en quelque séjour,
Soit en bois ou en prés,
Soit à l’aube du jour,
Ou soit sur la vesprée,
Sans cesse mon cœur sent
Le regret d’un absent.

Si je suis en repos
Sommeillant sur ma couche,
J’oy qu’il me tient propos,
Je le sens qui me touche.
En labeur, en recoy
Toujours est près de moi.

Mets, chanson, ici fin
A si triste complainte
Dont sera le refrain :
Amour vraye et sans feinte.






MADELEINE DES ROCHES.

ODE.


Ainsi que la lumière
Dompte l’obscurité,
La science est première ;
Mais tout est vanité.

Ce qui fut vraisemblable,
Selon l’antiquité,
Se contera par fable
A la postérité.

Notre principe est songe,
Notre naistre malheur,
Notre vie un mensonge
Et notre fin douleur.


Qui dresse l’édifice,
Qui le rend plus tortu ;
Qui embrasse le vice,
Qui aime la vertu.

Qui chemine en ténèbre,
Qui aime la clarté ;
Qui joint son jour funèbre
A sa nativité.

Les fleuves, par leurs courses,
De grands se font petits,
En reprenant leurs sources
Dans le sein de Thétis.

L’inconstance est plus ferme
Qu’on ne sçaurait penser ;
Toute chose a son terme,
Et ne le peut passer.






SONNET

SUR LA MORT DE SON AMIE.


Las ! où est maintenant ta jeune bonne grâce
Et ton gentil esprit, plus beau que la beauté ?
Où est ton doux maintien, ta douce privanté ?
Tu les avais du ciel, ils y ont repris place.

O misérable, hélas ! toute l’humaine race
Qui n’a rien de certain que l’infélicité !
O triste que je suis ! ô grande adversité !
Je n’ai, qu’un seul appui en cette terre basse.

O ma chère compagne et douceur de ma vie,
Puisque les cieux ont eu sur mon bonheur envie,
Et que tel a été des Parques, le décret,

Si, après notre amour, le vrai amour demeure,
Abaisse un peu tes yeux de leur claire demeure,
Pour voir quel est mon pleur, ma plainte et mon regret !






CATHERINE DES ROCHES.

CHANSON DE CHARITE A SINCERO.


Quand je suis de vous absente,
Sincero, mon beau soleil,
Je n’ai rien qui me contente,
La nuit je perds le sommeil :
Le jour je fuis la lumière ;
Et mes tristes yeux enclos,
Prisonniers de la paupière,
Ne sont jamais en repos.

Je n’aime de la prairie
Le bel émail précieux,
Ni la campagne fleurie
Ne sçaurait plaire à mes yeux ;
Je suis tant mélancolique
Que les plus gracieux sons
Et la plus douce musique
M’ennuyent de leurs chansons.


Je ne veux ouïr personne
Pour discourir ou parler ;
Je n’entends rien qui résonne,
Que ma plainte dedans l’air.
Mes compagnes qui s’ennuyent
De mon amoureux émoi,
Toutes dépites s’enfuient
Et se retirent de moi.

Jamais on ne me voit rire,
Jamais on ne m’oit chanter ;
Incessamment je soupire
Et ne fais que lamenter ;
Je n’ai bien, plaisir ni joye ;
Sincero, mon cher souci,
Jusqu’à ce que je vous voye,
Je serai toujours ainsi.






MARIE DE ROMIEU.

HYMNE DE LA ROSE.

A MARIE FRANÇOISE DE LA ROSE.


Je veux chanter ici la beauté de la rose
Qui de toutes les fleurs la beauté tient enclose ;
Puis la rose je veux à la Rose donner,
A toi, Rose, qui peux tout un monde étonner,
Et ravir les esprits d’un singulier bien dire,
Qui, à ta volonté, doctement les attire,

Au-dedans d’un jardin, s’il y a rien de beau,
C’est la rose cueillie au temps du renouveau ;
L’aube a les doigts rosins ; de roses est la couche
De la belle Vénus, et teinte en est sa bouche ;
En Paphos, sa maison est remplie toujours
De la suave odeur de roses, fleur d’amour.

La rose est l’ornement du chef des demoiselles ;
La rose est le joyau des plus simples pucelles ;
De roses est semé des Charités le sein ;
De son parfait parfum, le ciel même en est plein,
Et Bacchus, deux fois né, ce Bassar vénérable
De roses et de vin garnit toujours sa table.

Quand le jour adviendra de mon dernier vouloir,
Je veux, par testament, expressément avoir
Mille rosiers plantés près de ma sépulture,
Afin que, grandissant, ils soient ma couverture ;
Puis l’en mettra ces vers, engravés du pinceau,
En grosses lettres d’or, par dessus mon tombeau :

Celle qui gît ici, sous cette froide cendre
Toute sa vie aima la rose fraische et tendre ;
Et l’aima tellement, qu’après que le trépas
L’eust poussée à son gré aux ondes de là-bas,
Voulut que son cercueil fust entouré de roses,
Comme ce qu’elle aimait par dessus toutes choses.






MADELEINE DE SCUDÉRY.

MADRIGAL.


L’eau qui caresse ce rivage,
La Rose qui s’ouvre au Zéphir,
Le vent qui rit sous ce feuillage,
Tout dit qu’aimer est un plaisir.

De deux amans l’égale flamme
Sçait doublement les rendre heureux,
Les indifférents n’ont qu’une âme ;
Lorsque l’on aime, on en a deux.






MME DESHOULIÈRES.

STANCES

SUR LA FRAGILITÉ DE LA BEAUTÉ.


Iris, ne croyez plus à vos vaines pensées ;

Quittez ces erreurs insensées,

Qui font de vos appas l’objet de votre amour :
Ce beau corps qui vous rend si charmante et si fière,
Sera dans peu de jours un amas de poussière,

Bien qu’il soit le Dieu de la Cour.


