Jane Austen, sa vie et son œuvre/Texte entier

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JANE AUSTEN


SA VIE ET SON ŒUVRE


1775-1817







Exemplaire N° 91









Jane Austen




ANNALES DE L’UNIVERSITÉ DE LYON
NOUVELLE SÉRIE
II. Droit, Lettres. — Fascicule 31.



JANE AUSTEN


SA VIE ET SON ŒUVRE


1775-1817


PAR


Léonie VILLARD


Agrégée de l’Université, Docteur ès lettres.



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LYON | PARIS
A. REY, IMPRIMEUR-ÉDITEUR | LIBRAIRIE A. PICARD & FILS
4, Rue Gentil | Rue Bonaparte, 82


1915





PRÉFACE


―――


Quelques pages de critique datées en 1842 où la « sensibilité douce » de Jane Austen est mentionnée parmi les qualités dont les femmes au xviiie siècle parent le roman féminin en Angleterre ; d’autres pages écrites en 1878 où la figure de Jane Austen est esquissée, cependant que les grandes lignes de son œuvre sont rapidement et justement étudiées ; une série de traductions publiées de 1815 à 1824 et depuis longtemps oubliées ; quelques traductions nouvelles, voilà ce qu’on connaît chez nous d’une romancière que l’Angleterre compte parmi ses plus parfaits artistes de lettres et que l’originalité aussi bien que le mérite de son œuvre font qualifier d’incomparable. Presque ignorée en France, l’œuvre de Jane Austen est en Angleterre l’objet d’un véritable culte. Cependant, à côté des biographies où la vie de Jane Austen est reconstituée aussi exactement que le permet la destruction d’une partie sans doute considérable et certainement très importante de sa correspondance, il nous a semblé qu’une nouvelle biographie, sans s’appuyer sur des documents inédits et sans apporter aucune révélation nouvelle, trouverait son excuse et sa raison d’être dans la manière dont elle présenterait des faits et utiliserait des documents déjà connus. Cette nouvelle biographie ne saurait tenter d’être une étude de psychologie littéraire — les lettres et les romans de Jane Austen ne contiennent point d’énigme et les yeux clairs qui nous sourient du fond de deux précieux portraits ne cachent point de secrets, — son but est seulement de faire revivre l’image charmante d’une femme qui, à ses moments de loisir, fut une grande et parfaite artiste. Dans le récit de sa vie, nous avons essayé de mêler, comme ils s’y mêlèrent en réalité, les joies familiales, les succès mondains d’une jeune fille spirituelle et jolie, l’amour des chiffons, du bal, de la parure, et la composition de six romans aujourd’hui classiques.

Dans la partie consacrée à son œuvre, nous avons tenté de dégager du roman de Jane Austen à côté de sa valeur psychologique et littéraire, une peinture de la famille et de la société anglaise dans une classe qui subsiste encore, mais dont les traditions et l’esprit disparaissent rapidement sous la poussée de forces nouvelles et hostiles. De plus, à l’heure où la condition et le rôle de la femme soulèvent les plus graves problèmes, il a paru intéressant d’étudier chez les héroïnes de Jane Austen une conception de la vie féminine et une vision de la société dont un siècle de transformations morales et sociales nous sépare aujourd’hui.

Pour la première partie de ce travail, le livre récent de MM. W. et R.A. Austen-Leigh, nous a fourni quelques indications précieuses, et l’hospitalité si aimable des habitants de « Hartfield » nous a permis, non seulement de consulter des lettres et documents originaux, mais aussi de connaître quelque chose du milieu dans lequel Jane Austen vécut et qu’elle donna pour cadre à son œuvre.

Les autorisations très obligeamment accordées par MM. Macmillan and C° pour le « Mémoire de Jane Austen » et par Lord Brabourne pour les « Lettres », nous ont permis de faire au cours de cette étude les citations nécessaires. Pour le portrait de Jane Austen reproduit d’après une des illustrations de « Chawton Manor », nous adressons nos meilleurs remerciements à M. W. Austen-Leigh et à MM. Smith and Elder.


―――



PREMIÈRE PARTIE


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CHAPITRE Ι


Les premières années. La vie au presbytère
de Steventon.


De vastes prairies, couvertes d’une herbe fine et drue d’un vert intense ; des haies touffues d’où s’élèvent de distance en distance de grands arbres au feuillage épais ; des chemins sinueux et encaissés dont l’étroit ruban grisâtre se perd au milieu de tant de verdure ; à l’horizon, des collines basses, profilant leurs lentes ondulations sur un ciel d’un bleu léger, voilé de brume ; dans l’air et mêlé aux fraîches senteurs végétales, le silence vivant et bruissant de la campagne, avec la voix du vent dans les branches, des chants d’oiseaux et des bourdonnements d’insectes ; parfois un village aux quelques maisons basses groupées autour d’une église surmontée d’une massive tour carrée ; tels sont les éléments essentiels du paysage dans cette partie du Hampshire dont la ville de Basingstoke est le centre. Pas une brusque échappée, pas une perspective inattendue pour donner une note de force, un accent d’originalité à ce décor riant et doucement monotone ; tout est grâce et langueur, silence et sérénité, dans cet aimable coin de terre dont l’activité de l’homme n’a jamais troublé la paix. Entre le réseau des hautes branches et la vaste étendue des gazons mouillés, le temps semble s’être endormi depuis des siècles comme dans un asile de la tranquillité d’antan — a haunt of ancient peace. — Et, dans ce coin perdu du Hampshire, maintes petites paroisses sont encore — ou à si peu de chose près — ce qu’elles étaient il y a plus d’un siècle.

Aussi n’est-il pas difficile au voyageur parcourant les environs de Basingstoke qu’on a si joliment appelés « Austenland » — la terre de Jane Austen, — de retourner à plus de cent ans en arrière et d’évoquer des scènes et des figures d’autrefois. Le chemin de Deane à Steventon, deux villages à sept ou huit milles de Basingstoke, était alors comme aujourd’hui, très étroit et bordé de haies vives ; il était, de plus, creusé de si profondes ornières qu’une voiture légère n’aurait pu s’y aventurer sans courir le risque de verser. La femme du révérend George Austen, recteur de Steventon, voulant rentrer chez elle après une courte absence et trop souffrante pour faire la route à pied fut, dit-on, obligée de s’installer sur une charrette emplie de meubles destinés au presbytère. Assise sur un matelas de plumes au sommet d’une pile de tables, d’armoires et de chaises, la jeune femme arriva à Steventon dans cet équipage qui semblait emprunté à quelque cortège d’un « Roman comique ». L’incommodité d’un tel mode de transport suffit sans doute à lui enlever pour longtemps l’envie de tenter d’autres pérégrinations, car, de 1771 à 1801, les Austen demeurèrent à Steventon ou ne s’en éloignèrent qu’à de longs intervalles et pour des voyages à peine plus importants que ceux du Vicaire de Wakefield passant de la chambre bleue à la chambre brune. Ce fut au vieux presbytère de Steventon — aujourd’hui depuis longtemps démoli — que Jane Austen, le septième enfant du révérend Austen, naquit en 1775, là aussi qu’elle passa vingt-cinq ans de sa vie et écrivit la moitié de son œuvre.

Le révérend George Austen appartenait à une classe privilégiée du clergé anglican de son époque, à cette classe de plus en plus nombreuse dans la seconde moitié du xviiie siècle, composée soit de cadets de nobles maisons pourvus des plus fructueux bénéfices dont pouvait disposer le chef de leur famille, soit de jeunes gens de moindre naissance pour qui de riches parents achetaient une cure. Sans avoir besoin, comme leurs confrères moins favorisés du sort, de solliciter la bienveillance d’un puissant protecteur pour en obtenir quelque bénéfice, les membres de cette classe se trouvaient, dès leur entrée dans les ordres, en possession d’un revenu qui suffisait à leur assurer une existence conforme à leurs goûts et à leur éducation. Après avoir achevé ses études à l’Université d’Oxford, George Austen était resté attaché à Saint John’s College en qualité de censeur, « proctor ». Un de ses petits-fils, raconta plus tard [1] avec un naïf orgueil, que le jeune homme, dont le savoir et la culture étaient fort appréciés, était connu à Oxford sous le nom du « beau censeur » « The handsome proctor », que lui avaient valu la régularité de ses traits et l’élégance remarquable de sa tournure. À trente-trois ans, il quitta Oxford et prit possession de la cure de Steventon dont un de ses cousins, Mr. Knight, riche propriétaire du Hampshire et seigneur de Steventon, avait depuis 1761 disposé en sa faveur. Pour augmenter les revenus du pasteur, un oncle acheta pour lui vers la même époque le bénéfice de Deane, paroisse voisine de Steventon.

Sa situation matérielle étant assurée par sa première nomination, le révérend Austen épousa en 1764 Miss Cassandra Leigh, fille du recteur de Henley-on-Thames. Miss Leigh, dont la famille comptait d’aristocratiques alliances, était la nièce de ce doyen de Balliol College, le docteur Théophilus Leigh, dont les bons mots et les spirituelles réparties étaient cités avec éloge jusque dans le cercle du docteur Johnson et de son amie Mrs. Thrale. Si, comme tout nous permet de le croire, le recteur de Deane et de Steventon était entré dans l’Église sous l’influence de motifs d’ordre strictement utilitaire, il tenait néanmoins à s’acquitter consciencieusement de ses devoirs pastoraux. Ceux-ci, d’ailleurs, se réduisaient à prêcher en chaire une fois la semaine et, lorsque l’occasion s’en présentait, à administrer les sacrements à ses paroissiens. Mais, à cette époque où l’Église anglicane avait si complètement perdu son prestige et son autorité spirituelle qu’un évêque pouvait écrire : « Un mépris ouvert et avoué à l’égard de la religion est devenu, par un concours de circonstances déplorables, le trait distinctif du siècle », [2] le fait même de ne pas manquer aux plus essentielles obligations de sa charge était pour un pasteur un rare et précieux mérite. Aussi le révérend Austen fut-il bientôt cité dans le pays comme le modèle des clergymen. Chaque dimanche, il célébrait l’office, revêtu de sa longue robe noire, et lisait du haut de la chaire le sermon qui suffisait jusqu’au dimanche suivant à l’édification de ses ouailles. Les nombreux loisirs qui lui restaient, une fois l’office du dimanche terminé, étaient consacrés aux occupations les plus variées. Dès que ses enfants furent en âge de recevoir quelque instruction, il se fit leur maître, et ses fils dont deux furent envoyés plus tard à Oxford, n’eurent pas d’autres leçons que les siennes. Comme il était d’usage chez les pasteurs des campagnes, quelques pensionnaires partagèrent à Steventon pendant plusieurs années les études des jeunes Austen. L’un de ces pensionnaires, qui mourut au presbytère et que Mme Austen pleura comme son enfant, était fils du célèbre « proconsul » Warren Hastings. Le pasteur dirigea de même l’éducation de ses filles ; il enseigna à toutes deux le calcul et l’écriture. La plus jeune, Jane, apprit de lui à aimer la lecture des romans et à avouer sans la moindre fausse honte son innocente prédilection pour d’autres livres que ceux où étaient « recueillis et publiés en un volume une douzaine de vers de Milton, de Pope, de Prior, avec un article du Spectateur et un chapitre de Sterne. » [3] Le savoir et la consciencieuse activité du révérend George Austen lui auraient sans doute valu, à eux seuls, le respect et l’estime de tous, mais il dut à des qualités bien différentes de gagner la sympathie et l’amitié des hobereaux des environs. Malgré son latin et ses sermons, il savait s’intéresser aux choses de la vie rurale ; il dirigeait son maître-valet pour la culture et l’exploitation des terres attachées à ses bénéfices, veillait lui-même très exactement au bon rendement de ses champs, à la rentrée de ses récoltes, et — ce qui ne manquait pas de passer aux yeux des « squires » et des paysans pour une grande preuve de sagesse, — il faisait paître dans ses prés les plus beaux moutons du pays.

La vie de Mme Austen n’était pas moins bien remplie que celle de son époux. Toutes les heures en étaient occupées par des soins multiples et divers. Elle veillait en mère un peu sévère, mais bonne et avisée, à la santé et à l’éducation de ses enfants. Sous sa direction, ses deux filles, Cassandre et Jane, furent initiées de bonne heure au gouvernement d’un ménage et à ces nombreux travaux d’aiguille « presque sans utilité et dénués de toute beauté » — comme Jane le dira plus tard dans un de ses romans — auxquels les femmes s’occupaient pour échapper à l’ennui des interminables veillées d’hiver. Tout en leur donnant de si utiles leçons, Mme Austen ne négligeait pas de cultiver chez ses filles quelques talents plus aimables : elle enseigna le dessin à Cassandre et lui apprit à faire ces gentilles esquisses qui nous permettent de connaître la gracieuse image de Jane Austen. Son autre fille reçut d’elle les seules leçons de musique qu’elle eut jamais ; grâce à ces leçons, Jane devint capable de jouer agréablement du clavecin et de s’accompagner en chantant quelques mélodies composées par William Jackson d’Exeter, ou « Demande si la rose est fraîche », air tiré de « Suzanne », oratorio de M. Handel. [4]

L’activité de Mme Austen s’exerçait encore dans son jardin, dont elle était justement fière et qu’elle prenait plaisir à cultiver de ses propres mains. Les préoccupations mondaines, le souci de la toilette et des ajustements n’avaient qu’une place bien insignifiante dans la vie de cette femme forte, parfaite maîtresse de maison et excellente mère de famille. Pendant les premières années qu’elle passa dans le Hampshire après son mariage, Mme Austen ne porta, été comme hiver, d’autre robe qu’une amazone de drap écarlate, moins encombrante pour elle que les jupes étoffées et falbalassées alors à la mode. Telles étaient ses habitudes d’ordre et d’économie que son amazone écarlate devenue hors d’usage après de longs services, elle tailla dans les morceaux un vêtement pour son plus jeune fils. [5] Cependant, malgré la simplicité de ses goûts et la modicité des ressources dont elle disposait pour le superflu après avoir pourvu à l’entretien de sa maison et de ses huit enfants, la femme du pasteur faisait bonne figure dans la société du pays. La ménagère savait à l’occasion se montrer femme du monde et l’élégance aisée de ses manières, le charme de sa conversation, la vivacité de son esprit, étaient fort appréciés dans les châteaux d’alentour. La difficulté d’un voyage à Londres ou même jusqu’à Winchester, la plus grande ville du comté, laissait la « gentry » livrée à ses propres ressources quant aux divertissements et aux réceptions. Aussi les Austen recevaient-ils en toute saison de fréquentes invitations des châtelains du voisinage. On choisissait alors pour inviter des amis à un bal ou à un dîner les nuits de pleine lune. Les voitures parcouraient ainsi sans crainte d’accident les distances toujours assez considérables qui séparaient les habitations de la « gentry », généralement situées au milieu de grands parcs ou de vastes domaines. [6] Mme Austen faisait atteler à sa voiture les deux chevaux qui servaient d’ordinaire aux travaux des champs et se rendait chez les femmes de qualité des villages voisins : Ashe, Deane et Manydown. Parfois même, à l’occasion d’un bal qui réunissait la meilleure société du comté dans la « salle d’assemblée » de la ville la plus proche, elle faisait sept milles en voiture pour se rendre à Basingstoke.

Les relations de parenté et d’étroite affection qui liaient les Austen au seigneur du village de Steventon, — ce même Mr. Knight auquel le révérend devait sa nomination à son premier bénéfice, — donnaient à la famille du pasteur une importance sociale et une situation bien différentes de celles qu’aurait eues la famille d’un clergyman étranger au district. Mr. Knight et sa femme n’habitant jamais le manoir de Steventon, Mme Austen voyait s’ajouter aux obligations que lui imposait la profession de son mari les devoirs qui incombaient habituellement à la châtelaine : visites aux malades, distributions de secours et de vêtements chauds aux vieillards et aux indigents. Ces devoirs s’accompagnaient de cette surveillance directe et de cette bienveillance active que la « dame du château » exerçait à cette époque, et exerce encore aujourd’hui dans les comtés où survivent l’esprit et les pratiques de l’Angleterre féodale. La femme du pasteur de Steventon allait voir les « cottagers » et donner dans les chaumières des conseils pour l’éducation des enfants et la tenue du ménage. Que ses conseils et sa surveillance fussent des plus nécessaires à l’ignorance et à la simplicité des habitants de Steventon, apparaît dans la réponse que fit un jour à Mme Austen une fermière du pays. Mme Austen, s’étant informée de ce que produisait le jardin potager, engagea la paysanne à planter des pommes de terre, lui assurant que ce nouveau légume était délicieux au goût et très nourrissant. « Non, non, » répondit la bonne femme, « des choses pareilles sont bonnes pour vous autres riches, mais elles doivent coûter trop cher à faire pousser pour des gens comme nous ». [7] Il serait facile d’imaginer, grâce à ce que nous savons de la vie des Austen à Steventon, ce que fut l’enfance des six garçons et des deux filles qui grandirent au presbytère. Mais les souvenirs de plusieurs membres de la famille nous épargnent toute conjecture. Ils nous fournissent quelques détails intéressants sur la façon dont on entendait l’éducation des enfants, vers 1780, dans un milieu provincial et traditionaliste, simple de mœurs et aristocratique de tendances. L’influence des théories de Rousseau sur l’éducation ne s’était pas encore répandue et l’on pourrait citer seulement quelques exemples isolés d’enfants élevés alors en Angleterre à l’imitation d’« Emile » et de « Sophie ». Le père de Miss Edgeworth, épris de réformes politiques et sociales, fit de son fils un « Emile » d’outre-Manche, et, par surcroît, un parfait mauvais sujet. L’ami de Richard Edgeworth, Thomas Day, qui exprima ses idées sur l’éducation dans les dialogues didactiques et raisonneurs de « Sandford et Merton », entreprit aussi avec un médiocre succès, d’élever deux fillettes suivant les principes qui font de « Sophie » la compagne idéale d’Emile. [8] De telles expériences n’étaient point du goût de gens comme les Austen, gens pratiques avant tout et qui, s’ils connaissaient les théories nouvelles sur l’éducation, s’en souciaient fort peu et préféraient se fier aux coutumes en honneur depuis plusieurs générations. Comme le faisaient alors toutes les mères dans la classe moyenne et dans l’aristocratie, Mme Austen confia ses enfants à des nourrices. Jane Austen à sa naissance fut envoyée chez une paysanne de Steventon et fut ramenée au presbytère quand elle eut l’âge de partager les jeux de ses aînés. Une grande liberté était laissée aux ébats des enfants et le révérend Austen, voulant développer chez ses fils un esprit d’initiative et d’endurance, leur permettait jusqu’à l’amusement dangereux de suivre une chasse à courre. Mr. Austen-Leigh raconte qu’à sept ans, Francis, un des jeunes frères de Jane, commença à suivre la chasse sur un poney qu’il avait choisi et acheté lui-même. [9] Cette liberté n’empêchait pas les enfants du pasteur d’être formés de bonne heure à un respect absolu de la volonté de leurs parents et à la plus stricte obéissance. Un passage d’une lettre de Jane Austen nous éclaire sur les rapports entre enfants et grandes personnes au temps de sa propre enfance et sur le changement des mœurs anglaises sur ce point en l’espace d’une génération. En 1807 — elle a alors trente-deux ans — elle écrit à propos de la visite d’une petite fille : « Notre petite visiteuse babille de tout son cœur. Elle est en train d’inspecter les tiroirs de mon pupitre…, elle n’est pas du tout timide, cela va sans dire… Qu’est devenue toute la timidité qu’il y avait autrefois de par le monde ? Les maladies de l’âme aussi bien que celles du corps disparaissent avec le temps et de nouvelles maladies prennent leur place. À la timidité et aux accès de fièvre ont succédé l’assurance et les attaques de paralysie ». [10] C’est évidemment chose nouvelle pour Jane Austen que de voir une enfant parler librement, jouer et remuer devant des étrangers au lieu de rester muette, les yeux baissés, assise sur le bord de sa chaise. Son étonnement indique qu’au presbytère de Steventon les enfants n’avaient pas coutume de se sentir à l’aise devant leurs aînés, et que de 1780 à 1807 les méthodes d’éducation avaient évolué d’une sévérité et d’une rigidité souvent excessives à une attitude plus indulgente et plus naturelle. Cependant, bien que Jane Austen ait été de son propre aveu une enfant timide et formée à l’obéissance, ses premières années, dans le vieux presbytère de Steventon entouré d’un beau jardin et ombragé de grands arbres, parmi ses nombreux frères, près d’une sœur tendrement chérie, furent des années heureuses. Nous ne possédons aucune révélation directe sur l’enfance et l’adolescence de l’auteur d’« Orgueil et Parti pris », et c’est dans ses livres qu’il faut chercher les quelques passages qui semblent avoir une valeur autobiographique. Ainsi, dans « L’abbaye de Northanger », le récit des jeux de Catherine Morland dut être inspiré à l’auteur par ses propres souvenirs : « Elle raffolait de tous les jeux de garçons et préférait de beaucoup le cricket non seulement aux poupées mais à ces plaisirs plus poétiques de l’enfance : élever une marmotte, donner à manger à un canari, arroser un rosier… » … « elle était bruyante et indocile (ce n’est plus évidemment de Jane Austen qu’il s’agit ici), détestait la contrainte et la propreté et n’aimait rien au monde mieux que de rouler du haut en bas de la pente gazonnée derrière la maison ». Cette pente gazonnée qui faisait les délices de Catherine Morland ressemble fort à celle dont parlent tous ceux qui ont vu le presbytère de Steventon avant qu’il fût démoli en 1826. L’éducation de Catherine n’est pas non plus sans analogie avec celle de Jane : « L’écriture et le calcul lui furent enseignés par son père, le français par sa mère ; ses progrès en aucune de ces sciences ne furent remarquables et elle tâchait d’esquiver les leçons aussi souvent que possible ». [11]

Ce que Jane Austen ne mentionne pas dans « L’abbaye de Northanger », c’est le sentiment le plus fort et peut-être le plus profond qu’elle connut jamais : son affection pour son unique sœur. Cassandre, de trois ans son aînée. Cet attachement ne se démentit à aucun moment de sa vie et l’affection qui lia toujours Jane à Cassandre ne fut pas sans laisser de traces dans « Orgueil et Parti pris » et dans « Bon sens et Sentimentalité ». La tendresse mutuelle de deux sœurs est dépeinte et analysée dans ces romans avec une nuance d’émotion qui n’accompagne que très rarement, chez Jane Austen, l’étude d’autres sentiments. Alors qu’elle était encore une toute petite fille, l’affection de Jane pour son aînée était déjà considérée dans la famille comme bien différente de l’affection réelle, mais mesurée, qui unissait entre eux les autres enfants du pasteur. Mme Austen avait coutume de dire en riant que si quelque jour on s’avisait de vouloir couper la tête à Cassandre, Jane demanderait comme une grâce qu’on lui fit subir le même sort. Lorsque Cassandre fut envoyée en pension, Jane partit avec elle, bien qu’elle fut alors trop jeune pour pouvoir profiter d’aucune leçon. Mme Austen, pourtant si peu disposée à la faiblesse, n’osa pas infliger à la petite fille la douleur d’être séparée de sa soeur. Cassandre quitta donc Steventon pour la pension Latournelle à Reading, en compagnie de Jane. La pension Latournelle, où le séjour des deux filles du révérend Austen ne fut vraisemblablement pas de longue durée, [12] était dirigée par la veuve d’un Français, et devint quelques années plus tard le refuge de plusieurs émigrés qui y enseignaient leur langue et donnaient aux pensionnaires des leçons de danse ou d’élocution. Mrs. Sherwood, l’auteur de ce larmoyant classique de l’enfance « The Fairchild Family » dont la vogue dura presque jusqu’à la fin de l’ère victorienne, fut une des pensionnaires de la même école en 1790, c’est-à-dire quelques années après le départ de Jane Austen. Mrs. Sherwood nous a laissé une description intéressante de la pension, adossée « à une porte très ancienne dont la voûte supportait plusieurs petites pièces, et flanquée de chaque côté de vastes escaliers, aux balustrades jadis dorées ». [13] Cette ancienne porte était le seul vestige d’une abbaye de Bénédictins et la pension Latournelle tirait de ce voisinage le surnom de « Pension de l’Abbaye. » Si jeune que fut Jane Austen au moment de son séjour à Reading, on peut se demander si ce n’est pas à ces ruines et à l’impression qu’en avait reçue son imagination d’enfant qu’elle emprunta certains détails de « L’abbaye de Northanger ». Par une singulière coïncidence, après Jane Austen et l’ennuyeuse aussi bien qu’édifiante Mrs. Sberwood, une troisième femme auteur passa quelques années de sa jeunesse à la pension Latournelle. Mary Russell Milford, l’auteur de « Notre Village », y fut pensionnaire en 1798, mais l’école avait à ce moment quitté Reading et la pittoresque abbaye en ruines pour être transférée à Londres. La seule indication qui, dans l’œuvre de Jane Austen, peut se rapporter directement à ses années d’écolière est le passage d’« Emma » où la maison dirigée par la maternelle Mme Goddart reçoit un éloge quelque peu humoristique : « C’était une de ces honnêtes pensions à la vieille mode où l’on vendait à un prix raisonnable une quantité raisonnable de talents d’agrément, et où l’on pouvait envoyer les petites filles pour se débarrasser d’elles et pour leur permettre d’acquérir, si elles voulaient s’en donner la peine, quelques bribes de savoir, sans qu’il y eut aucun danger de les voir revenir à la maison transformées en petits prodiges ». [14]

Les dangers d’une instruction trop étendue n’étaient point à redouter, si l’on suppose que Jane Austen fait encore appel à ses souvenirs pour énumérer, au second chapitre du « Château de Mansfield », les diverses sciences enseignées à Maria et à Julia Bertram. Ces jeunes personnes, à quinze ou seize ans, ne se souviennent plus depuis combien de temps elles sont capables de réciter « par ordre chronologique le nom de tous les rois d’Angleterre, les dates de leur avènement et les faits les plus importants de leur règne, ainsi que la liste des empereurs romains jusqu’à Sévère, sans parler de la mythologie, de l’énumération des métaux, des métalloïdes, des planètes et des philosophes les plus célèbres ». [15] Ce programme d’études ne semble pas avoir été inventé à plaisir. Il ne parait pas impossible qu’on l’ait suivi dans quelque « pension de demoiselles » à la fin du xviii siècle, si l’on songe que, jusqu’aux dernières années de l’ère victorienne, des livres tels que « Mangnall’s Questions », [16] enseignaient aux petites filles et sur la même page, des faits aussi logiquement enchaînés que les noms des planètes et ceux des plus célèbres philosophes. On comprendrait alors pourquoi Jane Austen, dans une lettre pleine de souriante malice et d’ironique humilité, avouait qu’elle pouvait se vanter d’être « la femme la plus ignorante et la moins instruite qui eut jamais osé devenir auteur ». [17] Ignorante, elle l’était, certes, et le fut toujours, si l’on entend par ce mot l’absence de savoir livresque. Des lectures sérieuses auxquelles son père dut l’engager aussitôt après son retour au presbytère, c’est-à-dire vers sa douzième année, il ne resta à la fillette devenue jeune fille qu’une seule chose : une aversion profonde, invincible et soutenue pour le « Spectateur ». Le souvenir d’interminables veillées passées à écouter la lecture de trop nombreuses pages du « Spectateur » lui inspira plus tard une invective, toute empreinte de rancune personnelle, contre « cette volumineuse publication dont le fonds comme la forme sont faits pour rebuter une personne de goût, car le sujet de ses articles n’intéresse aujourd’hui plus personne et la langue dans laquelle ils sont écrits est souvent assez grossière pour donner une bien piètre opinion de l’époque qui pouvait la supporter ». [18] Dédaigneuse de ce qui « n’intéressait aujourd’hui plus personne », c’est-à-dire de tout ce qui dépassait le champ immédiat de l’expérience quotidienne et les limites de son milieu, Jane Austen ne s’intéressa pas davantage aux gros tomes d’histoire que renfermait, à côté d’ouvrages théologiques et de volumes de sermons, la bibliothèque d’un pasteur aussi orthodoxe et aussi cultivé que le révérend George Austen. Catherine Morland, la Jeune héroïne de « L’abbaye de Northanger », exprime au sujet de l’histoire des opinions qui doivent être celles de Jane Austen. L’histoire, au gré de Catherine, ne renferme « rien qui ne soit déplaisant ou fastidieux » ; qu’y trouve-t-on, sinon « des querelles entre papes et rois, avec des guerres et des pestes à chaque page » et, ce qui lui parait plus déplorable encore, « les hommes y sont tous méprisables et l’on n’y rencontre presque pas de figures féminines ». « Écrire l’histoire », ajoute-t-elle, par un gentil scrupule de n’être injuste envers personne, « est chose bonne et nécessaire, mais je me suis souvent étonnée qu’un homme ait jamais pu avoir, de gaieté de cœur, le courage d’entreprendre une pareille tache ». [19]

Ce que Jane Austen demandait à la lecture, c’était de la vie, présentée sous la forme concrète et familière de « figures féminines ». Où mieux trouver celle-ci que dans ces romans écrits pour les femmes, dont l’intérêt était concentré sur l’héroïne : Clarissa Harlowe, Evelina, Cecilia ? Aussi Jane Austen fit-elle des romans sa lecture favorite. Les ressources de la bibliothèque du pasteur ne lui permirent pas d’en connaître beaucoup, mais elle ne se lassa pas de lire et de relire les quelques volumes qu’elle avait à sa disposition. Suivant le témoignage de son premier biographe, « elle avait des œuvres de Richardson une connaissance que personne ne peut plus acquérir de nos jours, alors que le nombre et le mérite d’ouvrages moins importants ont détourné du grand maître du roman l’attention des lecteurs. Tous les détails relatés dans « Sir Charles Grandison », tout ce qui fut jamais dit ou eut jamais lieu dans le salon aux boiseries de cèdre lui était familier, et elle savait la date du jour des noces de Lady L. et de Lady G., comme s’il se fut agi de ses propres amies ». [20] Les romans de Miss Burney, comme ceux de Richardson, étaient l’objet de son admiration et le nom de « Miss Jane Austen au presbytère de Steventon », fut imprimé en 1796 dans la liste des souscripteurs de « Camilla », le troisième roman de l’auteur d’ « Evelina ». Nous savons encore que Jane Austen appréciait fort la prose de Johnson. Peut-être faut-il voir en cela, non pas le résultat d’une inclination naturelle, mais la preuve de l’influence exercée par la réputation du grand arbitre des lettres anglaises. Le révérend George Austen, qui goûtait les vers de Cowper au point de les lire souvent à haute voix à sa femme et à ses enfants, éveilla cette fois chez sa fille cadette un intérêt et une admiration que la lecture du « Spectateur » n’avaient pas réussi à faire naître en elle. Dans « Bon Sens et Sentimentalité » qu’elle écrivit à vingt-deux ans, (1797) mais dont la plus grande partie avait été composée plusieurs années auparavant sous une forme différente, Jane Austen se révèle toute imbue des enseignements de Cowper au sujet de la beauté pittoresque des scènes rustiques. L’héroïne du roman, Marianne, parle de Cowper en des termes auxquels nous pouvons mesurer l’influence du poète sur la sensibilité et l’imagination des lecteurs contemporains. Cowper la transporte, « drives her wild ». Elle s’indigne qu’un jeune homme soit capable de le lire avec un calme imperturbable et désespère de trouver aucune intelligence chez un être que « la lecture de Cowper n’émeut pas ». [21] Jane Austen elle-même écrit à sa sœur en 1798 : « Mon père nous lit Cowper le matin, j’écoute quand j’ai le temps », [22] et sa phrase laisse percer le regret d’être souvent privée par d’autres occupations du plaisir d’écouter. Plus tard encore, pendant les années passées à Southampton, une citation dans une lettre montre combien les moindres passages de son poète de prédilection sont vivants en sa mémoire. À côté des vers fluides et harmonieux, dans leur grâce un peu apprêtée, de « La Tache » ou du « Sofa », l’austère réalisme, la dureté et la sévérité de la poésie de Crabbe attiraient également Jane Austen. Peut-être aimait-elle chez le poète des misères villageoises, dans la description de tant de vies sans beauté et sans joie, l’accent d’une vérité inconnue, l’image d’un monde ignoré ; ou peut-être retrouvait-elle, dans sa recherche minutieuse du détail précis, le résultat d’une conception artistique analogue à la sienne. Quoi qu’il en soit, Jane Austen admirait l’auteur du « Village », — qu’elle ne connaissait d’ailleurs que par son œuvre, — jusqu’à dire en riant que, si un jour elle se mariait, elle aimerait à devenir Mme Crabbe.

Quelques romans et l’œuvre de deux poètes, c’est là un bien mince bagage de lecture pour entreprendre d’écrire, mais la préparation littéraire de Jane Austen n’était pas de celles qui se font dans l’étude ni par le contact avec le monde des idées. Son savoir ne fut jamais ni étendu ni profond, mais du moins elle n’entendit à Steventon que ce langage correct et soigné dont se servaient alors les gens de bonne éducation. Elle apprit ainsi de bonne heure à parler et à écrire dans un style dont la simplicité même était une élégance, cependant que son jugement et son sens du ridicule trouvaient à s’exercer dans l’observation des faits de la vie journalière. De son enfance heureuse et tranquille, de ses premières années de jeunesse que pas un chagrin ne troubla, que pas un malheur n’assombrit, elle reçut et garda à travers la vie un inestimable don : celui d’observer tous les objets qui s’offraient à son étude avec le regard confiant et assuré de ses yeux toujours clairs comme des yeux d’enfant.


CHAPITRE II


Les premières œuvres : « Lady Susan ».
Les débuts dans le monde.
Jane Austen d’après sa correspondance.


À quel âge Jane Austen commença-t-elle à écrire ? Les premiers cahiers couverts de son écriture fine et penchée datent environ de 1788 à 1792. [23] Ils contiennent de petits récits, des contes humoristiques, naturellement très enfantins, mais où percent déjà une verve, un entrain, un sens du ridicule qui annoncent la satire de « L’abbaye de Northanger ». Parmi ces premiers essais, il en est un intitulé « Le Mystère », que le jeune auteur présente comme une « comédie inachevée ». Les deux pages de cette esquisse dramatique méritent d’être signalées puisqu’elles sont les seules de ce genre que Jane Austen écrivit jamais. De plus, il est intéressant d’y trouver ce dialogue rapide et vivant qui donnera plus tard tant de charme aux romans. Trouvant là une occupation qui devint bientôt sa distraction préférée, la fillette commença à écrire au gré de sa fantaisie. Ses parents ne s’opposaient point à cet amusement qu’ils jugeaient sans importance ; ils l’encourageait même en écoutant volontiers les œuvres nouvelles du jeune auteur et acceptaient de fort bonne grâce que la fillette leur dédiât les compositions pour lesquelles, sur un ton d’emphase comique, elle « sollicitait humblement leur protection ». [24] Bien des années après, donnant un jour des conseils à une nièce, Jane Austen déclara combien elle se repentait de ne pas avoir employé à des lectures les heures passées à écrire, alors que son esprit et son jugement n’étaient pas encore formés. « Elle me dit qu’elle savait par expérience combien il était amusant d’écrire et qu’elle jugeait cet amusement fort innocent quoique bien des gens fussent certainement d’un autre avis… Elle ajouta qu’à mon âge il ne serait pas bon de me laisser trop absorber par le plaisir d’écrire. Plus tard, elle me fit dire que, si je voulais l’écouter, je cesserais d’écrire jusqu’à ma seizième année et que bien souvent elle regrettait de ne pas avoir lu beaucoup plus, et moins écrit lorsqu’elle avait mon âge ». [25] Mais comment aurait-elle pu se plonger dans des lectures sérieuses, alors qu’un vent d’innocente frivolité soufflait sur les jeunes habitants du presbytère et que tous avaient l’ambition d’être auteur ou acteur ?

Parmi les divertissements des enfants Austen pendant les vacances d’été et de Noël, nul n’avait plus d’attraits que celui déjouer la comédie. Il s’agissait moins de procurer le plaisir d’un spectacle à un auditoire bienveillant que de passer des journées agréables à répéter telle ou telle comédie. Une nièce du révérend Austen, Philadelphie Walter, écrit en septembre 1797 que « la grange de son oncle est transformée en théâtre », et que « tous ses enfants auront un rôle dans l’une ou l’autre des deux pièces qu’ils sont en train d’étudier ». Lorsque les acteurs possédaient leurs rôles, le révérend Austen et sa femme, entourés de quelques parents ou amis en visite à Steventon, étaient admis à applaudir leurs efforts. Pour donner à ces représentations l’allure d’un événement d’importance, James Austen, l’aîné de la famille et le chef de la troupe d’amateurs, écrivait un prologue et un épilogue de circonstance. Ces morceaux étaient pleins de verve, et les acteurs chargés de les réciter ne manquaient pas d’en faire valoir les meilleurs passages. En 1784, on joua « Les Rivaux » de Sheridan et une tragédie du docteur Francklin « Matilda ». Henry et Edward Austen récitèrent à cette occasion les prologues composés par leur frère. En 1787, la pièce choisie pour les deux représentations données quelques jours après les fêtes de Noël fut la comédie de Mrs Centlivre : « Merveille ! une femme garde un secret » ; l’épilogue, toujours composé par James Austen, fut récité « par une Dame » qui tenait un des premiers rôles. Après 1790, le théâtre sous la grange dut être abandonné, car on n’en retrouve plus aucune mention.

Les principaux rôles de femme avaient été tenus à plusieurs reprises par une nièce du pasteur qui faisait alors de longs séjours au presbytère. Cette jeune femme était à cette époque aux plus belles années d’une vie qui devait connaître de romanesques et tragiques aventures. Filleule de Warren Hastings qui, à la mort de son père, lui avait assuré une dot de dix mille livres sterling, Elizabeth Hancock était née à Calcutta et de bonne heure avait été amenée en Angleterre pour y être élevée. Mme Hancock, qui souhaitait pour sa fille un brillant mariage, l’emmena à dix-huit ans à Paris, au grand déplaisir du révérend George Austen qui redoutait de voir sa sœur et sa nièce « abandonner leur famille, leur patrie, et peut-être même leur religion ». Après deux ans de résidence à Paris, Elizabeth épousa en 1781 un jeune officier d’un régiment de dragons de la Reine, le comte de Feuillide. Jolie, spirituelle et riche, très éprise de son mari qui « l’adorait littéralement » — he literally adores me — la petite anglaise, dont une miniature nous a conservé la grâce ingénue et le charme délicat, avait, comme elle l’écrivait elle-même à sa cousine Philadelphie Walter, « toutes les raisons possibles de remercier la Providence ». [26] Aimant le monde et faite pour y briller, elle avait été présentée à la Cour au moment des réjouissances qui célébrèrent la naissance du Dauphin. Puis, elle avait connu dans les salons de Paris la joie de triomphes mondains, et était devenue une des femmes à la mode de la société aristocratique. Cependant, Mme de Feuillide était restée fort attachée à son pays natal et revenait presque chaque année en Angleterre. Le comte de Feuillide, retenu à Paris par son service, n’accompagnait que rarement sa femme dans ses visites, ne se décidant pas, comme il en avait eu l’intention aux premiers temps de son mariage, à se fixer à l’étranger. Un des séjours de Mme de Feuillide à Steventon, en 1787, fut marqué par une série de représentations très brillantes. « Nous aurons, écrit-elle à Philadelphie Walter, une très élégante assistance et l’on s’amusera beaucoup. La maison est pleine d’invités et les occasions d’organiser un bal ne manquent pas ». Dans le milieu un peu provincial de Steventon, la petite comtesse apportait un élément nouveau d’élégance, de mouvement, d’amour du plaisir, et quelque chose aussi de cette douceur de vivre qu’elle avait goûtée à Paris dans la société la plus brillante et la plus élégante qui fut jamais. Trop jeune pour prendre part aux représentations où Mme de Feuillide tenait avec grand succès les rôles d’ingénue ou de coquette, Jane Austen suivit sans doute avec un étonnement amusé quelques scènes d’innocent et tendre badinage entre sa jolie cousine et les partenaires chargés de lui donner la réplique. Le délicieux épisode des répétitions de « Serments d’Amoureux » dans le « Château de Mansfield » n’aurait peut-être jamais été écrit sans les représentations de Steventon, et lorsque nous voyons M. Crawford et Miss Bertram répéter assidûment — sans doute par excès de probité artistique — leur grande scène d’amour, ne pouvons-nous pas supposer qu’il y a là quelque réminiscence du temps où la comtesse de Feuillide jouissait du plaisir d’être belle et du plaisir plus grand encore de se l’entendre dire ?

Nous devons à l’affection très vive de Mme de Feuillide pour Phihidelphie Walter une précieuse correspondance, grâce à laquelle on connaît quelque chose de Jane Austen, de sa douzième à sa quinzième année. Dans une lettre de 1788, il est question d’une rencontre entre Philadelphie et ses cousines Cassandre et Jane qu’elle ne connaissait pas encore. Cette rencontre eut lieu au cours d’une visite que les Austen faisaient alors à quelques parents de Londres et du comté de Kent. La réponse de Philadelphie à Mme de Feuillide a disparu, mais une lettre datée de juillet 1788 que Miss Walter adresse à son frère, contient un curieux portrait de Jane Austen à douze ans.

« J’ai fait hier la connaissance de mes deux cousines Austen… Comme il est très naturel d’avoir quelque tendresse à l’égard de soi-même, je me permets de déclarer ma préférence pour l’aînée qu’on dit me ressembler beaucoup de traits, de teint et de tournure. Je n’ai jamais été si tentée de ressentir un peu de vanité, car je la trouve vraiment très jolie. Mais il m’a semblé voir qu’elle n’était pas si flattée que moi de notre ressemblance, et cette remarque a fait taire en moi un sentiment qu’il est très naturel de ressentir mais prudent de combattre. La plus jeune (Jane) ressemble beaucoup à son frère Henry ; elle n’est pas jolie du tout et très guindée ; elle n’a pas l’air qu’on a généralement à douze ans. Mais cela n’est qu’un jugement de prime-saut et vous allez me gronder de le formuler ». Quelques jours plus tard, Philadelphie parle encore des Austen et sa première opinion à l’égard de Jane ne parait pas s’être modifiée : « Ils ont passé hier toute la journée avec nous. Plus je vois Cassandre, plus je l’admire. Jane est singulière et maniérée — whimsical and affected — ». [27]

Philadelphie tranche ici la question avec l’autorité qui sied à une jeune personne d’une vingtaine d’années quand elle parle d’une fillette de douze ans. Cependant il est difficile de penser que Jane Austen, même à l’âge ingrat, ait été « singulière et maniérée ». Sans mettre en doute l’évidente sincérité de « cousine Phila », on peut supposer qu’elle n’a pas vu Jane — et n’a pas pu la voir — sous son vrai jour. En effet, lorsque bien des années plus tard, Jane Austen se demande ce qu’est devenue « la timidité qu’il y avait autrefois de par le monde », [28] elle se souvient de ce qu’elle avait été petite fille et ce souvenir la couvre de confusion. Plus tard encore, dans le « Château de Mansfield » ce qu’elle dit de la timidité de Fanny « tremblant devant tout le monde, embarrassée d’elle-même », n’aimant que la société de ses frères et sœurs, est un souvenir de la fillette, gaie et rieuse parmi des enfants de son âge, mais muette et gauche devant des étrangers et plus gauche que jamais devant une cousine qui, ayant l’habitude du monde, ne s’imaginait pas qu’on pût être timide. Dans une lettre écrite en 1791, Mme de Feuillide parle d’ailleurs de Jane en termes bien différents : « Quant aux deux jeunes filles, — écrit-elle à Phila en lui donnant des nouvelles des Austen, — on me dit qu’elles sont toutes deux des beautés parfaites (perfect beauties) et subjuguent tous les cœurs ». Quelque temps après elle ajoute : « Les deux sœurs sont, parait-il, les plus jolies filles d’Angleterre ». [29] De telles louanges témoignent plutôt de rafféction de celle qui les écrit que des charmes de celles qui en sont l’objet. À moins de supposer chez Jane Austen un changement plus grand encore que la métamorphose de Catherine Morland, laide, noire et disgracieuse, en une jeune fille que la dix-huitième année rend « presque jolie », [30] il est impossible de faire accorder la gaucherie qui frappe Miss Walter et la beauté dont parle la comtesse de Feuillide avec ce que nous apprendra bientôt une toile de Zoffani.

C’est encore à Mme de Feuillide que se rattache l’événement le plus tragique dont Jane Austen eut jamais connaissance. En 1792, M. de Feuillide, alors en Angleterre, fut informé que son congé étant expiré, il serait considéré comme émigré et verrait ses biens confisqués s’il demeurait plus longtemps à l’étranger. Il se hâta de retourner à Paris où, en février 1791, il fui arrêté pour avoir suborné des témoins, et en parliculier le secrétaire du Comité révolutionnaire, qui devaient déposer au procès de la marquise de Marbeuf. Le secrétaire du Comité, un certain Morel, sollicité de donner un témoignage favorable à l’accusé, fit d’abord mine de se rendre aux instances et aux promesses du comte, puis le dénonça. La marquise de Marbeuf, son homme de confiance et le comte de Feuillide furent ensemble envoyés à la guillotine. On raconte que Mme de Feuillide était à ce moment à Paris et ne parvint à s’échapper et à passer en Angleterre qu’en courant les plus grands dangers. Mais rien ne prouve le fait et l’on peut également supposer que Mme de Feuillide, dont la mère était morte en 1792, était alors à Steventon chez son oncle où elle reçut la nouvelle de l’arrestation et de la mort du comte, comme les autres habitants du presbytère, Jane Austen fut profondément émue par un si tragique événement. L’impression qu’elle en reçut fut d’autant plus forte qu’elle vit alors Mme de Feuillide en habit de veuve dans cette maison que sa vivacité et son charme avaient emplie de leur rayonnement. Les tristes aventures d’Eliza de Feuillide pourraient servir à expliquer l’invincible répugnance que Jane Austen manifesta désormais à l’égard de tout ce qui était étranger à son milieu et contenait, ainsi qu’elle venait de l’apprendre, sous les apparences de la prospérité et de la joie, une secrète menace d’heures douloureuses et tragiques. Si l’on n’admettait pas cette hypothèse, comment expliquer que, parlant fort bien le français (ses lettres confirment sur ce point le témoignage formel de son premier biographe), et vivant à une époque où l’on rencontrait des émigrés dans tous les milieux anglais, elle n’ait jamais fait figurer de français dans ses scènes de la vie contemporaine ? Dans ses premiers livres comme dans ceux qu’elle écrit à Chawton, elle place à l’occasion et toujours fort à propos, un mot ou une phrase de français ; mais ce qu’elle accorde à la langue, elle le refuse aux personnages. Tout au plus relève-t-on dans « le Château de Manslield », un mot de Miss Crawford déclarant que seule « l’adresse d’une Française pourrait vaincre l’éloignement d’Henry pour le mariage », et aperçoit-on, dans une page de « Persuasion », la silhouette comique des « deux petits époux Durand » qui, au concert, restent bouche bée pour mieux entendre la musique et « ressemblent à deux moineaux attendant la becquée ». Mme de Feuillide dont l’âme légère n’était pas faite pour un long chagrin, devint en 1797 la femme de son cousin Henry Austen, de dix ans plus jeune qu’elle. Grâce aux relations conservées par Elizabeth de Feuillide dans le monde des émigrés, Jane Austen put voir à Londres en 1811 « un milieu français » et fut reçue avec sa belle-sœur chez ce fameux comte d’Entraigues, agent secret de Louis XVIII, dont la femme avait été jadis acclamée à l’Opéra alors qu’elle portait encore le nom célèbre de Saint-Huberty.

Vers l’époque où commencèrent les longs séjours de Mme de Feuillide à Steventon, quelques visites à Bath révélèrent à Jane Austen une vie plus large et plus mondaine que celle du presbytère. Le frère de Mme Austen, Mr. Leigh-Perrot, habitait Bath ; Cassandre et Jane allaient souvent le voir, mais nous n’avons malheureusement aucun récit des impressions de Jane à ses premiers voyages. Il ne reste en témoignage d’une visite qu’elle fit en 1791 à la célèbre ville d’eaux qu’un portrait peint par Zoffani, peintre italien établi à Bath. [31] Comme si une ombre de mystère ou d’incertitude devait toujours envelopper ce qui pourrait nous révéler les traits aussi bien que l’âme de Jane Austen, la toile de Zoffani n’est qu’un portrait « supposé » de la fille du pasteur. Aucun membre de sa famille ne fit jamais mention d’un portrait peint par un artiste en vogue comme l’était alors Zoffani. D’autre part, un parent du révérend George Austen avait, en 1791, une fille d’une quinzaine d’années appelée aussi Jane Austen et le portrait pourrait être le sien. Cependant, on sait que Zoffani, après un voyage aux Indes Orientales, revint à Bath en 1790 et que Jane Austen passa quelque temps chez son oncle l’année suivante. Comme rien ne prouve que la toile en question représente Miss Austen de Kippington plutôt que Miss Austen de Steventon, on peut lui conserver le titre, sous lequel elle est connue, de « Portrait de la romancière Jane Austen ». Ce portrait dont la reproduction orne le premier volume des « Lettres de Jane Austen » et le récent ouvrage de MM. William et Richard-Arthur Austen-Leigh, nous montre une fillette de quinze ou seize ans, au visage rond et souriant, éclairé par de grands yeux étonnés. Jolie, elle ne l’est pas encore, mais elle a déjà une physionomie expressive et intelligente. Ses cheveux bruns, coupés assez court et qui couvrent presque entièrement le front, n’ont pas un ruban ; ils laissent bien voir la forme de la tête et dégagent la ligne du cou. Une robe blanche, retenue par une étroite ceinture placée très haut sous les bras, découvre le cou et la poitrine. Pour tout ornement, un médaillon suspendu à une longue chaîne. Avec une gaucherie charmante, la fillette laisse une main pendre dans les plis de sa robe, l’autre tient le long manche d’un parasol. Le portrait qui n’est pas, il s’en faut, l’œuvre d’un grand artiste, a cependant un air de vérité, de sincérité, qui touche. C’est bien là, dans cette robe de mousseline taillée à l’enfant, Jane Austen telle qu’on se l’imagine à cet âge : une petite provinciale, fraîche et gaie, toute heureuse de connaître enfin autre chose que la maison paternelle et l’horizon familier du village natal ; sur les spectacles nouveaux d’une grande ville, emplie d’une foule élégante et affairée, elle ouvre des yeux curieux et charmés. Aussi bien que dans ce portrait, on peut saisir un écho de sa joie étonnée et naïve en voyant Bath pour la première fois dans le récit des aventures de Catherine Morland. N’est-ce pas Jane elle-même qui évoque ainsi ses souvenirs lointains quand elle dit de son héroïne : « Elle était toute impatience et ravissement : ses regards allaient deçà et de là, de partout… elle venait à Bath pour être heureuse et elle l’était déjà ». [32]

Émerveillement d’ailleurs justifié, car Bath était, à cette époque, la ville la plus mondaine de l’Angleterre, celle où princes du sang et grands seigneurs, beaux esprits et femmes à la mode trouvaient mieux qu’à Londres même des fêtes, des concerts, des « assemblées », pour occuper agréablement, à chaque heure du jour, leur oisiveté ou leur ennui. Les bals donnés chaque semaine dans les « Assembly Rooms » étaient aussi brillants en 1791 qu’au temps où le Beau Nash, divinité tutélaire du « temple de l’élégance », présidait encore à leur ordonnance et édictait des lois mondaines auxquelles tous les visiteurs devaient se conformer. La société la plus choisie se rencontrait à Bath chaque année, et dans ses étroites rues en pente, encombrées de voitures et de chaises à porteurs, dans ses « Crescents » imposants, dans ses jardins bien dessinés, on admirait toutes les élégances et tout le luxe que l’Angleterre pouvait alors montrer. Aussi les premières visites à Bath d’une fillette élevée dans un presbytère de campagne durent-elles lui laisser un souvenir inoubliable. Ce contact avec le monde, cette révélation d’une vie bruyante, infiniment complexe et variée en comparaison de tout ce qu’elle avait connu jusque-là lui fournit à son insu un élément indispensable à l’éclosion de son talent. Bath l’initia à l’élégance de la société aristocratique, à l’aspect de la foule et des villes et lui donna ainsi un terme de comparaison pour mesurer l’importance des êtres et des choses. Pour celle dont les regards n’avaient point encore dépassé l’horizon borné par les collines de Steventon, la vue de Bath fut une précieuse leçon de perspective; elle y puisa le sentiment des valeurs relatives des objets, le sens de la proportion et des rapports qui unissent chaque existence — fût-ce la plus étroite et la plus monotone — au rythme large de la vie. Désormais, sans avoir besoin d’emprunter autre chose à l’expérience ni de trouver un plus vaste champ d’études, elle put commencer à peindre sur ses petits « feuillets d’ivoire à peine large de deux pouces » [33] les tableaux où, sous les atours de son temps et les coutumes de son milieu, se révèle l’éternelle vérité de la nature humaine.

Le premier des romans que Jane Austen donna au public — et que beaucoup jugent sa meilleure œuvre fut écrit à vingt et un ans. Aussi n’est-il pas étonnant que les admirateurs d’« Orgueil et Parti pris » soient tentés d’attribuer à l’auteur une incomparable sûreté d’instinct qui lui aurait fait trouver sans hésitations une forme parfaitement adaptée aux scènes qu’il lui plaisait d’étudier. La vérité, moins flatteuse que l’illusion d’une perfection atteinte sans effort par un être exceptionnellement doué, est que, avant d’écrire « Orgueil et Parti pris » en 1796, Jane Austen chercha vainement pendant deux ou trois ans un mode d’expression conforme à son tempérament. Suivant le témoignage de son premier biographe, « entre ses compositions enfantines et ses œuvres qui demeurent, se place une autre étape de son développement pendant laquelle elle écrivit quelques petits romans non sans mérite, mais qu’elle ne jugea pas dignes d’être publiés. Pendant cette période de préparation, il semble que son esprit se soit engagé dans une direction bien différente de celle où il s’orienta plus tard. Au lieu d’offrir de fidèles images de la nature, ces récits étaient surtout des parodies où elle tournait en ridicule les événements invraisemblables et la sentimentalité excessive qu’elle avait rencontrés dans maint insipide roman ». [34] On retrouvera dans « L’abbaye de Northanger » quelque chose de l’attitude adoptée par Jane Austen pendant ses années d’apprentissage. Avec l’autorité que lui donne la pleine possession de son talent et sur un ton de légère et souriante ironie, elle protestera alors au nom du bon sens et du goût contre ces romans pleins de mystérieuses intrigues et d’aventures fantastiques où, dans le décor romantique de quelque recoin ignoré et sauvage des Alpes, des Pyrénées ou de l’Italie, on ne présente au lecteur que des êtres d’une « pureté angélique » ou d’une « infernale perversité ». [35]

Mais une parodie, si vive et si spirituelle qu’elle soit, n’a jamais qu’une valeur négative, et Jane Austen voulait créer. Elle laissa donc bientôt la satire pour s’essayer à l’étude des caractères, à l’analyse des sentiments, à la présentation des événements. Nous avons dans « Lady Susan » une preuve des hésitations, des difficultés qu’elle connut avant de trouver définitivement sa voie. Ce petit roman qu’elle ne voulut jamais publier et ne consentit pas même à retoucher plus tard, appartient à cette période de préparation qui va de 1791 à 1796. L’auteur conserva son manuscrit dans un tiroir de son pupitre, puis en fit cadeau à une nièce. « Lady Susan » ne fut donné au public qu’en 1871, au moment où Mr. Austen-Leigh publia, avec la première biographie de Jane Austen, tout ce qui, dans son œuvre, était resté inédit. À chaque page de « Lady Susan » l’influence des romanciers que préférait Jane Austen : Richardson et Miss Burney, se manifeste clairement. De même que « Clarissa Harlowe », « Sir Charles Grandison » et la célèbre « Evelina », chefs-d’œuvre de Richardson et de la « Petite Burney », « Lady Susan » est un roman épistolaire; c’est en une série de lettres que sont narrés les coquetteries et les machinations de l’héroïne, les malheurs, les tourments, les désillusions qu’elle cause et se réjouit de causer. Par un choix bien extraordinaire de la part d’un auteur de dix-sept ans, cette héroïne est une femme de trente-cinq ans, et sur ce point Jane Austen fait preuve d’une grande originalité. À un moment où la jeune fille règne sans partage dans le domaine du roman, où l’héroïne dont les aventures se déroulent en quatre ou huit volumes est invariablement une ingénue, « Lady Susan » commence — gauchement il est vrai — la brillante lignée des « femmes de trente ans » qui occuperont une si grande place dans le roman et le théâtre au xixe siècle.

Veuve coquette et ambitieuse, Lady Susan Vernon ne se contente pas de chercher un second mari dont la fortune lui assurera une existence brillante, elle poursuit en même temps une intrigue avec le mari d’une de ses amies. Elle ment, elle joue à chaque heure une odieuse comédie, non pas seulement par ambition, mais pour le plaisir, semble-t-il, de mentir et de tromper. Elle est comme une première esquisse, incertaine et malhabile encore, de cette figure toute moderne de l’intrigante et de l’aventurière que sera, quelque cinquante ans plus tard, l’admirable Becky Sharp de Thackeray. Mais à part le personnage de Lady Susan, le roman n’a rien de nouveau. L’intrigue en est des plus minces, et la facture des plus ternes : Lady Susan veut marier sa fille Frédérique à Sir James Martin, jeune fat, dont la fortune est l’unique mérite. Ce mariage accompli, Lady Susan pourra en toute liberté d’esprit décider du choix d’un second époux parmi les soupirants qu’attire son charme. Réginald de Courcy — un Sir Charles Grandison vêtu à la mode de 1790, — est au nombre de ceux qu’ont captivés les beaux yeux de Lady Susan, mais s’il aime la coquette veuve, c’est parce qu’il a cru trouver en elle une créature aussi bonne que belle. Un hasard met l’amoureux Réginald en présence de Sir James Martin et, bientôt après, de Frédérique. Cette double rencontre l’éclaire sur les raisons du refus opposé par la jeune fille au mariage que Lady Susan veut lui imposer. À cette première désillusion au sujet de la sollicitude maternelle de Lady Susan vient s’en ajouter une plus cruelle encore. Réginald apprend que la veuve encourage ouvertement les hommages d’un rival et que celui-ci est un homme marié. Il rompt avec une femme qu’il ne peut Désormais que mépriser. Lady Susan, bien décidée à abandonner au plus tôt son état de veuve sans fortune, jette alors son dévolu sur Sir James Martin. Elle épouse celui qu’elle destinait à sa fille et, avant qu’il soit longtemps, l’innocente et aimante Frédérique devient la femme de Réginald.

Une telle intrigue n’a guère plus d’intérêt qu’une de ces ligures de contredanse où les dames changent de cavaliers, et les quelques personnages qui figurent dans « Lady Susan » ne sont pas assez vivants pour retenir l’attention. Pas un d’eux, pas même l’héroïne, ne s’impose à la mémoire avec une physionomie bien distincte. Réginald, Lady Susan, Frédérique, tous également froids et incolores évoluent avec une raideur d’automates dans une grise et morne atmosphère d’ennui. Le style même n’a rien des qualités charmantes que nous allons apprécier bientôt dans « Orgueil et Parti pris » ; il est sentencieux et terne, et — ce qui semble vraiment surprenant, — n’est jamais éclairé par une pointe de gaieté ou par la fine ironie d’une remarque humoristique. C’est peut-être là notre plus grand étonnement, lorsque nous connaissons les œuvres qui suivirent « Lady Susan », que de ne pas trouver un sourire dans ce premier essai de Jane Austen. Les lettres de Réginald de Courcy peuvent-elles être de l’auteur qui déclarait vingt ans plus tard : « Je ne pourrais jamais être poussée à écrire un ouvrage d’imagination de genre sérieux par un autre désir que celui d’échapper à une mort certaine. Si j’étais contrainte à continuer sur ce ton et à ne jamais me laisser aller à rire de moi-même ou des autres, je serais sûre d’être pendue avant la fin du premier chapitre ». [36] Comment s’expliquer que Jane Austen ait pu produire une œuvre si opposée à son tempérament ? Il faut supposer que la composition de « Lady Susan » fut une tâche qu’elle avait choisie avec l’expérience de son âge et le zèle d’une débutante, sans se demander si la liberté et la spontanéité n’étaient pas les conditions indispensables à la production d’une œuvre de quelque valeur, qu’elle n’avait pas encore compris qu’il lui suffisait de s’abandonner à son instinct et qu’au lieu de se guinder dans l’imitation elle devait laisser son talent suivre sa pente naturelle. Par un scrupule d’écolière trop consciente de sa jeunesse et de son ignorance, elle crut qu’elle devait suivre la voie indiquée par des maîtres tels que Richardson et Miss Burney et copia diligemment leur forme et leurs procédés. Décrire ses personnages au lieu de leur permettre de se révéler dans le jeu de leur activité, se contenter pour le développement de l’action d’une progression oblique et indirecte ainsi que l’impose la forme épistolaire, était assez pour entraver l’élan de son imagination, éteindre la vivacité de son style et émousser son ironie. Le pouvoir de vision objective, le talent de présentation dramatique d’un sujet qu’elle va bientôt déployer dans « Orgueil et Parti pris » et qu’elle possédait déjà sans doute, ne purent se manifester dans cette série de lettres. Voulant peindre ses personnages sous un angle si différent de celui où ils lui apparaissaient, elle arriva à reproduire non pas la réalité vivante, mais seulement son image pâlie et lointaine. Malgré le zèle qui l’avait poussée à imiter les procédés de ses auteurs de prédilection, elle ne put aller au bout de sa tâche. Après la quarante et unième lettre, — ce qui avec Richardson aurait tout juste suffi aux préliminaires de l’action, — elle n’a plus la patience ni le courage de continuer ; une hâtive conclusion, sous forme de narration impersonnelle, nous apprend que la correspondance ne se poursuivit pas « au grand détriment des revenus de la poste, à cause de la réunion de quelques uns des correspondants et de la séparation de quelques autres ». Après avoir déclaré que Frédérique devint par la suite la femme de Réginald, l’auteur ajoute avec une réserve où s’exprime le peu d’intérêt qu’elle porte à son héroïne, « qu’il est bien difficile de savoir si Lady Susan fit en la personne de son second mari un choix heureux ou malheureux », et que « l’on doit juger de la question seulement sur des probabilités ».

Si « Lady Susan » parait une œuvre froide, incolore et languissante, il ne faut pas oublier que son auteur l’estima toujours telle et ne pensa jamais à la publier. Cependant, malgré l’échec de sa première tentative d’écrire un roman imité de « Clarissa » ou d’ « Evelina », Jane Austen écrivit encore entre 1792 et 1796 un roman pour lequel elle choisit la même forme. Elle intitula cette nouvelle œuvre « Ellinor et Marianne ». En 1797, après avoir trouvé définitivement sa voie et achevé « Orgueil et Parti pris », elle reprit « Ellinor et Marianne » et, le transformant, en tira un second roman « Bon Sens et Sentimentalité ». De son admiration pour Richardson et Miss Burney, il ne reste, avec le témoignage de ses premiers biographes, que quelques traces légères, mais significatives, qu’on relève dans son œuvre. Un incident de « L’abbaye de Northanger » fournit une fois à Jane Austen l’occasion de rendre hommage à ceux qu’elle considérait comme les maîtres du roman. Elle prit contre leurs détracteurs la défense d’ouvrages où « la plus profonde connaissance de la nature humaine, la plus heureuse peinture de sa diversité, l’humour et l’esprit les plus vifs, sont exprimés dans le langage qui leur est le mieux approprié ». [37] Quelques pages plus loin, elle ajouta ta une telle louange le sel d’une délicate ironie ; c’est de la bouche d’un lourdaud et des lèvres d’une péronnelle que sortent des remarques dédaigneuses sur « Sir Charles Grandison » et les romans de Miss Burney. [38]

Le plaisir d’écrire, auquel Jane Austen consacrait bien des heures de loisir, n’était pas le seul qu’elle goûtait à Stevonton. Devenue jeune fille, elle prit part à la vie mondaine et aux divertissements de la « gentry ». Elle parle dans « Bon Sens et Sentimentalité » de l’« insatiable désir d’aller au bal que l’on éprouve à quinze ans », [39] et il ne semble pas, d’après sa correspondance, que ce désir ait été rarement satisfait. Les filles du révérend Austen reçurent, dès qu’elles furent en âge d’aller dans le monde, le plus cordial accueil chez les châtelains de Deane, d’Ashe ou de Manydown. Le joli visage de Cassandre, la mine éveillée et mutine de Jane, l’entrain et le charme que possédaient les deux sœurs leur valaient d’être partout fêtées. Aux soirs de bal, elles dansaient toute la nuit et revenaient au matin au presbytère en disant peut-être ce que Jane Austen fait dire à l’une de ses héroïnes : « Que le temps a passé vite ! Je voudrais que le bal recommence ! » [40] Car le presbytère de Steventon, si animé quelques années auparavant, était devenu peu à peu silencieux et triste. Toutes les jeunes vies bruyantes qui l’avaient empli de gaieté et de mouvement s’étaient dispersées. Seules, Jane et Cassandre restaient au logis avec leur père vieillissant et leur mère dont la santé et la bonne humeur s’étaient ensemble altérées. Le fils aîné du révérend George occupait la cure de Deane que son père lui avait cédée. Le second, Edward, adopté de bonne heure par un riche cousin, Mr. Knight, dont il prit plus tard le nom, était devenu le maître de deux beaux domaines, Godmersham Park et Chawton House ; très occupé par l’admistration de ses biens et d’ailleurs marié et déjà père de plusieurs enfants, il venait rarement à Steventon, préférant faire à sa mère et à ses sœurs les honneurs de l’une ou l’autre de ses seigneuriales demeures. Henry Austen, qui avait épousé la comtesse de Feuillide, habitait Londres, elles deux plus jeunes fils du pasteur, Francis et Charles, qui tous deux arrivèrent plus tard au grade d’amiral, avaient commencé leur carrière de marins et faisaient des croisières au loin. Aussi Cassandre et Jane saisissaient-elles avec joie les occasions de rencontrer, dans les châteaux des alentours, des amies de leur âge et des danseurs pour le menuet, la contredanse et la boulangère. Dans la société de province à laquelle appartenaient les Austen, les fêtes étaient nombreuses, mais elles n’étaient généralement que des réunions entre amis intimes. On y retrouvait les gens qu’on avait rencontrés une semaine auparavant et qu’on retrouverait la semaine suivante autour d’une autre table ou dans une autre salle de bal. Et si la compagnie demeurait toujours la même ou recevait rarement l’addition de quelque invité étranger à la région, l’ordonnance des réunions était encore plus invariable : s’agissait-il d’un dîner, les jeunes gens improvisaient ensuite une sauterie, pendant que leurs aînés discutaient leurs éternelles questions de sport, de culture ou de braconnage ; quand on était convié à un bal, on trouvait, avec quelques tables de jeu pour le whist, le « vingt et un », le « quadrille » ou le « casino », des parents et des chaperons, un ou deux violons, quelquefois même un piano-forte pour faire danser la jeunesse, puis un souper très simple terminait la soirée. Malgré leur peu de variété, les bals étaient pour Jane Austen un plaisir longtemps espéré et dont elle jouissait, le moment venu, jusqu’à danser toute la nuit. Rien qu’à lire certains passages où elle décrit avec une satisfaction et une sympathie évidentes les impressions de ses héroïnes au soir d’un bal, on pourrait deviner la joyeuse impatience avec laquelle elle revêtait ses plus pimpants atours et, au lendemain d’une fête, pensait à la prochaine occasion de danser et même de fleureter quelque peu. [41]

La correspondance de Jane Austen — si pauvre de détails sur tant d’autres points — ne nous laisse rien ignorer en ce qui concerne les bals et la parure. Dans cette correspondance, et surtout pendant les années de Steventon, les chiiffons occupent une place importante.[42] Des « rubans coquelicot », une coiffure « admirée ouvertement par Mme Lefroy et secrètement (je l’imagine) par tout le monde dans la salle », des « petits souliers » et certain « éventail blanc », rien n’est oublié. La jeune fille ajoute même un post-scriptum à une lettre pour dire à sa sœur : « J’avais mis pour le bal la robe que vous préférez, un bandeau de mousseline assortie autour de mes cheveux et un seul petit peigne ». [43] Puis, après les chiffons, auxquels une puérile et naïve frivolité réserve la place d’honneur, vient l’énumération des partenaires des dix ou vingt danses d’une soirée. Pendant l’hiver de 1796, quelques mois avant qu’elle ne commençât « Orgueil et Parti pris », Jane nomme constamment et non sans quelque malice, un Mr. Tom Lefroy dont les assiduités auprès d’elle faisaient sans doute jaser quelques personnes. « Vous me grondez déjà tant, écrit-elle à Cassandre… que je redoute presque de vous raconter comment mon ami irlandais (Mr. Tom Lefroy) et moi nous sommes comportés ! Imaginez-vous la façon la plus éhontée, la plus scandaleuse de danser toujours ensemble, et puis d’aller ensuite s’asseoir pour causer. Je n’aurai du moins plus qu’une fois l’occasion de me donner en spectacle en sa compagnie, puisqu’il quitte le pays après vendredi prochain. Ce jour-là, il y aura un bal à Ashe. Mr. Lefroy est vraiment un jeune homme fort distingué, fort agréable et de belle mine. Je ne peux pas dire que je l’ai rencontré ailleurs qu’aux trois derniers bals; on s’amuse tellement à Ashe de son admiration pour moi qu’il n’ose pas venir à Steventon et s’est sauvé quand nous sommes allées faire visite à Mme Lefroy… ». Quelques lignes plus loin, elle ajoute : « Après avoir écrit ce qui précède nous avons eu la visite de Mr. Tom Lefroy…, il n’a qu’un défaut, destiné, j’en ai la ferme conviction, à disparaître avec le temps : son habit du matin est beaucoup trop clair. Il est grand admirateur de « Tom Jones », et c’est, je crois, à cause de cela qu’il porte des vêtements de même couleur que ceux portés par ce dernier quand il fut blessé ». [44] Le jour du bal, Jane ne manque pas de faire part à sa sœur de ses impressions. Le ton de sa lettre dut pleinement rassurer Cassandre, si celle-ci avait pu craindre un moment que sa sœur eût attaché trop d’importance aux assiduités et à l’admiration de son cavalier: « Il est enfin venu, ce jour où, pour la dernière fois, je vais fleureter avec Tom Lefroy. Quand vous recevrez ceci, tout sera fini. Mes larmes coulent à cette affligeante pensée ». [45] Le jeune Irlandais — qui devint plus tard grand chancelier d’Irlande — ne reparaît plus qu’une fois dans la correspondance de Jane Austen et, à cette occasion, son nom est prononcé sur un ton de fière réserve, presque de déplaisir, comme si quelque remarque maladroite au sujet du jeune homme avait offensé celle qui avait dansé si gaiement avec lui. « Mme Lefroy est venue mercredi dernier et, en dépit des interruptions…, j’ai été assez longtemps en tête à tête avec elle pour apprendre tout ce qu’elle avait d’intéressant à me dire. Ce n’était d’ailleurs pas beaucoup puisqu’elle ne m’a pas parlé une seule fois de son neveu. Mon amour-propre m’a empêchée de la questionner, mais quand mon père lui a demandé où il était, j’ai appris qu’il était retourné à Londres avant de partir pour l’Irlande… ». [46]

Le départ de Mr. Tom Lefroy n’empêcha point la jeune fille de continuer à jouir des bals et du plaisir qu’elle prenait à fleureter. Peut-être même certaines personnes qui rencontrèrent alors la fille du pasteur dans la société du pays se méprirent-elles, à la voir causer avec tant d’animation avec les jeunes « squires » qu’attiraient autour d’elle l’éclat de ses yeux et la vivacité de sa conversation, et furent-elles tentées d’attribuer aux manèges d’une coquette ce qui n’était dû qu’à une très naturelle et très innocente vanité. Mme Milford qui connut Jane Austen, alors qu’elle était une fillette d’une dizaine d’années, parla d’elle plus tard comme de la coquette la plus délicieusement jolie, la plus sotte, la plus minaudière et la plus acharnée à la chasse au mari qui fut jamais ». [47] Malgré cette appréciation dénuée de toute aménité, il ne paraît pas que Jane Austen ait jamais cherché à se procurer par le mariage une situation brillante, ni qu’elle ait envisagé la possibilité d’une union où l’intérêt compterait pour beaucoup et l’amour pour rien ou peu de chose. Nous verrons plus loin que l’honnêteté scrupuleuse et la fierté de Jane Austen se refusaient à de tels calculs. Une lettre où elle fait une brève allusion à un ami de Mme Lefroy « qui aurait été enchanté d’une occasion de continuer ses relations avec la famille Austen dans l’espoir d’arriver à s’y créer des sympathies plus directes, et qui regrette d’être appelé loin du Hampshire », ne contient point d’autre commentaire que ces quelques mots : « Voilà qui est parler d’une façon sensée. Il y a dans ces regrets moins d’amour et plus de bon sens que je n’en avais cru voir il y a quelque temps. Tout ira bien et finira raisonnablement. Il n’est pas probable qu’il revienne dans le Hampshire à Noël et notre indifférence sera sans doute bientôt réciproque, à moins que son estime née, il me semble, du fait qu’il ne savait rien de moi, s’augmente à ne jamais me rencontrer ». [48] Quatorze ans plus tard, en écrivant un jour à un de ses frères, elle lui parla de cet ami de Mme Lefroy qui avait espéré en vain gagner sa sympathie. La lettre de 1813 ne permet pas de soupçonner que Jane ait jamais regretté sa froideur à l’égard du jeune homme qu’elle avait jadis connu à Steventon. « Avez-vous vu dans les journaux la nouvelle du mariage de Mr. Blackall ? Il a épousé à Clifton une demoiselle Lewis… Il était autrefois un de ces modèles de perfection — de perfection tapageuse — dont je me souviens avec plaisir. Je souhaite que Miss Lewis soit portée au silence et n’en sache pas trop long, mais qu’elle soit intelligente et pleine du désir d’apprendre, qu’elle aime le pâté de veau réchauffé, le thé vert dans l’après-midi et les fenêtres avec des stores verts qu’on baisse tous les soirs ». [49] Lorsqu’à plus de trente ans, comme à vingt, on parle ainsi de ses soupirants, on n’a jamais apporté beaucoup d’acharnement à la « chasse au mari ». Et ce n’est pas une coquette qui consentirait jamais à dire ce que Jane raconte un jour à sa sœur : « Je ne crois pas qu’hier, au bal, on se soit bien empressé autour de moi. Personne ne venait m’inviter avant d’y être obligé ; vous savez combien l’importance qu’on a dans le monde varie parfois sans raison appréciable. Il y avait là un jeune homme de fort belle mine qui, à ce qu’on m’a dit, désirait vivement m’être présenté. Mais comme il ne le désirait pas au point de prendre beaucoup de peine pour y arriver, la présentation n’a pas eu lieu ». Quelle meilleure preuve pouvait-on donner à cet époque d’un amour vraiment désintéressé de la danse que de refuser, ainsi que le fit Jane Austen à ce même bal, de danser avec un personnage aussi considérable que le fils aîné de Lord Bolton. « un de mes hauts faits les plus amusants a été de rester assise pendant deux danses plutôt que d’accepter comme cavalier le fils aîné de Lord Bolton qui danse trop mal pour qu’on puisse le supporter ». [50] Simple, franche et gaie, Jane savait le secret de passer des heures agréables même dans une compagnie peu variée ; elle allait dans le monde, heureuse d’être jolie et gentiment parée, avec l’intention de plaire et de se plaire à la société de ceux qu’elle rencontrait. « J’ai passé hier une soirée charmante », écrit-elle à Cassandre, « bien que vous jugiez sans doute que je n’en avais guère le moyen. Mais je ne suis pas d’avis qu’il faille attendre pour s’amuser d’en avoir réellement l’occasion ».[51] Son étroit milieu provincial lui fournissait, à côté des petits succès mondains qui flattaient sa vanité, l’occasion de faire des études de caractères et d’observer — ainsi qu’elle en attribue l’habitude à son Elizabeth Bennet — « les folies, les ridicules, les caprices, les inconséquences », qu’un œil attentif peut toujours découvrir. Elle prenait à ces observations un intérêt jamais lassé « parce que les gens se modifient tellement qu’on trouve toujours quelque chose de nouveau à remarquer en eux ». [52]

Comme l’ami de Mme Lefroy, plusieurs gentilshommes ou « squires » du comté auraient souhaité de gagner mieux que l’amitié de la gracieuse fille du pasteur, mais aucun d’eux, nous dit le premier biographe de Jane Austen, « ne parvint à acquérir le subtil pouvoir de toucher son cœur ». [53] Pendant les années de Steventon, elle ne devait pas encore aimer. Ses trois premiers livres écrits au presbytère entre sa vingt et unième et sa vingt-cinquième année, trahissent assez l’ignorance de leur auteur en ce qui concerne l’amour et la vie sentimentale; ils ont, au milieu de tant de délicieuses qualités, quelque sécheresse, quelque dureté, et diffèrent en cela des trois derniers livres où certaines pages sont parfumées d’une émotion discrète, d’une tendresse subtile et voilée. La nature de Jane Austen était de celles chez qui l’éclosion du sentiment est lente et tardive. Il faut à de pareilles natures, vives et saines, mais qui veulent avant tout connaître le spectacle de la vie et se plaisent au jeu divers des apparences, qu’elles aient dépassé la première jeunesse pour voir l’amour et la tendresse fleurir en elles. Le développement de leur sensibilité se produit peu à peu sous l’influence des forces de la vie et, mieux encore que dans le bonheur et la joie, il s’opère sûrement dans la douleur ou dans la tristesse d’un bel espoir déçu. Mais si Jane Austen ne savait pas aimer, son immaturité même la préserva de ces illusions de l’amour qui peuvent leurrer les très jeunes filles ; elle n’eut jamais à se reprocher en secret ces « méprises de l’intelligence et du cœur » qu’elle étudia plus tard dans « Emma ». Elle souriait à la vie qui lui était douce, avec la pleine confiance d’un être jeune et vigoureux, et seulement vers la fin de sa jeunesse apprit à goûter les tristes plaisirs d’un cœur mélancolique et vécut un bref et mystérieux roman d’amour.


Lorsque Lord Brabourne, un de ses petits neveux, publia en 1884 la correspondance de Jane Austen, la curiosité du public fut grande, et non moins grande aussi sa déception. Avant cette publication, on savait que la vie de Jane Austen s’était écoulée au milieu des siens, uniformément douce et prospère. Mais, malgré les quelques détails fournis par Henry Austen peu de temps après la mort de sa sœur [54] et par le « Mémoire » de Mr. Austen-Leigh, on ne savait que bien peu de chose sur ses goûts, son caractère, ses opinions ; on ignorait tout de sa vie journalière et de ce qu’elle avait pu mettre d’elle-même dans son œuvre. On pouvait donc espérer que sa correspondance, allant de 1796 à 1816 — c’est-à-dire de l’année où elle écrivit son premier chef-d’œuvre à l’année où elle composa son dernier roman — jetterait quelque lumière sur la pensée de l’auteur aussi bien que sur la personnalité de la femme. Et puisque Jane Austen avait été contemporaine de la lutte soutenue par l’Angleterre contre la France et contre Napoléon, maître de l’Europe, ses lettres apporteraient vraisemblablement quelque témoignage de l’impression produite sur les esprits par les principaux épisodes de la guerre.

Telle qu’on la découvrit dans les archives de la famille Austen et telle qu’on la publia, cette correspondance ne justifia point l’intérêt que l’annonce de sa publicalion avait excité. L’impression de désappointement fut générale ; l’œuvre de Jane Austen n’était mentionnée que rarement dans les lettres ; pas une trace de l’agitation et des angoisses d’une époque troublée n’altérait la sereine et souvent frivole gaieté d’un gentil bavardage dont une robe nouvelle, un bal plein d’entrain, et les promotions de Charles et de Francis Austen formaient les principaux sujets. Une seule chose vraiment intéressante pouvait être découverte dans cette correspondance, mais ne le fut pas tout d’abord : le reflet d’une âme féminine qui s’y révèle dans toute sa sincérité, avec quelques petits défauts charmants et certaines qualités précieuses. De la lecture de ces pages souvent insignifiantes, se dégage peu à peu — comme se ravive à l’air le parfum d’un éventail ancien ou d’une dentelle jaunie — l’image d’une créature souriante et vive, frivole sans excès et sensée sans raideur, parfaitement heureuse dans le milieu où elle vit et dont elle accepte sans discussion, presque sans examen, les idées et les opinions. Incapable de s’élever jusqu’à une émotion profonde ou jusqu’à de hautes pensées, elle juge avec pénétration, sûreté et délicatesse les objets à portée de sa vue et assaisonne ses jugements du sel de l’humour le plus discrètement subtil. Que ses livres soient mentionnés rarement dans ses lettres, cela mérite-t-il bien qu’on s’en étonne ? Jane Austen ne leur donne-t-elle pas là la même place que dans sa vie ? Toujours et sans effort ses affections de famille demeurèrent au premier plan de son existence, intimement liées à ses modestes joies, à ses passagères inquiétudes, à tous les petits incidents qu’elle notait et détaillait avec un intérêt toujours en éveil. Peut-être, parmi les lettres qu’écrivit Jane Austen, en fut-il où se révéla, en quelque occasion importante dont le secret ne fut point trahi, le meilleur des qualités de pondération, de bon sens, de force latente mais réelle qu’on devine dans la correspondance publiée en 1884. Mais les deux volumes de cette correspondance contiennent seulement les lettres qui, par leur insignifiance même, furent considérées comme pouvant être un jour livrées au public. (Cassandre Austen, à qui presque toutes les lettres de Jane avaient été adressées, vécut assez longtemps — jusqu’en 1845 pour voir grandir la renommée de sa sœur. Elle put prévoir qu’un jour viendrait où tout ce qu’avait écrit l’auteur d’ « Orgueil et Parti pris » serait recherché par les biographes et les critiques. Redoutant d’exposer à des regards étrangers des pages d’un caractère trop personnel, elle fit un choix dans les lettres de sa sœur et ne conserva que celles où rien de vraiment intime n’était révélé. En agissant ainsi, et quoi que nous ayons pu perdre à son noble scrupule, elle ne fit que se conformer aux intentions souvent affirmées de sa sœur. Car même à l’heure où ses romans commençaient à attirer sur elle l’attention, Jane Austen ne consentit jamais à livrer plus que son œuvre à la curiosité ou à l’admiration de ses lecteurs.

Les pages aimables et sans relief où Jane Austen narre spirituellement les menus faits de sa vie journalière nous permettent de mesurer à leurs omissions aussi bien qu’à leur contenu, les limites de la pensée, de l’intelligence et de la curiosité de leur auteur. L’univers pour elle est enfermé dans le cercle de ses affections familiales et de ses occupations habituelles, parmi lesquelles son œuvre d’écrivain n’a que la valeur d’un passe-temps. Le monde extérieur, qu’elle observe avec une attention soutenue et pénétrante, ne dépasse pas l’horizon que ses yeux peuvent atteindre. Son imagination n’a pas un champ plus vaste que son regard; l’espace et le temps semblent être contenus pour elle dans les limites de sa vision matérielle et dans les heures de chaque journée. La grande tempête qui passe alors sur l’Europe ne la préoccupe point ; pour l’émouvoir, il faut un ouragan comme celui qui couche à terre, devant elle, un des « beaux ormes chéris » du jardin paternel. [55] Sa parfaite indifférence à l’égard d’événements importants, mais qui se passent au loin ; son incapacité à s’écarter de la réalité tangible et du domaine de l’expérience immédiate, montrent à quel point Jane Austen appartenait à un milieu dont elle ne se distingua que par le seul accident de son génie.

À la fin du xviiie siècle, la « gentry », de tous temps attachée fortement à ses traditions et à ses coutumes, était parmi toutes les classes de la société anglaise celle qui opposait aux idées et aux tendances nouvelles l’ignorance la plus impénétrable, l’incompréhension la plus absolue. Cette même « gentry » qui demeurait à l’écart de tous les grands courants de la pensée ou de l’opinion n’était d’ailleurs ni atteinte, ni même menacée par la misère et les angoisses que faisaient naître, dans tous les autres milieux, les dangers de la situation politique. Alors que, dans les villes, la noblesse, la classe moyenne et le peuple souffraient, bien qu’à des degrés différents, de la cherté des vivres et d’une pénurie de blé telle qu’en 1800 un acte du Parlement défendit la vente, non seulement du pain de froment, mais du pain frais, la vie matérielle des « squires » de campagne, en ces terribles années de guerre et de famine, ne subissait aucun changement. Comme au temps ou Pope avait célébré sur le mode classique les douceurs de la vie aux champs, les squires continuaient à tirer des « arpents de terre du domaine familial… le lait de leurs troupeaux, le blé de leurs champs, la laine de leurs moutons et le bois de leurs forêts ». [56] Tout occupés d’agriculture, de chevaux et de chiens, ils donnaient rarement une pensée aux expéditions lointaines, à la lutte soutenue par l’Angleterre contre la France révolutionnaire, puis contre un « parvenu », Napoléon, qu’ils désignaient du surnom familier et méprisant de « Boney ». Les grandes questions de la politique nationale, les grands événements qui ébranlaient les nations étrangères, étaient pour eux moins importants que les questions touchant au gouvernement du comté ou aux lois contre le braconnage. « Est-ce Paris qui est en France, ou la France qui est à Paris? » demanda un jour un « squire » des environs au révérend George Austen. [57]

Malgré la supériorité que possédait la famille du pasteur sur des voisins capables de poser de telles questions, l’influence d’un milieu ignorant toute curiosité désintéressée explique et justifie dans une certaine mesure le silence de Jane Austen sur bien des sujets. On ne peut s’empêcher de sourire en relevant dans une lettre datée du 8 janvier 1799, le nom d’un « bonnet à la mameluk », dont elle compte se parer pour un bal le soir même. Quelques mois seulement se sont écoulés depuis la bataille d’Aboukir, et Jane Austen, toute sœur de marins qu’elle soit, ne dit pas un mot de la victoire dont se réjouit alors l’Angleterre. Elle n’ignore pas que les coiffures « à la mameluk » sont à la mode depuis la victoire de Nelson en Égypte, mais elle s’inquiète moins de ce fait que de s’assurer si le bonnet en question sied vraiment à son joli visage. En donnant à Cassandre des nouvelles de ses deux frères, elle ne dit jamais rien qui ne concerne directement Francis ou Charles : « Contentez-vous de savoir », écrit-elle en novembre 1800, « que le « petrel » (sur lequel Francis Austen était alors embarqué) était au large de Chypre le 8 juillet avec le reste de l’escadre d’Égypte. De là, il s’est rendu à Jaffa pour se ravitailler, etc., et a mis à la voile, après un jour ou deux pour Alexandrie où il attendra le résultat des propositions anglaises pour l’évacuation de l’Égypte ». [58] En novembre 1801, elle parle à sa sœur de la guerre de course et des bénéfices que tirent les officiers de la capture d’un bâtiment ennemi. « Charles a reçu 30 livres sterling pour sa part de prise et en attend 10 de plus. Mais à quoi bon saisir des vaisseaux s’il emploie l’argent ainsi gagné à faire des cadeaux à ses sœurs ? Il nous a acheté des chaînes d’or et des croix de topaze. Il nous faudra bien le gronder… Je vais encore lui écrire par ce courrier pour le remercier et lui faire des reproches. Nous allons être vraiment trop belles ». [59]

Son indifférence envers ce qui n’atteint ni elle ni les siens s’accompagne d’un trait qui choque et semble indiquer dans son être moral une pauvreté, une sécheresse regrettables : elle ne sait pas laisser parler en elle la pitié humaine. Elle donne aux siens affection et dévouement, mais elle ne fait là qu’élargir son égoïsme puisqu’elle se refuse toujours à donner un mot de sympathie, une pensée de compassion, aux douleurs que ses yeux ne verront point. Son bon sens, ordinairement si juste, et son esprit pratique ont ici quelque chose d’étroit, de mesquin, qui font souhaiter de trouver à leur place moins de raison et plus de tendresse. En 1809, elle parle de « notre pauvre armée » à propos du départ prochain d’un de ses frères alors officier du « saint-albans » : « Le vaisseau partira bientôt pour aider à ramener ici le peu qui reste, selon toute probabilité, de notre pauvre armée, dont la situation semble être extrêmement critique ». Mais elle ajoute : « Il paraît que c’est dans notre voisinage seulement qu’on sait quelque chose du bâtiment « la régence » ; mes correspondants les plus occupés de politique n’en disent pas un mot. C’est jouer de malheur que d’avoir pensé à cette affaire et d’avoir perdu mon temps et ma peine ». Plus tard encore, en 1811, une réflexion dont l’insouciant et franc égoïsme nous est pénible, fait voir que les années n’ont pas agrandi le cercle de ses sympathies et que la femme demeure ce que la jeune fille avait été. Entre une plaisanterie au sujet de deux clergymen, nouveaux venus dans le pays, et le récit d’une visite à une jeune personne qui a « des cheveux noirs et un teint assorti », se place cette remarque sur la guerre : « Quelle terrible chose que tant d’hommes soient tués ! Quel bonheur de ne s’intéresser à aucun d’entre eux ! » [60] De même qu’elle ne saurait s’attendrir sur le sort de ces inconnus, elle éprouve quelque impatience à voir déplorer autour d’elle la mort d’un des héros de la guerre d’Espagne, Sir John Moore. Sa raison n’accepte pas qu’on pare de toutes les qualités morales, après une mort héroïque, un homme dont on ne sait rien, sinon qu’il possédait de grandes vertus militaires. Alors que toute l’Angleterre retentit des louanges de Sir John Moore et l’égale à un Bayard, Miss Austen ne cache pas qu’elle trouve un pareil enthousiasme fort inconsidéré : « Je suis fâchée d’apprendre que la mère de Sir John Moore vit encore et pourtant, tout héros qu’il était, il n’était peut-être pas un fils très nécessaire à son bonheur… J’aurais voulu qu’il se montrât dans la mort un chrétien en même temps qu’un héros. Dieu merci, nous n’avons personne à l’armée à qui nous intéresser particulièrement personne qui nous touche de plus près que Sir John lui-même ». [61] En 1813, elle écrira encore cette phrase caractéristique à propos de la « Vie de Nelson » que Southey vient d’achever : « Je suis lasse des « Vie de Nelson » sans en avoir jamais lu aucune. Je lirai celle-ci néanmoins, à condition que le nom de Frank y soit cité ». [62] Ni généreuses pensées, ni sympathies plus larges qu’une sympathie personnelle ne sauraient la toucher. Emprisonnée dans le domaine si étroit de sa propre expérience, elle est incapable de concevoir des sentiments, joies ou peines, qu’elle n’a pas éprouvés elle-même. De même, elle étudie dans son œuvre la société et la vie de son temps un peu comme elle envisage, dans ses lettres, les périls que court l’Angleterre. La raison profonde et la signification de la lutte contre Napoléon lui importent peu, mais elle voit dans cette guerre acharnée un moyen excellent pour permettre aux jeunes enseignes de gagner leurs galons de lieutenant et de rapporter à leurs sœurs, entre deux campagnes, des chaînes d’or et des croix de topaze.