Quelque art ingénieux que la sage Nature,

Ait mis à former la peinture,

Dont on voit éclater les différentes fleurs ;
Les plus rares beautés de l’Empire de Flore,
N’ont jamais pu montrer, à leur seconde aurore,

L’éclat de leurs vives couleurs.


Un liquide cristal qui, sortant de sa source,

S’écoule d’une prompte course,

Un éclair dont on voit la brillante clarté
Disparaître à nos yeux aussitôt qu’elle est née,
Peuvent seuls exprimer la triste destinée

De votre fragile beauté.


Je sais que mille amans, aveuglés de vos charmes,

Vous font un tribut de leurs larmes,

Et vous donnent un rang séparé des mortels ;
Je sais que, transportés de l’amour qui les presse,
Leur folle passion vous érige en Déesse,

Et vous consacre des Autels.


Ils adorent leurs fers, ils se font des idoles

De vos souris, de vos paroles,

Et la peur d’attirer la colère des Cieux
Ne leur cause jamais des atteintes si vives,
Que produit de glaçons en leurs âmes captives

La sévérité de vos yeux.


Dans ce pompeux état de grandeur et de gloire,

Où d’une nouvelle victoire

Vos attraits, chaque jour, augmentent votre orgueil ;
Vous n’appréhendez pas que votre beauté change ;
Et rien ne vous plaît tant que la vaine louange

Qui vous affranchit du cercueil.


Mais des ans fugitifs la rapide vîtesse

Vous ravira cette jeunesse,

Dont la seule fraîcheur entretient vos appas ;
Et vous verrez le temps, tyran des belles choses,
Imprimer hardiment sur vos lys, sur vos roses,

Les sombres traces de ses pas.


De ce teint délicat les couleurs animées,

Par l’âge seront consumées ;

La lumiere et la flamme abandonnant vos yeux,
Il n’en partira plus aucun trait qui nous blesse ;
Et la triste blancheur qui apporte la vieillesse

Couvrira l’or de vos cheveux.


Que direz-vous, Iris, quand la nouvelle image

De votre difforme visage,

Peinte dans un miroir, vous remplira de peur ?
Quand ne vous trouvant plus à vous-même semblable
Vous croirez contempler un fantôme effroyable,

En contemplant votre laideur ?


Voyant ces traits changés, et cette couleur blême,

Vous vous chercherez en vous-même ;

Mais vos yeux attentifs ne vous trouveront pas ;
Et vous serez surprise autant que d’un prodige,
De ne plus rencontrer en vous aucun vestige

De tant de différens appas.


Dans ce fâcheux état la fin de votre vie

Sera l’objet de votre envie ;

Elle seule sera votre félicité.
L’impitoyable mort vous sembleroit humaine,
Si sa douce rigueur vous sauvoit de la peine

De survivre à votre beauté.


Ouvrez donc votre oreille à des conseils si sages :

Éloignez ces pensers volages,

Les frivoles desseins, et les jeunes désirs :
Détachez votre cœur de vos attraits fragiles,
En méprisant ces fleurs en épines fertiles,

Cherchez les solides plaisirs.



AIR.


L’aimable Printemps fait naître
Autant d’amours que de fleurs ;
Tremblez, tremblez, jeunes cœurs.
Dès qu’il commence à paroître
Il fait cesser les froideurs ;
Mais ce qu’il a de douceurs
Vous coûtera cher, peut-être.
Tremblez, tremblez, jeunes cœurs,
L’aimable Printemps fait naître
Autant d’amours que de fleurs.






AIR.


Aimables habitans de ce naissant feuillage,
Qui semble fait exprès pour cacher vos amours ;

Rossignols, dont le doux ramage

Aux douceurs du sommeil m’arrache tous les jours,

Que votre chant est tendre !

Est-il quelques ennuis qu’il ne puisse charmer ?
Mais, hélas ! n’est-il point dangereux de l’entendre
Quand on ne veut plus rien aimer ?




LE RUISSEAU

Ruisseau, nous paroissons avoir un même sort ;
D’un cours précipité nous allons l’un et l’autre,
Vous à la mer, nous à la mort.
Mais, hélas ! Que d’ailleurs je vois peu de rapport
Entre votre course et la nôtre !
Vous vous abandonnez sans remords, sans terreur,
À votre pente naturelle ;
Point de loi parmi vous ne la rend criminelle.
La vieillesse chez vous n’a rien qui fasse horreur :
Près de la fin de votre course,
Vous êtes plus fort et plus beau
Que vous n’êtes à votre source ;
Vous retrouvez toujours quelque agrément nouveau.
Si de ces paisibles bocages
La fraîcheur de vos eaux augmente les appas,
Votre bienfait ne se perd pas ;
Par de délicieux ombrages
Ils embellissent vos rivages.
Sur un sable brillant, entre des prés fleuris,
Coule votre onde toujours pure ;

Mille et mille poissons, dans votre sein nourris,
Ne vous attirent point de chagrins, de mépris :
Avec tant de bonheur d’où vient votre murmure ?
Hélas ! Votre sort est si doux !
Taisez-vous, ruisseau, c’est à nous
À nous plaindre de la nature.
De tant de passions que nourrit notre cœur,
Apprenez qu’il n’en est pas une
Qui ne traîne après soi le trouble, la douleur,
Le repentir ou l’infortune.
Elles déchirent nuit et jour
Les cœurs dont elles sont maîtresses ;
Mais, de ces fatales foiblesses,
La plus à craindre, c’est l’amour ;
Ses douceurs mêmes sont cruelles.
Elles font cependant l’objet de tous les vœux ;
Tous les autres plaisirs ne touchent point sans elles.
Mais des plus forts liens le temps use les nœuds ;
Et le cœur le plus amoureux
Devient tranquille, ou passe à des amours nouvelles.
Ruisseau, que vous êtes heureux !
Il n’est point parmi vous de ruisseaux infidèles.
Lorsque les ordres absolus
De l’être indépendant qui gouverne le monde