Cependant, les lettres à Cassandre qui mettent en lumière les traits les plus apparents du caractère de Jane Austen, ne révèlent presque rien sur son « moi » intime. Ce sont des entretiens familiers avec un être cher pour lequel elle n’a point de secrets ; elle n’a donc pas besoin de parler de sentiments qu’elle sait connus et partagés. De Jane à Cassandre d’ailleurs, aucune assurance d’attachement est nécessaire. Leur mutuelle affection est de celles qui, trop entières et trop complètes pour se traduire en paroles, s’expriment à chaque heure et dans chaque action. Mais ce que la parfaite intimité des deux sœurs les dispense de se dire, apparaît dans quelques lettres, écrites de 1814 à 1816 et adressées à une nièce, Fanny Austen-Knight, où l’on trouve ce que les lettres à Cassandre avaient seulement permis de deviner. Toute la délicate tendresse, toute l’affection solide et loyale dont elle était capable se révèle dans ces trop rares pages où Jane Austen semble avoir mis le meilleur de son esprit et de son cœur. On voudrait citer en entier certaines de ces lettres, si justes de ton, si jolies d’allure, où le jugement le plus pénétrant se pare de grâce spirituelle, de fine et légère ironie. La jeune fille à qui elle écrit lui a demandé, comme à une sœur aînée, de l’aider à prendre une grave décision : Doit-elle accepter ou repousser les avances d’un soupirant ? Trop clairvoyante et trop sensée pour ne pas savoir que, si sa nièce est vraiment éprise, les conseils lui seront inutiles, Jane essaye toutefois de définir les nuances de sentiments que Fanny est incapable de saisir elle-même.

« Si vous l’épousez, je n’ai plus d’inquiétude ; avec le mérite qu’il possède, vous l’aimerez bientôt assez pour votre bonheur à tous deux. Mais je redoute de voir se prolonger entre vous cet engagement qui n’a rien de définitif…. Vous l’aimez assez pour l’épouser, mais pas assez pour attendre ». [63]

Parfois, les hésitations de « l’étrange petit cœur » dont elle connaît les doutes et les caprices lui inspirent une involontaire exclamation : « Quelles singulières créatures nous sommes ! On dirait que l’assurance de son attachement vous a rendue indifférente… Il est à votre égard ce qu’il a toujours été, mais laisse mieux voir ses sentiments. Voilà tout ce qu’il y a de changé… Ma chère Fanny, ce que j’écris là ne vous servira de rien. D’un instant à l’autre, je change d’avis; un moment, je suis tentée de prendre un ton désolé; une minute après, j’ai envie de rire de toute l’affaire ». [64]

Lorsque Fanny envoie à sa tante « l’histoire de sa vie » et lui parle d’un nouveau prétendant, Jane Austen répond :

« Vous êtes inimitable, irrésistible. Vous faites le charme de ma vie. Quelles lettres délicieusement amusantes vous venez de m’envoyer ! Elles peignent si bien votre étrange petit cœur et révèlent de si charmante façon le pouvoir de l’imagination! Vous valez votre pesant d’or ou même de monnaie d’argent toute neuve. Je ne saurais vous dire l’impression que j’ai ressentie en lisant votre histoire. Quels n’ont pas été ma sympathie, ma sollicitude, mon amusement et mon admiration ! Vous unissez en vous, et au suprême degré, tout ce qu’on peut voir de sottise et de bon sens, de simplicité et de singularité, de tristesse et de gaieté, de traits qui exaspèrent et attirent. Qui pourrait suivre les fluctuations de votre imagination, le dessin capricieux de vos inclinations, les contradictions de vos sentiments ? Vous êtes si extraordinaire et en même temps si parfaitement naturelle, si différente de tout le monde et si semblable aux gens qu’on voit tous les jours ! C’est une grande, une très grande satisfaction pour moi de vous connaître si entièrement. Vous auriez quelque peine à concevoir le plaisir que j’ai à posséder de si fidèles peintures de votre cœur. Oh ! quelle perte votre mariage sera pour moi ! Vous êtes trop charmante dans votre présente condition, trop charmante en tant que nièce. Je ne vous aimerai plus du tout quand ces exquises contradictions seront devenues d’invariables sentiments d’amour conjugal et maternel. Mr. B.., me fait peur, c’est lui qui vous épousera ; je vous vois à l’autel… N’allez pas croire que j’y fasse aucune objection sérieuse. Seulement je n’aime pas penser à votre mariage, quel que soit votre mari. Et pourtant, je souhaite de tout mon cœur vous voir mariée mais rien ne compensera pour moi la perte d’une Fanny ». [65]

De telles lettres sont précieuses. Celle qui les écrit y apparaît sous un aspect nouveau et infiniment attachant. On trouve de plus, dans ces quelques pages, la mesure de l’ironie légère et constante dont Jane Austen entourait, par un jeu délicat, toutes les formes de la réalité. L’auteur du petit chef-d’œuvre de grâce et de justesse que nous venons de citer place, en effet, dans la bouche d’un de ses héros cette humoristique appréciation du talent épistolaire féminin : « Les lettres de femme, déclare-t-il d’un air grave, seraient admirables en tous points, n’étaient quelques défauts, tels qu’une grande indigence de sujet, une absence totale de ponctuation et une très fréquente ignorance des règles de la grammaire ». [66]



CHAPITRE III


Les années fécondes. « Orgueil et Parti pris »
et « Bon Sens et Sentimentalité ».


Après un séjour de quelques semaines à Godmersham-Park où habitait alors son frère Edward, Jane Austen revint à Steventon en octobre 1796. Cette visite dans un milieu plus aristocratique que son milieu habituel fut une préparation excellente à l’œuvre qu’elle commença dès son retour au presbytère. Parmi la société qui fréquentait chez le châtelain de Godmersham, la jeune fille trouva sans doute plus d’un caractère intéressant à étudier et plus d’une petite scène qu’elle utilisa, en la transformant, pour l’exquise et alerte comédie de la vie de province, d’abord intitulée « Premières impressions », que nous connaissons sous le nom d’« Orgueil et Parti pris ». Le contraste entre la vie plus active qu’elle avait menée à Godmersham et le silence de la maison paternelle dut aussi incliner la jeune fille à un travail dans lequel elle allait trouver un refuge contre l’ennui des longues soirées d’hiver. Par sa forme, par le développement de l’intrigue et la variété des caractères, l’œuvre nouvelle était différente de tout ce qu’elle avait écrit jusqu’alors. Si peu que nous sachions des circonstances dans lesquelles le roman fut commencé, une chose est certaine : il fut écrit d’un seul jet dans une sorte d’impatiente et heureuse fièvre de création et, en août 1797, l’auteur mit le mot « Fin » à sa dernière page. Tant que l’œuvre ne fut pas terminée, une seule personne au presbytère fut dans la confidence du jeune écrivain. Les deux filles du pasteur avaient coutume de travailler dans une pièce du premier étage qu’on appelait « dressing-room » et qui était plutôt une sorte de salle d’études réservé à leur usage. Là se trouvait le piano de Jane et c’est là que Cassandre dessinait. Là aussi, sans crainte d’être surprise ou interrompue — puisque personne ne pénétrait dans le « dressing-room » sans une invitation expresse des jeunes filles Jane Austen écrivit « Premières Impressions » à l’insu des autres habitants de la maison. Assise devant son pupitre de palissandre, elle lisait à sa sœur ses pages encore fraîches et lui parlait de ses personnages. Une fois achevé, « Premières Impressions » passa de la salle d’études au salon où la famille se réunissait à la veillée. Lorsque le roman fut présenté au public bienveillant du salon du presbytère, Mr. et Mme Austen prirent à écouter « Premières Impressions » quelque chose du plaisir que leur fille avait mis à l’écrire. Le révérend George Austen, surtout, fut charmé par le récit des aventures de l’espiègle Elizabeth et, jugeant que l’œuvre méritait d’être publiée, adressa en novembre 1797 la lettre suivante à un éditeur de Londres, nommé Cadell :

« J’ai en ma possession un roman inédit, en trois volumes, à peu près de la même longueur qu’ « Evelina » de Miss Burney. N’ignorant pas combien il importe qu’une œuvre de ce genre soit présentée au public par un éditeur honorablement connu, je m’adresse à vous. Je vous serai très obligé de me faire savoir si vous voulez vous en occuper. Veuillez me dire ce que coûterait la publication aux frais de l’auteur, et quelle somme vous donneriez pour acquérir la propriété de l’ouvrage ».

Par retour du courrier, l’éditeur honorablement connu répondit au révérend Austen qu’il était inutile de lui envoyer le manuscrit. Découragés par une telle réponse, ni l’auteur ni les siens ne songèrent plus à faire paraître le roman, et « Premières Impressions » resta en manuscrit jusqu’en 1813. À ce moment, Jane Austen qui avait déjà publié, deux ans auparavant « Bon Sens et Sentimentalité », se décida à présenter à son éditeur, Egerton, l’œuvre refusée par Cadell en 1797. Mais jugeant le titre « Premières Impressions » trop banal, elle le remplaça par un autre, admirablement adapté au sujet du roman, dont l’agréable allitération rappelait celle de « Sense and Sensibility » (Bon Sens et Sentimentalité). Elle emprunta les mots de « Pride and Prejudice » à un passage d’un roman de Miss Burney. Aux dernières pages de son interminable « Cecilia », Miss Burney les fait répéter à un de ses personnages, et comme ils ont une grande importance et sont placés dans la bouche du sentencieux Docteur Lyster, ils sont imprimés en gros caractères, ce qui souligne comme il convient leur valeur. [67] Si les hasards de la publication révélèrent d’abord Jane Austen à ses contemporains, comme l’auteur de « Bon Sens et Sentimentalité », il faut néanmoins étudier en premier lieu « Orgueil et Parti pris ». L’ordre de la composition, le seul qui ait maintenant une signification, est ainsi respecté, et le livre où la jeunesse de l’auteur s’exprime de la façon la plus brillante et la plus séduisante, peut être d’autant mieux apprécié qu’on l’étudie à la place qu’il occupe dans la vie de Jane Austen.

Entre un père égoïste et indolent, une mère bavarde et sotte, de jeunes sœurs écervelées ou pédantes, Elizabeth Bennet ne trouve de sympathie et d’affection que chez son aînée, Jane, la « beauté» de la famille. Les deux sœurs cependant ne se ressemblent guère : Elizabeth est spirituelle et vive, jolie seulement de sa fraîcheur et de l’esprit qui brille dans ses yeux vifs ; Jane est timide et sa grâce penchée s’accorde avec une douceur et une bonté un peu fades. Aux premières pages du roman toute la famille est en émoi. Un château du voisinage, Netherfield, vient d’être acheté par un jeune homme, Mr. Bingley, qu’on dit fort riche et qu’on sait célibataire. Sa venue dans le pays est pour les Misses Bennet le présage de nombreux bals car, pensent-elles, le nouveau venu, bien accueilli par tous, ne pourra manquer de donner souvent à danser. Mme Bennet voit plus loin : elle a cinq filles et désire les marier ; Μr. Bingley sera un parti fort acceptable pour celle qu’il lui plaira de choisir.

En effet, à la première rencontre dans un bal, Bingley est frappé par la beauté de Jane et ne dissimule pas son admiration. Bingley est accompagné d’un de ses meilleurs amis, Mr. Darcy, qui, fier de sa naissance et de sa très grande fortune, ne cache pas le mépris que lui inspirent la société provinciale à laquelle il se trouve mêlé et les grâces un peu bourgeoises des jeunes filles réunies dans la salle. Lorsque son ami l’exhorte à inviter à danser la seconde Miss Bennet, il répond qu’il n’en fera rien, et, toisant Elizabeth avec une expression d’impertinente hauteur, dit à Bingley : « Elle est passable, mais pas assez jolie pour me donner l’envie de danser avec elle ». Elizabeth a entendu cette remarque flatteuse, et, comme elle en a saisi tout le ridicule, se divertit à la citer à quelques personnes. Les Bennet, Mr. Bingley et son ami, se rencontrent à maintes reprises et chaque fois s’affirment l’admiration qu’inspire Jane au châtelain de Netherfield et l’éloignement d’Elizabeth à l’égard de Darcy. Mais bientôt, poussé par ses sœurs et son ami qui désirent lui voir épouser une femme de plus haute naissance, Bingley quitte brusquement le pays sans s’être déclaré à Jane qui l’aime en secret et va continuer à l’aimer. Elizabeth est peinée de voir sa sœur dédaignée par Bingley. Son chagrin est plus vif encore lorsqu’elle apprend que, sans les conseils de Darcy, Jane serait peut-être maintenant toute à la joie d’heureuses fiançailles.

À peu près au même moment, les Bennet reçoivent la visite d’un de leurs cousins, le révérend Mr. Collins. Sollicitée de devenir la femme de Mr. Collins, Elisabeth refuse catégoriquement. Son cousin se console bientôt de cet échec en devenant l’heureux fiancé de Charlotte Lucas, la meilleure amie d’Elizabeth. Après son mariage, Charlotte prie Elizabeth de venir passer quelque temps auprès d’elle. Pendant son séjour chez les Collins, Elizabeth se trouve, à son grand déplaisir, en présence de M. Darcy qui lui semble plus hautain, plus taciturne et plus dédaigneux que jamais. Grande est la surprise d’Elizabeth lorsque Darcy se révèle à elle sous la figure d’un amoureux. Tout en lui déclarant qu’il l’aime depuis longtemps, il ne lui cache pas qu’il a tout fait pour résister à cet amour dont la violence le contraint aujourd’hui à demander la main d’une femme si inférieure à lui par la famille, le rang, la fortune et l’éducation. À cette déclaration si inattendue et faite d’une telle façon, Elizabeth s’indigne. Profondément blessée d’une démarche où elle ne voit que mépris pour elle et les siens, elle reproche à Darcy son manque de courtoisie, son égoïsme et son orgueil démesurés. Elle lui reproche aussi les conseils qu’il a donnés à Bingley. Ajoutant encore un trait à l’énumération de toutes les excellentes raisons qu’elle a de le repousser, elle l’accuse d’avoir fait preuve d’une méchanceté froide et calculée envers Mr. Wickham, un jeune officier qu’elle a rencontré fréquemment dans le monde. La carrière de ce jeune homme a été brisée parce que le puissant Mr. Darcy a jugé bon de lui refuser une protection que Wickham se croyait à bon droit acquise. Suffoqué de désespoir et de surprise, Darcy quitte Elizabeth. Dans une longue lettre qu’il la supplie de lire avec soin, il justifie pleinement sa conduite à l’égard de Bingley et de Wickham. Après cette lecture, Elizabeth commence à voir son parti pris disparaître. Lorsque le hasard réunit encore Elizabeth et Darcy, la parfaite courtoisie, la fière et respectueuse réserve du jeune homme font regretter à Elizabeth, non pas son refus, mais la vivacité et l’amertume des paroles qui l’ont accompagné.

Au moment où le malentendu qui les sépare encore commence à se dissiper, Elizabeth est brusquement rappelée à Longbourne. Sa sœur Lydia vient de se faire enlever par Wickham et celui-ci, lorsqu’on retrouve à Londres les deux fugitifs, annonce froidement qu’il n’a pas, et n’a jamais eu, l’intention d’épouser la jeune sotte. Jane et Elizabeth sentent vivement toute la honte d’une pareille aventure. À cette honte s’ajoutent pour Elizaheth de cuisants remords : la lettre de Darcy l’avait pleinement édifiée sur le compte de Wickham, mais elle n’a pas averti Mr. Bennet ; Wickham a continué à rencontrer Lydia dans le monde et le malheur qu’un mot aurait pu empêcher s’est accompli par la force même des circonstances. Cependant, de meilleures nouvelles arrivent à Longbourne. Revenu sans doute à de meilleurs sentiments, Wickham a consenti à épouser Lydia. Elizabeth se réjouit et s’étonne devant l’heureux dénouement d’une si fâcheuse affaire. Elle s’étonne moins lorsqu’elle apprend que la générosité et les efforts de Darcy y ont largement contribué. Dès lors, Elizabeth reconnaît combien grande était son erreur lorsqu’elle jugeait Darcy incapable d’autres sentiments que l’orgueil et l’égoïsme. Bingley, que son ami n’essaie plus d’éloigner de Jane, revient à Longbourne et n’est pas longtemps sans obtenir le pardon de celle qu’il avait un moment dédaignée. Darcy veut aussi revoir Elizabeth. Dans des termes bien différents de ceux qu’il avait d’abord employés, il dit à Elizabeth qu’il l’aime et désire ardemment être aimé d’elle. Cette fois, la jeune fille peut lui répondre en toute sincérité qu’elle sera heureuse et fière de devenir sa femme.

Une fleur d’herbier desséchée et jaunie, voilà ce que devient cette fleur éclatante et fraîche, le premier roman de Jane Austen, dès qu’on essaye de résumer l’intrigue qui s’y déroule en des pages écrites avec une verve incomparable. Ayant trouvé la forme qui lui permet de présenter ses personnages sans qu’elle ait besoin de commenter leurs actions ou d’expliquer leur caractère, Jane Austen écrit à vingt et un ans, et pour son plaisir, un petit chef-d’œuvre. On y sent la vivacité de la jeunesse, sa naïve confiance et son élan vers la vie; quelque chose aussi de l’inconsciente dureté et de l’involontaire sécheresse de cet âge sans pitié, à côté de qualités solides qui appartiennent d’ordinaire à la maturité. Car cette œuvre brillante est en même temps remarquable par l’harmonie de sa composition et surtout par cette « sanity » — bon sens et équilibre parfait de toutes les facultés — qui sera dès lors la qualité maîtresse du talent de Jane Austen. Le caractère des personnages ne nous est pas connu seulement dans ses manifestations extérieures ; l’action et la parole nous le révèlent, et nous assistons aussi au lent et sourd travail intérieur qui précède et prépare l’action. Lorsqu’il s’agit de personnages de premier plan, nous pénétrons le secret de leur pensée et quand nous lisons le récit de leurs aventures, nous sommes à la fois spectateurs et confidents. Double rôle qui n’est pas pour nous déplaire et n’enlève rien à l’intérêt de l’intrigue. Si bien que nous connaissions certains personnages il est, en effet, impossible de prévoir comment ils agiront. Mais chaque action nouvelle, chaque nouvel entretien, est si entièrement d’accord avec ce que nous savons déjà de tel ou tel personnage que nous ne pouvons concevoir rien de différent. On ne saurait imaginer aucun incident de l’intrigue sous un aspect autre que celui dont il est revêtu ; chacun d’eux semble nécessaire parce qu’il précise et développe notre connaissance des caractères et forme un nouveau degré dans la progression continue du récit. Grâce à cette admirable économie des moyens dont il plaît à Jane Austen de se servir, grâce aussi à son entente parfaite de la valeur du plus menu détail et de son importance par rapport à l’ensemble, le dénouement d’ « Orgueil et Parti pris » devient l’inévitable résultat de l’enchainement des circonstances, et clôt naturellement la série des actions et réactions produites par les événements sur l’esprit des divers personnages.

Le cadre des différentes scènes, les accessoires, tout ce qui pourrait détourner notre attention des personnages est réduit ici à l’indispensable. Comme dans une comédie de caractères, le milieu est indiqué seulement par les occupations et les entretiens des personnages; il n’y a pas de « décor » dans le roman, rien au delà des indications nécessaires pour situer telle scène dans un parc et telle autre dans le salon d’un château. La vie sous son aspect purement humain, la vie presque toujours insouciante et joyeuse, infiniment diverse malgré son apparente uniformité, voilà le seul spectacle qui attire les yeux et l’esprit de Jane Austen. Elle dira elle-même plus tard que « sa préférence pour la vie l’incline à donner toujours plus d’attention aux êtres qu’aux choses », [68] et l’intérêt de son premier roman réside surtout dans la peinture des caractères.

Le plus profond sentiment dont Elizabeth Bennet est capable, et celui-là même qui compta le plus dans la vie de Jane Austen, n’est pas l’amour, c’est l’affection fraternelle. La tendresse d’Elizabeth Bennet pour Jane est sinon une image, du moins un reflet de l’affection que Jane Austen portait à sa sœur Cassandre. Dans le roman, comme dans la réalité, ce sentiment d’admiration attendrie qu’éprouve une jeune sœur devant la bienveillance universelle et l’inaltérable douceur de son aînée, est comme un hommage involontaire de l’esprit à la bonté. La nature un peu sèche d’Elizabeth lui rend difficile de supporter les sots lorsque ceux-ci deviennent une source de vexations, de mortifications journalières. Elle reste confondue devant la bonté de Jane qui trouve tous les gens parfaits, ou sait découvrir chez tous quelque trait aimable. Malgré la supériorité morale qu’elle reconnaît si franchement chez sa sœur, c’est Elizabeth qui, sans le vouloir, en dépit de ses défauts ou à cause d’eux, attire et retient notre sympathie. Elle n’est pourtant douée ni d’une beauté remarquable ni d’une haute intelligence. Elle est gracieuse, vive et sensée, et ces qualités ordinaires et moyennes produisent, unies en elle, une impression de charme irrésistible. Il y a chez Elizabeth, comme chez tout être qui a reçu le don de plaire, quelque chose qui échappe à l’analyse, une force mystérieuse, une vertu secrète, qui la dépasse elle-même. Lorsqu’elle en éprouve les effets, elle s’étonne, ignorant quel pouvoir lui gagne tous les cœurs. Aussi n’est-ce pas la magnifique humilité de l’amour, mais la curiosité de son esprit toujours en éveil qui lui fait demander à son fiancé : « Comment avez-vous commencé à m’aimer ?… Vous étiez au début resté indifférent devant ma beauté, et quant à ma façon d’agir envers vous ! mon attitude frisait l’impolitesse, pour ne pas dire plus, et je ne vous adressais jamais la parole sans un certain désir de vous blesser. Soyez franc, m’avez-vous donc admirée pour mon impertinence ? » [69] Son bon sens et sa raison ne sauraient, en effet, lui expliquer l’influence du charme juvénile, de la grâce irrésistible qui accompagne toutes ses actions. À l’une de leurs premières rencontres, elle fait sentir à Darcy, avec une gentille malice, le ridicule de son air de supériorité et de son silence méprisant. Quel manège de coquette pourrait intéresser et amuser Darcy comme les spirituelles et rieuses critiques d’Elizabeth ? « Ils restèrent en face l’un de l’autre un moment sans dire un mot, et elle commença à croire que leur silence allait durer autant que les deux contredanses, puis, réFléchissant soudain qu’elle punirait bien plus son danseur en l’obligeant à causer, elle fit une observation insignifiante à propos du bal. Il y répondit et retomba dans son mutisme. Au bout de quelques minutes elle lui adressa la parole une seconde fois : C’est votre tour maintenant, Mr. Darcy, de dire quelque chose. J’ai parlé du bal, à vous de faire une remarque quelconque sur les dimensions de la salle, sur le nombre des danseurs. — Il sourit et lui répondit qu’il dirait tout ce qu’elle voudrait lui entendre dire. — Très bien, une réplique de ce genre suffira pour le moment. Peut-être dans un instant déclarerai-je qu’un bal chez des amis est plus agréable qu’un bal où l’on est exposé à rencontrer une société moins choisie, mais nous pouvons à présent nous taire. — Suivez-vous donc une règle dans vos conversations au bal ? Quelquefois. On est obligé de causer un peu. On se rendrait ridicule si l’on n’échangeait pas une parole pendant une demi-heure. Et cependant, pour la commodité de certaines personnes, on devrait régler la conversation de façon à ce qu’elles soient obligées à parler le moins possible. — Consultez-vous en ce moment votre propre inclination on croyez-vous me procurer quelque satisfaction ? — Je pense faire les deux, répondit Elizabeth avec une pointe d’espièglerie, car j’ai toujours observé une grande ressemblance dans la tournure de nos esprits. Nous sommes l’un et l’autre d’humeur farouche et taciturne et n’aimons pas à parler sinon lorsque nous croyons pouvoir dire quelque chose qui frappera d’admiration toute la salle et passera à la postérité avec l’éclat d’un proverbe. — Cela n’est pas une description très exacte de votre humeur, dit-il ; jusqu’à quel point elle ressemble à la mienne, je n’ai point la prétention de le décider. Mais vous, du moins, vous croyez le portrait fidèle. — Il ne m’appartient pas de juger du mérite de mon œuvre ». [70]

Elizabeth sait que la raillerie, lorsqu’elle n’est ni amère ni méchante, est la meilleure arme contre l’orgueil, la prétention et la sottise ; surtout, elle sait s’en servir à propos. Darcy, qui d’abord se méprend sur son caractère, l’avertit que « les plus sages et les meilleurs des hommes, bien mieux, leurs actions les meilleures et les plus sages, peuvent être tournés en ridicule par des personnes dont la vie n’a qu’un but : trouver des sujets de plaisanterie », et Elizabeth répond : « J’espère que je ne me moque jamais de la sagesse et de la bonté ». Ces deux vertus se rencontrent, en somme, assez rarement, et comment ne trouverait-elle pas matière à d’amusantes remarques, alors que chaque jour la confirme dans son opinion de « l’inconséquence de ses semblables et du peu d’état qu’on peut faire de ce qui semble mérite et bon sens ». [71] Chez une nature moins saine, moins épanouie et moins vigoureuse, ce penchant à voir les choses et les gens tels qu’ils sont, risquerait d’être une cause d’amertume et de tristesse. Mais ce que le psychologue de vingt ans connaît déjà des contradictions, des faiblesses, et même de la méchanceté humaine, ne trouble pas sa gaieté et n’altère pas sa confiance en la vie. Il y a peu de gens au monde pour qui Elizabeth éprouve une véritable affection, moins encore dont elle ait une haute opinion, ainsi qu’elle l’avoue un jour à Jane dans un de ces entretiens où les deux sœurs parlent avec cette parfaite franchise que permet l’assurance d’une parfaite sympathie. Elle ose regarder la vie en face, et malgré les contradictions qu’elle y voit, la trouve belle et jouit de sa beauté. Aussi la vie est-elle douce à la charmante Elizabeth. L’éclat de ses yeux n’est jamais terni ni adouci par les larmes. L’ombre d’un chagrin l’effleure à peine un instant et disparaît à jamais de son horizon. Cette petite provinciale, dont la grâce parfume toutes les pages d’« Orgueil et Parti pris », est peut-être, parmi les héroïnes de la littérature anglaise, la seule qui sache plaire uniquement par sa gaieté et sa vivacité, la seule qui puisse charmer rien que par la joie de son sourire et réussisse à intéresser sans jamais faire appel à l’émotion, à la tendresse ou à la pitié.

À côté d’Elizabeth, admirable de vie et de vérité, le personnage de Darcy n’est indiqué que par quelques traits. Du héros d’« Orgueil et Parti pris » — comme de tous les hommes dans les romans de Jane Austen — nous avons moins un portrait qu’une esquisse faite de quelques lignes tracées, il est vrai, d’une main ferme et sûre, mais dont l’exécution semble un peu sommaire, comparée au fini, au fouillé des figures de femmes. Cette différence provient du point de vue auquel l’auteur se place pour étudier la vie et les caractères. Jane Austen emprunte exclusivement à l’observation directe et à l’expérience personnelle la matière de ses romans ; par conséquent toute cette partie de la vie masculine qui n’est comprise ni dans les occupations mondaines, ni dans l’intimité familiale, échappe à ses regards. Jeune fille, et jeune fille vivant dans un milieu de province fort resserré, sans contact avec la vie plus large, plus complexe de la capitale, où les hommes et les femmes se rencontrent à la promenade, au théâtre, en mille occasions que n’offre pas la vie à la campagne, Jane Austen ignore ou ne connaît que par ouï-dire une grande partie des choses auxquelles s’intéressent les hommes de son temps. De là, la moindre importance qu’elle donne à un personnage comme Darcy et l’angle toujours semblable sous lequel elle l’aperçoit, Darcy n’existe à ses yeux que par les sentiments qu’il éprouve à l’égard d’Elizabeth. Le reste de sa vie et de son caractère est indiqué très rapidement. Son orgueil qui lui Tait d’abord mépriser la jeune fille, sa sincérité, toujours entière aussi bien envers lui-même qu’envers les autres, mais parfois blessante, nous sont seuls parfaitement connus. D’ailleurs, le taciturne Darcy doit forcément rester étranger et lointain en comparaison d’autres personnages, moins importants mais plus loquaces, dans un roman où la personnalité de chacun d’entre eux se révèle dans la conversation. Pour être convaincus qu’Elizabeth trouvera le bonheur en épousant Darcy, il faudrait nous en rapporter entièrement, ou presque, au jugement et au bon sens de la jeune fille, n’étaient les quelques phrases dans lesquelles, aux dernières pages du roman, l’heureux fiancé avoue le changement opéré en lui par le premier refus et les reproches d’Elizabeth : « J’étais venu à vous sans le moins doute au sujet de votre accueil. Vous m’avez montré ce que valaient mes prétentions de plaire à une femme qui méritait d’être aimée. Mon intention, plus tard, a été de vous prouver par toutes les attentions possibles que je n’avais pas l’âme assez basse pour vous garder rancune de ce qui s’était passé. J’espérais obtenir votre pardon et diminuer la mauvaise opinion que vous aviez de moi en vous faisant voir que j’avais tenu compte de vos reproches ». [72]

Les figures de Mr. et Mme Bennet, sont spirituellement dessinées. Uniquement préoccupée d’établir avantageusement ses cinq filles, la bavarde Mme Bennet ne se lasse pas de vanter leurs mérites et de proclamer que Longbourne et sa société, dont ses filles sont le plus bel ornement, ne le cèdent pour la distinction et l’agrément à aucun pays d’Angleterre. Lorsque Darcy semble douter de si irréfutables propositions, elle lui déclare qu’« en une saison, elle et les siens ont l’occasion de dîner dans vingt-quatre familles du voisinage », et le silence de Darcy lui paraît une preuve que personne, fut-ce le plus orgueilleux et le plus dédaigneux des hommes, ne saurait manquer d’être persuadé par un tel argument. Tant que Darcy parait faire peu de cas de la grâce et de la beauté de ses filles, il est pour elle « un être déplaisant », mais dès qu’il devient le fiancé d’Elizabeth, Mme Bennet se répand en louanges et attentions qui donnent la mesure de sa nature vulgaire et de son esprit borné : « Oh ! ma chère petite Lizzie, quelle fortune et quelle situation tu vas avoir !…. Tout ce qu’aura Jane ne sera rien en comparaison. Dix mille livres sterling de rente, et peut-être davantage ! Ma très chère enfant, dis-moi quel est le plat préféré de Mr. Darcy, afin que je le fasse apprêter pour le dîner ». [73]

Mr. Bennet, qui déclare avec ironie que « nous sommes au monde uniquement pour prêter à rire à nos semblables, et à notre tour, nous amuser à leurs dépens », [74] n’a besoin de chercher bien loin pour exercer son penchant à la satire. Un jour, Mme Bennet vient se plaindre amèrement à son mari que, si elle devenait veuve, Mr. Collins — l’héritier du domaine, puisque les Bennet n’ont pas de fils — entrerait en possession de Longbourne. « En vérité, Mr. Bennet, dit-elle, c’est bien dur de penser que Charlotte Lucas pourrait être un jour maîtresse ici, que je serais obligée de lui céder ma place et vivrais peut-être assez longtemps pour l’y voir installée. — Ma chère, ne vous laissez pas aller à de si sombres pensées. Espérons que les choses se passeront mieux. Nourrissons le doux espoir que c’est moi qui vous survivrai ». [75] La présence du révérend Collins à Longbourne fournit à Mr. Bennet le sujet d’humoristiques réflexions. Fier d’avoir gagné à force de flatteries la protection de Lady Catherine de Bourgh, le jeune lourdaud raconte à son hôte comment il s’y prend pour conserver l’estime de la hante et puissante dame. Mme Bennet lui demande si la fille de Lady Catherine a été présentée à la cour. Gravement, comme il convient pour toucher à un tel sujet Mr. Collins répond : « Sa santé assez précaire lui défend d’habiter la ville, ce qui, je le faisais remarquer à Lady Catherine, prive la cour d’Angleterre de sa plus belle parure. Sa Seigneurie a semblé charmée de cette idée, et comme vous l’imaginez aisément, je suis heureux de lui faire en toute occasion ces petits compliments délicats que les dames reçoivent toujours volontiers. J’ai dit plus d’une fois devant Lady Catherine, que sa charmante fille semblait née pour être duchesse, et que le rang le plus haut, au lieu de l’élever, recevrait d’elle un nouvel éclat. Ce sont des petites choses de ce genre qui plaisent à Sa Seigneurie, et c’est ce genre d’attentions auquel je me crois tenu envers elle. — Vous jugez très sagement, dit Mr. Bennet, et il est heureux pour vous que vous possédiez le talent de flatter avec délicatesse. Puis-je vous demander si ces agréables attentions vous sont suggérées par l’inspiration du moment ou si elles sont le résultat d’une préparation préalable ? — Elles proviennent surtout de ce qui se passe au moment, et, bien que je m’amuse quelquefois à inventer et à arranger des petits compliments bien tournés qui peuvent servir dans les cas ordinaires, je tâche ton jours de leur donner un air aussi peu apprêté que possible ». [76]

Les paroles du révérend Collins font deviner le caractère de Lady Catherine, mais « Orgueil et Parti pris », telle la cour d’Angleterre par l’absence de Miss de Bourgh, serait privé de sa plus belle fleur si l’orgueilleuse personne ne nous apparaissait qu’à travers les discours de son dévoué chapelain. C’est une joie que d’entendre Lady Catherine elle-même questionner Elizabeth et lui donner son opinion sur la musique et l’éducation des filles. De sa voix haute et dure, la noble dame tranche toutes les questions et trahit en même temps sa vulgarité foncière. « Êtes-vous musicienne. Miss Bennet, est-ce que vous chantez ? — Un peu. — Ah ! dans ce cas, nous aurons le plaisir de vous entendre. Notre instrument est excellent, probablement supérieur à Vous l’essayerez un jour. Et vos sœurs, jouent-elles du piano, et savent-elles chanter ? — Une de mes sœurs joue et chante. — Pourquoi toutes n’ont-elles pas pris des leçons ? Les demoiselles Webb sont toutes musiciennes et leur père n’a pas un si beau revenu que le vôtre ». [77] Une autre fois, comme Elizabeth est en train de causer avec le colonel Fitz-William, un des neveux de Lady Catherine, celle-ci ne peut supporter de rester étrangère à la conversation. Elle interrompt Fitz-William. « Que dites-vous donc, Fitz-William ? De quoi parlez-vous ? Qu’est-ce que vous racontez à Miss Bennet ? Que je sache de quoi vous parlez. — Nous parlons de musique, madame, dit-il quand il se vit contraint de répondre. — De musique ! Alors parlez plus haut. De tous les sujets, c’est celui que je préfère. Il faut que j’aie ma part de la conversation si vous parlez de musique. Il y a, je crois, peu de gens en Angleterre qui prennent plus de plaisir que moi à la musique ou aient le goût meilleur. Si j’avais appris, j’aurais été une fort bonne musicienne. Anne de même, si sa santé lui avait permis de s’y appliquer. Je suis bien sûre qu’elle aurait joué d’une façon délicieuse… Je dis très souvent à toutes les jeunes personnes qu’on ne peut arriver à avoir un jeu parfait sans un travail constant. J’ai déjà dit plusieurs fois à Miss Bennet qu’elle ne jouera jamais très bien si elle n’étudie pas davantage et que, puisque Mme Collins n’a pas d’instrument, je lui permets très volontiers de venir étudier à Rosings sur le piano dans la chambre de Mme Jenkinson. Elle ne générait personne, de ce côté du château ». [78]

Les jeunes sœurs d’Elizabeth n’ont qu’un rôle très effacé dans la délicieuse comédie que jouent ces différents personnages, mais quelques mots suffisent pour évoquer leur physionomie et peindre leur caractère. Nous connaissons Lydia et Kitty par le plaisir qu’elles éprouvent à parler et à rire si haut qu’on pourrait les entendre à dix lieues, et la docte et laide Mary par son désir de dire des choses si profondes, qu’il lui faut un temps infini pour arranger ses idées et les présenter à un auditoire émerveillé sous forme de belles maximes.

S’il est facile de citer, en feuilletant le roman, mainte scène humoristique, maint croquis tracé d’une plume spirituelle, on ne pourrait cependant rien retrancher au récit sans nuire à l’harmonieuse proportion de l’ensemble. La vérité des situations et du dialogue est telle que les personnages du roman deviennent bientôt pour nous des figures familières, et que les Bennet, Mr. Collins ou Lady Catherine, revêtent à nos yeux l’aspect des gens rencontrés dans la vie réelle. Jane Austen éprouva d’ailleurs à l’égard des personnages qu’elle avait créés quelque chose de l’illusion procurée au lecteur. L’attitude impersonnelle qu’elle avait adoptée pour ses études de caractères lui rendait facile de considérer ses héros comme indépendants d’elle-même et de voir en leurs actions comme le résultat d’une nécessité qu’elle se contentait d’exprimer. Aussi est-il intéressant de la voir, dans sa correspondance, parler de Darcy, d’Elizabeth ou de Mme Bennet, comme d’amis très chers dont elle connaît les goûts et prévoit la conduite en telle ou telle circonstance. En 1797, c’est-à-dire bien peu de temps après avoir achevé son premier roman, elle fait une brève mention de « Premières Impressions » dans une lettre adressée à Cassandre. Quelques mois plus tard, elle répond plaisamment à sa sœur qui lui demande de permettre à une amie de lire une seconde fois son manuscrit : « Je ne permettrai pas à Marthe, pour rien au monde, de relire « Premières Impressions » Je vois bien quel est son dessein : elle veut le faire paraître quand elle l’aura appris par cœur, ce qu’elle pourra faire en le lisant une fois de plus ». [79] Plus tard, au moment où le succès de « Bon Sens et Sentimentalité » la décide à publier « Orgueil et Parti pris », ses lettres contiennent d’amusantes allusions à ses personnages favoris : « Je suis allée à l’exposition de peinture de Spring Gardens, écrit-elle de Londres en mai 1813. On dit en général que les tableaux ne valent pas grand chose, mais j’ai été assez contente, et surtout d’un petit portrait de Mme Bingley qui est très ressemblant. J’étais allée à l’exposition dans l’espoir d’y trouver un portrait de sa sœur, mais il n’y avait point de Mme Darcy. Le portrait de Mme Bingley est fidèle sur tous les points : taille, coupe du visage, traits, douceur de la physionomie, jamais ressemblance ne fut plus frappante. Elle est vêtue d’une robe blanche garnie de vert, ce qui me prouve, comme je l’avais toujours supposé, que le vert est une de ses couleurs préférées. Je pense que Mme Darcy sera vêtue de jaune ». Quelques jours après, elle raconte à Cassandre combien elle est désappointée de n’avoir pas réussi à trouver un portrait d’Elizabeth à l’exposition des œuvres de Reynolds. « La seule raison que je puisse trouver à cela est que Mr. Darcy attache une trop grande valeur au portrait de sa femme pour souffrir qu’il soit exposé aux regards du public. Je m’imagine qu’il doit éprouver quelque chose de ce genre, ce même mélange de tendresse, d’orgueil et de délicatesse ». [80]

Le jeu auquel se plaisait Jane Austen de retrouver dans la réalité les créatures de son imagination était devenu à ce moment le plus délicieux des passe-temps pour les neveux et les nièces de l’auteur. Un jour, Fanny Austen-Knight écrivit à sa tante une lettre dans laquelle elle avait adopté le nom et le personnage de Miss Darcy. Le choix de la fillette n’était pas très heureux, car Miss Darcy est la seule figure qui ne soit indiquée que par quelques traits imprécis. La réponse de Jane Austen à la petite Fanny, qui la priait de lui écrire à son tour sous le nom de Miss Darcy, est caractéristique de la justesse de son sens critique et de son intransigeante probité artistique : « Je suis très obligée à Fanny de sa lettre qui m’a fait rire de bon cœur, mais je ne peux pas me risquer à y répondre. Même si j’avais plus de temps, je ne serais pas sûre du tout du genre de lettre que Miss Darcy pourrait écrire ». [81] La pâle silhouette de Miss Darcy restait pour elle dans les limbes de l’imagination et n’atteignait pas à cette plénitude de vie qui lui permettait de parler familièrement d’Elizabeth ou de Jane. Pour les seuls personnages dont la figure et le caractère lui étaient parfaitement connus, Jane Austen consentit à satisfaire la curiosité de ses neveux et nièces, et à leur indiquer comment « Orgueil et Parti pris » se prolongeait dans son esprit au-delà des limites du roman. Elle leur raconta que la bruyante Kitty avait épousé plus tard un pasteur des environs de Pemberley, le domaine de Mr. Darcy, et que la pédante Mary, n’ayant pas réussi à trouver de meilleur parti qu’un clerc de son oncle l’avoué, s’était résignée à passer pour un prodige de savoir parmi la société d’une petite ville de province. [82]

Le long intervalle qui sépara la composition de ce premier ouvrage du moment où il fut publié permit à Jane Austen d’examiner son œuvre avec détachement et impartialité. Une lettre écrite en février 1813, c’est-à-dire quelques jours avant la publication d’ « Orgueil et Parti pris » et peu de temps après la révision définitive de son manuscrit, renferme une curieuse appréciation des mérites et des défauts du roman qui allait enfin être donné au public par l’auteur de « Bon Sens et Sentimentalité ». [83] Avec le même sens critique et la même finesse qui lui servent à étudier les caractères, elle signale les qualités de son premier roman et les seuls défauts que l’analyse la plus minutieuse ait réussi depuis à y relever. « En somme, je suis bien assez fière et bien assez satisfaite. Mais l’ouvrage a trop de légèreté, de brillant et d’éclat. Il y manque des ombres. Il faudrait l’étoffer en plusieurs endroits en y ajoutant un long chapitre sérieux, si je pouvais écrire quelque chose de ce genre, ou à défaut de cela, un chapitre ridicule, très pompeux et très alambiqué sur un sujet qui n’ait aucun rapport avec le récit : un essai sur l’art d’écrire, une critique sur Walter Scott ou sur l’histoire de Bonaparte, ou sur quoi que ce soit qui contraste avec le reste et ramène le lecteur avec un plaisir plus grand au badinage et au tour épigrammatique du style ». [84]

Ce jugement est d’un auteur doublé d’un critique avisé. En effet, ce délicieux roman où l’esprit pétille comme un vin léger est peut-être trop uniformément brillant. Les réparties spirituelles, les remarques humoristiques qu’on trouve à chaque page, gagneraient à être mises en valeur par quelques passages d’un ton plus grave, d’une allure moins rapide. Si fine et si délicate que soit l’étude des caractères,elle produit une impression, sinon de monotonie du moins de manque de relief. Vivantes et naturelles, les scènes sont toutes au même plan et baignées de la même éclatante lumière. Les sentiments sont tous et toujours au même degré moyen et n’atteignent pas un seul instant à l’émotion profonde. Peut-être le remède que Jane Austen indiquait pour donner à son roman les ombres et les contrastes qui lui manquent n’aurait-il pas été très efficace. Elle n’essaya jamais d’ailleurs d’en faire usage, craignant de détruire par là l’harmonieux développement du récit. Sa critique n’en demeure pas moins justifiée. Dans cette toile aux couleurs si fraîches, au dessin ferme et sûr, où chaque figure se détache expressive et nette, on voudrait trouver un coin de clair-obscur pour reposer ses yeux lassés par cet éclat trop vif et surtout trop soutenu. Admirable de finesse, de gaieté et d’entrain, attirant et souriant comme la jeunesse elle-même, « Orgueil et Parti pris » est, certes, un chef-d’œuvre. Mais on ne saurait lui donner ce titre sans restriction, ni, malgré l’avis de beaucoup de critiques anglais, le mettre au-dessus des autres romans que Jane Austen écrivit plus tard et dont les études plus nuancées possèdent les demi-teintes et les délicates gradations auxquelles la verve et la vivacité de son premier ouvrage ne laissent pas assez de place. Parmi les trois premiers romans écrits de 1796 à 1799, il est incontestablement le meilleur, mais le talent de Jane Austen en son plein épanouissement devait produire des œuvres plus pleines et plus fortes, et c’est donner à « Orgueil et Parti pris » le nom qui lui convient que de rappeler un chef-d’œuvre de jeunesse.

« Bon Sens et Sentimentalité » que Jane Austen commença à écrire trois mois après avoir achevé son premier roman, n’a rien de la gaieté, du mouvement et de la rapidité d’allure qui caractérisent « Orgueil et Parti pris ». Il est conçu et exécuté dans une tonalité mineure, discrète et voilée. Son intrigue, au lieu d’être entraînée par une succession d’incidents à un dénouement qui parait inévitable, hésite, s’arrête, semble interrompue. puis se renoue et arrive enfin à une conclusion grâce à un événement imprévu et presque invraisemblable. Deux jeunes filles sont encore ici comme dans « Orgueil et Parti pris » les personnages principaux, et c’est sur un double mariage que se termine le roman. Mais les caractères d’Ellinor et de Marianne Dashwood, en qui s’incarnent le « bon sens » et la « sentimentalité » du titre sont étudiés et présentés de tout autre façon que ceux d’Elizabeth et de Jane Bennet. D’après les indications données par M. Austen-Leigh dans son « Mémoire », « Bon Sens et Sentimentalité » fut commencé en 1797 et terminé en 1798. Pour cet ouvrage, l’auteur utilisa en les transformant l’intrigue et les personnages d’un roman épistolaire intitulé « Ellinor et Marianne » composé à la même époque que « Lady Susan ». « Bon Sens et Sentimentalité » serait donc, du moins en partie, la première oeuvre de Jane Austen. Il est toutefois impossible d’indiquer de façon certaine ce qui appartient dans ce roman à l’œuvre primitive écrite entre 1791 et 1796, de même qu’on ne peut découvrir la trace des retouches que Jane Austen y fit en 1811, avant de le publier. Un seul passage peut être signalé comme une addition faite au moment de la révision définitive : celui où Ellinor reproche à sa sœur d’avoir si bien discuté avec Willoughby la question des mérites respectifs de Cowper et de Scott que le sujet après un seul entretien, est complètement épuisé. La mention du nom de Scott indique que ce passage n’est pas antérieur à 1805, car c’est de cette époque que date, avec la publication de « La Dame du Lac », la popularité de l’œuvre poétique de Walter Scott. À part cette indication précise, il faut se contenter de suppositions au sujet de la composition de telle ou telle partie de « Bon Sens et Sentimentalité » et de l’importance des transformations ou des retouches que l’ouvrage subit à deux reprises. Comparé aux autres romans de Jane Austen, il est d’une valeur moins égale. Certaines pages un peu languissantes, le développement hésitant de l’intrigue, la faiblesse et l’insignifiance de quelques personnages trahissent l’inexpérience d’un très jeune auteur. D’autre part, certains chapitres humoristiques d’une verve délicieuse, des petites scènes très bien amenées, des silhouettes comiques tracées d’une main légère et sûre qui se détachent sur le fond un peu terne, semblent avoir été ajoutés au moment où Jane Austen, en pleine possession de son talent, publia « Bon Sens et Sentimentalité » avant d’écrire les trois romans qui datent de 1811 à 1816.

Ellinor et Marianne Dashwood représentent non seulement « deux manières d’aimer » suivant le sous-titre naïvement ajouté à la première adaptation française de « Bon Sens et Sentimentalité », [85] — elles personnifient aussi deux conceptions différentes de la vie et deux attitudes opposées devant la réalité. Lorsque Willoughby, qu’elle considère comme son fiancé, s’éloigne d’elle pour épouser une riche héritière, la romanesque Marianne s’abandonne tout entière à sa douleur. Jamais, se dit-elle, chagrin d’amour n’a été plus cruel et plus profond que le sien. Ellinor lui prêche en vain la résignation. Il est facile, répond-elle, de parler d’apaisement et d’oubli quand on ne connaît pas la souffrance. Ellinor, cependant, cache une peine secrète sous la sérénité qui lui est accoutumée. Elle a appris un jour qu’Edward Ferrars, dont elle espérait devenir la femme, était depuis longtemps et à l’insu des siens, fiancé à une jeune fille de condition médiocre. Ellinor a souffert de voir ses rêves d’avenir dissipés en un instant ; elle souffre encore, mais son « bon sens » lui permet de soutenir une épreuve qui dépasse les forces de la sensible Marianne. La fiancée qu’il allait épouser par respect pour la parole donnée abandonne Edward. Il revient aussitôt à Ellinor qui accueille son retour avec joie. Éclairée à son tour par une dure expérience, Marianne, renonçant aux vains espoirs et aux vains regrets, consent à épouser un homme d’âge mûr dont peu de temps auparavant elle avait dédaigné la solide affection.

Il y a loin, on le voit, de cette intrigue dont le dénouement s’achève sur une perspective de bonheur moyen, fait de renoncement à l’impossible et de compromis avec les dures nécessités de la vie réelle, à la joie radieuse et triomphante qui éclaire les derniers chapitres d’ « Orgueil et Parti pris ». Il ne s’agit plus ici pour les deux héroïnes d’épouser un riche et noble Mr. Darcy ou un séduisant Bingley ; Marianne doit subir une cruelle désillusion et apprendre enfin à aimer l’homme même qu’elle avait dédaigné : « Elle était réservée à un sort peu commun : découvrir l’erreur de ses propres jugements et démentir par sa conduite ses maximes favorites. Elle était destinée à surmonter un attachement formé à l’âge avancé de dix-sept ans, et sans autres sentiments qu’une sincère estime et une vive amitié, à donner volontairement sa main à un autre, à un homme qui avait jadis souffert comme elle d’un premier amour malheureux et que, deux ans auparavant, elle avait jugé trop vieux pour penser au mariage. Et cet homme, à l’heure actuelle, avait toujours besoin, pour protéger sa santé, de porter un gilet de flanelle ». [86]

Ironie de la vie et du sort qui mesurent leurs dons, non pas à notre ambition et à nos désirs, non pas même à notre mérite, mais seulement aux circonstances dans lesquelles nous sommes placés ; contraste douloureux, mais dont il est prudent de sourire et sage de s’accommoder, entre la beauté d’un rêve et les ternes et froides couleurs de la réalité ; inutilité et vanité de toute aspiration qui ne trouve pas dans la raison sa loi et sa mesure, voilà ce que nous enseigne « Bon Sens et Sentimentalité ». Ces leçons de l’expérience et de la raison n’ont cependant rien d’austère. Elles se dégagent naturellement des faits qui nous sont présentés tantôt sérieusement, et tantôt sous le masque ironique et moqueur de l’humour. L’action n’est jamais commentée ni expliquée : explications et commentaires sont suggérés par un contraste imprévu, par une remarque pénétrante, ou par une réplique qui trahit tout un caractère. À côté de l’inconsciente cruauté de la vie, de l’impuissance de la volonté humaine devant le jeu complexe des forces qui lui sont opposées, l’auteur sait mettre en lumière tout ce qu’il y a de comique, de risible même en nous et autour de nous aux heures les plus graves et les plus sombres de la vie. Moins brillant, moins clair et avec moins de délicieuse fraîcheur qu’« Orgueil et Parti pris », « Bon Sens et Sentimentalité » est un de ces livres qu’on relit avec plaisir parce que son intrigue, qui paraît lente et monotone à la première lecture, se révèle, lorsqu’on l’étudie de plus près, délicate et attachante.

Le second roman de Jane Austen retient surtout par une qualité précieuse que les pages les plus vivantes d’« Orgneil et Parti pris » ne possèdent pas : la profondeur. Choses et gens, attitudes et caractères, sont révélés ici non plus uniquement sous leur aspect extérieur, mais aussi dans leur vérité profonde, illuminée et soulignée par un bref éclair d’ironie : « Ce n’était pas un méchant homme — dit l’auteur en traçant un portrait rapide d’un personnage secondaire — à moins qu’on ne soit méchant lorsqu’on est égoïste et sans cœur ». [87]

Toujours l’observation psychologique domine dans les quelques traits qui servent à fixer une physionomie. Le visage ou l’attitude sont décrits non pour eux-mêmes mais pour indiquer la qualité d’une âme ou d’une intelligence. Le charmant portrait de la jolie Mme Palmer est un exemple du procédé : « La franchise et la sincérité de ses manières rachetaient largement le manque d’attention et de distinction qui lui faisait souvent négliger les formes de la politesse. Sa bonne nature, que faisait valoir son joli visage, appelait la sympathie. Sa sottise, bien qu’évidente, n’éloignait pas car elle ne s’alliait à aucune prétention. Ellinor lui aurait tout pardonné, excepté ses grands éclats de rire ». [88] Comme les portraits, les scènes d’intérieur qui ont souvent la précision de lignes et le frais coloris des gravures de Morland ou de Singleton, offrent ce même caractère d’observation psychologique et d’évaluation des valeurs morales. Un jugement sur les êtres et les choses est irrésistiblement suggéré à l’esprit du lecteur par une description comme celle-ci : « Dans la soirée, on découvrit que Marianne était musicienne et on la pria de jouer. On ouvrit le piano et tout le monde se prépara à être charmé. Marianne qui avait une très jolie voix, chanta, à la demande générale, la plupart des romances que Lady Middleton avait apportées dans la maison en se mariant et qui probablement étaient depuis lors restées étalées sur le piano. Car la jeune femme avait commémoré cet événement en abandonnant la musique, bien que, d’après sa mère, elle eût joué dans la perfection et que, de son propre aveu, elle eût beaucoup aimé cet art. On applaudit beaucoup Marianne. Sir John proclama bien haut son admiration à la fin de chaque romance et continua non moins haut sa conversation avec le reste de la compagnie pendant l’exécution des divers morceaux. Lady Middleton le rappela souvent à l’ordre et s’étonna qu’on put détourner son attention de la musique un seul instant. Puis elle demanda à Marianne de chanter une certaine romance que celle-ci venait justement d’achever ». [89]

La sottise, l’ennui, le vide d’existences oisives et égoïstes inspirent dans « Bon Sens et Sentimentalité » maintes réflexions humoristiques, car la société y est étudiée plutôt au point de vue du monde et des réunions mondaines que de l’intimité familiale. Comme dans « Orgueil et Parti pris » Jane Austen préfère à des scènes plus intimes, les dîners, les réceptions, les visites, toutes les occasions où chacun s’efforce avec plus ou moins de succès, de faire parade d’entrain, d’esprit, d’amabilité et de courtoisie. Ce que l’auteur souligne dans ces petits tableaux, c’est la banalité, la pauvreté de la conversation chez ces hommes riches et bien nés, chez ces femmes si gentiment parées, recevant leurs invités dans des maisons où tout est combiné pour produire une impression de bien-être, de bon goût et d’élégance : « Le dîner était magnifique, les domestiques nombreux… pas la moindre trace de pénurie ne s’y laissait relever, si ce n’est dans la conversation, mais, sur ce point, l’indigence était grande. John Dashwood n’avait pas grand chose à dire qui valut la peine d’être écouté, et sa femme était encore plus mal partagée. Cependant, il n’y avait en cela rien de honteux ou d’inusité, car la plupart de leurs visiteurs étaient dans le même cas…. Quand les dames se retirèrent au salon, après le dîner, cette indigence de conversation devint encore plus manifeste car les messieurs avaient, à n’en pas douter, apporté quelque variété à l’entretien, la variété de la politique, des clôtures de pâturages et du dressage des chevaux. Maintenant, de tels sujets étaient délaissés, et jusqu’au moment où l’on servit le café, une seule chose occupa les dames : comparer la taille respective d’Harry Dashwood et de William, le second fils de Lady Middleton, qui étaient à peu près du même âge. Si les deux enfants avaient été présents, l’affaire aurait été réglée trop aisément en les mesurant, mais comme Harry seul était là, il fallait se livrer à des conjectures pour conclure d’une façon ou de l’autre, et chacune avait le droit de soutenir son opinion avec une égale ardeur et de la proclamer aussi souvent qu’elle le jugeait à propos. Les deux camps étaient divisés de la manière suivante : les deux mères, également convaincues que leur propre fils avait l’avantage, se déclaraient poliment en faveur de l’autre enfant. Les deux grand’mères, avec non moins de partialité mais plus de franchise, se prononçaient hautement pour leur progéniture. Lucie, qui ne désirait pas se faire moins bien voir d’une mère que de l’autre, trouvait les deux petits remarquablement grands pour leur âge et ne pouvait concevoir qu’il y eût entre eux la moindre différence. Miss Steele, avec une habileté encore plus achevée, se prononça tant qu’elle ne fut pas à bout de souffle, en faveur de tous les deux à la fois ». [90]

Avec le sourire d’ironique indulgence qu’elle accorde à toutes les faiblesses, sauf à la vanité et à l’hypocrisie, Jane Austen nous fait voir chez un des personnages comiques de « Bon Sens et Sentimentalité », la vulgarité bon enfant d’une parvenue qui jouit naïvement de sa fortune et veut que les autres en jouissent avec elle. Mme Jennings, — une sorte de dame Quickly appartenant à un milieu bourgeois et respectable, — apporte le bruit de son gros rire et le commentaire d’une sagesse vulgaire aux scènes où le désespoir de la romanesque Marianne s’assombrit jusqu’au tragique. C’est elle qui pense guérir la triste amoureuse de sa cruelle déception « par un assortiment de sucreries, des olives et une bonne place au coin du feu ». Elle a encore un meilleur remède : « Ellinor fut bientôt rejointe par Mme Jennings, qui tenait un verre plein à la main. — Ma chère, lui dit-elle en entrant, je viens de me rappeler à l’instant que j’ai ici un peu d’excellent vin de Constance et je vous en apporte un verre pour votre sœur. Mon pauvre mari, comme il aimait ce vin ! Toutes les fois qu’il se sentait pris d’un de ses accès de goutte, il disait que cela lui faisait plus de bien que rien autre au monde. Portez-en un verre à votre sœur. — Chère Madame, répondit Ellinor, souriant à l’idée de la variété de maux pour lesquels ce remède était préconisé, combien vous êtes bonne ! Mais je viens de laisser Marianne dans son lit et presque endormie. Je pense que rien ne lui sera plus salutaire que le sommeil. C’est moi, si vous le voulez bien, qui boirai ce vin. — Mme Jennings, tout en regrettant ne n’être pas arrivée cinq minutes plus lot, se déclara satisfaite de ce compromis et Ellinor, en même temps qu’elle avalait le contenu du verre se disait que, si son action efficace sur les accès de goutte était pour l’instant de fort peu d’importance, son pouvoir curatif sur un cœur affligé par un chagrin d’amour pouvait être mis à l’essai aussi bien sur elle-même que sur sa sœur ». [91] Même une scène humoristique comme celle-ci s’achève sur une note de réflexion et de tristesse, et toujours sous les apparences perce, à chaque page, la réalité souvent douloureuse. Devant la vie, l’auteur de « Bon Sens et de Sentimentalité » ne conserve plus l’attitude détachée d’observation strictement impersonnelle qu’on remarque dans « Orgueil et Parti pris ». L’analyse est ici plus subtile, l’étude des sentiments plus finement nuancée. L’affection mutuelle de Marianne et d’Ellinor — cependant exprimée avec la pudeur de sentiment qui est un des charmes de l’œuvre de Jane Austen, — se révèle dans des phrases d’une délicatesse exquise, émouvante par sa réserve même, comme si les mots devaient se contenter de suggérer, sans jamais arriver à la peindre, toute émotion vraie. Le bonheur d’Ellinor, lorsqu’elle apprend que Marianne est hors de danger est indiqué en quelques mots pénétrants, qui évoquent à mesure que nous les lisons, l’écho oublié ou le souvenir jusqu’alors inconscient d’impressions semblables : « Ellinor ne pouvait pas être gaie. Sa joie était d’une essence différente et ne la portait à rien moins qu’à la gaieté. Marianne rendue à la vie, à la santé, à ses amis, à cette mère qui l’adorait : cette idée emplissait le cœur d’Ellinor d’un apaisement délicieux, d’une ardente gratitude, mais elle n’était pas tentée de manifester sa joie, de parler, de sourire. Tout en Ellinor était satisfaction, mais satisfaction muette et forte ». [92]

Cependant, si l’analyse psychologique a une grande valeur, l’œuvre demeure inférieure dans son ensemble à « Orgueil et Parti pris ». « Bon Sens et Sentimentalité » n’a point de personnages qui atteignent à l’intensité de vie d’une Elizabeth Bennet ou d’un révérend Collins. Ellinor est une figure un peu terne ; elle ne séduit pas bien qu’elle soit plus cultivée, plus affinée que l’héroïne d’« Orgueil et Parti pris ». Une chose lui manque, qui est malheureusement capitale : le charme. Tout au plus peut-on lui trouver le mérite négatif de n’être jamais ennuyeuse dans son rôle ingrat de personne invariablement raisonnable, prudente et pondérée. Elle fait toujours entendre sa voix en faveur de la sagesse mais elle ne prêche point, elle se contente de conseiller. Et puisqu’elle est sage sans être prêcheuse, Ellinor Dashwood mérite d’être signalée comme un type nouveau de l’héroïne dans le roman anglais. Jusqu’à « Bon Sens et Sentimentalité », l’héroïne « sage et vertueuse » a le défaut de parler à l’occasion — et l’occasion naît souvent — de sa propre sagesse et de sa propre vertu. Avec une réserve admirable et un sens du ridicule qui sont alors choses nouvelles, Ellinor Dashwood, au lieu de se vanter de ses perfections, observe les folies, les sottises où des défauts étrangers à sa nature peuvent entraîner les autres. Son « bon sens » se plaît à étudier les effets de la « sentimentalité » et de l’enthousiasme chez sa sœur Marianne. « Eh bien ! Marianne, dit Ellinor aussitôt que Willoughby les eut quittées, pour une seule matinée, vous avez assez bien travaillé ! Vous vous êtes informée des opinions de Mr. Willoughby sur toutes les questions importantes. Vous savez ce qu’il pense de Cowper et de Scott, vous êtes certaine qu’il apprécie comme il convient les beautés de leur œuvre, et il vous a donné l’entière assurance de n’avoir à l’égard de Pope que juste le degré d’admiration nécessaire. Mais comment soutiendrez-vous de plus longues relations si vous mettez un si extraordinaire empressement à dépêcher tous les sujets de conversation ? Une autre visite vous suffira pour qu’il vous explique ses théories sur le pittoresque et sur les seconds mariages. Ensuite vous n’aurez plus rien à lui demander ». [93]

La figure de Marianne, plus vivante que celle d’Ellinor, n’est pas d’un dessin très net. Une Elizabeth Bennet, une Emma Woodhouse, une Fanny Price appartiennent au monde de la réalité et de l’expérience ; Marianne Dashwood, au contraire, appartient à la littérature autant qu’à la réalité. On retrouve en elle plus d’un trait de l’héroïne traditionnelle du roman anglais. Elle ressemble à l’amoureuse déçue et méprisée qui, depuis la jeune Italienne de « Sir Charles Grandison », a mêlé sa tristesse et sa romanesque désillusion à tant d’histoires d’amour. À certaines pages, elle est « sensible » presque autant que Clarisse Harlowe ; puis, grâce à un revirement qui ne laisse pas de nous déconcerter, passe de la « sentimentalité » qui a dominé sa prime jeunesse au simple « bon sens » qui sera désormais la règle de sa vie.

Dans ses études psychologiques comme dans ses peintures humoristiques de mœurs, Jane Austen saisit ce qui est significatif et d’une valeur constante, aussi son peu d’expérience de la vie ne se fait-il point sentir. Mais quand elle étudie un caractère d’homme ou trace une silhouette masculine qui n’est pas ridicule ou tout au moins plaisante, elle se trouve en défaut. Sa jeunesse ne lui permet pas de connaître et de juger les hommes comme elle connaît et juge les femmes. Dans un autre rôle que celui de père ou de frère, ils sont un peu pour elle des êtres d’une espèce particulière, ayant des goûts et des habitudes qui lui semblent fort singuliers. Elle les étudie du dehors et de loin, sans jamais arriver à saisir dans leur caractère et dans les motifs de leurs actions ces unes nuances de sentiment et de personnalité qui font l’intérêt et le charme de ses figures féminines. Le passage où Ellinor résume en quelques mots les traits principaux de la physionomie de Mr. Palmer exprime, avec l’opinion de Miss Dashwood, l’opinion et l’attitude de Jane Austen à l’égard des personnages masculins de « Bon Sens et Sentimentalité ».

« Le reste du caractère et des habitudes de Mr. Palmer n’était remarquable, autant qu’Ellinor pouvait en juger par aucun trait différent de ce qu’on trouve généralement chez les hommes de son âge. Il était recherché dans sa nourriture, n’avait d’heure fixe pour rien, était très attaché à son enfant tout en ayant l’air de ne lui accorder aucune attention, et passait à jouer au billard les heures de la matinée qu’il aurait dû consacrer à ses affaires ». [94]

Manquant ici d’autres données que celles d’une observation assez lointaine, Jane Austen ne peut réussir à faire de Willoughby, du colonel Brandon et d’Edouard Ferrars que des figures un peu insignifiantes. Sir John Middleton, haut en couleur, bon vivant, bruyant et borné, a seul une physionomie vivante et expressive. Ce « squire » jovial, qui aime par dessus tout voir toujours sa maison emplie d’invités et sa table entourée d’autant de convives que possible, qui se réjouit, lorsque Marianne et Ellinor arrivent à Londres, de cet événement qui « ajoute deux personnes à la population de la capitale », a droit, dans la galerie des personnages humoristiques de Jane Austen, à une place à côté de l’inimitable et empressé Mr. Collins. Le frère d’Ellinor et de Marianne, le riche et avare John Dashwood est également une silhouette assez bien venue. Il satisfait son avarice en se persuadant qu’il accomplit tous ses devoirs de chef de famille lorsqu’il souhaite à Ellinor, destinée croit-il, à bientôt épouser un homme riche, « que la fortune de celui-ci soit deux fois plus considérable ». Puis, après une si touchante preuve de générosité et d’amour fraternel, il confie à Ellinor les dangers qu’il a courus au moment où il a acheté une terre. « Cette terre m’a vraiment couté beaucoup… j’aurais pu la revendre le lendemain pour plus que je ne l’avais payée, mais le jour où j’en ai fait l’achat, j’aurais pu me trouver dans un grand embarras. Les fonds d’État étaient si bas à ce moment que, si je n’avais eu l’argent nécessaire chez mon banquier, il m’aurait fallu subir une perte considérable sur la vente de mes titres ». [95]

« Bon Sens et Sentimentalité » fut le premier roman que Jane Austen publia. Il parut en 1811 alors qu’ « Orgueil et Parti pris » et « L’abbaye de Northanger » attendaient encore les honneurs de la publication. Aussi a-t-on parfois été tenté de croire que l’auteur, par une singulière aberration de son sens critique, avait présenté en premier lieu au public « Bon sens et Sentimentalité » parce qu’elle jugeait ce roman supérieur aux deux autres. Rien dans sa correspondance ni dans ce que nous savons de ses opinions, ne justifie cette supposition. Au printemps de 1811, Jane Austen qui faisait alors un séjour à Londres chez son frère Henry, trouva, grâce aux bons offices de ce dernier, un éditeur qui consentit à publier un roman d’un auteur inconnu. La publication étant faite aux frais de l’auteur, pourquoi « Bon Sens et Sentimentalité » fut-il préféré à « Orgueil et Parti pris » ? Simplement parce que ce roman était, à cette époque, le seul que Jane Austen n’éprouvât aucune hésitation à offrir au public. « Orgueil et Parti pris » avait été refusé en 1797 par Cadell, un éditeur de Londres, et Jane Austen n’avait pas oublié cette déconvenue. En cette même année 1811, « L’abbaye de Northanger » dormait au fond d’un tiroir chez un autre éditeur qui avait acheté l’ouvrage mais ne se décidait pas à le publier. Il ne restait donc que « Bon Sens et Sentimentalité » que l’auteur revit soigneusement, puis fit publier par Thomas Egerfon. Les lettres de cette époque contiennent quelques phrases où se trahit l’intérêt mêlé de joie et d’anxiété avec lequel Jane Austen surveilla la publication de son roman : « Je ne suis jamais trop occupée, écrit-elle en avril, pour penser à « Bon Sens et Sentimentalité ». Je ne peux pas plus l’oublier qu’une mère n’oublie son nourrisson, et vous suis infiniment obligée de vos questions. On m’a déjà donné deux feuilles de mes épreuves à corriger, mais la dernière ne me mène pas plus loin que l’arrivée de Willoughby… Je n’ose espérer que mon livre paraîtra en juin. Je suis très grandement flattée de l’intérêt que Mme K. prend à mon ouvrage et, quoi qu’il advienne ensuite de sa bonne opinion à mon égard, je souhaite pouvoir satisfaire sa curiosité le plus tôt possible. Je crois qu’elle aimera mon Ellinor, mais je n’ose compter sur rien de plus ». [96] Elle ne doute pas que « son » Ellinor dont elle parle avec une délicieuse pointe d’orgueil maternel, n’obtienne les suffrages de ses amis, mais elle n’est pas sans inquiétude sur l’accueil que le public réserve à son livre. Elle ne veut pas lire de romans nouveaux, de peur de découvrir en les lisant qu’on a déjà traité son sujet et étudié ses personnages. Elle est partagée entre l’envie de voir un de ses manuscrits transformé en un roman en trois volumes et la crainte que ces trois volumes soient lus seulement par les gens qui s’intéressent personnellement à l’auteur.

Le succès de « Bon Sens et Sentimentalité » calma les craintes et dépassa de toutes façons les modestes espoirs de Jane Austen. La vente du récit écrit « par une dame » — « Sense and Sensibility, by a lady » — rapporta à l’auteur une somme de cent cinquante livres sterling. Devant la fortune inespérée du premier roman qu’elle publiait, Jane Austen s’étonna « de retirer un si grand profit de ce qui lui avait coûté si peu ». [97] La correspondance de l’année 1813 contient une allusion à des « richesses superflues » évidemment les cent cinquante livres sterling que lui avait valu la publication de « Bon Sens et Sentimentalité ». De ces richesses, elle veut employer une partie à l’achat de deux robes de popeline, une pour elle et l’autre qu’elle offrira à Cassandre. Pour être précieuse à celle qui la goûtait enfin avec un si heureux étonnement, la joie du premier succès aurait pu être ternie par le souvenir importun de longues années d’attente. Mais Jane Austen n’était pas faite pour de telles pensées. Elle se rappelait seulement le plaisir qu’elle avait pris, en écrivant « Bon Sens et Sentimentalité », à fixer pour sa propre satisfaction quelques petites scènes du spectacle de la vie, et à noter les ironiques contrastes dont, pour un regard assez pénétrant, ce spectacle est toujours accompagné.



CHAPITRR IV


Une fille de pasteur dans une petite paroisse.
« L’abbaye de Northanger ». Le départ de Steventon.


La correspondance de Jane Austen va de 1796 à 1816. Entre ces deux dates, les lettres — ou du moins celles qui nous restent — s’espacent de la façon la plus irrégulière. Au cours d’une même année, si Cassandre Austen est chez son frère Edward à Godmersham ou à Chawton, ou si Jane est absente de la maison paternelle, les lettres se succèdent à quelques jours d’intervalle et forment une sorte de récit où l’on peut suivre, dans le plus menu détail, les occupations de chaque journée. Puis, au moment où les deux sœurs se retrouvent, la correspondance cesse pour reprendre quelques mois, ou même un ou deux ans plus tard, à l’occasion d’une nouvelle absence de Jane ou de Cassandre. De septembre 1796 à octobre 1798, le recueil de Lord Brabourne ne contient pas une lettre. Aussi en est-on réduit à imaginer ce que fut la vie de Jane Austen pendant les années dont les loisirs furent occupés par la composition d’« Orgueil et Parti pris » et de « Bon Sens et Sentimentalité ».

En octobre 1798, Jane Austen revient à Steventon après un séjour à Godmersham Park, tandis que Cassandre reste chez Mr. Edward Austen-Knight et passe chez lui une partie de l’hiver. Les lettres de cette époque contiennent, en même temps qu’une sorte de journal de la vie au presbytère, quelques traits nouveaux du caractère de Jane Austen et quelques indications précieuses sur ses goûts. Les descriptions de bals et de toilettes n’y manquent pas, non plus qu’en 1796, mais la jeune fille ne semble plus leur attribuer une importance capitale. « Il y aura un bal à Basingstoke jeudi prochain, écrit-elle en novembre. Nos assemblées ont périclité avec le tact le plus parfait depuis que nous avons supprimé notre voiture, si bien que la difficulté de nous rendre au bal et notre peu d’envie d’y assister ont marché de pair ». [98] Depuis qu’elle connaît la société plus élégante de Godmersham, elle est tentée de trouver bien provinciales et bien modestes les fêtes de Basingstoke ou des châteaux des environs. Peut-être aussi ce qu’elle avait appelé dans « Bon Sens et Sentimentalité » « l’appétit insatiable de la quinzième année » pour les plaisirs du bal commence-t-il à diminuer en elle. Un peu d’impatience et de mécontentement se trahit à cette époque, dans une lettre où elle compare les splendeurs de Godmersham à la simplicité de Steventon et du voisinage. « Les gens se sont mis à être tellement gênés et en sont réduits à une telle parcimonie que je suis furieuse. Le Kent est le véritable endroit où l’on peut être heureux. Là, du moins, tout le monde est ricbe ». [99] Pour la première fois, elle se prépare à aller au bal sans aucun enthousiasme : « Je m’attends à une soirée très ennuyeuse ; il n’y aura personne d’agréable avec qui danser et personne d’agréable à qui parler ». Il est vrai que son désenchantement ne dure pas. Après avoir passé la nuit à danser, elle revient sur son premier jugement. « Il n’y avait pas beaucoup de monde à notre bal qui n’a pas toutefois manqué d’agrément… Il y a eu vingt danses et je les ai toutes dansées sans la moindre fatigue. J’ai été ravie de me trouver capable de tant danser et avec tant de plaisir ».

Au moment où elle commença vraisemblablement son troisième roman, « L’abbaye de Northanger », Jane Austen assuma pour la première fois la charge de gouverner la maison. Mme Austen était alors souffrante, et se croyait menacée à chaque instant des maladies les plus graves. Sa fille la déchargea de la direction du ménage et, d’après le témoignage des lettres, s’acquitta à son bonheur de ses nouvelles fonctions. Elle parle assez ironiquement des maladies de Mme Austen : « Ma mère continue à bien se porter, son appétit est bon, ses nuits de même, mais elle se plaint de temps en temps d’asthme, d’hydropisie, de pleurésie et d’une maladie de foie ». [100] C’est au contraire sur un ton de sincère fierté qu’elle raconte à sa sœur ses prouesses de ménagère : « J’ai les clés de la cave et de l’office et, par deux fois, depuis que j’ai commencé cette lettre, il m’a fallu aller donner des ordres à la cuisine… Ma mère me charge de vous mander que je suis une excellente maîtresse de maison. Je lui obéis d’autant plus volontiers que je me flatte de m’acquitter de ce rôle mieux que d’aucun autre. La raison en est que je prends toujours soin de faire accommoder les plats que j’aime ; c’est en cela que, à mon sens, réside le principal attrait des occupations domestiques ».

En l’absence de Cassandre, c’est à Jane qu’incombe le devoir d’aller visiter les pauvres et les malades du village, devoir qu’elle ne met aucun empressement à remplir. Elle se rend dans les chaumières, porte du bouillon aux malades, parle gentiment aux paysans, écoute patiemment leurs doléances, mais sans oublier un instant que Miss Jane Austen appartient à une autre race, et, par droit de naissance, est infiniment au-dessus de ces pauvres gens. À une époque où seulement quelques créatures d’élite, un John Howard, une Elizabeth Fry, sentent s’éveiller en leur âme et éveillent autour d’elles la conscience des injustices sociales et le remords devant « ce que l’homme a fait de l’homme », Jane Austen n’éprouve au spectacle de la misère aucune pitié fraternelle. La douleur, la pauvreté dont elle est témoin la choquent comme une faute de goût qu’elle tâche d’oublier au plus vite. Les paroles qu’elle placera plus tard dans la bouche d’Emma Woodhouse résument les impressions rapportées de ses visites aux chaumières de Steventon : « Si nous éprouvons envers les malheureux un peu de commisération qui nous porte à faire notre possible pour les secourir, le reste n’est que vaine sympathie et ne sert qu’à nous allliger inutilement ». [101] Les lettres de 1798 n’expriment point de « vaine sympathie » à l’égard des petites gens. Jane Austen ne doute pas que ceux-ci aient été créés pour servir et respecter « their betters ». Si simple qu’elle soit, elle parle toujours de ses inférieurs avec une nuance de mépris amusé ou de condescendance un peu dédaigneuse : « La mère Bushel fera notre lessive encore une semaine… Ensuite, c’est la femme de John Steevens qui se chargera de notre purification. À la voir, on ne croirait pas que les choses qu’elle touche puissent jamais être propres, mais qui sait ?… John Bond vieillit, ce que les John Bond ne devraient jamais se permettre (il s’agit ici de l’homme de confiance du révérend Austen). Il ne peut plus faire de gros travaux… Lizzie Bond est entrée en apprentissage chez Miss Small ; nous pouvons donc espérer lui voir gâcher des robes dans quelques années ».

Au moment de Noël, elle va, suivant la coutume anglaise, distribuer aux indigents des vêtements chauds, et énumérant les objets qu’elle a donnés, ajoute : « Je n’ai aucune raison de supposer que les Batty auraient accepté quoi que ce soit, car je ne leur ai rien offert ». Comme elle l’avoue à sa sœur avec une entière franchise, elle réduit ses visites de charité au strict nécessaire, si bien que les bonnes vieilles du village lui parlent de « l’autre demoiselle », « t’other Miss Austen », sur un ton de regret dont elle saisit bien le sens. « Je suis allée voir hier Betty Londe, écrit-elle en novembre 1798, et elle m’a demandé tout particulièrement de vos nouvelles. Vous lui manquez beaucoup, parait-il, parce que vous alliez la voir très souvent. Ceci était un reproche indirect à mon adresse, reproche que je regrette d’avoir mérité et dont je ferai mon profit ». Elle est trop sincère vis-à-vis d’elle-même pour faire semblant de trouver agréables ses visites aux pauvres ; elle les fait car elle reconnaît là une de ses obligations de personne bien née et de fille de pasteur. Elle juge cependant odieux et ridicule qu’une femme de qualité fasse de la supériorité de son rang l’usage qu’en fait Lady Catherine de Bourgh, d’« Orgueil et Parti pris ». Lady Catherine, « toutes les fois qu’il y avait chez les paysans des querelles de ménage et lorsqu’ils se plaignaient trop fort ou tombaient dans une trop grande misère, faisait une rapide incursion au village pour régler les différends, faire cesser les plaintes et, en administrant une verte semonce aux coupables, ramener chez eux la bonne entente et le bien-être ». [102]

Jane Austen n’a aucun envie de s’arroger de tels droits, mais elle estime suffisant de réduire la charité aux limites strictes de la bienséance. Elle va d’une chaumière à l’autre parce qu’elle se doit à elle-même d’être secourable et bienveillante envers ses inférieurs. Puis, cette corvée terminée, elle rentre au presbytère pour s’occuper de choses plus intéressantes. Elle confie à Cassandre qu’elle a mieux résisté qu’elle ne l’aurait cru « à la terrible épreuve de se faire faire des toilettes » et, tout en lui disant « Vous savez combien il me déplaît de décrire les robes que je porte », se lance dans une description minutieuse de la forme qu’elle a choisie pour une nouvelle robe de bal « assez semblable à cette bleue que vous jugez si seyante ». À chaque nouvelle lettre apparaissent de nouveaux chiffons : « Ce matin j’ai changé d’avis et j’ai changé aussi les garnitures de mon bonnet. Elles sont maintenant telles que vous m’aviez conseillé de les mettre. J’ai senti que je ne pourrais goûter aucune vraie satisfaction si je restais insensible à vos avertissements ».

Parfois, au milieu de ce gentil bavardage, on relève le titre d’un roman que lisent alors les habitants du presbytère. « La Cloche de Minuit » de Mrs. Radcliffe, « Fitz-Albini » d’Egerton, « Le voyage aux Hébrides » et la « Vie de Johnson » de Boswell sont, avec les poèmes de Cowper, les seuls ouvrages dont parlent les lettres de 1798. « La Cloche de Minuit », dont il est intéressant de retrouver le titre dans la correspondance de Jane Austen, fait partie de la liste des livres qu’elle fera lire à son héroïne dans « L’abbaye de Northanger ». D’ailleurs, Jane Austen, tout en se moquant des romans à la Radcliffe, ne laisse pas d’avoir un goût très vif pour les ouvrages d’imagination. Elle écrit en décembre 1798 : « Je viens de recevoir un billet très poli de Mme Martin, me demandant de m’abonner à la bibliothèque qu’elle va ouvrir en janvier… Pour m’engager à devenir une de ses clientes, elle me dit que son choix de livres ne comprendra pas seulement des romans mais des ouvrages de tout genre. Elle aurait pu se dispenser de dire ce petit mensonge, surtout en s’adressant à des gens comme nous, qui sommes grands liseurs de romans et n’éprouvons aucune honte à l’être ». Ce fut peut-être parce qu’elle avait lu trop de mauvais romans, « où les personnages apparaissent seulement pour que l’auteur ait le plaisir de les décrire », [103] que Jane Austen résolut de faire, dans une nouvelle œuvre, la satire d’un genre faux et ridicule. À l’invraisemblance, à la sentimentalité mises en vogue par ces romans, elle entreprit d’opposer, dans un même récit, une vision humoristique des choses et des caractères. Après avoir rencontré dans les livres de son époque tant de déplorables Matildas, d’Elizas infortunées ou de larmoyantes Julias, il lui parut amusant de mettre en scène une héroïne « que personne n’aurait pu croire destinée à un pareil sort », et de lui faire trouver le bonheur, non pas après de tragiques et lamentables aventures, mais grâce au seul pouvoir de sa jeunesse et de sa simplicité.

À la fois satire du genre que Mrs. Radcliffe cultivait avec tant de succès et récit humoristique des aventures d’une jeune tille crédule et naïve, « L’abbaye de Northanger » occupe dans l’œuvre de Jane Austen une place à part. Parfois, les deux éléments dont le roman est composé se fondent harmonieusement, puis ils se dissocient si bien qu’il ne reste plus rien, à certains chapitres, de la satire ou de la parodie du début. Jane Austen étudie tantôt l’iniluence de lectures romanesques sur un esprit peu averti et tantôt simplement des caractères et des situations. Une seule chose demeure constante : l’humour à la lumière duquel l’auteur atteint son double but de se moquer du roman à la Radcliffe et de peindre la vie et les gens tels qu’ils sont. Les autres romans de Jane Austen ont gardé une exquise fraîcheur, ils ne « datent » pas, ils sont toujours jeunes parce qu’ils sont toujours vrais par leur fine analyse psychologique et leur observation pénétrante. Seul, « L’abbaye de Northanger » a vieilli. La critique, cependant si alerte et si fine, de romans tels que « Les Mystères d’Udolpho », « Le Nécromant de la Forêt-Noire » ou « La Cloche de Minuit », a depuis longtemps perdu l’intérêt et la portée qu’elle avait à l’époque où les ouvrages de Mrs. Radcliffe et de ses imitateurs procuraient à d’innombrables lectrices de délicieux frissons de terreur. Il ne reste plus à ces pages que le charme de leur spirituelle vivacité, de leur souriante ironie. La valeur de leur satire a disparu en même temps que l’objet de cette même satire. Pour goûter pleinement les pages où l’auteur tourne en ridicule l’invraisemblance et la sentimentalité des « Mystères d’Udolpho », il faudrait pouvoir prendre encore quelque intérêt aux aventures qui remplissaient de surprise et de pitié le cœur de nos arrières-grand’mères. D’ailleurs, si Jane Austen commença à écrire dans « L’abbaye de Northanger » une satire humoristique, elle renonça peu à peu à son intention première. À mesure que son récit avançait, son goût pour l’étude du réel et l’observation des caractères l’amenait insensiblement à délaisser les procédés indirects de la satire ou de la parodie. Il arriva à Jane Austen ce qui était arrivé à Cervantes, et plus tard à Fielding. Dans « Don Quichotte » et dans « Joseph Andrews » une même évolution se produit. Le héros, presque malgré la volonté créatrice de l’auteur, affirme son individualité ; son caractère se développe au cours du roman d’une façon toujours plus humaine, toujours plus près du réel. Le chevalier de la Manche, sa folie à part, se révèle le plus noble et le plus courtois des gentilshommes. De même, Joseph Andrews, qui fait d’abord un personnage assez ridicule, devient une figure virile, intéressante et vivante. Malgré les différences qui séparent « L’abbaye de Northanger », esquisse tracée par la main légère d’une jeune fille, des vigoureux et larges tableaux d’un Cervantes ou d’un Fielding, l’évolution du personnage principal comme celle de l’imagination qui l’évoque et l’étudie, suit une même courbe et, partant de la satire ou du domaine de la pure fantaisie, aboutit bientôt à la réalité.

Walter Scott disait d’« Emma », le cinquième roman de Jane Austen, que cet ouvrage avait une intrigue encore plus ténue que celle d’« Orgueil et Parti pris ». On pourrait faire à plus juste titre cette remarque au sujet de « L’abbaye de Northanger ». Catherine Morland, fille d’un pasteur de campagne, n’a jamais quitté la maison paternelle avant d’aller à Bath avec des amis. La petite provinciale est ravie de voir enfin le monde et de goûter aux plaisirs d’une grande ville. Dans un bal des fameuses « salles d’assemblée », elle rencontre un jeune homme, Henry Tilney, et après l’avoir revu à la promenade et au théâtre, se met à l’aimer de tout son cœur. Le père du jeune homme, croyant avoir trouvé la riche héritière qu’il souhaite pour belle-fille, invite Catherine à visiter la vieille abbaye de Northanger où il habite en compagnie de sa fille Eléonore. Catherine, qui a formé son esprit par la lecture des « romans délicieux de Mrs. Radcliffe », se réjouit à l’idée de voir une abbaye gothique avec des salles voûtées, des cloitres, des passages souterrains, des chambres secrètes et, peut-être, des ossements blanchis dans quelque recoin d’une pièce aujourd’hui abandonnée et jadis théâtre de sombres et sanglantes tragédies. Henry Tilney est pasteur d’une paroisse voisine de Northanger. Il vient voir son père et sa sœur avec d’autant plus d’empressement qu’il sait rencontrer auprès d’eux cette gentille Catherine dont la naïveté et même la sottise l’ont charmé. L’amour ne fait pas oublier à Catherine qu’elle doit profiter de son séjour à Northanger pour pénétrer quelques-uns des « redoutables secrets » que, au dire de Mrs. Radcliffe, toute demeure gothique ne peut manquer de cacher. Au prix de mille peines, elle parvient à ouvrir un petit cabinet de laque placé dans sa chambre. Elle fait jouer les ressorts d’un tiroir secret. Sa main tremblante rencontre une liasse de vieux papiers, elle la déroule ; son œil avide parcourt rapidement une page, puis une autre encore : les précieuses feuilles sont de vieilles notes de blanchissage auxquelles a été jointe, par une déplorable erreur, une facture de vétérinaire. Ce premier échec ne décourage pas Catherine. Elle est résolue à découvrir, à défaut d’oubliettes ou de documents mystérieux, une chambre écartée où, elle en est persuadée, le général Tilney, soi-disant veuf depuis bien des années, doit séquestrer sa malheureuse femme. Henry Tilney surprend un jour Catherine à la recherche de la chambre fatale. Il devine à ses explications embarrassées, le motif qui l’a poussée à explorer une aile inhabitée de l’abbaye. Il lui fait sentir combien il est inutile de vouloir trouver chez d’honnêtes gens, à l’esprit sain, aux mœurs adoucies par des siècles de civilisation, les exemples de cruauté dont les romans de Mrs. Radcliffe sont remplis. Catherine reconnaît maintenant et déplore sa sottise. Mais le général, apprenant que Catherine n’est pas une riche héritière, renvoie la jeune fille chez ses parents. Dès qu’il apprend le départ de Catherine et le motif qui a dicté la conduite de son père, Henry se rend chez les parents de la pauvre petite. Il est résolu à épouser Catherine dont il se sait aimé, et l’épouse après avoir vaincu la résistance qu’oppose le général Tilney au mariage de son fils avec une jeune personne sans fortune.