Font qu’un autre ruisseau se mêle avec votre onde,
Quand vous êtes unis, vous ne vous quittez plus.
À ce que vous voulez jamais il ne s’oppose ;
Dans votre sein il cherche à s’abîmer :
Vous et lui jusques à la mer
Vous n’êtes qu’une même chose.
De toutes sortes d’unions
Que notre vie est éloignée !
De trahisons, d’horreurs et de dissensions
Elle est toujours accompagnée.
Qu’avez-vous mérité, ruisseau tranquille et doux,
Pour être mieux traité que nous ?
Qu’on ne me vante point ces biens imaginaires,
Ces prérogatives, ces droits,
Qu’inventa notre orgueil pour masquer nos misères.
C’est lui seul qui nous dit que, par un juste choix,
Le ciel mit, en formant les hommes,
Les autres êtres sous leurs lois.
À ne nous point flatter, nous sommes
Leurs tyrans plutôt que leurs rois.
Pourquoi vous mettre à la torture,
Pourquoi vous renfermer dans cent canaux divers,
Et pourquoi renverser l’ordre de la nature
En vous forçant à jaillir dans les airs ?

Si tout doit obéir à nos ordres suprêmes,
Si tout est fait pour nous, s’il ne faut que vouloir,
Que n’employons-nous mieux ce souverain pouvoir ?
Que ne régnons-nous sur nous-mêmes ?
Mais, hélas ! De ses sens esclave malheureux,
L’homme ose se dire le maître
Des animaux, qui sont peut-être
Plus libres qu’il ne l’est, plus doux, plus généreux,
Et dont la foiblesse a fait naître
Cet empire insolent qu’il usurpe sur eux.
Mais que fais-je ? Où va me conduire
La pitié des rigueurs dont contre eux nous usons ?
Ai-je quelque espoir de détruire
Des erreurs où nous nous plaisons ?
Non, pour l’orgueil et pour les injustices
Le cœur humain semble être fait.
Tandis qu’on se pardonne aisément tous les vices,
On n’en peut souffrir le portrait.
Hélas ! On n’a plus rien à craindre :
Les vices n’ont plus de censeurs ;
Le monde n’est rempli que de lâches flatteurs :
Savoir vivre, c’est savoir feindre.
Ruisseau, ce n’est plus que chez vous
Qu’on trouve encor de la franchise :

On y voit la laideur ou la beauté qu’en nous
La bizarre nature a mise.
Aucun défaut ne s’y déguise ;
Aux rois comme aux bergers vous les reprochez tous.
Aussi ne consulte-t-on guère
De vos tranquilles eaux le fidèle cristal.
On évite de même un ami trop sincère :
Ce déplorable goût est le goût général.
Les leçons font rougir ; personne ne les souffre ;
Le fourbe veut paroître homme de probité.
Enfin, dans cet horrible gouffre
De misère et de vanité,
Je me perds ; et plus j’envisage
La foiblesse de l’homme et sa malignité,
Et moins de la divinité
En lui je reconnois l’image.
Courez, ruisseau, courez, fuyez-nous ; reportez
Vos ondes dans le sein des mers dont vous sortez ;
Tandis que, pour remplir la dure destinée
Où nous sommes assujettis,
Nous irons reporter la vie infortunée
Que le hasard nous a donnée
Dans le sein du néant d’où nous sommes sortis.

LES MOUTONS.


Hélas, petits moutons, que vous êtes heureux !
Vous paissez dans nos champs sans souci, sans alarmes.
Aussitôt aimés qu’amoureux,
On ne vous force point à répandre des larmes ;
Vous ne formez jamais d’inutiles désirs,
Dans vos tranquilles cœurs l’amour suit la nature ;
Sans ressentir ses maux, vous avez ses plaisirs.
L’ambition, l’honneur, l’intérêt, l’imposture.
Qui font tant de maux parmi nous,
Ne se rencontrent point chez vous.
Cependant nous avons la raison pour partage,
Et vous en ignorez l’usage.
Innocens animaux, n’en soyez point jaloux ;
Ce n’est pas un grand avantage.
Cette fière raison, dont on fait tant de bruit.
Contre les passions n’est pas un sûr remède.
Un peu de vin la trouble, un enfant la séduit ;

Et déchirer un cœur qui l’appelle à son aide,
Est tout l’effet qu’elle produit.
Toujours impuissante et sévère,
Elle s’oppose à tout, et ne surmonte rien.
Sous la garde de votre chien
Vous devez beaucoup moins redouter la colère
Des loups cruels et ravissans,
(^ue sous l’autorité d’une telle chimère *
Xous ne devons craindre nos sens.
Xe vaudrait-il pas mieux vivre , comme vous faites,
Dans une douce oisiveté r
Ne vaudrait-il pas mieux être , comme vous êtes,
Dans une heureuse obscurité,
Que d’avoir sans tranquillité
Des richesses , de la naissance,
De l’esprit et de la beauté ?
Ces prétendus trésors dont on fait vanité,
Valent moins que votre indolence.
Hs nous livrent sans cesse à des soins criminels.
Par eux plus d’un remords nous ronge.
Nous voulons les rendre éternels,
Sans songer qu’eux et nous passerons comme un songe,
n n’est dans ce vaste univers
Rien d’assuré , rien de solide ;

Des choses d’ici-bas la fortune décide
Selon ses caprices divers:
Tout l’effort de notre prudence
Ne peut nous dérober au moindre de ses coups,
Paissez, moutons, paissez, sans règle et sans science,
Malgré la trompeuse apparence
Vous êtes plus heureux et plus sages que nous.

———



MLLE DESHOULIÈRES.