Sur cette donnée insignifiante, Jane Austen écrit des pages charmantes, et surtout — chose que nous ne retrouvons pas dans les autres romans, — elle exprime à plusieurs reprises ses goûts et ses opinions. Son rôle de critique, qu’elle ne prend cependant qu’à demi au sérieux, l’oblige à traiter son sujet d’une manière moins impersonnelle. Au lieu de se dérober derrière ses personnages, elle suspend par instant son récit pour discuter telle ou telle question, pour préciser ou commenter tel trait qu’elle juge significatif. À regarder les acteurs de sa petite comédie, à noter les impressions que leur conduite et leurs actions éveillent en elle, elle oublie le plus souvent le décor au milieu duquel se déroule son roman. Ce n’est pas dans « L’abbaye de Northanger » qu’il faut chercher des descriptions de Bath, de ses vieux monuments, de ses rues, de ses salles de fêtes. On y trouve seulement les indications nécessaires pour comprendre et suivre les allées et venues de Catherine et de ses amis. Quand elle narre les aventures de Catherine Morland, Jane Austen s’arrête à l’occasion pour réfléchir mais non pas pour regarder autour d’elle. Ses réflexions, qui sont parfois de véritables digressions, ont à certaines pages une valeur toute particulière, car elles nous apprennent ce que ni les lettres, ni les autres romans ne sauraient nous apprendre. Une défense éloquente du roman et des romanciers auxquels le public doit « un plaisir supérieur à celui que lui a jamais procuré n’importe quel autre genre d’ouvrage », a la valeur d’une apologie, d’une réponse anticipée à toutes les attaques, à toutes les critiques de son œuvre.

Et lorsque Jane Austen passe à d’autres sujets, moins graves, mais peut-être aussi importants à ses yeux, lorsqu’elle donne en passant son jugement sur la société, elle nous livre sans le vouloir quelque chose d’elle-même et du fond de sa pensée. La petite méditation, mi-sérieuse, mi-humoristique, à laquelle elle se laisse aller en décrivant les perplexités de Catherine à la veille d’un bal, est un amusant commentaire sur l’amour presque exagéré des chiffons que trahit chaque page de sa correspondance. « La robe et la coiffure qu’elle allait porter devinrent la grande préoccupation de Catherine. On ne saurait en cela excuser sa conduite. La toilette est, en toute occasion, une très frivole manière d’attirer l’attention et, parle souci exagéré de sa parure, on passe souvent à côté du but qu’on se proposait d’atteindre Le manque de temps seul empêcha Catherine de s’acheter une nouvelle robe pour ce bal, ce qui aurait été une erreur de jugement aussi grave que commune et contre laquelle une personne de l’autre sexe, un frère plutôt qu’une grand’tante, aurait pu la mettre en garde. Car il faut un homme pour mesurer l’indifférence des hommes à l’égard d’une nouvelle robe. Ce serait blesser grandement les sentiments de la plupart des dames que de leur faire comprendre combien le cœur masculin est peu sensible à ce qu’il y a de coûteux ou de nouveau dans leur parure, combien ce cœur reste de glace devant la texture d’une mousseline et combien il est peu enclin à éprouver la moindre tendresse à l’égard du linon à pois ou à fleurs, de la mousseline des Indes ou du jaconas. Une femme se fait belle uniquement pour sa satisfaction personnelle. Pas un homme ne l’en admire plus, pas une femme ne l’en aime davantage. Une toilette soignée et au goût du jour suffit à l’un, un petit air vieillot ou démodé sera ce que l’autre appréciera le mieux. Mais aucune de ces graves réflexions ne troubla la tranquillité de Catherine ». [104]

Quelques pages plus loin, c’est une ironique remarque sur la façon dont les hommes jugent les femmes et sur les cpialités qu’ils estiment en elles : « Si, pour la majeure et la moins sérieuse portion du sexe masculin, la bêtise des femmes sert à mettre en valeur le charme de leur personne, il y a cependant des hommes trop raisonnables et trop instruits pour désirer trouver chez les femmes autre chose que de l’ignorance ». Il n’y a dans cette ironie aucune note d’amertume ou de rancune personnelle. Mais si la jolie Miss Austen reçoit dans le monde la part de compliments qu’il faut à sa très légitime vanité, son bon sens se révolte à l’idée que par une contradiction incompréhensible de la logique masculine un homme intelligent puisse aimer et rechercher la sottise chez une femme.

Les digressions, assez nombreuses et toujours charmantes, dans lesquelles l’auteur s’adresse au lecteur sur le ton d’une causerie familière, sont encore un des traits par où « L’abbaye de Northanger » se différencie d’« Orgueil et Parti pris » et de « Bon Sens et Sentimentalité ». Néanmoins, ici comme dans les deux premiers romans, le mérite principal de l’œuvre réside dans la création de personnages dont la physionomie, si brièvement indiquée qu’elle soit, demeure dans notre mémoire. Catherine Morland, la figure centrale de « L’abbaye de Northanger », n’est pas à proprement parler une héroïne ou du moins une héroïne de roman, dans le sens qu’on donnait à ce nom à la fin du xviiie siècle. Elle est plutôt, si l’on peut inventer un mot nouveau pour décrire une figure nouvelle, une « anti-héroïne ». Sa personne, sa situation, ses aventures, sa conduite, sont en tous points l’opposé de ce qu’a consacré la tradition. Il plaît à l’auteur de s’occuper d’elle et c’est à cet accident heureux, et non point au don fatal de la beauté ou à quelque autre faveur de la destinée, que Catherine doit de nous être présentée. Sa naïveté, sa franchise, sa nature « ouverte, candide, sans affectation et sans ruse, capable d’aimer fortement mais simplement, sans jamais nourrir de prétentions ni connaître de déguisement », gagnent le cœur du spirituel et brillant Henry Tilney. Mais Jane Austen a soin de nous dire qu’il s’agit là d’un sentiment vrai, d’un attachement solide, bien différents de ceux qu’inspirent d’ordinaire les jeunes personnes dont les romanciers récompensent la vertu par un mariage toujours suivi d’une félicité sans mélange. Vers la fin du récit, Jane Austen nous rappellera une fois encore que le sort de Catherine Morland ne ressemble guère à celui des parangons de vertu ou des merveilles de beauté célébrés dans la plupart des romans. « Henry lui était maintenant sincèrement attaché, mais s’il reconnaissait et appréciait ses qualités, s’il trouvait un véritable plaisir à être auprès d’elle, je dois avouer que son affection n’avait eu d’autre source que la gratitude ou, en d’autres termes, que le fait d’avoir deviné l’inclination de la jeune fille l’avait disposé à penser sérieusement à elle. C’est un trait nouveau dans le roman, j’en conviens, et qui rabaisse terriblement la dignité d’une héroïne. Si, par hasard, le trait est aussi neuf dans la vie réelle qu’il l’est ici, on ne pourra pas du moins refuser d’admettre que je suis douée d’une imagination puissante et originale ». [105] Non seulement l’histoire de Catherine est une histoire banale et pauvre d’événements comparée à celle d’une Emily ou d’une Ellena, mais cette petite villageoise dont l’enfance s’est écoulée dans un vieux presbytère, ne se distingue en rien du commun des jeunes filles. Elle est jolie « seulement aux jours où elle est en beauté ». Quand deux messieurs, la voyant passer, disent qu’elle est « assez gentille », son humble vanité est pleinement satisfaite ; elle a « autant d’obligation à ces jeunes gens pour cette banale louange qu’une véritable et parfaite héroïne pourrait en avoir pour vingt sonnets écrits à la gloire de ses charmes ». [106] Elle appartient si peu à ces angéliques et nonpareilles créatures, ornement des romans de Mrs. Radcliffe, que dans son enfance, elle préfère les jeux bruyants de ses petits frères à la poétique occupation d’arroser un plant de rosier. Elle pousse si loin l’ignorance des grâces qui sont l’apanage d’une héroïne, que tout en aimant la campagne au milieu de laquelle elle a grandi, elle est naturellement indifférente à la beauté des fleurs. Il lui faut l’encouragement et l’exemple de son amie Eléonore Tilney pour apprendre à aimer les jacinthes.

À côté de Catherine, si jeunette, si naïve et, il faut bien le dire, un peu sotte, Henry Tilney offre l’agréable contraste d’un être à l’esprit vif et cultivé, aussi brillant, aussi vivant que Miss Morland est insignifiante. L’esprit de moquerie dont Henry Tilney est doué aime à s’exercer aux dépens de l’ignorance et de la vanité des femmes. Les discours qu’il débite, avec le plus grand sérieux, sur le parti qu’une femme peut toujours tirer de quelques aunes de mousseline, achetées sans nécessité, ou maladroitement taillées, semblent d’amusantes plaisanteries à l’innocente Catherine qui en saisit la gaieté mais non point l’ironie. Certain petit débat entre les deux jeunes filles et Henry a la vivacité de ceux qui durent souvent s’élever au presbytère de Steventon entre les enfants du pasteur : Eléonore s’est méprise sur la valeur d’une nouvelle que Catherine lui annonce en termes obscurs et Henry profite de l’occasion pour déplorer ironiquement la stupidité féminine. « Miss Morland, ma sœur n’a pas saisi le sens de vos expressions les plus claires. Pardonnez à sa sottise. Les craintes de la sœur se sont ajoutées à la faiblesse de la femme. Car, d’ordinaire, elle est loin d’être une sotte. — Catherine prit un air grave. — Et maintenant, Henry, dit Miss Tilney, puisque vous m’avez fait comprendre ce que voulait dire Miss Morland, vous ferez bien de lui expliquer ce que vous avez voulu dire. Assurez-lui que vous avez une haute opinion de l’intelligence des femmes. — Miss Morland, j’ai une très haute opinion de l’intelligence de toutes les femmes et en particulier de celles, quelles qu’elles soient, en la compagnie desquelles je me trouve… À mon avis, la nature a doué les femmes d’une si grande intelligence qu’elles n’ont jamais besoin d’en employer plus de la moitié ». [107] L’air entendu que prend le jeune homme, souvent chargé par Eléonore lorsqu’il va à Londres de l’achat de tissus ou de parures, rappelle ce passage de la correspondance où Jane Austen se demande avec quelque inquiétude si son frère Charles n’a pas oublié les bas de soie qu’elle l’avait prié de lui acheter.

Plus brillant causeur que les autres jeunes gens mis en scène par Jane Austen, Henry Tilney n’a de ressemblance avec aucun d’eux. Il a une physionomie bien personnelle et infiniment plus vivante que Darcy, Edouard Ferrars ou Edmond Bertram. Le seul personnage dont on pourrait le rapprocher est M. Bennet d’« Orgueil et Parti pris » dont il a la finesse et le sens du ridicule. Mais, chez Henry Tilney, la gaieté et l’entrain de la jeunesse adoucissent et rendent aimables des traits qui chez M. Bennet, sont mêlés d’amertume et d’humeur chagrine.

Parmi les personnages secondaires de « L’abbaye de Northanger », le général Tilney d’allure un peu caricaturale, et sa fille Eléonore timide et douce, n’ont rien qui retienne l’attention. L’intérêt qu’ils nous inspirent dépend non pas de leur caractère, mais du rôle joué par eux dans le récit des aventures de Catherine Morland. À côté d’eux, on voit quelques figures humoristiques finement, quoique rapidement étudiées. Dans le portrait de la vieille amie de Catherine, Mme Allen, la stupidité, la passivité de la bonne dame sont indiquées en quelques phrases délicieuses. Lorsque Henry Tilney se vante devant elle, sur un ton de gravité qu’elle croit sincère, d’avoir payé cinq shillings le mètre une belle mousseline de l’Inde, Mme Allen qui, malgré son âge, adore la toilette « est tout à fait frappée d’une si grande marque de génie ». Son incapacité de penser est telle qu’elle ne peut « jamais parler beaucoup ni rester absolument sans rien dire ». Quand elle est occupée à un travail de couture, « si elle casse son fil, perd son aiguille, entend passer une voiture dans la rue ou découvre une petite tache sur sa robe, il lui faut en faire la remarque à haute voix, qu’il y ait ou non auprès d’elle quelqu’un de loisir pour lui répondre ». [108] Isabelle Thorpe de Catherine, est une coquette vulgaire dont seuls des yeux naïfs ne voient pas les manèges pour attirer l’attention des jeunes gens. John Thorpe, le frère de cette remuante et prétentieuse personne, est un gros garçon « laid de visage et gauche de tournure qui se serait cru en danger d’être pris pour un élégant s’il n’avait pas porté des habits de palefrenier. Il aurait craint de passer pour un homme du monde s’il n’avait affecté un air de familiarité là où il aurait du montrer de la réserve et un air d’indifférence où il aurait pu se permettre un peu de familiarité ». Il ne fait pas grâce à la pauvre Catherine d’une seule prouesse de son cheval, animal vraiment unique à l’en croire : « Il ne pourrait pas faire moins de dix milles à l’heure ; vous lui attacheriez les jambes qu’il les ferait quand même ». Et ce lourdaud ne se contente pas de vanter son cheval, sa voiture, sa faconde conduire ; il s’érige en critique et juge du mérite de romans qu’il n’a pas même pris la peine de lire. « Camilla » de Miss Burney, est à ses yeux un ouvrage sans aucune valeur. Il arrive à cette fâcheuse conclusion par un raisonnement admirable. « C’est un roman très bête, écrit par cette femme dont tout le monde vous rabat les oreilles et qui a épousé un émigré français. AΛ’antde savoir cela, j’avais deviné ce que devait être l’ouvrage. Quand on m’eut dit que l’auteur avait épousé un émigré, je fus certain de ne jamais pouvoir arriver à le lire jusqu’au bout ». [109]

Les remarques de John Thorpe au sujet de « Camilla » servent uniquement à mettre en valeur la sottise du jeune homme. Plusieurs autres passages malgré leur tour ironique sont des morceaux de juste et fine critique littéraire. Cette critique perdit bien vite « quelque chose de son actualité » ainsi que le reconnut Jane Austen elle-même, dans l’Avertissement qu’elle écrivit en 1816 pour « L’abbaye de Northanger ». De 1803, époque où elle acheva le roman, à 1816, l’année où elle relut et retoucha une dernière fois son manuscrit, le goût du public avait évolué. Aux crimes, aux haines sanglantes, aux mystères effroyables dont les romans fantastiques, à la mode dix ans auparavant, étaient toujours emplis, les lecteurs et lectrices de 1816 préféraient les poèmes ou les romans écossais de Walter Scott et les romantiques héros de Byron. L’engouement dont l’école de la terreur avait joui un moment était tombé ; les romans de Mrs. Radcliffe avaient cessé d’offrir l’attrait d’un frisson nouveau. Les quelques chefs-d’œuvre isolés du genre fantastique, plus ou moins directement inspirés par « les Mystères d’Udolpho » : le « Moine » de Matthew Gregory Lewis, « Saint Léon » de Godwin, venaient d’être dépassés, en cette même année 1816, par le terrifiant « Frankenstein » de Mary Shelley. Mais ce « Frankenstein », le plus ingénieux, le plus hardi, le plus tragique des récits où le surnaturel s’allie à un sombre réalisme, n’était qu’un jeu d’esprit, entrepris par gageure d’écrire l’histoire la plus terrifiante que personne eût jamais contée. Pour la génération nouvelle, — génération de poètes plutôt que de romanciers, — créer des personnages monstrueux, ou doués d’un pouvoir surhumain, combiner des aventures dramatiques semblait un jeu puéril et vain. C’était désormais dans la nature et dans les richesses infinies de la réalité, illuminées par la flamme de l’inspiration lyrique, qu’on allait chercher la source de la beauté, du mystère et de l’émerveillement.

Les années d’attente pendant lesquelles « L’abbaye de Northanger » perdit sa valeur en tant que satire d’un genre bientôt démodé furent imposées à l’auteur par une curieuse série de mésaventures. Commencé en 1798, l’ouvrage fut abandonné, puis repris, et subit chaque fois des additions et des retouches. Une de ces additions est clairement indiquée par la mention, au chapitre V, d’un roman de Miss Edgeworth « Belinda ». « Belinda » ne parut qu’en 1801 ; le passage où son titre est cité n’est donc pas antérieur à cette date.

En 1803, Jane Austen crut avoir trouvé une occasion favorable de publier son roman. Elle vendit le manuscrit à des éditeurs de Londres, Crosby and Sons, qui promirent de faire paraître au plus tôt l’œuvre d’un auteur anonyme. Mais après cette vente, faite par l’intermédiaire de l’homme d’affaires d’Henry Austen, les éditeurs se ravisèrent, et le roman dont la publication avait été annoncée, ne parut pas. En avril 1809, Jane Austen, désirant rentrer en possession de son manuscrit, écrivit à Crosby and Sons. Elle leur rappela qu’ils avaient acheté, six ans auparavant, pour la somme de 10 livres sterling, le manuscrit d’un roman en deux volumes intitulé « Susan ». Elle les pria de publier l’ouvrage sans plus tarder, ajoutant que, s’ils y manquaient, elle se croirait autorisée à remettre en d’autres mains une seconde copie de son manuscrit. En réponse à cette lettre, Crosby and Sons firent savoir à l’auteur de « Susan » qu’ils étaient libres de disposer à leur gré de cette œuvre ; si l’auteur trouvait bon de faire publier son roman par un autre éditeur, ils feraient opposition à la publication. Le manuscrit resta donc dans les tiroirs de Crosby and Sons jusqu’en 1815.

Dans l’Avertissement au Lecteur, écrit en 1816 pour la première édition de « L’abbaye de Northanger », Jane Austen parle de sa déconvenue avec assez de bonne humeur : « Ce petit roman avait été achevé en 1803 et était destiné par son auteur à paraître la même année ». Le long intervalle qui a séparé sa composition de sa publication est dû, ajoute-t-elle, à l’étrange caprice d’un éditeur « qui avait pris la peine d’acheter un ouvrage sans toutefois juger que celui-ci valut la peine d’être publié ». [110]

Les termes de la lettre adressée à Crosby and Sons correspondent exactement aux faits mentionnés dans l’Avertissement au Lecteur. Cependant, un point reste à éclaircir. « Susan », le roman dont parle cette lettre, est-il celui dont Jane Austen fit « L’abbaye de Northanger » après avoir changé de Susan en Catherine le nom de l’héroïne ? Ne s’agirait-il pas ici du roman épistolaire « Lady Susan», composé avant 1796 ? Nullement. « Susan » et « Lady Susan », malgré la ressemblance de leurs titres, sont deux ouvrages entièrement différents. On sait que Jane Austen ne retoucha jamais « Lady Susan » et ne chercha pas à le publier. D’autre part, le changement de titre qu’il faut supposer pour admettre que le roman de 1803, « Susan », soit devenu « L’abbaye de Northanger » en 1817, n’a rien qui doive surprendre, puisque « Orgueil et Parti pris » fut en premier lieu intitulé « Premières Impressions » et que « Bon Sens et Sentimentalité » s’appela d’abord « Ellinor et Marianne ». Notons encore que « L’abbaye de Northanger » est le seul roman écrit avant 1803 qui réponde à la description de « roman en deux volumes ». « Orgueil et Parti pris » et a Bon Sens et Sentimentalité » ont trois volumes, comme la plupart des romans de cette époque. En 1815, Henry Austen songea à retrouver, s’il en était encore temps, le manuscrit vendu en 1803. Il se rendit chez l’éditeur qui, probablement enchanté de cette aubaine, consentit à se dessaisir du manuscrit dédaigné, contre paiement d’une même somme de 10 livres. La transaction terminée, Henry Austen se fit un plaisir d’apprendre au libraire que le manuscrit dont il avait fait si peu de cas était du même auteur qu’« Orgueil et Parti pris ». [111]

Avant de recevoir une forme et un titre définitifs, le roman achevé en 1803 devait connaître d’autres vicissitudes. Rentrée en possession de son manuscrit, Jane Austen le retoucha encore et écrivit l’Avertissement destiné à figurer dans la première édition. Puis, jugeant préférable de se consacrer tout entière à la composition d’un nouvel ouvrage, elle le mit encore une fois de côté. Une lettre de mars 1817 nous renseigne à ce sujet. « Miss Catherine » est délaissé pour le moment et je ne pense pas le publier jamais. J’ai quelque chose qui est prêt à paraître et qui paraîtra, je crois, dans un an. « Miss Catherine » désigne, à n’en pas douter, « L’abbaye de Northanger », et le roman presque achevé n’est autre que « Persuasion ». Les prévisions de l’auteur ne devaient pas se réaliser. Déjà gravement atteinte au mois de mars, Jane Austen mourut en juillet 1817, et ce fut seulement en 1818 qu’Henry Austen publia les deux manuscrits. Il les fit précéder d’un court mémoire dans lequel il retraçait d’une main pieuse les principaux traits du caractère et de l’œuvre de sa sœur. Dans cette édition posthume, le nom de l’auteur fut pour la première fois imprimé au-dessous du titre d’un roman, et le public apprit ainsi de façon certaine ce nom que quelques amis avaient jusqu’alors été seuls à connaître.


En mai et juin 1799, Jane Austen fit un séjour à Bath en compagnie de sa mère, tandis que Cassandre demeurait à Steventon. Cette visite lui permit d’ajouter quelques détails à « L’abbaye de Northanger ». Ses lettres, d’ailleurs, parlent fréquemment de promenades dans les jardins publics, d’illuminations, de feux d’artifice, de concerts et de soirées au théâtre qui rappellent les agréables occupations de Catherine Morland. Cassandre étant retenue à Steventon, il faut que sa sœur l’entretienne d’objets encore plus importants : de certain manteau neuf, si joli que Jane en le recevant a envie de s’écrier, comme le fermier de Steventon devant une superbe récolte de foin « Voilà ce que j’attendais depuis trois ans ! » ; de dentelles et de bas de soie qu’elle achète ; d’un voile dont les deux sœurs veulent faire cadeau à Mme James Austen et dont le prix ne dépasse pas « ce qu’elles avaient pensé offrir en sacrifice sur l’autel de la tendresse qu’on porte à une belle-sœur ». Mais elle n’admire point sans restrictions les parures à la mode. Elle saisit bien vite la bizarrerie de certaines élégances. Cassandre lui a confié la mission délicate d’un achat de fleurs ou de fruits destinés à orner un chapeau. Grande est la difficulté qu’elle éprouve à choisir entre deux garnitures également tentantes : « J’aurais quatre ou cinq branches de fleurs pour le même prix qu’il me faudrait mettre à une prune. Je ne me déciderai pas à acheter de fruits avant de recevoir de nouvelles instructions. Je ne peux pas m’empêcher de trouver qu’il est plus naturel de voir des fleurs, et non pas des fruits, pousser sur une tête. Quel est votre avis là-dessus ? » [112]

De retour à Steventon, après cet agréable séjour à Bath, la petite pointe d’impatience déjà sensible dans quelques lettres de l’année précédente, perce de nouveau. Non pas que Jane Austen ait perdu sa bonne humeur et son entrain accoutumés, mais ses remarques deviennent parfois un peu acerbes. L’étroitesse de son milieu, tout ce qu’il y a de monotone, d’artificiel, dans la société où elle vit, commence à agir sur elle. Sa perspicacité dans le jugement d’un caractère, sa tendance à remarquer les ridicules des gens qu’elle rencontre n’ont plus leur aménité première. Elle a même certaines phrases acides, à l’égard de jeunes gens et jeunes filles rencontrés au bal. Il ne s’agit point là d’un mouvement de dépit personnel, car elle est toujours la jolie Miss Austen et danse « neuf fois sur dix », mais après le bal elle raconte à Cassandre qu’« il y avait hier au soir pénurie de cavaliers, surtout de cavaliers qui fussent bons à quelque chose ». Elle lui écrit après un autre bal qu’« il y avait très peu de jolies femmes et celles-ci n’étaient que tout au plus passables ». Une jeune fille lui a paru « un bien singulier animal au cou blanc » et deux sœurs lui ont semblé « assez jolies avec beaucoup de nez ». Elle s’amuse encore dans le monde, mais surtout parce qu’elle aime à danser et à mettre une robe nouvelle. Les gens chez qui, en 1796, elle croyait trouver un inépuisable sujet d’études, n’ont plus rien, même dans leur insignifiance et leur stupidité, de nouveau à ses yeux. Elle ne trouve plus un plaisir aussi vif à les observer et son esprit s’emploie à relever chez eux, sans la moindre bienveillance, de légers ridicules ou des travers auxquels il est mesquin de s’attacher.

Un portrait qui la représente telle qu’elle était à cette époque nous permet de saisir sur son visage un reflet de cette impatience, de cette nuance de mécontentement que trahissent les lettres de 1798, de 1799 et de 1800. Ce portrait pour lequel l’artiste s’est inspiré d’une esquisse faite par Cassandre Austen, [113] est un dessin au crayon teinté à l’aquarelle. Vêtue d’une robe de mousseline dont la large échancrure est remplie d’une légère guimpe serrée autour du cou, la jeune fille, un sourire dans les yeux et l’ombre d’un sourire sur les lèvres étroitement jointes, semble retenir quelque spirituelle répartie ou quelque ironique remarque. Jolie, fraîche, avec des traits assez réguliers et un beau teint, elle intéresse et attire par ce mélange de simplicité piquante et de spirituelle vivacité dont elle avait doué Elizabeth Bennett, l’héroïne de son premier roman. Les yeux très grands, bien fendus, ont un regard droit. Leur expression pénétrante s’accorde avec le dessin net, un peu dur, de la bouche, et la pose de la tête bien attachée sur un cou rond, d’une ligne très pure. Il n’y a pas, dans ce visage, de véritable séduction mais assez de joliesse pour plaire avec assez d’expression pour charmer. Les courtes boucles brunes qui encadrent le front sont prises dans un de ces gentils bonnets de mousseline que Jane Austen cousait de ses mains adroites, et dont elle avait dit un jour à sa sœur : « Ces bonnets m’épargnent les tourments que coûtent une coiffure savante. Je cache dessous mes cheveux simplement nattés et comme mes petites boucles frisent assez bien naturellement, je suis dispensée de mettre des papillotes ». [114]

Ignorante comme elle l’était encore de la tristesse et de la douleur de vains regrets, Jane Austen, à cette heure où une existence trop étroite commençait à lui peser, n’était plus sans avoir vu souffrir autour d’elle. La vie de sa sœur avait été assombrie par un cruel événement, et si réservée, si secrète que fut Cassandre Austen, ceux qui l’aimaient — et Jane la première — avaient pu deviner quelque chose de sa souffrance. Cassandre Austen avait été fiancée à un jeune clergyman, ancien élève du pasteur. Pour obtenir plus tôt une situation qui lui permit de se marier, le jeune homme avait sollicité et obtenu le poste de chapelain d’un régiment commandé par un de ses parents, lord Craven. Le régiment fut envoyé aux Indes Occidentales où, au bout de quelques mois, le jeune homme mourut de la fièvre jaune. Avec son fiancé. Cassandre Austen vit disparaître sa jeunesse et demeura toujours fidèle au souvenir de l’ami d’enfance auquel elle s’était promise. Il ne reste dans la correspondance aucune allusion à cette triste et simple histoire, si ce n’est, dans une lettre de 1796, une brève phrase au sujet d’une amie qui croit Cassandre « très occupée à préparer ses toilettes de noces ». [115] Mais une lettre de Mme de Feuillide, datée de mai 1797, nous donne quelques détails sur l’événement : « Toute la famille est frappée par un coup si cruel, et surtout la pauvre Cassandre que je plains de tout mon cœur… Jane m’écrit que sa sœur fait preuve en cette circonstance d’un empire sur soi-même dont une àme moins noble serait incapable ». [116] Les deux sœurs étant si tendrement attachées l’une à l’autre, le deuil de Cassandre ne fut pas sans influer, passagèrement au moins, sur le caractère de Jane.

À son insu peut-être, Jane Austen souhaitait changer de milieu. Son souhait se réalisa de la façon la plus inattendue. Vers la fin de 1800, un jour que Cassandre et Jane rentraient au presbytère après avoir fait ensemble une promenade, leur mère les accueillit en leur disant : « Tout est décidé, mes enfants, nous avons résolu de quitter Steventon et de nous installer à Bath ». Jane qui ne savait presque rien de ce projet éprouva à cette nouvelle une surprise si grande qu’elle s’évanouit. [117] En dépit de ses petits mouvements d’humeur et tant qu’elle s’était cru destinée à passer sa vie à Steventon, elle avait aimé la vieille maison, le pays, tout ce qui, dans son village natal et dans les environs, était associé à ses souvenirs d’enfance. Dans la dernière lettre écrite avant de connaître les intentions de ses parents, elle avait parlé <lu jardin et s’était demandé comment disposer d’un nouveau morceau de terrain à droite de la grande allée d’ormes. « Vaudrait-il mieux en faire un petit verger en y plantant des pommiers, des poiriers et des cerisiers, ou le garnir de mélèzes, de frênes et d’acacias. Qu’en dites-vous ? Moi,je ne dis rien et suis prête à être de l’avis de tout le monde ». [118] La question de cette nouvelle plantation l’intéressait, quoiqu’elle s’en défendit, car elle aimait la campagne de cet amour qu’on rencontre si fréquemment en Angleterre, avec cette affection fraternelle, cette tendresse qui donnent un accent unique à tout ce que la nature a inspiré aux écrivains anglais. On a vu comment, si indifférente à de plus grands maux, elle déplorait la destruction des « beaux ormes chéris » du jardin. Le plaisir qu’elle goûtait à admirer la beauté d’un paysage était tel qu’elle le plaçait « parmi les délices qu’on doit connaître au paradis ». [119] Aussi, l’idée de quitter Steventon, l’horizon familier de ses paisibles collines, les fleurs, les arbres et les pelouses du presbytère, lui causa-t-elle tout d’abord une peine très grande. Mais cette peine s’effaça bien vite. Redoutant d’instinct toute émotion assez forte pour détruire l’équilibre de sa nature orientée spontanément vers la joie, elle accepta, avec une rapidité qu’on serait tenté de trouver extrême, la pensée d’un départ.

Un mois et demi après avoir parlé à Cassandre du morceau de terrain ajouté au jardin, elle ne parle plus que de Bath et sur le ton le plus enjoué. « Ma mère espère que nous aurons deux servantes ; mon père est le seul à n’être pas dans le secret. Nous nous proposons d’avoir une cuisinière sérieuse et une jeune fille écervelée ainsi qu’un valet respectable et d’âge mûr qui remplira la double fonction de mari de la première et d’amoureux de la seconde ». [120] Elle discute aussi la question du quartier et des rues où la famille pourrait trouver une maison bien située. En annonçant à Cassandre que le moment du départ dépend de la réponse que leur tante, Mme Leigh-Perrot, va faire à Mme Austen, Jane avoue à sa sœur combien elle sera désappointée si Mme Leigh-Perrot n’invite pas ses nièces à s’installer chez elle avant de louer une maison. « Je ne sais pas ce que je ferai s’il faut renoncer à notre projet d’aller toutes les deux à Bath en mai », lui dit-elle le plus sérieusement du monde. D’ailleurs, à quoi bon retarder le départ ? Avec cette remarquable économie d’émotions qui la caractérise, elle se donne sans arrière-pensée, bien plus, avec joie, à la satisfaction présente de tout arranger pour la nouvelle installation. « Ma mère a stipulé qu’elle ne voulait pas avoir l’embarras de meubler notre maison à Bath, et je lui ai promis que vous vous chargeriez bien volontiers de tout cela ». Elle donne seulement, d’un cœur déjà étranger, quelques paroles au pays qu’elle va quitter définitivement. Ces paroles montrent assez que, à vingt-cinq ans, Jane Austen était encore, en ce qui concerne les sentiments, à l’âge ingrat. En petite personne avisée et sage, elle a pesé les avantages matériels du changement, et les trouvant nombreux, ne s’embarrasse pas plus longtemps de considérations sentimentales. « De plus en plus, je m’accommode de l’idée de nous en aller. Nous avons vécu assez longtemps dans le pays : les bals de Basingstoke vont en déclinant, c’est incontestable. Il y a quelque chose d’intéressant dans le remue-ménage d’un départ et la perspective de passer à l’avenir l’été au bord de la mer ou dans le pays de Galles est absolument délicieuse. Nous jouirons ainsi pendant un certain temps de beaucoup des privilèges que j’ai souvent enviés aux femmes de marins ou de soldats. Cependant, il ne faudrait pas que tout le monde sache que je ne fais pas un grand sacrifice en quittant la campagne, car je ne pourrais plus espérer faire naître aucune tendre compassion, ni éveiller aucun intérêt chez les amis que nous quittons ». [121]

D’autres lettres, écrites quelques jours plus tard, ne contiennent que le récit des préparatifs de départ : le révérend George Austen veut se défaire des cinq cents volumes de sa bibliothèque, et Jane propose en riant à son frère aîné, qui succède à son père comme recteur de Steventon, de les acquérir au prix fort modique d’une demi-guinée le volume. Puis viennent quelques détails au sujet d’une soirée passée à Ashe Park où Jane se trouve presque en famille et où toute la compagnie « est de fort méchante humeur en jouant au vingt et un ». Viennent encore quelques projets, mais ceux-là se rapportent aux robes nouvelles dont il faudra faire emplette à Bath. « Ma robe rose durera tout au plus jusqu’à la fin de mon séjour à Steventon… Je vais vous charger de m’acheter une robe de mousseline unie et sombre pour le matin. J’en veux une autre très jolie, jaune et blanche, légère comme un nuage, mais, celle-là, je l’achèterai à Bath ». [122] C’est ainsi que Jane Austen quitte le village où elle est née, la maison paternelle, le frais jardin qui l’ont vu grandir. Elle part sans regrets, sans tristesse, heureuse de s’éloigner d’un milieu qui ne l’intéresse plus et qui lui a donné tout ce qu’il pouvait lui donner, puisqu’elle y a vécu des années sereines et trouvé le sujet de trois romans.



CHAPITRE V


La vie à Bath et à Southampton. « Les Watson ».
Le roman d’amour de Jane Austen.


Aussitôt arrivée à Bath, après un voyage dont la dernière étape fut franchie « dans une chaise de poste très bien tenue, presque d’aussi bonne apparence qu’une voiture de gentleman, je veux dire de gentleman déchu de ses splendeurs », [123] Jane Austen s’installa chez son oncle. Elle commença sans tarder à jouir des dernières fêtes de la saison et des autres distractions de Bath. Le matin, c’était d’abord une promenade en compagnie de Mr. Leigh-Perrot qui se rendait chaque jour à la buvette pour avaler les verres d’eau traditionnels. Dans la grande salle ornée d’une statue du Beau Nash, elle pouvait suivre des yeux le va-et-vient des promeneurs élégants ou chercher parmi les groupes des personnes dont l’allure et la physionomie lui rappelleraient telle ou telle figure décrite dans « L’abbaye de Northanger ». Aujourd’hui encore, maints endroits de Bath suggèrent irrésistiblement la présence de certains personnages de « L’abbaye de Northanger » ou de « Persuasion ». En 1801, il dut arriver plus d’une fois à Jane Austen de reconnaître dans le spacieux Pump-room une Catherine Morland fraîche et simple, une minaudière et tapageuse Isabelle Thorpe, une Mme Allen, un peu fagotée dans une trop belle robe, regardant attentivement la toilette d’une dame assise à côté d’elle sur un des vastes canapés, « pour avoir le plaisir de constater que les dentelles du manteau de sa voisine n’étaient pas de moitié aussi belles que les siennes ». Puis en quittant la buvette, Jane Austen et son oncle reprenaient leur « tournée matinale », suivant les rues encombrées de voitures et de flâneurs jusqu’aux boutiques de Milsom Street. Chemin faisant, la jeune fille, plus indulgente à l’amour des chiffons qu’au moment où elle avait raillé l’innocente faiblesse de Mme Allen, ne manquait pas de jeter un coup d’œil aux vitrines des modistes et de s’assurer que son chapeau de paille était « tout à fait aussi chic » — quite as smart — que s’il avait été acheté chez la meilleure faiseuse. Parfois, la promenade était interrompue par une de ces visites sans cérémonie qu’on faisait alors le matin. « Nous n’avons pas rencontré de visiteurs quand nous sommes allés chez Mme Lillingstone, écrit Jane à sa sœur, et pourtant nous avons fait moins sotte figure que je ne l’aurais cru. J’attribue ce résultat à ce que je portais mon chapeau neuf et me sentais en beauté ce jour-là ».[124] Dans l’après-midi, c’était de nouvelles promenades avec des amis, ou des courses à la recherche d’un logis commode et agréable ; le soir tantôt un bal dans les salles d’assemblées, tantôt une réunion dans quelque salon où l’on jouait au whist en écoutant un peu de musique.

La saison mondaine touchait à sa fin lorsque les Austen arrivèrent à Bath en 1801. Le premier bal auquel Jane assista huit jours après son départ de Steventon ne ressembla guère au bal décrit dans « L’abbaye de Northanger », alors que, « la saison étant à son plein, les salles regorgeaient d’une foule pressée, à travers laquelle Catherine et Mme Allen devaient se faufiler de leur mieux ». Cette fois, les grandes salles semblent presque vides, mais Jane n’est cependant pas mécontente de sa soirée : « J’espère bien que vous avez hier honoré d’une pensée et ma toilette et mon bal. Je m’étais habillée avec grand soin et ma parure a d’abord été fort admirée à la maison. À neuf heures, mon oncle, ma tante et moi avons fait notre entrée dans la salle. Nous nous sommes un peu ennuyés avant l’heure du thé, mais je dois reconnaître que cette heure ne s’est pas fait attendre trop longtemps, car on n’a dansé qu’une seule fois et il n’y avait pas plus de huit danseurs. Figurez-vous ces quatre couples entourés d’une centaine de personnes, dansant dans les « Upper rooms » de Bath ! Après le thé, nous avons retrouvé un peu d’animation. Des autres bals de la ville nous sont arrivés alors des quantités de gens. Bien que la réunion soit demeurée très clairsemée, elle était pourtant assez nombreuse pour suffire à quatre ou cinq de nos assemblées habituelles de Basingstoke ». [125] Malgré la variété de ses occupations et le charme de la vie à Bath, Jane Austen se sent par instant un peu dépaysée : « Je ne sais pas pourquoi je ne peux plus trouver les gens agréables. Je respecte Mme Chamberlayne parce qu’elle est coiffée à la perfection, mais ne peux éprouver de sentiment plus tendre ». Le secret de son malaise réside peut-être dans le passage trop brusque de la tranquillité de Steventon à une existence agitée. Elle aime à parler de ce Steventon si joyeusement abandonné et donne souvent à sa sœur des nouvelles du presbytère où le révérend George Austen reste encore pour régler ses affaires, vendre le mobilier de la maison et le bétail de la ferme. Avec les dîmes et les revenus de ses bénéfices, il a près de six cents livres sterling par an, ce qui assure à sa famille une large aisance, et de plus, la vente qu’il est en train de faire donne des résultats très satisfaisants. Jane déclare à Cassandre que dix guinées pour son piano lui semblent un prix très convenable. Seule la bibliothèque du pasteur se vend très difficilement. Un homme « détestable » n’a pas évalué à plus de soixante-dix livres sterling les cinq cents volumes qu’elle contient. Mais Jane se console de ce désappointement à la pensée qu’on offre à son père dix shillings pour les ennuyeux poèmes de Dodsley. « Dix shillings pour les poèmes de Dodsley, voilà qui me touche au vif. À ce prix-là je les revendrai volontiers autant de fois qu’on voudra ! » [126]

En quittant Steventon, les Austen s’étaient promis de faire chaque été un séjour au bord de la mer. Une lettre d’Eliza Austen à Philadelphie Walter, datée du 29 octobre 1801, nous apprend que ce projet fut mis à exécution. « Vous n’ignorez pas que notre oncle et notre tante Austen, accompagnés de leurs filles, ont passé l’été dans le Devonshire. Ils sont maintenant de retour à Bath et s’occupent de l’installation de leur nouveau logis ». [127] Ce nouveau logis était une maison vaste et commode, au numéro 4 de Sydney Place. Le choix de cette maison répondait à tous les vœux de Jane qui, dans une lettre datée de Steventon, avait parlé de Sydney Place et de ses environs comme d’un quartier très sain et des mieux situés. Des hautes fenêtres du salon, on avait une belle vue sur les ombrages de Sydney Gardens, et, aux soirs de fête, on pouvait sans sortir de chez soi admirer le bel effet d’illuminations et de feux d’artifice semblables à ceux qui, deux ans auparavant, avaient dépassé en beauté tout ce qu’en attendait Jane. [128]

De mai 1801 à 1805 pas une lettre pour nous renseigner sur la vie à Sydney Place. Il est probable que, si le révérend George Austen et sa femme trouvèrent à Bath les paisibles distractions faites pour des gens de leur âge, leurs filles ne manquèrent pas non plus d’occasions d’aller dans le monde. C’était là un juste dédommagement aux longues journées de solitude qui parfois leur avaient semblé si monotones. Pendant les premières années de Bath, la vie offrit à Jane Austen trop de choses à observer pour qu’elle eût le loisir de méditer, puis de se mettre à écrire. Loin d’exalter en elle l’activité créatrice, le bruit et le mouvement d’une grande ville lui enlevaient toute possibilité de réflexion. Son génie était de ceux qui ne s’expriment que dans l’isolement et la quiétude, alors que, loin de toute activité extérieure, l’être se donne tout entier à saisir le jeu et le ressort secret des apparences. Ce fut seulement lorsque l’accoutumance eut émoussé sa satisfaction première devant les spectacles si attrayants de la vie mondaine, que Jane Austen essaya d’écrire de nouveau. Nous verrons plus loin que d’autres causes plus profondes contribuèrent aussi à paralyser son activité littéraire, et que la jeune fille vécut alors un bref et douloureux roman.

Cependant, si Jane Austen semblait avoir renoncé à écrire, on n’oubliait pas autour d’elle le talent auquel elle attachait si peu d’importance. Pendant une visite qu’il fit à ses parents en 1803, Henry Austen demanda à sa sœur la permission de lire « L’abbaye de Northanger » et, regrettant qu’une histoire si divertissante demeurât inconnue, lui conseilla de la céder à un éditeur. On sait ce qu’il advint de « L’abbaye de Northanger ». Si infructueuse que fut sa nouvelle tentative de publier une de ses œuvres, Jane Austen espéra, au moins pendant quelques mois, que le libraire « prendrait la peine de publier ce qu’il avait pris la peine d’acheter ». Stimulée par cet espoir, elle ébaucha une nouvelle étude de mœurs bientôt laissée de côté pour une raison que nous ignorons. Lorsque Mr. Austen-Leigh résolut d’ajouter à la seconde édition de son « Memoir of Jane Austen » toutes les œuvres ou fragments d’œuvres inédits qu’avaient conservés jusqu’alors différents membres de sa famille, cette esquisse abandonnée avant d’avoir reçu un titre ou d’être divisée en chapitres, attira tout spécialement son attention. Rien dans ces quelques pages que, faute d’un meilleur titre, il appela : « Les Watson » ne fournissait une indication précise sur l’époque à laquelle elles appartenaient. Le style lui sembla cependant se rapprocher de celui des derniers romans. Mais ce n’était là qu’une conjecture et la question de la date n’aurait pu être tranchée si, en examinant un jour le manuscrit, Mr. Austen-Leigh n’eût découvert dans le filigrane du papier les dates de 1803 et 1804. Il était dès lors évident que « Les Watson » appartenaient, sinon à la dernière partie de l’œuvre de Jane Austen, du moins à une brève période de transition, placée entre les années de Steventon et les fructueuses années de Chawton, pendant lesquelles « Le Château de Mansfield », « Emma » et « Persuasion » furent écrits presque aussi rapidement que l’avaient été « Orgueil et Parti pris », « Bon Sens et Sentimentalité », et « L’abbaye de Northanger ». [129]

On trouve dans « Les Watson », comme dans les autres romans, la peinture d’un milieu de province et l’étude de « trois ou quatre familles dans un petit village ». Le personnage principal est Emma Watson, fille d’un clergyman réduit par la maladie à une vie inactive. Emma, qui a dix-huit ans lorsque Jane Austen nous la présente, a été élevée par une tante. Elle revient à la maison paternelle au moment où, sa tante venant de se remarier, elle a perdu à la fois et le foyer où elle a grandi et l’espérance d’hériter quelque jour de biens considérables. Le retour d’Emma, si pénible pour elle, est une surprise désagréable pour Mr. Watson et pour ses trois autres filles qui connaissent à peine leur plus jeune sœur. L’aînée des Misses Watson, une fille d’une trentaine d’années, un peu vulgaire, mais bonne et sensée, plaint Emma d’avoir quitté un milieu aisé et d’être condamnée à vivre désormais dans la demi-pauvreté d’une famille de pasteur sans fortune. Les deux autres sœurs d’Emma, qui ont passé leur première jeunesse dans l’attente vaine d’un mari, voient avec jalousie l’arrivée de celle qui, plus jolie et plus jeune qu’elles, pourrait devenir à l’occasion une rivale dangereuse. Au premier bal où elle paraît, Emma est, en effet, remarquée par les plus grands personnages de la société du pays : par Lord Osborne, par son chapelain le révérend Howard, et par Mr. Tom Musgrave, jeune « squire » des environs dont l’agréable tournure et le beau domaine font l’admiration et l’envie de toutes les jeunes filles. Emma ne se doute pas de l’attention excitée par sa présence. Le seul de ses danseurs auquel elle s’intéresse est un petit garçon de dix ans, le neveu du révérend Howard. L’enfant est venu au bal pour danser avec Miss Osborne. Mais Miss Osborne trouve plus agréable d’accepter l’invitation d’un officier et de dire au petit garçon qu’elle tiendra sa promesse une autre fois. Emma entend Miss Osborne congédier son jeune cavalier. Elle est touchée par la gentillesse de l’enfant qui s’efforce de retenir ses larmes et de cacher sa mortification. Sans s’arrêter à réfléchir, elle s’approche du danseur éconduit : « Je serai très heureuse de danser avec vous », lui dit-elle, en souriant. Quand elle rejoint ses amis, après avoir reçu les remerciements du petit garçon, celui-ci montre à son oncle la jeune fille qui l’a consolé des dédains de Miss Osborne. « Regardez ma danseuse, mon oncle, s’écrie-t-il bien haut, voyez comme elle est jolie ! » Quelques jours après le bal, Lord Osborne, accompagné de Mr. Tom Musgrave, honore les Watson de sa visite. Emma n’est pas touchée d’une pareille condescendance ; il lui déplaît que des gens habitués au luxe pénètrent dans une maison où tout trahit la gêne. Une autre visite vient lui faire sentir encore plus vivement combien le milieu dans lequel elle vivra désormais est différent de celui où elle a vécu. Son frère Robert arrive, accompagné de sa femme. Emma est intimidée, presque blessée, par les questions de son frère au sujet du mariage de sa tante. Elle n’éprouve aucune sympathie pour sa prétentieuse belle-sœur. Au moment de retourner à Croydon où ils habitent, Robert et sa femme invitent Emma à passer quelque temps chez eux. Emma refuse leur invitation, préférant rester auprès de son père qu’elle apprend chaque jour à mieux connaître et à mieux aimer.

Le manuscrit s’arrête là. Mais, nous dit Mr. Austen-Leigh, Jane Austen, qui parlait volontiers à sa sœur des romans qu’elle était en train d’écrire, raconta à sa confidente habituelle le reste des événements qu’elle avait l’intention de narrer. Mr. Watson mourait au bout de peu de temps, et Emma se trouvait réduite à vivre chez son frère. Lord Osborne demandait Emma en mariage et sa demande était repoussée. Après maintes péripéties, Emma devenait la femme du révérend Howard.

Pourquoi ce roman, dont le début est intéressant et les personnages bien présentés, fut-il complètement abandonné ? Mr. Austen-Leigh suppose que Jane Austen, ayant placé son héroïne dans un milieu trop modeste, presque vulgaire, interrompit son travail lorsqu’elle s’aperçut des difficultés que lui réservait la peinture d’une classe inférieure à la seule qu’elle connut bien. Cette ingénieuse explication ne semble pas très probante. Les Watson — à la différence près de leur manque de fortune — ont un rang égal à celui des Bennet d’ « Orgueil et Parti pris » ou des parents de Catherine Morland dans « L’abbaye de Northanger ». Ils appartiennent à la « gentry » ou tout au moins à la classe moyenne. Emma Watson n’est inférieure, ni par la distinction naturelle ni par l’éducation, aux héroïnes des autres romans. Il n’y a pas de traits plus « vulgaires » dans les scènes où la vie étroite et sans beauté des Watson nous est révélée que dans la scène fameuse du « Château de Mansfield » où sont décrites avec un réalisme impitoyable la laideur et la tristesse d’un foyer où règnent le désordre et la gêne. Il est plus vraisemblable que Jane Austen fut interrompue par quelque événement que nous ignorons et préféra plus tard commencer un nouveau roman au lieu de reprendre celui qu’elle avait ébauché. Elle se contenta d’utiliser une des figures esquissées dans « Les Watson » pour en faire un des personnages d’ « Emma ». L’inoubliable Mme Elton qui se fait admirer « dans toute l’élégance que peuvent lui conférer des dentelles et des perles », ressemble — comme un portrait minutieusement étudié rappelle un rapide croquis — à Mme Robert Watson.

Le roman commencé à Bath dut être délaissé au moment où, pendant l’automne de 1804, les Austen firent un séjour à Lyme. De sa visite à cette pittoresque petite ville du Dorset, déjà fréquentée à l’époque pendant la saison des bains de mer, elle rapporta les impressions qui lui fournirent plus tard le décor de quelques scènes de « Persuasion » et la fameuse description de Lyme avec sa grande rue en pente dont les maisons semblent « se hâter d’atteindre le bord de l’eau ». Dans les lettres, il n’est pas question de paysage : on n’y trouve que le récit des occupations de chaque Jour : promenades sur la jetée, visite à une famille amie, et bals donnés dans cette petite salle de réunion dont toutes les fenêtres s’ouvrent sur le bleu de la mer et du ciel. « Le bal d’hier soir a été agréable, mais il y avait peu de monde pour un jeudi. Mon père est resté dans la salle sans s’ennuyer jusqu’à neuf heures et demie ; nous étions arrivés un peu après huit heures. Puis il s’en est allé avec James et une lanterne. Je crois pourtant qu’ils n’ont pas allumé celle-ci car il faisait clair de lune… Ma mère et moi, nous sommes restées encore une heure. Personne ne m’a invitée pour les deux premières danses ». [130]

De retour à Bath, la famille Austen quitta la maison de Sydney Place pour aller habiter à Green Park Buildings. Là, le révérend George Austen mourut en janvier 1805, après une courte maladie. Sa veuve et ses filles s’installèrent dans un appartement meublé, au numéro 25 de Green Park Buildings. De 1805 à la fin de 1806, tout en gardant un appartement à Bath, elles firent plusieurs séjours au bord de la mer, chez des parents ou des amis. Puis elles allèrent rejoindre à Southampton Frank Austen et sa jeune femme. Le capitaine Austen, de retour en Angleterre après une longue et dure campagne, avait demandé à sa mère de venir habiter auprès de lui et Mme Austen y consentit d’autant plus volontiers que rien ne la retenait plus à Bath.

Comme si, chaque fois qu’elle changeait de milieu, elle devait envisager avec satisfaction la perspective de ce changement, Jane Austen quitta Bath avec autant de plaisir qu’elle en avait éprouvé à venir y habiter cinq ans auparavant. Une lettre de juin 1808 contient une phrase éloquente : « Il y aura deux ans demain que nous sommes parties de Bath pour aller à Clifton et avec quels sentiments de joie et de délivrance ! » Pendant l’été de 1805 Jane alla faire une visite à son frère Edward à Godmersham Park, puis de là se rendit chez des amis habitant le voisinage. L’unique lettre de cette époque, datée de Godmersham, contient, comme à l’ordinaire, le détail de journées agréables. Un seul trait significatif y apparaît : elle parle plus souvent qu’autrefois de ses petits neveux et nièces et le fait avec une tendresse inaccoutumée. Jusqu’ici, lorsqu’elle parlait des enfants de son frère, c’était pour une remarque de ce genre : « Ce cher petit George ! Je suis ravie qu’il déploie un esprit si inventif en ce qui concerne les grimaces. Pour le bal d’hier soir j’avais mis mes souliers verts. J’avais pris mon éventail blanc et je me suis félicitée de ce que George n’ait pas réussi à le lancer dans la rivière ». [131] Miss Jane Austen, quand elle parle du « cher petit George » en 1798, n’éprouve pas une tendresse débordante pour le petit bonhomme. En 1805, la jeune fille un peu égoïste est devenue une jeune tante qui sait jouer avec ses neveux et s’intéresse à eux d’une toute autre et bien meilleure façon : « Hier a été une journée tranquille ; mes occupations les plus bruyantes ont été d’écrire à Frank et de jouer au volant avec William (un des enfants d’Edward Austen). Nous avons joué ensemble deux matinées de suite et je fais des progrès… Le soir, nous sommes allés nous promener aux alentours de la ferme, accompagnés de George et d’Henry qui nous ont divertis de leurs éclats de rire et du spectacle de leurs courses. Le petit Edward ne va pas mieux ; son papa et sa maman vont consulter pour lui le docteur Wilmot ». [132]

D’août 1805 à janvier 1807, la correspondance est de nouveau interrompue. Les seuls détails que nous ayons sur la maison occupée par les Austen pendant leur séjour à Southampton, sont dus aux réminiscences de Mr. Austen-Leigh. « La maison de ma grand’mère, écrit-il, en rappelant une visite faite à Southampton, alors qu’il était un enfant d’une dizaine d’années, avait un joli jardin bordé d’un côté par le vieux mur d’enceinte de la ville. Le sommet de ce mur était assez large pour qu’on pût s’y promener à l’aise, et, après avoir monté les marches qui y conduisaient, on jouissait d’une vue très étendue. Castle Square était occupé à ce moment par un singulier édifice érigé par le second marquis de Lansdowne, édifice trop vaste pour le terrain sur lequel il était bâti et trop mesquin pour les énormes créneaux qui le couronnaient… La marquise avait un petit phaëton attelé de six et quelquefois de huit poneys minuscules, chaque paire plus petite que la précédente et de robe plus claire, passant du brun foncé au bai et au noisette. Les deux premières paires étaient tenues en main par de jeunes postillons et les deux autres étaient attelées de la façon ordinaire. C’était une joie pour moi de voir de la fenêtre cet équipage qui me semblait un attelage de conte de fées ». [133] Jane Austen ne partageait guère au sujet de la marquise, les illusions juvéniles de son neveu. Quand on fait des réparations dans leur maison, elle dit d’un peintre-plâtrier envoyé par l’intendant de lord Lansdowne : « C’est ce que j’appelerai le peintre ordinaire du château, car il y habite. La place de chapelain particulier est occupée par ce serviteur plus indispensable, et je suppose que si les murs n’ont pas besoin d’être rafraîchis, il s’occupe à faire la figure de Madame ». [134] Pendant que Cassandre Austen est à Godmersham, en 1807, sa sœur lui écrit : « Quand vous recevrez cette lettre, nos invités seront partis ou près de partir ; je pourrai disposer en toute liberté de mon temps et soulager mon esprit des tourments que m’ont causés les puddings au riz et les chaussons aux pommes. Je regretterai alors probablement de n’avoir pas pris plus de peine pour contenter tout le monde… Le capitaine Foote a dîné avec nous vendredi et j’ai bien peur qu’il ne tente plus désormais pareille aventure… mais il a été si aimable et a montré tant de bonne humeur que je n’ai pas eu trop de remords à le voir mourir de faim ! » [135] D’ailleurs, il est difficile à Jane Austen de passer beaucoup de temps à surveiller l’ordonnance des repas. Une chose l’intéresse bien plus que les soins du ménage, c’est l’arrangement du jardin. Après quatre ans passés à Bath, elle retrouve avec joie un jardin dont elle peut aimer les fleurs et les arbres autant que ceux de Steventon. « Notre jardin est mis en état par un nouveau jardinier qui a une excellente réputation. Il prétend que les arbustes en bordure de l’allée de gravier ne sont que des aubépines et des roses d’espèces assez médiocre. Nous allons donc acheter quelques rosiers de souche plus recommandable et, sur ma demande expresse, il va nous procurer des seringas. Je ne saurais me passer d’un seringa à cause du vers de Cowper. [136] Nous parlons aussi d’un cytise… » Quelques jours plus tard, elle déclare fièrement que « beaucoup de gens envient leur maison et que leur jardin est, dit-on, le plus beau de la ville ». [137] La présence de son frère, pour qui la vie en famille est une grande et rare joie ajoute une note d’affectueuse sollicitude à ses projets et à ses plaisirs. « J’espère pour Frank, écrit-elle pendant l’hiver, que la gelée durera encore quelque temps, car il a grande envie de patiner et n’a pu y réussir hier ».

Elle jouit de la douce intimité de la vie à Castle Square au point de regretter que le nombre de leurs connaissances augmente trop rapidement. Aux visites, elle préfère les promenades en compagnie de son frère et de sa belle-sœur ; aux dîners et aux réceptions, les soirées paisibles pendant lesquelles un membre de la famille fait à haute voix, pour l’amusement de tous, la lecture d’un roman nouveau ou d’une histoire qu’on veut relire. « Alphonsine » [138] ne nous a pas plu ; au bout de vingt pages nous avons été rebutés. Sans parler de la traduction qui est mauvaise, il y a dans ce livre un manque de délicatesse déplorable chez un écrivain ordinairement si réservé. Nous l’avons abandonné pour prendre le « Don Quichotte féminin » [139] qui forme maintenant le divertissement de nos soirées, divertissement très grand pour moi, car je trouve ce roman aussi agréable que mes souvenirs me le représentaient ».

Il est aisé de comprendre, en feuilletant « Alphonsine », pourquoi la lecture à haute voix fut interrompue au bout de vingt pages. Le roman de Mme de Genlis n’est pas, en effet, de ceux qu’on peut lire en famille, surtout dans un milieu comme celui des Austen. Aussi bien que les hardiesses du sujet, le ton du récit, moitié prêcheur, moitié libertin, était fait pour offenser le goût et effaroucher la pudeur de tels lecteurs. Quelle pénible désillusion ne durent-ils pas éprouver à mesure qu’avançait la lecture et qu’ils voyaient au lieu de la « tendresse maternelle » annoncée dans le sous-titre, le récit complaisant et appuyé d’aventures plutôt scabreuses ! Une œuvre toute d’édification ne leur avait-elle pas été promise dans la préface ? « Dieu n’a pas donné à l’homme une seule faculté qui ne puisse servir à son bonheur ; c’est surtout ce que j’ai tâché de prouver dans cet ouvrage… J’ai eu dans ce roman une autre intention morale, celle de montrer que dans la situation la plus déplorable, il reste aux âmes vertueuses et sensibles des ressources infinies, de puissantes consolations ».

Malheureusement, le premier chapitre ne semble pas mettre très vivement en lumière les ressources infinies des âmes vertueuses et sensibles, puisqu’il est tout entier consacré au récit d’événements romanesques et à la peinture de scènes assez osées. On y voit le comte de Moncalde raconter au duc de Mendoce l’Histoire de son mariage avec la belle Diana. Le comte dévoile à son ami le « triste mystère » de cette union. Diana au lieu d’être « une épouse reconnaissante et sensible » oppose au mari « qui s’était promis de faire son bonheur, une résistance invincible ». Moncalde tente en vain de « faire valoir les droits sacrés de l’époux » ; il apprend que sa femme aime don Phèdre, et prétextant un voyage, obtient en revenant à l’improviste « des preuves décisives de l’égarement » de Diana. Avec une complaisance vraiment inexplicable de sa part, l’époux dédaigné s’attarde à décrire « ces preuves décisives », et laisse les lecteurs aussi pleinement assurés que lui-même de l’indignité du « couple criminel ». Si abondants soient-ils, ces détails ne suffisent pas. Il faut après le récit de Moncalde, entendre une conversation entre une duègne et un écuyer, conversation où les circonstances de la fâcheuse aventure sont relatées d’une façon plus explicite encore.

Les Austen n’allèrent pas jusque-là, jugeant leur édification poussée assez loin. On peut seulement regretter que Jane Austen, ne connaissant que les premières pages du roman, l’ait critiqué d’une façon un peu trop hâtive. À mesure que les scènes devenaient plus libres, elle aurait pu voir l’auteur affirmer plus hautement son intention de rendre par là un plus éclatant hommage à la vertu. Peut-être se serait-elle enfin laissée convaincre. Elle aurait alors reconnu, grâce à Mme de Genlis, qu’un roman ne manque jamais à ses « intentions morales » quand l’auteur pare son héroïne d’une candeur parfaite et se fait un scrupule « de lui donner un véritable amour, car un cœur violemment agité et brûlant de désirs n’est plus le cœur d’une vierge ».

De l’atmosphère équivoque d’ « Alphonsine » à l’innocente et parfois délicieuse ironie du « Don Quichotte féminin », la différence est grande et dut paraître telle au petit auditoire groupé autour de la lampe, dans le salon de Castle Square. Jane Austen trouva une double satisfaction à relire les comiques aventures de cette Arabella qui modèle ses sentiments et son langage sur ceux des héroïnes de La Calprenède et de Mlle de Scudéri. En même temps qu’elle écoutait, avec un sourire, les discours d’Arabella sur les mérites d’Oronte et d’Orondate ou sur les vertus de l’incomparable Mandane, Jane Austen laissait aller sa pensée vers une héroïne encore inconnue de tous, et qui devait quelques traits au personnage de Mrs. Lenox. Arabella évoquait en son esprit cette jeune fille qui aujourd’hui porte dans « L’abbaye de Northanger » le nom de Catherine Morland.

Les lettres écrites de Southampton parlent encore d’autres livres. À chaque nouveau roman qu’elle lit, Jane Austen transmet à sa sœur ses impressions. Elle saisit toute l’absurdité des romans à la Radcliffe mais ne se défend pas d’y trouver un certain charme ; elle ne sait pas résister à l’envie de connaître les plus récents spécimens du genre et même les lit jusqu’au bout. « Nous sommes en train, dit-elle, de lire « Margiana » et l’aimons beaucoup. Nous allons être transportés dans le Northumberland, et enfermés à Widdrington Towers où se trouvent déjà deux ou trois séries de victimes, emprisonnées par un très sympathique scélérat ». [140] « Margiana », qui venait alors de paraître, est un roman en cinq volumes dans lequel un auteur anonyme a déployé toutes les ressources d’une fertile invention. Comme il est de règle dans cette sorte d’ouvrages, le « très sympathique scélérat » est doué d’une force physique, d’une puissance d’imagination et de volonté qui tiennent du prodige. Ses victimes — l’héroïne surtout — possèdent une vertu incomparable, devant laquelle échouent toutes les embûches et toutes les persécutions. Quelques lignes plus loin, Jane Austen parle de « Marmion » qu’elle avait déjà lu six mois auparavant sans l’admirer. Son opinion au sujet du poème de Walter Scott s’est évidemment modifiée : « J’enverrai demain « Marmion » à Frank et je me vante d’agir en cela avec une grande générosité ». Les échos guerriers. Les prouesses chevaleresques, les récits de combats sanglants, le décor sombre et sauvage de « Marmion », sont des choses qu’elle ne saurait comprendre ni admirer spontanément. Cette beauté lui reste toujours un peu étrangère, elle ne la saisit que par l’étude et au prix d’un certain effort. La poésie qui lui livre immédiatement tout son charme n’est pas celle de Walter Scott, mais celle que Cowper a trouvée dans les paysages verdoyants, les rangées d’ormeaux et de peupliers, la calme rivière, la vie méditative et aimable qu’il célèbre dans « la Tâche » et dans « le Sofa ».

Une semaine après, la revue des livres continue : « Nous lisons en ce moment « Ida d’Athènes ». Ce doit être quelque chose de très brillant, puisque l’auteur déclare l’avoir écrit en trois mois. Nous n’en sommes qu’à la préface, mais je ne m’attends à rien de merveilleux après avoir lu sa « Jeune Irlandaise ». Si l’ardeur de son langage pouvait réchauffer les lecteurs, l’ouvrage vaudrait la peine d’être lu par le temps qu’il fait ». [141] Le ton de dédain de Jane Austen en parlant des deux romans de la célèbre Miss Owenson n’a rien de surprenant. Si généreuse dans ses louanges aux auteurs dont elle admirait le talent, Jane Austen ne savait pas aisément découvrir quelque mérite dans les œuvres où des qualités qu’elle n’appréciait pas s’alliaient à des défauts frappants. Ampoulé, sentimental, mais avec une force et un mouvement remarquables, le premier roman de Miss Owenson « La Jeune Irlandaise » [142] n’avait rien qui pût donner à Jane Austen le plaisir qu’elle demandait à la lecture. Comment une femme aussi indifférente aux événements politiques aurait-elle pu s’intéresser à ce roman où le parti irlandais catholique et libéral trouvait l’exposition ardente et passionnée de ses principes ? D’ailleurs, son jugement que n’influençait aucune considération étrangère à la seule valeur littéraire de ces livres, est depuis longtemps confirmé par l’oubli dans lequel ont également disparu « Ida d’Athènes » et « La Jeune Irlandaise ». De la renommée bruyante de Sydney Owenson, de la célébrité qui s’attacha plus tard à elle lorsqu’elle devint Lady Morgan, de la popularité de « Glorvina » — nom de sa première héroïne et bientôt surnom donné à l’auteur par ses compatriotes, — que reste-t-il aujourd’hui ? Seul, ce nom de Glorvina, jadis fameux et porté fièrement pendant une génération par tant de jeunes filles d’Irlande, n’est pas entièrement oublié. Nous le connaissons encore mais, ironie des choses, parce que Thackeray l’a donné à la ridicule et touchante Glorvina O’Dowd qui riait toujours pour faire voir à l’insensible Dobbin qu’elle avait les dents belles.

Comme sa sœur, la voyant en veine de lecture, lui cite un livre nouveau « Cœlebs en quête d’une épouse » par Hannah More, Jane Austen répond : « Vous n’avez en aucune façon excité ma curiosité au sujet de « Caleb ». Mon peu d’envie de le lire n’était qu’apparent, maintenant il est réel ». Puis elle ajoute — avec cette amusante contradiction, voulue et consciente, qu’elle qualifiera dans un de ses livres de « logique féminine ». [143] « Naturellement, quand je l’aurai lu j’en serai charmée comme tout le monde, mais jusque-là ce livre me déplaît ». Et dans la lettre suivante. Cassandre lui ayant fait remarquer que le titre du roman est « Cœlebs » et non pas « Caleb », elle riposte : « Je n’éprouve aucune honte à m’être trompée sur son nom puisque je n’ai pas commis d’offense envers votre écriture. J’ai bien vu une diphtongue mais sachant combien vous aimez à ajouter des voyelles toutes les fois que cela vous est possible, je l’ai attribuée à ce penchant. La révélation de la vérité n’ajoute rien au mérite de l’œuvre. La seule valeur qu’elle pouvait posséder était due à ce nom de « Caleb » qui est honnête et sans prétention, tandis qu’il y a dans « Cœlebs » de l’affectation et du pédantisme ». [144] On peut espérer que Jane Austen, si elle lut « Cœlebs » se loua d’avoir dit, avant de le connaître, que ce livre lui déplaisait. « Cœlebs » qui atteignit en dix mois sa onzième édition, est en effet le roman le plus mortellement ennuyeux qui ait jamais trouvé des lecteurs. Le caractère des différents personnages nous est généralement révélé dans de longues et verbeuses descriptions, quelquefois encore — artifice d’une touchante naïveté — c’est une conversation entre des amis de ces personnages qui nous met au courant de leur histoire. À certaines pages « Cœlebs » ressemble bien plus à un prêche qu’à l’œuvre d’un romancier, et la félicité conjugale que l’auteur promet à l’épouse de son pieux et sentencieux héros n’est point faite pour éveiller dans le cœur des lectrices des sentiments de regret ou d’envie.

La note de tendresse et d’affectueux intérêt à l’égard de ses neveux qu’on remarque en 1807 dans la correspondance de Jane Austen, devient plus sensible au cours de l’année suivante. En juin 1808, tandis que sa sœur reste à Castle Square, elle fait une visite à Godmersham et, pour la première fois, à côté des noms d’Edward et d’Elizabeth — les châtelains de Godmersham — les noms de tous leurs enfants reviennent fréquemment sous sa plume. La vie mondaine dont elle jouit chez son frère cesse d’avoir à ses yeux une importance et un charme suprêmes. Les chiffons mêmes sont relégués au second plan ; c’est à peine si l’on en trouve quelque mention dans des pages où apparaissent une petite Cassandre qui « a des yeux admirables et promet d’être vraiment charmante », et un petit Edward, admis à l’occasion de la visite de sa tante à dîner avec les grandes personnes et si heureux « que son bonheur le fait presque trop babiller ». Elle s’intéresse surtout à l’aînée de ses nièces, une délicieuse petite Fanny dont la personne et les manières « sont tout ce qu’on peut souhaiter d’aimable ». [145] Cette fillette va bientôt devenir pour elle « presque une sœur », et elle avouera n’avoir jamais cru « qu’une nièce pût lui devenir si chère ».

À mesure que passent les années, ses sentiments à l’égard des siens, toujours vifs et constants, deviennent plus profonds. L’amour fraternel, dira-t-elle bientôt, « est pour les enfants de la même famille une source de jouissances telles que nul autre lien ne pourra jamais l’égaler ». [146] En une phrase exquise, elle raconte à sa sœur comment elle a été accueillie à Godmersham et l’impression qu’elle garde de sa réception. « Elizabeth m’a souhaité très affectueusement la bienvenue. Qu’Edward l’ait fait également je n’ai pas besoin de vous l’apprendre, mais je vous le dis quand même, pour le plaisir de vous le dire ». Ce fut peut-être pendant cette visite que fut ébauché le projet, bientôt mis à exécution, d’un changement de résidence pour Mme Austen et ses filles. Edward Austen avait mis à la disposition de sa mère deux maisons, l’une voisine de Godmersham Park et l’autre de Chawton House. Plutôt que de s’établir dans le Kent, Mme Austen préféra retourner dans le Hampshire. Elle accepta l’offre que lui faisait son fils d’une maison appelée Chawton Cottage qui, « grâce à des additions faites au bâtiment et à la transformation du jardin qu’on entoura d’une haie, devint une habitation spacieuse et commode ». [147] Au mois d’octobre, Jane Austen parle de ce projet comme d’une chose déjà souvent discutée. « Je n’ai rien de plus à vous écrire au sujet de Chawton, mais tout ce que contient votre lettre inclinera ma mère, j’en suis sûre, à envisager le projet avec une satisfaction toujours croissante ». [148] Le capitaine Frank Austen avait à ce moment repris du service actif et, depuis son départ, rien ne retenait plus les siens à Southampton. L’hiver de 1808-1809, le dernier que Jane Austen passa à Southampton, semble avoir été assez agréable, bien que, au début d’octobre la mort subite de Mme Edward Austen, l’Elizabeth mentionnée si souvent dans la correspondance, eut causé à tous une douloureuse surprise. Mais si vive que fut sa sympathie pour le deuil qui frappait son frère, Jane Austen, entourée d’un petit cercle d’amis et obligée de prendre part à la vie mondaine de la société de Southampton, n’eut pas le temps de s’abandonner à la tristesse. « Un plus grand nombre de gens qu’on connaît et beaucoup plus d’occasions de se divertir, voilà qui s’accorde bien avec notre prochain départ, écrit-elle en décembre. Certes, j’ai l’intention d’aller à autant de bals que je le pourrai, afin de ne pas faire un marché de dupe. Tout le monde est désolé de nous voir partir, tout le monde a vu Chawton et en parle comme d’un très joli village. Tout le monde connaît la maison dont nous donnons la description et personne ne la connaît en réalité…. Notre bal a été plus amusant que je ne pensais, et je n’ai pas commencé à bailler avant le dernier quart d’heure… C’était la même salle dans laquelle nous avons dansé, il y a quinze ans. Tout cela m’est revenu à la mémoire et, en dépit de la honte d’avoir tant vieilli, j’ai constaté avec satisfaction que j’étais aussi heureuse maintenant qu’autrefois… Vous ne vous attendiez pas à apprendre qu’on m’ait invitée à danser, mais cela m’est pourtant arrivé ». [149]

À suivre jour par jour la vie de Jane Austen, on pourrait croire, avec Mr. Austin Dobson, qu’elle ne contint jamais de roman d’amour. [150] « Jane Austen, écrit un autre critique, semble avoir puisé dans l’amitié tout l’appui et toute la tendresse dont sa nature avait besoin ». [151] Mais si l’auteur du mémoire déclare qu’il n’a point d’histoire d’amour à raconter d’une façon très certaine ni très détaillée, il parle cependant d’un bref épisode sentimental « a brief passage of romance », dont, pendant la vie de Jane Austen, sa sœur Cassandre connut seule le secret. Malgré les réticences et la réserve de Cassandre qui le raconta à sa nièce Caroline, [152] il met en lumière une partie de la vie de Jane Austen qu’il est précieux de connaître. Pendant un séjour au bord de la mer, les Austen firent la connaissance d’un jeune clergyman sur l’esprit duquel le charme de Jane fit une profonde impression. Quand vint le moment de se séparer, le jeune homme exprima le désir de revoir la famille Austen. Cassandre ne douta pas alors un moment qu’il eut l’intention de demander la main de Jane et que sa demande fût favorablement accueillie. On convint de se retrouver, mais, à l’époque fixée, le jeune homme ne vint pas. Quelque temps après, arriva une lettre de son frère annonçant qu’il était mort. Ainsi Jane Austen connut l’attente joyeuse avant la venue de celui qu’elle considérait peut-être comme un fiancé, puis, après des heures d’inquiétude, acquit la certitude que tout son rêve était irrémédiablement détruit. La main pieuse de Cassandre Austen n’a laissé subsister dans la correspondance aucune trace d’une histoire trop semblable à la sienne. Ce douloureux événement rapprocha plus étroitement encore les deux sœurs, dont les vies furent désormais mariées l’une à l’autre, « wedded to each other », suivant le mot de leur mère.

Le récit de Caroline Austen n’indique aucune date pour cet épisode, mais il est certain qu’il n’appartient pas aux années de Steventon. On se rappelle qu’en quittant le presbytère, Jane Austen se réjouissait de pouvoir enfin passer l’été au bord de la mer, ce qu’elle ne fit pas avant 1801 De plus, aucune lettre de cette époque ne trahit l’influence d’un attachement sincère ou d’une déception profonde. Tout semble, au contraire, indiquer que la jeune fille qui envoie alors à sa sœur la chronique du presbytère de Steventon et de la société des environs n’est pas encore capable d’aimer. N’est-elle pas encore aussi éloignée d’aimer elle-même que d’accueillir l’amour sans un sourire un peu railleur, alors que, sans dédaigner de fleureter au bal, elle considère l’amour et le mariage un peu comme le fait Béatrice dans « Beaucoup de bruit pour rien » ? N’apparaît-elle pas à ce moment, telle la belle ennemie de Bénédict, « incapable de supporter qu’on lui parle d’un mari » et prête « à faire abandonner la partie à tous ses amoureux à force de railleries » ? En 1798, elle écrit à propos d’un jeune ménage : « Earle et sa femme vivent à Portsmouth sans voir personne et n’ont pas la moindre servante. Quel prodigieux amour inné de la vertu doit posséder une femme pour se marier dans de telles conditions ! » Mais si elle s’étonne de la folie qui fait consentir une jeune fille à un mariage dont l’amour est le seul motif, elle s’indigne aussi dans « Orgueil et Parti pris » qu’on puisse faire du mariage un marché par lequel une femme acquiert une situation sociale avantageuse. L’intérêt non plus que l’amour ne trouvent grâce à ses yeux et ses lettres ne laissent rien percer du « prodigieux amour de la vertu » qui pourrait, à défaut d’autres raisons, l’incliner au mariage.

Cependant, à mesure que s’enfuit la prime jeunesse, Jane Austen acquiert et commence à montrer un peu de cette bonté, de cette tendresse qu’on cherche en vain dans les premières pages de sa correspondance. Après le printemps un peu âpre des années de Steventon, on voit peu à peu éclore la sympathie, la douceur féminines qui vont désormais donner à sa vie une plénitude, une perfection qu’elle ne possédait pas encore. La jeune tante de 1805, qui joue avec ses neveux, s’intéresse à leurs ébats, s’ingénie à les consoler de leurs chagrins d’enfants, est plus proche de l’amour, mieux faite pour attirer une affection vraie et l’éprouver elle-même, que la jolie Miss Austen de 1799 aux yeux de laquelle les chiffons et les succès au bal sont les grandes réalités de la vie.

On peut placer entre 1801 et 1805 l’épisode raconté par Cassandre Austen à sa nièce Caroline, puisque ni les preuves de fait, ni les preuves morales ne permettent de l’attribuer aux années de Steventon. En 1801, 1802 et 1804 les Austen firent, d’ailleurs, des séjours au bord de la mer. En 1801, ils passèrent l’été à Sidmouth ; l’année suivante, à Dawlish, ainsi que nous l’apprend une lettre de 1814, dans laquelle Jane Austen parle d’une visite faite à Dawlish « il y a douze ans ». En 1804, Jane accompagna ses parents à Lyme, tandis que Cassandre restait dans le Kent chez des amis. Or, nous savons que les deux sœurs étaient ensemble au moment où Jane Austen rencontra le jeune clergyman. La date probable de cette rencontre est donc 1801 ou 1802.

À cette époque appartient encore un des moments les plus décisifs de la vie de Jane Austen. En novembre 1802, Cassandre et Jane se rendirent à Steventon où habitaient leur frère James et sa femme. Des amis de la famille profitèrent de leur séjour dans le pays pour les inviter à passer quelques jours chez eux. Le 3 décembre, au matin, elles revinrent inopinément à Steventon, sous l’escorte de leurs amis. Tout le monde descendit de voiture et, à la grande surprise de Mme James Austen, de tendres adieux mêlés de larmes furent échangés. Aussitôt la voiture disparue, les jeunes filles déclarèrent à leur belle-sœur, sans lui donner aucune explication, qu’elles voulaient absolument rentrer à Bath le lendemain, et comptaient sur James pour les accompagner. On était au vendredi matin, et le révérend James Austen fit remarquer à ses sœurs que, s’il les accompagnait, il ne pourrait être de retour pour L’office du dimanche et qu’il n’avait pas même le temps de demander à un autre pasteur de le remplacer. En dépit de ces objections, Cassandre et Jane, avec une obstination bien différente de leur délicatesse et de leur amabilité habituelles refusèrent de rester à Steventon jusqu’au lundi et ne firent pas connaître la raison de leur refus. James Austen fut obligé de céder et de partir avec elles. Le mystère que cachait cet incident fut éclairci quelques années après : Un membre de la famille chez qui les Misses Austen passaient quelques jours avait adressé un soir à Jane une demande en mariage. Cette demande avait été acceptée. Le lendemain matin, après avoir réfléchi toute la nuit, Jane avait rendu sa parole au jeune homme en lui disant qu’elle regrettait de s’être engagée inconsidérément. [153] Les avantages matériels qu’un mariage avec un homme fort riche pouvait offrir à une fille de vingt-six ans, que la mort de son père devait laisser dans une situation médiocre, l’assurance d’être aimée et la confiance que lui inspirait une longue amitié avec la famille de ce prétendant, toutes ces considérations n’avaient pas longtemps pesé sur sa décision. Peut-être le souvenir d’un grand et profond chagrin lui avait-il permis de mesurer la différence entre un mariage d’inclination et un mariage sans amour ; peut-être aussi un ironique destin poussa-t-il la moins romanesque des romancières à une résolution qu’elle aurait blâmée chez une de ses héroïnes. Quoi qu’il en soit, Jane Austen refusa la fortune et, chose infiniment plus précieuse, l’amour d’un honnête homme pour la plus irréfutable et la plus féminine des raisons : parce qu’elle n’aimait pas cet homme comme elle aurait voulu l’aimer pour devenir sa femme.

La difficulté d’indiquer à quel moment l’amour passa dans la vie de Jane Austen s’augmente encore de la présence dans les lettres d’un passage énigmatique. Pendant un séjour à Godmersham, Jane Austen écrit à sa sœur, le 28 juin 1808 : « J’ai été si affectueusement priée de retarder mon départ que je me suis crue obligée de donner à Edward et à Elizabeth la raison toute personnelle que j’ai de vouloir être à la maison (à Southampton) en juillet. Ils en ont senti la valeur et n’ont plus insisté. Je peux compter sur leur discrétion. Après cela, j’espère que nous n’aurons pas de déception en ce qui concerne la visite de notre ami. Ma dignité aussi bien que mon affection sont intéressées à cette affaire ». Mr. W. Austen-Leigh, qui ne fait aucune mention de ce passage dans une étude solide et documentée où sont mis en lumière plusieurs incidents jusque-là ignorés de la vie de Jane Austen, [154] est d’avis que « Cassandre Austen ayant détruit toutes les lettres qui avaient trait à la vie sentimentale de sa sœur, on peut considérer le passage en question comme à moitié ironique » (half humorous). Cependant cette « raison toute personnelle » ne se rattacherait-elle pas à ce mystérieux roman d’amour, à ce jardin secret dans une existence dont le détail extérieur seul nous est connu ? L’ami dont la visite est attendue, à la venue duquel la dignité et l’affection de Jane Austen sont également intéressées, ne serait-il pas le jeune clergyman auquel elle s’était liée par un engagement tacite avant de déclarer ouvertement ses fiançailles ?

Il est impossible de trancher la question, mais une chose est du moins certaine : cet épisode qui contient toute la vie sentimentale de Jane Austen est à l’origine du changement qu’on remarque dans les trois derniers romans. Dans « Orgueil et Parti Pris » comme dans « Bon Sens et Sentimentalité » et dans « L’abbaye de Northanger », l’amour ne dépasse la sympathie ou la camaraderie que pour devenir chez Marianne Dashwod un attachement romanesque, une passagère folie dont la jeune fille s’étonne lorsque la raison a repris sur elle son empire. Les héroïnes de ces romans sont aimables et aimées. Mais ces charmantes fiancées qui deviennent des compagnes parfaites, appellent du nom d’amour quelque chose qui est seulement une grande et solide amitié. De ces héroïnes à la petite Fanny du « Château de Mansfield » à la brillante Emma, à l’exquise Anne Elliot, quelle différence ! Car celles-ci, sans être des amoureuses, savent cependant aimer. Le secret de leur pensée est révélé avec une justesse et une pénétration dont, suivant la remarque d’un critique, « seule est capable une femme et une femme faisant appel à ses propres souvenirs ». [155] C’est dans « Le Château de Mansfield » que, parlant de la douceur de l’amour fraternel dans une de ces phrases suggestives dont elle a le secret, Jane Austen dira que parfois « il compte pour presque tout ». Et, aux dernières pages de « Persuasion », elle met dans la bouche de la douce Anne Elliot des paroles qui ont la valeur d’une confidence : « Je ferais une pitoyable erreur si je me permettais de supposer qu’une constance et un attachement inébranlables sont l’apanage de la femme… Je vous crois, messieurs, capables de tous les efforts et de tous les sacrifices aussi longtemps que celle que vous aimez est vivante et qu’elle vit pour répondre à votre amour. Le seul privilège que je réclame pour mon sexe — vous n’avez pas besoin de le jalouser, car il est peu enviable — est d’aimer plus longtemps, alors que la vie ou l’espoir ont disparu ». De ce bref épisode sentimental, il ne resta bientôt dans la vie de Jane Austen que des souvenirs et des regrets sans amertume. Rien ne fut changé au cours paisible de son existence, mais la sympathie et la tendresse que l’amour avait éveillées en elle, laissèrent dans la seconde moitié de son œuvre leur trace lumineuse et parfumée.






CHAPITRE VI


Chawton. Renouveau d’activité littéraire.
« Le château de Mansfield ».


Le village de Chawton est situé dans la partie la plus richement boisée et la plus pittoresque du Hampshire, à peu de distance de la petite ville d’Alton et à cinq milles du fameux village de Selborne où « l’heureux naturaliste » Gilbert White passa tant d’années d’une vie unie et tranquille. Chawton Cottage, la maison que M. Edward Knight avait fait aménager pour sa mère et ses sœurs était à moins de cent mètres du parc au milieu duquel Chawton House dresse les corps irréguliers de ses bâtiments Tudor et présente au soleil sa façade aux longues fenêtres à meneaux. La route de Gosport d’un côté, de l’autre la route de Winchester, procuraient aux habitants du Cottage la distraction alors assez appréciée de voir passer voitures et diligences. Derrière la maison et séparé de la route de Winchester par une épaisse haie vive, s’étendait un grand jardin planté de deux rangées de bouleaux dont les branches formaient en été un berceau de feuillage. Ce jardin se terminait par un beau verger. « Nos fleurs poussent à merveille, écrit Jane Austen au printemps de 1811, seul, votre réséda fait bien piètre ligure. Notre jeune plant de pivoines au pied du sapin, vient de fleurir; il est très beau. Toute la bordure de la charmille sera bientôt égayée par des œillets et des œillets de poète, sans compter les ancolies qui sont déjà en fleur. Les seringas aussi commencent à s’ouvrir… ». Elle ajoute deux jours plus tard : « Vous ne pourriez vous figurer — car cela dépasse le pouvoir de l’imagination — quelle promenade délicieuse on peut faire autour du verger. Notre rangée de bouleaux a très bonne apparence, de même que la jeune haie vive du jardin. On m’annonce qu’on a découvert un fruit sur un des abricotiers ». [156]

Le rez-de-chaussée de Chawton Cottage contenait, en plus de la cuisine et des dépendances, deux pièces dont l’une, la plus petite, ouvrant sur la route de Winchester, servait de salle à manger et dont l’autre était le salon où Jane Austen avait fait placer son piano, « le meilleur qu’il avait été possible de se procurer pour trente guinées ». [157] Chaque matin, avant le déjeuner, Jane faisait un peu de musique ; le soir, elle chantait en s’accompagnant quelque romance : « L’Adieu du Soldat » et « Le beau gars aux cheveux blonds ». [158]

Dans la petite salle à manger où les trois femmes avaient coutume de travailler à des ouvrages d’aiguille, Jane Austen recommença bientôt, comme autrefois à Steventon, à délaisser la couture pour s’asseoir devant le pupitre dont le tiroir renfermait ses manuscrits. « Elle avait soin que ni les domestiques, ni aucune personne étrangère à la famille, ne pussent deviner à quoi elle s’occupait. Elle écrivait sur de petites feuilles de papier qu’elle pouvait aisément dissimuler ou recouvrir d’une feuille de buvard. Il y avait entre la porte d’entrée et l’office une porte qui grinçait en s’ouvrant et elle défendit qu’on la réparât car son bruit servait à l’avertir de l’approche d’un visiteur ». [159] Les interruptions étaient d’ailleurs assez rares dans ce tranquille Chawton (Cottage où Mme Austen et ses filles menaient une vie dont la lecture était la grande distraction et dont les occupations se réduisaient à la direction du ménage, à quelques ouvrages pour les pauvres et à quelques leçons de lecture et d’écriture données aux enfants du village. [160] Cette vie monotone avait cependant sa gaieté aussi bien que sa douceur. Chawton n’étant pas loin de Steventon pour qui pouvait suivre à cheval des chemins de traverse impraticables aux voitures, James Austen, accompagné d’un de ses enfants, venait souvent au Cottage. Anna, sa fille aînée, eut ainsi l’occasion de voir fréquemment ses tantes et de se lier avec la plus jeune d’une très vive amitié. « Ce fut au cours de ces années, écrivit-elle plus tard, que je fis vraiment connaissance avec ma tante Jane. Les dix-sept ans qui nous séparaient semblèrent alors se réduire à sept, puis à rien. Mon grand amusement, pendant un séjour que je fis un été à Chawton, était d’aller chercher des livres à la bibliothèque d’Alton. Quand j’avais parcouru ces livres, je tournais en ridicule les aventures qu’ils contenaient pour divertir tante Jane tandis qu’elle travaillait à quelque ouvrage d’aiguille, presque toujours destiné aux pauvres. Ce jeu nous amusait beaucoup toutes deux et ma tante Cassandre s’y intéressait aussi, quoique moins vivement. Mais parfois, comme nous débitions des folies, elle ne pouvait tenir son sérieux et nous priait de ne pas tant la faire rire». [161] L’animation pénétrait aussi à Chawton avec la visite des enfants du châtelain. « S’il dut y avoir au Cottage bien des heures de silence pendant lesquelles Fanny Priée, Emma AVoodhouse ou Anne Elliot grandirent en intérêt et en beauté, j’ai bien peur que mes sœurs, mes cousins et moi, raconte Mr. Austen-Leigh, n’ayons bien souvent, pendant nos visites à Chawton, troublé ce mystérieux travail. Nous n’avions d’ailleurs pas la moindre idée de l’occupation qu’interrompait notre présence et il nous aurait été impossible d’en rien deviner, car aucun signe d’impatience ni d’irritation n’échappa, en aucune circonstance, à l’auteur que nous dérangions ». [162] Lorsque Jane Austen eut retrouvé les longues heures de loisir qui lui étaient nécessaires, le premier travail qu’elle entreprit fut la révision de « Bon Sens et Sentimentalilé ». Son frère Henry ayant réussi à lui trouver un éditeur, elle se rendit à Londres en avril 1811, et termina les derniers arrangements pour la publication de son œuvre. Sans plus oublier « Bon Sens et Sentimentalité » « qu’une mère n’oublie l’enfant qu’elle nourrit », elle jouit néanmoins des plaisirs de la capitale : visites aux musées, aux expositions de peinture, soirées passées au théâtre ou dans le monde. Présentée par sa belle-sœur qui avait été la comtesse de Feuillide, Jane fit alors la connaissance de plusieurs émigrés et pénétra dans un milieu français. Quinze ans auparavant, elle avait fait un bref séjour à Londres « ce lieu de dissipation et de vice » comme elle l’appelait en riant. Elle n’y avait fait depuis que de rares et surtout très brèves visites. Après le calme des journées de Chawton, elle eut alors l’impression de vivre une vie intense. Pour rassurer Cassandre qui aurait pu se croire oubliée ou négligée, elle lui écrivit un jour : « Je suis une vilaine de me laisser absorber au point de sembler n’avoir plus une pensée pour les êtres et les choses auxquels je m’intéresse en tout temps et en toute circonstance, c’est-à-dire à votre milieu et à vous-même. Je vous assure que je pense à vous tous et désire être tenue au courant de tout ce qui vous concerne. Mais, le moyen [163] de ne pas être absorbée par mes propres affaires ? » [164] Londres, en effet, est si attrayant, presque si nouveau pour elle, qui passe de la solitude et du silence du Hampshire au mouvement des rues bruyantes, au spectacle des étalages où se déploient d’irrésistibles chiffons. La note de gaieté, de joyeux empressement qui se fait entendre dans sa correspondance à cette époque indique, aussi bien que le contenu des lettres elles-mêmes, que Jane Austen vécut pendant sa visite à Sloane Street dans une fièvre de mondanités. « J’ai le regret de vous apprendre que je fais des dépenses folles. Je gaspille tout mon argent, et le vôtre aussi, ce qui va vous sembler pire encore. Chez un marchand où j’étais allée acheter de la mousseline à carreaux que j’ai payée 5 shillings le mètre, je me suis laissée tenter par une mousseline d’une couleur ravissante, et j’en ai pris dix mètres, pensant qu’elle vous plairait ». Puis viennent de nouvelles « dépenses folles » parmi lesquelles figure l’achat d’un charmant petit bonnet. Et c’est un nouvel aveu : « Rien ne saurait me contenter si je ne m’achète pas, en plus de ce bonnet, un chapeau de paille comme celui de Mme Tilson. C’est tenir une conduite scandaleuse, mais le chapeau en question, qui va me coûter une guinée, n’est vraiment pas cher ». [165]

Le choix de parures et de toilettes s’imposait d’ailleurs car Mme Henry Austen allait donner une soirée à laquelle elle avait invité quatre-vingts personnes. Henry Austen était alors associé dans une banque et habitait une jolie maison de Sloane Street où sa femme recevait une société nombreuse, « gentry » et gens d’affaires, auxquels se mêlaient quelques émigrés et quelques artistes. Le lendemain de la soirée, Jane en envoya le récit à Chawton : « Tout s’est passé à merveille. À sept heures et demie, les musiciens sont arrivés dans deux fiacres et à huit heures, la noble compagnie a commencé à faire son apparition. Parmi les premiers arrivés étaient George et Mary Cooke et j’ai passé la plus grande partie de la soirée avec eux. Bientôt, comme il faisait trop chaud au salon pour nous, nous sommes allés dans le vestibule où il faisait relativement frais. Là, nous avions l’avantage d’entendre la musique à une distance raisonnable et de voir arriver les derniers venus. J’étais entourée de gens de connaissance, des messieurs surtout, et, avec Mr. Sampson, Mr. Seymour, Mr. W. Knatchbull, sans compter Mr. Walter, Mr. Egerton, les Cooke, Miss Beckford et Miss Middleton, je n’étais pas sans avoir à qui adresser la parole. La musique a été très bonne… les musiciens ont fait le plus grand plaisir à tout le monde et ont gagné leur argent sans faire des embarras. Aucun amateur n’a consenti à se produire. La maison n’a été vide qu’après minuit. Si vous voulez apprendre d’autres détails, questionnez-moi. Il me semble, pour ma part, que j’ai épuisé, plutôt qu’effleuré le sujet ». [166]

Cependant, il nous manque quelque chose pour avoir une image bien nette de Jane Austen, souriante et animée, au milieu d’un petit groupe de gens qui tous, nous le devinons, subissent le pouvoir de son charme : nous ne savons rien encore de sa toilette. C’est dans la lettre suivante que cette question sera traitée avec une brièveté surprenante. « Ma coiffure était faite d’un bandeau pailleté comme la bordure de ma robe, avec une fleur que m’avait donné Mme Tilson ». L’heureux effet de cet ajustement est indiqué ensuite avec une pointe d’humour : « Je comptais bien qu’il me reviendrait quelque remarque de Mr. W. Knatchbull au sujet de la soirée et me tiens pour très satisfaite du jugement porté sur moi : il m’appelle une jeune personne fort agréable. Il faut se contenter de cela. À l’heure qu’il est, on ne saurait prétendre à rien de mieux et ce sera très heureux si l’on peut prêter à de telles remarques pendant quelques années encore ». [167] Cette réflexion, amusée et mélancolique à la fois, nous rappelle que Jane Austen a maintenant trente-six ans. Mais elle demeure, pour l’invité de son frère, ainsi qu’aux yeux de beaucoup d’autres « une jeune personne». Elle est presque aussi jolie qu’aux jours où elle fleuretait avec son « ami irlandais », Mr. Tom Lefroy et certainement plus charmante, avec plus de grâce, plus de douceur qu’autrefois. Elle est maintenant capable de s’intéresser à certaines choses qui n’appartiennent pas à son milieu. Aussi c’est un plaisir pour elle que de pénétrer en compagnie de sa belle-sœur dans un salon d’émigrés. Elle se réjouit à l’avance de voir « les façons d’une société française ». Après sa visite, elle se déclare satisfaite et loue les manières du comte d’Entraigues avec une délicieuse naïveté. « M. le Comte, qui est âgé, est un très bel homme, de manières si réservées qu’elles pourraient le faire passer pour un Anglais. Il a, je crois, beaucoup d’esprit et une grande culture. Il possède quelques beaux tableaux anciens qui ont fait l’admiration d’Henry, cependant que la musique du fils faisait les délices d’Eliza. Parmi ces tableaux, il y avait une miniature de Philippe V d’Espagne, le petit-fils de Louis XIV, que j’ai trouvée fort à mon goût. Le comte Julien est un musicien remarquable ». [168]

La seule réserve que fait Jane Austen au sujet des amis français d’Eliza de Feuillide est qu’ils ont la fâcheuse habitude de priser immodérément, « taking quantifies of snuff ». Elle ne voit dans le comte d’Entraigues qu’un homme du monde et un collectionneur. Elle ne soupçonne pas que la vie de ce vieux gentilhomme pourrait fournir la matière de plusieurs romans d’aventures. L’émigré dont elle admire les tableaux et les objets d’art cache sous une apparence de dilettantisme les intrigues d’un agent secret qui, après avoir trahi plusieurs maîtres, travaille en 1811 pour le compte de Louis XVIII. En lisant les quelques lignes consacrées au vieux comte d’Entraigues et au comte Julien, on regrette de ne pas trouver un mot de Mme d’Entraigues. Sous le nom de Saint-Huberty, celle-ci avait chanté à l’Opéra, où elle avait reçu les encouragements et les compliments du vieux Gluck. Quelques années plus tard, la cantatrice fameuse avait inspiré au jeune Bonaparte les seuls vers d’amour qu’il écrivit jamais. Mais, ignorant les triomphes de l’artiste et les succès de la femme, Jane Austen ne vit dans la Saint-Huberty de jadis qu’une vieille dame insignifiante dont le visage ne gardait aucune trace d’une beauté disparue.

À son retour à Chawton, elle reprit son nouveau roman, commencé en février 1811, [169] qui devait être « Le Château de Mansfield ». Son travail fut interrompu en 1812 par la révision d’« Orgueil et Parti pris », publié au commencement de 1813 par Egerton, l’éditeur de « Bon Sens et Sentimentalité ». Comme « Bon Sens et Sentimentalité », « Orgueil et Parti pris » parut sans nom d’auteur. Jane Austen semble avoir désiré à ce moment que son secret fut soigneusement gardé. Mais avec une famille si nombreuse et vivement intéressée à son succès, il était difficile que Jane Austen, malgré l’anonymie de ses livres, ne fut pas bientôt connue pour en être l’auteur. Après la publication d’« Orgueil et Parti pris » quand l’accueil très favorable lait à ses deux premiers romans lui a donné confiance en son propre talent, son attitude semble se modifier un peu. Elle continue à écrire par plaisir, tout en acceptant avec une modeste satisfaction l’argent et les louanges qu’elle recueille, mais la composition devient pour elle, de simple distraction, une occupation de plus en plus absorbante. Dans une lettre écrite de Cbawton à son frère Frank et datée de juillet 1813, elle parle du succès de ses deux premiers livres : « Vous serez content d’apprendre que tous mes exemplaires de « Bon sens et Sentimentalité » se sont vendus et m’ont rapporté 140 livres sterling, sans compter les droits de reproduction, si je dois jamais en toucher. Mes œuvres m’ont donc rapporté jusqu’à présent 250 livres sterling, ce qui me donne l’envie de gagner davantage. J’ai entrepris quelque chose qui, je l’espère, se vendra bien, grâce à la réputation d’ « Orgueil et Parti pris », bien que ce ne soit pas de moitié aussi amusant. [170] À propos, cela vous déplairait-il que j’y fasse mention de « l’Eléphant » (le vaisseau que commandait alors le capitaine Frank Austen) et de deux ou trois des bateaux sur lesquels vous avez servi ? Je l’ai fait sans votre permission, mais je le modifierai si cela devait vous fâcher. D’ailleurs, je ne fais que citer leurs noms en passant ». [171]

Dans une autre lettre écrite deux mois plus tard, elle s’explique avec son frère sur son désir de ne pas être connue pour l’auteur d’ « Orgueil et Parti pris » et sur la difficulté d’empêcher des admirateurs trop zélés de parler à tout le monde d’elle et de son œuvre. Son frère, en lui permettant de mentionner les noms de ses bateaux lui a probablement fait remarquer qu’il serait plus sage de se servir d’autres noms. Elle répond : « Je vous remercie très vivement de la permission que vous me donnez et de l’affectueux avertissement qui l’accompagnait. Je savais déjà à quoi je m’exposais, mais le fait est que le secret est ébruité et de telle façon qu’il n’est plus un secret. Quand je ferai paraître un troisième livre, je n’essaierai même plus de mentir ; Henry a entendu en Écosse Lady Robert Kerr faire de grands éloges d’« Orgueil et Parti pris ». Il n’a rien eu de plus pressé que de dire le nom de l’auteur. Une fois qu’un bruit de ce genre a commencé à se répandre il se propage facilement, et Henry, en toute simplicité, y a aidé maintes fois. Je sais bien qu’il le fait par affection et à cause de son admiration pour ce que j’écris, mais je tiens cependant à vous dire, et à Mary également, combien je suis sensible à la bien plus grande preuve d’affection que vous m’avez donnée en vous conformant scrupuleusement à ma demande. J’essaye de m’endurcir. Après tout, c’est une chose insignifiante comparée à ce qu’il y a de vraiment important dans la vie». [172]

Ce qu’elle craint, ce qui la blesse dans son amour-propre et lui fait redouter la célébrité, c’est, en devenant un auteur à la mode, d’être exposée à la curiosité du public. Il lui semble qu’elle deviendra une « bête curieuse » [173] et cette pensée lui gâte un peu le plaisir qu’elle prend très franchement, très simplement, aux félicitations et aux louanges que ses amis lui transmettent. Elle aime à écrire et se réjouit du succès de ses romans, mais son orgueil se révolte déjà — alors que le public connaît si peu de son œuvre — à l’idée que la femme pourrait disparaître derrière la romancière. Une anecdote racontée par Henry Austen, nous apprend comment s’exprima un jour sa répugnance à faire dans le monde figure de femme auteur. Une personne de la société aristocratique l’ayant invitée à une réception, pour procurer à l’auteur d’« Orgueil et Parti pris » le plaisir de rencontrer l’auteur de « Corinne », elle refusa l’invitation, disant que l’auteur d’« Orgueil et Parti pris » n’assistait pas à des fêtes où Miss Jane Austen n’était pas invitée. [174]

La jalouse réserve dont elle s’entourait explique pourquoi, malgré ses succès littéraires, elle ne figura jamais dans la correspondance ou les souvenirs des écrivains de son époque. Une seule fois, son nom est mentionné par une personne qu’aucune relation d’amitié ou de parenté ne liait aux Austen. Dans une lettre à un ami. Miss Mitford, l’auteur de « Notre Village », rapporte quelques détails qu’on vient de lui donner sur l’apparence et le caractère de Miss Austen. « Une dame qui la fréquente m’assure qu’elle est devenue maintenant la vieille fille la plus guindée, la plus revêche, la plus pointilleuse, qui ait jamais goûté les douceurs du célibat. Avant que le succès d’« Orgueil et Parti pris » eut révélé au public le trésor qui se cachait sous de si austères apparences, on ne faisait pas plus attention à elle dans le monde qu’à un tisonnier, à une tige d’écran ou à n’importe quelle baguette de fer ou de bois qu’on laisse dans un coin. Il en va bien autrement à cette heure. Miss Austen est toujours raide et sèche comme un tisonnier, mais on a peur d’elle. Il faut avouer que c’est un peu effrayant de se voir observer en silence par quelqu’un de semblable. Une femme d’esprit, un peintre de caractères, et qui ne dit mot, est un être vraiment redoutable ». [175]

À ce tableau peu flatteur, Miss Mitford ajoute un correctif qui fait honneur à son amour de la vérité : « Je ne suis pas très sûre que tout ceci soit vrai. La personne dont je le tiens est la sincérité même, mais elle a des raisons d’être indisposée à l’égard de Miss Austen. Son beau-frère est en procès avec le frère de Miss Austen qui, dit-il, l’a frustré d’un héritage considérable ». Dans le portrait tracé par Miss Mitford, cette maussaderie, cet air austère et revêcbe, la terreur inspirée par un silence qu’on croit chargé de malveillance, semblent tout d’abord en contradiction flagrante avec le témoignage de ceux qui ont connu Jane Austen. Le « Mémoire » et la notice biographique qui accompagne « L’Abbaye de Northanger » s’accordent à louer en elle « une taille mince et élancée, un pas léger et vif, un teint d’une fraîcheur exquise, une expression de gaieté, de franchise et de bonté ». Mais cette contradiction même renferme peut-être une indication précieuse. Pour méchant qu’il soit, le croquis à la plume de Miss Mitford ne contiendrait-il pas cette sorte de vérité que la caricature la plus poussée conserve parfois en dépit de sa laideur voulue et de ses exagérations ? Effaçons de ce portrait ce que la rancune et l’animosité ont inspiré, oublions ce qu’on nous rapporte, et que nous savons inexact, de l’attitude du monde à l’égard de Jane Austen ; il n’y restera rien qui ne précise et n’éclaire ce que l’œuvre et la correspondance nous ont déjà appris.

Avec ceux qui l’aiment, dans l’intimité du cercle familial, Jane Austen laisse paraître sans contrainte un aspect de sa nature qu’elle ne peut ni ne veut livrer aux yeux des indifférents. Gracieuse et gaie avec les siens, elle est en d’autres circonstances d’une timidité extrême. Cette timidité lui fait revêtir devant les étrangers une apparence de froideur, de réserve muette et distante qui semblent cacher un mépris ou un blâme secret. Cependant, lorsque dans une réunion elle est entourée d’un petit groupe d’amis, personne ne sait mieux donner à la conversation un tour agréable, spirituel et délicat. Mais elle n’est pas de ceux qui savent « faire étalage d’esprit pour la galerie ». [176] Aussi, maintenant qu’elle a presque renoncé à danser, elle préfère le plus souvent s’isoler. Quand elle accompagne sa jeune nièce dans le monde elle s’assied au coin du sofa réservé aux mères et aux chaperons. Il faut vraiment avoir quelque raison personnelle de détester Miss Austen pour découvrir alors en elle une vieille fille revêche et guindée. Son joli visage que la maladie n’a pas encore pâli, est toujours éclairé par des yeux vifs, brillants de spirituelle et fine malice. Ses beaux cheveux bruns entourent de petites boucles rondes et pressées un front bien dessiné. Elle est gentiment parée et sa parure lui sied à merveille ; les après-midi chez les marchands de modes n’ont pas été passés en vain. Et, parmi les femmes âgées au milieu desquelles elle est assise, sa fraîcheur et sa jeunesse paraissent d’autant plus charmantes. À peine pourrait-on lui reprocher d’avoir la taille un peu raide et d’être trop silencieuse. Cette raideur, à dire vrai, est chose commune à une époque où s’appuyer au dossier de sa chaise est une infraction grave aux lois de la bienséance mondaine. Et qui penserait à craindre le silence de cette gracieuse personne, réservée sans doute, mais qui sait si bien dire à propos, avec une grâce timide, un mot aimable ? Si ce n’est pas pour juger et critiquer tout le monde qu’elle se tient à l’écart, faut-il voir dans son silence la preuve de la supériorité qu’elle s’attribue ? Point du tout. Son silence n’a rien de dédaigneux et le demi-sourire qui flotte autour de ses yeux et de sa bouche ne contient qu’une ironie amusée. Elle se tait, plutôt que d’échanger avec des indifférents des paroles banales. Elle a d’ailleurs mieux à faire. Elle écoute et observe. Son observation n’est pas celle d’un critique amer ni d’un censeur chagrin ; c’est l’attention éveillée d’un spectateur devant une comédie dont toutes les scènes l’amusent infiniment. Sans être jamais la dupe des apparences, elle ne s’indigne pas devant la vanité et la sottise, elle les accepte parce qu’elle les sait inévitables. Loin de chercher à tirer des ridicules qu’elle remarque quelque belle généralisation sur la faiblesse ou la méchanceté des hommes, elle jouit simplement du divertissement que lui offrent les vaniteux et les sots. Moraliser sur les divers aspects de la vie demande un esprit plus profond que le sien; son intelligence vive et pénétrante est à la mesure des choses journalières et s’exerce seulement dans le concret. Le regard qu’elle jette sur la vie et sur les choses est celui d’un témoin averti, amusé et tolérant, sans fausse et fade indulgence, qui trouve un plaisir toujours renouvelé dans l’observation et justifie ce plaisir à ses propres yeux en disant : « Pourquoi donc sommes-nous au monde si ce n’est pour servir au divertissement de nos semblables et, à notre tour, les amuser à nos dépens ? »

En mai 1813, Jane Austen fait de nouveau un bref séjour à Londres, au moment d’une exposition générale de l’œuvre de Sir Joshua Reynolds. Elle cherche à trouver parmi les toiles de Reynolds un portrait de son héroïne de prédilection, Elizabeth Bennet. Mais ce soin ne lui fait pas oublier les visites à la modiste et à la couturière. Comme aux jours de Steventon, chaque lettre parle de chiffons et d’ajustements nouveaux. Certain chapeau est décrit minutieusement : « Il sera en satin blanc au lieu de satin bleu, tout en satin blanc et en dentelle, avec une petite fleur blanche piquée sur l’oreille gauche comme la plume d’Harriet Byron. J’ai permis à la modiste d’aller jusqu’à une livre seize shillings ». À n’en pas douter, la littérature aussi bien que la coquetterie entraîne Jane Austen à pareille dépense. Une livre seize shillings lui semble une prodigalité excusable quand il s’agit d’un chapeau rappelant celui d’une héroïne de Richardson. Pour aller au théâtre avec son frère, elle se fait un jour accommoder par un coiffeur qui la frise avec une rapidité prodigieuse. « J’ai trouvé ma coiffure affreuse et j’aurais mille fois préféré un gentil bonnet, mais mes compagnons m’ont réduit au silence à force d’admiration. Je n’avais qu’un petit bandeau de velours autour de la tête ». Elle parle à peine de ses livres, et seulement pour demander à sa sœur l’opinion d’un certain M. H… sur « Orgueil et Parti pris ». « Je suis très flattée, dit-elle, de savoir déjà qu’il admire beaucoup mon Elizabeth ». [177]

Après ces quelques jours passés en grande partie à choisir des colifichets et des parures pour l’hiver suivant, se place une visite à Godmersham Park, visite qui devait être la dernière. Les lettres écrites à cette occasion révèlent le plaisir de « tante Jane » à se retrouver au milieu des enfants de son frère. Ses nièces, surtout cette « chère petite Fanny » dont le nom revient maintenant si souvent, trouvent en elle un amie délicieusement vive, jeune et gaie et qui sait être cependant, lorsqu’il le faut, tendrement maternelle. « Je me souviens, raconte l’une d’elles, que lorsque tante Jane venait à Godmersham, elle apportait le manuscrit du roman qu’elle était en train d’écrire et s’enfermait avec mes sœurs pour leur en faire la lecture. Mes petits frères et moi, nous entendions à travers la porte de grands éclats de rire, et nous nous sentions très humiliés d’être exclus de réunions si agréables. Je me souviens aussi que tante Jane restait souvent pendant la journée assise au coin du feu dans la bibliothèque, travaillant à un ouvrage d’aiguille. Puis, tout à coup, elle éclatait de rire, se levait et courait à une table placée à l’autre bout de la pièce, sur laquelle il y avait toujours des plumes et de l’encre ; elle griffonnait quelque chose et venait se remettre à son travail près de la cheminée ». [178] Les aînées de ses nièces savaient bien ce que voulaient dire ces éclats de rire, ces brusques interruptions et ces mots écrits à la hâte puisqu’elles étaient admises à l’honneur d’écouter, longtemps avant que le public les connût, les discours de l’inoubliable Mme Norris, le récit des aventures d’Harriet Smith ou les compliments de la loquace Miss Bates. Pour dédommager ceux des enfants qui n’auraient rien pu comprendre à de telles lectures, leur tante inventait des histoires merveilleuses qu’elle leur contait avec une patience infatigable. Un trait exquis qu’on relève dans « Emma » semble avoir été inspiré à l’auteur par ses petits neveux et nièces de Godmersham. Une jeune fille, se promenant seule dans la campagne, est importunée, puis terrifiée par des bohémiens que la venue d’un autre promeneur met en fuite : « Toute l’aventure se réduisit bientôt à une affaire de peu d’importance, sauf aux yeux d’Emma et de ses neveux… Henry et John continuèrent à lui réclamer chaque jour l’histoire d’Harriet et des bohémiens et à la reprendre invariablement si elle s’écartait, fut-ce dans le moindre détail, du premier récit des faits ». [179] Le souvenir de ces histoires demeura vivant dans la mémoire de ses neveux et nièces. « Ce qui charmait d’abord les enfants, écrit une de celles-ci, c’était la douceur qui rayonnait d’elle. Nous sentions qu’elle nous aimait et nous l’aimions à notre tour. C’est tout ce que je me rappelle avant le moment où je fus assez grande pour apprécier son esprit. Alors, je connus les délices de sa conversation enjouée et pleine d’intérêt. Tout, grâce à elle, devenait amusant pour un enfant. Et quand j’eus quelques années de plus et que d’autres cousines étaient là pour partager le divertissement, elle nous racontait de belles histoires, des contes de fées de préférence. Chacune de ses fées avait une personnalilé bien distincte. Je crois qu’elle inventait ses contes à mesure et son récit se prolongeait souvent pendant deux ou trois jours ». [180]

Lorsque des amis venaient à Godmersham Park, elle aidait sa nièce Fanny à les recevoir et accompagnait la jeune fille dans ses visites à des voisins de campagne. Ce nouveau rôle ne laissait pas de lui paraître agréable. « Comme il faut bien que je cesse d’être une jeune personne, je trouve maintes douceurs à devenir quelque chose comme un chaperon. On m’installe sur le canapé près du feu et je bois autant de vin qu’il me plaît ». Elle écrit un autre jour : « J’ai abandonné ma lettre en grande hâte, pour me préparer à faire des visites dans la matinée. Naturellement, j’ai été prête la première et n’aurais pas eu besoin de tant me presser. Fanny avait mis sa robe et son chapeau neufs. Ces dames étaient chez elles. J’étais en fortune, car j’ai vu Lady Fagg et ses cinq filles, ainsi qu’une vieille Mme Hamilton… et Mme et Miss Chapman de Margate par-dessus le marché. Je n’ai jamais vu une famille où l’on soit si laid ; cinq filles d’une laideur !… Miss Sally Fagg a une jolie taille et c’est à cela que se réduit toute la beauté de la famille. La visite a été plutôt ennuyeuse. Fanny s’en est très bien tirée, mais il y avait disette de conversation et les trois amies de la maison sont restées dans la pièce à nous regarder. Cependant, Miss Chapman jouit du nom de Laura et porte une robe à double volant. Il faudra que vous vous décidiez à faire mettre des volants à vos robes… » Pour être devenue moins moqueuse, Jane Austen n’a rien perdu de son humour et brosse en quelques traits une amusante scène d’intérieur, mais elle a appris à admirer et à louer spontanément et plus généreusement. La jolie Miss Austen des bals de Steventon et de Hasingstoke n’aurait pas su dire à propos d’une jeune personne rencontrée chez des amis : « J’admire la sagesse et le goût de Charlotte Williams. Ses grands yeux noirs savent bien juger ». À de telles louanges, assez rares encore pour être précieuses de sa part, elle en ajoute une autre : « Je veux lui faire l’honneur de donner son nom à une de mes héroïnes ». [181]

Au milieu de ses occupations familiales et mondaines l’auteur de « Bon Sens et Sentimentalité » et d’« Orgueil et Parti pris » ne saurait ni ne voudrait oublier ses « enfants chéris ». À plusieurs reprises pendant son séjour chez son frère, elle entend parler très favorablement de ses livres et reçoit « d’exquises flatteries ». « Et de plus, écrit-elle, mes livres sont lus et admirés en Irlande. Il y a une certaine Mme Fletcher, la femme d’un juge, vieille dame très charmante et très cultivée qui brûle d’envie de me connaître, veut savoir à quoi je ressemble, etc. Elle ne sait pas qui je suis… Je ne désespère pas d’avoir un jour mon portrait exposé au Salon, un barbouillage de blanc et de rouge en guise de visage, et la tête penchée toute d’un côté. Peut-être épouserai-je après le jeune M. d’Arblay. D’ici là, je devrai à notre cher Henry des sommes énormes pour les frais d’impression, etc. ». [182] Car le succès de ses deux premiers romans s’affirme. « Orgueil et Parti pris » est très bien accueilli du public ; il a les honneurs d’une seconde édition à la fin de 1813. « Depuis ma dernière lettre, écrit-elle le 6 novembre, j’ai eu à m’occuper de ma seconde édition. Je ne peux pas m’empêcher de souhaiter que beaucoup de gens soient pris du désir de l’acheter. Je ne m’opposerais même pas à ce qu’ils considèrent cet achat comme un pénible devoir. L’important pour moi, c’est qu’ils fassent l’emplette de mon livre… Mary a entendu dire qu’on admirait beaucoup mon roman à Cheltenham. Je sais que je ne peux pas vous ennuyer en vous racontant tous ces détails et que je n’ai pas besoin de m’excuser ». Pour comparer ses œuvres aux romans qui jouissent alors d’une certaine vogue, elle lit en 1813 un livre de Mary Brunton qu’elle n’avait pas osé feuilleter en 1811, au moment où « Bon Sens et Sentimentalité » allait paraître. « J’ai essayé de me procurer « Self Control » avait-elle alors avoué à Cassandre, j’aimerais tant savoir ce que vaut l’auteur, mais j’ai toujours une certaine crainte de trouver trop bon un bon roman et de m’apercevoir que mon intrigue et mes héros ont déjà été présentés au public ». [183] Deux ans plus tard, et bien qu’elle doute de voir « Le Château de Mansfield » aussi favorablement accueilli que ses prédécesseurs, elle dit du roman de Mary Brunton : « Je suis de plus en plus certaine que ce livre est écrit avec les meilleures intentions du monde en un style très élégant et qu’il ne contient rien de naturel ni même de vraisemblable. Je crois que l’aventure la moins extraordinaire et la moins incroyable qui arrive à l’héroïne est d’être entraînée à la dérive par le courant d’une rivière en Amérique ». [184] Simplicité et vraisemblance, ces deux qualités dont « Self-Control » n’offrait pas la moindre trace sont les qualités maîtresses du « Château de Mansfield », l’œuvre nouvelle où Jane Austen avait ajouté à l’art subtil et à l’observation pénétrante de ses trois premières œuvres le charme nouveau d’une émotion discrète.

Élevée par charité avec les enfants de son oncle Sir Thomas Bertram, Fanny Priée n’a trouvé qu’un seul ami au château de Mansfield. Le second fils de Sir Thomas a deviné un cœur exquis et un esprit délicat sous la timidité et la gaucherie de la petite cousine pauvre. Il a pour Fanny une affection toute fraternelle et Fanny croit longtemps n’avoir pour Edmond qu’une vive reconnaissance et une grande admiration.

Pendant une longue absence de Sir Thomas, appelé aux colonies par des affaires urgentes, ses deux filles, Maria et Julia, font leurs débuts dans le monde. Les deux sœurs sont également belles et savent conserver, en dépit de leurs succès mondains, l’apparence de la plus charmante simplicité. Maria fait bientôt la conquête d’un riche « squire » du comté. Peu de temps après les fiançailles de Maria, Mr. Crawford et sa sœur, nouveaux venus dans le voisinage, se lient avec les habitants de Mansfield. On improvise chaque jour au château un divertissement nouveau : un concert, un bal, une excursion, on s’avise même de jouer la comédie. Cendrillon muette et délaissée, la petite Fanny regarde d’un œil un peu attristé les amusements de ses cousins et de leurs amis. Elle s’aperçoit avec douleur que la grâce et les yeux vifs de Mary Crawford ont séduit Edmond. Elle remarque aussi que le spirituel Henry Crawford, dont Julia est visiblement éprise, fait à Maria une cour assidue. Sans accorder la moindre pensée à la mauvaise humeur croissante de son fiancé. Maria accepte et recherche même les attentions de Mr. Crawford. Mais, avec le retour inopiné de Sir Thomas, la vie au château de Mansfield redevient paisible et monotone. Plus de comédie ni d’excursions, et bientôt Henry Crawford part sans avoir prononcé les paroles qu’attendait Maria. Blessée dans son orgueil par cet abandon, impatiente d’échapper à la tutelle d’un père autoritaire. Maria se résigne à épouser le fiancé qu’elle n’aime pas. Elle quitte le pays après son mariage, emmenant avec elle Julia.

Fanny demeure à Mansfield où sa grâce discrète, son charme et sa douceur commencent enfin à être appréciés de l’austère Sir Thomas. Sir Thomas n’est d’ailleurs pas le seul à découvrir que Fanny est délicieusement jolie et que sa bonté est infiniment attachante. Henry Crawford, de retour après quelques mois d’absence, est frappé de la beauté de Fanny. Il se promet de rester à Mansfield assez longtemps pour se faire aimer. Mais la jeune fille, se souvenant de la conduite de Mr. Crawford à l’égard de Maria, reste insensible aux attentions les plus flatteuses. Henry Crawford se pique au jeu. Son premier dessein était seulement de se faire aimer ; bienlôt il désire plus encore, il aime Fanny et veut qu’elle consente à devenir sa femme. Sur un refus formel, il fait appel à l’autorité de Sir Thomas. Celui-ci, ignorant les sentiments de sa nièce, s’irrite de son attitude : Mr. Crawford est riche, il est aimable ; quelle raison une jeune fille sans fortune peut-elle avoir de refuser un tel parti ? Comme Fanny persévère dans sa résistance. Sir Thomas la renvoie chez ses parents. Elle apprendra là, au milieu de la gêne et du désordre, le prix de l’existence large et facile que lui offre Henry Crawford. Pendant son exil — car elle est maintenant une étrangère dans la maison paternelle — Fanny commence à envisager avec moins de répugnance l’idée d’épouser Mr. Crawford. Elle sait d’ailleurs qu’Edmond est resté attaché à Mary et ne sera pas repoussé lorsqu’il demandera sa main. Mais le volage Henry ne sait pas supporter l’épreuve de l’absence. Il rencontre Maria à Londres, et entraîné malgré lui par l’attachement évident de la jeune femme, s’enfuit avec elle. Cette fuite, qui déshonore les Bertram aux yeux du monde, éloigne à jamais Edmond de Mary Crawford. Fanny, qui aurait épousé Henry s’il avait su plus longtemps demeurer digne d’elle, peut désormais continuer à donner à Edmond toute sa tendresse. Puis, le temps faisant son œuvre, Edmond comprend enfin que c’est auprès de Fanny qu’il trouvera le bonheur.

Avec une intrigue plus complexe que les premiers romans, une étude de caractères plus poussée, moins de vivacité dans le dialogue mais plus de nuances et de variété, « Le Château de Mansfield » est l’œuvre d’un auteur arrivé à la pleine et délicieuse maturité de son talent. Tout ce qu’il y avait d’un peu sec, d’un peu âpre, dans les fraîches et brillantes pages d’« Orgueil et Parti pris » ou de « L’Abbaye de Northanger » a disparu pour faire place à une atmosphère limpide et douce où tout est harmonisé, fondu, où le ridicule même est sans impatience et sans dureté, où une plus sûre connaissance de la vie et des hommes donne à la présentation des faits comme à l’étude des caractères une maîtrise à laquelle l’auteur n’avait pas encore atteint.

La peinture de la vie de famille avec sa sécurité, ses affections paisibles et profondes, revêt dans ce nouveau roman un charme unique. En même temps que nous voyons l’influence d’un milieu un peu grave, mais tout d’honnêteté et de dignité, sur une nature comme celle de Fanny, l’auteur nous montre dans Maria et Julia Bertram, la résistance à cette même et bienfaisante influence. Mais si le château de Mansfield est isolé du monde, si ses habitants jouissent un peu jalousement de la paix, de l’existence heureuse et large qu’ils goûtent, Mr. Henry Crawford et sa sœur apportent chez les Bertram un élément emprunté à un monde différent. À la gravité des manières, au respect des traditions, au sérieux de la pensée et des goûts que le châtelain de Mansfield prétend imposer à son entourage, les jeunes Crawford viennent opposer l’amour du plaisir, la recherche égoïste de toutes les satisfactions, la frivolité, l’élégance de la vie mondaine. Avec eux apparaît encore l’amour du luxe et de l’intrigue que la société de Londres connaît seule à cette époque, alors que, dans ses châteaux, la noblesse de province ne conçoit rien au delà de la monotone répétition des mêmes occupations et des mêmes innocents et fades divertissements.

À ce contraste s’en ajoute un autre. D’un côté, Fanny et Edmond, élevés dans l’aisance, entourés des mêmes soins que les autres jeunes habitants du château, sont soumis de bonne heure au respect de la discipline et habitués à ne pas considérer uniquement et toujours leur propre inclination. Fanny est une nièce élevée par charité ; elle doit obéir à tous. Ce qu’elle veut ne compte pour rien si quelqu’un souhaite ou désire une chose différente. Edmond est bien le fils de la maison, mais il n’est pas l’aîné, et dès l’enfance on lui a appris à céder à Tom, l’héritier du nom et le futur chef de la famille. Maria et Julia, parce qu’elles sont les filles de Sir Thomas, et Tom, par droit d’aînesse, sont donc traités en privilégiés. Aussi grandit en eux un féroce égoïsme. Tom ne songe qu’à ses plaisirs, il dépense sans compter une fortune dont la meilleure part lui est destinée. Les deux sœurs, fières de leur beauté et de leur nom, le jugement faussé dès l’enfance par les flatteries de leur tante Norris ont seulement les dehors de l’amabilité et d’un bon caractère. « Leur vanité est si adroitement dissimulée qu’elles semblent n’en point avoir ».

De ce conflit entre deux conceptions de la vie et deux genres d’éducation, naît toute l’intrigue qui se termine par une conclusion inattendue et cependant inévitable, en laquelle s’exprime la logique des faits qui nous sont présentés. Un passage d’une lettre écrite à Godmersham en 1813 semble indiquer que, pour les oppositions de l’indulgence sans bornes à la discipline, de l’amour du plaisir au sentiment du devoir, qui forment le thème moral du « Château de Mansfield », l’auteur se servit, en les transposant et en les modifiant, d’observations faites chez son frère Mr. Edward Knight. « Comme je vous ai parlé hier de mes neveux, avec une pointe d’amertume dans ma dernière lettre, [185] je pense qu’il est absolument nécessaire de leur rendre justice aujourd’hui… Lorsqu’on a vivement blâmé ou loué quelqu’un, on s’aperçoit bientôt après de quelque chose de tout à fait opposé. Aujourd’hui, ces deux petits qui suivent maintenant une chasse au renard, vont rentrer et me mettre de mauvaise humeur par quelque nouvelle preuve de leurs goûts de luxe ou de leur rage de sports, à moins que je n’éloigne de moi cet événement par mes prédictions ». [186] Goûts de luxe et oisiveté, ces mêmes traits qu’elle déplore souvent chez ses neveux, sont ceux qu’elle étudie dans «Le Château de Mansfield ». L’étude de cette question de morale et d’éducation est intimement mêlée à tout le roman, elle en est la trame sur laquelle sont entrelacés d’une main délicate, les multiples fils d’une intrigue à la fois ténue et complexe. L’amour de Fanny pour Edmond forme le « thème sentimental » de l’œuvre, et se fait entendre d’un bout à l’autre avec des modulations d’une variété exquise. C’est d’abord un amour fraternel, qui, grandissant dans le silence, devient un amour de femme, avec ses craintes, sa jalousie, sa douleur à la fois cruelle et chère. La souffrance et la douceur de l’amour sont peintes avec un sens très sur des nuances, sans rien de romanesque ni de passionné mais avec une admirable sincérité. Cette sincérité et cette délicatesse apparaissent surtout dans les conversations où Edmond, captivé par la spirituelle vivacité de Miss Crawford, fait à Fanny l’éloge de sa rivale. De telles pages où l’on sent vibrer discrètement une note de sensibilité inaccoutumée, nous permettent de mesurer le développement du talent de l’auteur. Les personnages, suivant le mot de Jane Austen elle-même, sont moins « amusants » que les Bennet ou les Dashwood, mais l’étude de leur caractère est plus fouillée. L’héroïne est aussi séduisante que la brillante Elizabeth Bennet, et nous apparaît douée d’une beauté morale, d’un charme voilé et émouvant qu’Elizabeth ne possédait pas. L’humour a gagné en sûreté et en pénétration, son ironie est plus mordante et éclaire des aspects plus profonds de la vie au lieu de se jouer à la surface des choses.

« Le Château de Mansfield » est, avec « Orgueil et Parti pris », l’œuvre mentionnée le plus souvent dans la correspondance de Jane Austen. Les personnages de son roman deviennent pour elle, comme Elizabeth et Jane Bennet, des familiers ou des amis. Pendant qu’elle travaille au récit de leurs aventures, leur caractère, leurs attitudes et leurs actions s’imposent à son esprit, comme si au lieu d’être créés par elle, ils avaient une existence propre. Dans une lettre de février 1813 [187] elle dit en parlant d’une soirée passée chez des amis : « Aussitôt qu’on eut préparé une table de whist et qu’on commença à parler d’installer le reste de la société à une autre table, je fis un mot d’excuse à ma mère et m’éloignai, laissant juste autant de joueurs autour de la grande table qu’il y en avait à la soirée de Mme Grant. Je souhaite qu’ils aient formé une compagnie aussi bien assortie». [188] À la fin de cette lettre, une petite phrase nous indique avec quel soin elle vérifiait l’exactitude du moindre détail. « J’ai appris de Sir J. Carr qu’il n’y a pas de gouverneur ni de palais du gouvernement à Gibraltar, mais seulement un commissaire royal ». [189] En mars 1814, elle accompagne à Londres son frère Henry qui était venu à Chawton et, pour faire passer le temps pendant le long trajet en chaise de poste, lit à haute voix le manuscrit du « Château de Mansfield ». « Nous avons commencé notre lecture à Bentley Green. Jusqu’ici, l’approbation d’Henry est si haute que mon attente est presque dépassée. Il trouve l’ouvrage différent des deux autres, mais ne semble pas le juger inférieur. Il en est au mariage de Mme Rushworth et j’ai bien peur qu’il n’ait déjà vu toute la partie la plus intéressante. Il éprouve beaucoup de sympathie pour Lady Bertram et Mme Norris, l’étude des caractères lui paraît mériter de grands éloges. Il comprend tous les personnages, aime Fanny et prévoit, je l’imagine, tout ce qui va arriver ». Après avoir parlé de ses occupations elle revient à son livre : « Henry continue à lire « Le Château de Mansfield ». Il admire Henry Crawford, comme il convient, s’entend, c’est-à-dire parce qu’il le trouve intelligent et agréable. Je vous raconte tout ce que j’ai de flatteur à vous raconter, je sais que cela vous fera plaisir ». [190] Trois jours plus tard, elle écrit encore : « Henry vient de me dire à l’instant qu’il aime « Le Château » de plus en plus. Il en est au troisième volume. Il a, je crois, changé d’avis et ne pense plus qu’on puisse prédire comment le roman se terminera. Il m’a dit hier qu’il déliait qui que ce soit de dire si Henry Crawford allait s’amender ou s’il allait oublier Fanny en quinze jours ». [191] Puis vient le verdict final de ce frère au jugement duquel Jane Austen se fiait plus qu’à celui de personne au monde : « Henry a fini de lire M. P. et son approbation n’a pas diminué. Il a trouvé la seconde moitié du dernier volume extrêmement intéressante ». [192]

« Le Château de Mansfield » dut paraître en avril ou en mai 1814. En juin, Jane Austen est de retour à Chawton et Cassandre est à Londres. Jane recommande à sa sœur de prendre soin de sa santé et « de ne pas se faire écraser en courant après l’empereur». Car, en juin 1814, Londres est en fête et prépare à l’empereur Alexandre une réception magnifique. On va célébrer à Saint-Paul un grand service d’actions de grâces pour la victoire des nations alliées et l’heureux retour de Louis XVIII sur le trône de France. Ordinairement si peu intéressée par des événements de ce genre, elle est gagnée par l’enthousiasme que soulève en Angleterre la venue de l’empereur de Russie. « On disait à Alton hier qu’il passerait certainement par notre route, soit en allant, soit en revenant de Portsmouth ». Cet intérêt ne dure pas. Dix jours plus tard, elle est excédée d’entendre parler de l’empereur et n’a plus de paroles de sympathie que pour son frère Frank. Celui-ci se plaint « que la revue navale n’ait pas lieu avant vendredi et qu’il ne puisse rien faire d’un travail très urgent tant que Portsmouth est sens dessus dessous. J’espère, conclut-elle, que Fanny a vu l’empereur, et si elle l’a vu, je souhaite de grand cœur bon voyage aux alliés ». [193]

Un sujet plus attrayant, c’est le succès de son dernier livre : « Nous avons fait une visite… Miss D. se flatte de m’avoir servi de modèle pour Fanny Priée, et sa jeune sœur fait de même, car elle s’appelle Fanny ». Au milieu de novembre, elle écrit à sa nièce pour lui annoncer une bonne nouvelle : « Vous serez contente d’apprendre que la première édition du « Château de Mansfield » est épuisée. Votre oncle Henry voudrait que j’aille à Londres faire le nécessaire pour une seconde édition, mais… je lui ai signifié ma volonté et mes intentions et ne partirai pas, à moins qu’il ne me fasse beaucoup d’instances. Je suis avide d’argent et veux tirer le plus de profit possible de mon livre. Mais, comme vous êtes bien au-dessus des considérations d’intérêt, je ne vous ennuierai pas de ces détails. Les plaisirs de la vanité sont de ceux que vous pouvez mieux comprendre, et vous vous associerez à celui que me donnent, de temps en temps, des louanges envoyées de beaucoup d’endroits différents ». Aux compliments de sa nièce, elle répond : « Je vous remercie, rien n’est encore fixé et je ne sais si je vais courir les risques d’une seconde édition. Nous allons voir Egerton aujourd’hui et l’on décidera de l’affaire. Le public a plus de tendances à emprunter mon roman et à l’admirer qu’à l’acheter, ce dont je ne saurais m’étonner. Mais bien que je sois aussi sensible à la louange que personne au monde, j’apprécie néanmoins ce qu’Edward appelle « du vil métal » (Pewter). [194]

Cette seconde édition ne parut pas en 1814, mais seulement à la fin de 1815. Elle fut confiée aux soins du fameux éditeur Murray, auquel Jane Austen s’était adressée quelques mois plus tôt pour la publication d’« Emma ». Ce fut Murray qui lui communiqua le premier article de critique inspiré par son œuvre. [195] En remerciant son éditeur de cette attention, elle ajouta avec quelque désappointement : « L’auteur d’« Emma » n’aurait pas à se plaindre de la façon dont le critique l’a traitée, si celui-ci n’avait entièrement omis de mentionner « Le Château de Mansfield » dans son article. Je ne puis m’empêcher de regretter qu’un écrivain aussi capable que le critique d’« Emma » considère « Le Château de Mansfield » comme indigne de son attention ». [196] Cet article, — le seul qu’elle put lire puisque le second ne fut écrit par Whately qu’en 1827, — avait pour auteur Walter Scott, ainsi que nous l’apprend une note de Lockart. [197] Le silence absolu gardé sur « Le Château de Mansfield » dans une étude dont le sujet était l’œuvre de Jane Austen pouvait à juste titre être interprété comme un blâme. Il fut d’autant plus sensible à Jane Austen qu’elle ne jugeait pas son quatrième roman inférieur à ceux qui l’avaient précédé. Mais si son orgueil d’artiste et sa vanité de femme furent blessés de cette omission, elle allait bientôt recevoir, alors qu’elle s’y attendait le moins, un témoignage d’intérêt précieux à son loyalisme. Le « premier gentilhomme de l’Europe », le Prince Régent, allait faire savoir à l’auteur d’« Orgueil et Parti pris » son admiration pour son œuvre, et apprendre à Miss Austen qu’il se jugerait très honoré si elle voulait bien lui dédier un de ses romans.



CHAPITRE VII


Dernières œuvres et dernières années.
« Emma ». « Persuasion ».


À mesure que se répandait le renom de ses livres, Jane Austen recevait, avec des louanges, des avis et des conseils. Amis et lecteurs se croyaient le droit d’enseigner à l’auteur d’« Orgueil et Parti pris » comment il convenait de s’y prendre pour bien écrire un roman. Lorsqu’on lui proposait comme modèle « Maîtrise de soi-même » par l’obscure Mary Brunton, « Rosanne », ou bien encore « Margiana », dont les titres ne sont pas complètement oubliés parce qu’elle les a énumérés dans sa correspondance, Jane Austen se contentait de sourire. Ses conseillers bénévoles pouvaient ainsi la croire toute disposée à faire son profit des judicieux avis dont ils l’avaient gratifiée. Mais elle écrivait à sa sœur : « Je vais me réhabiliter aux yeux de Mr. D. en écrivant une imitation aussi exacte que possible de « Maîtrise de soi-même ». Je veux même renchérir sur une œuvre si belle. Mon héroïne ne se contentera pas d’être entraînée par le courant d’une rivière d’Amérique et de voguer à la dérive ; elle traversera l’Atlantique, seule dans un canot, et ne s’arrêtera pas avant d’avoir atteint Gravesend ». [198] Elle utilisa cependant certaines idées qu’on lui avait suggérées, mais pour écrire quelques pages humoristiques, retrouvées plus tard parmi ses papiers et intitulées : « Plan d’un roman que j’écrirai en me servant d’idées fournies par diverses personnes ».

Ce fut pour s’affirmer à elle-même sa volonté de rester fidèle à la vérité en dépit du goût de l’époque pour le romanesque et la fade sentimentalité qu’elle annonça en commençant « Emma » : « Je vais choisir une héroïne qui ne plaira guère à personne qu’à moi ». [199] Il est probable que Jane Austen commença « Emma » immédiatement après avoir achevé « Le Château de Mansfield ». Pendant l’hiver et le printemps suivants, qu’elle passa à Chawton, la solitude du Cottage fut égayée par l’évocation des personnages qui évoluent autour de la charmante Miss Woodhouse dans la petite ville de Highbury. Nous ne savons cependant rien de précis sur la vie — apparemment heureuse et très bien remplie — de Jane Austen en 1815 avant le mois d’octobre. À ce moment, son frère Henry étant tombé dangereusement malade à Londres, elle se rendit auprès de lui, accompagnée de Cassandre. À leur arrivée, les deux sœurs trouvèrent le malade dans un état très alarmant. Mais, au bout de quelques jours le docteur l’ayant déclaré hors de danger, Cassandre retourna à Chawton auprès de Mme Austen, laissant à Jane la charge de surveiller la convalescence de leur frère.

Le docteur qui soignait Henry Austen était un des médecins du Prince Régent et savait que la sœur de son malade était l’auteur d’« Orgueil et Parti pris ». Il apprit un jour à Jane que le Prince admirait grandement ses livres, les relisait souvent, et en possédait des exemplaires dans la bibliothèque de chacune de ses nombreuses résidences. Il ajouta que le Prince avait ordonné à Mr. Clarke, son bibliothécaire, d’aller présenter ses respects à l’auteur du fameux roman. En effet, Mr. Clarke se rendit le lendemain à Hans Place. Il engagea Jane Austen à visiter Carlton House, disant qu’il avait reçu de son maître l’ordre de lui montrer la bibliothèque et de se mettre entièrement à sa disposition. Il semble aujourd’hui que le « premier gentilhomme de l’Europe » fit preuve d’assez peu de courtoisie en invitant Miss Austen à admirer les murs de son palais et les rayons de sa bibliothèque. Cependant, on peut supposer que des considérations d’étiquette empêchèrent le Régent de témoigner d’autre façon son estime pour le talent d’une romancière. Jane Austen accepta d’ailleurs l’invitation, et, en lui faisant visiter Carlton House, Mr. Clarke lui apprit que, si elle publiait prochainement un roman, elle avait la pleine et entière permission de le dédier au Prince. Les arrangements nécessaires pour la publication d’« Emma » ayant été faits avec l’éditeur Murray avant la maladie d’Henry Austen, le roman était alors en cours d’impression. Ne sachant si elle devait considérer la permission de dédier un livre au Prince Régent comme un désir ou comme un ordre, Jane Austen écrivit à Mr. C.larke pour lui exposer son embarras et lui demander quelle conduite elle devait tenir.

Hans Place, 15 novembre 1815.
Monsieur,

Permettez-moi de vous poser une question. Parmi les flatteuses choses que vous m’avez dites lundi dernier pendant ma visite à Carlton House, vous m’avez annoncé que je pouvais me considérer autorisée à dédier un de mes prochains ouvrages à Son Altesse le Prince Régent, sans avoir à solliciter d’autre permission. Tel est du moins ce que j’ai cru comprendre. Comme je désire ne pas me tromper sur la valeur de cette autorisation, je vous prierai de vouloir bien me dire ce qu’elle signifie au juste, et s’il est nécessaire que je prouve ma gratitude pour l’honneur qui m’est fait en dédiant au Prince un roman aujourd’hui sous presse. Il me serait également pénible de montrer ou trop de présomption, ou trop peu de reconnaissance.

La réponse de l’aimable et bienveillant Mr. Clarke arriva le lendemain. L’excellent homme, tout en déclarant de la plus courtoise façon que le Régent désirait seulement que Miss Austen lui fit l’honneur d’une dédicace, crut bon de donner quelques avis à une jeune femme évidemment très discrète et très timide. Sa lettre et la réponse qu’y fit Jane Austen, méritent d’être citées en entier.

Carlton House, 16 novembre 1815.
Chère Madame,

Vous n’êtes en aucune façon tenue de dédier à Son Altesse Royale votre roman en ce moment sous presse. Mais si vous désirez faire cet honneur au Régent, maintenant ou en une prochaine occasion, je suis heureux de vous envoyer la permission de le faire, permission qui vous dispense de toute autre demande ou formalité. Vos ouvrages récents, Madame, et en particulier « Le Château de Mansfield » font le plus grand honneur à votre génie et à vos principes. À chaque nouvel ouvrage, votre esprit semble gagner en force et en puissance d’observation. Le Régent a lu et admiré tout ce que vous avez publié. Acceptez mes meilleurs remerciements pour le plaisir que m’ont procuré vos livres. En les lisant, j’avais souvent éprouvé le grand désir de vous écrire pour vous féliciter. En même temps, j’aurais désiré vous demander de peindre, dans un nouvel ouvrage, le milieu, le caractère et les goûts d’un clergyman qui passerait sa vie, tantôt dans la capitale, tantôt à la campagne et ressemblerait un peu au « Ménestrel » de Beattie : « Muet dans la joie, affectueux quoique timide, — Mélancolique et réservé d’aspect, — Et parfois faisant un éclat de rire, sans que nul en sût la raison ». Ni Goldsmith, ni La Fontaine, dans son « Tableau de famille » [200] n’ont, à mon sens, exactement dépeint un clergyman anglais de notre temps, voué à l’étude des lettres qu’il aime par-dessus tout et incapable de causer jamais la moindre peine à qui que ce soit. Je vous en prie, chère Madame, réfléchissez un peu à tout cela.

Croyez-moi en tout temps, sincèrement et respectueusement, votre fidèle et obligé serviteur.

J. S. Clarke.


Jane Austen ne manqua pas de réfléchir à tout cela et le fit d’une façon dont le bon Mr. Clarke ne se douta jamais. Cette lettre lui fournit quelques passages de son « Plan d’un roman ». On lit, en effet, dans ce « Plan » satirique : « Le père de l’héroïne sera le plus excellent homme qu’on puisse voir, parfait sous le rapport des qualités, du caractère et des manières, sans le plus léger défaut ou la moindre originalité qui puisse l’empêcher d’être le plus agréable compagnon qui soit. Prêtre de paroisse de mœurs exemplaires, il sera passionnément attaché aux lettres… Au moment de mourir — cette scène se passera au Kamtchaka — le père épuisé se jettera à genoux, et après cinq ou six heures d’affectueuses recommandations et d’avis solennels donnés à son enfant affligée, il expirera dans un élan d’amour des belles-lettres ». [201]

Tout en se divertissant à la lecture des « avis solennels » que lui envoyait son correspondant, Jane Austen était une femme du monde trop accomplie pour répondre à des conseils ridicules, mais bienveillants, par autre chose qu’une défaite courtoisement ironique :

11 décembre 1815.
Cher Monsieur,

Mon « Emma » étant si près de la publication, je tiens à vous assurer que je n’ai pas oublié votre recommandation d’envoyer immédiatement un exemplaire à Carlton House. Mr. Murray m’a promis que le roman sera envoyé à Son Altesse Royale trois jours avant la mise en vente, sous une enveloppe qui vous sera adressée. Je profite de cette occasion pour vous remercier des très généreuses louanges que vous donnez à mes autres romans. J’ai trop de vanité pour jamais souhaiter vous convaincre que vous les avez loués au-delà de leur mérite. Mon plus grand souci pour l’instant est que mon quatrième livre ne soit pas indigne de ce qu’il y avait de bien dans les autres. Mais sur ce point, je dois vous avouer en toute franchise, que — malgré mon désir de le voir bien accueilli — je suis hantée par l’idée que, aux yeux de tels de mes lecteurs qui préfèrent « Orgueil et Parti pris » il paraîtra moins spirituel, et que, aux yeux de ceux qui préfèrent « Le Château de Mansfield », il semblera moins raisonnable. Tel qu’il est, j’espère que vous me ferez le plaisir d’en accepter un exemplaire, Mr. Murray a mes instructions pour vous l’envoyer. Je suis grandement touchée à la pensée que vous me jugiez capable de peindre un clergyman semblable à celui dont vous me parlez dans votre lettre du 16 novembre. Mais je vous assure que cette tâche est au-dessus de mes moyens. Je pourrais peut-être réussir le côté comique du personnage mais non pas ce qu’il devrait avoir de perfection, d’enthousiasme, d’amour des belles-lettres. La conversation d’un homme de ce genre doit souvent rouler sur des sujets de science et de philosophie qui me sont étrangers. Du moins, elle doit parfois être émaillée de citations et d’allusions qui dépassent les connaissances d’une femme, lorsque celle-ci, comme moi, ne sait rien que sa langue maternelle et n’est point versée dans les auteurs. Une éducation classique ou une connaissance très étendue de la littérature anglaise, ancienne et moderne, me semble indispensable à l’écrivain qui voudrait bien réussir ce portrait. Quant à moi, je crois pouvoir me dire, en toute vanité, la femme la plus ignorante et la moins instruite qui ait jamais osé écrire.

Croyez-moi, cher Monsieur, votre très obligée et très humble servante.

Jane Austen.


Ce refus poli et souriant ne découragea pas M. Clarke. Quelque temps après, il fut nommé chapelain du Prince Léopold de Saxe-Cobourg, qui allait bientôt épouser la Princesse Charlotte, fille unique du Prince Régent. Et — par un trait qui le rapproche du révérend Mr. Collins d’« Orgueil et Parti pris » — son zèle à imaginer des attentions délicates à l’adresse de ses nobles maîtres, lui suggéra l’ingénieuse idée de proposer un nouveau sujet à Miss Austen. En lui transmettant les remerciements du Prince Régent pour l’envoi d’« Emma », il lui écrivit qu’un roman historique « traitant de l’auguste maison de Cobourg serait à l’heure actuelle d’un grand intérêt ». Non moins courtoisement qu’auparavant, mais avec une fermeté qui devait couper court à tout autre tentative de la part de l’officieux bibliothécaire, Jane Austen lui adressa la lettre suivante :


Mon cher Monsieur,

Je suis très honorée des remerciements du Prince et vous suis très obligée de la bonté avec laquelle vous parlez de mon ouvrage. Je dois aussi vous remercier d’une lettre que vous m’aviez envoyée à Hans Place. J’ai été très touchée de toute la bienveillance qu’elle exprimait. J’espère que vous avez vu en mon silence une preuve de ma crainte de vous faire perdre votre temps à lire des remerciements oiseux. Je vous adresse mes meilleures félicitations pour toutes les situations honorifiques auxquelles vos talents et vos travaux littéraires vous ont fait parvenir comme pour celles que vous devez à l’estime du Prince Régent. Vos nouvelles fondions vont, je l’espère, vous conduire à d’autres encore plus élevées. Il me semble que les services rendus aux princes ne sont jamais trop récompensés car les sacrifices de temps et de liberté qu’ils exigent n’ont pas de prix.

Il est très aimable à vous de m’indiquer le genre de composition qui pourrait me faire bien voir à l’heure actuelle. Je conçois aisément qu’un roman historique sur la maison de Cobourg pourrait me valoir plus de profit et de célébrité que ces peintures de la vie de famille et de la vie de province auxquelles je me consacre. Mais il me serait aussi impossible d’écrire un roman historique qu’un poème épique. Je ne pourrais être poussée à écrire un ouvrage d’imagination du genre sérieux par un autre désir que celui d’échapper à une mort certaine. Si j’étais absolument obligée de continuer sur ce ton et de ne jamais me laisser aller à rire de moi-même ou des autres, je serais bien sûre d’être pendue avant la fin du premier chapitre. Non, il faut que je m’en tienne à mon genre et continue d’écrire à ma façon. Même si en continuant je ne peux désormais réussir, je serai malgré tout persuadée que, dans tout autre genre que le mien, je n’aurais jamais connu que l’insuccès.

Chawton, près d’Alton, le 1er avril 1816.


Avec « Emma » qui est peut-être son chef-d’œuvre et dans lequel se révèle plus clairement que jamais la perfection de son talent et la sûreté de son goût, Jane Austen revint au genre qu’elle avait créé et dont elle s’était écartée dans « Le Château de Mansfield » en tentant de faire à certaines pages œuvre de moraliste.

Emma Woodhouse juge que les forces de la destinée et le jeu des événements ont souvent grand besoin de la direction intelligente qu’elle se sent capable de leur donner. Sa première entreprise est d’amener sa protégée, Harriet Smith, et Mr. Elton, le jeune pasteur de Highbury, à s’éprendre l’un de l’autre. Elle se félicite déjà de son succès lorsqu’elle subit une désillusion aussi cruelle qu’imprévue : au lieu de la prendre pour confidente des sentiments que lui inspire Miss Smith, le révérend Elton fait à Emma l’aveu de l’attachement dévoué, respectueux et tendre qu’il ressent pour la « charmante Miss Woodhouse ».

Après un instant de découragement, Emma sent renaître sa confiance en elle-même. Une nouvelle tache s’offre d’ailleurs à son activité. Frank Churchill, qui est jeune, riche et bien né, est fort empressé auprès d’elle ; il suffira d’un peu d’adresse pour incliner le jeune homme à donner à Harriet l’affection qu’Emma ne paie point de retour. Nouvelle déception : les assiduités de Frank Churchill envers Emma n’ont jamais eu d’autre but que d’égarer les soupçons des indifférents et des indiscrets. Frank Churchill, dès sa première visite à Highbury était secrètement fiancé à une orpheline. Miss Fairfax, envers laquelle Emma s’est toujours montrée avare d’attentions et d’égards. Mr. Knightley, depuis de longues années le meilleur ami des Woodhouse, croit Emma atteinte dans son amour-propre et dans sa tendresse par la duplicité de Frank Churchill. Il lui apporte des paroles de consolation et de réconfort. Apprenant qu’elle n’a jamais aimé le fiancé de Miss Fairfax, il demande à Emma de devenir sa femme. Éclairée sur ses propres sentiments par quelques heures de réflexion, Emma accepte avec joie l’amour de celui que, sans le savoir, elle a toujours aimé.

Sur cette donnée si légère, Jane Austen a bâti le plus attachant de ses romans. Nous sommes jusqu’à la fin aussi loin de deviner la vérité qu’Emma elle-même. Lorsque nous la connaissons, nous voyons que pas un incident n’est sans contribuer au développement de l’action dont le secret ressort, jusqu’au dernier instant, nous échappe. Admirable de construction, avec une intrigue dont la progression fait d’un dénouement inattendu le seul qui puisse vraiment nous satisfaire, « Emma » est aussi l’étude psychologique la plus poussée de toute l’œuvre de Jane Austen. Le caractère d’Emma, avec sa gaieté, sa franchise et, en même temps, son amour des combinaisons, des petites manœuvres, est le portrait le plus fini de toute une galerie de figures féminines.

À côté d’Emma, une série de personnages secondaires est présentée en traits menus et précis : le ménage Weston, lui tout en dehors, parlant beaucoup et un peu à l’étourdie ; elle fine et discrète, dans son charme un peu passé d’être qui toujours a joué les rôles les plus effacés dans la vie, d’abord comme institutrice, puis comme femme d’un homme mûr, remuant et autoritaire. Vient ensuite Mr. Knightley qui incarne le bon sens et la pondération avec une solidité un peu terne. Puis Mr. Woodhouse, avec ses craintes perpétuelles pour la santé d’autrui, ses maladies et son régime. C’est encore Frank Churchill, grand enfant gâté, qui sait aimer, mais non point jusqu’à épargner à celle qu’il aime des soucis et des froissements constants. Enfin les personnages humoristiques, les Elton, admirablement assortis, car l’ambition un peu lourde du mari s’allie bien à la vulgarité, à la prétention de sa remuante moitié. Auprès de ces deux figures si vivantes, se dresse un personnage unique et délicieux : Miss Bates. Mélange, suivant le mot de Walter Scott, de sottise et de naïveté, — a character of folly and simplicity — celle-ci est un de ces êtres foncièrement bons et bienveillants, mais affligés du terrible défaut de parler d’autant plus qu’ils ont moins à dire. Elle jase pendant des heures, raconte ce qu’elle a pensé lorsqu’elle a rencontré telle ou telle personne, et elle voit tout et connaît tout le monde à Highbury. Son interminable babil, qui devrait être exaspérant, qui le serait dans la vie réelle, se déploie à travers le roman comme un récitatif monotone auquel et presque malgré soi on prête attention. Une naïveté enfantine, jointe à une extrême pauvreté d’esprit, donne à Miss Bates une figure à la fois ridicule et touchante. Le commentaire qu’elle débite avec une intarissable abondance sur chaque événement est un chœur d’où tout esprit prophétique et toute amertume sont absents. Qu’il s’agisse d’une balle de pommes envoyée par Mr. Knightley, d’une lettre de sa nièce ou d’une toilette de Mme Elton, Miss Bates est prête à admirer, à remercier, à expliquer aussi longtemps qu’on voudra bien la laisser parler. Walter Scott, qui écrivit en 1815 pour la « Quarterly Review » le premier article de critique sur l’œuvre de Jane Austen, dit que de tels personnages « nous paraissent amusants au premier abord ; mais, ajoute-t-il, si nous les voyons reparaître trop souvent ou pendant trop de temps, leurs longs discours deviennent aussi fastidieux dans le roman que dans la vie réelle ». Il oublie que la présentation désintéressée du réel peu fort bien nous rendre acceptable et même agréable ce qui dans la vie, au milieu du conflit d’intérêts, de motifs, de sensations dont celle-ci est faite, nous serait désagréable et presque odieux. Ce reproche, cependant, mérite d’être signalé car il exerça une certaine influence sur la dernière œuvre de Jane Austen. La verve humoristique à laquelle elle avait donné libre cours dans « Emma », est dans « Persuasion » constamment contenue. Au lieu de peindre ses personnages comiques avec la pleine et délicieuse fantaisie qu’elle avait mise à créer Miss Bates, Jane Austen ne nous permet de les voir qu’en quelques trop rares occasions.

Les félicitations si inattendues du Prince Régent, le succès grandissant de ses romans ne furent pas sans contribuer au contentement qui se trahit dans une lettre écrite de Hans Place et datée du 2 décembre 1815. Jamais, même aux heures les plus heureuses de sa jeunesse, elle n’avait exprimé sa joie de vivre avec une telle exubérance : « Je suis bien fâchée de savoir que ma mère a été souffrante, j’ai bien peur que ce temps délicieux ne soit vraiment trop beau pour lui plaire. Quant à moi, j’en jouis tout entière, de la tête aux pieds, de droite à gauche, en long, en large et en diagonale ». Cette entière satisfaction ne dura pas longtemps. Au commencement de 1816, la banque d’Henry Austen fit faillite et Jane fut très attristée par cet événement dont son frère se consola bien vite. Au moment où celui-ci oubliait sa ruine dans des projets d’avenir, elle tomba malade mais se remit assez rapidement pour que personne ne la crût sérieusement atteinte.

Vers le milieu de l’été, elle se rendit avec sa sœur à Steventon et des amis qui la virent alors remarquèrent le changement de sa physionomie. Elle leur parut étrangement triste et abattue ; surtout, ils furent peines de l’entendre à plusieurs reprises parler du presbytère et du pays où elle avait passé son enfance « comme si elle ne devait jamais plus les revoir ». [202] Elle travaillait alors activement à un nouveau roman, commencé en octobre 1815, puis abandonné pendant la maladie d’Henry Austen. Ce roman fut achevé en juillet-août 1816 et, après avoir été retouché dans l’intervalle, fut déclaré par son auteur « prêt pour la publication » en mars 1817. Deux lettres adressées à sa nièce Fanny contiennent quelques renseignements précieux au sujet de la composition de ce qui devait être son dernier ouvrage. « C’est mon bon plaisir de répondre à vos aimables questions plus longuement que vous ne vous y attendez. « Miss Catherine » est mise de côté pour le moment et je ne crois pas qu’elle paraisse jamais. Mais j’ai quelque chose de prêt, qui sera publié sans doute d’ici un an. Ce n’est pas long — à peu près de la même longueur que « Miss Catherine». Ceci, bien entendu est entre nous ». [203] « Miss Catherine » désigne ici « L’abbaye de Northanger » et le roman qui doit paraître un an plus tard est « Persuasion ». Pour éviter que sa nièce ne commette involontairement quelque indiscrétion, Jane Austen ajoute : « Ne vous étonnez pas que votre oncle Henry ne sache rien de plus à propos de ce roman. Je n’ai pas pu lui répondre « non » lorsqu’il m’a demandé si je travaillais, mais je ne lui ai donné aucun détail. Vous n’aimerez pas mon histoire. Vous n’avez pas donc besoin de vous impatienter. Peut-être aimerez-vous l’héroïne, car elle est presque trop parfaite pour me plaire ». [204]

Cette héroïne presque trop parfaite est Anne Elliot, exquise rose d’automne dont le parfum délicat, la grâce un peu effacée, ont plus de charme encore que la jeunesse et la fraîcheur des autres figures féminines de Jane Austen. Anne Elliot s’est autrefois laissée persuader de rompre ses fiançailles avec Frédéric Wentworth. Sept ans après la rupture, le hasard remet en présence Anne et Frédéric. Celle qui était autrefois la jolie Miss Elliot a perdu sa beauté. Le jeune officier de marine a gagné ses galons de capitaine et des prises fructueuses lui ont apporté la fortune. Il semble avoir complètement oublié le passé dont Anne garde le souvenir mêlé de tendresse, de remords et d’inutiles regrets. Les attentions d’un cousin, héritier du titre et du nom des Elliot, sont un moment pour la jeune fille une consolation à sa peine secrète. Elle essaie de croire qu’elle consentira à un mariage sans amour pour devenir Lady Elliot et châtelaine de Kellynch Hall. Mais l’indifférence apparente du capitaine Wentworth n’est qu’une revanche de la blessure faite à son orgueil : il aime toujours Anne et ne peut sans jalousie la voir accueillir les hommages d’un rival. Néanmoins, il ne cherche pas à se rapprocher de sa fiancée de jadis. Il n’oserait le tenter s’il ne surprenait un jour quelques paroles qui dissipent à la fois sa jalousie et ses incertitudes. Sans se douter que le capitaine Wentworth l’écoute et qu’il saisira la véritable portée de ses paroles, Anne prend part, dans un salon, à une discussion sur l’amour et la fidélité. Elle revendique pour les femmes le mérite d’être fidèles, non pas seulement à l’amour mutuel et triomphant, mais au douloureux souvenir d’un amour perdu. Frédéric a compris. Il supplie Anne Elliot de lui pardonner son silence et sa rancune. Anne, qui connaît mieux qu’autrefois le prix du bonheur, ne laisse pas Frédéric la supplier en vain. Dans la première version du dénouement, l’explication définitive était amenée d’une façon moins imprévue et moins ingénieuse. Le capitaine Wentworth rencontrait Miss Elliot dans une maison amie et saisissait l’occasion d’un moment de tête à tête pour la féliciter de ses fiançailles avec l’héritier de Kellynch Hall. Anne répondait qu’elle ne pouvait accepter ces félicitations puisqu’elle n’était pas fiancée et n’avait nulle intention d’épouser son cousin. Le ton et les termes de cette réponse encouragement le capitaine à poursuivre l’entretien qui s’achevait dans la joie d’une réconciliation.

Cette scène, qui formait l’avant-dernier chapitre de « Persuasion », sembla à Jane Austen banale et fade « tame and flat ». Quand elle eut achevé son livre, en juillet 1816, elle en resta mécontente. Avec un sens critique que l’affaiblissement de sa force physique n’avait pas altéré, elle jugeait cette partie inférieure au reste de l’ouvrage, et s’affligeait d’un défaut auquel elle doutait de trouver un remède.

« Elle était grandement préoccupée, raconte Mr. Austen-Leigh, et le demeura pendant quelque temps, puis un soir, avant le milieu du mois d’août, elle alla se coucher dans un état de dépression et de découragement très grands. Le lendemain, elle se réveilla plus gaie et se mit à l’œuvre. Elle supprima le chapitre X et intercala à sa place deux chapitres, presque entièrement différents ». [205] Ces deux chapitres, les derniers qu’acheva Jane Austen sont peut-être les plus beaux qu’elle écrivit jamais. Dans aucun autre passage de son œuvre elle n’atteint à une si exquise perfection, ne donne à sa pensée une forme aussi harmonieuse. Et surtout, jamais son incomparable don de suggérer une émotion contenue, mais profonde, ne se manifeste comme dans ces quelques pages. Toute la sensibilité d’un cœur de femme se révèle dans les paroles à la fois éloquentes et discrètes qu’Anne Elliot, malgré sa réserve, ne peut s’empêcher de prononcer. Pour les lecteurs que Jane Austen convie au dénouement de son petit drame psychologique, l’attente devient alors presque douloureuse et le retour imprévu du capitaine Wentworth, les mots fiévreux et suppliants de sa lettre, leur apportent la surprise d’une joie inespérée, d’une satisfaction d’autant plus précieuse qu’elle est inattendue.

En dépit de son heureux dénouement, « Persuasion » est conçu dans une tonalité plus adoucie, plus voilée qu’aucun autre des romans. La pleine lumière qui baigne toutes les pages d’« Emma » est ici toujours embuée d’une vapeur d’automne. L’héroïne n’arrive au bonheur qu’après l’avoir gagné dans l’épreuve, dans la séparation, dans la tristesse et le renoncement. Ce n’est pas seulement au caractère de l’héroïne que tient la différence si marquée entre les demi-teintes de « Persuasion » et l’éclat des autres œuvres : Fauteur, semble-t-il, a voulu tenir compte des critiques de Walter Scott au sujet de Miss Bates et de Mr. Woodhouse. De plus, affaiblie et minée par son mal, Jane Austen pouvait connaître encore la sérénité, mais non la gaieté d’autrefois. Aussi ne trouve-t-on pas dans « Persuasion » des personnages franchement humoristiques, ou ne les voit-on apparaître que dans des rôles de second plan. Sir Walter Elliot, cet Adonis de soixante ans, avec son sourire minaudier et ses regards quêteurs vers tous les miroirs, est une silhouette amusante mais qui ne saurait être comparée à des portraits comme ceux de Mr. Collins, de Mme Norris ou de Miss Bates.

Ayant achevé « Persuasion » et trop souffrante pour s’occuper de publier son dernier roman, Jane Austen demeura à Chawton jusqu’à la fin du printemps de 1817. Ses inquiétudes au sujet de son frère Henry avaient pris fin, car celui-ci, après avoir définitivement renoncé aux affaires, avait eu l’idée assez singulière d’entrer dans l’Église anglicane à plus de quarante-cinq ans. Henry Austen vint à Chawton en janvier pour prêcher devant les siens dans l’église du village. « Nous attendons incessamment notre nouveau clergyman, écrit Jane Austen le 24 Janvier. Je serai très contente quand il aura prêché son premier sermon. Ce sera un moment assez pénible pour nous toutes, bien que, nous dit-on, il s’acquitte de son rôle de prédicateur avec autant d’aisance et d’empire sur lui-même que s’il l’avait rempli toute sa vie ». [206] Dans une autre lettre reparaît un instant la souriante malice que nous étions accoutumés à trouver dans la correspondance. « Votre oncle Henry prononce des sermons remarquables, annonce-t-elle à un de ses neveux qui commençait à écrire. Il faudra que nous tachions de nous en procurer un ou deux pour les mettre dans nos livres. Cela nous serait d’un grand secours et nous pourrions les faire lire à haute voix le dimanche par l’héroïne, comme dans « L’Antiquaire », Isabelle Wardour lit l’histoire du démon du Hartz. [207]

Le 27 janvier 1817 — d’après les dates que portent son manuscrit — Jane Austen commença un nouveau roman et y travailla jusqu’au 17 mars. Douze chapitres furent esquissés pendant ces deux mois. On voit, aux premières pages, un Mr. Parker, riche et bien né, qui vient habiter Sanditon, affreux petit Alliage au bord de la mer, parce qu’il est persuadé des vertus curatives de l’air salin; une Lady Denham, propriétaire de tout le pays et résolue à faire de Sanditon une plage à la mode ; une jeune Charlotte Heywood dont le bon sens et la délicatesse font ressortir la vulgarité d’âme et de manières de la riche Lady Denham. Puis viennent les figures falotes de deux vieilles demoiselles toujours occupées à soigner leurs maladies imaginaires. Il y a dans ces pages inachevées des oppositions de caractères, de la variété, de l’humour mais aucune figure n’est tout à fait nouvelle. L’arrogance et la hauteur d’une femme âgée, sottement fière de son rang et de sa fortune, sont des traits qu’on a déjà vus chez Lady Catherine de Bourgh, dans « Orgueil et Parti pris ». Le bon sens de Charlotte Heywood l’apparente à Ellinor Dashwood de « Bon Sens et Sentimentalité ». La jeune fille de Sanditon a néanmoins une physionomie assez intéressante, et les deux vieilles demoiselles auraient peut-être ajouté à la galerie des figures humoristiques peintes par Jane Austen d’amusantes silhouettée.

Jane Austen et les siens avaient espéré qu’au printemps elle pourrait reprendre sa vie accoutumée. Au commencement de 1817, elle se crut un moment près de la guérison. « Je suis presque bien portante, écrit-elle en mars à sa nièce préférée. J’ai maintenant assez de forces pour descendre prendre l’air au jardin. Je fais un peu d’exercice en me reposant entre chaque tour. Mon ambition est d’en faire plus encore à mesure que la saison s’avancera ; je compte faire des promenades à âne, ce qui me donnera plus d’indépendance et sera bien plus simple que si je sortais en voiture. De cette façon, toutes les fois que votre tante ira à Wyards, je pourrai l’accompagner ». Quelques jours après, c’est une autre lettre où elle donne à sa nièce, avec une gaieté et un espoir qu’on sent un peu incertains, des détails sur sa santé et sur sa mine. « Il y a huit jours, je n’allais pas bien du tout : beaucoup de fièvre par moments et des nuits mauvaises. Mais je vais infiniment mieux maintenant et commence à reprendre bon visage. Je n’étais pas belle, ces temps derniers, avec un teint barbouillé de blanc, de noir et de toutes les couleurs les plus bizarres. Je n’ose me flatter de l’espoir de jamais retrouver ma fraîcheur. À mon âge, la maladie est une fantaisie qui coûte cher ». Comme au temps où elle n’oubliait pas d’apprendre à sa sœur qu’à certain jour elle avait été en beauté, elle parle maintenant à sa nièce des ravages de la maladie. Saurait-on trouver quelque chose qui nous éclairât mieux sur la jeune vanité et le désir de pIaire qu’avait montrés autrefois la rieuse Miss Austen des bals de Steventon ? À quarante ans, malade, vivant loin du monde entre sa mère et sa sœur, Jane Austen s’attriste un peu à l’idée de ne jamais retrouver sa fraîcheur. Elle l’avoue aussi simplement, aussi franchement qu’elle racontait jadis à Cassandre ses succès dans le monde. Aussi bien que l’expression d’une vanité autrefois satisfaite, cet aveu mélancolique est empreint d’une grâce toute féminine. Même à l’heure où toute pensée de coquetterie est loin d’elle, Jane Austen sent dans la perte de sa beauté une irrémédiable déchéance dont elle est trop sage pour se plaindre, mais dont elle est trop vraiment femme pour ne pas souffrir.

Une faiblesse toujours croissante obligea bientôt la malade à cesser tout travail. Loin de pouvoir reprendre ses promenades, ainsi qu’elle l’avait espéré, elle se vit contrainte à garder la chambre. À la fin de mars 1817, au moment où elle interrompit sa dernière ébauche, elle fut pendant quelques jours dans un état si alarmant que les siens, comprenant qu’il était impossible d’avoir à Chawton les soins nécessaires, l’engagèrent à se rendre à Winchester pour y consulter le célèbre docteur Lyford. Une de ses nièces qui la vit pour la dernière fois à Chawton, nous a laissé le récit de cette visite : « En mars de l’année suivante (1817), je compris qu’elle était sérieusement atteinte. Il avait été convenu que vers la fin de ce mois ou au commencement d’avril, j’irais passer quelques jours à Chawton… Mais tante Jane se trouva alors si gravement malade qu’il ne put être question de me recevoir et qu’on m’envoya à Wyards chez ma sœur, Mme Lefroy. Le lendemain, nous allâmes à Chawton pour avoir des nouvelles de notre tante. Elle gardait la chambre, mais fit dire qu’elle désirait nous voir et nous montâmes chez elle. Elle était en robe de chambre et était assise, comme une malade, dans un fauteuil. Elle se leva et nous accueillit avec un sourire. Puis, indiquant des sièges qui avaient été préparés pour nous auprès du feu, elle dit : « Voici une chaise pour la dame et un petit tabouret pour vous, Caroline ». Ces paroles insignifiantes sont les dernières paroles de sa bouche que je puisse me rappeler, car je n’ai pas souvenir de ce que fut ensuite la conversation. Je fus frappée du changement qui s’était opéré en elle ; sa voix était faible et lasse. Tout en elle indiquait maintenant l’épuisement et la maladie… Notre visite ne dura pas un quart d’heure. Je ne revis plus tante Jane ». [208]

Cassandre accompagna Jane à Winchester. Les deux sœurs s’installèrent dans une maison de College Street, aujourd’hui désignée à l’attention des promeneurs par une petite plaque de marbre noir rappelant que Jane Austen passa là les derniers jours de sa vie. Une lettre datée du 27 mai dut être écrite à un moment où Jane Austen espérait encore recouvrer la santé. « Je continue à aller mieux, dit-elle à un neveu, mais je ne peux pas me vanter de mon écriture. Ni elle ni mon visage n’ont encore repris leur beauté d’antan. Pourtant, je regagne très rapidement des forces. Je suis hors du lit de neuf heures du matin à dix heures du soir. Je reste étendue sur un canapé, il faut bien en convenir, mais je prends mes repas avec votre tante Cassandre, comme un être doué de raison. Je peux m’occuper et aller d’une pièce à l’autre. Mr. Lyford dit qu’il me guérira et, s’il n’y réussit pas, je rédigerai un mémoire, le présenterai au doyen et au Chapitre et, je n’en doute pas, me verrai rendre justice par cette confrérie pieuse, savante et désintéressée. Notre installation est très confortable. Nous avons un joli petit salon, avec une petite fenêtre en saillie donnant sur un jardin… Si jamais vous êtes malade, puissiez-vous être aussi tendrement soigné que je l’ai été… »

Peut-être conserva-t-elle jusqu’au dernier jour l’illusion d’une guérison possible, et fut-elle soutenue par le double espoir de demeurer auprès des siens et d’exercer encore son talent. Son esprit restait actif et lumineux. Elle composait, sans prendre toujours la peine de les écrire, de petits récits ou poèmes humoristiques. Un de ceux-ci nous est resté, qui porte la date du 15 juillet 1817. Trois jours après, elle mourut dans les bras de sa sœur, et le 21 juillet. Cassandre, de la petite fenêtre en saillie donnant sur un jardin, vit passer le cortège funèbre qui se rendait à la cathédrale. Une dalle de marbre noir, incrustée dans le pavé du bas-côté de gauche, en face de la chanterie de William de Wykeham, marque, dans la vieille cathédrale de Winchester, la tombe de Jane Austen. Mr. Austen-Leigh fit placer plus tard sur la paroi voisine une plaque de cuivre portant une inscription, et depuis 1900, un vitrail offert par souscription publique, consacre également la mémoire de la romancière.

Le projet qu’avait conçu Macaulay d’écrire une vie de son auteur préféré et de lui faire élever à Winchester un monument digne d’elle ne fut jamais mis à exécution. Mais il en va mieux ainsi. Celle qui vécut au milieu des siens et ne souhaita jamais le bruit ni l’éclat de la célébrité n’a pas besoin de monument. Les souvenirs de ceux qui l’ont connue ont préservé de l’oubli quelque chose de sa grâce exquise, et son clair génie demeure dans son œuvre toujours jeune et vivante.



SECONDE PARTIE




CHAPITRE I


Les femmes dans le roman et le roman féminin
au XVIIIe siècle


Étudier les formes diverses du roman au xviiie siècle, c’est étudier en même temps la société dont ce roman est l’image. Large, souple et nombreux comme la vie elle-même, toujours appuyé sur l’observation directe de la réalité moyenne, il s’enrichit de toutes les variations que brodent sur une trame commune l’activité humaine et le jeu des événements. Tantôt étude patiente du sentiment et du caractère, tantôt peinture du vrai poussée jusqu’aux limites du vraisemblable, le roman reflète alors et les apparences et l’âme même du siècle. Strictement réaliste à ses débuts avec « Robinson Crusoé » et « Moll Flanders » de De Foë, il mêle ensuite, dans l’œuvre de Richardson l’étude psychologique et l’enseignement moral au réalisme descriptif. Avec Fielding, puis avec Smollett, il reprend, en les vivifiant par un contact étroit et constant avec le réel, les éléments d’imprévu et d’aventure du vieux roman de chevalerie. En moins de soixante ans, ce nouveau genre littéraire créé pendant les premières décades du xviiie siècle, reproduit, éclaire et commente les principaux aspects de la vie contemporaine. L’orientation essentiellement pratique de la philosophie, de la science et de la pensée religieuse de cette époque, unie à un grand désir de connaître la réalité et de l’expliquer à l’aide de la raison, impriment alors au roman une double tendance. Son objet est de reproduire le réel, mais il veut tirer de cette reproduction, avec un divertissement, quelque utile leçon de morale ou quelque grande règle de conduite. Par des voies différentes, tous les romanciers aboutissent aux mêmes conclusions ; de tous nous recevons l’assurance que la vertu et l’honnêteté — au sens large de ces deux termes — sont, quoi qu’en disent les libertins et les fripons, le plus sûr chemin pour arriver au bonheur et à la prospérité matérielle.

Mais si de 1719 à 1771 (c’est-à-dire de « Robinson Crusoé » à « Humphrey Clinker ») le roman exprime les modes principaux du réel, il lui reste encore, malgré « Clarissa » et « Pamèla », beaucoup à explorer dans le domaine de la vie féminine. C’est seulement au moment où Miss Burney crée, avec « Evelina », le roman féminin que le jugement des femmes sur la vie et leur vision du réel reçoivent dans le roman une expression directe et vraie. « Evelina » continue, à trente ans de distance, la tradition de Richardson et, tout en la continuant, lui apporte un élément de nouveauté. Miss Burney aperçoit d’un angle différent et décrit à un autre point de vue des scènes de la vie mondaine ou de la vie de famille. Aussi « Evelina » est-elle une œuvre qui marque une étape dans le développement du roman. Une autre raison lui vaut encore d’occuper dans l’histoire littéraire une place plus grande que ne le mériterait sa seule valeur artistique. Alors que l’impulsion romantique détourne du réalisme la plupart des romanciers pour les incliner vers le merveilleux ou le pittoresque, vers les scènes de mystère et de terreur, vers un décor fantastique ou irréel, le roman féminin continue à trouver sa matière dans la vie contemporaine. Et c’est grâce à l’œuvre de Miss Burney, puis à celle de Miss Austen et de Miss Edgeworth, que nous retrouvons aujourd’hui dans le roman une image, partielle il est vrai, mais fidèle, de la société et des mœurs anglaises à la fin du xviiie siècle.

En donnant à notre xviiie siècle le nom de « siècle de la femme » les Goncourt n’avaient vu de celle époque que ses aspects esthétiques, son souci de l’élégance, sa recherche du plaisir aimable, de la parure, de la grâce, des apparences et de la délicatesse de l’esprit, en un mot, de tout ce qui fait le charme d’une vie jouisseuse et frivole. En Angleterre, le xviiie siècle fut aussi le siècle de la femme mais l’influence féminine s’y affirma d’une toute autre façon. Certaines formes de la littérature et de l’art s’adressent alors presque exclusivement aux femmes, cherchent à leur plaire et y réussissent le plus souvent. Signe auquel on peut mesurer l’importance nouvelle de la femme dans la société anglaise, dès les premières années du xviiie siècle, des auteurs comme Addison et Steele se donnent pour but de divertir, d’instruire, de conseiller leurs contemporaines et jugent cette tâche digne de tous leurs efforts. Suivant le mot d’Henry Morley [209] l’Angleterre apprit à lire dans les pages du « Tatler » et du « Spectateur » et ce fut aussi par cette lecture que les femmes prirent conscience du rôle qu’elles pouvaient jouer dans la société. Les généreuses louanges de Steele comme le blâme souriant d’Addison leur révélèrent ce qu’elles pouvaient et ce qu’elles devaient être. Les auteurs du « Spectateur » reçurent des femmes la récompense que méritait leur initiative : elles firent le succès de leur journal. Désormais, les femmes demandèrent à la littérature un enseignement et des conseils et non plus seulement le passe-temps que leur avaient procuré jusque-là les gros in-folios de « Cassandre » et de « Cléopâtre ».

D’une voix plus austère, et sans chercher à dissimuler le mépris que lui inspirent la frivolité et l’ignorance féminines, Swift suit l’exemple donné par Addison. Dans sa « Lettre à une très jeune personne à l’occasion de son mariage », Swift engage les femmes à ne plus se complaire exclusivement à des conversations frivoles et à écouter avec attention les paroles des hommes cultivés et d’esprit solide en compagnie desquels elles pourront se trouver : « Si vous rencontrez des hommes instruits et qu’il leur arrive de parler d’art et de sciences où vous ne pouvez rien comprendre, vous aurez cependant plus de profit à les écouter qu’à écouter les fadaises et les sottises dont est faite la conversation de votre sexe. Mais si ces hommes ont autant d’éducation que de savoir, ils entameront rarement devant vous un entretien auquel vous ne puissiez prendre aucun intérêt et auquel, avec le temps, vous ne puissiez espérer prendre part… » Il ajoute : « Je ne saurais nommer une qualité précieuse chez un homme, qui ne le soit également chez une femme ». [210]

À mesure que disparaissent la licence du langage et la cynique galanterie de la Restauration, la situation de la femme se modifie dans la société anglaise. Un grand changement s’est déjà opéré lorsque Swift engage ses contemporaines à acquérir les qualités d’un « honnête homme » que La Bruyère, quelque trente ans plus tôt, souhaitait trouver chez une jolie femme. D’une génération à l’autre, l’influence des femmes devait grandir ; les filles de celles qui avaient appris à lire dans les pages du « Spectateur » allaient demander à Richardson d’écrire pour elles « Paméla » et « Clarissa ». Plus tard, dans son capricieux récit des aventures de Tristam Shandy, Sterne prend plaisir à s’adresser tout spécialement à des lectrices. Il interrompt maintes fois sa narration pour répondre à une question posée par une « belle dame » — a fair lady — ou pour recommander à son interlocutrice « de s’arrêter dans la lecture aussitôt qu’elle sera arrivée jusqu’à ce point et de relire attentivement tout le chapitre ». [211]

Les femmes dont se compose le public féminin au xviiie siècle, celles pour qui Addison écrit et celles qui décident de la vogue d’un roman, appartiennent à une classe différente et vivent dans un autre milieu que celles dont les auteurs dramatiques de la Restauration avaient dépeint la vie frivole et galante. Les Bellarminte, les Millamant, les Dorimène de la comédie de Congreve, de Farquhar ou de Vanbrugh, sont toutes des femmes à la mode qui rivalisent de beauté et de légèreté avec les dames de la Cour. On ne leur demande rien que d’être belles et faciles, de passer avec grâce d’une brève liaison à un caprice plus fugitif encore. À la Cour comme à la ville, ces femmes à la mode, grandes dames ou aventurières, ne forment pas un groupe bien nombreux. Elles emplissent cependant Londres du bruit de leurs succès, du renom de leur esprit et de leurs charmes ; elles sont les seules femmes qui, à la fin du xviie siècle, jouent un rôle dans la vie de société, les seules aussi auxquelles un Congreve ou un Vanbrugh puisse s’intéresser. Quant à leurs contemporaines, infiniment plus nombreuses mais moins brillantes, épouses vertueuses et fidèles à la tradition puritaine, mères de famille, ménagères prudentes et actives, elles ne comptent pas en dehors de la maison où elles élèvent leurs enfants et dirigent leurs servantes. Leur valeur, leur importance dans la vie sociale semblent insignifiantes. Leurs mérites sont si peu appréciés, leurs goûts et leurs préférences si complètement méconnus par les auteurs du temps, que pas une comédie ne nous montre une femme honnête dont la vertu ne soit calcul et la pudeur sotte et ridicule pruderie. Jugeant toutes les femmes d’après celles qu’il peint de préférence, Vanbrugh déclare dans une de ses préfaces : « Je crois fermement qu’il n’existe pas à Londres de femme vraiment honnête qui, lisant par devers soi ma comédie, sans parti pris d’y trouver quelque chose à redire, ne la juge si inoffensive qu’elle ne consente à laisser le volume sur le même rayon que son Livre de prières ». La comédie si inoffensive — so innocent — dont il s’agit ici n’est autre que la licencieuse et célèbre pièce intitulée « La Rechute ou la Vertu en Danger ». [212] Avec la publication du « Tatler » et du « Spectateur » pendant la première décade du xviiie siècle, la femme à la mode est brusquement dépouillée de son prestige. La « femme vraiment honnête » apparaît alors dans la littérature et commence à exercer une influence sur la société. La réprobation générale soulevée par la licence du théâtre et la corruption des mœurs que la Cour donnait en exemple à la ville, un réveil très marqué de la conscience puritaine (réveil dont la diatribe véhémente de Jérémie Collier avait donné le signal), contribuent à la fois à ce changement. C’est à la femme honnête que les écrivains s’adressent dès lors. C’est elle que les romanciers, comme pour la dédommager de l’oubli dans lequel l’avaient laissée les auteurs de la Restauration, vont prendre pour inspiratrice et pour modèle.