SUR LA MORT DE Mr DESHOULIÈRRS.


Au milieu des ennuis, au milieu des alarmes,
Où de nouveaux malheurs me plongent tous les jours,
Quelle puissante main, par d’invincibles charmes,
Des pleurs que je répands vient suspendre le cours ?
Où suis-je ? et dans mon cœur quel calme vient de naître ?
Qui me rappelle enfin à la tranquillité ?
Hélas ! c’est toi, Seigneur, dont l’immense bonté
M’arrache au désespoir qui fait te méconnoître,

Dans l’excès de l’adversité.


Daigne achever ce grand ouvrage ;
Ou, si je dois toujours souffrir,

Fais que de mon salut mes peines soient le gage :
Ne m’accable de maux que pour te les offrir.

Affermis si bien mon courage,

Qu’au milieu des périls, qu’au plus fort de l’orage,
Je conserve la paix que je viens d’acquérir.
La raison qui de l’homme est le plus beau partage,

Et dont il se pare toujours,
Est quelquefois chez le plus sage,
Dans les vives douleurs, d’un inutile usage,
Si tu ne viens à son secours.


Établis dans mon âme une vertu constante ;
Épargne-moi, Seigneur, les douloureux remords
Que me donnent souvent les coupables transports

D’une douleur impatiente.

Je suis foible, et je sens que je ne puis sans toi
Soutenir tout le poids du malheur qui m’accable ;
Tout ce qu’il y a d’affreux, de plus insupportable,

Se présente sans cesse à moi.


Sans cesse le cœur plein d’une crainte mortelle,
Le cœur déjà percé des plus funestes coups,
Je crois te voir armé d’un rigoureux courroux ;

Et, quoiqu’à tes ordres fidelle,

Je crois toujours me voir traiter en criminelle.
Hé ! qui ne le croirait ? par de nouveaux malheurs
La Fortune et la Mort à me nuire obstinées,
Ont sur moi sans relâche exercé leurs fureurs ;
Et je n’ai pu trouver, au milieu des douceurs

Qu’offrent les plus belles années,
Le loisir d’essuyer mes pleurs.

Tristes réflexions qui revenez sans cesse,
Faut-il qu’à vos horreurs mon cœur soit immolé ?
Éloignez-vous de moi, dévorante Tristesse,
Laissez-moi le repos que le Seigneur me laisse ;
Et cessez d’accabler mon esprit désolé.
Mais, quoi ! vous redoublez ? je sens que je frissonne.
Quel abîme de maux à mes yeux se fait voir ?

Ah ! si ta grâce m’abandonne,

Je suis encor, Seigneur, en proie au désespoir.






CATHERINE BERNARD.

LA RELIGION CHRÉTIENNE.

ODE.


La nuit cesse ; les saints Oracles
Ouvrent leurs plus sombres replis.
Que de jours féconds en miracles !
Que de Mystères éclaircis !
Dans leurs antres sourds, les Sybilles
N’ont plus que des fureurs stériles,
La Guerre a fui dans les Enfers.
Réjouis-toi, Sion captive ;
Le temps promis enfin arrive ;
Ton Dieu naît pour briser tes fers.

De la puissance qu’il déployé,
Voi déjà le fruit précieux.
L’enfer abandonne sa proye.
Les Aveugles ouvrent leurs yeux.

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Ton progrès, ta Morale saine,
Tout nous annonce ta Grandeur.
Seule digne de nos hommages,
Oui, l’Univers dans tous les âges,
Suivra ta sainte et douce Loi.
Sur le penchant de ta ruine,
Tu verras une main divine
S’armer et combattre pour toi.






MME VERDIER.

LA FONTAINE DE VAUCLUSE.


Ce n’est pas seulement sur des rives fertiles
Que la nature plaît à notre œil enchanté ;

Dans les climats les plus stériles

Elle nous force eucor d’admirer sa beauté.
Tempé nous attendrit ; Vaucluse nous étonne ;
Vaucluse, horrible asile, où Flore ni Pomone
N’ont jamais prodigué leurs touchantes faveurs,
Où jamais, de ses dons la terre ne couronne

L’espérance des laboureurs.

Ici de toutes parts elle n’offre à la vue
Que les monts escarpés qui bordent ses déserts,
Et qui, se cachant dans la nue,
Les séparent de l’Univers.
Sous la voûte d’un roc, dont la masse tranquille
Oppose à l’Aquilon un rempart immobile,

Dans un majestueux repos,

Habite de ces bords la Naïade sauvage :

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MME DE SALM.

PRIE ET TRAVAILLE.


Prie et travaille est la devise heureuse
D’un noble cœur, d’un esprit éclairé ;
C’est d’une vie et pure et généreuse
L’art, le devoir et le bonheur sacré.

Prie et travaille était, dans le village,
Ce que disaient nos guerriers valeureux ;
Ils priaient même au milieu du carnage,
Et pour l’honneur ils en travaillaient mieux.

Prie et travaille est ce que l’on répète
Au malheureux qui réclame un peu d’or ;
Et ce conseil que souvent il rejette,
S’il le suivait, lui vaudrait un trésor.

Prie et travaille est le refrain du sage ;
Faibles mortels ! récitez-le tout bas :
Ceux dont l’erreur fut l’éternel partage
Ne priaient guère et ne travaillaient pas.


Prie et travaille, ô toi que peut surprendre,
Loin d’un époux, le monde, le plaisir ;
Par la prière occupe un cœur trop tendre,
Par le travail un dangereux loisir.

Prie et travaille en tes sombres retraites,
Beauté qu’à Dieu l’on veut sacrifier :
Crains, en priant, les biens que tu regrettes ;
En travaillant cherche à les oublier.

Prie et travaille, homme vain, femme altière,
Riche qu’attire un pompeux attirail :
Que reste-t-il à notre heure dernière,
Hors la prière et les fruits du travail ?