En 1740, un imprimeur nommé Richardson, ayant commencé un manuel destiné à enseigner aux servantes les vertus de leur condition, imagina de donner à son petit traité de morale familière la forme plus attrayante d’un récit. Le manuel devint un roman « Pamèla ou la Vertu récompensée ». Le succès de ce premier ouvrage fut immédiat et, malgré la brillante parodie de Fielding, « Josepb Andrews », les lecteurs et surtout les lectrices de « Pamèla » jugèrent ce roman le meilleur qu’on eût jamais écrit.

La publication de « Clarissa Harlowe », en 1748, leur révéla une œuvre encore plus digne de leur enthousiasme et de leurs louanges. La renommée de « Clarissa » se répandit bientôt à travers l’Europe. On sait que sa popularité, si grande en Angleterre, ne fut pas moindre en France et combien son influence sur le roman français fut profonde. Avec sa nouvelle héroïne, Richardson créait un type nouveau et, en même temps, faisait naître chez ses lecteurs une sensibilité nouvelle en leur offrant de la manière la plus propre à les émouvoir, non pas une pathétique et banale aventure, mais l’étude du développement et des fluctuations du sentiment chez une femme d’esprit délicat et d’une grande noblesse morale. La révélation apportée par « Clarissa » domine la génération du milieu du xviiie siècle au point de vue moral et social comme les enseignements d’Addison avaient dominé la précédente. Après « l’honnêteté » des mœurs et la réserve, ou du moins une certaine retenue dans le langage, la « sensibilité » est l’enseignement que donne la littérature à la société anglaise, et surtout aux femmes auxquelles « Clarissa » s’adressait spécialement. Œuvre dont tout l’intérêt dramatique et psychologique est concentré sur une figure : celle de l’héroïne, « Clarissa » offrait aux femmes un miroir où elles contemplaient, avec la complaisance d’une attention nouvellement éveillée, la délicatesse et les trésors de sentiment de leur propre cœur. Par un hommage auquel elles ne pouvaient rester indifférentes, elles voyaient un auteur se pencher pour la première fois sur l’âme féminine et découvrir en elle une beauté jusqu’alors inaperçue. Si les « filles adoptives » dont Richardson aimait à être le confident et le directeur spirituel lui avaient fourni les principaux traits de son étude du cœur et du caractère féminin, ce vertueux ami des femmes paya largement à toutes ses contemporaines la dette de reconnaissance qu’il avait contractée envers quelques-unes. S’adressant encore au public féminin chez qui son œuvre trouvait l’accueil le plus enthousiaste, il écrivit cinq ans après « Clarissa », « Sir Charles Grandison », intéressante variation sur son premier thème. Après avoir tracé le portrait de l’héroïne, il donnait à son œuvre le pendant qui lui convenait. S’inspirant des conseils que lui prodiguaient les lectrices de « Clarissa », il réunit en l’aimable et imposante personne du vertueux Grandison les qualités morales du « gentleman » et l’aisance de l’homme du monde que les femmes souhaitaient trouver chez tous leurs contemporains.

Ces deux romans firent plus encore que de donner à la société du xviiie siècle deux types essentiels, celui de la vertu et de la beauté incarnés dans une figure féminine et celui d’un homme qu’un clergyman, une femme du monde, un tailleur et un maître à danser auraient — quoique pour des raisons différentes, — également jugé parfait. « Clarissa » et « Sir Charles Grandison » sont aussi les premiers romans où la réalité s’adapte constamment au goût et aux scrupules des lectrices, où le réel est adouci, expurgé de tout ce qu’il peut offrir de brutal ou de pénible. Soucieux de ne point offenser la délicatesse de son public féminin, Richardson, dans une œuvre cependant réaliste, n’admet que ce qu’une femme de qualité sait ou prétend savoir de la vie. Si l’émotion qui s’exprime en un flot de larmes, en un transport d’attendrissement, est recherchée, si l’auteur n’oublie aucun des détails qui peuvent entretenir l’émotion ou la faire naître, il ne fouille pas la réalité car il sait qu’elle présente certains aspects qu’il convient d’ignorer. Désormais, une « Moll Flanders » n’apparaîtra plus que rarement dans le roman anglais. La réaction puritaine au début du siècle avait déjà banni de la scène, et en même temps de la littérature, les aventurières, les femmes belles et galantes de la Restauration ; à son tour disparaît la femme pauvre, avec toute l’âpre tristesse de sa destinée, ses luttes vaines pour échapper à l’insulte et au mépris. Écrit pour des femmes qui lui demandent une version poétisée de leur vie honnête et monotone, le roman imité de Richardson, qui fait à la femme la plus large place, emprunte ses héroïnes à la classe même de ses lectrices. Mais, à l’exception de la touchante Amelia dont Fielding peint la vie de chagrins domestiques et de soucis journaliers, les malheurs ou les épreuves que connaissent ces héroïnes sont embellis et transformés par le romancier de façon à ne présenter à l’imagination et à la sensibilité des lectrices que des scènes émouvantes, mais toujours élevées au-dessus du niveau d’une réalité mesquine et vulgaire.

L’admiration qui salua les romans de Richardson à leur apparition et les suffrages que reçurent l’œuvre de Fielding, l’œuvre de Sterne et l’unique roman de Goldsmith, imprimèrent à l’art anglais dans la seconde moitié du xviiie siècle, une direction nouvelle. Hogarth avait écrit dans le « Mariage à la Mode » et la « Carrière du Débauché » quelques pages de l’histoire sociale. Dans des scènes où chaque détail ajoute à la valeur descriptive, à la signification morale de l’ensemble, il avait narré les différents épisodes de dramatiques et lamentables histoires. Ces planches sont l’œuvre d’un romancier ; chacune d’elles forme un chapitre et de toutes se dégage une même leçon morale.

La différence entre l’œuvre d’Hogarth et celle d’un Fielding ou d’un Smollett n’est qu’une différence de procédé ; Hogarth écrit avec des lignes et des ombres ce que les romanciers expriment quelques années plus tard avec des mots. Pareillement, dès l’apparition d’une « divine » Clarissa, d’une fraîche et belle Harriett Byron, d’une Sophia Western, d’une Maria de Moulins, ou d’une Olivia Primrose, peintres et graveurs veulent évoquer leurs traits. Les héroïnes dont le roman célébrait la beauté et les vertus, fournissent aux peintres le sujet d’innombrables portraits. Le moindre épisode emprunté à la vie de l’héroïne d’un roman célèbre étant connu de tous, une œuvre dont la valeur artistique aurait pu, et souvent avec juste raison, passer inaperçue, devint par le choix du sujet, un objet d’intérêt pour un nombreux public. La toile sur laquelle Hoppner reproduit les traits charmants de sa fille Phœbé, revêt un intérêt plus grand, attire et retient mieux les regards du public grâce au titre qui en fait bientôt un portrait imaginaire de Sophia Western [213]. Une œuvre quelconque, banale même, cesse d’être insignifiante lorsqu’elle rappelle un roman. Une jeune fille songeuse, serrant contre son cœur un petit chien au poil soyeux, ne serait pas remarquée dans la galerie de délicieuses figures que les marchands d’estampes exposent dans leurs boutiques. Qu’on la nomme Maria, quelle lectrice du « Voyage Sentimental » pourra manquer d’être émue et restera indifférente devant cette image ? [214]

La vogue du roman fournit en même temps aux artistes un nouveau genre de sujets, celui des scènes d’intérieur représentant quelque épisode de la vie féminine et, par conséquent, de la vie de famille. Après avoir été célébrés dans la littérature, la grâce et la beauté de la femme, le charme intime de la vie domestique, toute la douceur que fait rayonner autour d’elle une femme honnête et bonne trouvent une nouvelle expression dans l’art du peintre ou du graveur. Comme le roman, l’estampe dans la seconde moitié du xviiie siècle, porte de plus en plus la marque de l’influence grandissante qu’exercent les femmes dans la vie contemporaine. Comme le roman, l’estampe reproduit de préférence des scènes de la vie de la classe moyenne; elle nous fait voir des coins de parcs, des jardins publics qu’égayent les robes blanches, les paniers et les falbalas d’élégantes promeneuses, [215] des « taches matinales » qui conviendraient à Miss Harlowe ou à son amie. [216] Les jeunes filles, les mères de famille, les sages maîtresses de maison que la comédie de la Restauration n’avait mentionnées que pour en faire des personnages ridicules, sont maintenant au premier plan dans le roman et dans l’art. En feuilletant ces gravures où n’apparaissent que les aspects les plus aimables de la société de l’époque, il faut s’arrêter à deux d’entre elles qui fixent en un raccourci expressif, la différence essentielle de la vie féminine en Angleterre et en France. Ces deux gravures, destinées d’ailleurs à se faire pendant, représentent « Le cabinet de toilette français » et « Le cabinet de toilette anglais ». [217] Dans la première on voit une jeune femme assise devant une poudreuse, enfilant son petit pied dans un soulier de satin bleu. Un jeune homme, un livre à la main, a interrompu la lecture qu’il faisait à la coquette pour répondre à un homme d’âge mûr qui lui expose avec de grands gestes quelque importante questions de philosophie ou de science. Dans la seconde estampe, l’artiste a créé une autre atmosphère. La dame que sa camériste aide à passer une robe, a ses enfants auprès d’elle ; — une fillette qui, un grand livre ouvert sur ses genoux, donne une leçon de lecture à son petit frère — Deux aspects d’un même « siècle de la femme » sont résumés là avec une éloquence qui, pour être un peu partiale, n’est cependant pas sans valeur.

Une réaction très nette contre la licence du siècle précédent s’indique dès le début du xviiie siècle. À chaque nouvelle décade, le mouvement commencé se poursuit, plus rapide à mesure que l’influence féminine s’affirme dans la société et dans le roman où celle-ci trouve à la fois son image et son modèle. Parmi les échanges qui s’établissent alors entre la littérature et la vie, il en est un dont il est difficile de fixer le point de départ : la sentimentalité. Rien de plus éloigné du sentiment, de l’attendrissement et de toutes les formes de l’émotion que l’œuvre d’Addison, de De Foë et de Swift. Dans les comédies de Steele, l’émotion commence à apparaître, timide et mêlée à des passages d’une solennité si grande qu’on est tenté de prendre la comédie pour un sermon. C’est en 1740, avec « Paméla» qu’on entend pour la première fois d’une façon continue la note sentimentale. Fielding, avec « Joseph Andrews », puis avec « Tom Jones », proteste en vain contre la fadeur et la fausseté d’une émotion trop longtemps soutenue. Il montre à ses contemporains le ridicule de ces larmes que versent à chaque page les héros et les lecteurs de Richardson. Mais le bon sens, la gaieté, la robuste franchise de Fielding n’arrêtent pas cette vague d’émotion qui monte et vient baigner l’aridité d’une époque jusque-là uniquement raisonneuse et pratique. Les mœurs évoluent dès lors très rapidement. « Tom Jones » et le milieu dans lequel Fielding l’a placé en 1748 paraissent auxlecteurs de 1770 un peu vulgaires ; Sophia Western et Amelia sont toujours charmantes, mais leurs grâces, à vingt ans de distance, semblent provinciales et démodées. La sensibilité de Clarissa, seule, garde son prestige et, loin de s’atténuer chez les romanciers qui imitent Richardson, s’exagère jusqu’à un point aujourd’hui inconcevable. Pour comprendre combien la sentimentalité — malgré Fielding et Smollett — domine le roman, il faut retrouver dans quelques œuvres autrefois célèbres une indication précise sur ce que la littérature étudiait de la vie contemporaine et sur ce que le public demandait au roman. Il faut, en 1748, des infortunes semblables à celles de l’héroïne de Richardson pour faire jaillir des larmes des yeux de toutes les femmes et pour émouvoir les hommes dignes de l’amour de quelque nouvelle Clarissa. Les larmes deviennent peu à peu plus faciles, et, en 1771, le succès de « L’Homme Sensible » de Mackensie, nous prouve que l’intention d’attendrir suffit à provoquer l’attendrissement. L’homme sensible, héros du roman, ne mérite que trop l’épithète que l’auteur lui décerne. Il meurt d’un excès de sensibilité en apprenant que Miss Wallon répond à son amour. « Il lui saisit la main, une faible rougeur empourpra sa joue, un sourire illumina ses yeux qu’il tenait fixés sur elle. Soudain, l’éclat de son regard se ternit, son œil devint vitreux et fixe. Il soupira et se laissa tomber sur un siège. Miss Wallon, se mit à pousser des cris perçants… On essaya de ramener à la vie les deux jeunes gens et l’on put réussir à ranimer Miss Wallon. Quant à Harley, tout effort fut vain. Il avait cessé de vivre ». Ce héros dont le cœur se brise en recevant un aveu d’amour ne compte pas le robuste et jovial Tom Jones parmi ses ascendants ; il est, à n’en pas douter, un rejeton chétif et anémique de la noble famille des Grandison.

Que l’œuvre de Fielding exerce dans la seconde moitié du xviiie siècle une inffluence moins grande et moins durable que celle de Richardson, ne faut-il pas voir là une preuve de l’importance acquise par le public féminin ? Comme nous l’avons déjà indiqué, le succès de « Clarissa » est dû autant à des causes secondaires qu’au mérite réel du livre. Les femmes de la « gentry » ou les bourgeoises se plaisent à trouver dans les romans de Richardson la preuve qu’un romancier peut toujours intéresser en insistant de préférence sur les aspects de la vie que la conscience puritaine ne saurait réprouver. Si, d’aventure, le romancier introduit ses héroïnes dans un milieu de vice ou de débauche, c’est uniquement pour tirer du contraste un plus bel hommage à la vertu. Clarissa, échouée dans une maison où sa pureté apporte une atmosphère inaccoutumée ; Paméla à qui ni la force ni la flatterie ne peuvent faire oublier le respect dû au mariage ; Lovelace dont la mort est une inévitable expiation, sont autant d’exemples destinés à mettre en lumière les mêmes édifiantes vérités.

Mais bientôt, l’intention morale que le public, et surtout le public féminin, veut désormais trouver dans le roman limite le choix du sujet, dessèche ou appauvrit le réalisme pour donner plus de champ à la sentimentalité. Le roman des imitateurs de Richardson arrive bien vite à n’être plus que le récit d’anodines aventures d’amour narrées avec une « sensibilité » de plus en plus exagérée. La mode y aidant, son succès dure et ne cessera que lorsque la vogue des premiers romans de a l’école de la terreur » fera trouver fades et banales les figures inspirées d’un Lovelace ou d’un Grandison. Après Richardson, Goldsmith seul réussit, dans « Le Vicaire de Wakefield », à soutenir et à continuer la tradition du roman réaliste sans brutalité, où le sentiment ne se change pas invariablement en sentimentalité, où la moralité ne devient pas prêcheuse, où, enfin, la conscience puritaine n’a pas à s’effrayer de la peinture de la passion et voit l’amour toujours allié à la vertu. C’est dans le roman féminin, c’est-à-dire le roman écrit par les femmes et limité à ce que peut leur suggérer leur propre expérience que devait se réaliser pleinement, vers la lin du siècle, l’union de ces deux éléments : la reproduction fidèle d’aspects agréables de la vie sociale et la réalisation concrète, dans cette même reproduction, des aspirations de l’idéal puritain.

« Evelina », le premier ouvrage de celle que Johnson appelait affectueusement « la petite Burney » est l’aboutissement de l’œuvre d’éducation féminine commencée par Addison. Dans ce volume, écrit en 1778 par une jeune fille de vingt-six ans, la vie et la société sont étudiées sous un aspect original. Avec l’héroïne, nous pénétrons dans les endroits à la mode, théâtres, jardins et salons de Londres, où se réunit l’aristocratie, puis nous voyons la « gentry » de province, et — ce qui aujourd’hui nous semble plus intéressant encore parce que le roman de cette époque nous en offre rarement le spectacle, — nous visitons une famille de petits marchands de la Cité. Alerte et juste, cette peinture possède d’autres mérites. Rien dans les aventures de l’héroïne n’a une valeur autobiographique mais, si la situation et les sentiments d’Evelina sont fournis à Miss Burney par l’imagination et non par la mémoire, le livre a néanmoins un accent de vérité. Il n’est pas le récit d’aventures vécues par l’auteur, mais il pourrait l’être. Le caractère de l’héroïne est analysé rapidement, presque sommairement, en comparaison des longues et lentes pages de « Clarissa », mais il est vu du dedans. La vision de la vie que renferme le roman — bien imparfaite cependant — revêt une valeur particulière : elle est la vision d’une jeune fille et elle est rendue avec la sincérité, la naïveté et le nuancé que seules la sensibilité et l’intelligence féminines pouvaient lui conserver.

Dans le roman où se mêlent la peinture de la société contemporaine et l’analyse psychologique, « Evelina » fait époque parce qu’il apporte une révélation directe. Le roman féminin date vraiment de 1778 quoique, depuis un siècle, les femmes eussent commencé à écrire des œuvres d’imagination. Mais toutes celles qui écrivent avant Miss Burney, de Mrs. Manley dont Addison voit avec déplaisir la licencieuse « Nouvelle Atlantide » dans « bibliothèque de Madame » [218] jusqu’à Mrs. Charlotte Lenox, hautement louée par Johnson pour son « Don Quichotte féminin », n’apportent rien de nouveau au roman. Ce que Mrs. Manley écrit n’est ni meilleur ni pire que les œuvres de ses contemporains. Plus tard, et tant que dure la vogue du roman sentimental, Sarah Fielding et Mrs. Lenox reproduisent dans leurs œuvres, sans y ajouter une note personnelle, l’altitude et les jugements ordinaires des romanciers qui s’inspirent comme elles de Richardson. Leur œuvre n’est donc pas, à proprement parler, une œuvre féminine. Bien différentes nous apparaissent les pages d’« Evelina ». Descriptives ou sentimentales, sérieuses ou comiques, elles portent toutes une empreinte originale. Elles se rapprochent de celles de Richardson lorsqu’elles s’élèvent au ton de la solennité et « des plus nobles sentiments » mais cette ressemblance n’exclut pas toute nouveauté. Miss Fanny Burney, jeune fille ignorante, timide, sans beauté et jugée par tous -jusqu’au succès d’« Evelina » — sans esprit, regarde le monde, observe les gens et reproduit ce qu’elle voit, exprime ses impressions et ses jugements sans vouloir les hausser au ton d’une plus large expérience de la vie, d’une connaissance plus profonde du cœur humain. Et son livre connaît une longue saison de popularité pour entrer ensuite dans l’histoire littéraire.

Ce qu’il y a de nouveau dans la figure d’Evelina Anville ne tient pas aux circonstances dans lesquelles l’auteur a placé son héroïne, non plus qu’au milieu dans lequel elle vit. La société qu’Evelina observe avec des yeux étonnés et ravis à ses débuts dans le monde est une version modernisée de celle que connaissaient les Harlowe et les Grandison. On a plus de raffinement, plus de délicatesse, on est plus mondain et plus cultivé en 1778 qu’on ne l’était trente ans plus tôt dans la même classe des « squires » ou de la noblesse, mais ces changements ne suffiraient pas à marquer la distance franchie de Miss Burney à Richardson. Certaines différences d’éducation, de tempérament et de milieu séparent les héroïnes de Richardson, de celles de Fielding et de Goldsmith. Cependant elles ont toutes la même conception de leur propre existence et du monde qui les entoure. Elles ne sont point assez ignorantes ni assez sottes pour ne pas savoir que leur vie est entièrement subordonnée à une fin, celle-là même que Milton avait déjà assignée à la présence de son Eve parmi les délices du Paradis : faire le bonheur ou le malheur d’un Adam. Tout en elles, beauté, vertu, gaieté ou mélancolie, et les talents et la parure, n’est fait que pour gagner l’approbation et l’admiration masculines. Leurs qualités et leurs charmes ont leur raison d’être, non pas en eux-mêmes, mais en cette approbation. Clarissa Harlowe, Sophia Western, Olivia et Sophia Primrose éprouvent tour à tour et à des degrés différents, la dépendance, la sujétion de la condition féminine. Leur situation dans le monde et jusqu’à l’estime qu’elles peuvent avoir d’elles-mêmes dépend du bon plaisir de l’amant ou du fiancé. « Clarissa Harlowe », dira-t-on, donne cependant à la femme un rôle assez touchant, assez noble. Sans doute. Il n’en demeure pas moins vrai que les « incomparables » perfections de l’héroïne, dans un roman dont l’intrigue est empruntée à la réalité, ne servent de rien contre la duplicité d’un Lovelace. La vertu de Clarissa, sa noblesse d’âme demeurent inutiles, impuissantes à la soutenir dans l’épreuve ; elles ne peuvent la défendre contre le caprice et la cruauté de l’homme.

Avec « Evelina » au contraire, l’héroïne revêt une existence propre ; elle trouve en elle-même la raison et la justification de sa vie. Elle est trop vraiment femme pour ne pas aimer et ne pas se réjouir d’être aimée, mais si bonne, si « sensible », si pénétrée soit-elle des principes de délicatesse et de réserve féminines — feminine delicacy and modesty — qu’on lui a inculqués, elle a, en dépit de ses scrupules et de sa timidité, une conscience de sa propre valeur qui ne ressemble en aucun point à celle d’une Clarissa ou d’une Sophia. Même lorsqu’il plaît à un romancier de les mettre au premier plan dans un roman et de créer par là une sorte d’illusion, une Clarissa dont les aventures sont narrées en tant de volumes, une Sophia que l’auteur l’ait apparaître telle une divinité dans un nuage d’encens et de louanges, n’ont jamais qu’un intérêt et une importance relatives. Mais la naïve Evelina est au centre du monde tel qu’elle le conçoit. Elle juge tout par rapport à elle-même, et son jugement, incomplet sur beaucoup de points, a du moins l’avantage d’être direct et conforme à une partie de la réalité.

Entre l’Eve de Milton et l’Evelinade Miss Burney tient l’évolution de la femme dans la littérature et dans la vie sociale de l’Angleterre pendant plus d’un siècle. Pour Miss Anville, les hommages de lord Orville, les importunes attentions d’un Sir Clément Willoughby ou d’un Lord Merton, peuvent être agréables ou déplaisants, mais non point surprenants. La modeste et timide petite personne ne sait rien des manèges d’une coquette, elle ne se doute pas de l’admiration qu’excite sa beauté, elle n’ose pas espérer que Lord Orville, si beau, si irréprochable dans sa tenue et son langage, modèle de courtoisie et d’élégance, lui fera jamais l’honneur de s’attacher à elle. Mais si elle n’a pas de vanité personnelle elle a de son importance, et de celle des femmes en général, une idée bien différente de celle qu’en avaient les héroïnes présentées au lecteur par d’autres romanciers. La perspective du tableau a changé. Evelina n’existe pas uniquement pour être aimée de Lord Orville et pour faire son bonheur : c’est maintenant Lord Orville qui apparaît revêtu de toutes les perfections pour faire le bonheur d’Evelina.

À cette différence essentielle, d’autres viennent s’ajouter. Et d’abord, une femme donne à l’activité une place restreinte. Ignorant presque tout de la vie active, comment saurait-elle en parler, si elle l’ait une œuvre sincère, basée sur les données de son expérience ? Aussi le roman féminin — et nous le voyons dans « Evelina » — ne contiendra-t-il que peu d’événements. Son intrigue est simplifiée et n’a pas besoin de nombreux acteurs. Mais à sa peinture de la société du temps, l’observation minutieuse et patiente de la femme donne un fini, des nuances, qui sont choses nouvelles. Les attitudes, le costume et jusqu’aux moindres détails de la coiffure et de rajustement sont notés, avec le plaisir que seule une femme de qualité peut y trouver. De même, la romancière s’attarde aux peintures de la vie mondaine puisque celle-ci contient les heures les plus animées, les plus brillantes de sa propre vie. À l’Opéra, au théâtre, dans les jardins de Vauxhall, au Ranelagh et au Panthéon, partout où se réunit la foule des oisifs et des gens à la mode. Evelina observe d’un coup d’œil rapide la toilette des femmes, le va-et-vient des promeneurs, les conversations qui s’engagent, les coups d’œil qui s’échangent. L’intérêt qu’elle prend à la présence ou à l’absence de Lord Orville ne l’empêche pas de remarquer la recherche des vêtements que porte le fat et élégant Mr. Lovel, l’allure insolente de Lord Merton, les airs languissants et affectés de Lady Louisa qui vit pour suivre la mode et qui, parce qu’il est de bon ton de parler bas quand on veut passer pour une « femme sensible » déclare « d’une voix affectée, si basse qu’on l’entend à peine, qu’elle est exténuée de fatigue ». À côté de cette notation de détails d’une qualité différente de ceux qu’observent les hommes, « Evelina » présente encore un autre trait significatif : il est écrit par une femme bien née, dont l’âme et le goût sont également délicats. Dans ces pages qui renferment une fidèle peinture de la vie contemporaine, les apparences sont interprétées avec un mélange de sincérité et de délicate réserve. Pour la première fois, un roman qui n’est ni un roman d’aventures, ni un sermon déguisé est aussi loin de la brutalité ou du cynisme de l’expression que de la fadeur niaise. Mais combien sont abondantes les larmes que l’héroïne et les personnages les meilleurs versent sous le moindre prétexte, combien de rougeurs subites, de confusions, d’attendrissements, d’évanouissements sont décrits là avec une évidente complaisance ! Il faut toutefois juger de ces choses en les comparant aux orgies de sentimentalité, à la sensiblerie, aux pleurs intarissables, aux sanglots des romans du genre de « L’Homme Sensible » ou de « L’Homme du Monde ». À une époque où la sentimentalité règne en maîtresse dans le roman, et jusqu’au théâtre, [219] « Evelina », avec ses pages de franche comédie, ses descriptions de la vie des boutiquiers de la Cité, nous apparaît, comparée à « L’Homme Sensible », comme une première protestation du bon sens et d’un sain réalisme contre les exagérations et les errements de la sensibilité à la mode.

Cependant, l’apparition « d’Evelina », importante au point de vue de l’histoire littéraire parce qu’elle inaugure le roman féminin et forme un lien entre les premiers romans d’étude psychologique et le roman basé sur la réalité et l’observation directe de Jane Austen et de Miss Edgeworth, exerça peu d’influence sur la littérature contemporaine. Malgré le grand succès de son premier roman, le compromis que Miss Burney avait essayé d’effectuer entre le sentiment et le réalisme ne tenta pas l’imitation. Le succès de « Cecilia » en 1782 fut moins spontané. L’impulsion sentimentale donnée à la littérature par Richardson, ayant suivi au cours des deux générations suivantes, une progression constante, commençait à prendre une nouvelle direction. La sensibilité des lecteurs, qui avait eu besoin pour s’éveiller du pathétique constant de « Clarissa », s’était à la longue émoussée. L’attendrissement et les larmes avaient perdu de leur premier attrait. Le sentiment passait du pathétique à ce frisson malsain, à cette recherche de l’émotion dans le terrible, le fantastique ou le macabre qui caractérise les vingt dernières années du siècle. Nouvellement éveillée et cultivée sans relâche, la sentimentalité ne pouvait aller plus loin que l’avaient poussée Mackensie dans ses romans et Richard Cumberland dans ses comédies. Elle reprit une force nouvelle au contact du grand mouvement qui allait apporter à la pensée humaine une seconde renaissance : le romantisme. À l’émotion découverte par Richardson, le romantisme ajouta des éléments actifs et féconds : l’enthousiasme, la passion, le sens du mystère et de la beauté. Parmi ces éléments, l’enthousiasme et le sens de la beauté transformèrent lentement, graduellement, la poésie — endormie pendant des années dans les bandelettes étroites du classicisme — en une créature ailée, vivante et frémissante. La passion et le sens du mystère, en même temps qu’ils exerçaient sur la poésie une action profonde agirent non moins fortement sur le roman. Après avoir traduit l’éveil du cœur, le développement de l’imagination, le goût de la réalité saine et forte, le roman avec Walpole, Reckford, Mrs. Radcliffe, Matthew Gregory Lewis et Godwin, peignit le crime, le mystère, la folie, les passions déchaînées et furieuses ; il se détourna de la réalité, non pas pour évoquer des visions de rêve, mais les fantômes monstrueux d’un sommeil troublé par un cauchemar.

« Le Château d’Otrante » (1764) d’Horace Walpole fut le premier récit fantastique, et c’est dans les événements mystérieux accumulés à plaisir par le maître du castel pseudogothique de Strawberry Hill, qu’on trouve le point de départ d’une ère nouvelle dans le roman. Le décor, jusque-là considéré comme de peu d’importance, devient avec Mrs. Radclifte un élément essentiel. Gothique, oriental ou médiéval, le décor est dès lors indispensable pour créer l’atmosphère chargée de terreur et de mystère dans laquelle évoluent de tragiques héros et de pitoyables héroïnes. La nature et son pouvoir subtil, à chaque heure, dans chacun de ses aspects, ténèbres et silence de minuit, gémissements des branches qui plient devant la tempête, clair de lune paisible et glacé, sourds grondements du tonnerre, lueurs fulgurantes de l’orage, tout conspire à rendre plus terribles les spectacles d’horreur évoqués par Mrs. Radcliffe et ses nombreux imitateurs. Dans les plus célèbres romans du genre fantastique : « Les Mystères d’Udolpho » de Mrs. Radcliffe (1794), « Le Moine » de Matthew Gregory Lewis (1795), « Caleb Williams » (1794) et « Saint Léon » (1799) de Godwin, comme dans les deux romans aujourd’hui presque oubliés de Shelley : « Zastrozzi » (1811), « Saint Irvyne ou le Rose-Croix » (1811) et dans le terrifiant « Frankenstein » (1818) de Mary Shelley, le récit et l’atmosphère sont tout, l’étude psychologique est complètement négligée. Le romancier cherche à terrifier et à dépasser l’imagination de ses lecteurs. Par delà la réalité, il invente des êtres et des situations destinés à exciter l’angoisse que produisent le mystère et le surnaturel. L’héroïne telle que le roman de Miss Burney l’avait révélée, cette figure vivante, simple et vraie, cède alors la place au héros. Dans les mystérieuses aventures narrées par Mrs. Radcliffe, c’est le héros, sombre et fatal, chargé de crimes et parfois de remords qui devient le personnage principal.

Pendant une vingtaine d’années, le sentimentalisme et le romantisme, unis dans le roman fantastique, règnent sans conteste elle réalisme subit un temps d’arrêt qui ressemble à un échec. Les bandits italiens, les proscrits de la Forêt-Noire, les inquisiteurs, les mages et les nécromants, placés dans un décor pittoresque et lointain, presque toujours d’une beauté singulière et émouvante, captivent alors le public. Mais les excès de l’imagination à la recherche de terreurs nouvelles, de crimes inouïs ou d’inventions diaboliques ne pouvaient se prolonger. Le roman fantastique de Mrs. Radcliffe, génial et suggestif malgré ses faiblesses, devint bientôt quelque chose de mécanique et d’absurde aux mains de ceux qui imitaient ses procédés sans jamais atteindre à sa valeur. Le bon sens et l’amour du vrai, l’observation de la réalité, voisine et familière, mais douce et infiniment variée, l’étude de caractères moyens, de sentiments modérés et sincères, le réalisme, enfin, tel qu’on l’entend en Angleterre, devait prendre sa revanche et faire valoir ses droits dans les premiers romans écrits au presbytère de Steventon. Reprenant après Miss Burney le roman féminin et donnant à l’étude psychologique la place que la description et l’observation superficielles avaient occupés dans « Evelina », Jane Austen allait revêtir ce roman d’une forme admirablement adaptée à son objet. Et tandis que, dans « Orgueil et Parti pris », s’exprimait la protestation du bon sens et d’un sain réalisme contre les outrances de l’école de la terreur et le faux pathétique de l’école de la sentimentalité, une autre romancière, Miss Edgeworth, préparait dans un domaine d’Irlande les tableaux de mœurs locales qui devaient, quelques années plus tard, suggérer à Walter Scott l’idée d’évoquer, dans une série de romans, les coutumes pittoresques et l’esprit de la vieille Écosse.






CHAPITRE II


La peinture de la « gentry » dans le roman de
Jane Austen.
Les hommes et la vie active.


Pour exprimer sur une toile leur vision de l’univers, les vieux maîtres italiens adoptaient fréquemment le naïf expédient d’une division en trois parties : en haut, le ciel avec Dieu et ses anges, en bas l’enfer, ses damnés et ses tortures, tandis qu’au milieu et comme en une sorte de purgatoire, était figuré le monde terrestre, avec ses apparences fugitives et ses plaisirs trompeurs. Faisant par là l’aveu involontaire de l’importance qu’avait à leurs yeux chacune des trois régions ainsi représentées, ces artistes épris du réel consacraient à la partie médiane de leur tableau une très vaste surface en comparaison de celle qu’ils accordaient aux visions bienheureuses ou horrifiques de l’empyrée et de l’enfer.

C’est à une telle division, arbitraire sans doute, mais qui correspond néanmoins très étroitement à une certaine vision de la vie et du monde, que l’on ne peut s’empêcher de penser en étudiant la manière dont Jane Austen a vu et interprété la société de son temps. La « gentry », cette classe particulière à la société anglaise, tenant à la fois à l’aristocratie et à la classe moyenne entre lesquelles elle forme un degré intermédiaire, n’est pas seulement la classe que Jane Austen connaît le mieux, elle est encore la seule qu’elle désire connaître. Pour elle, la « gentry » est au centre de l’univers. Au-dessus de la « gentry », la noblesse occupe une sorte d’empyrée dont elle ne cherche point à explorer les sphères. Plus bas, il existe, elle le sait, mais ne s’en soucie guère, toute une région habitée par le vulgaire : serviteurs, fermiers et paysans. Son regard ne s’efforce pas de pénétrer au delà du milieu où elle vit ; elle se contente d’observer minutieusement ce qu’elle peut étudier à loisir, chaque jour et à toute heure. Elle ne s’aventure jamais plus loin que les contrées familières des domaines de la « gentry », nulle curiosité ne la pousse à franchir les limites qui, dans cette Angleterre du xviiie siècle dont la société est enfermée dans des cadres si rigides, isolent les classes les unes des autres et, en les isolant, les protègent contre toute intrusion d’éléments étrangers. Cette indifférence de Jane Austen à l’égard de ce qui n’est pas son monde et son milieu n’est pas exclusivement le résultat d’une tendance personnelle. À l’époque où elle écrit, les différences de classe et de caste sont assez nettement tracées pour présenter des obstacles presque infranchissables, sauf aux plus hardis et aux plus ambitieux. Mais ceux-là — et pour des raisons que nous allons bientôt exposer — sont rares dans la « gentry » ; aussi trouvera-t-on dans l’œuvre de Jane Austen, des gens bien élevés et d’autres qui le seront moins, mais peu de parvenus. La comédie moyenne d’« Orgueil et Parti pris » ou des autres romans ne compte pas de bourgeois gentilshommes au nombre de ses personnages. Tout au plus une distinction sera-t-elle établie entre les membres de la « landed gentry » (petite noblesse terrienne possédant depuis des générations les mêmes biens de famille), et la « gentry » tout court, composée pour la plus grande partie de gens de bonne naissance mais dans les rangs de laquelle sont reçus également quelques hommes nouveaux, fils de pères enrichis dans le commerce, faisant bonne figure parmi les gentilshommes du comté, et dépensant, non pas les revenus d’une fortune héréditaire, mais l’argent gagné de fraîche date dans une ville de marchands comme Londres ou Bristol. Au moment où Jane Austen commence à écrire, le développement industriel de l’Angleterre pendant les dernières années du xviiie siècle a rendu plus fréquente l’apparition de gens nouvellement enrichis dans les milieux de province. Mais comme il ne peut guère y avoir de brusque passage d’une classe à l’autre et qu’il faut à une famille de la classe moyenne une génération d’aisance pour être admise dans les rangs de la « gentry », ces nouveaux venus ne se distinguent des gentilshommes de vieille race par aucun trait extérieur qui puisse rappeler « l’infériorité de leur origine ». Ils ont reçu la même éducation, partagent les mêmes opinions et les mêmes préjugés. Mr. Bingley, « dont le père avait eu l’intention d’acheter un domaine et était mort avant d’avoir réalisé son projet » n’est inférieur à Mr. Darcy que parce qu’il ne possède pas, comme celui-ci, l’avantage d’être apparenté aux meilleures familles du royaume. Bingley ne sera donc pas, à proprement parler, un parvenu et n’introduira point dans la « gentry » d’élément entièrement étranger à cette classe ou en désaccord avec ses traditions. D’autre part, la « gentry » puise dans le sentiment très vif qu’elle a de sa dignité et de sa valeur le désir de s’isoler jalousement. Celui qui porte le titre de « gentleman », et s’il en est vraiment digne, ne saurait ambitionner rien de mieux. Car l’aristocratie anglaise, si elle peut se parer de titres plus élevés, n’en possède aucun qui soit plus beau. Un « gentleman », une « fille de gentleman », trouvent dans leur condition un assez grand sujet d’orgueil pour ne point désirer s’élever et ne pas même rechercher la société de gens d’un rang supérieur. « Si vous pouviez comprendre ce qui ferait votre bonheur, vous ne désireriez pas quitter la sphère où vous avez été élevée », dit Lady Catherine de Bourgh à Elizabeth Bennet, essayant de persuader à la jeune fille de refuser la main de Darcy. Elizabeth répond fièrement : « En épousant votre neveu, je ne quitterai point cette sphère. Il est un gentleman, je suis fille de gentleman. Jusque-là, nous sommes égaux ». [220] Dans l’Angleterre que peint Jane Austen, l’équilibre stable subsiste encore. La formidable poussée de la classe populaire vers une condition meilleure, comme celle des classes bourgeoise et moyenne vers l’aristocratie, ne se fait pas sentir dès les premières années du xixe siècle. L’esprit du siècle précédent continue à régir la société tout entière et si, au point de vue chronologique, la moitié de son œuvre date de la seconde décade du xixe siècle, la société qu’étudie Jane Austen est celle de « l’ancien régime ». Car, et il importe de le répéter ici, la division établie arbitrairement par le passage au point de vue numérique d’un siècle à un autre ne correspond nullement, en ce qui concerne une civilisation ou une société, à une différenciation dans l’esprit et dans les mœurs. Telle époque se prolonge au delà des années qui lui ont donné son nom et telle autre est achevée avant qu’un siècle ait égrené ses dizaines. Suivant la judicieuse remarque de Sir Walter Besant « il y eut entre 1700 et 1837 de si rares et de si insignifiantes transformations dans les mœurs, les usages, ou les idées généralement reçues que l’on peut considérer le xviiie siècle comme se prolongeant jusqu’au début de l’ère victorienne ». [221] Ce prolongement est particulièrement sensible dans les coutumes et les usages de la « gentry », classe très fermée, qui constitue un monde à part et ne reçoit que lentement et difficilement les influences extérieures.

Vivant sur ses terres, qu’il quitte moins que jamais depuis que les guerres napoléoniennes ont isolé l’Angleterre et fait abandonner la coutume d’un voyage sur le continent à la fin de l’éducation d’un jeune gentleman, un « squire » ou un baronnet se contente de la société de ses égaux. Il chasse avec eux aussi longtemps que la saison le permet, va dîner en leur compagnie toutes les fois qu’il en est prié. Dans leur société seulement il est parfaitement à l’aise. Il serait rarement assez riche pour faire figure dans la capitale — à moins de n’y passer que quelques jours chaque année — et y prendre part à la vie mondaine. Il préfère rester en province et rencontrer sans envie des gens qui comme lui, règnent en maîtres sur telle ou telle partie du comté. À l’exemple du « squire », sa femme et ses enfants s’accommodent assez bien de la vie à la campagne ; c’est dans le château et autour du domaine familial qu’ils trouvent leurs plus chères occupations et leurs plaisirs préférés. Lady Bertram, « sous prétexte de mauvaise santé, et en réalité par indolence », renonce à accompagner son mari à Londres chaque année et le laisse partir seul lorsqu’il va siéger au Parlement. Lady Middleton, qui veut passer pour une femme à la mode, arrive à Londres à la fin de janvier et y demeure aussi longtemps que son mari. Sir John Middleton, consent à rester éloigné de Barton Park, de son chenil et de ses écuries. Mais de tels exemples sont plutôt rares : Emma Woodhouse n’a jamais voyagé, elle n’a jamais vu la mer et les Miss Bennet n’ont quitté Longbourne que pour aller voir des amies dans le comté voisin.

L’horizon matériel de la « gentry » est borné mais son horizon mental l’est plus encore. Il n’y a pas d’inquiétude dans son atmosphère, pas de menace d’orage dans son ciel. La parfaite tranquillité, le contentement un peu béat de l’heure présente, la sécurité de l’avenir, engendrent chez elle une torpeur inconcevable, un égoïsme naïf qui s’affiche sans honte puisqu’il se croit parfaitement légitime. Comme des abeilles, vivant dans les limites de leur ruche qui leur est un univers, où chacune vaque à sa tâche, persuadée que tout ce qui existe est parfait si la ruche elle-même est prospère, les gentilshommes de Mansfield, les dames et les châtelaines de Kellynch Hall, de Hartfield, ou de Barton, ne doutent point de l’harmonie et du bonheur universel dont leur propre vie leur fournit une preuve évidente. Leur oreille n’est pas assez fine pour entendre, fut-ce même comme un lointain écho, la voix de l’humanité, — the still small voice of humanity. — Il semble que les agitations et les douleurs humaines soient arrêtées au seuil de leurs domaines comme des braconniers ou des voleurs, par les barrières de leurs parcs et les rondes de leurs gardes-chasse. De fait, tout est équilibré depuis si longtemps dans la vie matérielle de la « gentry » comme dans l’éducation qui adapte définitivement ses membres à leur milieu, que jamais ou presque jamais de catastrophes irréparables, de désastres imprévus ne se produisent. À peine le cours uni de la vie de famille est-il interrompu quelquefois par une maladie, comme celle de Marianne Dashwood, par l’enlèvement de Lydia Bennet ou la fuite de l’altière Maria Bertram. Et puisque la vie est si heureuse et si douce, à quoi bon rechercher des satisfactions d’ambition ou de vanité au-dessus de celles que le sort a naturellement départies aux gens de qualité ? L’absence de tout désir, de toute conception d’une condition plus enviable, comme aussi le sentiment très réel de leur dignité personnelle, empêchent ainsi un « squire » ou une châtelaine de rechercher la société et l’amitié de gens titrés, membres de cette classe supérieure qui constituent la haute aristocratie, pairs du royaume qui gouvernent héréditairement la nation tout entière comme les « squires », de génération en génération, gouvernent les paysans ou fermiers qui cultivent leurs propriétés. La « gentry » donnant l’exemple de tant d’indépendance, d’indifférence même, à l’égard de l’aristocratie, les parvenus, c’est-à-dire tous ceux qui, sans être aussi bien nés, se font admettre presque en égaux dans la société des gens de qualité, sont obligés à tenir une pareille conduite. Aussi Mme Elton, que son rang de femme du pasteur fait accepter dans la meilleure société de Highbury, ne prétendra-t-elle qu’à une seule chose : convaincre tout le monde qu’elle appartient à un milieu, non point supérieur, mais aussi distingué que celui dans lequel son mari l’a fait pénétrer. Toutes ses vanteries n’auront qu’un but : montrer que Miss Augusta Hawkins, fille d’un marchand de Bristol et belle-sœur d’un Monsieur si riche « qu’il n’a pas moins de deux voitures » est en tous points l’égale de Miss Emma Woodhouse. Une fois ce résultat atteint, Mme Elton, avant obtenu droit de cité dans les salons de Highbury, ne cherchera pas à arriver plus haut. S’élever de la classe moyenne, d’un milieu de bourgeois ou de marchands enrichis à celui de la petite noblesse de province est assez pour satisfaire même une Mme Elton. Le « snob » qui tient à honneur de connaître des gens titrés, qui fait des bassesses pour être reçu chez eux et supporterait tous les affronts plutôt que de renoncer à fréquenter « the nobility » n’est qu’une exception dans la société que dépeint Jane Austen. Ce sera seulement quelque vingt ans plus tard, au début d’un règne qui voit le triomphe de l’esprit bourgeois, que le « snob » deviendra un type assez répandu pour être étudié par Thackeray sous tous ses aspects dans le fameux « Livre des Snobs ». Tout au plus pourrait-on trouver chez le Révérend Mr. Collins et chez Sir Walter Elliot quelques exemples de cette plate adulation de la haute aristocratie qui forme le trait caractéristique du « snob » anglais. Mr. Collins parle avec une profonde vénération de la « condescendance » de Lady Catherine de Bourgh parce que cette noble dame, sans même qu’il l’en ait priée lui a conseillé de se marier et de choisir pour femme une jeune fille de bonne famille : « Prenez une femme bien née, pour ma propre satisfaction autant que pour la vôtre ; trouvez une jeune personne active, qui sache se rendre utile, qui n’ait pas des goûts de luxe ou dépense… Vous ramènerez à Hunsford et je vous promets de la recevoir ». Sir Walter Elliot, si fier qu’il soit de son titre de baronnet, professe un touchant respect pour tous ceux qui ont le bonheur d’avoir un rang plus haut encore. Pour renouer des relations avec une parente éloignée, la vicomtesse Dalrymple, il écrit une longue lettre de flatteries, de compliments, de respects, et, lorsqu’il reçoit en retour les cartes de la vicomtesse douairière et de « l’honorable Miss Carteret » sa fille, il met ces cartes bien en vue et parle de ses nobles cousines à tous ses visiteurs.

Que sont d’ailleurs ces nobles dames en dehors de la valeur de convention que leur procure leur titre ? Le coup d’œil que Jane Austen jette en passant sur l’aristocratie est dédaigneux et souvent moqueur. Lady Catherine de Bourgh met la plus « solennelle impertinence » dans les questions qu’elle adresse à tous ; Lady Dalrymple a mérité la réputation d’être une femme charmante « parce qu’elle sait avoir un sourire et une banale formule de politesse pour tous les gens qu’elle rencontre ; sa fille est si laide et si gauche qu’on ne l’accueillerait pas volontiers dans aucune compagnie, n’étaient sa fortune et sa naissance ». Seuls, les travers et les ridicules d’une classe que Jane Austen voyait elle-même rarement et d’un peu loin, lui paraissent dignes de remarque. En quelques phrases dédaigneuses, elle nous fait observer que le fait d’appartenir à l’aristocratie n’empêche pas les sots et les insolents de laisser voir leur sottise ou leur impolitesse, puis elle revient à l’étude de figures qui lui sont plus familières, dont elle connaît mieux les plaisirs, les occupations et les pensées.

La même raison qui lui fait introduire dans ses romans si peu de personnages d’un rang supérieur au sien lui fait négliger presque entièrement la classe inférieure. Pour elle — et son attitude à l’égard d’humbles paysans ou de serviteurs ne se dément jamais, — il existe dans le monde une classe de gens qui sont nés pour être pauvres, mal nourris, asservis à toutes les besognes trop basses ou trop rudes pour les créatures d’essence supérieure dont la « gentry » et l’aristocratie se composent. Ces gens ont leur place et leur tâche et doivent s’y tenir. Ils font partie de l’existence des personnes bien nées, car ils sont nécessaires au bien-être et au loisir, apanages des classes supérieures, mais il serait superflu de s’attarder à déplorer les misères attachées à leur condition, « ce ne serait que nous attrister inutilement ». C’est pourquoi les héroïnes de Jane Austen ne quittent guère les allées de leur parc et pénètrent rarement dans les chaumières. Elles ne connaissent de la classe populaire que les nombreux domestiques au service de leur famille et encore ceux-ci sont-ils considérés un peu comme des automates destinés à accomplir tel ou tel geste et qui doivent, une fois leur tâche accomplie, retourner à leur immobilité et à leur néant. Une phrase de « Bon Sens et Sentimentalité » est significative, et surtout parce qu’elle est parfaitement sincère. L’auteur nous fait assister à une conversation entre Mme Dashwood et ses filles, conversation à laquelle le domestique Thomas se permet d’apporter un renseignement qu’on ne lui a pas demandé. La petite scène d’intérieur se termine sur ces mots : « Thomas et la nappe, tous les deux également inutiles, disparurent de la salle à manger bientôt après ». Il n’y a, dans toute la série des romans, qu’un seul endroit où la possibilité d’un autre point de vue soit envisagée. L’opinion de l’office, à côté de celle du salon, est exprimée dans ce passage du « Château de Mansfield » où la revêche Mme Norris veut croire adressé à elle-même un message transmis par un domestique à sa jolie nièce Fanny Price. Sir Thomas Bertram fait prier Miss Price de venir lui parler de suite, dans son cabinet. En réalité, la jeune fille, en se rendant au désir de son oncle, va se trouver obligée d’écouter un soupirant dont Sir Thomas favorise les prétentions. Quand Fanny reçoit le message, Mme Norris s’écrie : « C’est moi qu’on demande, Baddeley, et j’y vais. C’est de moi qu’il s’agit, Baddeley, c’est certain. Sir Thomas a besoin de moi, non pas de Miss Price ». Le valet bien stylé ne peut s’empêcher d’apprécier à son propre point de vue le ridicule de la situation. « Baddeley ne se laissait pas persuader : — Non, Madame, c’est Miss Price, je suis bien sur que c’est Miss Price — et il répétait sa phrase avec une ombre de sourire qui signifiait : — Ce n’est certes pas vous après qui l’on soupire ».

Les limites très étroites du champ donné à l’étude de la société, l’attitude hostile et distante des gens de qualité envers tout ce qui n’est pas « gentry », sont aussi très nettement indiquées dans « Emma ». Lorsqu’Emma Woodhouse dissuade Harriet Smith d’accepter pour mari un jeune fermier des environs, elle explique à l’ignorante quelles raisons de convenances sociales s’opposent à une telle union. Elle lui a déjà déclaré qu’« un jeune fermier, qu’il aille à pied ou à cheval, est la dernière personne au monde qui puisse exciter sa curiosité », et qu’un homme de cette condition, par son aisance, comme par la bassesse de sa naissance, est à la fois trop indépendant et trop inférieur pour qu’une Miss Woodhouse lui fasse jamais l’honneur de s’apercevoir qu’il existe. Quand le jeune fermier, en une lettre fort bien tournée, fait à Harriet l’aveu de sa flamme, Emma avertit sa jeune amie des conséquences qu’entraînerait ce mariage : « Pendant que vous étiez dans l’indécision je ne vous ai rien laissé voir de mes sentiments, mais puisque vous êtes si entièrement résolue à répondre « Non », je n’hésite plus à vous dire combien je vous approuve… J’aurais eu un véritable chagrin à cesser de vous voir, ce qui aurait été inévitable si vous aviez épousé M. Martin. J’aurais perdu une amie, car je n’aurais pu continuer aucune relation avec une Mme Martin, de la ferme d’Abbey Mill… Vous vous seriez à jamais éloignée de tout ce qui est bonne société et il m’aurait fallu renoncer à vous ».

Le monde de la « gentry » se suffit à lui-même, mais il y a dans ses limites tant de figures différentes. Chacune d’elles exprime une personnalité, et parfois se rattache en même temps à un des types en qui de tout temps s’est incarné un des aspects de l’âme anglaise.

Nulle part comme dans la société anglaise, avec sa hiérarchie qui, de nos jours, subsiste encore malgré l’éclosion d’un esprit nouveau, le rôle du père dans la direction de la famille n’est d’une importance aussi grande. Cela est surtout vrai dans les classes supérieures où il est non seulement le chef de la famille, mais le possesseur du nom et de la fortune. Il exerce alors sur les siens quelque chose de l’autorité d’un roi sur des sujets bien aimés. Ainsi, dans « Le Château de Mansfield », le seul des romans de Jane Austen où le père tienne à honneur d’exercer son pouvoir, nous voyons tout céder devant lui. La loi assurant à son fils aîné un héritage que celui-ci devra à son tour transmettre à son premier-né, le plus grand souci de Sir Thomas est l’avenir de ses autres enfants. Il désire que son second fils, Edmond, puisse tenir dans le monde le rang qui convient à un cadet de bonne maison. Afin de compenser dans une certaine mesure l’injustice des lois qui n’accordent rien aux cadets tandis que les aînés ont titres et fortune, il a destiné Edmond à l’Église. Le jeune homme jouira ainsi de plusieurs bénéfices dont dispose le châtelain de Mansfield. En mariant sa fille aînée, Sir Thomas envisage à la fois la situation que Maria gagnera en épousant Mr. Rushworth et les avantages « d’une alliance dont les Bertram tireront un surcroît de considération et d’influence ». En un mot, il est chef de clan et tache de favoriser les intérêts de la famille tout entière aussi bien que ceux de chacun de ses membres.

Mais un tel personnage, si pénétré de sa responsabilité, est une figure exceptionnelle dans le roman comme dans la vie. Trop souvent, le chef de famille est plus soucieux de jouir de ses privilèges que de remplir ses devoirs. Alors la famille tout entière souffre. Elle voit sa dignité diminuée et parfois sa fortune compromise. Les pères égoïstes, incapables ou prodigues, dont l’humour de Jane Austen souligne à maintes reprises les faiblesses sont coupables envers la société comme envers leurs proches. Mr. Bennet, dont l’esprit caustique et clairvoyant a depuis longtemps mesuré la vanité et la sottise du caractère de sa femme, néglige d’affirmer son autorité. Indolent et désabusé, il ne ferait de lui-même aucun effort pour assurer à Lydia un mariage honorable. Sans l’heureuse intervention d’un étranger, son indifférence causerait le malheur d’une de ses filles et peut-être même de toutes. Mr. Woodhouse, avec aussi peu d’esprit que de santé, mais une bonté et une courtoisie parfaites, n’est pour Emma ni un ami ni un guide. Il est tout simplement un vieil enfant dont il faut supporter les petits travers ou les douces manies. Par la faute de son père. Emma qui a grandi presque sans direction morale, manque de jugement et croit qu’il suffit d’avoir un esprit vif et des qualités brillantes pour bien gouverner sa propre vie et même celle des autres. Sir Walter Elliot, avec sa silhouette élégante et ses airs avantageux, est à la fois incapable et prodigue. « La vanité était tout dans le caractère de Sir Walter, vanité qu’il tirait de sa personne et de sa position. Il avait été dans sa jeunesse d’une beauté remarquable et, à cinquante-quatre ans, était encore un fort bel homme. Peu de femmes pourraient pousser plus loin l’estime en laquelle il tenait sa propre personne et le valet de chambre d’un lord de fraîche date n’aurait pu être plus satisfait que lui de la place qu’il tenait dans le monde. Pour lui, le bonheur de posséder un physique irréprochable ne le cédait qu’à celui de posséder le titre de baronnet, et le Sir Walter Elliot en qui de pareils dons se trouvaient réunis, était en toute saison l’objet de son affection et de son respect les plus profonds ». Voulant soutenir son rang, Sir Walter s’endette et se voit un jour obligé de louer son château pour aller s’installer plus modestement à Bath. Mais puisque son nom — et sans doute l’élégance de ses traits et de sa taille — lui assurent un rang très honorable dans la société de la fameuse ville d’eaux, Sir Walter ne regrette pas longtemps les splendeurs de Kellynch. Une reproche à Bath que « la multitude de femmes laides qu’on rencontre dans les rues ». Et même une pareille amertume est adoucie pour lui par une exquise compensation : si les femmes sont laides à Bath, que dire des hommes, ils sont encore pires ! « Les rues sont pleines de gens affreux ! Il est évident que les femmes ne sont guère accoutumées à voir personne qui ne soit ridicule, à en juger par l’effet que produit sur elles un homme d’une tournure passable. Sir Walter n’était jamais sorti en donnant le bras au colonel Wallis — bel homme, malgré ses cheveux carotte, — sans remarquer que toutes les femmes regardaient, oui, toutes les femmes regardaient cet officier. Le modeste Sir Walter ! Il ne put cependant échapper aux compliments qu’il méritait. Sa fille et Mme Clay insinuèrent toutes deux que le compagnon du colonel Wallis avait sans doute une tournure aussi agréable que celle du colonel et, certes, n’avait pas des cheveux carotte ». La sollicitude paternelle du baronnet ne se manifeste à l’égard de sa seconde fille qu’en une seule et mémorable occasion. Lorsqu’elle revient d’un séjour au bord de la mer, il la félicite d’avoir embelli et surtout d’avoir un teint d’une remarquable fraîcheur. Puis il lui demande, avec le plus grand sérieux, de quelle lotion elle a fait usage.

Parmi les privilèges d’un « squire » ou d’un châtelain maître de beaux domaines, il en est un qui prime tous les autres : la chasse. Le grave Sir Thomas Bertram, à son retour en Angleterre, oublie presque sa colère à voir sa maison remplie d’étrangers lorsque son fils lui raconte adroitement qu’on a respecté le gibier en son absence : « Je ne suis pas sorti avec mon fusil depuis le 3 octobre. Le premier jour, je suis allé au bois de Mansfield, et Edmond a battu les taillis au delà d’Easton. Nous avons rapporté douze faisans à nous deux et nous aurions pu en tirer six fois plus, mais nous avons respecté votre bien. Vous ne trouverez pas, j’espère, les bois moins giboyeux qu’à l’ordinaire ».

Après une matinée passée à la chasse à courre ou à tirer faisans et lièvres, un gentilhomme campagnard rentre chez lui pour raconter au reste de la maisonnée les aventures, les déboires et les succès de sa journée. S’il est d’esprit borné (ce qui arrive assez souvent), il ne doute pas un instant que son récit ne procure à son auditoire la même joie qu’à lui-même. Il ne soupçonne pas combien l’éternelle répétition de prouesses de chasse a peu d’attraits pour des oreilles féminines. « Sans personne autre que Mr. Rushworth auprès d’elle et condamnée à l’entendre raconter chaque jour en détail le résultat bon ou mauvais de sa chasse, à l’entendre se vanter du flair de ses chiens, exprimer naïvement sa jalousie à l’égard de ses voisins. ses doutes au sujet de leur adresse et son beau zèle à punir les braconniers — tous sujets qui ne sauraient toucher le cœur féminin sans quelque mérite d’un côté ou quelque attachement de l’autre, — Maria avait cruellement souffert de l’absence de Mr. Crawford ». Pour ces hommes épris de mouvement et de vie au grand air, souvent presque incapables de pensée mais d’une infatigable activité physique, la chasse n’est pas seulement le plus grand plaisir, elle est la seule occupation sérieuse. Sir John Middleton est dépeint d’un mot ; il est un « sportsman ». Comme il n’a point de culture et peu de contact avec une autre société que celle de son comté, il ne saurait concevoir d’autre distinction et d’autre ambition pour un homme que d’exceller à tous les sports. Un bon tireur, à son sens, ne saurait manquer d’être un honnête homme et un parfait « gentleman ». Lorsque Sir John apprend la conduite de Willoughby envers Marianne Dashwood, il ne peut croire à la perfidie d’un jeune homme « qui est probablement le plus hardi cavalier de l’Angleterre et auquel il a offert, à leur dernière rencontre, un des petits de sa chienne Folly ».

Il n’y a pas, cependant, que des Rushworth et des Middleton dans les châteaux de la « gentry ». Mr. Knightley, le propriétaire de l’abbaye de Donwell, passe des matinées entières à vérifier les comptes que lui présente son homme de confiance. Le sport n’est pas sa principale occupation, mais peut-être son travail est-il une peine bien inutile : ses terres seraient aussi bien cultivées et les fermages payés aussi exactement s’il ne tenait pas à veiller lui-même à tout. Fermiers, paysans, métayers n’ignorent pas qu’ils sont au monde pour bien servir leur maître en particulier et « their betters » en général. Ceux-ci n’ont donc qu’à jouir des loisirs et de la tranquillité qu’ils possèdent par droit de naissance.

Dans cette Angleterre agricole des comtés du Sud, que n’ont pas encore entièrement conquis, même à notre époque, l’industrialisme et le progrès moderne, la


vie des « squires », au début du xixe siècle, un’est ouverte ni aux soucis matériels ni aux préoccupations intellectuelles. Seul, un original comme Mr. Bennet s’enfermera dans son cabinet pour lire ses auteurs favoris — des humoristes, à n’en pas douter . Il faut un homme un peu féru de sa propre importance, comme Sir Thomas Bertram, pour lire et encourager sa famille à lire « les ouvrages des grands auteurs », jugeant qu’il sied à des gens bien nés d’honorer par leur approbation les meilleures œuvres de la littérature anglaise. Qu’il existe, pour un gentilhomme vivant sur ses terres, d’autre souci que celui de gérer sa fortune et d’autre plaisir que la chasse, le roman de Jane Austen ne nous interdit pas de le supposer, mais ne nous l’apprend pas. Ce que nous y voyons clairement, c’est que, de cette vie si facile, la grossièreté de langage, l’ivrognerie, la trop bruyante gaieté, l’ignorance hautement avouée d’un « Squire Western », sont complètement bannies. Le silence de Jane Austen a sur ce point une valeur, une importance égales à l’affirmation de sa contemporaine Miss Edgeworth. L’une explique dans un passage de son célèbre « Absentee » ce que l’autre nous laisse le soin de deviner : « L’éducation, le caractère et les goûts de Mr. Berryl étaient ceux qui convenaient à la situation qu’il devait occuper dans la société, c’est-à-dire à celle d’un gentilhomme campagnard. Je ne veux pas dire par là d’un de ces « squires » de la vieille école qu’on ne rencontre presque plus aujourd’hui, et qui étaient des gens sans instruction, ne sachant rien faire que manger, boire, chasser à courre ou tirer le gibier ; je veux parler de ces gentilshommes campagnards qui sont des hommes cultivés, éclairés, indépendants, et mériteraient d’être appelés les êtres les plus heureux que la terre ait jamais portés ». [222] À la race de ces gentilshommes appartiennent Sir Thomas Bertram, les Musgrove de « Persuasion », Mr. Knightley et Mr. Bennet. Si nous assistions jamais à une conversation entre hommes, nous saurions quelque chose de plus sur la vie et les occupations des « squires ». Mais, ainsi qu’on l’a souvent remarqué, l’œuvre de Jane Austen ne contient pas une seule de ces conversations. L’auteur ne nous fait voir de la vie masculine, dans le milieu de la « gentry » provinciale, que ce qu’elle-même ou n’importe laquelle de ses héroïnes peut en connaître. S’il existe, par-delà les barrières du parc ou les limites du domaine, un monde plus vaste et plus complexe, où des hommes moins favorisés que les « squires » exercent des professions variées et travaillent à gagner argent ou renommée, où même un Sir Thomas Bertram remplit ses devoirs de député aux Communes, il n’entre dans le cadre d’aucun roman. Bien plus, l’existence de ce monde est presque ignorée, son influence ne trouble pas la quiétude des châteaux cachés derrière leurs futaies séculaires. À peine apercevons-nous, dans « Emma », la silhouette de Mr. John Knightley, avocat de talent exerçant à Londres sa profession tandis que son frère aîné gouverne le domaine de famille. Bâtis pour abriter le loisir et l’aristocratique isolement d’une classe privilégiée, ces châteaux ne sauraient donner asile à de mesquins soucis matériels, à d’autres occupations que les fatigues de la chasse ou les plaisirs de l’hospitalité. La richesse satisfaite et sûre d’elle-même, l’orgueil aristocratique qui ne veut être humilié par la vue de rien d’inférieur à son propre degré de perfection se sont créé un inviolable asile dans ces demeures héréditaires telles que le château de Mansfield, Kellynch Hall, ou ce somptueux Pemberley House dont une page d’« Orgueil et Parti pris » évoque la beauté : « Le parc était immense et son terrain était agréablement varié. Ils y pénétrèrent par une de ses parties les moins élevées et traversèrent en voiture une belle forêt déployée sur une vaste étendue. Pendant un demi-mille, ils s’élevèrent et se trouvèrent au sommet d’un monticule ; là se terminait la forêt et l’œil apercevait au même instant le château de Pemberlev, situé de l’autre côté de la vallée où la route descendait par des détours assez rapides. C’était une belle et vaste construction de pierre, placée sur une élévation de terrain, qui se détachait sur un fond de hautes collines boisées. Devant le château, un ruisseau assez abondant avait été artificiellement élargi, mais sans que l’artifice se trahit. Les rives n’étaient ni tracées trop régulièrement, ni trop ornées. Elizabeth était sous le charme. Elle n’avait jamais vu de site où la nature eût fait mieux et où sa beauté première eut si bien échappé aux outrages qu’aurait pu lui infliger le mauvais goût ».


Une seule échappée sur une sphère d’activité moins égoïste que celle des « squires » est offerte par les marins, jeunes enseignes ou capitaines en congé après de dures campagnes, qui apportent à ce milieu provincial si fermé un grand souffle d’aventures, la vision d’actions héroïques et périlleuses, l’idée d’une vie difficile et constamment menacée où s’exaltent le courage et l’intelligence. Isolée du continent par les guerres européennes et le blocus continental, l’Angleterre est, aux premières années du xixe siècle, comme repliée sur elle-même. S’il y a des émigrés, et en nombre, dans la société de Londres, il y en a peu dans les comtés, et l’esprit provincial, toujours hostile aux idées nouvelles et aux influences étrangères, est à cette époque plus intransigeant que jamais, plus franchement rebelle à la pénétration d’éléments venus du dehors. Pendant ces années où le pays est séparé du reste du monde, où l’Angleterre seule résiste à ce « parvenu » qui s’appelle Napoléon, la « gentry » ne se sent point menacée. « Après Trafalgar, le danger d’une invasion française avait disparu et la société des campagnes, dans son torysme presque général, jouissait d’un calme qu’elle seule pouvait posséder au milieu de l’ouragan qui passait sur l’Europe, comme si elle eût formé le centre immobile d’où partaient les ondes circulaires d’un cyclone. Il n’existait pas alors de Sir Thomas Bertram qui put craindre un seul instant de voir la torche révolutionnaire mettre le feu à la perruque de son cocher. Si le docteur Grant redoutait quelque chose au monde, c’était qu’on ne lui servît pas à dîner de l’oie tendre et non pas que la Déesse Raison trônât jamais sur sa table de communion ou le chassât de sa cure ». [223] Avec leurs histoires de prises et de combats, les marins font pénétrer dans ce milieu paisible les idées de lutte et d’aventure que les « squires » ont oubliées ou ont rapetissées à la mesure des fatigues et des risques d’une journée de sport. Comparé à un gentilhomme campagnard dont tous les voyages se réduisent à aller une ou deux fois l’an à Londres en chaise de poste, un marin, quel que soit son âge, a une expérience des mœurs et des cités des hommes qui fait de lui comme un Ulysse au regard d’un paysan d’Ithaque. Cette supériorité de fait s’augmente de la valeur morale d’un homme qui sait se soumettre à une rigoureuse discipline, qui sait obéir et par là se rend digne de commander. Le frère de Fanny Price, à dix-huit ans, a déjà navigué dans la Méditerranée et fait une croisière aux Indes Occidentales. Il connaît tous les dangers de l’Océan et de la guerre. À la demande du majestueux Sir Thomas Bertram, il raconte simplement quelques-unes de ses aventures. En l’écoutant, Henry Crawford éprouve une admiration mêlée d’envie et de regret. Devant le jeune enseigne qui n’a que sa solde et son premier galon pour toute fortune, Henry Crawford, riche, élégant et cultivé, souhaite d’avoir navigué lui aussi, d’avoir vu tant de choses, tant travaillé et tant souffert. « Il sentait l’enthousiasme le gagner et son imagination s’enflammait, il éprouvait un sentiment de respect pour ce garçon qui, avant sa vingtième année, avait traversé de telles épreuves et montré si brillamment son courage. La gloire des actions héroïques, d’une activité utile, de l’effort et de l’endurance lui faisait envisager ses propres habitudes de plaisir et de jouissance égoïste avec une certaine honte. Il aurait voulu, au lieu de ce qu’il était, être un William Price pour se distinguer par des actions d’éclat et arriver à la Fortune, à la célébrité, d’une façon si honorable et avec une si joyeuse ardeur ! » [224]

Les marins ne méritent pas seulement d’être admirés pour leur mérite personnel. La nation tout entière a envers ces hommes une lourde dette de reconnaissance que ni les honneurs, ni la fortune, ne sauraient acquitter entièrement. Lorsque l’ignorant baronnet Sir Walter Elliot se plaint que, dans la marine, « des gens de naissance obscure arrivent à conquérir des honneurs auxquels ils n’ont pas droit et parviennent à un rang que ni leurs pères ni leurs grands-pères n’auraient jamais osé ambitionner », saillie Anne se permet d’élever la voix en faveur de ceux que Sir Walter dédaigne : « Les marins, dit-elle, qui ont tant fait pour la sécurité de tous, peuvent je crois, prétendre au moins aussi justement que les membres de n’importe quelle autre profession aux joies et aux avantages qu’offrent la patrie et le foyer ». Les éloges de Jane Austen, l’admiration qu’elle exprime pour les vertus patriotiques et domestiques des marins [225] doivent certainement quelque chose à l’affection fraternelle, mais ni ces éloges ni cette admiration ne témoignent d’un sot enthousiasme ou d’une aveugle partialité. Le jugement teinté de mélancolie et de regret que, dans « Persuasion », Anne Elliot porte sur le capitaine Harville et le capitaine Benwick, s’oppose aux louanges données sans discernement par la romanesque Louisa Musgrove aux marins en général et à ceux de sa connaissance en particulier. Anne remarque avec plaisir, chez les Harville, au milieu de l’humble mobilier, quelques curiosités, quelques bibelots exotiques. « Tous ces détails qui rappelaient la profession du capitaine et trahissaient l’influence de son goût et de ses habitudes, offraient ainsi une image de paix et de bonheur domestique devant laquelle Anne éprouvait un sentiment qui avait quelque chose de plus profond ou de moins souriant que la satisfaction… En quittant la maison, Anne se dit qu’elle laissait derrière elle un bonheur bien assuré. Louisa éclata en transports d’admiration au sujet des marins, de leur amabilité, de leur franchise, de leur droiture, se déclarant convaincue qu’il y avait chez ces hommes plus de mérite et de dévouement que chez personne autre au monde, que seuls les marins savaient occuper leur vie et avaient droit à la sympathie comme au respect ». [226]

À côté de William Price, du capitaine Wentworth et du capitaine Harville, le père de Fanny Price, dans « Le Château de Mansfield » est une figure qui, adoucie, estompée, garde quelque chose de la grossièreté des marins dont Smollett aimait à reproduire les lourdes plaisanteries, la bruyante jovialité et le langage toujours assaisonné de blasphèmes ou d’obscénités. En 1814, la lignée du « Commodore Trunnion » n’est point éteinte encore en Angleterre, et Mr. Price, lieutenant en retraite de l’infanterie de marine, nous en fournit la preuve : « Il montrait plus de négligence envers sa famille, avait des manières encore plus déplaisantes et des façons de faire plus grossières que Fanny ne s’y était attendu. Non pas qu’il manquât de capacités, mais il ne s’intéressait à rien, ne connaissait rien en dehors de sa profession. Il ne lisait que le journal et l’annuaire de la marine ; sa conversation ne roulait que sur les docks, le port, Spithead et Mother bank. Il jurait et buvait, il était mal tenu et commun. Fanny n’avait jamais pu se rappeler rien qui ressemblât à de la tendresse dans leurs rapports d’autrefois, elle avait gardé de son père une impression confuse de manières brusques et d’une voix trop bruyante. Aujourd’hui, il ne faisait attention à elle que pour faire à son sujet quelque plaisanterie de mauvais goût ». [227] Mais un marin du genre de Mr. Price appartient à un milieu peu familier à Jane Austen, aussi ne s’arrête-t-elle guère à étudier un type dont la rudesse et la vulgarité lui inspiraient toute la répulsion que, dans « Le Château de Mansfield », elle attribue à Fanny Price. Les capitaines ou les lieutenants de vaisseau dont elle parle de préférence sont — comme l’étaient ses propres frères des hommes de bonne famille, distingués d’esprit et de manières, unissant les meilleures qualités morales d’un « gentleman » au courage et à l’intrépidité qui leur permettent, si la chance ne leur est pas contraire, de gagner « en sept ans », grâce à d’heureuses prises, une belle fortune. Elle met à étudier leur caractère, à comprendre leur personnalité, l’intelligente et infatigable sympathie qu’elle accorde toujours à ce qui touche à la vie de ceux qu’elle aime. On aperçoit parfois dans ses romans la trogne enluminée d’un Mr. Price ou le sourire sarcastique d’un amiral Crawford, mais on voit surtout des jeunes officiers mûris par l’expérience, comme le capitaine Wentworth, ou tout fiers d’exhiber leur nouvel uniforme de lieutenant de vaisseau, comme William Price, et ce sont là des figures qui doivent certainement beaucoup à Francis et Charles Austen.


Auprès des marins, qui occupent dans sa peinture de la « gentry » une place à part et restent, même dans le milieu un peu terne de la vie de château ou de ville d’eaux, environnés d’une atmosphère de dangers affrontés et de gloire conquise, les « clergymen », pasteurs de village ou de paroisse dans un gros bourg, ont une existence bien plate et bien monotone. Être marin est moins, pour Jane Austen, une profession qu’une sorte de vocation, ou plutôt c’est une profession supérieure à toutes les autres, puisqu’elle comporte, par delà toutes les considérations d’intérêt personnel, un courage et une abnégation qui seraient superflus dans tout autre métier. Comme pour contrebalancer l’enthousiasme qu’elle met à parler des marins et de leur carrière, Jane Austen parle du clergé sur un autre ton. Être clergyman est un métier qu’un jeune homme de bonne famille choisit lorsqu’il n’est attiré vers aucun autre et que la situation ou les relations des siens lui assurent, avec un ou plusieurs bénéfices, le moyen de vivre comme il sied à son rang. Les louanges qu’elle donne au mérite et au dévouement des marins ont une note bien personnelle ; an contraire, son attitude à l’égard du clergé est non plus individuelle mais celle de toute une classe et de toute une époque. Fille et sœur de pasteurs, elle exprime cette opinion, d’ailleurs celle des siens et de son monde, que la fonction de pasteur n’a rien en soi qui l’élève au-dessus du niveau des professions que peut exercer un « gentleman ». C’est l’homme qui fait la dignité du métier de clergyman, comme il en fait l’intérêt et le mérite. « Ce n’est pas par de beaux sermons qu’il se rend utile dans sa paroisse et dans le voisinage, lorsque paroisse et voisinage sont assez rapprochés pour qu’on puisse connaître la vie privée du pasteur et observer toute sa conduite », dit-elle dans « Le Château de Mansfield ». Un clergyman peut réduire ses obligations, s’il lui plaît, à un office par semaine et à la lecture hâtive des prières rituelles. Il peut être pasteur d’une paroisse un jour par semaine et résider dans une autre les six autres jours. Mais quand il a à cœur de remplir consciencieusement les devoirs de sa profession, « il comprend que la nature humaine a besoin de meilleurs enseignements que n’en peut contenir un sermon hebdomadaire et que, s’il n’habite pas au milieu de ses paroissiens et ne se montre pas en toute occasion leur ami et leur protecteur, il ne fait presque rien pour leur bien ni pour le sien ». [228] À plusieurs reprises nous retrouvons cette opinion exprimée si nettement dans « Le Château de Mansfield » qu’un clergyman doit vivre au milieu de ses paroissiens. Il ne semble pas que d’autres devoirs en dehors de celui-ci lui soient imposés. Une seule fois, dans « Emma », nous voyons un pasteur de village se rendre chez des pauvres. Et le révérend Elton, rencontrant alors Miss Woodhouse et Harriet qui viennent de porter des secours à une malade, revient sur ses pas et accompagne les deux jeunes filles, remettant à un autre jour une visite de bien peu d’importance à ses yeux, comparée au plaisir de se promener aux côtés de la charmante Emma. Quand bien même le clergyman réside au milieu de ses ouailles, son influence spirituelle est infiniment restreinte. Il nous apparaît dans le roman de Jane Austen, comme une façon de « squire » qui, au lieu de veiller à la culture des terres, veillerait, au nom des hautes classes de la société, à ce que paysans, et fermiers n’oublient pas les devoirs de tempérance, d’obéissance, de régularité dans leur vie et dans leur travail que leurs maîtres jugent indispensables. Presque toute leur existence se passe dans la société de leurs égaux, hobereaux et gens de qualité du voisinage. Vieux et amateurs de bonne chère, ils jouent au whist avec le « squire » du pays et mettent leur orgueil à offrir à leurs invités, choisis parmi la meilleure société des alentours, un dîner plus abondant et plus exquis qu’on n’en sert sur aucune autre table. Jeunes et d’assez bonne tournure pour aspirer à la main d’une fille riche et bien née, leur titre de pasteur est la seule chose qui les distingue des autres jeunes gens reçus à Mansfield par Lady Bertram ou des élégants danseurs qui fréquentent à Bath les salles de bal ou d’assemblée. La religion qu’ils enseignent et à la pratique de laquelle ils engagent leurs paroissiens est séparée de toute aspiration mystique, de tout élan vers un au-delà. Elle n’est rien de plus qu’une morale et surtout une morale sociale, une série de rites traditionnels, une discipline tout extérieure qui remplace la vertu par la bienséance, la charité par la condescendance. Comment cette religion pourrait-elle être autre chose, puisque les seules conditions que doit remplir un candidat à l’ordination, sont, ou d’avoir la protection d’un haut personnage pouvant disposer de bénéfices, ou d’appartenir à une famille qui a droit de nomination à une ou plusieurs cures ? Un « genlleman » n’a pas besoin de se recommander par son savoir théologique ou son zèle envers l’Église établie : il lui suffit de porter le nom d’une des bonnes familles du diocèse, témoin ce Benjamin Lefroy qui épousa en 1816 une nièce de Jane Austen et qui, pour son examen d’ordination, eut à répondre aux deux questions suivantes : n’était-il pas le fils de Mme Lefroy d’Ashe, et n’avait-il pas épousé une Miss Austen. Les pasteurs du « Château de Mansfield », d’« Orgueil et Parti pris » ou de « L’abbaye de Northanger », sont infiniment supérieurs par la dignité de leur vie, leur éducation et leur naissance, aux figures touchantes, odieuses ou simplement grotesques que nous voyons sous la houppelande noire du clergyman dans les romans de Richardson, de Fielding et de Goldsmith. Ils appartiennent à une classe plus élevée que leurs pareils de la génération précédente, et, de ce fait, sont plus indépendants. S’ils ne sont pas riches, ils vivent du moins dans une aisance qui aurait semblé la fortune à un Parson Adams, à un Trulliber ou à un Square.

Depuis le commencement du xviiie siècle et à mesure que s’est établie la coutume de réserver aux cadets de leur famille les bénéfices ecclésiastiques dont disposent les grands propriétaires, le clergyman a cessé peu à peu d’être un humble subordonné, un parasite admis à prendre place au bas bout de la table du châtelain. Il appartient de plus en plus fréquemment à la « gentry ». Le « squire » dont il est souvent le parent n’est plus pour lui un bienfaiteur, mais un débiteur qui, en le nommant recteur de telle ou telle paroisse, s’est acquitté envers lui d’une dette. Lorsque le seigneur ou la dame du village n’ont avec lui aucun lien de parenté et qu’il doit sa situation à leur bienveillance ou à leur générosité, il n’est cependant pas tenu vis-à-vis d’eux — puisqu’il est lui-même un « gentleman » — à garder l’attitude d’un inférieur. Il est reçu à leur table en invité et traité en égal. Le révérend Collins, qui annonce à ses cousins son intention de manifester toujours la plus respectueuse gratitude envers Lady Catherine de Bourgh et d’être « toujours prêt à célébrer les rites et les cérémonies de l’Église anglicane » oublie dans sa sottise qu’il est superflu de s’humilier ainsi devant la noble châtelaine, et sa « déférence outrée » à l’égard de l’impérieuse personne excite avec juste raison l’étonnement de tous les gens sensés. Qu’il ait obtenu son bénéfice et les avantages matériels qui en découlent par le seul effet de la protection du châtelain ou qu’il ait acheté à celui-ci le droit de toucher les émoluments et les dîmes attachés à sa fonction, il est toujours un ce gentleman » et devrait mieux s’en souvenir.

Cependant, l’évolution qui va s’accomplir au xixe siècle et va placer, quelle que soit sa naissance, un « clergyman » au rang d’un « gentleman » en vertu de ses seules fonctions, ne fait encore que s’indiquer. Nous voyons dans « Emma » le révérend Philippe Elton, recteur de Highbury, admis en égal, grâce à sa qualité de clergyman, dans la société de gens d’une naissance supérieure, et bien accueilli dans toutes les familles de la « gentry ». Mais lorsqu’il ose aspirer à la main d’Emma, celle-ci lui fait sentir la différence qui, en dépit des apparences mondaines, le sépare de Miss Emma Woodhouse : « Peut-être n’était-il pas juste de s’attendre à ce qu’il eût conscience de son infériorité sous le rapport de l’intelligence et de la délicatesse des sentiments. Le fait même de son infériorité était peut-être ce qui l’empêchait de la mesurer, mais comment pouvait-il ne pas voir que, par sa fortune et son rang, Emma était bien au-dessus de lui ? Il devait bien savoir que les Woodhouse habitaient Hartfield depuis plusieurs générations, et formaient la branche cadette d’une très vieille famille. Il devait savoir aussi que les Elton n’étaient rien… Les Woodhouse occupaient de longue date la plus haute place dans l’estime de la société du pays. L’arrivée de Mr. Elton datait de moins de deux ans, et il avait dû se faire accepter, car il n’avait de relations que dans le monde des commerçants et rien de plus pour le recommander à la bienveillance générale que sa situation et sa politesse ». [229]

Malgré les solennelles déclarations d’Edmond Bertram et de son père au sujet de l’importance des fonctions pastorales, l’opinion courante de la « gentry » du temps s’exprime dans le persiflage de Miss Crawford. Edmond Bertram essaie d’expliquer à la jeune fille pourquoi il accepte joyeusement et volontairement la carrière à laquelle son père l’a destiné. Il croit tout d’abord que Miss Crawford le blâme d’entrer dans l’Église seulement pour y trouver une position conforme à son rang. Peut-être voit-elle dans la profession d’un « clergyman » une sorte d’apostolat et désapprouve-t-elle ceux qui demandent à l’Église des avantages matériels ? Point du tout. Miss Crawford juge inadmissible qu’un jeune homme consente à être pasteur alors qu’il pourrait être soldat ou marin. Cependant, « s’il est assez dépourvu d’ambition pour entrer dans les ordres, ce serait folie pure que de le faire sans être au moins pourvu d’un bénéfice ». « Un clergyman, ajoute-t-elle, préfère une situation toute prête à une autre qui lui demanderait du travail et un effort constant. Il a les meilleures intentions du monde de ne jamais plus rien faire de toute sa vie, sinon manger et gagner de l’embonpoint. La nonchalance. Monsieur Bertram, la nonchalance et l’amour de ses aises, l’absence de toute louable ambition et trop peu d’inclination pour la bonne société, une irrésistible répugnance à prendre la peine de plaire à qui que ce soit, voilà ce qui fait les pasteurs. Un pasteur n’a rien à faire qu’à négliger sa tenue, penser à soi, lire le journal, observer le temps qu’il fait, et se disputer avec sa femme. Son vicaire fait toute la besogne, et bien dîner est la grande affaire de son existence ». [230]

Bon vivant comme le docteur Grant, ridicule et sot comme le révérend Collins, gonflé de vanité et de prétentions comme M. Elton, d’une bonté un peu pédante et prêcheuse comme l’excellent et ennuyeux Edmond Bertram, le clergyman du roman de Jane Austen possède invariablement la même caractéristique : il ne redoute rien tant que le zèle en matière de religion. Il est trop homme du monde ou tient trop à passer pour tel, pour jamais parler de religion hors de sa chaire. Avec ce mépris souriant devant la ferveur de l’émotion religieuse qui forme le trait distinctif du déisme anglican au xviiie siècle, il laisse la foi vibrante, le sens d’une présence et d’une protection divines, d’une miséricorde infinie et d’un amour inépuisable, aux illuminés, aux fanatiques que sont à ses yeux les disciples et les auditeurs de Wesley et de Whitefield. L’Église dont il est le ministre n’est plus qu’un élément de la constitution politique et sociale de l’Angleterre. Un pasteur ne se croit pas d’autre mission que d’administrer les sacrements à ses paroissiens et de donner aux pauvres l’exemple de la résignation et de la patience. Il se contente d’ailleurs lui-même de vivre dans un presbytère commode avant d’être élevé aux hautes dignités ecclésiastiques qu’il mérite. Le renouveau d’émotion religieuse qui, grâce au méthodisme, a déjà fait renaître la foi parmi les humbles et les travailleurs, se manifeste alors chez quelques membres isolés du clergé anglican, mais l’évangélisme n’a pas vraiment pénétré dans l’Église établie. Il faudra plusieurs années encore pour que la ferveur du méthodisme, s’introduisant dans les presbytères sous le nom d’esprit évangélique, transforme la vie des pasteurs et rende à leur enseignement une portée, une influence qu’il avait depuis longtemps perdues. Un livre dont le succès fut grand pendant la première moitié du xixe siècle : « La famille Fairchild » [231], publié en 1818, fournit de précieuses indications sur l’éveil du sentiment religieux qui s’opéra de 1770 à 1810 ou 1815. Le contraste entre l’éducation qu’a reçue Mme Fairchild et la façon dont elle élève ses propres enfants permet de mesurer la distance qui sépare, en ce qui concerne l’importance de la religion dans la vie, la dernière génération du xviiie siècle de celle qui la suivit immédiatement. À plusieurs reprises, au cours de l’interminable récit des aventures où se révèlent la vertu et la piété de tous les membres de l’incomparable famille Fairchild, la froideur, le formalisme de la doctrine de l’enseignement anglican jusqu’au début du xixe siècle, sont opposés à la foi sincère, à la pieuse ferveur — poussées d’ailleurs à un point qui nous semble aujourd’hui déplorable — qu’avait fait refleurir l’esprit évangélique. Au contraire, les personnages de ses romans et Jane Austen elle-même, sont d’une époque qui ne connaît rien de l’émotion religieuse et pour laquelle le fait d’appartenir à l’Église établie, de se conformer à ses rites, et de participer à ses sacrements, est un fait de même ordre que celui d’observer les règles de la bienséance mondaine. Dans le monde des Bertram, des Bennet, des Elton, la religion est toujours fonction de l’ordre politique et social. Sa valeur est purement extérieure; elle semble consister pour un clergyman en un sermon par semaine — quoi qu’en dise Sir Thomas Bertram, — et pour ses paroissiens, en une visite d’une heure à l’église pour écouter ce même sermon. On ne lit pas beaucoup à Mansfield, à Longbourne ou à Hartfiield, les inutiles occupations de la journée n’en laissent pas le loisir, mais on aime parfois, aux veillées d’hiver en famille, écouter la lecture à haute voix de quelques pages de Shakespeare. Lorsqu’il pleut, Catherine Morland se réjouit d’être retenue à la maison et de pouvoir lire, sans être interrompue au moment le plus pathétique, quelque livre du genre des « Mystères d’Udolpho » ; Harriet Smith, quand elle comprend l’importance de la culture et d’une pensée élevée au-dessus de tout souci frivole, ouvre un livre de morceaux choisis pour y trouver des charades en vers ; sur le bureau de Fanny Price, Edmond Bertram trouve les « Contes » de Crabbe et les « Voyages » de Lord Macartney. Un livre cependant n’est jamais mentionné : la Bible, et cette omission est plus significative que la plupart des critiques ne veulent l’accorder. Dans un milieu anglais où la religion est un sujet qu’aucune conversation n’effleure à l’exception des deux scènes du « Château de Mansfield » où l’on discute de l’exemple que doit donner un clergynman dans sa paroisse et de la nécessité d’une bonne diction chez un prédicateur, — le sentiment religieux ne peut être ni vif ni profond. On a dit, il est vrai, pour expliquer le silence observé dans les romans de Jane Austen sur tout ce qui touche au sentiment religieux que, pour l’auteur comme pour ses personnages, la religion est une chose si haute et si sacrée qu’elle ne saurait être mêlée ni à la vie de tous les jours ni à la conversation familière. Si cet argument avait quelque valeur et qu’on pût tirer du silence de Jane Austen une preuve de la profondeur du sentiment religieux chez elle et dans le milieu qu’elle étudie, ne faudrait-il pas conclure également de l’absence dans son œuvre de toute réflexion ayant une portée philosophique à l’existence dans son esprit d’une profonde philosophie ? Plutôt que d’arriver à de telles conclusions, il vaut mieux se borner à constater un fait qui d’ailleurs n’est point sans intérêt : le respect avec lequel on parle des coutumes auxquelles les générations précédentes, encore dominées par la vieille tradition religieuse, attachaient un sens qu’on n’y attache plus à la fin du xviiie siècle. La chapelle du château de Sotherton « était ouverte autrefois matin et soir, et certaines personnes se souviennent d’avoir entendu le chapelain y réciter les prières devant la famille assemblée, mais feu Mr. Rushworth a abandonné cet usage », raconte Mme Rushworth à ses visiteurs. Le changement passerait sans commentaires, n’était que Miss Crawford, entraînée par son goût de persiflage, se permet de parler légèrement d’une coutume que personne ne suit plus, mais dont personne cependant n’a le droit de se moquer. La vie et l’esprit se sont, à dire vrai, retirés de toutes les pratiques religieuses. Ce qui demeure encore et que tous respectent, n’est qu’une forme, un rite dont la signification première est presque oubliée. Pour des traditionnalistes comme les Bertram, les Woodhouse ou les Elliot, voyager le dimanche : « Sunday travelling », est une action qu’on juge sévèrement. Il va néanmoins plus de sentiment religieux dans une de ces réunions en plein air où les méthodistes chantent leurs hymnes que dans le plus beau sermon prêché le dimanche à la même époque par un « clergyman », — fût-il même un Edmond Bertram, — dans l’église de Mansfield ou de Highbury.

Mais si la ferveur du sentiment religieux a disparu peu à peu pour faire place à l’indifférence, l’esprit puritain a reconquis ses droits. Dans le domaine de la moralité et de la conduite, la « gentry » est revenue à toute l’austérité, à toute l’intransigeance de jadis. On n’accorde plus à certaines fautes la facile indulgence que la société des villes leur montre encore à cette même époque. Une vie plus étroite dans un cercle composé de membres d’une même famille, d’alliés ou d’amis intimes, ne permet pas au monde des « squires » de tolérer une conduite irrégulière ni de la juger avec indulgence. Le désespoir et l’indignation des Bennet, en apprenant l’équipée de Lydia, indiquent aussi clairement l’attitude et le jugement d’une société dont le code de morale est très strict que la douleur bien naturelle à des parents devant le déshonneur de leur fille. La légèreté et l’imprudence de Lydia sont même envisagées là moins au point de vue de la famille que de la société. Il faut le mariage par lequel se termine l’aventure pour faire oublier à Elizabeth et à Jane ce que l’inconduite de leur sœur avait d’humiliant pour elles. Dans « Le Château de Mansfield », la faute de Maria Bertram est infiniment plus grave et ses conséquences plus désastreuses. L’intrigue de Maria, une fois divulguée, cause un scandale dont les deux coupables ne sont pas seuls à souffrir. Il ne s’agit plus ici d’un enlèvement qui, à la fin du xviiie siècle, est chose assez fréquente et aboutit le plus souvent à un mariage. Maria est la femme de Mr. Rushworth et quitte son mari pour suivre l’homme qu’elle aime. Cette action, suivant qu’elle est envisagée au point de vue de la morale puritaine juste et saine dans son austérité un peu exagérée, ou au point de vue de la morale facile des gens du monde aristocratique, peut être qualifiée de crime ou de peccadille. Pour Sir Thomas, il n’y a pas de compromis possible entre le bien et le mal, pas de voie moyenne entre la fidélité conjugale et l’infidélité, pas de possibilité de regagner jamais une bonne réputation lorsqu’on a ouvertement « vécu dans l’inconduite ». Pareil au révérend Primrose qui part pour Londres en apprenant la fuite d’Olivia afin d’« empêcher sa fille de persévérer dans son péché », [232] Sir Thomas Bertram, à la nouvelle du départ de Maria, quitte Mansfield pour arracher l’épouse infidèle « à la honte et au crime ». À ses yeux, les mots de « faute » et de « péché » n’ont pas conservé la valeur théologique qu’ils avaient trente-cinq ans plus tôt pour le pasteur Primrose, mais s’il juge la conduite de sa fille au point de vue social et non plus au point de vue religieux, il ne la condamne que plus sévèrement. Miss Crawford, vivant dans un monde où, suivant Mr. Price, « tant de belles dames jettent leur bonnet par-dessus les moulins », excuse la faute de Maria. Elle qualifie de folie la conduite de son frère et regrette surtout « que l’affaire ait été ébruitée ». Sir Thomas et les siens, au contraire, s’indignent d’une pareille indulgence. « On décidera Henry à épouser Maria, dit Miss Crawford, et une fois mariée, elle pourra reprendre sa place dans le monde. Une certaine partie de la société lui sera désormais fermée, elle devra s’y attendre, mais si elle donne d’assez bons dîners et reçoit beaucoup, il ne manquera pas de gens qui seront ravis devenir chez elle ». [233] Cette sagesse facile de mondains qui ne prennent pas au tragique les aventures galantes et dont la moralité consiste, non point à blâmer les fautes de ce genre mais à regretter qu’elles ne demeurent pas secrètes, parait aux Bertram « recommander la complaisance et l’acquiescement devant l’inconduite ». Sir Thomas, même lorsque sa fille aura quitté Henry Crawford, ne consentira point à la recevoir à Mansfield, « ne voulant pas faire l’insulte aux familles du voisinage de leur imposer la vue de Maria », ni « donner approbation et protection à l’immoralité en essayant d’adoucir le châtiment mérité qu’elle reçoit». Si la morale à l’usage de l’aristocratie ne connaît point de telles sévérités, si les théories de Lord Chesterfield sur la galanterie sont celles dont s’inspirent encore une Miss Crawford et son entourage, la classe moyenne, bourgeoisie et « gentry », ne mesure pas son appréciation d’une faute au rang de ceux qui l’ont commise. À l’époque où Jane Austen écrit, et dans le milieu qu’elle étudie, la transformation des mœurs qui s’est opérée en Angleterre au cours du xviiie siècle a donné une nouvelle force à l’idéal puritain de dignité et de régularité dans la conduite. Celui qui enfreint l’une des lois sur lesquelles se fonde la société ne doit espérer aucune indulgence. Sir Thomas Bertram n’est pas le seul à condamner Maria. Avec lui, la « gentry » tout entière repoussera désormais celle qui a manqué aux traditions d’honnêteté et de moralité de sa classe. La morale prêchée pendant la première moitié du xviiie siècle par Richardson se trouve ainsi réalisée sans effort apparent dans le roman de Jane Austen. La vertu d’une Clarissa, le mérite d’un Sir Charles Grandison sont devenus naturels, ordinaires et moyens, chez une Fanny Price, une Elizabeth Bennet, un Edmond Bertram ou un Mr. Knightley. On ne parle plus de la vertu comme en parlait cet abrégé de toutes les perfections qu’était Sir Charles Grandison, mais on fait mieux : on la pratique à Mansfield ou à Highbury.

En même temps que le jugement de la société sur ce qui touche à la conduite évolue pendant tout le siècle dans le sens d’une moralité et d’une régularité de mœurs de plus en plus grandes, la réserve du langage, la politesse et la tempérance augmentent d’une génération à l’autre. Sir Middleton de « Bon Sens et Sentimentalité » dont la situation, le caractère et les goûts rappellent ceux du « Squire Western » de « Tom Jones », se croirait déshonoré par l’habitude de l’ivresse et d’un langage grossier. Dans l’« Evelina » de Miss Burney — qui date cependant de 1778 — la seule explication que le tuteur de la jeune fille puisse donner à celle-ci au sujet d’un billet dont la familiarité est presque insultante, est que l’auteur de ce billet. Lord Orville, « devait être ivre quand il l’a écrit ». [234] De même, les importunités et les discours extravagants que tient Sir Clément Willoughby à la timide Evelina doivent quelque chose de leur ardeur à une cause semblable. Evelina se désole à la pensée que Lord Orville, « qu’elle croyait étranger à tout ce qui ressemble à l’intempérance » partage un défaut commun aux gens de son monde, alors qu’elle aurait voulu trouver ce parfait gentilhomme supérieur à toute faiblesse. Un passage d’« Emma », — qui fut écrit en 1815 — contient la seule allusion de toute l’œuvre de Jane Austen, non pas à un exemple d’intempérance, mais à sa possibilité. Tandis que, pour Evelina et pour son tuteur, il s’agit là d’une chose, regrettable sans doute mais en somme naturelle, Emma Woodhouse suppose — gratuitement d’ailleurs — que Mr. Elton, dont elle déteste les attentions et les compliments « a bu un peu trop de l’excellent vin de Mr. Weston et va lui tenir maintenant pas mal de propos ridicules ». L’ingénieuse Emma donne ce motif à l’empressement de Mr. Elton, pour éviter de convenir que son aimable accueil et ses encouragements lui ont attiré les attentions un peu indiscrètes du jeune pasteur. Les marins, les clergymen, les « squires » même, ont quelques obligations à remplir, devoirs professionnels ou devoirs imposés par leur situation ; aussi représentent-ils dans le roman de Jane Austen l’élément de vie active, de responsabilité et d’effort. Mais la possession d’une grande fortune détachée des responsabilités — si légères soient-elles — qu’entraîne, par exemple, la situation d’un châtelain, donne à certains membres de la société provinciale une liberté, une indépendance plus complète que celle dont jouissent Sir John Middleton ou Sir Thomas Bertram. Un jeune homme comme Bingley d’« Orgueil et Parti pris », qui vient d’acheter un domaine dans un comté, est libre d’abandonner sa nouvelle résidence, de la revendre s’il en a la fantaisie. Au contraire, un châtelain dont la famille est depuis des générations installée dans un pays peut difficilement se résoudre à confier ses fermiers et ses paysans à un autre maître. Il est suzerain et si ses vassaux lui doivent obéissance, il est tenu de veiller sur eux, fut-ce de bien loin et de bien haut. Au-dessus du bon plaisir du « squire », l’opinion de ce que le pays, — c’est-à-dire sa famille, ses fermiers et les hobereaux du voisinage — attend de lui, est comme une loi supérieure qu’il ne saurait enfreindre sans se déshonorer à ses propres veux. Il est d’ailleurs fortement attaché à son domaine par tous les liens de la tradition, de l’éducation et de l’habitude. Il ne peut pas être tenu pour oisif, car lorsqu’il n’occupe pas un siège au Parlement, il exerce les fonctions de « justice of the peace » et règle les différends qui s’élèvent entre les gens du pays. Mais, à côté du seigneur héréditaire de tel ou tel village, s’il y a parmi les membres de la « gentry » quelque nouvel acquéreur d’un domaine ou quelque jeune homme vivant des revenus de terres qu’un intendant régit pour lui, celui-là peut vraiment être qualifié d’inutile. « Mr. Bingley tenait une fortune d’environ cent mille livres sterling de son père qui avait eu l’intention d’acquérir un domaine et n’avait pas vécu assez longtemps pour mettre son projet à exécution. Mr. Bingley avait lui aussi la même intention, et parfois croyait avoir arrêté son choix sur tel ou tel comté… Ses sœurs attendaient avec impatience le moment où leur frère serait seigneur et maître d’un domaine ». En attendant qu’il fasse l’acquisition d’une terre et jusqu’à ce qu’il soit devenu par de longues années de résidence un véritable « squire » s’intéressant à tout dans le pays qui sera désormais pour lui le centre du monde, un Bingley fera dans la société figure de dilettante.

Dans « Le Château de Mansfield » apparaissent deux autres types ressemblant sur quelques points à Bingley mais dont le rôle et l’importance sociale sont bien différents : c’est d’abord Thomas Bertram, fils aîné du baronnet et futur possesseur du titre et du domaine des Bertram. Son rang d’héritier présomptif libère le jeune homme de toute nécessité de se faire une position dans le monde. Edmond, son frère cadet entrera dans l’Église, mais Thomas, en vertu de son droit d’aînesse, est né « pour dépenser sans compter et pour s’amuser ». Puis, avec autant d’inclination pour une vie de plaisirs que Thomas Bertram mais avec plus de raffinement dans le choix de ses distractions, nous voyons Henry Crawford, maître d’une belle fortune, préférer à la vie monotone d’un gentilhomme campagnard l’existence plus libre et plus variée d’un jeune célibataire ; il partage son temps entre les salons de Londres, les salles d’assemblée de Bath, et pendant la saison des chasses, les comtés où il est sur de rencontrer une société agréable et point trop provinciale.

Ce n’est pas un de nos moindres étonnements, à la lecture des romans de Jane Austen, que de voir ce que sont les réunions mondaines et d’admirer — habitués que nous sommes à une autre conception de la vie même chez les inutiles — que ces jeunes gens puissent se contenter d’amusements pareils, bien plus, y prendre un plaisir si évident. Dans la société d’un petit bourg comme Highbury, ou Mansfield, il semble que chaque jour doive fournir aux familles de la « gentry » prétexte à se rencontrer. On se voit le matin à la promenade, si l’on n’a pas l’intention de faire une excursion ensemble. On se rend en été chez un ami pour cueillir des fraises dans son jardin ou, en toute autre saison, pour le plaisir de retrouver chez lui les personnes qu’on a réunies chez soi la veille. Promenades, excursions, pique-niques, sont pour Thomas Bertram, Frank Churchill ou Henry Crawford autant d’occasions de fleureter et de faire valoir leurs talents de causeur ou leur dextérité à conduire des chevaux par les plus mauvaises routes. Sous un ciel souvent pluvieux ou maussade, ces jeunes gens vont, toujours souriants et empressés, bien décidés à jouir de toutes les heures d’une vie qu’ils conçoivent comme une éternelle « partie de plaisir ». Comme nous les voyons presque invariablement au milieu d’une société féminine, nous ne les entendons jamais parler que de choses aimables et frivoles. L’atmosphère dans laquelle ils vivent est amène et souriante. Les vulgaires soucis matériels communs à la plupart des hommes n’en troublent jamais la sérénité, et ces élégants jeunes gens, désœuvrés et cependant jamais ennuyés ni ennuyeux, semblent se mouvoir dans un décor enchanté de « Fête galante » d’où la grâce sensuelle, la mélancolie et le désir auraient disparu pour faire place à une joie de vivre peut-être plus saine quoique moins affinée. Leur belle humeur ne se dément que si quelqu’un prétend leur imposer un plaisir qu’ils n’ont point choisi eux-mêmes. Alors, leur égoïsme offensé s’insurge : Thomas Bertram est, comme il convient à un mondain accompli, un excellent joueur de whist, mais il n’entend point faire le quatrième à la table de jeu qu’on organise pour les gens sérieux dans un coin du salon de Mansfield. Il a résolu de ne plus danser ce soir-là et toute sa politesse envers sa cousine Fanny n’est pas allée plus loin que cette belle invitation, faite d’une voix traînante : « Si vous voulez danser, Fanny, vous me le direz ». Fanny répond qu’elle n’en a aucune envie. Mme Norris, voyant Tom parcourir négligemment des yeux un journal, lui demande de s’asseoir à la table de jeu. « J’en serais ravi, répondit-il se levant vivement, ce serait avec le plus grand plaisir, si je ne devais pas danser. Allons, Fanny, dit-il, en lui prenant la main, décidez-vous ou nous n’aurons pas le temps de danser. — Fanny se laissa emmener de grand cœur. sans pouvoir cependant éprouver une vive reconnaissance envers son cousin ni saisir nettement la distinction qu’il semblait établir entre l’égoïsme d’une autre personne et celui de Thomas Bertram. — Voilà, ma foi, ce qui s’appelle régenter les gens, s’écria-t-il, indigné, comme ils s’éloignaient. Vouloir me clouer à une table de jeu pendant deux heures !… Et me le demander de cette façon, sans cérémonie, devant tout le monde, pour que je ne puisse pas refuser !… Si je n’avais pas eu l’heureuse idée de me lever et de dire que je dansais avec vous, je n’aurais pas pu me tirer d’embarras ». [235]

Jugeant la vie et les hommes à un point de vue exclusivement féminin, Jane Austen ne nous donne sur les occupations de ses « squires » ou de ses pasteurs que les indications nécessaires pour nous faire comprendre comment, s’ils sont d’âge à faire figure d’amoureux, ils peuvent être de loisir à toutes les heures de la journée pour se rendre à un pique-nique, à une promenade ou à un bal. Riches et oisifs comme presque tous les hommes qu’elle connaît, ses héros ne sauraient donner à leur vie de meilleur but que de passer le plus d’heures possible auprès de celles qu’ils recherchent en mariage, et qui — à moins d’un sort bien contraire — deviendra leur femme à la fin du récit. L’auteur étudiant leur caractère et leur personnalité au moment où l’influence féminine a le plus de pouvoir sur eux, au moment où le champ de leur activité tend à se resserrer dans les limites que ne dépasse jamais la vie féminine du temps, nous voyons les amoureux sous un seul aspect, celui-là même sous lequel ils apparaissent aux yeux de l’héroïne, qu’elle soit Emma, Elizabeth, Anne ou Fanny. Mr. Darcy, un des plus riches propriétaires du Yorkshire, le capitaine Wentworth, un des héros qui ont servi sous les ordres de Nelson, Edmond Bertram qui pendant ses années à Oxford et ses séjours à Londres a connu une vie plus large que la vie à Mansfield, tous les hommes sont jugés moins au point de vue de leur valeur individuelle qu’à celui de leurs mérites en tant qu’amoureux et maris. Dans le domaine de la famille et des relations de société où les femmes sont reines, les hommes, quelle que puisse être ailleurs leur liberté d’action, doivent se soumettre à la loi et au caprice féminins. Amoureux, ils doivent chercher à plaire, et — Jane Austen le sait bien — ils ne sauraient le faire qu’en se consacrant entièrement au service de celles qu’ils aiment. Aussi les figures d’amoureux sont-elles ici moins des études de psychologie masculine que l’analyse très fine, très sincère, parfois naïve dans sa sincérité, des traits qui plaisent aux femmes. Le caractère masculin, les sentiments d’un amoureux ne sont jamais observés d’une façon bien profonde ; cependant, cette étude est précieuse puisqu’elle nous indique, à défaut de ce que sont les hommes, comment ils apparaissent aux yeux des femmes. Celles-ci, dont la vie se partage entre les soins du ménage et les occupations mondaines, qui vivent d’une vie étroite et monotone au milieu des domaines de leur famille, ont très peu d’activité physique. Pourrait-il en être autrement lorsque la mode impose aux jeunes personnes des cothurnes de satin et des fourreaux de mousseline ? Elles demandent surtout aux hommes de savoir distraire leurs longues heures d’oisiveté, de les escorter lorsqu’elles parcourent une allée de parc ou font quelque promenade à cheval. Les qualités qu’un homme peut posséder ne comptent pour rien ou presque rien en comparaison de ces services. C’est pourquoi un brave garçon, comme l’est en somme l’épais et simple Mr. Rushworth, est ouvertement méprisé, tandis qu’un élégant jeune homme, beau diseur, qui sait lire Cowper avec l’émotion qui convient, est excusé, justifié presque, dans ses pires erreurs.

Peut-être est-ce parce qu’à cette époque et dans le milieu de la « gentry » la sphère d’action des femmes est si éloignée du champ de l’activité masculine que l’auteur ne réussit pas à donner à aucun de ses héros une physionomie inoubliable et frappante. Sachant si peu de ce qu’est vraiment la vie des hommes, comment pourrait-elle tracer des portraits nuancés et étudiés comme ses délicieux portraits de femme ? Pour créer une Emma ou une Elizabeth, elle n’a qu’à regarder autour d’elle — et peut-être aussi à regarder son miroir — pour voir un frais visage, souriant et expressif. Lorsqu’elle étudie un caractère de femme et veut s’assurer de la valeur des données fournies par son expérience, elle n’a qu’à s’interroger elle-même. Mais quand il s’agit de peindre un Darcy, un Edmond Bertram, un Willoughby, la difficulté est plus grande. Comme elle n’a jamais l’occasion de les étudier à loisir, elle connaît des hommes et de leur vie seulement les dehors mondains. Ses lectures suppléent donc à son défaut d’expérience. Elle en appelle ainsi de la vie à la littérature. Ses héros, s’ils ne sont pas tous, comme Darcy, figés dans une seule attitude ou si leur personnage n’est pas très rapidement esquissé, comme celui de M. Knightley ou du capitaine Wentworth, sont copiés sur des modèles déjà classiques à l’époque où elle écrit : Willoughby, le séduisant mauvais sujet dont Marianne Dashwood s’éprend à la première rencontre, est une image adoucie, effacée, de Lovelace, l’amoureux sans scrupules, le libertin et le séducteur créé par Richardson. Mais parce qu’il ne doit rien y avoir de tragique dans les sentiments ni dans l’action, la passion et le crime qui, dans « Clarissa », sont expiés par la mort de Lovelace, deviennent, dans « Bon Sens et Sentimentalité », des errements pardonnables que Willoughby expie dans une union avec une femme très riche mais d’une « infernale jalousie ». Ce que nous voyons de Willoughby et de ses qualités brillantes au début du roman, puis le long plaidoyer dans lequel il essaie de justifier sa conduite à la fin du récit ne suffisent pas à nous persuader que le jeune homme soit réellement aussi irrésistible, aussi séduisant qu’il le parait à l’inexpérience de Marianne. De même que la figure de Willoughby n’évoque à notre esprit qu’une image imprécise, celle de Wickham, le mauvais sujet d’« Orgueil et Parti pris », est indistincte et demeure à l’arrière-plan de la scène baignée d’une si franche lumière sur laquelle évoluent Elizabeth et Darcy. Dans la seconde moitié de son œuvre, Jane Austen nous donne cependant un portrait vraiment intéressant d’un amoureux et d’un séducteur. Par une de ces heureuses et involontaires contradictions que connaît parfois le génie et qui sont plus rares chez elle que chez tout autre romancier, Jane Austen, en écrivant le « Le Château de Mansfield » veut donner à Henry Crawford la figure d’un « anti-héros » et, néanmoins, fait de lui le personnage masculin le plus vivant du roman. Henry Crawford dont les attitudes, les gestes, les regards, les inflexions de voix sont notés avec un soin qui n’est généralement accordé par l’auteur qu’aux héroïnes, est une figure doublement intéressante, car elle est dans le roman anglais la dernière où le séducteur apparaisse sous les traits d’un homme du monde. Il sait plaire sans rien posséder de cette attirance mystérieuse et fatale des Childe Harold, des Manfred, des Lara, qui va devenir l’apanage des héros de roman jusqu’au moment où Charlotte Brontë avec le héros de « Jane Eyre », le farouche Rochester, créera un nouveau type et donnera à la laideur intelligente et à la force physique un irrésistible pouvoir de séduction. Henry Crawford réalise ce paradoxe d’être irrésistible sans avoir rien d’un héros de roman. Il n’est pas remarquablement beau, il n’est pas même laid et, ce qui l’éloigne encore plus de la convention pour le rapprocher de la réalité, il n’est jamais malheureux. C’est tout simplement un homme du monde qui paraît cultivé, élégant et spirituel parce qu’il se trouve à Mansfield au milieu de « squires » à l’esprit épais comme Mr. Rushworth, ou de jeunes gens un peu graves et guindés comme l’excellent Edmond Bertram. Sa supériorité réside en une seule qualité — et Jane Austen nous laisse entendre qu’elle est grande, — il aime la société des femmes et veut leur plaire. « À quoi pensez-vous que je veuille m’amuser, Mary, les jours où je ne chasserai pas ? — À vous promener avec moi, sans doute. — Pas tout à fait cela. Je serai charmé de me promener avec vous, mais ne trouverai là que de l’exercice et je ne dois pas négliger de cultiver l’activité de mon esprit. Non, mon dessein est de me faire aimer de Fanny Price… Je ne serai pas satisfait avant d’avoir ouvert une petite brèche dans le cœur de Fanny… Je n’ai jamais vu de jeune fille me regarder d’un air si sévère. Ses yeux semblent me dire : « Je ne veux pas avoir de sympathie pour vous, j’y suis bien résolue ». Et moi, je dis qu’elle apprendra à en avoir… Je ne lui veux pas de mal, la chère petite, je veux seulement qu’elle me regarde avec bienveillance, qu’elle me gratifie d’un sourire à mon approche, qu’elle soit émue et confuse, qu’elle me garde une place auprès d’elle toutes les fois que nous nous rencontrerons et soit ravie quand je m’approcherai et lui adresserai la parole. Je veux encore qu’elle pense comme moi, s’intéresse à toutes mes distractions et à tout ce qui m’appartient, fasse de son mieux pour me retenir à Mansfield et croie, lorsque je m’en irai, qu’il n’y aura jamais plus pour elle de bonheur sur la terre. Voilà à quoi se bornent mes désirs ». [236] Les attentions, les flatteries, les hommages délicats dont Henry Crawford sait entourer une femme à laquelle il veut plaire ne captivent pas le cœur innocent de Fanny parce que la jeune fille a déjà donné son amour à Edmond. Mais si la légèreté d’Henry Crawford ne l’entraînait pas bientôt loin de Fanny, celle-ci ne résisterait peut-être pas longtemps. Qui s’en étonnerait, d’ailleurs, lorsque celui qu’aime la délicieuse petite héroïne nous apparaît sous les traits d’un pédagogue plutôt que d’un amoureux ? Car, avec Edmond Bertram l’insuffisance et l’insignifiance des figures d’amoureux dans le roman de Jane Austen se révèlent d’une façon frappante. En peignant ses héroïnes, Jane Austen leur attribue ces défauts charmants qui, mieux encore peut-être que des qualités, donnent à une physionomie son attrait, son caractère personnel. Ici, elle n’ose s’écarter de la plus irréprochable et de la plus fastidieuse perfection. Il semble qu’elle ait constamment devant les yeux l’image de l’incomparable Sir Charles Grandison. Edmond Bertram est sensé, agréable de visage et de tournure, il est bon, généreux et franc mais, comme chez le héros de Richardson, ses qualités même nous deviennent insupportables car il s’exhale d’elles le plus mortel ennui. Mr. Knightley, dont le sérieux et la solidité font si bien ressortir la vivacité, l’entrain et le charme d’Emma, ressemble un peu à Edmond Bertram. Il est, comme lui un parfait gentilhomme et comme lui serait ennuyeux s’il avait le loisir de discuter longuement sur les principes de l’éducation, les devoirs d’un clergyman et les dangers de la vie mondaine. Jane Austen, qui préférait Edmond Bertram et Mr. Knightley à tous ses autres personnages masculins, les déclarait cependant « inférieurs à ce qu’un gentleman peut être et est en réalité très souvent ». Inférieurs, ils le sont, mais non point dans le sens où l’auteur l’entendait. Leur infériorité vient de ce qu’ils participent incomplètement à la vie, c’est-à-dire à l’activité. Ils ne tiennent au réel que par quelques côtés et non point entièrement comme les héroïnes dont la jeunesse, la gaieté et le charme répandent sur « Orgueil et Parti pris », sur « Emma » ou sur « Le Château de Mansfield » un tel rayonnement. Malgré leurs solides qualités, leur incontestable valeur morale, ces amoureux ne sont pas des figures vivantes. Ce qui leur manque, ce que l’expérience sur ce point insuffisante de l’auteur n’a pas pu leur donner, c’est, à côté de trop de mérites, quelques-uns de ces défauts qui ramènent un homme à la commune mesure de l’humanité. La société anglaise ou plutôt la partie de la société anglaise que peint Jane Austen semble au lecteur moderne appartenir à un passé dont on retrouve aujourd’hui peu de traces. Si fidèle que l’on sente cette peinture, malgré l’impression de sincérité et de vérité qui s’en dégage, les héros de Jane Austen et le monde dans lequel ils vivent apparaissent, à un siècle de distance, dans un recul qui les transpose de la réalité au domaine de la fiction et presque, dirait-on, au pays de la Belle au Bois Dormant. Cette impression d’irréel produite par une œuvre indubitablement réaliste, fait naître en notre esprit une série de questions auxquelles il est peut-être difficile de répondre et qu’il importe cependant de formuler.

La « gentry » de Jane Austen, aujourd’hui si lointaine, a-t-elle donc subi en cent ans de si profondes modifications ? Quels changements superficiels ou quelles transformations radicales se sont donc produits pour qu’une étude de mœurs, datant des premières années du xixe siècle, ne corresponde plus de nos jours à la réalité ? Pourquoi ces hommes et ces femmes, personnages charmants ou humoristiques, qui demeurent vrais en tant qu’individus, nous semblent-ils se mouvoir dans une atmosphère si étrangère à la nôtre ? Pourquoi enfin, ces êtres dont les actions et les pensées sont conformes, non seulement aux coutumes et aux conventions de leur siècle mais aux grandes lois morales qui régissent en tout temps l’activité et les relations des hommes, nous apparaissent-ils comme un peu en dehors — non point au-dessus ni au-dessous — de ces mêmes lois ?

La différence entre la société de province de l’Angleterre actuelle et celle dont nous retrouvons l’image dans le roman de Jane Austen ne tient pas uniquement à des modifications extérieures. On voit encore aujourd’hui, en parcourant la campagne anglaise, des presbytères fleuris, isolés et paisibles, des châteaux à tour normande, qui pourraient s’appeler le presbytère de Mansfield, Kellynch Hall ou Longbourne. À notre époque comme autrefois, le sens de la hiérarchie persiste parmi les habitants de ces demeures commodes ou somptueuses ; leur milieu a seulement changé de nom : la « gentry » du xviie et xviiie siècle est devenue « the county ». Elle garde sa place entre la haute aristocratie et les gens de la classe moyenne, commerçants et bourgeois des villes. Mais sous ces apparences, un changement spirituel s’est opéré qui a transformé toutes les valeurs morales. Telle la société peinte dans la comédie de mœurs du xviie siècle et que Lamb plaçait en dehors du monde réel par delà les frontières du bien et du mal, la « gentry » qu’étudie Jane Austen nous apparaît à l’heure présente — et pour des raisons assez semblables à celles sur lesquelles Lamb s’appuyait pour juger l’œuvre de Congreve et de Wycherley — éloignée de la réalité. Les élégants débauchés, les coquettes à la fragile vertu, que peignent les auteurs dramatiques de la Restauration sont isolés du reste du monde et ne connaissent rien en dehors de leurs intrigues, de leurs plaisirs et de leurs aventures galantes. De même, les héros de Jane Austen, héros qui sont honnêtes hommes à la fois et gentilshommes, pasteurs consciencieux, époux fidèles et maîtres bienveillants, se meuvent dans une atmosphère spéciale, dans une ambiance particulière. Ils habitent une Angleterre qui n’appartient qu’à eux. Leur univers est différent du nôtre, moins par quelques particularités superficielles de coutumes, d’habitudes ou par les divergences plus profondes de l’éducation que par leur conception de la société et des nécessités de la vie sociale. Les gentilshommes du château de Mansfield ou de Kellynch Hall, enfermés dans leur égoïsme et dans leurs préjugés de caste ont une âme que la nôtre ne peut plus comprendre. Ils sont heureux, jouissent de leur bonheur comme d’une chose due et acceptent sans révolte et sans « vaine sympathie » la souffrance, la pauvreté qui existent autour d’eux. Leur sérénité, leur beau contentement d’eux-mêmes et de la vie les éloignent de nous qui avons appris ce que leur bon sens ne soupçonnait pas encore : le sentiment de la justice sociale et de la fraternité humaine.









CHAPITRE III


La peinture de la « gentry » (suite).
Les femmes, l’amour et le mariage.


Souriante et vive, parfois enveloppant sa grâce d’un voile de timidité ou d’une ombre de mélancolie, une jeune fille est toujours la figure centrale du roman de Jane Austen. Autour d’elle gravite un petit monde d’oisifs et d’inutiles, amis ou parents, prétendants sérieux ou ridicules, tandis que, à l’arrière-plan de la scène, on voit passer rapidement quelques figures — toujours intéressantes et parfois délicieusement comiques — indiquées d’un trait. Si tous les personnages créés par Jane Austen paraissent appartenir à la réalité parce que leurs gestes, leurs attitudes, leurs conversations ont toujours un accent de vérité qui fait naître en nous l’illusion de la vie elle-même, aucun, sauf l’héroïne, ne nous livre toute sa personnalité. Avec elle seule nous pénétrons, dans le secret d’une pensée. Nous l’entendons se parler à elle-même, elle nous initie aux souhaits qu’elle n’oserait formuler tout haut, aux jugements qu’elle porte sur ceux qui l’entourent, à ses fluctuations d’opinion, en un mot à tout ce qui, dans le domaine de la conscience, prépare l’action, la rend possible puis inévitable. Devant nous, Emma, Elizabeth ou Fanny, pense tout haut ; nous recevons ainsi l’involontaire confidence de choses que ne soupçonnera jamais personne, fût-ce même le meilleur ami de la jeune fille, celui qui deviendra plus tard le compagnon de son existence.

Vivant dans un milieu qui varie très légèrement, opposant aux influences extérieures la résistance d’un caractère et d’une personnalité différente, réagissant suivant la loi de son tempérament et le penchant de sa nature, chaque héroïne nous montre une nouvelle attitude en face de la réalité. Elle possède une physionomie bien distincte, elle sait aux heures décisives donner aux problèmes de sa vie une solution originale et neuve. Cependant, nous trouvons en elle sous les variations individuelles les nuances de la personnalité, des traits communs, une sorte de parenté spirituelle qui la rapproche des autres figures juvéniles peintes par Jane Austen. C’est que, malgré les nuances très subtiles qui donnent à Emma Woodhouse ou à Anne Elliot un rang un peu plus élevé que celui d’Elizabeth Bennet ou d’Ellinor Dashwood, les héroïnes des six romans appartiennent à la même classe sociale, « la gentry ». Chose plus significative encore, elles appartiennent à la même famille morale, représentent et expriment le même idéal féminin. De leur temps, elles le sont à n’en pas douter, aussi bien par leurs atours que par leurs façons de penser, leurs préjugés et leurs scrupules. Elles portent avec une élégance juste et discrète la mode d’une certaine époque, — bien plus, d’une certaine année — non seulement sur leurs robes mais aussi dans leurs préférences intellectuelles ou sentimentales. En 1798, elles lisent Cowper et s’étonnent qu’on puisse écouter sans une émotion profonde les vers de leur poète favori, elles discutent les théories de la beauté pittoresque et du roman à la Radcliffe ; en 1814, elles vantent l’héroïsme des marins, parlent de « Mr. Scott » et de Lord Byron, hésitent à préférer « Marmion » à « La Dame du Lac » et peuvent citer les beautés du « Giaour » ou de « La Fiancée d’Abydos ». Mais si elles sont parées de grâces qui répondent au goût du jour, la fraîcheur de leur beauté, la droiture et la noblesse morale de leur âme, la force de leur caractère, sont des qualités de tous les temps. De ces mêmes qualités, l’imagination des poètes et des romanciers a toujours doté celles en qui s’est incarné l’idéal féminin de la race anglaise. Aussi ces héroïnes de Jane Austen — jeunes filles de condition moyenne dont la vie ne connaît ni tragiques aventures ni grande et douloureuse passion, fleurs de plein air poussées dans un beau jardin, à l’abri du grand souffle de la tempête, — s’apparentent-elles étroitement aux nobles créatures, princesses lointaines ou reines de féerie, que créa le génie de Shakespeare. Dans l’enclos familial ou dans la demeure paternelle, ces jeunes filles qui ne savent presque rien du monde mais qui sont bonnes, droites et sensées, nous apparaissent comme les petites sœurs un peu bourgeoises, un peu guindées, mais cependant fines et charmantes de ces Rosalinde, Silvia ou Béatrice, dont l’altière beauté, la grâce tendre, spirituelle et fière s’épanouissent dans le décor enchanté d’un jardin d’Italie ou de la forêt des Ardennes.


En écrivant ses premiers livres, Jane Austen choisit spontanément un procédé que, plus tard, et lorsqu’elle eut atteint la pleine maturité de son talent, elle recommanda à une de ses nièces : passer rapidement sur l’enfance et la première jeunesse d’une héroïne, car « tant qu’elle n’est pas devenue jeune fille, le charme et l’intérêt d’un livre demeurent imparfaits ». [237] Elle n’emprunta rien aux auteurs aujourd’hui oubliés de tant de romans éphémères dont la lecture charma souvent ses loisirs à Steventon. Mais elle apprit du moins, grâce à leurs fastidieuses et lentes descriptions de l’éducation et du caractère de leurs héros, à éviter de semblables erreurs. Lorsque la clarté du récit le demande ou s’il est nécessaire de préciser, dès le début d’un roman, les traits importants d’une physionomie, Jane Austen donne une esquisse rapide de l’enfance d’une héroïne. Ainsi, dans « L’abbaye de Northanger », l’éducation de Catherine Morland forme le sujet du premier chapitre et, dans le « Château de Mansfield », nous voyons comment Fanny Priée, brusquement transplantée de Portsmouth à la campagne, arrive peu à peu à s’acclimater dans un milieu nouveau. Sur la vie de ses autres héroïnes jusqu’au moment où elles nous sont présentées, nous n’avons que les plus brèves indications. Par une sorte de raccourci dramatique qui donne à ses romans l’allure même de la réalité, les heures du passé, les influences de l’éducation, l’action du milieu sur le caractère et la personnalité apparaissent non point comme des choses mortes ou lointaines, mais connue des forces vives qui l’ont d’Elizabeth Bennet, de Fanny ou d’Emma, ce qu’elles sont au moment même où nous les voyons agir devant nos yeux. Par delà les fantaisies passagères de la sentimentalité à la mode, ces jeunes filles sont parfaitement naturelles, gaies ou songeuses suivant le plus ou moins de joie qui est en elles et en leur vie. Mais la gaieté, la sérénité, l’espérance et la bonne humeur sont presque invariablement les notes dominantes de leur caractère. Un rayon de soleil passe dans leurs yeux et dans leur sourire ; elles sont heureuses non pas seulement parce que la vie leur est douce mais parce qu’elles sont parfaitement adaptées à leur milieu et qu’elles acceptent sans vains désirs, sans aspirations inutiles, l’existence aimable et monotone qui leur est départie. Leur bel équilibre physique et moral ignore l’inquiétude et l’impatience. Elles savent se divertir de peu, remplir leurs journées de moins encore, d’une promenade, d’une causerie, d’une lecture. Chez Elizabeth Bennet et chez Emma Woodhouse, les deux héroïnes les plus gaies, les plus brillantes aussi, dont la joie de vivre se tempère et s’affine par le plaisir d’étudier et de chercher à comprendre la vie, on retrouve les qualités qui caractérisent leur race à ses plus heureux moments. Telles Rosalinde de « Comme il vous plaira » ou Portia du « Marchand de Venise », elles ne sont rien que des jeunes filles « untutored, unlessoned », et cependant leur intuition réalise ce prodige de choisir et de vouloir les choses où elles doivent trouver leur bien. Comme pour Béatrice de « Beaucoup de bruit pour rien », une étoile dansait au moment de leur naissance. Elles sont des créatures faites pour le bonheur et qui d’instinct savent le créer. Elizabeth, sans autres distractions que celles de la société de Meryton, trouve à se divertir et à réfléchir devant les ridicules d’un Sir William Lucas ou d’un Mr. Collins. Emma Woodhouse, auprès d’un père âgé et doucement maniaque, sans une amie de son âge, se juge pleinement heureuse et ne conçoit pas une existence plus agréable. Cependant, cette joie, cette harmonie qui sont le fond du caractère d’Elizabeth et d’Emma, sont loin de ressembler à la satisfaction passive, béate et vulgaire qu’une nature moins délicate et moins intelligente pourrait connaître. Lydia, la jeune sœur d’Elizabeth ; Harriet Smith, la protégée plutôt que l’amie d’Emma, nous font voir quelle différence sépare le plaisir d’être dans le monde, vêtue d’une belle robe et suffisamment admirée par des jeunes gens agréables, de celui qui consiste à regarder avec intelligence le spectacle de la vie.

À côté d’Elizabeth et d’Emma, Ellinor Dashwood, Fanny Price et Anne Elliot expriment avec moins d’entrain et de brillant des goûts et des qualités à peu près semblables. À l’éclat des deux premières, elles ajoutent encore le charme pénétrant d’une grâce un peu penchée. Le ton trop uniforme que Jane Austen elle-même avait remarqué dans « Orgueil et Parti pris » et qui, légèrement adouci, domine dans « Emma » est dû à ce que, chez les personnages comme dans l’intrigue, il n’y a pas assez d’ombres et de demi-teintes ; tout y est peint de couleurs franches et fraîches, mais sans reflets et sans profondeur. Les caractères d’Ellinor, de Fanny, d’Anne Elliot ont, au contraire, une rare finesse de tons. À l’exception d’Anne Elliot, ces héroïnes sont aussi jeunes qu’Elizabeth ou Emma mais elles sont plus vraiment femmes parce qu’il y a en elles une personnalité plus riche et plus complexe. Les remarques un peu mordantes d’Elizabeth comme les raisonnements et les déductions d’Emma sont des variations sur un thème unique tandis que, chez Ellinor ou Anne, nous sommes en présence d’une intelligence et d’une sensibilité plus diverses, plus délicatement nuancées.

Ellinor n’est pas seulement, comme l’indique le titre du roman où elle figure, l’incarnation du bon sens et de la pondération. Gracieuse et douée en même temps que sensée, elle montre que la raison, chez une petite Minerve habillée à la mode de 1798, est essentiellement une vertu aimable. Ellinor sait accepter gentiment les ridicules et les travers des gens qui l’entourent. Elle s’en amuse sans jamais prendre vis-à-vis de personne des airs de supériorité dédaigneuse. Elle sourit avec indulgence devant la sottise ; elle sourit encore devant la désillusion et l’amertume d’un amour déçu. La réserve et la fierté sont ses armes en face de la méchanceté d’une rivale ou des caprices de la destinée et, parmi ses sœurs charmantes, Ellinor est celle en qui s’exprime avec le plus de vérité cette pudeur de sentiment sous laquelle la femme anglaise dérobe souvent aux yeux indifférents le fond de son cœur et de sa pensée. À la fierté d’Ellinor Dashwood, Fanny Price joint la grâce exquise d’un être dont la force morale s’accompagne d’une faiblesse touchante, d’un grand besoin de tendresse et de protection. Le charme de la femme et la douceur de l’enfant s’unissent en elle et, si toutes les héroïnes de Jane Austen sont aimées, Fanny Price seule entend la voix de l’amour prononcer pour elle des paroles de tendresse caressante, des mots qui bercent et consolent. Sans défense devant la vie, livrée par sa timidité, par la sujétion dans laquelle elle a été élevée à l’influence de volontés plus fortes que la sienne, elle trouve dans sa douceur même le moyen de désarmer la colère de son oncle et d’écarter les assiduités importunes d’un prétendant qu’elle n’aime pas. La raison, le bon sens, la noblesse de caractère sont chez d’autres héroïnes les qualités les plus admirables ; c’est une innocence et une timidité presque enfantines chez cette « violette blanche » [238] poussée à l’ombre des futaies de Mansfield. La même inspiration créatrice qui avait fait d’Ellinor Dashwood une héroïne de roman douée d’un bon sens éclairé, fait de Fanny Price autre chose qu’une créature molle et passive, bonne à être choyée ou gourmandée tour à tour par tous ceux qui ont quelques droits sur elle. Dans les grandes pièces du château ou dans le sordide décor de la maison paternelle, Fanny passe silencieuse et légère, occupée à quelque tâche utile, poursuivant de toute son activité et de toute son intelligence un unique but : gagner, sinon l’amour, du moins l’affection inaltérable de celui auquel elle a donné son cœur.

L’héroïne de « Persuasion », cette Anne Elliot dont la beauté déjà légèrement ternie par les années n’en est que plus touchante, est une figure encore plus subtilement nuancée. Du sourire radieux, mais un peu fixe, d’Elizabeth Bennet ou d’Emma à la grâce sérieuse et fière d’Ellinor, puis à la douceur de Fanny, tous les modes divers de qualités exclusivement féminines se retrouvent dans le caractère de cette Anne Elliot que son auteur trouvait « presque trop parfaite ». Parfaite, elle ne l’est pas trop, puisqu’elle a repoussé, par une soumission un peu lâche aux désirs d’une vieille amie, le grand amour qui s’offrait à elle et puisqu’elle connaît le regret, presque la jalousie, lorsqu’à son tour elle se voit dédaignée. Physionomie unique dans le roman de Jane Austen, cette héroïne qui n’est plus très jeune et qui doit, avant d’atteindre au bonheur, expier la souffrance causée jadis à un autre, nous apparaît comme modelée par l’expérience et affinée par la vie. Sa beauté moins éclatante revêt par cela même une signification plus profonde. Elizabeth, Fanny, Emma ou Ellinor, ont malgré leur jeune sagesse, la belle et robuste confiance de ceux qui n’ont jamais rencontré la douleur sur leur route. Anne Elliot, au contraire, garde au fond de ses yeux, dans le pli délicat de sa bouche, le souvenir d’une amertume, d’une désillusion. Chez les premières, nous assistons à l’éclosion du sentiment ; nous les voyons arriver peu à peu au complet développement de leur sensibilité. Avec Anne Elliot, nous assistons à un miracle plus émouvant encore, au renouveau de la beauté et de la joie.

En passant de la foi en la vie que possèdent ses premières héroïnes au charme un peu douloureux de la fine Anne Elliot, Jane Austen retrace moins des aspects opposés du caractère féminin que des heures différentes de son développement. Anne Elliot est ce qu’Emma, Elizabeth on Fanny pourraient être à la fin de leur jeunesse si l’expérience et l’amour, en mûrissant leur caractère, avaient meurtri leur sensibilité. Mais toutes, qu’elles soient triomphantes et radieuses ou que leur grâce s’augmente par la tristesse, elles appartiennent à un milieu semblable. Elles ont reçu la même éducation, sont imbues des mêmes idées et des mêmes principes. Si le ton et l’atmosphère semblent gagner en « élégance » — comme on disait alors pour exprimer une plus grande distinction de ton et de manières, — si le cadre devient un peu plus riche dans les romans écrits à Chawton, il n’y a cependant qu’une différence de degré entre l’aisance des Bennet et la fortune des Bertram ou des Elliot. Une héroïne de Jane Austen, qu’elle soit née dans la famille d’un « squire » ou d’un « baronnet » est élevée d’une même façon, celle dont Mme Austen avait élevé ses filles à Steventon.

Dans les rares indications données sur l’enfance et l’éducation d’une Emma ou d’une Fanny on relève des détails qui expliquent certains traits de leur caractère ; on y trouve également — puisque Jane Austen s’inspire toujours de la réalité — des renseignements intéressants sur les coutumes du temps. Alors que des enfants de condition plus humble — filles de petits bourgeois ou de commerçants — sont élevées dans des pensions comme celle dont il est fait mention dans « Emma », l’éducation des filles de Mr. Bennet, de Mr. Woodhouse et de Sir Thomas Bertram se fait sous la direction de la mère ou d’une gouvernante. Il n’est d’ailleurs pas nécessaire qu’elles apprennent grand’chose. « On les encourage à faire des lectures, on leur donne tous les maîtres qui leur sont nécessaires, mais s’il leur plaît d’être paresseuses, on ne les en empêche pas ». [239] Lorsqu’elles aiment, comme Catherine Morland, à lire des ouvrages qui ne renferment pas une pensée sérieuse, elles peuvent le faire à loisir. Le savoir appris dans les livres ne peut ni leur être d’un grand secours ni risquer de leur nuire. Acquièrent-elles parla lecture des romans romanesques quelques idées fausses, l’expérience les fera disparaître. Pour se conduire dans la vie, elles n’ont pas besoin de savoir par cœur les meilleures pièces de leur volume de morceaux choisis (Elegant extracts), elles ont besoin d’apprendre à juger, à raisonner sainement, à se défier de l’imagination et des surprises de la sensibilité. Naturellement sensées, comme Elizabeth ou Ellinor, elles sauront d’instinct deviner, entre deux formes d’action ou deux règles de conduite, celle qu’il conviendra d’adopter. Et si, comme Emma ou Marianne, elles ont plus d’intelligence ou de sensibilité que de jugement, elles commettront des méprises, des erreurs même, et l’expérience leur apprendra à leurs dépens à se montrer désormais plus avisées. Elles gagnent ainsi de bonne heure le sentiment de leur propre responsabilité, une grande sincérité vis-à-vis d’elles-mêmes et la notion très exacte des rapports qui unissent l’action à ses conséquences. Elizabeth, par exemple, déclare que son talent sur le « piano-forte » est médiocre parce qu’elle ne s’est pas efforcée de le cultiver : « Mes doigts ne courent pas sur le clavier avec l’agilité que je vois chez tant de personnes. Ils n’ont pas autant de force ni de dextérité et n’atteignent pas à la même puissance d’expression. Mais j’ai toujours pensé qu’il y a là de ma faute, parce que je n’ai pas voulu prendre la peine de travailler ».

L’éducation que reçoivent ces jeunes filles s’adresse au jugement plutôt qu’à l’esprit. Marianne Dashwood, il est vrai, aime la lecture, et surtout celle d’un poète comme Cowper. Anne Elliot peut discuter avec le sentimental capitaine Benwick des mérites respectifs de Byron et de Scott et recommander au jeune homme de lire les œuvres des moralistes, les lettres et la vie de personnages « célèbres par leur valeur ou par les épreuves qu’ils ont connues ». Mais toutes deux sont plus cultivées qu’on ne l’est généralement dans leur milieu et, d’ailleurs, Marianne cherche dans les vers « émouvants » de Cowper un aliment à sa sentimentalité exagérée tandis que la douce Anne Elliot lit poètes et moralistes pour trouver dans leurs ouvrages l’oubli et le réconfort. L’éducation a laissé au caractère de ces jeunes filles toute son individualité. Sur un point seulement, elles ont été pliées à une sévère discipline : on leur a enseigné minutieusement les règles de l’étiquette mondaine. Les deux sœurs Bertram oublient bien vite — et qui les en blâmerait — ces précieuses bribes de savoir que sont les noms des planètes et des plus célèbres philosophes, mais elles ne se lassent pas de répéter leurs duos, leurs morceaux brillants à quatre mains, et, quand elles sont en âge de paraître dans un salon, savent y faire figure de femmes du monde accomplies.

Aux premières années du xixe siècle, l’aphorisme de Swift sur l’éducation des femmes est encore vrai; « on apprend aux filles à tisser des filets, non pas à faire des cages ». Elles connaissent les arts du monde, brodent des paysages en soies de couleurs, dessinent ou peignent de petites aquarelles, et, munies de si précieuses ressources contre l’isolement possible et l’inévitable vieillesse, font à dix-sept ans leurs débuts dans le monde. Une telle méthode — dont Jane Austen signale, sans la commenter, l’insuffisance — n’a de fâcheux résultats que pour les sottes et les orgueilleuses. Chez les Bennet, où toutes les filles ont été élevées ensemble, Mary, qui a lu de gros livres auxquels elle n’a rien compris, a des prétentions ridicules au bel esprit ; Lydia, paresseuse et frivole, a profité de la liberté qu’on lui laissait pour ne rien apprendre, et, dès qu’elle a été en âge d’aller au bal, pour ne plus penser qu’aux officiers en garnison à Meryton. Jane et Elizabeth, au contraire, ont été préservées par leur bon sens et leur bon goût naturels de l’affectation de Mary comme de la vulgarité de Lydia. Au château de Mansfield, les deux filles de Sir Thomas Bertram et sa nièce Fanny Price reçoivent les mêmes leçons et partagent la même vie, mais Maria et Julia se sentent de bonne heure destinées à devenir « les plus belles jeunes filles de la société du comté », et « comme leurs manières sont pleines d’affabilité et d’obligeance… elles reçoivent d’unanimes louanges et s’imaginent qu’elles n’ont pas un défaut ».

Au moment où l’amour apparaît dans la vie de ces jeunes filles, la première fois qu’il leur faut prendre une décision capitale d’où va dépendre leur bonheur, la force de leur caractère et la valeur de leur éducation sont en même temps mises à l’épreuve. Arrivée à ce point de son récit, Jane Austen ne présente pas au lecteur les conclusions qu’elle s’est abstenue jusqu’alors de formuler sur la valeur d’une éducation toute orientée vers la vie mondaine ; elle se contente d’exposer les faits, nous laissant le soin d’en dégager la morale. Et, si l’on tache de pénétrer le sens des aventures de son Elizabeth, de Maria, de Julia, de Fanny Priée et d’Emma Woodhouse, on découvre que, pour elle, l’éducation qui ne s’applique pas uniquement à développer le bon sens, l’amour du vrai et du bien que chaque être normal doit posséder, ne produit aucun résultat. Parmi ses héroïnes, toutes élevées de la même façon, c’est-à-dire pour le monde, les unes mettent en péril ou détruisent toutes leurs chances de bonheur, les autres s’assurent une vie digne et heureuse. Celles-ci se laissent entraîner par l’orgueil ou la sottise sans que rien dans leur éducation puisse contrebalancer les influences de la nature et du tempérament ; celles-là réagissent instinctivement contre tout ce qui est mauvais ou faux, et doivent ces réactions à la seule force de leur caractère, à la seule clarté de leur jugement.


Il n’est pas étonnant que, dans ces romans écrits par une femme, l’amour occupe une grande place. Mais Jane Austen nous montre l’amour et étudie son influence d’une Façon originale, neuve et surtout prοfondément vraie. Jusque-là, l’amour avait été envisagé dans les romans de Richardson et de Fielding aussi bien que dans ceux de Miss Burney ou de Mrs. Radcliffe, sous les deux principaux aspects qu’il revêt dans la vie des hommes et non pas tel qu’il apparaît aux yeux d’une femme. Sentiment idéalisé ou passion, il avait été représenté, même par les romancières, tel que l’avaient conçu et analysé les grands maîtres du roman au commencement du xviiie siècle. Dans « Evelina », Miss Burney n’avait pas songé à s’écarter de la traditionnelle peinture de l’amour qui, depuis « Clarissa », faisait le fond du roman sentimental ou romanesque. Son œuvre si vraiment féminine par d’autres côtés ne l’est guère, — si ce n’est par sa délicatesse et sa réserve, — sur ce point essentiel qu’est la peinture de l’amour. Peut-être parce que l’auteur savait juger des actions plutôt que des caractères et qu’elle était plus capable de reproduire le langage, le geste, l’attitude de ses personnages que d’étudier les mouvements de leur âme, la psychologie, et surtout la psychologie de l’amour, est absente d’« Evelina » et de « Cecilia ». Les héroïnes de Miss Burney peuvent, il est vrai, éprouver de tendres sentiments et sont aussi habiles à repousser les avances d’un soupirant qui leur déplaît qu’elles excellent à encourager celui qui a gagné leur cœur. Mais nous ne voyons là rien qui dépasse un adroit manège ou une innocente ruse. Nous ignorons le plus important, les motifs qui guident une jeune fille dans le choix d’un fiancé, les raisons du cœur et de l’intelligence qui l’entraînent vers l’amour.

Éprise d’un bel inconnu dès la première rencontre. Evelina, comme Clarissa, comme Sophia Western, est simplement amoureuse de l’amour. La vérité, que Jane Austen nous montre la première, est que les femmes envisagent l’amour d’une tout autre façon. Étudiant du dedans l’âme féminine, Jane Austen n’hésite pas à la peindre telle qu’elle est. Elle la dépouille sans regret des qualités fictives dont l’homme se plaît à la parer quand il formule à son égard un jugement qui ne saurait être celui d’un observateur direct ou désintéressé. Et son analyse pénétrante et sincère est assez belle pour que nous n’ayons pas à regretter les mirages de la tendresse, les illusions de l’amour, non plus que celles de la rancune ou de la haine apportées par l’homme à son étude d’une âme qu’il est condamné à ne jamais comprendre entièrement. Seule jusque-là, l’intuition d’un Shakespeare avait su deviner que, chez la femme, l’amour le plus grand, le plus noble et le plus tendre n’exclut pas nécessairement toute considération pratique, tout lien avec la réalité quotidienne. Alors que, dans le jardin de Capulet, Roméo sent la beauté de la nuit pénétrer en son cœur pour y exalter encore la beauté de sa merveilleuse ivresse, Juliette n’oublie pas un instant les conditions matérielles qui pèsent sur l’amour comme sur toutes choses humaines. Elle indique à Roméo un rendez-vous pour le lendemain, lui rappelle l’heure et le danger et, dans chacune de ses paroles, ramène à la mesure du bonheur terrestre le rêve que l’amoureux laissait s’envoler par delà les limites du temps et de l’espace. Ce qu’avait deviné le génie de Shakespeare, ce sens du réel que rien n’abolit chez une femme, Jane Austen en fait l’élément essentiel de l’amour chez ses héroïnes. Elizabeth, Ellinor ou Fanny ne voient pas en l’amour seulement le dispensateur de quelques heures infiniment belles et douces ; il est le sentiment sur lequel elles veulent fonder à la fois le bonheur et la prospérité de leur vie. Femmes, elles sont d’instinct les créatrices et les gardiennes du foyer ; elles savent que l’amour, pour avoir des chances de durée, doit se baser sur autre chose que sur la vive mais fugitive sympathie que fait naître la beauté d’un visage, le son d’une voix, le charme d’un sourire. Saines et sensées, elles veulent que l’amour satisfasse à la fois aux exigences de leur cœur et à celles de leur raison. Si jeunes soient-elles, elles n’ignorent pas que l’amour qui trouve sa réalisation dans le mariage — car pour elles il n’est point d’autre amour — doit s’appuyer, aussi bien sur l’affinité des sentiments et des goûts que sur des conditions de fortune et de situation destinées à assurer la dignité et le bien-être de la vie de tous les jours. Aussi sont-elles en garde contre les méprises du cœur. Quand elles sont tentées d’aimer, elles demeurent capables de réflexion ; lorsqu’elles s’engagent, ce n’est point à la légère et elles l’ont alors de leur tendresse un don volontaire, plus complet encore que s’il était fait avec moins de clairvoyance. Ce n’est pas que ces jeunes filles soient, à vingt ans, froidement calculatrices, comme il est naturel à leur âge et à leur inexpérience, elles sont parfois attirées par des mérites tout extérieurs. À sa première rencontre avec le séduisant Wickham, jeune officier dont l’uniforme met en valeur la physionomie expressive et l’élégante tournure, Elizabeth est charmée, bien plus, elle est infiniment flattée des attentions que le jeune homme a pour elle. Wickham occupe pendant quelque temps son imagination ; elle pense à lui, elle sent qu’elle pourrait l’aimer. S’il lui demandait de devenir sa femme, elle accepterait peut-être, bien que Mr. Wickham ne possède apparemment d’autre fortune que sa solde. Mais cette inclination, dont l’origine ne va pas plus loin que la belle mine et les manières agréables du jeune officier, cesse aussi brusquement qu’elle a commencé lorsque Wickham, après s’être empressé auprès d’Elizabeth, fait la cour à une jeune fille plus riche. Elizabeth, à ce moment, comprend qu’elle a seulement cru aimer Wickham. Le sentiment qu’elle avait pour lui n’était qu’imagination et vanité. Elle l’avoue très simplement à sa tante : « Je suis convaincue, ma chère tante, que je n’ai jamais été vraiment éprise… car, si je l’avais été, je ne pourrais pas même supporter d’entendre prononcer le nom de Wickham et je lui souhaiterais tous les malheurs possibles. Mes sentiments ne sont pas seulement bienveillants à son égard, mais je n’ai pas la moindre rancune envers Miss King… Il n’y a donc pas d’amour en toute cette affaire… Je serais certainement bien plus intéressante si j’aimais Wickham à la folie, mais, en toute franchise, je ne regrette pas de demeurer relativement insignifiante. On peut parfois payer trop cher sa gloire. Kitty et Lydia, bien plus que moi, ont à cœur cet abandon. Elles sont jeunes et n’ont pas d’expérience; elles ne connaissent pas encore cette déplorable vérité : à savoir que les jeunes gens les plus séduisants, aussi bien que les plus laids, ont besoin d’argent pour vivre ». [240]

De même qu’Elizabeth Bennet, flattée par l’admiration et les compliments du beau Wickham, avait pris un moment pour de l’amour les satisfactions de sa vanité, Emma Woodhouse veut se croire éprise de Frank Churchill : « Elle ne pouvait douter qu’il eut pour elle une très grande admiration, une préférence bien marquée, et cette conviction, jointe à tout le reste, lui faisait penser que, sans aucun doute, elle l’aimait aussi… À n’en pas douter, je l’aime, se dit-elle, je m’en aperçois à cette sensation de désœuvrement, de lassitude, de confusion, à ce peu d’envie que j’ai de m’occuper et à cette façon de trouver tout ce qui m’entoure insupportable et ennuyeux ! Je dois l’aimer. Je serais l’être le plus singulier du monde si je ne l’aimais pas pendant au moins quelques semaines… Emma demeurait persuadée qu’elle aimait, son opinion ne variait que sur la grandeur de son amour. Elle pensa tout d’abord qu’elle aimait beaucoup Mr. Churchill et reconnut ensuite qu’elle l’aimait fort peu ». [241]

Moins intelligente qu’Emma ou moins sensée qu’Elizabeth une jeune fille pourrait se laisser prendre plus aisément au piège de la vanité satisfaite. Mais — comme Jane Austen fait de la sottise parfaite et totale une exception — seules sont poussées à quelque irrémédiable folie ou à quelque fâcheuse aventure celles qu’aveuglent l’orgueil ou le manque de bon sens. Maria Bertram, courtisée pendant quelques jours par l’irrésistible Henry Crawford, se voit brusquement dédaignée. Henry Crawford, sûr d’avoir fait la conquête de la belle Miss Bertram, pense qu’il n’y a plus rien à dire ni à souhaiter et, tel un Don Juan dont les victoires seraient toutes platoniques, part à la recherche de quelque objet nouveau. Dans son désespoir, Maria est soutenue par l’orgueil : « Après trois ou quatre jours, ne recevant de lui ni une visite, ni une lettre, ni un message, son esprit se rasséréna assez pour envisager l’apaisement que l’orgueil et la joie de la revanche pouvaient lui procurer. Henry Crawford avait détruit à jamais son bonheur, mais il n’aurait pas la satisfaction de l’apprendre… Il lui serait impossible de penser à Maria attendant en vain son retour dans la solitude de Mansfield et renonçant à Sothernon, à Londres, à l’indépendance et à l’opulence à cause de lui… Elle voulait maintenant échapper à Mansfield et à tous ses souvenirs aussitôt que possible et trouver dans la fortune, dans la considération et les divertissements du monde, un adoucissement à sa blessure… Sa résolution était prise, du moins sur tous les points importants, car elle était préparée au mariage par le dégoût de la maison paternelle, l’horreur de toute contrainte et d’une vie paisible, par la douleur d’un désespoir d’amour et par son mépris pour celui qu’elle allait épouser. Le reste pouvait attendre… » [242]

Maria Bertram, devenue Mme Rushworth, sait bien qu’Henry Crawford, même au moment où il la courtisait avec le plus d’empressement, ne cherchait auprès d’elle qu’une distraction. Une fois mariée, elle apprend qu’Henry Crawford est très sincèrement épris de Fanny Price. L’orgueil blessé, la passion peut-être, mais non pas l’amour, suggèrent à l’altière Maria l’idée d’attirer de nouveau le jeune homme. Cette fois, elle calcule toutes ses chances de succès; elle joue la froideur et l’indifférence pour piquer au jeu l’infidèle, et faire naître en lui — malgré qu’il reste attaché à Fanny — un caprice. Bientôt, Maria, dont l’intrigue n’est plus ignorée que de son mari, oblige Henry à partir avec elle pour l’Écosse. L’orgueil et la rancune de Maria sont enfin satisfaits mais elle sacrifie une brillante position pour obtenir sa revanche et s’attacher un instant un homme qui ne l’a jamais aimée.

D’autres motifs que l’orgueil et l’amertume d’avoir vu sa beauté dédaignée décident Lydia Bennet à s’enfuir avec le séduisant Wickham. Lydia n’a point de bon sens et son animalité vigoureuse est si inconsciente, si loin de toute perversité, qu’elle apparaît, telle la bruyante Hoyden de « La rechute ou la Vertu en danger », incapable de ruse ou de mensonge. Pour elle, il n’est d’autre mal que d’être contrainte à ce qui l’ennuie. Légèrement et délicatement tracé, ce portrait d’une jeune et saine créature dont l’instinct et les sens gouvernent seuls les actions, mérite d’être placé à côté de celui de l’héroïne de Vanbrugh. À cent ans de distance, c’est bien là le même type, un peu adouci, un peu affiné, non pas seulement parce qu’une femme l’étudie, mais parce que, de 1690 à 1797, les mœurs de la « gentry » sont devenues moins brutales. La grossièreté du langage et des façons s’est atténuée d’année en année sous le double effort des moralistes qui prêchent la vertu et des gens du monde qui exigent de leurs pareils la politesse des manières et la décence des propos. Miss Hoyden s’explique avec une franchise plus complète que Lydia et ne laisse rien à deviner de ses aspirations ni de ses intentions. Il lui pèse d’être enfermée à la campagne entre son père et sa vieille nourrice, et, surtout, il lui tarde d’être mariée : « C’est heureux qu’il m’arrive un mari, ou, pardieu, j’épouserais plutôt le boulanger ! » [243] Lydia Bennet pense de même, à cette différence près que son envie d’avoir un mari s’augmente à l’idée du triomphe qu’il y aurait pour elle, la plus jeune de la famille, à se marier avant ses aînées. « J’espérais bien, dit-elle à Elizabeth, que l’une de vous aurait trouvé un mari avant votre retour. Jane sera bientôt une vieille fille, elle a presque vingt-trois ans ! Grand Dieu, que j’aimerais me marier avant vous toutes ! C’est moi, alors, qui vous chaponnerais à tous les bals ! » [244] Et quand elle part avec Wickham, Lydia annonce son escapade à une amie comme « une bonne plaisanterie ». Le goût qu’elle a pour son « cher Wickham » ne lui permet de songer à autre chose qu’au plaisir de le suivre. Elle n’a pas le moindre désir de l’épouser, puisque sans être sa femme elle peut vivre avec lui. Lorsque la famille Bennet arrange un mariage auquel Wickham consent quand on lui promet de payer ses dettes, Lydia se réjouit seulement de faire voir à tout le monde son anneau de mariage, et de s’entendre appeler « Madame ».

Que les illusions créées par l’orgueil et la sottise fassent le malheur d’une vie, que Maria paye de sa situation et de sa fortune le triomphe de reconquérir pour quelques jours un cœur volage, que l’inclination de Lydia devienne bientôt de l’indifférence, il n’y a là qu’une juste et légitime punition. Mais il est une autre illusion, plus noble et cependant plus cruelle, que font naître la sensibilité et la tendresse quand elles ne sont pas gouvernées et réfrénées par la raison et le bon sens. Pareille à l’exquise Viola de Shakespeare qui, dans « Twelfth Night», aime le duc dès le premier instant où elle le voit, Marianne Dashwood, seule parmi les héroïnes si pondérées de Jane Austen, s’éprend à la première rencontre. Willoughby, chevaleresque, beau, cultivé, captive entièrement son cœur et son intelligence. Mais si la patrie de Viola est cette somptueuse et galante Italie, évoquée par l’imagination d’un poète-artiste, où les princes courtisent en vain de nobles dames et se consolent en épousant l’amoureuse la plus tendre qui ait jamais souffert pour eux et par eux, Marianne vit dans l’Angleterre du xviiie siècle. Elle n’apparaît pas dans un décor de féerie mais dans un village où, comme partout ailleurs ici-bas, il faut savoir mesurer sa dépense à son revenu. De là, chez cette amoureuse si tendre, si vibrante, vivant si exclusivement dans le monde du sentiment, une série de déceptions amères. Elle a donné son cœur à Willoughby, se croit aimée de lui, espère un instant devenir sa femme. Cependant cet amour spontanément éclos en son cœur a quelque chose de trop passionné, de trop exclusif. Malgré les sages avertissements de sa sœur Ellinor, Marianne ne veut pas comprendre que le bonheur dans le mariage dépend pour une certaine partie de considérations prosaïques telles que l’argent et la situation. Elle se jette éperdument vers l’amour. Quand Willoughby l’abandonne, elle veut mourir, incapable de supporter la douleur de vivre sans lui. Pourtant, les forces de la vie sont plus grandes en elle qu’elle ne le soupçonne. Et parce qu’un chagrin d’amour, à dix-huit ans, doit inévitablement être adouci, puis effacé, par le temps, parce que, aussi, Jane Austen nous montre dans ses romans la vie telle qu’elle est pour la plupart des humains, Marianne accueille un jour un nouvel amour bien différent de celui que lui avait inspiré Willoughby. Une dure leçon lui a appris le danger de vouloir créer, à force d’imagination et de tendresse, un monde idéal pour abriter un amour d’exception. La sensibilité qu’elle avait exaltée chez elle à plaisir, qui lui faisait trouver froide et calculatrice la prudence de sa sœur, n’a servi qu’à la faire souffrir. Pour qu’elle apprécie la valeur du bon sens et de la raison, il faut qu’une cruelle expérience lui prouve combien ils sont indispensables, et même en amour. Car, s’il n’est que sentiment et imagination, fleur de rêve au lieu d’être une fleur, moins belle peut-être, mais moins tôt fanée au grand jour delà réalité, il n’engendre que déceptions et souffrance. Marianne Dashwood — l’unique héroïne de Jane Austen dont le cœur gouverne la raison — après avoir cru sa vie à jamais brisée par la ruine de ses plus chères illusions, s’accommode, comme il faut le faire en ce monde, d’un bonheur relatif et moyen et d’un amour que son inexpérience et sa sentimentalité avaient jugé d’abord inacceptable.

À l’exception de Marianne, les héroïnes de Jane Austen réalisent ce prodige de savoir aimer sans être jamais des amoureuses. Tous les sommets de l’émotion sont pour elles des régions inaccessibles. Leurs petits pieds sont trop habitués à fouler le gazon velouté des parcs pour s’aventurer parmi les contrées dangereuses et inconnues de la passion. Elles préfèrent suivre, pour trouver l’amour, les chemins familiers de l’amitié et de la tendresse. Souvent même, l’amour leur apparaît sous les traits accoutumés d’un ami d’enfance, d’un cousin longtemps chéri comme un frère. C’est par une gradation lente et insensible que leur affection presque fraternelle devient amour. Une Emma ou une Fanny Price comprend qu’elle aime seulement lorsqu’elle sent son amour menacé et qu’elle redoute de ne plus occuper la première place dans le cœur et la pensée de son meilleur et premier ami.

Sur quoi se fonde cet amour, si profond dans sa tendresse calme et sure ? Plus que sur aucun autre sentiment, il se fonde sur le respect qu’inspire un être doué de qualités, non pas nécessairement plus grandes, mais entièrement différentes de celles qu’on possède soi-même. Malgré l’indépendance de leur esprit, leur capacité de penser, de réfléchir et de prendre une décision, les héroïnes de Jane Austen ne se sentent pas faites pour aller seules à travers la vie. Elles ont besoin de protection et de tendresse et toutes, les plus brillantes comme les plus douces, ne peuvent concevoir un amour auquel l’admiration et l’estime ne seraient point mêlées. Elizabeth Bennet commence à aimer Darcy dès qu’elle reconnaît avoir été envers lui injuste et dure ; Emma, qui accueille avec une grâce si triomphante la déférence et les hommages dont on l’entoure, comprend combien Mr. Knightley lui est cher lorsqu’elle compare le jugement sain et le clairvoyant bon sens de son meilleur ami à son propre aveuglement. Pour qu’elles aiment vraiment, avec toute la profondeur dont leur âme saine et droite est capable, il leur faut avoir compris que Darcy ou Mr. Knightley, leur égal par l’intelligence et les qualités morales, leur est supérieur par la façon dont il emploie cette même intelligence et ces mêmes qualités. L’amour et le mariage leur apparaissent alors, non pas comme un renoncement, ni comme un abandon de leur personnalité, ils leur ouvrent une voie de développement et de perfection.

Mais le moment où deux êtres faits pour se comprendre arrivent, après bien des hésitations ou des méprises, à l’entente qui va décider du sort de leurs deux vies est un moment fait de trop d’éléments complexes pour qu’il soit possible de faire plus que de l’indiquer. Aussi n’est-ce pas une réserve — bien superflue d’ailleurs — qui arrête Jane Austen et l’empêche, après avoir étudié si minutieusement l’éclosion du sentiment chez ses héroïnes, de mettre une grande scène d’amour et d’aveux mutuels aux derniers chapitres de ses romans. Ni la réserve d’une « femme bien née », ni l’intuition d’une incomparable artiste, ne suffirait à expliquer que, dans toute une série de romans dont une histoire d’amour forme invariablement le sujet, cette scène ne soit jamais écrite, mais seulement indiquée. Quelques phrases brèves, l’échange d’un regard, puis la réponse définitive qui dissipe tous les malentendus et fait cesser toutes les craintes : voilà le dénouement de tout un petit drame psychologique. Parce que ce moment est décisif et qu’en cet instant toutes les aspirations du cœur et de la raison vont être comblées ou déçues, les acteurs de ce drame intime ne connaissent d’abord qu’une attente douloureuse, puis une joie si complète, si entière, qu’elle n’a pas besoin de paroles. Cet amour, en effet, dépasse la joie de l’heure présente. Les héroïnes de Jane Austen lui demandent et obtiendront de lui, puisqu’elles ont su l’attendre et le choisir, toute une vie pleine d’une félicité tranquille, embellie par la protection d’un être cher dont l’affection demeurera constante, car elle est faite d’estime autant que de tendresse.

Si leur conception de l’amour est éloignée de toute passion et mérite plutôt le nom d’amitié conjugale, ce n’est pas seulement que les femmes soient moins exclusivement gouvernées par le sentiment et l’imagination qu’on ne le croit d’ordinaire. C’est aussi que, subissant très fortement l’influence de leur milieu, elles sont accoutumées à considérer l’amour non point comme une condition essentielle de tout mariage mais comme un élément d’où dépendent et le bonheur et la dignité d’une union. Dans l’Angleterre du xviiie siècle, et surtout dans la « gentry », l’existence des femmes n’est honorée et relativement indépendante que dans le mariage. Les filles de la « gentry » n’ont pas, comme celles de la noblesse française, la ressource d’entrer au couvent, de gouverner une petite ruche monastique si elles n’ont pas l’espoir d’être reines dans la maison d’un mari. Se marier est pour elles une nécessité, presque un devoir envers elles-mêmes et envers leurs familles. Réussissent-elles à trouver celui qu’elles pourront aimer ou qu’elles aiment au moment où elles s’engagent à l’épouser, leurs chances de bonheur en sont d’autant augmentées, mais, même sans amour et à moins d’éprouver à son égard une véritable aversion, elles ne doivent pas refuser un prétendant qui leur offre une situation acceptable aux yeux de leur monde. Tout humoristique qu’elle soit, la définition du mariage que donne Jane Austen dans « Orgueil et Parti pris » n’est pas sans exprimer une grande partie de la vérité. « Sans qu’elle eût une très haute opinion des hommes ou de la vie conjugale, le mariage avait toujours été son but : c’était d’ailleurs la seule situation honorable pour des filles bien élevées et presque sans fortune. S’il était très douteux qu’il pût assurer leur bonheur, il était leur plus agréable ressource contre le besoin ». [245] Elizabeth Bennet, en repoussant la demande d’un prétendant dont la fortune est pourtant suffisante, donne dans ce refus une preuve plus grande qu’il ne parait tout d’abord de son désintéressement. Elle fait plus que dire « non » à un soupirant ridicule, elle néglige une occasion — peut-être la seule — de trouver un établissement convenable. Et ce n’est pas faute d’avoir envisagé la nécessité de consentir un jour à un mariage de raison qu’elle n’écoute pas favorablement la belle déclaration de Mr. Collins.

Seule, Emma Woodhouse envisage avec une réelle complaisance la perspective du célibat. Mais elle est précisément celle à qui le sort a départi la fortune et l’indépendance que ne possèdent ni Elizabeth Bennet, ni Anne Elliot, ni Fanny Price. Lorsqu’il lui faut choisir entre le mariage avec un mari tel que Mr. Collins et le risque de rester fille, Elizabeth n’hésite pas. Elle sait qu’il lui faut choisir entre deux alternatives déplaisantes et se décide en faveur de la moins odieuse. Quand Fanny Price repousse la demande du riche et brillant Henry Crawford, Sir Thomas Bertram ne laisse pas ignorer à sa nièce qu’elle commet là une sottise dont elle se repentira probablement toute sa vie : « Vous ne pensez qu’à vous-même et, parce que vous n’éprouvez pas envers Mr. Crawford ce qu’une imagination trop inexpérimentée et trop ardente croit nécessaire au bonheur, vous repoussez sa demande, sans même vouloir prendre un peu de temps pour réfléchir, pour penser à cette affaire à tête reposée et vous bien rendre compte de vos propres sentiments. Par un caprice qui n’a pas de nom, vous faites fi de l’occasion qui vous est offerte d’un établissement acceptable, que dis-je, plus qu’acceptable, honorable, magnifique. Cette occasion ne se représentera peut-être jamais… Sachez-le bien, Fanny, vous pouvez passer dix-huit ans encore dans le monde sans jamais être recherchée par un homme qui possède une fortune de moitié aussi grande que celle de Mr. Crawford ou la dixième partie de son mérite ». [246]

Emma Woodhouse, qui par sa situation est au-dessus de toutes les considérations d’argent, ailleurs d’un si grand poids, n’admet cependant le célibat que lorsqu’il est voulu et choisi par une femme riche. Le mariage n’apporterait à celle-là aucun des avantages qu’il procure aux jeunes filles pauvres ou de fortune médiocre. Emma s’explique là-dessus avec sa protégée Harriet Smith : « Je n’ai aucune des raisons qu’ont la plupart des femmes de vouloir se marier. Si je m’éprenais de quelqu’un, ce serait autre chose, mais je n’ai jamais aimé, ce n’est pas dans mon caractère ni dans ma nature et je ne crois pas que j’en serai jamais capable. Et, sans amour, je serais bien sotte de renoncer à une position comme la mienne. Je ne manque pas d’argent, je ne manque pas d’occupations, je ne manque pas d’importance aux yeux du monde. Peu de femmes mariées, j’imagine, sont, à beaucoup près, aussi parfaitement maîtresses dans la maison de leur mari que je le suis à Hartfield. Je ne peux espérer être jamais aussi tendrement chérie, aussi indispensable, aussi invariablement parfaite et aussi importante aux yeux de personne que je le suis aux yeux de mon père.

— Mais alors, être une vieille fille comme Miss Bates ?

— Voilà l’image la plus terrible que vous puissiez évoquer, Harriet, et si je pensais ressembler un jour à Miss Bates, devenir aussi sotte, aussi souriante, aussi contente, aussi ennuyeuse, aussi incapable de juger et de trouver à redire à quoi que ce soit, aussi prête à raconter tout ce qui concerne ceux qui m’entourent, je me marierais demain. Mais, soit dit entre nous, je ne pourrais jamais lui ressembler même en étant comme elle célibataire.

— Cependant, vous serez vieille fille, et cela c’est affreux !

— Cela ne fait rien, Harriet, puisque je ne serai pas à la fois et pauvre et vieille fille. La pauvreté seule rend le célibat méprisable aux yeux bienveillants du monde. Une femme seule, avec de très petites rentes, ne peut moins faire que de paraître une vieille fille ridicule et désagréable. Mais une femme seule, qui possède une belle fortune, est toujours un objet de respect, et peut être aussi sensée, aussi agréable que n’importe qui. La distinction qu’on établit ne témoigne point autant contre la sincérité et le bon sens des gens qu’on le croirait au premier abord, car de très petites rentes tendent à rétrécir l’esprit et à aigrir le caractère…

— Mon Dieu ! mais que deviendrez-vous ? À quoi vous occuperez-vous en vieillissant ?

— Si je me connais, Harriet, j’ai un esprit actif, toujours en mouvement, avec beaucoup de ressources en soi-même et je ne conçois pas que je doive manquer d’occupations à quarante ou à cinquante ans plutôt qu’à vingt-cinq. Les choses auxquelles les femmes occupent d’ordinaire leurs yeux, leurs doigts et leur intelligence seront alors à ma disposition aussi bien qu’aujourd’hui, ou à peu de chose près. Si je dessine moins, je lirai davantage; si je renonce à la musique, je ferai de la tapisserie. Quant à avoir des êtres auxquels je m’intéresse et que j’aime, ce qui, à dire vrai, est le grand point d’infériorité du célibat, ce qu’on peut redouter lorsqu’on ne se marie pas, je serai bien partagée : j’aurai tous les enfants d’une sœur qui m’est si chère. Je trouverai en eux, selon toute probabilité, assez pour me procurer toute l’affection et toutes les satisfactions qu’on peut désirer au déclin de la vie ». [247]

S’il est de règle de considérer le célibat comme une condition fâcheuse, la valeur de cette opinion lorsqu’il s’agit d’une Elizabeth, d’une Anne Elliot ou d’une Fanny est subordonnée à leur idéal moral et au sentiment de leur propre dignité. Leur conception du devoir, qui ne comprend point de sacrifices héroïques, mais plutôt de menus renoncements, de petites concessions faites pour assurer la paix et l’harmonie de la vie journalière, est parfaitement juste et sensée. Sans l’avoir jamais formulée, elles mettent en pratique cette idée chère à l’individualisme et à la volonté de vivre de leur race, que le devoir envers les autres s’accompagne toujours d’un devoir envers soi-même et que celui-ci est d’une importance peut-être aussi grande que le premier. Aussi une jeune fille, en consentant à épouser un homme qu’elle sait indigne ou inférieur à elle, parce qu’il lui assurera une situation brillante ou aisée manque-t-elle, en dépit de toutes les apparences contraires, à un devoir essentiel. Le mariage auquel elle consent, qu’elle a désiré même, devient un marché dont elle ne pourra jamais retirer les avantages espérés. Elle aura pour le conclure refusé d’écouter la voix du bon sens et se sera laissée entraîner par une vaine ambition ou par la crainte de devenir « une vieille fille ridicule et désagréable ». Tôt ou tard, le bon sens prendra sa revanche. Elle jugera alors que c’est avoir acheté bien cher la situation et le nom de femme mariée que d’être condamnée à vivre toute une vie aux côtés d’un homme avec lequel elle n’a aucune communauté d’idées, de goûts et de sympathies. Elizabeth Bennet se refuse à devenir la femme de Mr. Collins tandis que Charlotte Lucas manœuvre de façon à prendre bientôt possession du cœur dédaigné de l’excellent jeune homme. Charlotte annonce ses fiançailles à Elizabeth, et, ne doutant pas que son amie s’étonne et la blâme, elle se croit obligée de lui expliquer les raisons qui lui ont fait accepter la demande de Mr. Collins : « Je pense que vous êtes surprise, très surprise, dit-elle, d’autant plus que, il y a si peu de temps encore, Mr. Collins souhaitait vous épouser. Mais quand vous aurez eu le loisir de réfléchir à cette affaire, je crois que vous ne serez pas mécontente de ma façon d’agir. Vous le savez, je ne suis pas romanesque et ne l’ai jamais été. Je ne demande rien de plus qu’un établissement convenable et, d’après ce que je sais du caractère, de la famille et de la position de Mr. Collins, je suis persuadée que j’ai autant de chances d’être heureuse avec lui qu’en ont la plupart des gens en se mariant ». En quelques petits traits expressifs et rapides, car Jane Austen se contente de suggérer la leçon qu’on peut tirer d’un mariage conclu dans de telles conditions, nous apprenons à quoi aboutissent les calculs de Charlotte Lucas. Pour être heureuse, la femme de Mr. Collins doit apprendre à se contenter de bien peu de bonheur. « On attendit les premières lettres de Charlotte avec une certaine impatience : il était impossible de ne pas se demander comment elle allait parler de sa nouvelle demeure, ce qu’elle penserait de Lady Catherine et jusqu’à quel point elle aurait le courage de se déclarer satisfaite. Quand elle lut ces lettres, Elizabeth vit bien que Charlotte s’exprimait absolument comme on aurait pu le prévoir. Elle écrivait sur un ton de gaieté, se disait entourée de tout le bien-être possible et ne faisait mention de rien dont elle ne put faire des compliments. Sa maison, ses meubles, la société du voisinage et l’état des routes lui plaisaient également… Elizabeth comprit qu’il faudrait attendre jusqu’à sa visite à Charlotte pour savoir le reste ». [248]

Pendant son séjour chez les Collins, Elizabeth, malgré sa propre discrétion et la réserve de la jeune femme, n’est pas longtemps sans s’apercevoir que les meilleurs instants de la vie de son amie sont ceux où elle peut oublier que la maison, le jardin dont elle fait ses délices, sont accompagnés d’un objet moins aimable : « Quand Mr. Collins disait quelque sottise dont sa femme pouvait à juste titre être vexée, — ce qui n’était pas rare, — Elizabeth jetait involontairement un coup d’œil à Charlotte. Une ou deux fois, elle put voir le rouge lui monter aux joues, mais en général, Charlotte avait la sagesse de ne rien entendre… De son jardin, Mr. Collins aurait voulu mener ses invités dans les deux prés, mais les dames n’ayant pas des souliers assez épais pour s’exposer à patauger dans le terrain amolli par le dégel revinrent sur leurs pas, et tandis que Sir William allait avec lui, Charlotte emmena son amie et sa sœur. Elle leur fit visiter sa maison, étant probablement ravie de pouvoir le faire sans son mari. La maison était assez petite, mais bien bâtie et commode. Tout y était arrangé avec un soin et un goût dont Elizabeth attribua tout le mérite à Charlotte. Quand on pouvait oublier Mr. Collins, la maison avait vraiment bon air, et comme Charlotte semblait aussi le penser, Elizabeth supposa qu’on devait souvent l’oublier ».

Lorsque Mme Collins passe une matinée à des travaux d’aiguille, elle s’installe dans une petite chambre. Elizabeth s’étonne tout d’abord que son amie ne préfère pas travailler dans la salle à manger, plus grande et bien mieux exposée. Son étonnement ne dure pas : « Elle vit bientôt que Charlotte avait de fort bonnes raisons pour agir de la sorte, Mr. Collins aurait certainement passé moins de temps dans son cabinet, si sa femme s’était installée dans une pièce tout aussi gaie. Elle pensa donc que cet arrangement était dû à la prévoyance de Charlotte ». En quittant les Collins, Elizabeth se dit « qu’il est bien triste de laisser la pauvre Charlotte en cette compagnie qu’elle a pourtant choisie de son plein gré ». Elle prévoit que l’existence de la jeune femme sera plus triste encore lorsque sa maison, son jardin et toutes ses occupations domestiques auront perdu à ses yeux le charme de la nouveauté.

Par un de ces souples retours qui permettent à la morale anglaise de s’adapter aux contradictions, à l’apparent illogisme de certains aspects et de certaines formes du réel, Jane Austen, en étudiant au point de vue féminin la question du mariage, blâme un choix uniquement guidé par l’intérêt mais admet qu’une jeune fille, dont le cœur s’était donné à un autre, épouse un homme pour lequel elle pourra avoir, à défaut d’amour, quelque peu de sympathie. De même que, dans la vie matérielle, l’individu est constamment obligé de céder de ses exigences et de se plier aux désirs ou aux volontés de ceux qui l’entourent, il y a des compromis subtils dans les questions de dignité, de sentiment et de situation qu’une femme doit envisager avant le mariage. D’un côté, le mariage sans amour est un indigne marché, bien plus, un marché de dupe ; de l’autre, le mariage fondé sur un amour qui n’est qu’un caprice fugitif des sens et de l’imagination est pure folie.