Prie et travaille, ou redoute le blâme :
Avec raison enfin on le redit ;
Car la prière est le charme de l’âme ;
Et le travail le repos de l’esprit.






MME VICTOIRE BABOIS.

LE SAULE DES REGRETS.


Saule, cher à l’amour et cher à la sagesse,
Tu vis, l’autre printemps, sous ton heureux rameau,
Un chantre aimé des dieux moduler sa tristesse ;
Et l’onde vint plus fière enfler ton doux ruisseau.

Sur le feuillage ému, sur le flot qui murmure,
L’amour a conservé ses soupirs douloureux.
Moi, je te viens offrir les pleurs de la nature,
Ne dois-tu pas ton ombre à tous les malheureux ?

Dans ce même vallon, doux saule, j’étais mère !
Mon ame s’enivrait d’orgueil et de bonheur ;
Dans ce même vallon, seule avec ma misère,
Je n’ai que ton abri, mes regrets et mon cœur.

Ma fille a respiré l’air pur de ton rivage ;
Elle a cueilli des fleurs sur ces gazons touffus ;
Ses charmes innocens, les grâces de son âge,
Ont embelli ces lieux : doux saule, elle n’est plus !


J’aimais à contempler sa touchante figure
Dans le cristal mouvant de ce faible ruisseau ;
J’y trouvais son sourire, sa blonde chevelure…
Hélas ! je cherche encore et n’y vois qu’un tombeau.

Cesse de protéger la tranquille sagesse ;
A l’amour étonné retire tes bienfaits.
Je viens, loin des heureux, t’apporter ma détresse,
Sois l’asile des pleurs, sois l’arbre des regrets.

Dérobe à tous les yeux ce douloureux mystère ;
Que ton ombre épaisse enveloppe mon sort.
Sous tes pâles rameaux, retombant vers la terre,
Enferme autour de moi le silence et la mort.

Dieu ! tu m’entends ; déjà sur la tige flétrie
La fleur perd son éclat, la feuille sa fraîcheur ;
Doux saule, tu me peins le terme de la vie :
Hélas ! tu veux aussi mourir de ma douleur.

Ton aspect dans mon cœur vient d’arrêter mes larmes ;
Ah ! laisse-moi du moins le pouvoir de gémir.
De mes regrets plaintifs rends-moi les tristes charmes ;
Je le sens, il me faut ou pleurer ou mourir.


Lorsqu’assis à tes pieds, sous les vents en furie,
Le sage voit ton front se courber sans effort,
Il pardonne au destin, il supporte la vie ;
Apprends-moi donc aussi qu’il faut céder au sort.

Ah ! rends-moi du printemps la fraîcheur renaissante,
Rends à mon cœur flétri tes sons trop tôt perdus ;
Rends-moi les arts, la paix, l’amitié plus touchante,
Mais non, ne me rends rien ; doux saule, elle n’est plus.






MME DUFRESNOY.

PLAINTES D’UNE JEUNE ISRAÉLITE SUR LA DESTRUCTION
DE JÉRUSALEM.


O mes pleurs, ne tarissez pas,
Mouillez jour et nuit ma paupière ;

Soleil, à mes regards dérobe ta lumière ;
La fille de Sion, Jérusalem, hélas !
Sous un joug odieux courbe sa tête altière.

O mes pleurs, ne tarissez pas,
Mouillez jour et nuit ma paupière.

Comment du Chaldéen reçoit-elle des lois,

La cité maîtresse du monde,

Qui naguère imposait le tribut à cent rois ?
O ma chère patrie ! ô douleur trop profonde !
Tout Israël captif est sans force et sans voix.
Comment a succombé l’orgueil de ta puissance ?
Comment tant de guerriers armés pour ta défense
Laissent-ils échapper le glaive de leur main ?

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MME DESBORDES-VALMORE.

LE ROSSIGNOL AVEUGLE.


Pauvre exilé de l’air ! sans ailes, sans lumière,
Oh ! comme on t’a fait malheureux !
Quelle ombre impénétrable inonde ta paupière !
Quel deuil est étendu sur tes chants douloureux !
Innocent Bélisaire ! une empreinte brûlante
Du jour sur ta prunelle a séché les couleurs ;
Et ta mémoire y roule incessamment des pleurs ;
Et tu ne sais pourquoi Dieu fait la nuit si lente !
Et Dieu nous verse encor la nuit égale au jour.
Non ! ta nuit sans rayons n’est pas son triste ouvrage ;
Il ouvrit tout un ciel à ton vol plein d’amour ;

Et ton vol mutilé l’outrage !


Par lui ton cœur éteint s’illumine d’espoir ;
Un éclair qu’il allume à ton horizon noir
Te fait rêver de l’aube, ou des étoiles blanches,
Ou d’un reflet de l’eau qui glisse entre les branches

Des bois que tu ne peux plus voir.

Et tu chantes les bois, puisque tu vis encore ;
Tu chantes : pour l’oiseau respirer, c’est chanter.
Mais quoi ! pour moduler l’ennui qui te dévore,
Sous le voile vivant qui t’usurpe l’aurore,
Combien d’autres accents te faut-il inventer !

Un cœur d’oiseau sait-il tant de notes plaintives ?
Ah ! quand la liberté soufflait dans tes chansons,
Qu’avec ravissement tes ailes incaptives
Dans l’azur sans barrière emportaient ses leçons !

Douce horloge du soir aux saules suspendue,
Ton timbre jetait l’heure aux pâtres dispersés !
Mais le timbre égaré dans ta clarté perdue
Sonne toujours minuit sur tes chants oppressés :
Tes chants n’éveillent plus la pâle primevère,
Qui meurt sans recevoir les baisers du soleil,
Ni le bluet fermé sous le doigt du sommeil,
Qui se rouvre baigné d’une rosée amère.
Tu ne sais plus quel astre éclaire tes instants !
Tu bois, sans les compter, tes heures de souffrance !