Entre ces deux extrêmes et bien au-dessous d’une union parfaite comme celle d’Elizabeth et de Darcy ou d’Emma et de Mr. Knightley, il est des mariages de raison auxquels les jeunes filles peuvent et doivent consentir. Persuadée « que des chagrins d’amour n’ont jamais tué personne », [249] et, surtout, observant de trop près la réalité pour ne pas savoir que le besoin d’aimer peut ramener à l’amour un cœur que l’amour a déjà meurtri, Jane Austen représente comme possible et même comme probable un second attachement chez une jeune fille qui n’est cependant ni légère ni sentimentale. Fanny Price, si Edmond Bertram épousait Miss Crawford, consentirait au bout d’un certain temps à devenir la femme d’Henry Crawford. Anne Elliot également, envisage un instant avec complaisance la perspective d’un mariage avec son cousin, bien qu’elle n’ait pas cessé d’aimer le capitaine Wentworth. Si les circonstances ont détruit un rêve tendrement caressé, après une saison de deuil, il faut recommencer à vivre. Il n’est pas de douleurs qu’on ne saurait guérir ni de catastrophes irréparables tant que les forces de la vie peuvent encore agir. Malgré les désillusions et parce que nous tendons tous instinctivement à une condition d’équilibre réalisée lorsque nous nous sentons en harmonie avec nous-mêmes et avec la vie, nous échafaudons un nouveau bonheur sur les ruines d’un bonheur détruit. Et, merveille plus grande encore, nous savons puiser dans la satisfaction moyenne de l’heure présente le réconfort qui nous fait oublier les grandes joies et les grandes douleurs du passé. Aussi Fanny ne serait-elle point volage, mais seulement fidèle à la loi de sa nature et de la vie, en épousant Henry Crawford : « S’il avait persévéré et s’il avait agi honnêtement, Fanny aurait certainement été sa récompense — récompense accordée de grand cœur — dès qu’un laps de temps raisonnable se serait écoulé entre ce mariage et celui d’Edmond ». De même, Fanny qui a été la confidente de l’amour d’Edmond pour une autre, accepte enfin joyeusement et sans arrière-pensée la tendresse que son cousin n’avait pas su tout d’abord lui donner. « C’est à dessein que je m’abstiens d’indiquer la date de ces événements, afin que chacun puisse choisir celle qui lui plaira. Car je n’ignore pas que la guérison d’une passion inguérissable, ou le changement de son objet, quand il s’agit d’un attachement inébranlable, est nécessairement l’œuvre d’un temps plus ou moins long, suivant les gens. Je demande en grâce à tous de croire que les choses se passèrent au moment où elles étaient devenues très naturelles, et pas une heure plus tôt ». [250]


La galerie de figures féminines tracées par Jane Austen, qui contient tant de visages spirituels, naïfs ou rêveurs, ne nous offre, en ce qui concerne les mères, les tantes, les femmes âgées, que des images déplaisantes, ridicules et même odieuses. Épouses sottes ou tyranniques, mères indifférentes ou aimant leurs enfants sans discernement, toutes, Mme Bennet, Mme Ferrars, Lady Bertram, Mme Norris, Mme Jennings et Mme Dashwood sont invariablement présentées sous un jour peu flatteur et leurs défauts, leurs travers, sont soulignés sans indulgence. La sottise ou la méchanceté, excusables ou moins offensantes chez un être sans expérience et que la jeunesse pare, malgré tout, de quelque chose d’aimable, se révèlent chez des femmes au déclin de la vie dans toute leur triste et laide vérité. Sont-elles bonnes, comme Mme Bennet ou Mme Jennings, leur bonté qu’aucun tact, aucun bon sens ne guident, leur sert seulement à se dépenser en attentions inutiles et souvent nuisibles. Mme Bennet, par exemple, nourrit le louable dessein de marier avantageusement ses enfants, mais cette intention lui est un prétexte à infliger à tout propos de cruelles humiliations à Elizabeth et à Jane. Elle vante leurs talents, s’ingénie à des combinaisons maladroites ou à des manœuvres ridicules pour leur trouver des maris. Néanmoins, si Elizabeth et Jane n’étaient vraiment en tout, sauf pour la beauté, l’opposé de leur mère, l’ambition de Mme Bennet risquerait fort de n’être jamais satisfaite. Il est encore de pires défauts, dont nous voyons les effets chez Mme Ferrars de « Bon sens et Sentimentalité » et chez la prolixe Mme Norris du « Château de Mansfield ». « Mme Ferrars était une petite femme maigre, droite jusqu’à la raideur, au visage austère jusqu’à la maussaderie. Elle avait le teint blême, des traits insignifiants, sans beauté et naturellement sans expression, mais un froncement de sourcils habituel chez elle relevait fort à propos l’ensemble plutôt terne de sa physionomie en lui imprimant la marque d’un caractère altier et irascible. Elle parlait peu, car, à l’encontre de la plupart des gens, elle mesurait ses paroles au nombre de ses idées, et parmi les quelques syllabes qu’elle laissa tomber de ses lèvres, aucune ne fut adressée à Miss Dashwood qu’elle regardait de l’air d’une personne bien résolue à la détester, quoi qu’il advînt ». [251] Avec plus d’hypocrisie et plus d’adresse, Mme Norris est le digne pendant de Mme Ferrars. Mme Norris n’a jamais assez de flatteries pour ses deux nièces préférées et ne cesse de reprocher durement à Fanny, qu’elle considère comme une intruse, la charité et la bienveillance que d’autres ont témoignées à la jeune tille. L’amour de la domination et l’avarice — ces deux passions que l’âge augmente au lieu de les atténuer — occupent le cœur et la pensée de Mme Norris. Lorsque son mari meurt, « elle se console de sa perte en réfléchissant qu’elle peut très bien se passer de lui ». Lorsque son beau-frère. Sir Thomas Bertram, revient à l’improviste au château de Mansfield, elle est offensée de n’avoir pas été prévenue. « Elle était blessée de cette façon de revenir chez soi. Au lieu d’être appelée et de voir Sir Thomas la première, d’être chargée par lui de répandre l’heureuse nouvelle, il n’avait eu besoin d’autre confident que le maître d’hôtel et était entré presque tout droit au salon. Mme Norris se sentait dépossédée d’un office sur lequel elle avait toujours compté, qu’il s’agît d’annoncer la mort ou le retour de Sir Thomas. » La remuante et bavarde personne trouve des moyens ingénieux de se donner l’illusion de la libéralité. Voici comment elle envoie un souvenir à sa petite filleule : « Fanny n’apportait rien de la part de tante Norris, n’étaient ses souhaits de voir sa filleule devenir bien sage et bien studieuse. À un moment donné, on avait entendu à Mansfield, au salon, quelques vagues remarques au sujet d’un livre de prières que Mme Norris voulait envoyer à l’enfant mais cela n’était jamais allé plus loin. Cependant, Mme Norris, en rentrant chez elle, avait déniché deux vieux livres de prières de son mari, mais en les examinant, son beau feu de générosité s’était refroidi. Un des livres était imprimé en caractères trop fins pour les yeux d’une enfant, et l’autre était par trop volumineux pour que la petite pût s’en servir. » [252]

Bonnes le plus souvent, car les femmes comme Mme Ferrars et Mme Norris sont assez rares, leur très réelle tendresse maternelle n’a d’autre source que l’instinct. « À l’égard de sa mère, le désappointement de Fanny fut plus grand encore. Elle avait espéré beaucoup et ne recevait presque rien. Non pas que Mme Price se montrât pour elle une mauvaise mère, mais, au lieu de gagner son affection et sa confiance, sa fille avait reçu le jour de son arrivée tout ce que la tendresse maternelle avait à lui donner. L’instinct maternel fut bientôt satisfait et l’attachement que Mme Price portait à sa fille n’allait pas plus loin. Son cœur et son temps étaient déjà complètement occupés, il ne lui restait pour Fanny ni affection ni loisir superflus ». [253] Mme Dashwood aime tendrement Marianne et cet amour, qui s’exerce mal à propos, cause dans une large mesure les chagrins que la romanesque jeune fille éprouve avant de se soumettre aux dures lois de l’expérience. La sottise, l’indifférence, l’amour égoïste de Mme Price, de Mme Bennet ou de Lady Bertram sont mis en lumière avec une franchise qui, parfois, ne nous laisse pas de nous surprendre et dont il faut trouver l’explication dans l’attitude de l’auteur en face du réel.

Jane Austen se refuse à faire de ses héroïnes des créatures douées de toutes les grâces et de toutes les perfections ; [254] elle ne consent pas davantage à adopter, lorsqu’elle parle des mères de famille, le point de vue conventionnel de la plupart des romanciers. Elle sait trop bien que la vérité humaine ne ressemble guère aux touchantes et flatteuses peintures du roman sentimental et qu’une femme vaine, sotte ou dénuée de jugement ne peut être pour ses enfants une amie à la fois chérie et respectée, une conseillère sûre et prudente. Le mariage et la maternité n’ont pas donné à une Mme Bennet la justesse d’esprit et le tact qu’elle ne possédait pas. « Son mari, séduit par sa jeunesse et sa beauté, captivé par cette apparence aimable et attachante qui accompagne ordinairement la jeunesse et la beauté, avait épousé une femme dont le manque d’intelligence et le peu de jugement avaient bientôt fait disparaître à jamais la première tendresse qu’il avait éprouvée pour elle. » [255] La jeune sotte qu’était Mme Bennet à dix-huit ans ne peut pas être à quarante une femme pleine de bon sens. Que d’autres romanciers imaginent, s’il leur plaît, de tels miracles. La réalité ne nous en offre que peu d’exemples si, en l’observant, on n’est point dupe de ses propres illusions et si l’on ne confond pas ce qui est avec ce qui pourrait ou devrait être. Les romans dont les personnages sont des hommes et des femmes « sensibles » nous montrent des parents dont l’affection [256] pour leurs enfants demeure toujours ardente malgré des années de séparation. La première entrevue d’Evelina et du père qui l’a abandonnée est baignée de plus de larmes, emplie de plus de tendresse que si un père passionnément attaché à son enfant la retrouvait après de longues et cruelles angoisses. Mme Price, au contraire, quand Fanny revient au bout de dix ans d’absence, ne peut aimer cette fille qui lui est presque devenue étrangère autant qu’elle aime les enfants dont elle n’a jamais été séparée.

De même, les enfants auxquels il est si facile d’attribuer une obéissance, une douceur angéliques, apparaissent dans l’œuvre de Jane Austen sous un aspect bien éloigné de celui que leur attribuent l’imagination et la sensibilité de certains auteurs. Comme dans la vie dont son roman nous offre l’image, les enfants sont le plus souvent bruyants, capricieux et querelleurs. Lady Middleton peut se vanter d’avoir en sa petite Anne-Marie « l’enfant la plus docile et la plus douce qui soit au monde ». Mais il faudrait qu’Ellinor ait l’oreille bien dure pour ne pas convenir, quand ce modèle de douceur et de sagesse se met à pousser des cris perçants, « que l’enfant la plus bruyante n’aurait guère pu faire mieux ». Une seule figure gracieuse et aimable se détache parmi les silhouettes d’enfants gâtés que Jane Austen mêle parfois à ses groupes de famille : le petit garçon qui danse avec Emma Watson et dit à son oncle en voyant passer la jeune fille : « Regardez ma danseuse, mon oncle, voyez comme elle est jolie ! »

Non plus que l’amour maternel, la tendresse conjugale n’est une grande vertu chez Mme Bennet ou chez Lady Bertram. Après un mariage d’inclination, il ne leur reste plus envers leur mari, au bout de vingt ans de vie commune, qu’une affection d’habitude, qu’une familiarité dont la douceur première s’est aigrie ou changée en indifférence. Les fiancées joyeuses et confiantes en l’avenir que nous voyons aux dernières pages des romans doivent puiser en elles-mêmes leur foi au succès de leur vie conjugale, car elles voient autour d’elles bien peu d’exemples encourageants. La mésentente d’un couple mal assorti fournit dans « Orgueil et Parti pris » le sujet de plusieurs scènes humoristiques et cette ironique remarque : « Si Elizabeth s’était fait une opinion sur le mariage d’après ce qu’elle voyait chez ses parents, elle aurait eu une idée peu flatteuse de la félicité conjugale ou du bonheur domestique ». Cependant, ce n’est pas une impression de désenchantement qui se dégage pour elle — et pour nous — de ces tableaux. Elizabeth est assez sensée pour comprendre que, si Mr. et Mme Bennet ne sont point parfaitement heureux en ménage, la faute en est surtout à eux-mêmes et très peu au mariage. Le bonheur qu’on peut trouver dans une union bien assortie est peint dans « Persuasion ». Ce bonheur est rare, il est vrai, mais il peut toujours être atteint par une femme assez bonne et assez intelligente pour devenir, avec les années, une compagne de plus en plus chère à son mari. L’amirale Croft a suivi l’amiral dans toutes ses campagnes et « n’a jamais eu le temps de se croire malade ou malheureuse que l’année où elle est restée à Deal pendant que son mari naviguait dans la mer du Nord ». La tendresse mutuelle de ces vieux époux est, aux yeux d’Anne Elliot, « une parfaite image du bonheur ». Anne prend plaisir à les voir se promener ensemble et à remarquer comment « lorsqu’ils rencontrent des amis et qu’un petit groupe se forme autour d’eux, Mme Croft a l’air de s’intéresser aussi vivement à la conversation et d’y prendre autant de part qu’aucun des officiers de marine qui sont venus les saluer ». Les femmes dont la vie est inutile et ennuyée, mères sans tendresse ou épouses indifférentes, celles dont les années ont terni la beauté mais non pas développé l’esprit ni le cœur, sont nombreuses dans le roman de Jane Austen parce que le milieu qu’elle peint est un milieu d’oisiveté et d’inaction. Mais nous savons — comme le savent ses jeunes héroïnes — que les années ne sont point à redouter et ne sauraient nous rendre odieux à nous-mêmes et aux autres si nous leur demandons de nous apporter, en même temps qu’elles nous acheminent vers l’inévitable déclin, un peu plus d’intelligente sympathie.


Avant Jane Austen, une héroïne de roman, qu’elle se nomme Clarissa, Sophia Western ou Evelina, qu’elle soit la pauvre Maria du « Voyage Sentimental » ou la vertueuse Pamèla Andrews, a toujours quelque chose d’un peu conventionnel, une grâce, une timidité, ou une sensibilité un peu apprêtées. Par sa beauté, par ses aventures ou ses infortunes, elle est un être d’élite, dont les perfections et les malheurs nous sont présentés sous un jour spécial qui leur donne un éclat inconnu à la vie réelle. Quelque chose de l’optique du théâtre demeure dans le roman, au moins en ce qui concerne l’héroïne, que nous voyons surtout dans des situations exceptionnelles et rarement dans sa vie journalière ou dans le négligé de sa toilette. À moins que la belle ordonnance de sa coiffure ne soit dérangée par une lutte soutenue contre de cruels ravisseurs, elle ne se montre d’ordinaire que pimpante et parée. Nous sommes conviés à contempler sa beauté souveraine ou à déplorer ses infortunes sans pareilles, mais nous ne connaissons d’elle qu’un seul aspect. Est-elle bonne, l’auteur ne la met en scène que pour lui donner l’occasion de manifester sa bonté, et si elle est prudente et avisée, il nous faudra l’apprendre jusqu’à ce que sa prudence nous devienne insupportable. Cette héroïne bourgeoise, qui appartient à la même classe que ses lecteurs et vit à la même époque ressemble encore, par certains côtés, à ces abstractions personnifiées que sont les Una, les Duessa, ou les Gloriana de Spenser. L’auteur la rapproche de la réalité vivante, il la fait évoluer dans un décor familier, et cependant elle n’atteint pas entièrement à la vie. Si, à certains moments, nous voyons en elle une personne, elle est parfois la personnification de la vertu, du malheur ou de la beauté, plutôt qu’une jeune fille vertueuse, belle ou infortunée. Fielding, qui peint Sophia Western de couleurs si vraies, nous la présente d’abord dans une nuée d’encens et de louanges. Elle est déesse avant de devenir pour nous la plus délicieuse créature qui ait jamais aimé un mauvais sujet. Paméla est à chaque page la « Vertu Récompensée » que nous annonce le titre choisi par Richardson, et le louable souci qu’elle manifeste sans cesse de se faire payer cette vertu à bon prix dépasse ce que la plus marchandeuse des honnêtes et jolies servantes pourrait jamais concevoir. Clarissa est l’innocence persécutée, mais cette fois, il est vrai, le titre de Richardson ne le dit pas.

Ce procédé qui consiste à insister sur un seul aspect d’une figure ou d’un caractère est d’ailleurs souvent imposé à l’auteur par sa conception du roman. Richardson est avant tout un moraliste, il vise en écrivant à l’édification ou à l’instruction du public et, pour que ses leçons ne manquent pas d’être suivies, il y revient sans craindre de se répéter. Ses intentions ne sauraient être trop évidentes puisqu’elles sont inspirées par le désir de faire régner le bien et la vertu.

Les tendances didactiques et moralisatrices de Richardson, qui donnent à ses héroïnes la valeur d’un type plutôt que celle d’une image individuelle, sont également visibles dans le roman de Miss Burney. La morale prêchée a changé d’objet ; voilà la seule différence entre « Evelina » et « Clarissa ». L’héroïne de Miss Burney n’est plus « la vertu » ou « la beauté », elle est — puisque la vie mondaine s’est développée si rapidement de 1740 à 1770 — « la bienséance ». Le principal souci de l’auteur est de mettre en valeur la « délicatesse », la « distinction » d’Evelina, les « scrupules » que met la jeune fille à ne pas plus s’écarter des règles de l’étiquette mondaine que de celles de la morale et de la vertu les plus strictes. Evelina est représentée comme ayant toujours vécu à l’écart du monde, dont elle est censée ignorer les usages, mais, en fait, ses « scrupules », ses « réserves », sont d’une jeune personne qui n’a rien de la naïveté ou de la rusticité villageoises. Elle est « une jeune fille du monde » destinée à servir de modèle aux jeunes personnes qui, dans la vie réelle, tâcheront d’égaler en sensibilité, en timidité et en délicatesse, l’incomparable Evelina.

Les héroïnes de Jane Austen — et c’est là ce qui tout d’abord les distingue des Clarissa et des Evelina — n’ont en elles, comme Catherine de « L’abbaye de Northanger », « rien qui semble les destiner à devenir des héroïnes de roman ». Elles sont héroïnes par l’accident qui leur fait occuper le premier rôle dans une histoire d’amour, mais ne montrent point ces mérites ou ces infortunes éclatantes qui élèvent une jeune fille au-dessus du commun des mortelles. Ne possédant ni vertu surhumaine, ni beauté nonpareille, elles nous apparaissent dans toute la simplicité et dans toute la variété de leur caractère. Elles n’ont point d’attitude à prendre, ni de pose à garder. Elles n’ont qu’à être à chaque moment de la journée simplement ce qu’elles sont : gentilles, assez ignorantes, tristes lorsque les circonstances les obligent à l’être, et gaies, parce qu’elles sont jeunes et bien portantes, aussi souvent que la gaieté n’est pas hors de propos. Pour la première fois, le roman nous montre des héroïnes qui ne s’élèvent jamais au-dessus du niveau de la réalité, qui ne sont ni des anges ni des divinités, et qui, placées dans un milieu bourgeois et tranquille, sont faites pour y vivre heureuses. Elles sont soumises à toutes les contingences auxquelles, jusqu’alors, les héroïnes de roman avaient le plus souvent été supérieures. Au retour d’une longue promenade à travers la campagne, sous une pluie battante, elles arrivent « les chevilles rompues, avec des bas tachés de boue et les joues empourprées par l’exercice ». [257]

Leur vie de tous les jours est, comme leur caractère, tranquille et unie. Elles s’occupent à broder, à faire des franges, jouent sans grand talent quelques morceaux de piano, dessinent ou peignent, et surtout reçoivent leurs amies et font à celles-ci de fréquentes visites. Leur personne nous est moins connue que leur vie. Les traits de toutes ces héroïnes dont nous pouvons nous former une image si nette et si vivante, ne sont pas une seule fois décrits par l’auteur. Le seul « portrait » contenu dans l’œuvre tout entière se trouve dans « Emma », et il est tracé au cours d’une conversation entre deux amis de la jeune fille. « Pouvez-vous imaginer quelque chose plus près de la perfection que le visage et la personne d’Emma ?… Elle a de si beaux yeux, si vifs, des traits réguliers, une physionomie ouverte et un teint ! Quel éclat de santé, qu’elle est d’une jolie taille et bien proportionnée ! La santé se lit, non seulement dans sa fraîcheur, mais dans son air, dans son port de tête, dans son regard. On entend dire parfois qu’un enfant est « l’image de la santé », et, avec Emma, j’ai toujours cette même impression. Elle est la grâce et le charme mêmes, n’est-ce pas, Mr. Knightley ? ». [258] Si leurs charmantes personnes ne méritent pas de plus hautes louanges que d’être appelées « l’image de la santé », comment pourraient-elles nous être jamais données en exemple, comment pourraient-elles fournir le thème d’utiles enseignements moraux ? Car la santé et le bonheur sont des mérites qu’un auteur peut difficilement exhorter ses lecteurs à imiter. Il ne peut que les offrir à leur admiration et peut-être à leur envie.

Puisqu’elles ne répondaient ni à l’image que les romanciers du xviiie siècle avaient donnée jusqu’alors des héroïnes de roman, ni à l’idée des « vertus héroïques » sans lesquelles une jeune personne n’était point digne d’intéresser les lecteurs pendant quatre ou six volumes, le jugement du public à leur égard ne leur fut point, en général, très favorable. Non pas qu’Elizabeth Bennet, Emma ou Anne Elliot, aient jamais manqué d’admirateurs. Elles furent appréciées, mais seulement d’un petit nombre, tandis que la majorité des lecteurs de romans leur préférait d’obscures Rosanne ou Matilda. Alors qu’une poupée sentimentale et romanesque comme l’héroïne de « Self-Control » de Mary Brunton, comme « Clarentine » [259] ou « Ida d’Athènes », [260] étaient admirées pour l’« élégance » de leurs manières et la « délicatesse » de leurs sentiments, les héroïnes de Jane Austen pouvaient, en effet, sembler trop simples. Leur naturel, leur aisance, leur gaieté, leur franchise choquaient, comme autant de défauts, les lecteurs habitués à des grâces fades et artificielles.

Une lettre écrite par Miss Mitford, en 1814, exprime une opinion partagée à l’époque par beaucoup de ceux et de celles qui avaient lu « Bon sens et Sentimentalité » ou « Orgueil et Parti pris ». « La distinction est presque la seule chose qui manque à Miss Austen. Je n’ai pas lu « Le Château de Mansfield », mais il est difficile de ne pas sentir à chaque ligne d’« Orgueil et Parti pris », dans chaque parole d’Elizabeth, le manque de goût qui lui fait peindre une héroïne si effrontée, si terre à terre, comme aimée par un homme semblable à Darcy…. Je suis d’accord avec vous quand vous préférez Miss Austen à Miss Edgeworth. Si la première avait un peu plus de goût, un peu de sentiment du beau et de l’aimable en même temps que du ridicule, je ne connais personne à qui je ne la préférerais. Dans l’œuvre de Miss Austen il n’y a rien qui se rapproche du froid égoïsme de Miss Edgeworth, elle est plus satisfaite de la vie et ne vous sermonne pas. Il ne lui manque pour être un écrivain hors de pair que d’avoir dépeint le beau idéal de la nature féminine. » [261] Le jugement porté par une petite maîtresse comme Miss Mitford se nommait elle-même, fut aussi, sous une forme un peu différente et encore moins flatteuse, celui de Mme de Staël. Sir J. Mackintosh recommanda un jour à Mme de Staël de lire un roman de Miss Austen. Mais « peut-être parce qu’il est impossible à un étranger d’apprécier l’œuvre de Miss Austen à sa juste valeur », l’auteur de « Corinne » et de « Delphine » après avoir lu le roman sans y trouver rien d’intéressant ni d’agréable, déclara qu’elle le jugeait « vulgaire ». [262]

Un roman sans passion comme sans aventures et dont les héroïnes ne sont ni des intellectuelles ni des amoureuses, devait, en effet, sembler à Mme de Staël une reproduction sans intérêt de cette réalité plate et vulgaire que sa propre imagination aimait à hausser constamment au ton de l’enthousiasme et du drame. Aujourd’hui, les Laura, les Margiana sont oubliées, la noble Corinne elle-même est délaissée et ce qui faisait qualifier Elizabeth de « vulgaire » en 1814, nous la fait maintenant trouver vraie. Comme au jour où Jane Austen peignit leur gracieuse image, les héroïnes d’« Orgueil et Parti pris », du « Château de Mansfield », de « Persuasion », sont restées jeunes. Elles n’ont pas même été atteintes par les caprices de la mode. Il faut parfois l’aide d’un illustrateur comme Hugli Thomson [263] pour rappeler au lecteur que leur jeunesse date du temps où le Prince Régent gouvernait l’Angleterre et où les femmes se paraient de châles de linon et de coiffures à la mameluk.

De même qu’il ne contient pas de portrait d’héroïne, le roman de Jane Austen ne fournit jamais la description d’une toilette. Mais l’absence de détails trop minutieux sur leur parure, si elle permet qu’on oublie l’âge de ces héroïnes, ne suffirait pas à expliquer pourquoi elles n’ont pas vieilli. Comparées à Sophia Western, à Clarissa, à Evelina, Elizabeth Bennet ou Fanny Price semblent étrangement modernes. Chaque parole, chaque pensée des héroïnes de Richardson, de Fielding et de Miss Burney porte la marque du xviiie

siècle, révèle des

idées, des sentiments, des goûts que nous ne partageons plus. Avec Jane Austen, rien ou presque rien n’indique une date. On pourrait encore — à quelques différences près — retrouver ses héroïnes dans plus d’un presbytère ou d’un château anglais. Clarissa, Sophia ou Evelina sont des personnages en lesquels s’incarne un type, leur image ressemble à un portrait collectif et possède une valeur synthétique plutôt qu’une valeur individuelle. L’idéal moral, sentimental et social du xviiie

siècle en Angleterre s’exprime en elles. Elles

ont du siècle de la raison, qui fut aussi l’âge d’or de la sentimentalité, le bon sens profiteur, la vertu pratique tout orientée vers des avantages matériels et immédiats, la délicatesse aussi, les pleurs faciles à jaillir, la timidité et la touchante faiblesse. À ceux que la nature a mis en elles s’ajoutent les dons ou les charmes que le goût et la mode du temps recherchent au-dessus de tous les autres, si bien que les traits invariables et permanents sont subordonnés dans leur portrait à des caractères acquis et artificiels. C’est pourquoi ces créatures aimables ou touchantes nous apparaissent aujourd’hui parées de grâces désuètes et de vertus démodées alors que les héroïnes de Jane Austen vivent et agissent dans un milieu psychologique peu différent du nôtre. Car, en peignant ses héroïnes, Jane Austen a su voir la vie et le réel par delà les conventions passagères de la mode et du goût. Au lieu de les adapter à un idéal préconçu, à une conception artificielle de la femme, elle a voulu atteindre à l’éternelle vérité humaine. Pour la première fois, une jeune fille apparaît dans le roman telle qu’on la voit dans la vie réelle. Rien en elle n’est idéalisé, rien dans son caractère ou dans ses actions n’est un sacrifice de la vérité au désir d’embellir ou de modifier la réalité. Comme si cette innovation ne suffisait pas, Jane Austen donne à ses héroïnes un charme dont personne avant elle n’avait su parer la femme sans l’élever au-dessus du commun niveau de l’humanité. Et c’est peut-être là le plus rare mérite des héroïnes qu’elle façonna, — nous aimons à le penser, — un peu à son image, que de plaire, non point par l’intelligence ou la beauté, mais seulement par la simplicité, la gaieté et la grâce.









CHAPITRE IV


La psychologie.


À la première lecture, une œuvre comme « Le Château de Mansfield » ou « Orgueil et Parti pris » semble appartenir à ce genre qui, dans le domaine du roman, correspond assez exactement à la comédie de mœurs. L’intrigue et la peinture d’un petit monde aujourd’hui si gracieusement désuet paraissent en former le plus grand attrait. Mais les livres de Jane Austen possèdent une sorte de charme assez semblable à celui dont Goldsmith para jadis une des héroïnes du « Vicaire de Wakefield » : « Les traits de Sophie, dit-il, n’étaient point d’une beauté frappante, mais souvent lui valaient de plus sérieuses conquêtes, car ils étaient doux, modestes et attirants ». On ne trouve point tout d’abord, en parcourant ces romans, de beautés frappantes ; on pense n’y avoir gagné que le plaisir de passer quelques heures aimables auprès de gens heureux et de bonne compagnie. Puis, si on les relit, — et on les relit toujours —, on s’aperçoit que leur comédie de mœurs pourrait bien être en même temps une comédie de caractères.

Sous des dehors amusants et presque frivoles, par delà la valeur toute extérieure que leur donnent l’admirable enchaînement de l’intrigue et l’évocation de la société du siècle passé, on découvre dans leurs pages l’intérêt plus profond, plus captivant, qui s’attache toujours à une étude psychologique lorsqu’elle est, comme celle-ci, délicate, subtile et nuancée. L’action, la parole, l’attitude, qu’on s’était imaginé tout d’abord fixées par l’artiste pour le seul plaisir de reproduire la vie et la réalité, sont, en fait, notées ici avec une scrupuleuse exactitude, moins pour ce qu’elles valent en elles-mêmes que pour ce qu’elles signifient. Cette œuvre qui est d’une artiste, est aussi celle d’un psychologue. Les particularités mêmes de la forme qu’on y remarque ont leur raison d’être dans la conception psychologique aussi bien que dans la conception artistique de Jane Austen. On verra plus loin quelles autres raisons a l’artiste de taire dans son roman si peu de place au décor : au point de vue psychologique, nous allons voir qu’elle le néglige presque invariablement s’il ne peut lui servir à révéler un état d’âme, s’il ne peut lui permettre d’indiquer, en même temps, quelque ligne, quelque trait d’une physionomie morale.

Comme elle s’intéresse plus encore au caractère de ses personnages qu’à leurs actions, ou plutôt parce que les unes lui apparaissent comme le signe, la manifestation extérieure de l’autre, elle ne regarde le décor que lorsqu’il est en étroite correspondance avec le paysage intérieur sur lequel elle voit passer les reflets changeants d’une sensibilité et d’une pensée. Ainsi, dans « L’abbaye de Northanger » et dans « Persuasion », elle juge le plus souvent inutile d’évoquer l’aspect, pourtant si vivant et si pittoresque, des rues de Bath. Que de scènes amusantes pourrait voir Anne Elliot au cours de ses promenades matinales à travers la ville emplie d’une foule élégante et oisive! Mais l’auteur se plaît à l’isoler du monde extérieur. La douce héroïne passe, insensible aux spectacles que lui offrent et les places et les rues et les promeneurs, toute à son rêve secret, à ses visions d’un bonheur que la vie lui a longtemps refusé. «. Comparées à celles dont Anne charma son trajet de Camden Place à Westgate Buildings, de plus douces méditations sur la beauté et la noblesse d’une inébranlable fidélité n’avaient jamais accompagné une promeneuse à travers les détours des rues de Bath. C’était assez de telles méditations pour répandre tout le long du chemin un parfum et une purification ». [264]

Quelques indications de paysage dont une seule, dans « Persuasion », peut vraiment mériter le nom de description, quelques mots sur la situation d’un château ou la beauté d’un parc dans « Orgueil et Parti pris » et dans « Bon sens et Sentimentalité », voilà à quoi se réduit dans son œuvre la part du décor. L’heure et la saison ne sont indiquées d’une façon précise que si une observation psychologique peut s’y rattacher : « Emma sentit une sorte d’exallalion joyeuse… tout avait revêtu à ses yeux un aspect différent. En regardant les haies, elle se dit que bientôt les sureaux allaient fleurir, et, se tournant vers Harriet, elle vil là aussi comme une lueur de printemps, comme un sourire indécis et tendre ». [265] Une autre de ces communions fugitives entre l’âme humaine et la nature est notée ici : « Le plaisir qu’Anne pouvait tirer de cette promenade devait venir de l’exercice et de la beauté de la journée, du spectacle des derniers sourires de l’année dans l’or fauve des feuillages et les haies desséchées. En regardant toutes ces choses, elle se répétait quelques-unes des nombreuses descriptions de l’automne, de cette saison qui a inspiré à tous les vrais poètes l’envie de la décrire en vers imprégnés d’une émotion contenue… Un instant, elle cessa de penser à ces doux tableaux de l’automne jusqu’à ce qu’un sonnet délicat, évoquant à la fois le déclin de l’année et de la joie, les images pâlissantes de la jeunesse, du printemps et de l’espoir, tous irrémédiablement enfuis, apportât à son esprit un rafraîchissement et un réconfort ». [266]

Plutôt que le monde extérieur, le domaine de la conscience retient les regards de l’auteur. Celle qui déclara un jour être portée à s’intéresser aux êtres plus qu’aux choses, [267] fait taire jusqu’à ses préférences de femme. Sa correspondance nous révèle une passion toute féminine pour les chiffons; certaine robe y est décrite avec un tel soin qu’on pourrait la copier jusqu’au moindre détail. Dans son œuvre, au contraire, la parure des héroïnes est laissée à notre imagination. S’il flotte sur chaque page un parfum de jeunesse et de grâce féminine, si nous connaissons toujours, et dans ses plus subtiles nuances, la couleur de la pensée et de l’humeur d’une Elizabeth et d’une Emma, nous ne savons rien de l’élégance de leurs atours ou de hi couleur de leurs robes.


Une expérience large et nombreuse semble être la condition nécessaire d’une étude psychologique qui ne se réduit point aux limites d’une confession, d’une autobiographie plus ou moins sincère. Le romancier qui ne posséderait de la vie et des hommes qu’une expérience restreinte s’exposerait, semble-t-il, à faire une œuvre fausse aussi bien qu’incomplète. Comment pourrait-il comprendre le sens profond de la réalité, donner à ses personnages une âme vraiment humaine et que la nôtre puisse reconnaître, s’il ne regardait de la vie que certains aspects et ne soupçonnait pas l’infinie variété de ses formes ? Si, faute d’une expérience assez étendue, il manquait de points de comparaison, ne risquerait-t-il pas de donner une trop grande importance à certaines particularités et de négliger, dans l’étude d’un caractère, des traits essentiels ? Aussi, une œuvre comme celle de Jane Austen, œuvre d’une femme dont l’expérience ne dépassa jamais le cercle de famille le plus étroit, offre-t-elle au point de vue psychologique, une sorte d’énigme.

Tableau de mœurs contemporaines, étude d’une classe très nettement définie de la société, peinture de la seule « gentry », de ses usages et de sa vie, ce roman nous présente des êtres et des choses d’autant mieux connus de l’auteur qu’ils l’étaient plus exclusivement. Mais l’étude psychologique qui fait le fond de ce roman ne suppose-t-elle pas par sa justesse, sa fine et pénétrante vision de la réalité intérieure quelque chose qui serait du, non pas à l’effort patient d’un esprit attentif, mais à une sorte d’intuition ? Et d’abord, s’il n’y avait pas là d’intuition ni rien de cette divination de l’expérience, ou du sens et de la valeur de l’expérience, qui appartiennent au génie, comment Jane Austen aurait-elle pu savoir que les Bennet, les Norris, les Bertram, les Elliot avaient, sous leur sottise ou dans leur insignifiance, des possibilités d’éveiller l’attention, de provoquer l’amusement et parfois de gagner la sympathie des lecteurs ? (comment encore, sans intuition, après avoir créé, d’après les maigres données de son expérience immédiate, des êtres vivant d’une vie si réelle, aurait-elle compris le secret d’âmes diverses, pénétré jusqu’aux sources cachées du caractère et de la personnalité ? Cette connaissance intuitive, cette divination de la réalité psychologique échappent dans ses origines à notre analyse; nous pouvons, du moins, les suivre dans leurs démarches et étudier leurs procédés. Ce que la notation psychologique comme l’observation du monde extérieur cherche ici à saisir, c’est la vérité immédiate; elle se fonde sur l’individuel et le particulier. La somme de vérité psychologique contenue dans la peinture d’une physionomie comme celle d’Elizabeth ou d’Emma est faite d’une multitude de détails, de notations lumineuses et rapides. Parce que son esprit n’a pas la puissance qui lui permettrait de rattacher chaque trait particulier à quelque loi ou à quelque grand principe, parce que, aussi, son bon sens et son goût répugnent à de vagues généralisations, Jane Austen nous donne dans ses romans des « instantanés » psychologiques dont elle nous laisse le soin de dégager la signification plus large. Tirer une conclusion de tel ou tel fait, ramener à une commune mesure les variétés infinies de l’expérience individuelle lui semble une tâche fastidieuse autant qu’inutile. Aux yeux de celle qui trouve dans le spectacle de la vie une source inépuisable d’observations, se détourner de ce spectacle pour moraliser sur la vie ou la nature humaine est une occupation qui convient surtout aux pédants et aux sots. Elle place dans la bouche d’une Mary Bennet ou d’une Mme Elton des réflexions sentencieuses ou abstraites : « L’orgueil, dit Mary Bennet, qui se flattait d’avoir l’esprit sûr et profond, est, je le crois, une faute très commune. D’après tout ce que j’ai lu, je suis convaincue que rien n’est plus fréquent. La nature humaine est tout particulièrement portée à l’orgueil. Bien rares sont ceux d’entre nous qui ne se jugent autorisés à le nourrir en leur cœur par quelques mérites dont ils sont, ou se croient, doués. La vanité et l’orgueil sont différents, bien qu’on les considère généralement comme synonymes. On peut être fier sans être vain. L’orgueil se rapporte au jugement que nous portons sur nous-mêmes, la vanité à celui que nous voudrions suggérer à autrui à notre égard ». [268] Ce que Jane Austen trouve ridicule et faux dans de telles remarques, est que, s’appliquant à tous, elles arrivent à ne s’appliquer à personne. Son étude psychologique, toujours étroitement liée à un cas individuel, s’exerce sur un objet précis et ne s’élève jamais au-dessus du domaine de la réalité concrète. Mais par sa justesse même, et grâce aussi à l’intuition merveilleuse qui la guide et lui fait atteindre ce qu’il y a de significatif et de caractéristique dans ce domaine, cette psychologie orientée vers l’individuel arrive à la vérité universelle. Emma ne se préoccupe point, alors qu’elle étudie le caractère de Jane Fairfax, de tirer de cette étude une conclusion d’une portée générale ; elle observe Miss Fairfax en qui elle devine obscurément une rivale et essaie de calculer l’effet que pourrait produire la réserve de la jeune fille sur un homme du caractère de Mr. Knightley. Rien de plus concret, de plus limité, qu’une telle attitude et pourtant, quelle vérité dans la réponse faite à cette remarque que Miss Fairfax est trop réservée pour attirer l’amour et qu’on ne saurait aimer une jeune fille si froide et si maîtresse d’elle-même ! « Pas avant, répond Emma, que sa réserve et sa froideur ne cèdent à l’égard d’une seule personne, et alors, l’amour de cette personne sera attiré d’autant plus irrésistiblement ». Emma, dont les jugements et les prévisions sont démentis par la réalité lorsqu’elle les appuie sur l’arbitraire et le caprice, ne se méprend pas ici. Un éclair d’intuition lui révèle la valeur de ce qu’elle a observé chez Miss Fairfax, et sa réponse revêt à son insu une large et profonde vérité. Cette divination qu’Emma ne possède qu’un instant donne à toute l’étude psychologique de Jane Austen un charme et une saveur incomparables ; elle illumine chaque aspect de la réalité intérieure d’une lueur si vive qu’explications et commentaires deviennent superflus.

Pareil au milieu social, le milieu psychologique qu’étudie Jane Austen n’admet rien d’exceptionnel, de rare, ni d’étrange. Les « méprises de l’intelligence et du cœur » qu’elle se plaît à observer pourraient appartenir à l’expérience de la plupart d’entre nous. Elles supposent chez ceux qui les commettent et se repentent de les avoir commises, des qualités comme des défauts ordinaires et ne témoignent pas plus d’une « infernale perversité » que de cette « nature angélique » dont la psychologie rudimentaire de Mrs. Radcliffe douait invariablement ses héros et ses héroïnes. Si près de la vie est l’observation dans « Emma » ou dans « Persuasion », si juste et si fine sa reproduction de la réalité intérieure, que chacun des personnages du roman, loin de nous apparaître doué d’une existence fictive, revêt à nos yeux la vérité d’un être dont nous connaissons l’âme et la pensée.

Dans ce milieu cultivé que décrit Jane Austen, parmi ces gens du même monde soumis dès l’enfance à une discipline à peu près semblable, asservis aux mêmes conventions mondaines, partageant les mêmes opinions et les mêmes préjugés, il ne peut y avoir, d’une personne à l’autre, que des différences de degré. Nous sommes en présence de « gens de qualité », formés, d’après une tradition de leur classe, à réprimer comme une faute de goût et un manque de dignité toute preuve d’émotion. Il faut donc une vision d’une justesse et d’une acuité remarquables pour saisir chez eux le trait révélateur, l’attitude ou la parole significative.

Au château de Mansfield ou chez les Woodhouse, la sensibilité est toujours réfrénée parce qu’on la juge trop voisine de la sentimentalité ; par conséquent, l’auteur donnera à l’intelligence une plus large part qu’à la sensibilité chez les personnages qu’il étudie. Une Elizabeth, une Ellinor, une Emma se distingueront d’entre les autres jeunes filles, dont la sensibilité revêt à peu près la même forme, par un plus haut degré de pénétration ou de vivacité d’esprit. C’est l’intelligence, et l’intelligence seule, qui rendra Mr. Knightley supérieur à Mr. Woodhouse, et, par une de ces réussites qui sont un des secrets du génie, cette étude psychologique qui fait à la sensibilité une part si restreinte, acquiert de ce fait une lucidité, une sûreté plus grandes. Appliquant à la vie intérieure le procédé dont elle s’est servi pour peindre un espace resserré sur lequel elle concentre toute son attention, Jane Austen reproduit d’autant plus fidèlement un caractère qu’elle l’a d’abord plus simplifié, mieux réduit à ce qui lui semble essentiel. Cette simplification, d’ailleurs, n’exclut pas l’étude des formes multiples que peut revêtir un même trait chez une même personne. Aussi, dans chacune des scènes que nous voyons se succéder, les personnages — quel que soit leur rôle — nous apparaissent-ils, suivant le mot de Macaulay, « comme des gens ordinaires, pareils à ceux que nous rencontrons tous les jours, et cependant aussi différents les uns des autres que s’ils étaient les êtres les plus bizarres qu’il y ait au monde ». [269]

Doit-on voir dans le calme et la pondération qu’elle attribue à tous ses personnages le mépris tacite de Jane Austen pour les emportements, pour les abandons et les impulsions aveugles de la passion ? N’osa-t-elle jamais explorer une région inconnue et redoutable ? Ou bien encore, n’ayant jamais éprouvé d’amour qui ne ressemblât à l’amitié, pensa-t-elle que la passion brûlante et douloureuse était, soit une fiction romanesque des poètes, soit une folie en laquelle les gens de bon sens et de goût n’avaient garde de tomber ? La diatribe véhémente de Charlote Brontë au sujet de « l’insensibilité » de Jane Austen qui « ne connaît rien des passions et ne veut pas même entretenir des relations de politesse avec une si tumultueuse confrérie, » [270] indique d’une façon juste autant que pittoresque la portée de l’étude psychologique dans « Orgueil et Parti pris » et dans les autres romans.

À côté des grands mouvements, des impulsions irrésistibles et soudaines il est, dans l’âme humaine, pour celui qui l’observe assez patiemment et d’assez près, un perpétuel devenir, une incessante évolution des sentiments, qui, nés au plus profond de l’être et enfouis dans les ténèbres de l’inconscient, arrivent lentement, par une germination sourde et longtemps imperceptible, à affleurer au niveau de la conscience. C’est ce lent travail, ce passage de l’inconscient au conscient que Jane Austen choisit dans tous ses romans — à la seule exception de « L’abbaye de Northanger » — pour thème psychologique. Par là, cette étude possède, à l’époque où Jane Austen écrit, une valeur originale. Le roman psychologique de Richardson était une analyse et non pas l’étude de l’évolution d’un caractère. Ici, la vie intérieure apparaît sous une forme plus vraie parce qu’elle est plus souple et plus mouvante. Avec une finesse, une sûreté admirables, l’auteur suit en une âme les progrès constants, mais presque insensibles, de la connaissance de soi-même. Cette progression est notée avec une délicatesse telle que nous ne pouvons mesurer ses différents degrés avant d’arriver, en même temps que l’héroïne, au terme où l’intelligence et la raison éclairent, expliquent et justifient le sentiment. Il y a là comme une crise d’âme, mais sans conflit douloureux, sans heure tragique, peinte dans ses nuances les plus fines et se déroulant en une série continue de moments insignifiants en eux-mêmes mais dont chacun contribue à la révélation finale sur laquelle se termine l’étude. À cette série de faits psychologiques correspond une série d’incidents qui se développent parallèlement et dont l’évolution suit la même courbe. Chaque incident ou chaque nouveau détail ajouté à l’action, de même que chaque nuance de l’opinion ou du sentiment, est nécessaire au dénouement vers lequel s’achemine le récit. Pour qu’on suive l’action intérieure aussi clairement que la progression des incidents, l’auteur interrompt parfois sa narration impersonnelle et nous livre dans une lettre ou, mieux encore, dans une rêverie, le colloque d’une pensée avec elle-même. Là, nous trouvons le secret ressort des actions auxquelles nous allons assister ou l’explication d’un acte que rien dans les événements extérieurs ne semblait motiver.

Ces romans dont la valeur psychologique est égale à la valeur dramatique tirent ainsi de leur étude de caractères, encore plus que des différences de leur intrigue, une grande et réelle variété. Cependant, rien ne semble d’abord moins se prêter à des variations que les thèmes choisis par l’auteur. Une jeune fille croit aimer quelqu’un puis s’aperçoit que, sans s’en douter, elle a toujours aimé ailleurs : voilà le motif sentimental d’« Orgueil et Parti pris » et d’« Emma ». Qu’elle reste fidèle à son amour malgré les épreuves, l’attente ou la presque certitude de n’être plus aimée, c’est là le sujet de « Bon sens et Sentimentalité », du « Château de Mansfield », et de « Persuasion ». Une affinité secrète relie entre elles certaines héroïnes : Elizabeth et Emma se ressemblent sur plus d’un point ; une même fidélité, une même et sereine douceur rapproche Ellinor, Fanny et Anne. Mais l’étude psychologique, fondée sur le caractère de chacune, diffère dans ses procédés et dans sa portée. L’analyse, déjà fine et sûre dans « Orgueil et Parti pris », n’est pas intimement mêlée à toute la trame du roman. Dès que Darcy a justifié sa conduite à l’égard de Bingley et de Jane, la rancune d’Elizabeth se change en amour, et le lecteur pénètre le secret du cœur de la jeune fille avant que celle-ci le connaisse elle-même. Un long monologue, qui occupe presque tout un chapitre, nous permet de suivre la transformation qui s’accomplit dans l’âme Elizabeth. Désormais, les faits qui amèneront le dénouement pourront seuls apporter au récit un élément d’imprévu et l’héroïne, dont l’évolution psychologique est terminée, cesse d’avoir à nos yeux l’intérêt qu’elle avait eu tout d’abord. Par ce brusque arrêt de son étude psychologique à un moment où l’intérêt dramatique du roman va arriver à son plus haut point, « Orgueil et Parti pris », chef-d’œuvre de jeunesse, est inférieur à « Emma » où s’affirment pleinement l’intuition et la puissance créatrice de l’auteur. Avec « Bon sens et Sentimentalité », « Le Château de Mansfield », et « Persuasion », l’évolution morale que l’auteur étudie ne consiste pas, comme dans « Orgueil et Parti pris », dans le passage d’un sentiment à un autre. Ce sont les modes d’un même sentiment, sa croissance, ses transformations subtiles que nous suivons dans l’âme des héroïnes. Au premier abord, cette étude psychologique semble se rapprocher de la psychologie « statique » de Richardson, mais là où l’auteur de « Clarissa » n’avait trouvé matière qu’à de monotones et lourdes analyses, la pénétration et l’intuition de Jane Austen atteignent au rythme même de la vie intérieure. Cette notation des nuances, des fluctuations d’un même sentiment, donne au développement de l’intrigue un charme mystérieux. Les transitions soudaines de la joie et de la tendresse à la souffrance d’aimer, du découragement à l’espoir, accompagnent ici les différents moments de l’intrigue comme le murmure d’une source invisible s’ajoute à la beauté d’un paysage.

Entre « Le Château de Mansfield » et « Persuasion », Jane Austen revient, dans le plus brillant et le plus exquis de ses romans, « Emma », à la transformation du sentiment qui fait le sujet d’« Orgueil et Parti pris ». Mais l’étude psychologique a acquis la solidité, la plénitude qui lui manquaient dans le roman de 1796. L’évolution du caractère de l’héroïne n’est plus indépendante du développement de l’intrigue. Au lieu de se borner à accompagner ce développement, elle s’y mêle intimement et d’une façon ininterrompue. La pensée d’Emma et son activité extérieure suivent toujours une même progression. Loin de pénétrer le secret que l’héroïne n’a pas encore découvert en son âme, le lecteur ne le connaît pas avant qu’une révélation soudaine n’ait appris à Emma qu’elle aimait Mr. Knightley et que — sans le savoir et sans que nous ayons jamais pu nous en douter, — elle l’avait toujours aimé.

Comment se produit cette révélation qui forme le dénouement d’« Orgueil et Parti pris » et d’« Emma » ? Et comment les autres héroïnes prennent-elles pleinement conscience de leur amour ? Le trait dominant, chez les jeunes filles que Jane Austen nous présente, est une volonté tenace d’arriver à la lumière, le désir de voir clair en soi, de comprendre ce qui, d’abord, n’avait été qu’obscurément senti. Ce désir de comprendre, ce besoin de lire en soi-même qui caractérisent des héroïnes comme Elizabeth Bennet, Ellinor Dashwood, Emma, Fanny Price et Anne Elliot, s’allient chez elles à une simplicité parfaite, à une pudeur, à une réserve extrêmes. Lorsqu’elles ont reconnu qu’elles aiment et ont secrètement élu le compagnon de leur vie, elles n’osent espérer être aimées, et restent incapables — parce que leur clairvoyance n’est jamais que celle d’êtres très jeunes et très inexpérimentés — de lire dans un autre cœur. Se connaître soi-même est une tâche longue et difficile ; les préjugés, la vanité, l’amour de la domination, y sont autant d’obstacles. Mais une intelligence saine ne peut se complaire longtemps dans l’erreur, il lui faut chercher et atteindre la vérité. Si elle s’est pendant quelque temps refusée à accepter une vérité entrevue, elle doit enfin s’y soumettre. Grâce à cette soumission, elle arrive à goûter la paix intérieure, la sensation d’une joie complète et d’une vie harmonieuse. À défaut de cette aspiration instinctive vers la vérité, les forces de la vie et l’action des événements opèrent, sans qu’il soit possible de s’opposer à elles. La réalité donne toi ou tard un démenti à toutes les affirmations de l’ignorance et de l’erreur et refuse de se plier aux formes qu’on prétendait lui imposer. Les préjugés d’Elizabeth Bennet ne peuvent subsister devant l’évidence de la bonté de Darcy, les combinaisons d’Emma échouent parce qu’elles sont fondées sur la vanité et le caprice.

La lutte de la raison et du bon sens, champions de la vérité, contre les leurres de la suffisance et de la vanité, tel est le fond du petit drame psychologique que Jane Austen a associé aux aventures de son « Emma ». Si elle avait suivi la coutume, chère à tant de romanciers de son époque, d’expliquer dans un sous-titre le sujet de son récit, elle aurait sans doute qualifié « Emma » de « Comédie des Erreurs ». Car c’est bien là, transposée du monde extérieur au domaine de la conscience psychologique, une des « Comédies des Erreurs » les plus divertissantes et les mieux soutenues qui aient jamais été écrites. Emma Woodhouse est intelligente et autoritaire ; par caprice d’enfant gâtée plutôt que par une fantaisie de jolie femme — elle est heureuse d’être jolie mais n’a pas de coquetterie — elle s’avise de vouloir gouverner la destinée et régenter les inclinations des gens qui l’entourent. Elle décrète en elle-même que le jeune pasteur, Mr. Elton, épousera Harriet Smith, et que tous deux lui devront le bonheur de leur vie. Elle décide, avec la même sagesse, que Frank Churchill s’éprendra d’elle, et qu’elle aura le double plaisir de recevoir les aveux et de refuser la main du jeune homme. La vanité fait taire en elle, non seulement la raison, mais le sens commun. Il lui faut subir de cruelles déconvenues pour s’apercevoir qu’elle a employé son intelligence à combiner une série de sottises. Jusque-là, elle a accueilli avec un sourire de pitié les avertissements de son beau-frère, qui a deviné sans peine à quoi tendaient les amabilités de Mr. Elton.

« — Il y a chez Mr. Elton, dit Emma, une si parfaite égalité d’humeur et un si vif désir d’être agréable à tous qu’on doit, malgré tout, lui en savoir gré.

— Oui, répondit Mr. John Knightley, avec une pointe de malice, il semble on ne peut mieux disposé à votre égard.

— À mon égard, répliqua-t-elle avec un air d’étonnement, vous imaginez-vous que Mr. Elton porte ses visées sur moi ?

— Je vous avoue que je me le suis parfois imaginé, Emma, et si vous n’y avez jamais songé, vous feriez bien d’y réfléchir maintenant.

— Mr. Elton penser à moi ! Quelle idée !

— Je ne dis pas qu’il pense à vous, mais il serait prudent de vous rendre compte de ses sentiments et de régler votre conduite comme il vous semblera bon. Je trouve que vous avez l’air de l’encourager. Je vous parle en ami, Emma. Réfléchissez, pensez à ce que vous faites et à ce que vous avez l’intention de faire.

— Je vous remercie, mais je puis vous assurer que vous vous trompez. Mr. Elton et moi sommes de bons amis, rien de plus. — Et elle continua sa promenade, s’amusant à méditer sur les méprises qu’engendre la connaissance imparfaite d’une situation et sur les erreurs dans lesquelles tombent constamment ceux qui ont le plus de prétentions à avoir du jugement. Elle n’était pas très flattée que son beau-frère la jugeât aveugle, ignorante et en grand besoin de recevoir de bons conseils ». [271]

Quand elle est obligée de se rendre à l’évidence et de reconnaître qu’elle s’est trompée en se persuadant que Mr. Elton était épris d’Harriet, Emma convient qu’elle a été imprudente et volontairement aveugle :

« Comment avait-elle pu se méprendre de la sorte ! Mr. Elton lui affirmait que jamais, jamais de la vie, il n’aurait pu donner une pensée à Harriet. Emma essayait de jeter un regard en arrière, mais tout lui paraissait confusion et ténèbres. Sans doute, elle s’était mise cette idée en tête et elle avait voulu que tout s’y conformât… La première erreur, et la plus grave, elle l’avait commise. C’était maladresse et sottise que d’avoir prétendu à prendre une part si active dans les affaires de deux autres personnes… Elle en éprouvait maintenant du repentir et de la honte et se promettait de ne plus jamais recommencer. Somme toute, se disait-elle, c’est moi qui, par mes belles paroles, ai conduit Harriet à s’éprendre de cet homme. Sans moi, elle n’aurait peut-être jamais pensé à lui… Oh ! que ne me suis-je contentée de lui faire refuser le jeune Martin ! Là, j’ai bien eu raison, j’ai fait ce qu’il fallait faire, mais j’aurais dû ne pas aller plus loin et laisser le reste au temps et au hasard… Je n’ai pas été pour elle une vraie amie et si — qui sait — elle ne souffrait pas trop d’un pareil désappointement, je crois bien ne plus connaître d’autre parti convenable pour elle : William Coxe, — oh ! non je ne pourrais pas souffrir William Coxe, ce jeune clerc si effronté. Elle s’arrêta, rougissant et riant de se voir déjà retomber dans le même péché. Puis elle revint à une méditation plus sérieuse et quelque peu attristante sur ce qui était arrivé et que l’avenir pouvait ou devait lui réserver ». [272]

Cette première méprise d’Emma ne lui apporte qu’une leçon incomplète. La jeune fille oublie bien vite l’échec de ses combinaisons et recommence à vouloir diriger la vie et les actions d’autrui. Pendant qu’elle croit fortifier par son exemple et ses conseils le cœur trop tendre de la romanesque Harriet, elle néglige d’observer ce qui se passe en elle-même. Elle a décidé qu’elle ne se marierait jamais et que Mr. Knightley devait rester célibataire pour léguer son domaine de l’Abbaye de Donwel à un neveu. Mais un jour, Harriet annonce à Emma, sans prononcer aucun nom, qu’elle aime et croit son affection payée de retour. Emma comprend qu’Harriet parle de Mr. Knightley et la lumière se fait dans son esprit : « Emma détourna son regard et se plongea dans une silencieuse méditation pendant quelques minutes. Ce fut assez pour qu’elle put lire dans son propre cœur. Un esprit comme le sien, une fois ouvert au doute, ne pouvait s’arrêter en chemin. Elle se rapprocha de la vérité, la reconnut et la comprit tout entière. Pourquoi était-ce une chose si déplorable qu’Harriet fut éprise de Mr. Knightley plutôt que de Frank Churchill ? Pourquoi ce malheur s’augmentait-il du fait qu’Harriet se croyait aimée ? Une idée, comme un éclair, traversa l’esprit d’Emma : Mr. Knightley ne devait épouser personne autre qu’elle-même. Elle vit clair, en quelques instants, dans sa conduite et dans son cœur et les jugea avec une lucidité dont elle avait jusque-là été incapable…. Quel aveuglement, quelle folie l’avaient poussée ?

Le reste du jour et la nuit suivante ne furent pas assez longs pour ses réflexions. Elle demeurait étourdie sous le choc des événements qui s’étaient précipités en quelques heures. Chaque instant lui avait apporté une nouvelle révélation, et chaque révélation avait été si humiliante! Comment arriver à comprendre tout cela! Comment arriver à dissiper les illusions qu’elle s’était plu à créer et parmi lesquelles elle avait vécu, les erreurs, les méprises de son intelligence et de son cœur. Comprendre, et comprendre entièrement l’état de son âme était sa première tâche… Elle évoqua le passé… elle vit que, pas un seul instant, elle n’avait jugé Mr. Knightley autrement qu’infiniment supérieur à Frank Churchill et que, toujours, elle avait considéré l’estime de Mr. Knightley comme son bien le plus cher. Elle vit qu’en se persuadant du contraire, en se forgeant des chimères et en agissant à l’encontre de cette vérité, elle avait été dans l’erreur la plus complète, et n’avait rien connu de ce qui se passait dans son cœur… Telle fut la conclusion de ses premières réflexions, telle fut la connaissance de soi-même à laquelle elle atteignit aussitôt qu’elle se fut efforcée d’y atteindre… Avec une insupportable vanité, elle s’était crue dans le secret des sentiments d’autrui ; avec une impardonnable arrogance, elle avait eu le dessein de régler le sort d’autrui. L’expérience lui montrait que, dans tous ses calculs, elle s’était lourdement trompée. Non seulement elle n’était arrivée à rien, mais — ce qui était pire encore — elle avait fait du mal aux autres et à elle-même ». [273]

Cette « Comédie des Erreurs » dont nous suivons le développement dans « Emma » était déjà esquissée rapidement dans « Orgueil et Parti pris ». Elizabeth n’attend pas de connaître Darcy pour le juger. Sûre d’elle-même et de ce que peut sa vive intelligence, elle se forme, dès la première rencontre, une opinion sur le caractère du jeune homme. Et, puisque renoncer à cette opinion serait avouer qu’elle s’est trompée, elle accuse en elle-même Darcy de toutes les fautes dont il n’est pas, mais dont il pourrait être coupable. Au moment où l’évidence l’oblige à se rendre compte qu’elle s’est trompée parce que sa vanité lui a interdit de revenir sur un jugement trop hâtif, ses regrets et les reproches qu’elle s’adresse prennent la forme d’une méditation dont le tour aussi bien que le sens annoncent déjà les réflexions d’Emma Woodhouse : « Elle avait honte d’elle-même et ne pouvait penser à Darcy ni à Wickham sans sentir combien elle avait été aveugle, partiale, gouvernée par ses préjugés et déraisonnable. Combien j’ai agi de façon méprisable ! s’écria-t-elle, moi qui mettais si haut mon intelligence et mes capacités, moi qui ai si souvent ressenti un certain mépris devant la naïve simplicité de ma sœur et qui, par vanité, me suis complue dans une méfiance inutile. Quelle humiliante découverte, et, pourtant, combien cette humiliation est méritée ! Si j’avais aimé, je n’aurais pas pu être plus aveuglée. Mais la vanité, et non l’amour, a causé ma folie. Flattée de la préférence de l’un et offensée par le dédain de l’autre, je suis, dès le début de nos relations, allée au-devant des préjugés et de l’ignorance et j’ai repoussé loin de moi raison et bon sens. Dès ce moment, je n’ai pas vu clair en moi-même ».[274]

C’est dans ces nuances, insaisissables pour un regard moins pénétrant, que nous suivons l’évolution d’un caractère et voyons chaque personnage revêtir à nos yeux la physionomie morale qui lui est propre. Mais une série de notations aussi délicates, aussi nuancées, si elle était présentée sous la forme d’un récit ou d’une description, perdrait par cela même tout son mérite. Un « portrait » psychologique a le défaut de fixer définitivement une physionomie avec une expression immuable, des lignes dures et trop arrêtées. Le devenir incessant de la vie, l’inépuisable nouveauté et la diversité des réactions par lesquelles un être répond à l’action des circonstances extérieures, tout ceci ne peut entrer dans le domaine de la psychologie descriptive. Jane Austen, dont le sens du réel et du vrai avait maintes fois été offensé par la lecture de romans où, disait-elle, « les personnages apparaissent seulement pour que l’auteur ait le plaisir de les décrire », [275] laisse ses héros se révéler eux-mêmes.

D’Emma, de Fanny ou d’Elizabeth, nous connaissons, non seulement le caractère, mais le travail secret de la pensée qui fait naître et dirige l’activité extérieure. Parfois une rêverie nous permet de les entendre penser, méditer, réfléchir. S’ils ne doivent pas être protagonistes dans les petites comédies au spectacle desquelles les lecteurs du roman sont conviés, les personnages laissent voir leur caractère dans un mot révélateur, dans une action significative. Nous n’avons qu’à écouter ces personnages et à les regarder pour les connaître et les juger. Quelle analyse de l’égoïsme placide, de la sottise de Lady Bertram pourrait égaler l’effet produit par cette phrase prononcée au moment où l’on discute si la petite Fanny partagera les leçons et les jeux de ses cousines : « J’espère qu’elle ne tourmentera pas mon pauvre carlin, je viens seulement d’obtenir que Julia le laisse tranquille ». La valeur intellectuelle de Mr. Rushworth apparaît dans celle remarque « qu’il est plus agréable, au lieu de se fatiguer à répéter une comédie, de rester assis, bien à son aise, à ne rien faire ». Lorsque les nécessités de l’intrigue obligent l’auteur à nous présenter une figure de second plan, nous n’avons d’autre indication qu’une phrase, qu’un mot même, dans lequel s’inscrit une physionomie. Mme Rushworth, qui joue un rôle muet, est peinte tout entière dans son sourire « empreint de niaiserie et de dignité » — a stately simper. — Il suffit d’un trait pour que nous connaissions sir William Lucas, qui a été fait chevalier à l’occasion d’une adresse présentée au roi à l’époque où il était maire de Meryton : « Sir William avait pris cet honneur un peu trop au sérieux » — the distinction had, perhaps, been felt too strongly. — Avant de l’avoir vue à l’œuvre, nous connaissons Mme Norris, nous savons, dès les premières pages du « Château de Mansfield », qu’elle est « d’une bonté parfaite tant qu’il suffit de s’agiter, de discourir, de mettre une affaire en train ». Et l’âme nouvelle qu’une première déconvenue amoureuse, suivie d’un succès inespéré, fait au vaniteux Mr. Elton, est révélée en deux mots : « Il revint, se souciant fort peu de Miss Woodhouse et défiant la tendresse de Miss Smith de jamais le captiver » — caring nothing for Miss Woodhouse and defying Miss Smith —.

Ce procédé, qui consiste à faire voir, comme à la lueur d’un éclair, ce qu’une physionomie a de caractéristique, pourrait être comparé à celui du caricaturiste. Dans les raccourcis psychologiques de Jane Austen comme dans une caricature, l’image est indiquée par une seule ligne. Précise et juste, cette ligne suffit. Souvent même, elle est plus expressive qu’un portrait fini et détaillé, car elle attire notre attention sur une particularité que nous n’aurions pas su dégager de l’impression d’ensemble produite sur nous par telle ou telle personne. Comme elle exprime l’essentiel, cette ligne a toujours une signification morale, elle nous fait saisir la dominante d’un caractère, le trait distinctif qui fait la personnalité. Désormais, nous retrouverons le jugement suggéré par l’artiste ou par le psychologue chaque fois que nous verrons reparaître le personnage qui nous a été ainsi révélé. Malgré sa valeur et son charme, ce procédé ne peut pas fournir ici d’exemples exceptionnellement brillants. Les phrases qu’on détache valent exactement ce que valent des centaines d’autres. Séparées de leur contexte, de tout ce qui, dans le récit, les rend suggestives et frappantes, elles font l’effet de pierres détachées d’un collier, tout à l’heure scintillant de toutes leurs facettes, empruntant et se prêtant les unes aux autres un nouvel éclat, et maintenant redevenues de petits cailloux dont on remarque à peine la transparence. De page en page, les observations psychologiques sont notées, mais elles sont trop intimement liées à la trame du récit, elles font trop véritablement partie intégrante de l’œuvre d’art, pour qu’il soit possible de les isoler. À tâcher de séparer par l’analyse ce qui, dans le roman de Jane Austen, appartient au domaine de la psychologie, on apprend cependant une chose, celle-là même qu’il importe de connaître avant d’étudier la conception artistique et l’interprétation de la vie renfermées dans ce roman : l’étude psychologique n’est pas seulement un des éléments dont l’œuvre de Jane Austen est faite, elle en est la substance même, à laquelle l’art et l’humour ont prêté leurs formes.


S’il se borne à étudier les êtres et les choses dans leur réalité concrète et sous leurs aspects individuels, un auteur nous révèle, au moins implicitement, son opinion sur la vie et sur les hommes. L’absence dans son œuvre de toute généralisation, de toute remarque d’une portée philosophique, est en soi l’aveu d’une certaine attitude d’esprit, et le silence même revêt alors une valeur qui n’est pas purement négative. Ne jamais s’élever contre la vie, toujours la représenter au contraire comme bonne. douce et digne d’être vécue avec amour et joie ; écarter, soit involontairement, soit de propos délibéré, de toutes les images qu’on en donne ce qu’elles contiennent d’inévitables tristesses, de séparations et de deuils, n’est-ce pas proclamer, mieux que ne pourraient le faire les raisonnements les plus subtils et les arguments les plus forts, son goût de la vie et sa constante volonté de bonheur ? De ces romans dont l’étude psychologique n’est jamais enchaînée suivant des principes et des formules mais nous est toujours présentée dans sa variété, dans ce qu’elle a d’unique et de personnel, on peut dégager une philosophie de la vie. Philosophie qui, pour se revêtir d’aimables apparences, n’en est pas moins dogmatique et ne laisse aucune place à l’inquiétude ni au doute chez celle qui la met en pratique dans sa propre vie et l’expose dans son roman. À l’atmosphère extérieure ouatée de paix, de bien-être et de contentement, correspond ici une atmosphère de sérénité morale, de quiétude, de contentement intérieur. Une artiste moins sûre de son pouvoir, un psychologue moins avisé, essaierait de créer cette double atmosphère en affirmant que la paix et la joie sont les lois de la vie. Jane Austen n’affirme rien de semblable ; elle se contente de le prouver. Une exquise romancière — que la génération nouvelle oublie un peu — Mrs. Gaskell, dit, aux premières pages de « Cranford », cette épopée victorienne de la vie provinciale et féminine : « Miss Jenkins ne s’inquiétait pas de discuter si les femmes valaient mieux que les hommes, elle le savait. » Cette attitude est celle de Jane Austen devant la vie et la société. Parce qu’elle connaît la bonté d’une existence qui ne lui a jamais imposé de souffrances trop cruelles, parce qu’elle sait regarder en face, et toujours avec un sourire, les contradictions, l’absurdité et la sottise qui apparaissent à la surface des choses, elle garde devant la vie une inébranlable confiance, une entière certitude que le pouvoir inconnu qui gouverne le monde veut en tout l’ordre et le bien. Son goût de la vie n’est pas entretenu seulement par l’absence de toute grande épreuve ; il est aussi le résultat d’un penchant naturel à cet équilibre, peut-être instable, mais toujours reconquis, de l’être moral et de la vie extérieure qu’on appelle l’optimisme. Ici encore, Jane Austen dépasse son époque et, par delà l’inquiétude romantique, réalise dans sa sphère étroite et baignée d’une si pure lumière, quelque chose du « vouloir vivre » moderne. On a vu que sa psychologie ne se guindé jamais, ni dans une formule, ni même en des réflexions semées ça et là dans les pauses du dialogue, et qu’elle se révèle dans les actions et les paroles de chaque personnage. De même, sa philosophie de la vie appartient à l’œuvre tout entière et s’y mêle comme le timbre d’une voix se confond d’une façon indéfinissable avec l’impression que cette voix produit sur nous. Dans la société qu’elle décrit, la moralité puritaine demeure, mais la foi des puritains s’est éteinte. L’inquiétude et l’angoisse que connaissent toutes les âmes où peut naître l’émotion religieuse, n’existe ni pour elle ni pour ses héros. Les préoccupations morales sont inconnues à Steventon comme à Mansfield. Le passé n’apporte à la « gentry » qu’une tradition de vie honnête, heureuse et honorée, et, parce qu’on est encore aux premières années du xixe siècle, l’idée ou l’illusion du progrès n’a pas introduit dans ce milieu le ferment d’agitation et le désir d’activité utile qui caractérisent la vie moderne.

Cependant, la douceur de vivre qui s’exprime à chaque page n’a rien d’un contentement béat. Elle n’est pas seulement, chez les Bennet ou chez les Woodhouse, une satisfaction passive. Elle s’augmente à mesure que chacun prend conscience de la place et du rôle qu’il doit remplir dans la société. La vie a prouvé et prouve à chaque heure aux habitants de Highbury ou de Mansfield qu’ils sont faits pour le bonheur et qu’ils ont droit à une existence exempte de toute grande souffrance. Mais le bonheur qui, dans cette œuvre, apparaît invariablement comme la loi de la vie, ne s’acquiert pas grâce à des secrets que l’auteur essaye jamais de nous révéler. Jane Austen se contente de nous assurer qu’il existe, que tous, nous pouvons le découvrir s’il ne s’est pas de lui-même révélé à nous. Puisqu’il en est ainsi, puisque les forces de la vie tendent toutes vers ce but unique, pourquoi chercher à résoudre les énigmes de la destinée au lieu de suivre, le cœur plein de confiance et de sérénité, les chemins ouverts à nos pas ? Sans être jamais formulée explicitement, la philosophie de la vie que renferment les romans de Jane Austen est remplie de la triomphante assurance de vers de Goethe : « Dis-moi, que fais-tu de tes jours ? — Je vis ! »



CHAPITRE V


L’Art.


C’est à Jane Austen elle-même que nous devons la comparaison juste dont il faut se servir pour apprécier son art et sa conception artistique : « Que ferais-je, dit-elle à un neveu qui s’essayait à écrire un roman, de vos esquisses pleines de force, de hardiesse virile ? Comment pourrais-je les placer à côté du petit feuillet d’ivoire, large de deux pouces, sur lequel je travaille avec un pinceau si fin que, après beaucoup de peines, je n’arrive à produire qu’un effet presque insignifiant. » [276] Son travail en effet, est celui du miniaturiste ou de l’enlumineur, travail minutieux et patient pour lequel l’artiste dispose d’une surface si restreinte qu’il doit calculer l’effet de chaque détail, de chaque coup de pinceau, car la moindre erreur détruirait l’équilibre et l’harmonie de l’ensemble. Telles des enluminures d’un dessin précis, aux teintes délicates, il faut, pour bien saisir le mérite de son œuvre, examiner de près, d’un regard sans hâte et sans impatience, le contour de ces lignes exquises, savourer la fraîcheur de ce coloris discret, plein d’oppositions subtiles et de fines nuances.

Si le triomphe de l’artiste est de dissimuler si bien l’effort de son activité créatrice que son œuvre semble parfaitement spontanée, Jane Austen peut être comptée parmi les meilleurs artistes de lettres, parmi ceux qui travaillèrent « de main d’ouvrier ». Simplicité, aisance, naturel, voilà les qualités qui se révèlent tout d’abord à la lecture de ces romans écrits « par une dame » et dans lesquels l’auteur a mis sa grâce et sa distinction natives. Puis, on admire les proportions toujours justes du récit, l’adaptation parfaite des moyens employés pour arriver à produire un effet donné, et, enfin, on découvre, en étudiant plus attentivement ces pages d’une écriture alerte et limpide, qu’elles ne pourraient être différentes de ce qu’elles sont. Dans celle symphonie de la vie familiale avec ses joies ténues, ses peines légères, chaque partie appartient à l’ensemble et concourt à l’effet total ; la vie y apparaît peut-être un peu trop assagie, trop douce et trop sereine, et cependant une impression de vérité se dégage de ses pages aimables et charmantes.

Cette oeuvre d’art dont la perfection même semble être une de ces réussites si rares dans l’effort de l’homme vers la beauté, fut composée dans des circonstances qui, pour être sans éclat, n’en sont pas moins exceptionnelles. Placée par sa naissance au-dessus de toute préoccupation matérielle, formée par son éducation à redouter plutôt qu’à rechercher la célébrité que le monde accorde parfois aux artistes, Jane Austen écrivit pour la seule joie d’écrire et peignit seulement les êtres et les choses qui lui avaient toujours été familiers. La formule de « l’art pour l’art » à laquelle on attribue des significations variées pourrait, appliquée à son œuvre, signifier non pas tant l’art pour la beauté, — bien que la beauté et la «grâce décente » paient chacune de ses pages, — ni même l’art pour la vérité, — bien que le réalisme le plus sincère y apparaisse, — mais surtout l’art pour le plaisir de mettre en lumière quelques-uns des aspects fugitifs de la vie. Dès sa jeunesse, attentive au spectacle de la vie, elle l’observe et le reproduit. Sa curiosité ne se lasse point non plus que son intérêt. Elle regarde autour d’elle et, avec les éléments que lui fournil son milieu, elle façonne une image du réel. À créer des personnages, à les animer, à leur donner une physionomie propre, à les faire évoluer parmi des événements qu’elle combine et rend inévitables, son plaisir est tel qu’elle ne songe pas à interroger la vie, à déchiffrer ses énigmes, ni même à porter un jugement sur elle. Témoin et non pas juge de la vie, un seul problème l’occupe dont elle donne une solution nouvelle et toujours élégante à chaque nouveau roman : celui de fixer le mirage fugitif des apparences, les nuances diverses d’un caractère et d’une physionomie dans la forme durable et simple d’un récit minutieux et fidèle. De ses premiers romans à ceux qu’elle écrit pendant les années de Chawton, ni sa vision du réel, ni sa conception artistique ne subissent de changement qui puisse mériter le nom d’évolution. Une seule chose est à noter : l’auteur d’« Orgueil et Parti pris » écrit un petit chef-d’œuvre sans plus se douter de ce que vaut son travail que l’abeille ne croit faire une tâche admirable en bâtissant, guidée par son infaillible instinct, les parois dorées d’une cellule géométrique. Plus tard, au contraire, quand les années, sans transformer son talent, ont rendu l’artiste plus consciente de la valeur de son effort, Jane Austen peut étudier et définir ses procédés de composition. Elle les formule même un jour en une sorte d’« Art Poétique » familier, à l’usage d’une jeune nièce qui écrit un roman et lui a demandé des conseils : « Votre tante C… n’aime pas les récits à bâtons rompus et craint que votre roman n’ait ce défaut. Elle a peur d’y trouver trop de brusques passages d’un milieu à un autre et d’y voir mentionner, comme s’ils étaient importants, des détails qui ne mènent à rien. Je ne fais pas à cela de si fortes objections. J’ai là-dessus des idées moins arrêtées ; je trouve que le talent naturel et la verve d’un auteur font passer sur bien des défauts dans une narration décousue Nous pensons que vous feriez mieux de ne pas quitter l’Angleterre. Que vous fassiez aller les Portmans en Irlande, soit, mais comme vous ne savez rien des coutumes de ce pays, il serait prudent à vous de ne pas suivie vos héros. Vous risqueriez de créer chez le lecteur des impressions erronées. Tenez-vous en à Bath et aux Forester ; là, du moins, vous serez en pays de connaissance »[277]

Avec une délicatesse charmante et comme si elle craignait de blesser l’amour propre de sa nièce en lui donnant des conseils empruntés à son expérience et à son goût personnels, Jane Austen relève dans le roman du jeune auteur, au nom de sa sœur Cassandre, quelques-unes des fautes qui offensent son sens artistique : donner des détails inutiles au développement du récit et parler de choses et de gens avec lesquels on n’est pas « en pays de connaissance ». Elle ajoute dans la lettre suivante : « Vous arrivez à grouper vos personnages d’une façon charmante et vous les réunissez dans un de ces endroits qui sont le charme de ma vie. Trois ou quatre familles dans un village, au cœur de la campagne, voilà qui vous convient parfaitement comme sujet. J’espère que vous allez continuer votre travail et faire bon usage des matériaux que vous avez Ne rendez pas trop criantes la lésinerie et l’ambition de Mme Forester. » [278]

« C’est très bien de faire voir que la vanité de Devereux Forester cause sa perte, mais, je vous en prie, ne le laissez pas entraîner dans « le tourbillon des plaisirs ». La chose en elle-même n’a rien qui me choque, mais je ne peux pas supporter cette expression. Elle fait partie du jargon des plus méchants romanciers, et elle est si vieille qu’Adam la trouva sans doute dans le premier roman qu’il ouvrit. » [279]

Simplicité de la donnée, — trois ou quatre familles dans un village suffisent à fournir la matière d’un roman, — observation exacte et patiente de ce que l’auteur peut avoir chaque jour sous les yeux, — ne pas parler de la vie irlandaise si on ne sait « rien des coutumes de ce pays », — présenter les événements ou peindre les personnages dans une langue simple, claire, dans un style dont la stricte élégance n’admet pas l’emploi d’ornements d’un goût douteux ou d’une grâce défraîchie, voilà les seules leçons que Jane Austen puisse donner. Le « talent naturel » et la verve d’un auteur doivent faire le reste. Mais, surtout l’important est de savoir observer, de trouver, même dans un milieu resserré et terne, l’infinie variété des nuances que revêtent toujours, pour qui sait les voir, la vie et les caractères. Quand un artiste a devant lui, ouvert largement à son étude un vaste champ d’observation, sa facture peut et doit être hardie et large. Au contraire, si cet artiste est une femme, si les circonstances ne la mettent point en présence d’une grande variété d’individus et ne lui permettent pas d’observer de près différents milieux, en un mot, lorsqu’il lui suffit pour ses tableaux « d’un feuillet d’ivoire de deux pouces de large », son art doit rechercher le fini, le fouillé, la précision, la délicatesse, toutes qualités admirablement adaptées à la patience et à la légèreté d’une main féminine.

Cet art, fondé sur l’observation minutieuse d’objets empruntés à la réalité immédiate, ne saurait être qu’un art de vérité. Voué à la reproduction de choses familières, d’êtres moyens, il ne peindra ni l’idéal, ni le rare, dans la nature aussi bien que dans le cœur humain. Est-ce à dire qu’il ne verra, parmi toutes les formes et tous les modes du réel, que ceux-là même qui seront dénués de beauté? Nullement. Mais la beauté qu’il tentera d’atteindre — et qu’il atteindra sans effort — sera une beauté moyenne et point trop éclatante pour qu’on ne puisse la supporter longtemps. Il découvrira, dans les choses ou dans les êtres, une harmonie secrète, une grâce latente, invisible à tous avant sa révélation. Sans dépasser jamais les limites de la réalité, il éclairera celle-ci d’une lumière qui la fera paraître à nos yeux plus attachante et plus digne d’être aimée. L’art auquel nous devons les portraits d’Emma, d’Anne Elliot, l’épisode des représentations d’amateurs sur le théâtre improvisé de Mansfield, le récit de la lutte de John Dashwood entre son égoïsme et son respect de la parole donnée, est essentiellement réaliste.

Parler d’un art réaliste, c’est employer un terme qu’il faut définir chaque fois qu’on l’applique à un objet nouveau, si l’on donne à ce mot plus qu’une signification purement formelle. Un des premiers romanciers modernes, qui sait être, en même temps qu’un profond psychologue un critique subtil, appelle réaliste toute œuvre, quelle que soit sa forme, due à un artiste qui étudie la vie, le caractère ou la pensée, « dans le dessein de voir clair en lui-même et d’éclairer les autres ». [280] Tel, en effet, semble être le but que se propose Jane Austen. Elle ne se préoccupe point de la vie en général. Le sort de l’humanité lui est indifférent, elle ne s’en intéresse que plus vivement aux aventures, aux pensées d’un petit nombre d’êtres, et veut révéler dans son étude les motifs qui justifient l’activité de ses personnages aux yeux d’un spectateur raisonnable.

Son besoin de « voir clair » est tel que son étude psychologique aboutit toujours à une explication, à la solution d’une sorte de problème. Elle fait invariablement passer ses personnages de l’erreur, de l’ignorance ou du doute à la vérité, à la connaissance et à la certitude. Devant le monde extérieur, son attitude, comme celle de tout artiste épris de réalité, est également active. Car, s’il est un mode du réalisme qui consiste seulement à reproduire ce qu’on a vu « en se mettant à la fenêtre », il en est un autre qui, tout en demeurant fidèle à la réalité, ne s’accommode pas d’une transposition immédiate de la vie à la littérature. Tel que l’avaient conçu De Foë, Fielding et Miss Burney, le réalisme du roman anglais était tempéré, d’un côté par une conception de moralité très nette, sinon très stricte, et de l’autre, par le fait que les écrivains avaient toujours peint les mœurs et la société contemporaines. Trop peu de temps et une réaction trop forte, séparaient les romanciers du xviiie siècle des auteurs qui, sous la Restauration, avaient mis leurs contemporains au pilori en de longs et fielleux récits d’aventures, dont la forme était empruntée au « Grand Cyrus » ou à « Clélie ». Le roman à clé, devenu aux mains de Mrs. Manly une série de portraits injurieux, pouvait convenir au début du siècle au pamphlet ou à la satire, mais non point à une œuvre d’art. À la reproduction étroite et inévitablement faussée du réel qu’offrait le roman à clé ou le roman à portraits, s’opposait victorieusement la peinture large, mais fidèle, de la vie dont De Foë, le premier, trouva le secret. Le romancier allait désormais, pour créer un personnage, demander à l’infinie variété du réel une série de traits que la vie elle-même n’avait peut-être jamais réunis chez un seul être. Que Robinson Crusoé se soit appelé Alexandre Selkirk et qu’il ait passé de longues années sur une île déserte, que Tom Jones eut porté un nom différent dans chaque paroisse où un beau garçon élevé par charité était arrivé, après avoir courtisé les filles du village, à obtenir la main d’une fille de « squire », ne pouvait ajouter que peu de chose à la valeur et à l’intérêt des romans où ces personnages figurent. Quand l’étude de mœurs contemporaines, avec Miss Burney, passe aux mains des femmes, le réalisme conserve les mêmes lois, et s’y conforme plus exactement encore. C’est là, d’ailleurs, une des conditions du roman féminin. Le ton d’intimité, les peintures de vie domestique qu’il contient, interdisent à la délicatesse de la « petite Burney » de prendre telle personne de son entourage pour modèle de son Evelina. Avec « Orgueil et Parti pris », le milieu du roman féminin devient de plus en plus étroit. L’auteur ne pourra donc demander à la réalité que des traits ou des détails auxquels il donnera, grâce à un heureux arrangement, une valeur unique et originale. Le roman satisfait ainsi à la double condition d’être réaliste et de ne point « enfreindre les lois de la bienséance mondaine » [281], offense que Miss Austen, avec sa réserve naturelle et son tact parfait de femme du monde, ne s’exposerait pas à commettre. Elle déclare, au contraire, avec un légitime orgueil : « Je suis trop fière des héros que j’ai créés pour vouloir qu’ils ne soient rien de plus qu’un Mr. A. ou un Colonel B. » [282]

À l’élément initial qu’elle trouve dans la réalité, son imagination créatrice en ajoute d’autres. Si elle s’inspire très étroitement de choses vues, aucune scène, aucun personnage de son œuvre n’est une simple copie. Les sujets qu’elle choisit sont toujours empruntés à la vie de famille dont elle connaît et goûte si vivement la douceur ; elle aime à mettre en scène des frères et des sœurs unis par une vive et profonde affection. L’idée de la tendresse toute particulière qui lie Elizabeth et Jane Bennet ou les deux sœurs Dashwood lui est sans doute inspirée par l’amour qu’elle porte à une sœur bien aimée; il y a des marins dans plusieurs romans et surtout un jeune et charmant enseigne, dont la physionomie ouverte et résolue rappelle Francis Austen qui, à dix-sept ans, [283] était déjà lieutenant; Frank Churchill, dans « Emma », est l’enfant adoptif d’un oncle très riche, comme Edward Austen est celui d’un cousin, mais l’expérience n’a, dans chacun de ces cas, fourni à l’auteur autre chose qu’un point de départ. L’une des sœurs Austen n’est pas le modèle qui a posé pour Ellinor Dashwood, non plus que l’autre n’est la romanesque Marianne. Il n’y a, entre William Price et Francis ou Charles Austen d’autres traits communs qu’une même profession et un même mérite. Profondément imbue des idées et des préjugés de sa classe, il déplairait à Jane Austen de se dépayser et d’introduire dans ses romans des scènes ou des personnages qui ne lui seraient point accoutumés. La sincérité de son réalisme, la stricte observation de la règle qu’elle s’impose de ne jamais rien décrire qu’elle ne connaisse bien, se mêlent ici, il faut le reconnaître, à un certain manque de curiosité et surtout à un manque de généreuse sympathie. Elle ne se contente même pas en écrivant de se borner au cercle dans lequel elle vit, à la classe à laquelle appartient sa famille ; elle choisit encore parmi les aspects que la réalité lui présente ceux qqui, seuls, lui semblent propres à fournir les éléments d’une œuvre d’art. La femme qui écrit les lettres a, d’après le témoignage de sa correspondance, une vie plus active, plus ouverte, plus pleine que celle dont la « dame », auteur d’« Orgueil et Parti pris », nous présente l’image. Si isolés que soient Steventon et Chawton, si étrangers que soient leurs habitants à toutes les préoccupations comme à tous les événements de l’époque, ils sont moins isolés et moins éloignés de tous les grands courants de la vie contemporaine que Mansfield ou Highbury. Par une sélection rigoureuse et pour arriver à cette claire vision d’une parcelle de la réalité qui est le but de son art, Jane Austen écarte de son œuvre tout ce qui n’appartient pas essentiellement au petit groupe sur lequel elle concentre son attention. Bien plus, elle éloigne de son observation la souffrance, la tristesse et la laideur. Comment, alors, objectera-t-on, peut-on donner le nom de réaliste à cet art qui épure le réel, l’élague de tant de rameaux, pour en présenter une image simplifiée, ordonnée, et joyeuse, et claire ? Ce procédé de simplification n’est pas incompatible avec le réalisme. Son choix fait, et lorsqu’elle a écarté du cadre de son roman tous les aspects du réel qu’elle n’a pas le dessein de reproduire, Jane Austen apporte à son étude la plus minutieuse, la plus entière sincérité. Lorsque le spectacle d’une réalité pénible et laide lui est imposé un instant par la nécessité extérieure du développement de l’intrigue, elle n’hésite pas à le peindre, sans chercher à dissimuler tout ce qu’il contient de sombre et de triste. Sa probité artistique lui fait alors apporter à la description de la pauvreté et du désordre le même souci de vérité qu’elle met à évoquer l’élégance, la paix et le bien-être. Son besoin de voir clairement et de dire franchement toute vérité qui rentre dans le champ de sa vision s’exprime dans un passage du « Château de Mansfield » avec une vigueur, avec une âpreté surprenantes. En lisant ce passage, on partage le malaise de Fanny Price, transplantée de Mansfield à Portsmouth, et l’on comprend la révolte involontaire, le dégoût, l’éloignement que lui inspire la maison paternelle :

« Fanny était plongée dans d’autres pensées. Le souvenir de la première soirée passée dans cette pièce, de son père avec son journal déplié, lui traversa l’esprit. Aujourd’hui, on n’avait plus besoin de chandelle. Pendant une heure et demie le soleil resterait encore au-dessus de l’horizon. Elle se rendait compte qu’elle était à Portsmouth depuis trois mois, et les rayons du soleil, en pénétrant dans la chambre, au lieu de la réjouir, augmentaient sa mélancolie. Dans une ville, le soleil lui semblait tout différent du soleil de la campagne. Ici, son éclat n’était qu’une réverbération aveuglante, insoutenable, étouffante; il ne servait qu’à faire ressortir les taches et la crasse qui, autrement, auraient passé inaperçues. Il n’y avait ni joie ni bien-être physique dans ce soleil de la ville. Elle restait assise, étourdie de lumière et de chaleur, dans un nuage de poussières dansantes. Son regard ne pouvait aller que du mur, où la tête de son père, en s’appuyant, avait laissé une marque, à la table tailladée par les couteaux de ses frères. Sur la table était disposé le plateau à thé — jamais complètement nettoyé — , portant les tasses et les soucoupes où le torchon avait laissé des traînées humides, le lait — mélange de petits globules flottant dans un liquide bleuâtre — , les tartines beurrées qui, à chaque minute, devenaient plus graisseuses encore qu’en sortant des mains de Rébecca ». [284]

Cette description, pour qui n’en connaîtrait pas l’origine, pourrait être attribuée sans invraisemblance à tel des maîtres français du réalisme et du naturalisme modernes. Avec son austère et poignante vérité, cette page nous laisse une impression d’angoisse et l’on y sent vibrer, avec la sincérité de l’artiste, la répugnance de la patricienne devant un spectacle qui offense la délicatesse de son goût et blesse ses yeux habitués à de plus aimables objets. Aussi, l’œuvre de Jane Austen ne renferme pas d’autre page qui puisse faire pendant à cette scène d’intérieur. Si une fois — une seule — la logique des événements et des circonstances l’a obligée à regarder en face la laideur d’une maison où règnent la gêne et le désordre, elle se refusera, dans ses études de caractères, à jamais arrêter son regard sur la douleur ou sur la laideur morale. « Que d’autres plumes s’attachent aux images du malheur ou de la passion coupable. J’abandonne au plus vite ces sujets qui me sont odieux ». [285]

Elle ne se reconnaît cependant pas le droit, et ne le reconnaît à aucun romancier, de fausser la réalité. Les scrupules de l’opinion, les caprices de la mode ne peuvent l’entraîner à manquer à cette sincérité qu’elle juge indispensable à la production d’une œuvre d’art. Les héroïnes de roman du xviiie siècle, depuis la Clarissa de Fielding jusqu’à l’Emily de Mrs. Radcliffe, sont des créatures frêles et délicates qui, malgré leur faiblesse, supportent des secousses morales et des fatigues physiques capables d’accabler l’être le plus robuste. En dépit de la mode, au risque de s’exposer au reproche de vulgarité et d’inélégance, Jane Austen n’impose à ses héroïnes aucune épreuve au delà des forces humaines. Elle ne présente jamais à ses lecteurs une jeune personne, « souvent réduite par l’adversité à gagner son pain et celui de son père, toujours volée et dépouillée de son juste salaire, usée par la fatigue et les privations et, de temps en temps, mourant même de faim ! » [286] Elle applique le respect pour la vérité et la vraisemblance non seulement aux caractères et à l’action, mais à la partie descriptive de ses romans. Refusant d’accepter les théories nouvelles de la beauté pittoresque avec lesquelles le romantisme pénétrait à la fois dans le domaine de la peinture et dans celui de la littérature, Jane Austen soutient, par la bouche d’un de ses personnages, qu’il est bon d’aimer et d’admirer la nature, mais que la recherche exclusive du pittoresque n’est qu’affectation et vanité. « Je n’aime pas, dit Edward Ferrars, les arbres tordus, tourmentés, noircis par la foudre, j’admire beaucoup plus ceux qui sont élancés, droits et vigoureux. Je n’aime pas les chaumières croulantes, au toit déchiré et pourri. Je n’ai pas la moindre tendresse pour les orties, les chardons ou les fleurs de bruyère. Une ferme prospère me plaît mieux qu’un beffroi, et un groupe de paysans bien propres et bien nourris est mieux de mon goût que les brigands les plus pittoresques du monde ! » [287]

Ce n’est pas que, fidèle à la tradition de sa race et de son milieu, Jane Austen ne jouisse profondément de la beauté d’un site, de la grâce d’un paysage. Ce qu’elle blâme dans le culte et la recherche du pittoresque, c’est qu’il s’attache à l’exceptionnel et dédaigne le charme du décor familier et doux d’une partie de l’Angleterre. Ce mépris que les amateurs du pittoresque ont pour les sites les plus communs en Angleterre, leur dédain de la réalité immédiate et leur admiration pour les beautés lointaines des Alpes et des Pyrénées lui semblent une faute presque impardonnable.