Car la veille sans espérance
Ne sent pas la fuite du temps !






LA MAISON DE MA MÈRE.


Et je ne savais rien à dix ans qu’être heureuse ;
Rien que jeter au ciel ma voix d’oiseau, mes fleurs ;
Rien, durant ma croissance aiguë et douloureuse,
Que plonger dans ses bras mon sommeil ou mes pleurs ;
Je n’avais rien appris, rien lu que ma prière,
Quand mon sein se gonfla de chants mystérieux ;
J’écoutais Notre-Dame et j’épelais les cieux,
Et la vague harmonie inondait ma paupière :
Les mots seuls y manquaient ; mais je croyais qu’un jour
On m’entendrait aimer pour me répondre : Amour !

Et ma mère disait : „C’est une maladie ;
Un mélange de jeux, de pleurs, de mélodie ;
C’est le cœur de mon cœur ! Oui, ma fille, plus tard
Vous trouverez l’amour et la vie.... autre part.“



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Vous viendrez rêvant,
Sonner à ma porte ;
Ami comme avant,
Vous viendrez rêvant.

Et l’on vous dira :
„Personne !… elle est morte !“
On vous le dira :
Mais qui vous plaindra ?






L’OREILLER D’UNE PETITE FILLE.


Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête,
Plein de plumes choisies, et blanc, et fait pour moi !
Quand on a peur du vent, des loups, de la tempête,
Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi !

Beaucoup, beaucoup d’enfants, pauvres et nus, sans mère,
Sans maison, n’ont jamais d’oreiller pour dormir ;
Ils ont toujours sommeil ! ô destinée amère !
Maman, douce maman, cela me fait gémir.

Et quand j’ai prié Dieu pour tous ces petits anges
Qui n’ont pas d’oreiller, moi, j’embrasse le mien ;
Et, seule en mon doux nid qu’à tes pieds tu m’arranges,
Je te bénis, ma mère, et je touche le tien.

Je ne m’éveillerai qu’à la lueur première
De l’aube au rideau bleu : c’est si gai de la voir !
Je vais dire tout bas ma plus tendre prière,
Donne encor un baiser, douce maman ; bon soir !






AU SOLEIL.

ITALIE.


Ami de la pâle indigence,
Sourire éternel au malheur ;
D’une intarissable indulgence
Aimante et visible chaleur :
Ta flamme, d’orage trempée,
Ne s’éteint jamais sans espoir ;
Toi, tu ne m’as jamais trompée
Lorsque tu m’as dit : Au revoir !

Tu nourris le jeune platane
Sous ma fenêtre sans rideau.
Et de sa tête diaphane
A mes pleurs tu fais un bandeau :
Par toute la grande Italie,
Où je passe le front baissé,
De toi seul, lorsque tout m’oublie,
Notre abandon est embrassé !


Donne-nous le baiser sublime,
Dardé du ciel dans tes rayons,
Phare entre l’abîme et l’abîme,
Qui fait qu’aveugles nous voyons !
A travers les monts et les nues,
Où l’exil se traîne à genoux,
Dans nos épreuves inconnues,
Ame de feu, plane sur nous !

Oh, lève-toi pur sur la France
Où m’attendent de chers absents ;
A mon fils, ma jeune espérance,
Rappelle mes yeux caressants !
De son âge éclaire les charmes ;
Et s’il me pleure devant toi,
Astre aimé, recueille ses larmes,
Pour les faire tomber sur moi !






MME AMABLE TASTU.

DÉCOURAGEMENT.


Ils me l’ont dit : parfois, d’un mot qui touche,
J’ai réveillé le sourire ou les pleurs,
Quelques doux airs ont erré sur ma bouche,
Sous mes pinceaux quelques fraîches couleurs.

Ils me l’ont dit ! connaissent-ils mon âme,
Pour lui vouer sympathie ou dédain ?
Non, je le sens, la louange ou le blâme
Tombe au hazard sur un fantôme vain.

Ah ! si mes chants ont brigué leur estime,
C’est que la mienne a passé mes efforts ;
Car mon talent n’est qu’une lutte intime
D’ardens pensers et de frêles accords.

Bruits caressans de la foule empressée,
Oh ! que mon cœur vous compterait pour rien,
Si je pouvais, seule avec ma pensée,
Me dire un jour : Ce que j’ai fait est bien !

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PLAINTE.


O monde ! ô vie ! ô temps ! fantômes, ombres vaines,
Qui lassez, à la fin, mes pas irrésolus,
Quand reviendront ces jours où vos mains étaient pleines
Vos regards caressans, vos promesses certaines ?

Jamais, ô jamais plus !


L’éclat du jour s’éteint aux pleurs où je me noie ;
Les charmes de la nuit passent inaperçus ;
Nuit, jour, printemps, hiver, est-il rien que je voie ?
Mon cœur peut battre encor de peine, mais de joie

Jamais ! ô jamais plus !



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FÉLICIE D’AÏZAC.

LA PRIÈRE.


Son regard humble et doux est baissé vers la terre ;
Elle aime des autels le degré solitaire :
Son cœur, comme l’encens, brûle dans le saint lieu ;
Souvent, dans sa fureur, Dieu se lève et menace :
Le pécheur va périr… elle s’offre en sa place,

Et calme le courroux de Dieu.



C’est elle dont la voix anime la nature ;
Libre, on la voit errer dans le vague murmure
Des bois que le zéphir agite mollement,
Dans les parfums des fleurs qui montent en silence,
Dans les nuages purs qu’un vent léger balance

Aux bords lointains du firmament.
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MME ÉMILIE DE GIRARDIN.

(DELPHINE GAY.)

LE BONHEUR D’ÊTRE BELLE.


Quel bonheur d’être belle, alors qu’on est aimée !
Autrefois de mes yeux je n’étais pas charmée ;
Je les croyais sans feu, sans douceur, sans regard,
Je me trouvais jolie un moment par hazard.
Maintenant ma beauté me paraît admirable.
Je m’aime de lui plaire, et je me crois aimable....
Il le dit si souvent ! Je l’aime, et quand je voi
Ses yeux, avec plaisir, se reposer sur moi,
Au sentiment d’orgueil je ne suis point rebelle,
Je bénis mes parens de m’avoir fait si belle !
Et je rends grâce à Dieu dont l’insigne bonté
Me fit le cœur aimant pour sentir ma beauté.
Mais… Pourquoi dans mon cœur ces subites alarmes ?..
Si notre amour tous deux nous trompait sur mes charmes ;
Si j’étais laide enfin ? Non… il s’y connaît mieux !
D’ailleurs pour m’admirer je ne veux que ses yeux !

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ÉLISA MERCŒUR.

LA FEUILLE FLÉTRIE.


Pourquoi tomber déjà, feuille jaune et flétrie ?
J’aimais ton doux aspect dans ce triste vallon.
Un printemps, un été, furent toute ta vie ;
Et tu vas sommeiller sur le pâle gazon.

Pauvre feuille ! il n’est plus le temps où ta verdure
Ombrageait le rameau dépouillé maintenant.
Si fraîche au mois de mai ! faut-il que la froidure
Te laisse encore à peine un incertain moment !

L’hiver, saison des nuits, s’avance et décolore
Ce qui servait d’asile aux habitants des cieux ;
Tu meurs, un vent du soir vient t’embrasser encore ;
Mais ses baisers glacés pour toi sont des adieux.



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MÉLANIE VALDOR.

LE BAL.


Heureux temps, où j’aimais la danse pour la danse ;
Où, la veille d’un bal, durant la nuit, mes yeux
Voyaient, demi-fermés, se former en cadence

Mille groupes joyeux !


Où mon réveil était un bonheur, un délire,
Où la première alors j’étais toujours debout,
Où mon cœur battait d’aise, où par un long sourire

Je répondais à tout.


Où, sans savoir encor, si j’étais laide ou belle,
J’ornais mes noirs cheveux d’une riante fleur,
Sans que mon front gardât, riant et pur comme elle,

Des traces de douleur !


Car j’ignorais alors que le ciel à la femme
Eût dit : „Tu grandiras pour aimer et souffrir !“
Et qu’aimer et souffrir fût même chose à l’âme,

Et fit toujours mourir.


Heureux temps, où mes pieds, dans leur folle vitesse,
Semblaient ne pas poser sur le parquet glissant,
Où mes regards, n’ayant ni langueur ni tristesse,

Trouvaient tout ravissant ;


Où je ne cherchais pas, jalouse et soucieuse,
Du regard un regard, d’une main une main ;
Où le bal le plus beau, pour mon âme oublieuse,

Était sans lendemain ;


Où jamais au retour, une pensée amère,
N’ayant entremêlé de pleurs un court adieu,
Je m’endormais, donnant un baiser à ma mère.

Une prière à Dieu !


Que l’on m’eût dit alors : tu deviendras rêveuse.
Puis triste, toujours triste, et j’aurais ri longtemps,
Sans comprendre qu’on pût se trouver malheureuse

Plus de quelques instants !


Car ma jeune âme était paisible comme l’onde
Sur laquelle un beau jour avant l’orage a lui,
Et souriait au monde, hélas ! tant que ce monde

Pour moi n’était pas lui !






ANAÏS SÉGALAS.

LA GRISETTE.


Bonjour, la belle enfant, si vive et si rosée,
Bijou du peuple, allons, fais gazouiller ta voix ;
Pauvrette des greniers, auprès du ciel posée,
J’aime à te voir penchée à ta simple croisée,
Vierge de Raphaël, dans un cadre de bois.

Sous les toits, ô ma toute belle,
Tu niches comme l’hirondelle.
Svelte fille, aux jeunes flatteurs,
Aux prunelles illuminées,
Comme les fleurs des Pyrénées,
Tu ne vis que sur les hauteurs.


Dans ta chambre aux murs blancs et nus, point de richesse
Mais un joyeux soleil qui dore tes lambris,
Un tout petit miroir qui t’appelle sans cesse :
Ce miroir-là vaut bien des glaces de duchesse,
C’est un humble ruisseau qui reflète un beau lis.

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MME LOUISE GUINARD.

A NOÉMI.


Noémi, frais bouton de rose,
Enfin sur mon sein je te pose,
Tu fixes mes regards ravis.
Grâce aux souffrances de ta mère,
Tu boiras à la coupe amère ;
Je te vois, je te tiens, tu vis.

Tu vis !… et le bonheur m’enivre,
Comme s’il était bon de vivre,
Et qu’il fût doux de voir le jour.
Tu vis, et mon âme se noie
Dans des flots d’ineffable joie,
Et n’est plus qu’espoir et qu’amour.

Et toi, sur le courant perfide
Tu vas, confiante et candide,

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ÉLISE MOREAU.

LA FÊTE DE MA MÈRE.


S’il est sur cette terre
Un éclair de bonheur,
Un rayon salutaire
Qui caresse le cœur,
Une lueur amie
Dans l’ombre de nos jours,
Ces flots de poésie
Qui murmurent toujours ;

S’il est des églantines
Qui ne se fanent pas,
Des roses sans épines
Aux buissons d’ici-bas ;
Dans notre coupe amère
S’il est un peu de miel ;
Si l’eau qui désaltère
Pour nous tombe du ciel ;

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Tu berceras, amie,
Mou sommeil dans tes bras ;
Et moi, sur ta vieillesse
Je semerai des fleurs,
Des heures d’allégresse
Et des jours sans douleurs…






MME MENESSIER-NODIER.

A UNE JEUNE FILLE.


Enfant, vous êtes blonde et tout-à-fait charmante ;
On dirait, à vous voir timide et rayonnante

Au milieu de vos sœurs,

Une royale fleur, de fleurs environnée,
Vermeille et des parfums dont elle est couronnée

Épanchant les douceurs.


Vous riez bien souvent d’un ineffable rire ;
Tout ce que vous pensez, vos yeux semblent le dire,

Vos beaux yeux bleus et doux !

Votre front est si pur qu’on y lirait votre âme
Où l’ardente prière étend sa pure flamme,

Plus pure encore que vous !


Oh ! vous aimez beaucoup les fleurs et la prairie,
Les oiseaux et les vers, et puis la causerie

Le soir, dans le jardin,
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MME JANVIER.

LA VIEILLE FILLE.


Pauvre fille, toujours ici-bas oubliée,
Toi dont la vie était une lente douleur,
Dont l’âme méconnue en soi s’est repliée,
Amèrement blessée au toucher du malheur ;

Toi, qui viens de mourir aussi chaste qu’un ange,
Et dont le front blanchi dort sous le blanc linceul,
Toi que nul n’a choisie, et dont la fleur d’orange
N’a, de son pâle éclat, paré que le cercueil ;

Console-toi, ma sœur, de ce triste hyménée !
De ces vierges qui vont chantant l’hymne de mort,
Fières de leur jeunesse et de leur destinée,
Plus d’une, après l’épreuve, aurait choisi ton sort.

Ton âme vers la paix s’est enfin élancée ;
Tu pars riche de pleurs, tous ont été comptés ;
Car du livre éternel la joie est effacée,
Et seuls, en lettres d’or, les chagrins sont restés.

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MME LOUISE COLLET.

LE TRAVAIL.

FRAGMENT.


Travail ! fidèle ami de l’homme, joie austère
Que Dieu place à côté des douleurs de la terre :
Mâle consolateur, dont le double pouvoir
Sait arracher au crime une âme qui s’égare,
Ou verse au cœur brisé le baume qui répare

Sa détresse et son désespoir.


Lorsque des passions vers nous la vapeur monte,
Que deux spectres cruels, la misère, et la honte,
Nous poussent chancelants vers un mirage impur,
De notre âme évoquant la native noblesse,
Qui donc par sa fierté soutient notre faiblesse ?

C’est toi, guide sévère et sûr.


A la vierge qui place en toi son espérance,
Tu promets un amour chaste pour récompense ;

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MLLE EUGÉNIE VAILLANT.

LA PREMIÈRE COMMUNION.


Beau jour entre les jours ! son souvenir me resté
Comme un fidèle ami dont rien n’a séparé ;
Il m’apparaît toujours transparent, azuré,
Comme un temple le soir, une vapeur céleste

Sur le tabernacle sacré.


C’était l’hiver ; la neige au loin couvrait la terre,
Le soleil se levait mélancolique et doux ;
Les cloîtres, le jardin, la tour du monastère,
Paraissaient tout blancs comme nous.

Et le vieux chapelain, en chasuble de moire,
Vers la grille du chœur s’avançait à pas lents ;
Dans sa main qui tremblait élevant le ciboire,
Il nous dit : „Venez, mes enfans !


Venez ! c’est le Jésus, dont la bonté facile
Ne repoussa jamais les pécheurs convertis ;
Le bon Sauveur Jésus, qui dans son Évangile

A promis le ciel aux petits.

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Oui, toutes approchez ! ayez bonne espérance !
A l’aspect de son père un enfant ne craint pas....
Oh venez ! le Seigneur aime tant l’innocence !
Avec amour aussi jetez-vous dans ses bras.“
. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je retourne souvent à la sainte chapelle,
Le cœur me bat bien fort dès que je l’aperçois ;
Mais du vieux aumônier je n’entends plus la voix.
Là point de mère, oh non ! point d’ange qui m’appelle ;
Rien que le souvenir du plus beau de mes jours,
Et mes pleurs d’autrefois que j’y trouve toujours.






MME CAROLINE OLIVIER.

LE SECRET.


Vous n’avez rien compris à ce cœur qui vous aime,
Et qui tremble d’oser se deviner lui-même,

Rien à ce cœur qui doit souffrir.

Oh ! quand donc viendra l’heure et triste et solennelle,
Où l’ange de la mort me couvrant de son aile

M’annoncera qu’il faut mourir !


Ce n’est pas que la vie ait pour moi tant de larmes,
Que ses fleurs soient déjà sans parfums et sans charmes,

Et ses fruits, amers ou sans goût.

De fleurs, de fruits la route au loin semble bordée ;
Si du trépas souvent je caresse l’idée,

C’est qu’alors je vous dirais tout.



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MLLE DE SASSERNO.

INVOCATION.


Chaste étoile des mers, radieuse patrone

Des pauvres matelots ;

Toi qui, par un sourire, ô céleste madone !

Fais apaiser les flots ;

Entends les mille voix qui montent de la plage

Vers le ciel, ton séjour ;

Sauve ce frêle esquif des fureurs de l’orage ;

Rends-le à notre amour !

Les cieux au loin sont noirs, et la mer est houleuse ;

Le vent glacé du nord

Fait hérisser les flots ; sur la plaine brumeuse

Court un frisson de mort.

£t là-bas, sur les eaux, dans cet horizon sombre

Par les vents balloté,

Comme un point qui se perd et s’éclipse dans l’ombre,

Seul dans l’immensité,
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  1. Nous n’ignorons pas que l’authenticité des Poésies attribuées à Clotilde de Surville a été vivement et sérieusement contestée, mais nous n’avons pu nous résoudre à en priver notre Recueil.
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