Non plus que les fantaisies de la mode, l’influence, cependant bien plus grande, des tendances moralisatrices et didactiques de son époque ne l’entraîne pas à s’écarter du réel. Alors que tous les romanciers du xviiie siècle sont, à des degrés différents, éducateurs et moralistes, et qu’ils exposent dans leurs ouvrages des théories religieuses, politiques ou sociales, cette jeune femme ne se soucie ni d’enseigner ni de convertir personne. Artiste, elle regarde la vie et fixe quelques-unes de ses images, sans prétendre y ajouter une légende édifiante. Aucun de ses romans ne contient une ligne qu’une femme, et une « lady » élevée dans un presbytère, pourrait jamais regretter d’avoir écrite, mais aucun, si l’on en peut tirer parfois quelque conclusion de morale pratique, n’est écrit en vue de cette conclusion. « Evelina », l’auteur nous l’apprend dans sa préface, est destiné à instruire et édifier aussi bien qu’à divertir le lecteur, aussi la vertu reçoit-elle dans ses pages une large récompense, cependant que la méchanceté, l’envie, la colère, la jalousie, sont punies. Le réalisme du « Château de Mansfield », d’« Emma » ou d’« Orgueil et Parti pris » ne s’accommode pas d’un artifice aussi puéril. Comme dans la vie, nous voyons dans ces livres la vertu et le don de plaire parfois récompensés au delà de leurs mérites, et parfois méconnus. La sottise et un visage insignifiant servent quelquefois autant que la beauté et les plus grandes qualités morales. « Si la destinée d’une jeune personne est d’être quelque jour une héroïne de roman, l’opposition de vingt familles ne saurait l’en empêcher. Il faudra que quelque chose arrive, et quelque chose arrivera sûrement, pour qu’un héros de roman la rencontre. » [288].

Peinture de la réalité, ce roman accorde cependant peu d’importance au décor. Mais il lui donne parfois un peu de cette attention minutieuse, de cette observation fine et juste qu’il accorde d’ordinaire à d’autres objets. La ])lus longue et la plus complète description de paysage, qu’on trouve dans l’œuvre de Jane Austen joint à la rare netteté de ses lignes quelques détails évoqués avec une singulière félicité : « Ils étaient venus à Lyme trop tard dans la saison pour jouir des divertissements et de l’animation qu’on peut trouver dans un endroit fréquenté par de nombreux visiteurs. Les appartements à louer étaient fermés, les étrangers avaient disparu; à peine restait-il une famille qui ne fut pas du pays. Comme les maisons en elles-mêmes n’ont rien qui mérite l’admiration, la situation exceptionnelle de la ville, avec sa grande rue qui se hâte d’atteindre le bord de l’eau, la promenade qui conduit à la jetée en suivant le contour d’une gracieuse échancrure, la jetée elle-même, merveille d’autrefois encore embellie de nos jours, la haute et majestueuse ligne des falaises qui s’étendent à l’est, sont les choses que découvre tout de suite l’œil d’un étranger. Il serait bien difficile de ne pas voir ensuite, tout autour de Lyme, des points de vue charmants et bien faits pour inspirer le désir de connaître les environs. C’est d’abord Charmouth, avec ses plateaux d’où l’on découvre une si vaste étendue, sa baie délicieuse et secrète, encadrée de hautes falaises sombres, où des blocs de rochers parmi le sable permettent de guetter l’approche de la marée et de jouir à l’aise de ce spectacle. Puis, c’est le riant village de Up Lyme, entouré de bois aux feuillages divers, et, mieux encore, Pinny, avec ses abîmes de verdure entre de pittoresques rochers, Pinny, où quelques bouquets d’arbres d’essence forestière et quelques beaux vergers témoignent que plusieurs générations ont disparu depuis le moment où le premier éboulement de la falaise a préparé le terrain où croissent ces arbres et ces vergers. On a de là une vue qui égale et dépasse peut-être celle des sites les plus renommés de l’île de Wight. Il faut voir ce paysage, l’admirer une fois et y revenir, pour bien comprendre la beauté de Lyme ». [289] Un tel passage suffit à prouver que Jane Austen, quand elle le juge à propos, sait peindre simplement et savamment un décor. Pourquoi donc, pourrait-on se demander, néglige-t-elle presque invariablement de le faire et, lorsqu’elle conduit Anne Elliot à travers les places et les rues de Bath, ne lui permet-elle jamais de donner un regard à la ville pittoresque du beau Nash, à son site harmonieux et varié, d’une beauté molle et douce ? Pourquoi encore Jane Austen, si sensible, nous le savons, au charme de la nature, qui jouit si vivement des fêtes délicates de couleurs et de lignes que présentent les paysages du sud de l’Angleterre, qui sait aimer d’un amour presque fraternel les beaux arbres, les « ormes chéris » du jardin de Steventon, écarte-t-elle presque entièrement de son œuvre toutes ces choses dont elle goûte la beauté ? Il y a là, semble-t-il, comme une contradiction entre les préférences de la femme et celles de l’artiste. Cette contradiction n’est cependant qu’apparente : par la conception même qu’elle avait de son art, Jane Austen devait inévitablement sacrifier dans ses romans le décor à l’action et à l’analyse des caractères. La finesse de sa facture serait devenue un mérite inutile si les personnages ne s’étaient pas détachés sur un fond neutre et simplifié. Lorsque l’artiste, travaillant sur une toile de dimensions restreintes — et ici il faut encore penser aux primitifs — étudie minutieusement ses figures et veut concentrer sur elles tout l’intérêt, il rapetisse ou rétrécit nécessairement le décor. Un romancier qui s’impose de très étroites limites doit user du même procédé. En comparant son œuvre à d’autres, moins finies et plus largement traitées, on saisit la différence qui sépare l’art patient et nuancé de Jane Austen de toute forme moins rare mais plus frappante. La puissance évocatrice d’un paysage, lorsqu’à l’aspect extérieur se mêle une indication des valeurs morales qu’il exprime, n’a peut-être jamais été poussée plus loin que dans les phrases brèves et discrètes où Jane Austen note le charme unique du paysage anglais : « Au delà du parc, la pente au pied de laquelle l’abbaye avait été bâtie, s’élevait assez rapidement, jusqu’à former, à un demi mille de distance, une colline escarpée assez imposante et entièrement boisée. Au fond de la vallée, bien abritée et bien située, se dressait la ferme devant laquelle s’étendaient des prés que la rivière enserrait étroitement dans une courbe gracieuse. C’était là un aimable spectacle, charmant à la fois le regard et l’esprit : ces feuillages, ces champs, cette paix et ce bien-être qui n’appartiennent qu’à l’Angleterre, sous un soleil radieux mais dont la chaleur n’était point accablante ». [290] À côté de cette réserve infiniment suggestive, un procédé plus vigoureux et plus dramatique semble violent et presque brutal. Il suffit, pour s’en convaincre, de comparer ce passage à cette page de « Jane Eyre » où Charlotte Brontë fait du grand souffle de la tempête l’écho du cœur tumultueux de son héroïne : « Quelle force avait transformé la nuit ? La lune n’avait pas encore disparu et cependant nous étions dans l’ombre, Je pouvais à peine distinguer le visage de mon maître et pourtant j’étais tout près de lui. Quel pouvoir invisible torturait le grand châtaigner ? Il se tordait et gémissait, tandis que le vent mugissait dans l’allée de lauriers et que ses rafales nous entraînaient ». [291]

Les conditions de son art, comme sa conception des rapports du roman et de la réalité, inclinent Jane Austen à ne jamais se départir, lorsqu’elle parle de la nature, de la réserve qu’elle met par ailleurs à parler de l’amour. Elle exprime franchement dans ses lettres son amour de la nature mais elle ne saurait le faire dans son œuvre. Trop de romanciers ont décrit, avec une verbeuse complaisance, des clairs de lune ou des soirs d’orage pour qu’elle se soucie de suivre leur exemple. Son goût délicat découvre dans la poésie du clair de lune ou dans le déchaînement de la tempête un artifice trop visible, quelque chose de théâtral et d’outré. Si parfois, elle note la grâce d’un paysage, elle le fait en quelques phrases qui peignent moins qu’elles ne suggèrent. Elle n’évoque pas une image trop complète qui, accordant trop au plaisir des yeux, ne laisse plus rien à l’imagination : « Pendant les trois mois qu’avait duré l’absence de Fanny, le printemps s’était changé en été. Ses yeux rencontraient de tous les côtés des haies et des pelouses du vert le plus frais. Les arbres, qui n’étaient pas encore revêtus de tout leur feuillage, en étaient à ce moment exquis où l’on devine la beauté dont ils vont bientôt se parer et où, tandis que l’œil est charmé, l’imagination peut cependant se créer de nouvelles jouissances ». [292]

De même qu’elle blâme la recherche exclusive du pittoresque ou de l’exceptionnel dans le décor, Jane Austen n’approuve point qu’on fasse montre d’une trop grande sensibilité à la beauté de la nature. Elle ne démêle pas la part de sincérité que renferment les exagérations des romans à la Radcliffe ; elle ne voit que le convenu et la banalité de leurs descriptions. Aussi refuse-t-elle de s’émouvoir devant la touchante évocation d’une Marciana ou d’une Emily, arrosant de ses mains frêles les quelques fleurs qui, dans le château où un cruel ravisseur la tient enfermée, consolent sa détresse et parfument sa solitude. Jane Austen ne nous laisse pas ignorer le dédain que lui inspirent de pareilles images. À l’époque où elle parle dans ses lettres, avec une tendresse évidente, des fleurs et des arbres de son jardin, elle raille spirituellement dans « L’abbaye de Northanger » l’amour des fleurs commun à toutes les héroïnes pitoyables et sensibles de Mrs. Radcliffe. Dès les premiers chapitres, Catherine Morland avoue un sentiment bien fait pour déshonorer, aux yeux des lecteurs, une héroïne de roman : son indifférence totale à l’égard des fleurs. Car Jane Austen ne consent pas à voir dans l’amour de la nature l’apanage exclusif des êtres d’élite. Ce n’est pas, à son sens, faire preuve d’une âme basse et vulgaire que de ne point vouer à la nature un amour passionné. Elle « chérit » les arbres et trouve « un avant-goût des joies du Paradis » dans la beauté douce d’un site familier, mais elle juge que de tels sentiments ne doivent point être étalés à tout propos. Comment, d’ailleurs, comprendrait-elle la véritable portée et la signification profonde de ce retour à la nature, de cet éblouissement devant sa beauté qui s’exprime déjà dans le décor des romans de Mrs. Radcliffe et de ses imitateurs ? Son attitude est inspirée par une conception différente de la conception romantique, son point de vue purement humain lui fait envisager la nature comme destinée à servir uniquement au bonheur et au plaisir de l’homme. Il est une autre portion de la réalité à laquelle Jane Austen n’accorda jamais aucune tendresse et fort peu d’attention : celle qui concerne les animaux. Sur ce point, sa sensibilité et, partant, son art, sont en défaut. Si elle exprime dans son œuvre moins d’amour pour la nature qu’elle en éprouve réellement, elle ne dit rien des animaux parce qu’ils ne lui inspirent ni intérêt ni affection. Exclusivement occupée d’étudier des caractères et d’observer des visages humains, la comédie de salon qu’est son roman ne lait aucune place à la vie des bêtes. Ni Mr. Darcy, ni Mr. Knightley, ni même Tom Bertram, lorsqu’il va tirer des faisans dans les bois de Mansfield, ne sont accompagnés dans leurs promenades par un chien favori. Jamais Elizabeth Bennet ni Emma Woodhouse n’interrompent leur rêverie pour répondre à un regard patient, empli d’humble tendresse; jamais elles ne s’inclinent pour caresser d’une main amie et distraite, un museau quêteur. C’est seulement avec Miss Mitford, dans quelques pages délicieuses de «Notre Village» et, plus tard, avec Charlotte Brontë qu’un cheval ou un chien seront jugés dignes de mériter la sympathie et l’attention. Le lévrier « Fleur-de-Mai » qui mêle ses gambades aux éclats de rire et aux jeux de la petite Lizzie, dans « Notre Village », le grand terre-neuve. Pilote, qui suit les chevauchées de Mr. Rochester et semble au crépuscule un de ces loups-garou dont parlent les légendes Scandinaves, [293] ne sauraient être admis sur les pelouses de Mansfield ou dans les charmilles où Mr. Woodhouse, à l’abri du vent, de la chaleur et de la poussière, se promène chaque jour un quart d’heure. L’amitié qui lie l’homme aux animaux est un sentiment auquel la sensibilité de Jane Austen ne sait pas atteindre. Elle n’en saisit que le ridicule et nous montre seulement Lady Bertram « plus occupée de son carlin que de ses enfants » et donnant à son vilain petit chien une tendresse et des soins que sa sottise et son égoïsme sont incapables d’accorder à de meilleurs objets. Une lettre écrite au moment de la publication d’« Orgueil et Parti pris » contient une remarque fort intéressante au sujet des traits qui séparent la méthode de Jane Austen de celle de ses prédécesseurs et contemporains. Sans qu’elle sache dire pourquoi, il semble à Jane Austen que son roman manque d’« étoffe » ; elle se demande s’il ne faudrait pas lui donner une allure plus lente par l’addition d’épisodes, de récits intercalés pour suspendre l’intrigue. Ce qui l’inquiète, et nous charme aujourd’hui, c’est que, dans son livre, l’intrigue se déroule, sans un de ces temps d’arrêt, sans une de ces digressions fréquentes dans l’œuvre des autres romanciers du temps. Il y a là autre chose qu’une différence purement formelle. Rapide, simple et direct dans son allure, sans un intermède qui vienne interrompre la succession des diverses scènes, ce roman est conçu et exécuté d’après une formule très éloignée de la formule ordinaire du roman anglais.

Des artistes comme Fielding, Smollett ou Sterne s’étaient attachés à tout autre chose qu’à la composition. Telle la réalité dont ils s’inspirent, leur œuvre est faite d’un tissu solide de fils enchevêtrés ; elle est nombreuse, puissante, logique parfois et parfois illogique comme la réalité elle-même. Dans un roman de ce genre, l’auteur jette à poignées tout ce qu’il a cueilli, fleurs et mauvaises herbes, aux sentiers d’une vie aventureuse et large; l’art consiste pour lui à reproduire le réel aussi pleinement, aussi fidèlement qu’il le peut. Il ne cherche pas à donner au lecteur une image ordonnée et claire de la vie. Pareil à ces gravures où Hogarth entasse une foule bruyante et affairée, si bien qu’au premier coup d’œil le regard n’y distingue qu’une masse confuse, le roman de Fielding, de Smollett, de Sterne, n’offre point à la première lecture, un dessin net, un plan lumineux. Les épisodes, l’intrigue principale, les figures de premier plan et les personnages secondaires se pressent, se mêlent et s’entrecroisent, tour à tour dans l’ombre et en pleine lumière. La conception artistique de Jane Austen est l’opposé de cette facture large et vigoureuse, mais touffue et désordonnée. Un autre génie que celui de ses prédécesseurs s’exprime dans son œuvre aux claires perspectives, aux lignes simples et droites. Par la pureté de sa forme, l’harmonie de son ordonnance, la rapidité de son allure, il est dans l’histoire du roman anglais quelque chose de nouveau et d’unique.

Qu’il s’agisse du décor ou des personnages, Jane Austen procède presque toujours objectivement. Son art atteint son plus haut degré de perfection lorsqu’il est rigoureusement impersonnel et que l’artiste disparaît derrière son œuvre. Dans deux de ses romans, « L’abbaye de Northanger » et « Le Château de Mansfield », elle essaie par instant d’intervenir directement dans le récit, mais le rôle de montreur de marionnettes, rôle que Thackeray se plaira plus tard à remplir, ne convient pas à son tempérament. La forme la mieux appropriée à son talent, celle qui donne à des romans comme « Orgueil et Parti pris » ou « Emma » une incomparable perfection artistique, est celle où la narration et la description se rapprochent de la forme dramatique par leur rapidité, leurs raccourcis puissants et sobres. La description proprement dite est presque réduite à ce que sont, dans une œuvre dramatique, les indications de scène; elle sert à situer les personnages, à apprendre au lecteur ce que lui apprendraient, au théâtre, le costume et la physionomie des acteurs. Puis la comédie se déroule, et, jusqu’à son dénouement, on voit ses divers personnages se révéler eux-mêmes directement, par leurs conversations, leurs gestes, leurs actions, et quelquefois aussi dans une rêverie, qui sera, par son fond comme par sa forme, un véritable monologue dramatique. L’auteur s’attache à dégager de toutes les apparences leurs significations psychologiques. Elle voit dans chaque manifestation extérieure l’indice d’une réalité plus profonde, la révélation d’un caractère et d’un tempérament, elle ne note donc jamais aucun détail, aucune parole pour sa seule valeur pittoresque, et n’indique rien qui ne soit important et nécessaire, malgré son apparente insignifiance. L’âme des personnages étant sereine et satisfaite, leur vie unie et facile, leurs entretiens les plus sérieux ne s’élèvent pas au-dessus du ton de la causerie entre gens de bonne compagnie. Bien plus, et parce que Jane Austen adopte généralement les mêmes procédés dont se servirait un auteur dramatique, certains moments de l’action, certains épisodes de l’intrigue qu’elle se contente de présenter sans vouloir les expliquer, gardent jusqu’au dénouement quelque chose de mystérieux qui pique et soutient notre curiosité. C’est ainsi que, dans « Emma », la jalousie de Mr. Knightley à l’égard de Frank Churchill fait tenir au châtelain de Donwell une conduite dont, ni Emma Woodhouse, ni les lecteurs du roman, ne peuvent concevoir la raison jusqu’à la dernière scène de la comédie :

« Au bout d’un instant. Miss Bates, passant près de la fenêtre, aperçut Mr. Knightley arrivant à cheval. — « C’est Mr. Knightley ! Il faut que je lui dise un mot de remerciement, si je peux. Je ne vais pas ouvrir cette fenêtre, pour vous faire prendre froid, je vais aller dans la chambre de ma mère. Je crois qu’il montera, lorsqu’il saura qui il va rencontrer ici. C’est charmant de se retrouver tous ensemble. Quel honneur pour notre petit appartement ! — Elle parlait encore de la chambre voisine et, ouvrant la fenêtre, appela Mr. Knightley. Chaque syllabe de leur conversation pouvait être entendue aussi distinctement par le reste de la compagnie que si elle avait été prononcée dans la pièce.

— Comment allez-vous, comment allez-vous ? — Très bien, merci. Je vous suis tellement obligée de nous avoir envoyé votre voiture hier. Nous sommes arrivées au bon moment, ma mère était là. Entrez donc, je vous en prie. Vous allez trouver ici des amis. — Ainsi commença Miss Bates et Mr. Knightley semblait bien résolu à se faire entendre à son tour, car il lui demanda de sa voix la plus ferme et la plus autoritaire : — Comment va votre nièce. Miss Bates ? Je veux des nouvelles de tout le monde, mais surtout de votre nièce. Comment va-t-elle ? J’espère qu’elle n’a pas pris froid hier soir. Comment va-t-elle ce matin ? — Et Miss Bates fut obligée de lui répondre avant qu’il consentit à entendre autre chose.

— Je vous suis tellement, tellement obligée, reprit ensuite Miss Bates. — Il l’interrompit : — Je vais à Kingston, puis-je faire pour vous quelque commission ?

— Vous allez à Kingston ? Mme Cole disait l’autre jour qu’elle voulait se faire apporter quelque chose de Kingston. — Mme Cole a des domestiques qu’elle peut envoyer. Puis-je faire quelque chose pour vous, Miss Bates ?

— Non, merci. Mais montez donc. Savez-vous qui nous avons chez nous ? Miss Woodhouse et Miss Smith, qui ont eu la bonté de venir pour juger de notre nouveau piano. Laissez votre cheval à l’auberge et montez.

— Eh bien, dit-il, comme s’il hésitait encore, si je monte, ce sera pour cinq minutes.

— Et nous avons Mme Weston et Mr. Frank Churchill. C’est charmant, une belle réunion d’amis.

— Non, je ne peux pas monter, merci. Je ne pourrais pas seulement rester deux minutes, il faut que je sois à Kingston aussi tôt que possible.

— Oh, je vous en prie, montez! Tout le monde sera ravi de vous voir.

— Non, non, votre pièce est déjà assez remplie de visiteurs ». [294]

Jusqu’au moment où Mr. Knightley lui avoue qu’il a été jaloux du beau Churchill, Emma, — non plus que le lecteur — ne devine la raison de ce brusque changement d’idée et de ce refus donné d’un ton presque cassant.

Ce procédé a un double avantage : il est plus vivant qu’un autre et, chose plus importante encore, il excite l’intérêt du lecteur et lui demande, comme au spectateur, d’une œuvre dramatique, une collaboration incessante et active. Racontés, ces menus incidents dans l’existence de gens qui sont tout simplement d’honnêtes hommes et d’honnêtes femmes, seraient puérils et fastidieux. Mais ces personnages dont les caractères ont si peu de relief, présentés comme acteurs d’une alerte comédie, gagnent par là l’accent, la valeur incisive qu’ils ne sauraient avoir autrement. La vie et son mouvement, son continuel devenir, ses transformations constantes, même lorsqu’elles sont presque insensibles, sont ainsi révélés avec toute leur diversité dans l’enchaînement de scènes qui semblent au premier abord peu différentes les unes des autres, dans des conversations où les paroles les plus futiles concourent au développement de l’intrigue et ajoutent un nouveau trait à la peinture d’un caractère.

Chaque roman de Jane Austen contient des pages entières, des chapitres même, auxquels il suffirait de supprimer quelques lignes et d’ajouter, à chaque réplique, le nom du personnage qui la prononce, pour que le roman se change en comédie de salon ou devienne un théâtre dans un parc. L’allure scénique de beaucoup de passages est si frappante qu’elle a suggéré à une des nombreuses admiratrices de Jane Austen, l’idée de publier un volume de « Dialogues et scènes tirés des romans de Jane Austen, arrangés et adaptés pour la comédie de salon ». [295] Que le succès d’une telle adaptation reste douteux, ce n’est pas là une chose dont il faut s’étonner. Si elle n’a pas grande valeur en elle-même, une tentative de ce genre offre cependant un certain intérêt : celui d’être plus fidèle à la conception artistique de l’auteur d’« Orgueil et Parti pris » qu’on ne pourrait tout d’abord le supposer. En effet, une lettre datée de 1813 montre que Jane Austen devait, dans la première ébauche de ses œuvres, noter le dialogue comme si elle l’eût écrit plutôt pour la scène que pour le roman. Au sujet de la publication d’« Orgueil et Parti pris », elle écrit à sa sœur : « Un « dit-il » ou un « dit-elle » ajouté de temps en temps rendrait le dialogue plus facile à suivre, mais je n’écris point pour des esprits si lourds qu’ils ne sacchent me comprendre. Le second volume est plus court que je ne l’aurais souhaité, mais cette différence est plutôt apparente que réelle, puisque cette partie comporte plus de narration ». [296]

Comment Jane Austen, dont la formule artistique et les procédés de composition se rattachent plus étroitement au théâtre qu’au roman n’écrivit-elle pas de comédie, et pourquoi, depuis cette esquisse intitulée « Le Mystère », qui date de sa première jeunesse, ne composa-t-elle plus rien dans ce genre ? Plus que par tout autre chose, Jane Austen fut préservée de l’envie d’écrire pour le théâtre par la réserve naturelle à une jeune fille de son milieu, réserve qu’elle poussait presque jusqu’au scrupule et qui, à en juger par un passage du « Château de Mansfield », ne diminua point avec les années.

« Allons, Edmond, dit Julia, ne soyez pas si insupportable. Personne ne jouit plus que vous d’une bonne pièce et ne peut avoir fait plus de chemin pour en voir une. — C’est vrai, mais c’était pour voir de vrais acteurs, rompus à tous les secrets de leur métier. Je n’irais pas de cette pièce à l’autre pour voir les efforts maladroits de gens qui ne savent rien du théâtre, pour voir des hommes et des femmes du monde lutter, en jouant la comédie, contre toutes les restrictions que leur imposent leur éducation et les règles de la bienséance. »

Une femme du rang de Jane Austen peut jouir vivement du plaisir que procure le talent de Kean, de Kemble ou de Mrs. Siddons, mais « l’éducation et les règles de la bienséance », qui lui interdisent de monter sur la scène, lui défendent également d’écrire des œuvres qui ne sauraient être données au public d’une façon aussi discrète, aussi anonyme qu’un roman. Une dame, « a lady », peut envoyer à un éditeur le manuscrit d’un roman sans renoncer au secret qui est de mise en pareille occurrence. Et si cette œuvre est composée, comme les trois premiers romans qu’écrivit Jane Austen, pour servir d’occupation à son auteur pendant de longues heures vides et monotones et pour fournir une lecture divertissante au reste de la famille, la forme du roman n’est-elle pas la meilleure et la plus propre à remplir ces diverses conditions ? Ajoutons à cela les influences que subit Jane Austen ou plutôt l’influence qu’exerça sur elle, vers sa dix-huitième année, la lecture des romans de Richardson et de Miss Burney. Elle se trouva ainsi entraînée à choisir, de préférence à tout autre, le genre qu’avaient illustré ses auteurs favoris. Peut-être, dans un milieu plus favorable, Jane Austen aurait-elle brillamment continué la tradition de la comédie de mœurs de Goldsmith et de Sheridan. Mais saurait-on le regretter, puisque son don de présentation dramatique, au lieu d’introduire dans son œuvre un manque d’équilibre, lui donne une forme plus vivante, plus originale et plus savoureuse ?

En faisant dans son roman la plus large part à l’action, à la révélation directe des caractères et, partant, à la création immédiate d’une image ou d’un jugement dans l’esprit du lecteur, Jane Austen atteint à la perfection de son art. Malgré la sincérité de son réalisme, cet art est plus qu’une simple reproduction : il est une création. Chaque personnage possède une existence indépendante et porte en lui-même la loi et le rythme de son activité. Qu’il soit un personnage humoristique ou l’une de ces héroïnes auxquelles nous attribuons involontairement la grâce spirituelle et le charme discret de « la seconde Miss Austen », il évolue librement et agit en toute circonstance conformément à son caractère sans que jamais, devant lui, nous ayons conscience de l’intervention d’une volonté étrangère. Si dangereuse que soit la fameuse comparaison de Macaulay, osant rapprocher Jane Austen de Shakespeare, on peut dire que la puissance dramatique avec laquelle sont évoquées les figures qui animent les ombrages du parc de Mansfield, les salles de danse de Bath ou le salon de Mme Weston, est le don qui a valu à Jane Austen et lui gardera en dépit des années une place non loin des plus grands artistes et des plus puissants créateurs.


Une des conditions essentielles à la production d’une œuvre d’art est que son auteur découvre le secret d’harmoniser et d’équilibrer les divers éléments dont elle est composée. L’accord entier et ininterrompu entre la fin à atteindre et les moyens employés, indispensable à tous les arts, l’est plus encore à celui de l’écrivain : le sujet d’un roman et son style doivent être en correspondance étroite et constante. Aussi ne peut-on juger du style d’un auteur sans tenir compte de l’usage auquel celui-ci l’a destiné. Étudier le style de Jane Austen comme une chose morte, comme autant de mots et de phrases présentant telles ou telles caractéristiques serait une besogne fastidieuse et inutile : pareil aux sujets de ses romans ce style est simple, uni, sans recherche, sans affectation, sans autre originalité que sa simplicité et sa spontanéité parfaites. Que d’autres artistes sachent exprimer en des paroles magnifiques et fortes des pensées profondes, Jane Austen n’aspire qu’à trouver l’expression la plus claire, la plus fidèle, évoquant le mieux cette réalité moyenne qu’elle se plaît à reproduire. « Les termes les mieux appropriés » [297] aux sujets que traite un romancier, sont ceux qu’elle admire dans « Cecilia » de Miss Burney, et dans « Belinda » de Miss Edgeworth, ceux aussi qu’elle emploie pour peindre une scène ou pour révéler d’un mot un caractère. Les sujets qu’elle choisit étant toujours empruntés à la vie aisée et paisible de gens de bonne compagnie, son style demeure invariablement au ton moyen, mesuré et discret d’une conversation de salon. Habituée dès l’enfance à entendre et à parler une langue correcte et pure, même dans les entretiens les plus familiers, elle écrit sans se préoccuper du style, sûre qu’elle aura fait assez si elle réussit à donner aux paroles d’un Mr. Knightley, d’un Darcy ou d’une Anne Elliot, le tour et l’accent qu’elles auraient dans des circonstances de la vie réelle semblables à celles qu’elle imagine. L’unique règle qu’elle formule plaisamment dans une de ses lettres à propos du style épistolaire pourrait être appliquée au style de ses romans. « J’ai atteint maintenant à la perfection de l’art épistolaire, laquelle consiste, comme on le répète toujours, à exprimer sur le papier ni plus ni moins que ce qu’on dirait si l’on était en présence de la personne à qui on écrit. Et, en vous écrivant cette lettre, j’ai seulement bavardé avec vous. » [298] — I bave been talking to you almost as fast as I could tbe Avbole of this letter. —

Dans « L’abbaye de Northanger » on relève quelques remarques humoristiques sur le « beau style » encore en vogue vers 1798. « Je ne sais pas parler assez bien pour être incompréhensible », dit la naïve Catherine Morland. Henry Tilney réplique que cette remarque est « une très bonne critique de la langue qu’on parle aujourd’hui ». Bien écrire consiste à dire exactement ce qu’on a l’intention d’exprimer et à le faire de façon à être entendu de tous. Les réflexions mi-plaisantes, mi-sérieuses du jeune Tilney sur l’emploi du mot « nice » indiquent chez celui qui les prononce, et chez l’auteur qui les lui attribue, une recherche exquise de la justesse de l’expression. « On applique ce mot à tant de choses différentes, à une promenade « agréable », à une « belle » journée, à des jeunes filles « charmantes », qu’il ne signifie plus rien du tout », déclare Henry, lorsque Catherine emploie à tort le vocable détesté. « Oh ! le mot charmant qu’est ce « nice » ! Il sert à tout. Autrefois, il servait à désigner la bienséance, la décence, la délicatesse, la distinction. Maintenant, une louange quelconque, décernée à un objet quelconque, s’exprime en cette seule et unique épithète. » [299]

Presque à l’égal de la justesse et de la clarté, Jane Austen apprécie la mesure et le rythme. C’est à son souci constant de donner à sa phrase une harmonieuse simplicité qu’elle fait sans doute allusion quand elle parle des peines infinies — so much labour — que lui coûtent ses romans. Mais elle ne relève, dans les pages que sa nièce lui a demandé de lire et de critiquer, que les « expressions trop familières, sans aucune distinction », car celles-ci lui semblent entre toutes choquantes. Elle fait observer à sa nièce qu’un homme du monde ne s’écrie pas « Que Dieu me bénisse ! », oubliant — et cet oubli nous fait sourire, — que son Emma, sous le coup d’une grande surprise ou d’une vive émotion se laisse aller à dire « Grand Dieu ! » et à prononcer ce même « Que Dieu me bénisse ! » dont les gens du monde devraient redouter le peu de distinction.

L’intuition artistique qui la fait s’effacer derrière ses personnages et décrire presque toujours d’une façon impersonnelle ce que ses héros ne peuvent nous apprendre eux-mêmes, lui fait négliger les effets de style, les recherches d’expression et de langage, les grâces de la forme que son sujet ne réclame pas. Par cela même que sa méthode de composition comporte très peu de narration et de passages purement descriptifs, ses romans ne contiennent pas de pages brillantes, de morceaux travaillés qui se détachent sur l’ensemble. Ses phrases au rythme souple et allongé se déroulent harmonieusement, sans rien de voulu ni d’affecté. Elles sont bien construites, non point tant parce que leur auteur s’applique à leur donner une structure élégante, mais parce que sa pensée, toujours claire, se revêt naturellement d’une forme limpide et juste. On compterait les quelques passages où l’on peut supposer que Jane Austen ait cherché un effet et employé volontairement, pour le produire, un de ces procédés de répétition ou d’allitération si fréquents chez les prosateurs comme chez les poètes anglais. [300]

Uni, simple, naturel, ce style, comme d’ailleurs tant de choses dans l’œuvre de Jane Austen, n’a pas vieilli. Il ne porte pas, si ce n’est en quelques rares passages, la marque d’une époque. On y relève peu de ces mots et de ces phrases, employés à un certain moment par les meilleurs et les pires écrivains, et dans lesquels la postérité reconnaît le ton et l’expression à la mode vers telle ou telle année. Pour se rendre exactement compte de la date, déjà si lointaine, où ils furent écrits, il faut, en lisant « Persuasion », par exemple, ou tel autre des romans de Jane Austen, y noter une allusion à une coutume désuète. On danse des contredanses, on voyage en chaise de poste, un homme va à Londres à cheval pour faire quelques emplettes dans la capitale, etc. De même, il faut s’attacher à quelques particularités de grammaire ou de syntaxe [301] pour retrouver certains traits qui caractérisent la langue du xviiie siècle et la différencient du langage moderne. Ce n’est peut-être pas une des preuves les moins fortes de l’originalité géniale et de la sûreté merveilleuse du goût de Jane Austen que de voir cette jeune fille écrire, en 1796 aussi bien que vingt ans plus tard, en un style rapide, clair, expressif, et si éloigné de la raideur et de l’emphase de la prose Johnsonienne qu’aujourd’hui encore nous nous émerveillons de son allure agile et vraiment nouvelle. Parmi les quelques épithètes vieillies ou que plus de cent ans d’usage ont fait passer du salon à l’antichambre, il en est deux : « elegant » et « genteel » qui reviennent fréquemment sous sa plume et ne laissent pas de surprendre le lecteur peu averti, étonné de trouver ce qui lui parait aujourd’hui une note presque vulgaire dans un ensemble si discrètement harmonieux. Une ou deux expressions, employées seulement dans les premiers romans, rappellent l’engouement du public, en Angleterre aussi bien qu’en France, pour des œuvres comme « Clélie » et « Le Grand Cyrus ». Les lourds adverbes, chers à Mademoiselle de Scudéri et aux Précieuses, les « superbement » et « magnifiquement » ralliés par Molière avaient eu Outre-Manche une vogue durable. Jusqu’à la dernière décade du xviiie siècle, une jeune fille dont on loue la beauté est qualifiée de « monstrous pretty » — prodigieusement jolie — ; une personne aimable est « vastly obliging », « vastly civil » — immensément serviable. — La présence, dans les romans écrits à Steventon, de ces expressions déjà un peu vieillies vers 1795 et complètement passées de mode en 1810, fournit une indication intéressante sur l’importance des retouches que subirent « Bon sens et Sentimentalité » et « Orgueil et Parti pris ». On peut supposer que l’auteur, en 1811 et en 1813, ne fit que de légères modifications à ces deux romans écrits en 1796 et 1798, puisqu’elle y laissa subsister les épithètes démodées que, vers la même époque, elle écartait complètement de ses derniers ouvrages.

Du style pompeux de Miss Burney dans « Cecilia » et surtout dans « Camilla » aux phrases simples, rapides, précises de Jane Austen, il y a la différence d’un siècle à un autre, bien qu’une seule génération sépare les deux romancières. La plus jeune, qui professa toujours la plus vive admiration pour sa célèbre aînée, ne subit à aucun moment l’influence d’« Evelina » ni de « Cecilia ». Il semble qu’elle lut les ouvrages de Miss Burney comme elle avait lu des romans romanesques, alors qu’elle n’était encore qu’une enfant, « pour apprendre quels défauts il fallait éviter en écrivant ». [302] Inconsciemment peut-être, parce que son goût la portait vers la simplicité et la justesse de l’expression, elle trouva, en commençant à écrire, un style dont l’allure et le rythme étaient alors choses nouvelles. Les grands prosateurs du xviiie siècle, Johnson et Burke, les grands romanciers et surtout Richardson dont Jane Austen admirait l’œuvre sans réserve, avaient dans leur style quelque chose qui rappelait l’ample rythme et la construction massive des périodes latines. Miss Burney, s’appliquant à bien écrire, imitait, même dans « Evelina », la solennité de la phrase classique, en attendant qu’avec « Cecilia » sa langue devienne parfois un jargon inintelligible. Aux meilleurs comme aux pires d’entre ses prédécesseurs Jane Austen n’emprunta rien. Sans jamais se soucier de faire de belles phrases, l’auteur de six romans exquis donna à sa pensée une forme dont la rapidité, l’économie, le mordant, la clarté, sont des qualités toutes modernes de la prose anglaise.

Ayant toujours vécu à l’écart, sans aucun contact avec les milieux littéraires de son temps, Jane Austen écrivit une œuvre dont la forme aussi bien que le fond paraît essentiellement originale. Cette œuvre se détache d’entre toutes les autres et ne se laisse pas enfermer dans les cadres du roman anglais de l’époque. Éloigné de toute influence, l’art de Jane Austen est de ceux dont il est difficile de découvrir les sources profondes. Il ne semble procéder directement, ni de la conception classique, ni de la conception romantique, telles qu’elles apparaissent dans la littérature anglaise au xviiie siècle. Par sa sobriété et son élégante simplicité, il s’oppose à ce qu’il y a de théâtral, d’outré et de faux dans les romans à la Radcliffe. Le mystère et la terreur en sont bannis et jusqu’aux éléments romantiques qui s’ajoutent au classicisme de Goldsmith comme au réalisme de Fielding et de Smollett. Legs du roman picaresque, le souffle d’aventure héroï-comique qui emplit les pages de « Tom Jones » ou de « Peregrine Pickle » et entraîne un instant dans un tourbillon les paisibles habitants de Wakefield, ne passe point à travers les ombrages de Mansfield ou de Pemberley. D’un côté, l’art de Jane Austen dépasse le romantisme pour atteindre à l’entière sincérité du réalisme moderne ; de l’autre, il se rapproche de la formule classique telle qu’elle est exposée, non pas dans le « Vicaire de Wakefield » mais dans notre « Princesse de Clèves ». Clarté, précision, équilibre et mesure, toutes les qualités qui caractérisent l’art classique s’y trouvent réunies et harmonisées comme dans la littérature française du xviie siècle. Que cette parenté soit toute fortuite, ce que nous savons de Jane Austen nous inclinerait à le croire — ou qu’elle soit due à l’action d’une affinité secrète, la petite comtesse de Feuillide apporta peut-être des livres français à Steventon, elle nous permet d’expliquer ce que les critiques anglais ont souvent signalé : l’originalité, le caractère unique qui font de l’art de Jane Austen un phénomène isolé dans la littérature anglaise.

Transposés de la vie de Cour à la prose de la vie bourgeoise et familiale, ces romans ont, par leur ordonnance, par la simplicité de leur action et la pureté de leur style, une élégance qui rappelle le charme discret du roman de Madame de la Fayette et la grâce exquise de ce « rien de trop » que rechercha plus tard le goût délicat de Mademoiselle de Lespinasse. Au milieu des solides et vastes constructions édifiées par les grands maîtres du roman anglais au xviiie siècle, parfois décorées avec une fantaisie ou une richesse déconcertantes, le roman de Jane Austen élève un petit temple aux colonnes blanches, au fronton pur. Pour être rare en Angleterre, la sobre élégance de lignes qui en fait toute la beauté n’a cependant rien d’exotique. L’autel qu’il abrite ne saurait jamais manquer de fidèles. Car cet autel est consacré à un dieu de la terre et de la race anglaises, à l’humour qui sourit d’une lèvre moqueuse cependant que ses yeux attachent sur les choses un regard pénétrant.



CHAPITRE VI


L’humour et la satire.


S’il est difficile de définir autrement que par une minutieuse et profonde analyse les modes principaux de la transposition humoristique, on peut néanmoins établir entre ses formes infiniment variées une distinction très nette. Au lieu de considérer le jugement que l’humoriste désire provoquer chez le lecteur, il suffit de rechercher les raisons qui ont engagé un artiste, capable d’exprimer directement sa pensée et sa vision de la réalité, à adopter ce masque qu’est l’humour.

Certains auteurs, dont l’esprit pénètre par delà le monde des apparences, sont amenés par les spectacles habituels de la souffrance, du doute et du mal qui s’offrent chaque jour à leurs yeux, à mesurer la cruauté, l’illogisme de la vie. Bientôt, ils ne conçoivent plus pour elle que dégoût ou indignation. D’autres, qui savent voir le monde sous de moins noires couleurs, n’ignorent cependant rien de la méchanceté des hommes, des injustices ou des ironies de la destinée. Mais, comme ils ont plus d’indulgence ou une sensibilité moins vive, ils ne s’indignent point. Ils se contentent de sourire et de faire servir à leur amusement le spectacle des tristesses dont ils pourraient, mais dont ils ne veulent point, souffrir. Pour ceux qui se rebellent et s’indignent comme pour ceux qui dédaignent et raillent, l’humour est une arme : c’est une protestation de leur sensibilité ou de leur intelligence devant une réalité que, sans avoir l’espérance de rendre meilleure, ils regardent en face et jugent pour ce qu’elle est. Empli d’une mordante âpreté ou d’une froideur plus incisive encore, cet humour est comme un des fruits amers de l’arbre de la science du bien et du mal. Il se fonde à la fois sur la connaissance du réel, sur le contact étroit avec la réalité concrète et sur le sens profond que revêtent les apparences pour un spectateur philosophe.

Parmi toutes les formes de l’humour, celles qu’on pourrait qualifier de « défensives » sont toujours les plus riches. Les révoltes du cœur et de la raison qui se rencontrent à la fois en elles leur donnent un accent profondément humain ; l’indignation, le mépris, quelquefois la haine qu’elles expriment prennent, à être ainsi contenus et maîtrisés, un accent, une vigueur, une portée incomparables. Mais l’humour sait aussi jaillir de sources moins profondes et illuminer la réalité d’une lumière plus douce. Son masque d’indifférence ou de badinage, qui cache le plus souvent un visage amer ou tragique, sert parfois à donner une valeur plus grande, une forme plus expressive à tout ce que la vie offre d’absurde ou de comique. D’arme défensive, l’humour devient alors l’instrument merveilleux d’un plaisir d’autant plus grand, d’une satisfaction intellectuelle d’autant plus vive, qu’il est mieux éloigné des apparences vulgaires et bruyantes de la plaisanterie ou du rire.

Image de la vie tracée par un témoin impitoyablement lucide ou par un spectateur attentif et amusé, l’humour renferme toujours, on le sait, une transposition du grave au gai, de l’émotion à l’insensibilité ou de tel autre jugement possible à son opposé. Cette transposition indispensable à la production de l’humour implique chez celui qui l’accomplit une maîtrise de soi-même, un contrôle de ses réactions auxquels la spontanéité et la vivacité féminines atteignent rarement. Tandis que la plupart des romanciers anglais sont en même temps des humoristes, les romancières sont généralement inhabiles à manier l’humour. Au xviiie siècle, Richardson est, parmi les grands romanciers, le seul qui soit totalement incapable d’exprimer sa pensée sous une forme ironique et transposée. Au contraire, parmi les romancières, ni Miss Burney, douée cependant d’un sens du comique souvent poussé jusqu’au grotesque et au caricatural, ni la sérieuse Miss Edgeworth, ne possèdent le moindre sens de l’humour. Plus tard, l’œuvre brûlante de passion et de génie de Charlotte Brontë n’est jamais traversée par l’éclair d’une phrase ironique, et si George Eliot sait créer d’admirables figures humoristiques, sa large et puissante vision du réel contient un grand nombre d’aspects auxquels l’humour demeure étranger. Avec Jane Austen seule, l’humour, au lieu d’être un mode d’expression employé à l’occasion et dans certaines circonstances, apparaît à chaque page. Il est pour elle, comme pour Swift et Sterne, ces deux grands maîtres de l’ironie, l’attitude adoptée spontanément et toujours en face du réel.

Dans une lettre que nous avons citée et que Jane Austen adressa en 1816 au bibliothécaire du Prince Régent, elle définit, aussi bien que le lui permet son horreur de tout ce qui est abstraction et pensée philosophique, la seule attitude qu’elle se juge capable de prendre en écrivant un roman. Elle a besoin, déclare-t-elle, de n’être pas contrainte par un sujet trop sérieux à une gravité qui lui poserait et qu’elle n’aurait pas le courage de soutenir. Il lui faut « se laisser aller à rire d’elle-même et des autres ». Son humour, en effet, exprime un amusement perpétuel devant les apparences. C’est un rire discrètement moqueur dont l’ironie est sans âpreté comme sans amertume et qui, s’il n’a point de résonances profondes, possède cependant d’autres qualités que sa finesse et sa gracieuse légèreté. Tout en restant éloigné de toute large conclusion, tout en exprimant l’amour et l’acceptation de la vie, il est assez clairvoyant, assez juste et assez fort, pour percer à jour les faux-semblants de la vanité et de la sottise.

Une singulière parité unit les éléments dont se compose l’œuvre de Jane Austen ; sa psychologie, nous l’avons déjà vu, ne s’éloigne jamais des claires régions de l’intelligence et n’admet que des éléments où la raison peut retrouver une ordonnance, un enchaînement logiques. Son art aussi est de ceux auxquels la raison et la logique ont présidé ; il s’adresse à l’inlelligence et, pour se conformer à ce qu’elle réclame, revêt une forme simplifiée, recherche la clarté, la ligne simple, le trait précis. Il veut avant tout être compris. Il ne cherche pas à nous émouvoir, et ne prolonge pas dans une longue vibration l’idée ou l’image qu’il traduit en termes mesurés et choisis. À cette conception artistique comme à cette psychologie de l’intelligence, l’humour de Jane Austen est étroitement apparenté. Exprimant comme elles une vision du réel, une philosophie de la vie qui n’atteignent pas jusqu’aux sources profondes de l’être, il s’attache à saisir le geste, la parole, l’attitude par où se révèle la personnalité.

Un tel mode de transposition humoristique, qui veut nous faire mesurer l’absurdité ou le ridicule d’une action sans prétendre susciter en nous un autre jugement sur elle, est rare. Il suppose à son origine une approbation implicite, une acceptation tacite de tout ce que la vie peut offrir. Délivré par ce consentement de toute nécessité de suggérer désormais un jugement moral ou affectif — puisque, en présence de la vie, l’humoriste la trouve bonne et digne d’être aimée — son ironie ne servira qu’à saisir et à souligner les contrastes amusants que présente souvent la réalité. Comme il reconnaît dans le monde et en lui-même une pareille logique, comme il n’entend et ne cherche pas à entendre de dissonances dans l’harmonie de l’univers, cet humoriste note seulement les infractions superficielles aux règles de la raison. L’humour naît pour lui de la constatation de quelques exemples d’illogisme ou d’erreur, et n’a d’autre source que le contraste entre la raison, loi éternelle du monde intelligible, et l’absurdité que trahissent parfois certains caractères ou certains faits. Son humour n’éveillera jamais en nous une indignation, une révolte, une pitié auxquelles il reste lui-même complètement étranger. Tel personnage qui pourrait ailleurs devenir odieux, ici intéresse et divertit parce que son attitude et son activité, au lieu d’être présentées dans une transposition du point de vue ordinaire qui contiendrait un jugement moral, sont envisagées uniquement dans leurs rapports avec la raison.

Guidés par celle qui se propose de rire d’elle-même et des autres, nous assistons au second chapitre de « Bon sens et Sentimentalité » à une discussion entre Mme Dashwood et son mari. Il y a dans ce passage où l’humour de Jane Austen se manifeste de la façon la plus caractéristique, l’exposition lucide, raisonnée, parfaitement sérieuse et solide, d’un jugement entièrement faux. La logique à rebours qui s’exprime là est mise au service de la cupidité et de l’égoïsme. Mais ce que désire l’auteur n’est pas de nous faire mesurer jusqu’où peuvent aller de tels défauts, son dessein est nous associer à l’amusement que lui cause l’irrésistible argumentation de Mme Dashwood. Il s’agit de savoir ce que doit faire John Dashwood, à qui son père a recommandé en mourant sa veuve et les trois filles qu’il laisse sans fortune. John Dashwood pense d’abord à assurer une rente viagère à sa belle-mère, mais sa femme lui fait sentir les dangers et les inconvénients d’une telle entreprise : « Je ne sais si vous l’avez remarqué, les gens à qui l’on sert une rente viagère ne se décident plus à mourir. Votre belle-mère est pleine de force et de santé, et elle n’a pas encore quarante ans. Une rente à payer, c’est une chose très sérieuse, qui se renouvelle tous les ans… on n’arrive pas à s’en libérer… L’ennui des rentes viagères, j’en sais quelque chose, car ma mère était tenue, aux termes du testament de mon père, à en servir à trois ou quatre vieux domestiques. Elle ne se sentait pas maîtresse de son bien, me disait-elle, tant que ces gens avaient le droit de lui réclamer quelque chose. Mon père avait eu grand tort de mettre cette clause dans son testament, d’autant plus que, sans cela, toute sa fortune aurait appartenu à ma mère sans restriction aucune… Je suis convaincue que votre père n’avait pas la moindre intention de vous obliger à donner une somme quelconque à votre belle-mère. Il ne pensait, j’en suis sure, qu’aux services que vous pourriez aisément lui rendre, comme par exemple, lui trouver une maison, l’aider à déménager et lui envoyer de temps en temps, pendant la saison, des fruits et du gibier. Je parierais ma tête que c’est là ce qu’il a voulu dire. Ce serait d’ailleurs bien étrange et tout à fait déraisonnable qu’il en fût autrement… Votre belle-mère et vos sœurs auront, entre elles toutes, cinq cents livres sterling par an et, certes, quatre femmes n’ont pas besoin de plus pour vivre ! Elles auront si peu à dépenser ! Leur entretien ne leur coûtera presque rien ; elles n’auront ni voitures, ni chevaux, et presque point de domestiques. Comme elles ne recevront personne, elles n’auront vraiment point de frais à faire… Cinq cents livres sterling par an ! Je me demande comment elles en dépenseront la moitié, et ce serait absurde à vous de leur donner quelque chose de plus ». [303]

Pour jouir du contraste entre l’opinion qu’une personne a de soi-même ou de sa conduite et celle qu’en ont ses semblables, il ne faut guère dépasser un point de vue tout intellectuel. La sympathie, le mépris, ou telle autre réaction de la sensibilité risqueraient d’interposer un voile entre notre vision et ce contraste d’où naît l’humour. Aussi Jane Austen écarte-t-elle impitoyablement le sentiment, qu’elle est presque toujours tentée de prendre pour sentimentalité pure. L’absence de cet élément donne parfois à ses scènes humoristiques un ton d’une justesse un peu sèche, une dureté qui font penser à une voix au timbre très pur, mais auquel il manquerait la vibration de certaines harmoniques.

Le plus souvent, cependant, le charme très réel de leur ironie légère, fine et discrète, fait oublier que ces pages alertes, brillantes et vraies à la fois, ne sont pas enrichies par la sensibilité. Avec une habileté presque inquiétante dans sa simplicité et son naturel, l’auteur ne nous permet pas de remarquer qu’il y a dans la réalité de vastes régions où elle ne pourra jamais pénétrer, des terres inconnues dont elle ne connaît rien de plus que le nom. Mais de cette lacune, de cette insuffisance, nous ne prenons conscience qu’au moment où, après avoir lu un de ses romans, nous essayons de replacer sous l’angle de notre vie journalière les êtres et les choses dont nous avons souri parce que Jane Austen nous les avait présentés. Alors seulement, nous nous souvenons que la sottise, l’absurdité, les prétentions dont nous venons de rire, peuvent quelquefois paraître touchantes. À la lecture, rien de semblable : nous avons été amusés d’une façon peut-être un peu différente, mais amusés cependant aussi bien par une Mme Dashwood que par une créature inoffensive comme cette Miss Bates dont le bavardage répand ses îlots à travers le récit des aventures d’Emma. Une seule fois, dans « Persuasion » — et l’on ne saurait citer d’autre exemple, — le manque de sensibilité de Jane Austen nous choque. Nous sommes frappés de trouver là une faute de goût et une chose pire encore : Mme Musgrove vient d’apprendre la nouvelle de la mort de son fils, et raconte en pleurant au capitaine Wentworth quelque insignifiante anecdote à propos de ce « pauvre Dick » dont la perte ne peut être sensible à personne qu’à elle-même. « Mme Musgrove avait des proportions généreuses plus propres à exprimer la bonne santé et la bonne humeur que la tendresse ou le sentiment… Le capitaine Wentworth méritait vraiment qu’on admirât l’imperturbable gravité avec laquelle il écoutait la grosse dame se lamenter sur le sort d’un fils qui, pendant sa vie, n’avait été digne d’aucune affection. Il n’y a pas de rapport nécessaire entre l’embonpoint et l’affliction. Une personne à la taille pesante et massive a autant de droits à être plongée dans la plus grande tristesse que la créature la mieux proportionnée qui soit. Mais, question de beauté à part, il y a des rapprochements fâcheux que la raison voudrait en vain approuver, mais que le goût ne saurait accepter et sur lesquels le ridicule doit infailliblement trouver à s’exercer ». [304]

Le « rapprochement fâcheux » que nous saisissons n’est pas exactement celui que l’auteur signale. Ce qui choque ici, c’est une nuance que des yeux vifs et un esprit moqueur ne sont pas toujours capables de saisir. Une douleur sincère, fut-elle la douleur « d’une grosse dame qui se lamente», a toujours quelque chose qui peut sembler à la plupart d’entre nous respectable et touchant.

Ce petit passage, sans lequel on pourrait croire que le goût de Jane Austen n’est jamais en défaut, renferme une autre indication, plus utile et d’une plus grande importance. La correspondance, nous l’avons vu, ne nous apprend presque rien sur les sources de l’humour dans la « comédie moyenne » de Jane Austen. À peine avons-nous trouvé, dans cette lettre où elle parle de se laisser aller à rire d’elle-même et des autres, un mot qui nous éclaire sur les origines psychologiques de son attitude devant la réalité. Les quelques lignes déjà citées de « Persuasion » sont autrement révélatrices, et leur révélation d’autant plus significative qu’elle est plus involontaire. La « raison », le « goût », voilà, de son propre aveu, les deux sources dont jaillit l’humour de Jane Austen. Encore pourrait-on réduire celles-ci à une seule, car le goût est le produit d’une culture rationnelle, d’une adaptation réfléchie à certains principes en lesquels se résume comme une logique de l’esthétique.

Si le désaccord de tel ou tel spectacle avec les lois de la raison ou les principes du goût, noté par un observateur éminemment raisonnable, est à la base de cette forme de l’ironie que nous appelons « humour », celui-ci aura l’amusement pour résultat. Saisissant très rapidement et très vivement la nature et la portée de ce désaccord, l’auteur estimera superflu de nous demander une semblable constatation. Croyant lui-même à la prépondérance de l’ordre et de la raison dans le monde, il considérera comme exceptionnel tout ce qui échappera de quelque manière que ce soit à la logique générale. Il ne fera donc pas au lecteur l’injure de lui demander de prononcer sur telle ou telle scène humoristique le jugement que l’absurde provoque toujours chez un être dont la raison n’est pas faussée. La seule chose qu’il pourra lui demander, sera de s’associer au plaisir qu’il a pris lui-même au spectacle de la sottise, de la vanité, ou de l’ambition.

Mais l’humour qui s’adresse seulement à l’intelligence et ne vise qu’à divertir ne diminue pas seulement sa propre valeur au point de vue humain : son champ immédiat se trouve rétréci, limité aux petits côtés de la vanité ou de la sottise, aux travers, aux manies, à tout ce qui appartient à la surface de la personnalité, à l’être extérieur et aux relations, non point tant des hommes entre eux, que des différents membres d’une même société et d’un même « clan » social. Quelle que soit la pauvreté de la sensibilité, la raison s’oppose à ce qu’aucun de nous reste indifférent devant le vice ou le mal. Pour que l’on puisse sourire de quelque trait de l’absurdité où parfois tombent les hommes, il faut que ce trait n’entraîne pas de conséquences graves, et ne soit, au regard de l’ordre et de la logique universels, qu’un accident isolé et de peu d’importance.

Aussi, l’humour qui apparaît à chaque page dans six études de la vie de province, s’exerce-t-il sur des objets auxquels la plupart des humoristes ne sauraient accorder une attention constante. C’est dans les menus incidents de vies douces et monotones, dans les petites conversations qu’on échange au château ou au presbytère sur les qualités et les défauts des voisins ou des amis, que Jane Austen trouve invariablement l’emploi de son sens du ridicule. Sa vision du réel est si différente de celle de ses personnages qu’il ne saurait d’ailleurs en être autrement. De là cette création perpétuelle du point de vue humoristique, cette ambiance d’ironie qui donne à son œuvre, pourtant si délicate et si dénuée d’amertume, une ressemblance lointaine, mais néanmoins indiscutable, avec celle de Swift dans les « Voyages de Gulliver ». Comme Gulliver suit d’un œil amusé les occupations des Lilliputiens et prend plaisir « à voir un cuisinier plumer une alouette plus petite qu’une mouche, et une jeune fille enfiler d’un fil invisible une aiguille qui ne l’était pas moins », [305] Jane Austen écoute les discours de Mr. Collins sur la bienveillance de Lady Catherine de Bourgh ou les remarques de Mr. Woodhouse sur le danger qu’il y a à manger une trancbe de « wedding-cake ». Lilliputiens et habitants d’une petite paroisse du Surrey ou du Hampshire se doutent bien peu que leurs travaux et leurs préoccupations peuvent sembler vains ou risibles. Ainsi que l’a si justement remarqué un critique anglais, « le spectacle du royaume de Lilliput ne revêt une signification particulière que lorsque les yeux de Gulliver le contemplent ». [306] Mr. Collins, Mr. Woodhouse ou Miss Bates deviennent des figures humoristiques parce que la réalité, telle qu’ils la conçoivent, ne correspond point à la vision du réel de celle qui les observe. Aux yeux de leurs amis, dans leur étroit milieu provincial, ils sont des êtres qu’on estime et qu’on aime. Peu de gens à Highbury songent à rire des longs discours de Miss Bates, de la vanité de Mme Elton ou des manies de Mr. Woodhouse. Ils voient ces défauts de trop près et trop souvent pour en être frappés. Lorsqu’il s’agit, pour les quelques personnes qui composent la meilleure société de Highbury, de se faire une opinion sur les mérites d’une nouvelle venue, on suit la loi du moindre effort et, parce que tout le monde lui a accordé la louange d’un compliment banal, on vante à l’envi Mme Elton. « La plupart des gens, soit qu’ils fussent disposés à l’admiration ou peu accoutumés à se former par eux-mêmes une opinion ou encore, croyant de bonne foi que la jeune mariée devait être aussi intelligente et aussi charmante qu’elle le donnait à entendre, n’avaient qu’à se trouver très satisfaits ; l’éloge de Mme Elton passa donc de bouche en bouche comme il convenait ». [307]

Comme pour rendre sensible la distinction établie par l’humour entre le point de vue de l’acteur et celui du spectateur, Jane Austen, en nous conviant tacitement à la fête d’ironie dont elle jouit elle-même, n’admet que par exception à cette même fête quelques-uns de ses personnages les plus sensés. Peut-être craindrait-elle, en adoptant un autre procédé, de nuire à l’effet d’ensemble de son œuvre. Peut-être encore sait-elle que, pour peindre des défauts ou des travers que certains verraient à Highbury comme elle sait les voir, il faudrait leur donner le grossissement d’une caricature ou la fixité d’une grimace. Elle ne permet donc que rarement à Elizabeth Bennet et à son père de se moquer de Mr. Collins, et, dans « Le Château de Mansfield », n’accorde à Henry Crawford qu’en une seule occasion le droit de s’écrier, en entendant prononcer le nom de Mr. Rushworth : « Pauvre Rushworth et ses quarante-deux répliques ! Qui pourrait jamais l’oublier ! Il me semble voir encore son acharnement à apprendre son rôle et son désespoir ! Ou je me trompe fort, ou sa charmante Maria ne souhaitera jamais qu’il lui adresse quarante-deux répliques ! » [308]

Entourés d’une atmosphère de bienveillance ou d’affection, les êtres les plus ridicules peuvent ainsi, sans invraisemblance, étaler librement leur sottise. L’ironie elle réalisme de l’auteur se concilient par là aisément dans tous les passages humoristiques, et même dans les interminables harangues de Miss Bates. Quel besoin, en effet, aurait la vieille demoiselle de modérer son bavardage, quand elle ne voit autour d’elle que des auditeurs bénévoles ? Walter Scott et plusieurs autres après lui, ont répété qu’un Mr. Woodhouse, une Miss Bates, semblent au premier abord infiniment divertissants, puis « deviennent aussi fastidieux dans un roman que dans la vie réelle ». [309] À ceci, Whately a répondu le premier [310] « qu’il faut beaucoup d’esprit pour rendre amusante la conversation des sots », et que ceux qui trouveraient ennuyeux les personnages humoristiques du roman de Jane Austen devraient également dédaigner « Les joyeuses Commères de Windsor » ou « La Nuit des Rois », puisque, dans l’œuvre de Shakespeare, ces deux comédies sont, entre toutes, faites de l’étude de la vanité et de la sottise. Réponse intéressante et juste. Mais la comparaison qu’elle établit entre les personnages humoristiques de Shakespeare et ceux de Jane Austen, ne saurait être acceptée sans restriction.

S’il est tentant de répéter, avec Goldwin Smith : « La main qui peignit Miss Bates, bien qu’incapable de tracer le portrait de Lady Macbeth, aurait pu faire celui de Dame Quickly et de la nourrice de « Roméo et Juliette » [311], il ne faut pas oublier qu’il existe cependant entre ces figures une différence essentielle. Dans l’imagination puissante et subtile de Shakespeare, sous le clair soleil de son génie créateur, les sots, les faibles, les méchants, participent à la vie aussi largement que les forts. Sa conception du réel, généreuse et grande comme la réalité elle-même, permet que les plus humbles soient associés parfois à l’action et que leur existence se justifie dans cette association.

Au contraire, Jane Austen, ne voyant qu’un aspect isolé de la réalité est obligée d’écarter de l’action tous les êtres qui ne satisfont point aux conditions étroites d’intelligence ou de bon sens pratique qu’elle impose aux personnages auxquels elle donne le droit à l’activité. Dans le milieu qu’elle étudie, milieu où l’existence apparaît toujours également éloignée et des exigences matérielles de la vie et des impulsions irrésistibles de la passion, l’activité est un jeu délicat qui exige de la réflexion, du jugement, un sens exquis de la mesure. C’est pourquoi les sots, les Elton, les Bates, les Collins, Harriet Smith, Mme Bennet ou Mr. Woodhouse, n’agissent jamais. Ils parlent, se racontent ou commentent à leur façon les événements dont ils sont les témoins, mais il ne leur est pas permis de jamais se risquer à l’action. Ils demeurent en marge de l’intrigue, frelons divertissants d’une petite ruche bien ordonnée où l’activité est un privilège réservé à ceux qui peuvent en faire bon usage. Comparer de tels personnages à ceux de Shakespeare est donc inutile, dangereux même, car les figures humoristiques de Jane Austen ne sauraient soutenir sans dommage un pareil rapprochement. Tout au plus pourrait-on dire, en comparant certains passages du rôle de la nourrice dans « Roméo et Juliette » aux longues harangues de Miss Bates, que, dans les deux cas, le procédé humoristique appliqué à des objets si différents est sensiblement le même et produit un effet semblable. Aucune analyse n’exprimerait d’une façon plus frappante l’inextricable confusion d’un esprit, son incapacité de suivre une pensée, d’en enchaîner et d’en coordonner les différentes phases, que les monologues coupés de parenthèses, d’exclamations, de réflexions, que débitent la nourrice de Juliette et l’excellente Miss Bates. La nourrice interrompt son récit d’une savoureuse anecdote pour préciser une date, pour rappeler tel ou tel souvenir, et répéter en soupirant que feu son mari « aimait la plaisanterie ». La conversation de Miss Bates roule sur d’autres sujets, qui conviennent à une femme de son monde et de son éducation, mais suit les mêmes détours :

« Ma chère Miss Woodhouse, dit Miss Bates, je suis sortie en courant pour vous prier de nous faire le plaisir de monter un instant chez nous et de nous dire ce que vous pensez, et ce que pense Miss Smith, de notre piano. Comment allez-vous. Miss Smith ? Très bien, merci. Et j’ai demandé à Mme Weston de m’accompagner pour avoir plus de chances de réussir à vous décider. — J’espère que Mme Bates et Miss Fairfax sont… — Excellente, vous êtes trop aimable. Ma mère se porte à ravir et Jane n’a pas pris froid hier soir. Comment va Mr. Woodhouse? Enchantée de savoir qu’il va bien. Mme Weston m’a dit que vous alliez venir de ce côté ! Alors, lui ai-je dit, je vais descendre en toute hâte et prier Miss Woodhouse de monter ; ma mère sera si heureuse de lavoir et, puisque nous avons déjà chez nous de si aimables visiteurs, elle ne pourra pas me dire non. Mais oui, descendez, m’a dit Mr. Frank Churchill, l’avis de Miss Woodhouse nous sera très précieux. Peut-être, dis-je, réussirai-je mieux à la persuader si l’un de vous m’accompagne. Attendez alors un petit instant, me répondit-il, il faut que je finisse ma réparation. Figurez-vous, Miss Woodhouse, qu’il est en train de remettre une petite vis aux lunettes de ma mère ! Une pareille obligeance ! Cette vis était tombée ce matin. On n’est pas plus serviable ! Ma mère, vous le comprenez, ne pouvait plus se servir de ses lunettes. Impossible de les mettre. Soit dit en passant, on devrait toujours avoir deux paires de lunettes, il en faut bien deux. Jane me le disait justement tout à l’heure. Je voulais les porter immédiatement à John Saunders, mais toute la matinée une chose ou l’autre m’a retenue à la maison, une d’abord, une autre ensuite, des choses insignifiantes. À un moment donné, voilà Patty qui arrive en me disant que la cheminée delà cuisine avait besoin d’être ramonée. Oh Patty, lui dis-je, ce n’est pas l’heure de m’apporter de mauvaises nouvelles! Quand les lunettes de Madame sont hors d’état! Puis, on nous a apporté de chez le boulanger les pommes que nous avions fait porter au four »

Parfois, au lieu de laisser parler un personnage pour que l’humour se dégage de la naïveté, de la sotte abondance ou de l’inconsciente vanité de ses paroles, Jane Austen emploie un procédé différent. Pour mieux se dissimuler derrière un des pantins dont son ironie règle les gestes, elle se fait alors un jeu d’exprimer, comme s’il s’agissait de son opinion personnelle, la pensée de ceux parmi lesquels elle nous fait vivre un instant. Jamais son humour ne lui sert mieux à rire d’elle-même et des autres que lorsqu’elle énonce ainsi ces belles maximes ou ces solennels lieux communs en lesquels se résument la sagesse et l’expérience d’un milieu de province. Pour qui serait incapable d’en saisir les fines résonances, la première phrase d’« Orgueil et Parti pris » pourrait sembler insignifiante : « Une vérité universellement admise est qu’un célibataire en possession d’une belle fortune doit chercher à se marier ». Ce que l’auteur nous révèle ici, dans le raccourci de cette pensée, c’est l’opinion des Bennet et des Lucas. De même, au début du « Château de Mansfield », nous entendons, dans le récit de l’établissement de Miss Ward et de ses sœurs, les réflexions de toute la société du comté :

« Il y a environ trente ans, Miss Marie Ward de Huntingdon, sans avoir plus de sept mille livres sterling, eut la chance défaire la conquête de Sir Thomas Bertram, seigneur du château de Mansfield, dans le comté de Northampton… Elle fut ainsi élevée au rang de femme d’un baronnet, sans parler de l’agrément et de l’honneur attachés à la possession d’une magnifique demeure et de très gros revenus. Tout Huntingdon s’émerveilla devant un si beau mariage, et son oncle l’avoué lui-même déclara que la jeune fille aurait dû avoir au moins trois mille livres sterling de plus pour oser raisonnablement prétendre à trouver un tel parti. Elle avait deux sœurs que sa belle situation allait lui permettre de bien établir, et ceux des amis de la famille qui trouvaient Miss Ward et Miss Frances tout aussi jolies que Miss Maria ne se gênaient point pour prédire qu’elles se marieraient aussi brillamment. Mais il est certain qu’il n’y a pas, de par le monde, autant d’hommes riches qu’il y a de femmes charmantes pour les épouser. Au bout de six ans environ. Miss Ward se vit réduite à donner son cœur au révérend Mr. Norris, un ami de son beau-frère, sans aucune fortune personnelle. Miss Frances réussit encore moins bien ». [312]

Grâce à cette souplesse qui lui permet de pénétrer la pensée de ses personnages et de comprendre — ce qui ne veut pas dire approuver — leur point de vue et leur façon d’envisager la réalité, son humour demeure modéré, juste et délicat. Au lieu de l’impression presque pénible que produiraient sur nous les ironiques remarques, la raillerie d’un auteur étudiant de loin et de haut les ridicules de pauvres créatures sottes, illogiques et faibles, Jane Austen nous procure au spectacle de la vie un plaisir sans amertume. Les personnages qu’elle fait servira son divertissement et au nôtre sont capables, elle le sait, de lui inspirer autre chose que des réflexions ironiques. L’agressive vanité d’une Mme Elton, la lourde et plate sottise d’un Mr. Collins sont à ses yeux bien différentes des innocents travers d’une Miss Bates ou d’un Mr. Woodhouse. « Je souhaite, fait-elle dire à Elizabeth Bennet, ne jamais tourner en ridicule le bien ni la bonté ». Mais lorsqu’une excellente créature possède, à côté de très réelles qualités, des travers qui appellent irrésistiblement l’humour et la raillerie, pourquoi se refusera rire de ceux-ci ? Si jamais on l’avait interrogée sur les motifs de son attitude constamment ironique, Jane Austen aurait peut-être répondu que l’humour, comme l’esprit, souffle où il veut, et que la raillerie, détachée de tout jugement moral, de toute appréciation des valeurs spirituelles, garde toujours le droit de s’exercer sur ce que la raison reconnaît comme opposé à elle-même.

Alors que la plupart des humoristes condamnent plus ou moins indirectement les erreurs ou les fautes qu’ils aperçoivent chez leurs semblables, elle se borne à les constater et à nous indiquer en quoi ils s’éloignent de la vérité et de la raison. Son humour a, de plus, l’inestimable pouvoir d’illuminer, à mesure qu’il les atteint, les existences les plus plates, le milieu le plus terne et le plus monotone. À sa lueur, les salons de Highbury, les caquetages de Mme Bennet, l’élégance un peu guindée du château de Mansfield, deviennent intéressants, et, tant que dure l’agréable et flatteuse illusion que sait créer en nous sa vision à la fois divertissante et juste du réel, nous croyons avec Jane Austen, que, dans le jeu multiple des apparences, les mille aspects de la sottise, de la vanité, et parfois de la méchanceté humaines, ne sont rien de plus que les scènes d’une comédie toujours neuve, jouée par d’infatigables acteurs pour le divertissement d’un parterre de gens d’esprit.


Si Jane Austen revêt assidûment sa pensée d’une forme humoristique, son ironie s’exerce parfois, mais avec moins de bonheur, dans la parodie et dans la satire. « L’abbaye de Northanger » est, à ses meilleures pages, à la fois une spirituelle parodie et une satire de ce roman romanesque dont les contemporains de Mrs. Radcliffe goûtaient les émouvantes et tragiques péripéties. Dans cette œuvre de jeunesse, inégale et parfois hésitante, l’auteur veut dissiper le mirage romanesque créé par l’imagination de certains romanciers. Parce que de tels récits sont dangereux pour « un esprit de dix-sept ans, aussi ignorant et aussi peu formé que l’est ordinairement l’esprit d’une jeune fille de cet âge », Jane Austen veut montrer à quelles erreurs ridicules, à quelles pitoyables méprises, peut conduire la lecture « des délicieux ouvrages de Mrs. Radcliffe ». Elle écrit alors « L’abbaye de Northanger » où l’intrigue, les scènes, le décor même du roman de Mrs. Radcliffe et de ses imitateurs, sont ramenés au niveau de la réalité quotidienne. Leur invraisemblance, leur absurdité, la naïveté et la grossièreté de leurs procédés apparaissent peu à peu, non seulement aux yeux du lecteur averti, mais à ceux de l’héroïne. Celle-ci, qui ne connaît rien de la vie, a cru trouver dans l’œuvre de Mrs. Radcliffe un guide sûr, plein d’expérience et de sagesse ; elle arrive bientôt à comprendre combien elle s’est trompée, et « ses visions romanesques à jamais envolées », se promet « de penser et d’agir désormais suivant les règles du bon sens ».

Quand elle s’applique à la forme ou aux procédés du roman fantastique, la satire de Jane Austen possède une force comique, un entrain irrésistibles. Cette force et cette vivacité se concentrent sur un seul point : la peinture de l’héroïne et des événements auxquels elle est directement mêlée. Quelques mots suffisent pour expliquer que « L’abbaye de Northanger » n’est pas destiné à contenir ces longs récits, ces « aventures de la déplorable Mathilde », qui diversifient agréablement les œuvres alors en vogue. « Mme Thorpe était veuve et n’était pas riche. C’était une femme d’humeur égale et portée à la bienveillance… Sa fille aînée était une fort belle personne, et les deux plus jeunes… étaient tout à fait passables. Ces brèves indications sont destinées par l’auteur à suppléer à une longue et minutieuse narration que ferait Mme Thorpe elle-même, et qui mettrait le lecteur au courant d’événements déjà anciens et de grands malheurs dont le récit suffirait à occuper deux ou trois des chapitres suivants. » [313]

Lorsqu’il s’agit, au contraire, de comparer la conduite de Catherine Morland à celle d’une Emilie ou d’une Adeline, nous trouvons mieux que de « brèves indications ». Catherine, oubliée par son danseur, reste assise dans un coin de la salle de bal, songeant avec quelque regret à l’aimable Mr. Tilney, qu’elle croit absent. « Elle avait grande envie de danser et savait bien que, puisque personne n’était au courant de sa situation, elle partageait avec les autres jeunes filles qui faisaient tapisserie, l’opprobre de n’avoir pas été invitée à danser. Être déshonorée aux yeux du monde, être revêtue d’une apparence d’infamie alors qu’on a le cœur empli de pureté…, voilà ce que connaît la vie d’une héroïne… Catherine souffrit alors, mais pas un murmure ne s’échappa de ses lèvres… Au bout de dix minutes, elle revint à des pensées plus agréables en apercevant Mr. Tilney… Il avait, comme toujours, l’air souriant et animé et parlait avec vivacité à une jeune personne très bien parée et d’aspect agréable qui s’appuyait à son bras. Catherine devina que cette jeune personne était la sœur de Mr. Tilney, négligeant ainsi, par une fâcheuse étourderie, une belle occasion de croire que le jeune homme était à jamais séparé d’elle et était déjà marié… C’est pourquoi, au lieu de laisser une pâleur mortelle se répandre sur son visage et de tomber évanouie dans les bras de Mme Allen, Catherine resta assise, en pleine possession de toutes ses facultés, sans rien de plus inusité qu’une rougeur un peu vive sur les joues ». [314]

La satire s’appuie ici sur le contraste entre l’attitude et la pensée d’une héroïne « vraie » et vivante comme Catherine, et l’attitude artificielle et fausse des personnages que Mrs. Radcliffe fait évoluer dans un décor de mélodrame. Le roman fantastique suggère encore à Jane Austen l’idée d’autres comparaisons. La réalité, telle qu’elle est représentée dans « Les Mystères d’Udolpho » et dans les œuvres du même genre, ne correspond pas à ce que l’expérience peut nous offrir; aussi, une imagination nourrie de spectacles terrifiants, de scènes d’un pittoresque frappant et plus qu’un peu théâtral doit-elle éprouver, devant la vie et devant la nature, une série de désillusions.

Comme elle ne connaît rien du monde, à part la maison paternelle, et doit aux seuls romans qu’elle a lus ses idées sur la nature humaine et sur la beauté d’un décor ou d’un site, Catherine Morland, à mesure qu’elle approche de Northanger s’attend, à chaque détour de la route, à voir une demeure féodale, un château aux murs gris, entouré de chênes séculaires. L’abbaye, pense-t-elle, doit ressembler à ces vieux châteaux qui apparaissent toujours aux yeux charmés des héroïnes de Mrs. Radcliffe, « baignés dans la splendeur du soleil couchant dont les derniers rayons jettent leur éclat sur de hautes fenêtres gothiques. » Elle a, depuis longtemps, savouré à l’avance le délicieux frisson de terreur, les craintes vagues, les sombres pressentiments que ne sauraient manquer d’éprouver ceux qui, pour la première fois, visitent une ancienne abbaye. Mais le coucher de soleil espéré et les impressions de terreur attendues sont remplacées par des sensations infiniment moins poétiques. Catherine, en descendant de voilure sous une pluie battante, « n’a qu’une pensée : protéger de l’ondée son chapeau de paille tout neuf ». Oubliant les sombres pressentiments qui doivent assaillir une héroïne au seuil d’une antique et vénérable demeure, elle franchit le seuil sans songer aux scènes d’horreur dont les vieux murs ont, sans doute, jadis été témoins. Le vent souffle. Il devrait lui apporter dans ses gémissements un sinistre écho de cris de détresse ou un lugubre avertissement : il n’apporte aux voyageurs rien autre que de la pluie tombant en larges gouttes pressées. Cependant, Catherine ne doute pas d’avoir bientôt la joie d’assister à quelques-unes des scènes qui, dans l’œuvre de Mrs. Radcliffe, se déroulent toujours dans le cadre romantique d’un ancien couvent ou d’un vieux château. Lorsque, après le souper, on entend la tempête souffler avec violence, Catherine reconnaît là le présage d’une nuit terrible. Elle comprend que, malgré les attentions dont ses hôtes l’entourent, en dépit des lumières, de la claire flambée dans une cheminée à la nouvelle mode, de la table bien dressée, du luxe et de l’élégance qui règnent chez les Tilney, elle est à l’abbaye de Northanger et non dans une maison moderne. Le sifflement de la tempête fait renaître en son cœur une foi entière aux descriptions de ses romans préférés. En effet, toutes les demeures en ruines, tous les châteaux dont les murs abritent de redoutables secrets ne sont jamais baignés, aux heures tragiques, d’une autre lumière que celle du clair de lune; à défaut de cet éclat mystérieux et glacé, ils sont environnés d’épaisses ténèbres qu’animent la voix de l’orage et la plainte du vent.

Catherine se sent encouragée à découvrir au moins quelques épisodes de l’histoire de Northanger ; elle commence, dès le premier soir, à pénétrer les secrets de la maison, à chercher la trace des crimes commis jadis à l’abbaye. Un grand coffre de cèdre, que ferme une lourde serrure d’argent noirci par les années, contient sans doute quelques bijoux, des fleurs fanées, un portrait : elle soulève le couvercle massif et voit au fond du coffre une courte-pointe de coton, soigneusement pliée. Un cabinet de laque dont elle explore les tiroirs, cache des papiers, peut-être une confession de crimes atroces, écrite par un meurtrier dont l’âme fut torturée par un tardif remords : les papiers jaunis sont des notes de blanchissage.

Château gothique, ténèbres de la nuit, tempête, coffres vermoulus, manuscrits indéchiffrables, décor et accessoires du roman fantastique, sont ainsi présentés à tour de rôle sous deux aspects opposés : d’abord sous l’aspect conventionnel qu’ils revêtent dans l’œuvre de Mrs. Radcliffe, puis sous des apparences moins pittoresques, mais plus fidèles à la réalité. À chaque effet, à chaque scène traditionnelle du roman imité des « Mystères d’Udolpho », la satire de Jane Austen apporte un ironique démenti. L’imagination de la naïve Catherine, est constamment ramenée de ses visions chimériques et romanesques au bon sens et à la réalité. Nous retrouvons ici, avec les éléments du roman fantastique, le procédé dont les romanciers de l’école de la terreur se servent pour donner une apparence de vraisemblance et de logique aux événements les plus improbables. Après avoir terrifié ses lecteurs par des prodiges, des fantômes, des apparitions, lorsqu’elle a créé une atmosphère de mystère et substitué le surnaturel au réel, Mrs. Radcliffe donne, au dernier chapitre de ses romans, une explication logique des prodiges, apparitions ou évocations, qu’elle avait d’abord présentés comme dépassant ce que peut concevoir et accepter la raison humaine. Cette réfutation de l’absurde et de l’invraisemblable tarde moins dans le roman de Jane Austen ; chaque péripétie romanesque de « L’abbaye de Northanger » s’achève à son tour sur une note comique de désillusion, de contraste ironique entre ce qu’attendait une imagination faussée par de sottes lectures et ce que la réalité peut apporter.

Cette satire ne se borne pas à mettre en lumière ce qu’il y a de ridicule et d’outré dans le fonds et dans la forme du roman romanesque ; elle s’accompagne d’une fine étude psychologique. Catherine, dont l’esprit est droit et sain sur tout autre point, juge à faux chaque fois qu’elle se laisse guider par les exemples empruntés à des romans. Elle veut retrouver autour d’elle les criminels héros dont les aventures emplissent les pages de « L’Italien » ou des « Mystères de la Foret ». C’est en vain qu’elle reçoit à Northanger l’hospitalité la plus flatteuse et la plus courtoise ; son hôte l’accable en vain d’attentions et d’égards ; trop de romans lui ont appris de quelle perfidie, de quelle noirceur le cœur humain est capable. En dépit de toutes les apparences, elle se persuadera que le général Tilney a été le bourreau, le meurtrier de l’épouse dont il semble garder si pieusement le souvenir. Le général a fait élever un monument à la mémoire de sa femme. Catherine verra-t-elle là la preuve d’une réelle affection et d’un regret sincère ? Non, car elle a lu qu’il n’était pas rare de voir un tel cynisme ou une telle puissance de dissimulation. « Elle se rappelait l’histoire de tant de gens qui s’étaient endurcis dans le crime… qui avaient semé la mort au gré de leur caprice, sans aucun sentiment de remords ou d’humanité, jusqu’à ce qu’une mort violente ou les austérités de la pénitence eussent mis un terme à leur sinistre carrière. Le monument funéraire ne pouvait l’empêcher de penser que Mme Tilney n’était peut-être pas morte. Si même elle descendait dans le caveau de famille, que lui prouverait la présence d’une bière ? N’avait-elle pas lu bien souvent que rien n’était plus facile que de mettre une figure de cire à la place d’un cadavre et de faire à ce simulacre de trompeuses funérailles ». [315]

Lorsque Catherine est forcée de convenir de l’injustice et de l’invraisemblance de telles suppositions, elle fait un retour sur elle-même. « Elle se rappela dans quelles dispositions elle était arrivée à Northanger, et elle comprit que sa sottise et son erreur provenaient de l’influence pernicieuse de ses lectures favorites ». La partie satirique du récit se termine sur cette note un peu didactique. Dans les sept derniers chapitres de « L’abbaye de Northanger » l’auteur ne fait plus aucune allusion aux romans à la Radcliffe et délaisse l’ironie et la satire pour s’occuper uniquement des disgrâces imméritées, puis du bonheur, de son héroïne.


Œuvre inégale et incertaine, tantôt satire du roman fantastique, tantôt étude de caractères et peinture de mœurs, « L’abbaye de Northanger » occupe une place à part dans l’œuvre de Jane Austen. Sa valeur, en tant que satire, diminua et disparut avec la vogue des ouvrages de Mrs. Radcliffe. Ce qui demeure et ne peut vieillir, c’est la finesse de l’ironie, les contrastes amusants, les situations comiques par lesquels s’exprime une satire dont l’objet a depuis longtemps cessé d’intéresser le public. Il reste toutefois un point à éclaircir au sujet de la partie satirique de « L’abbaye de Northanger ». Ne contient-elle pas une certaine part d’imitation, et Jane Austen ne s’est-elle pas inspirée d’un livre qu’elle connaissait bien, pour écrire ces pages où elle signale les dangers qu’offre le roman de Mrs. Radcliffe ?

L’alerte et lumineuse préface, écrite par Mr. Austin Dobson pour une édition assez récente de « L’abbaye de Northanger », nous dit que Jane Austen « essaya de faire pour le roman à la Radcliffe ce que Cervantes avait fait pour « Esplandian » et pour « Felixmart d’Hyrcanie », ce que Mrs. Lenox avait fait pour « Cassandre » et « Cléopâtre ». [316] Mr. Austin Dobson néglige d’ajouter que Jane Austen, qui connaissait sans doute l’œuvre de Cervantes, connaissait et goûtait très vivement le « Don Quichotte féminin » de Mrs. Charlotte Lenox. Dans « L’abbaye de Northanger » l’imitation de Cervantes est lointaine. Jane Austen ne doit à « Don Quichotte » que son thème satirique et le lui a peut-être emprunté indirectement. Les aventures de Catherine ressemblent bien peu à celles de l’inimitable Chevalier de la Manche; elles se rapprochent au contraire assez étroitement de celles de la jeune Arabella, l’héroïne de Mrs. Lenox. Le « Don Quichotte féminin » [317] avait eu une heure de célébrité dont le souvenir n’était pas encore oublié des contemporains de Jane Austen. Johnson, dans le « Gentleman’s Magazine » et Fielding dans le « Covent Garden Journal » avaient loué, en 1752, l’ouvrage que Mrs. Lenox venait de publier. Fielding avait même déclaré que le « Don Quichotte féminin » dépassait sur certains points le chef-d’œuvre dont l’auteur s’était ouvertement inspiré. Le sujet du roman de Mrs. Lenox lui semblait avoir plus de vraisemblance que celui de Cervantes, les aventures d’Arabella étant moins fantastiques que celles du bon chevalier de la Manche. « La lecture des romans avait-il déclaré, peut plus facilement fausser le jugement d’une jeune personne qu’elle ne peut ébranler la raison d’un vieil et honnête gentilhomme ». Cette Arabella qui avait charmé Fielding et Johnson au milieu du xviiie siècle, fut également admirée, quelque quarante ans plus tard, au presbytère de Steventon. Dans une lettre écrite en 1807 Jane Austen fait une allusion au « Don Quichotte féminin » qu’elle relit alors, et « trouve aussi agréable que ses souvenirs le lui représentaient ». Ces souvenirs datent vraisemblablement des années de Steventon et du moment où, avant d’écrire « L’abbaye de Northanger », Jane Austen avait lu le roman de Mrs. Lenox.

L’objet de la satire, dans le « Don Quichotte féminin » et dans « L’abbaye de Northanger » est à peu près semblable. Mrs. Lenox, tournant en ridicule la sentimentalité du roman de Mlle de Scudéri et Jane Austen, faisant ressortir ce qu’il y a de grossière invraissemblance dans l’œuvre de Mrs. Radcliffe, se proposent une même fin qui est d’opposer la réalité à la vision absurde et fausse qu’en présentent certains romans. Parce qu’elle connaît de la vie et du cœur humain les seules apparences qu’ils revêtent dans « Clélie » ou dans « Le Grand Gyrus », Arabella voit dans tout homme qui l’approche un amant timide, et dans l’incident le plus insignifiant une aventure qui doit permettre à cet amant de déclarer sa flamme. Les malheurs de l’illustre Mandane lui ont appris que la beauté d’une princesse peut faire naître dans les cœurs, non seulement l’amour le plus soumis et le plus pur, mais une passion coupable. Aussi Arabella découvre-t-elle bientôt chez un bonhomme d’oncle les marques d’une inclination dont sa vertu doit s’alarmer. D’une voix tremblante de pudique indignation, « essuyant quelques larmes qui s’échappent de ses beaux yeux », elle bannit de sa présence celui qui, elle en est persuadée, n’a pu la voir sans brûler pour elle : « Retirez-vous, ô mon malheureux oncle, et puissent la raison et l’absence vous rendre bientôt le Repos. Lorsque vous aurez triomphé des sentiments qui causent à cette heure votre souffrance et la mienne, soyez assuré que vous n’aurez pas à vous plaindre de mon attitude envers vous ». Où Arabella, élevée à l’école des Scudéri et des La Calprenède ne voit qu’amants et que flammes, Catherine Morland, nourrie des non moins solides enseignements du roman à la Radcliffe, ne soupçonne que crimes abominables et diaboliques cruautés. Catherine, de même qu’Arabella, est ramenée par la force de l’évidence à une vision plus saine de la réalité et comprend enfin que le roman sentimental ou romanesque, n’est pas, pour une jeune personne naïve et crédule, la meilleure école de la vie.

Cependant, si la satire de Jane Austen doit quelque chose au roman de Mrs. Lenox, elle n’emprunte au « Don Quichotte féminin » que les traits les plus divertissants d’un roman par ailleurs fort languissant et emploie ceux-ci d’une façon habile et neuve. Les méprises d’Arabella, dont le récit se poursuit à travers d’interminables

Mrs. Lenox, elle n’emprunte au « Don Quichotte féminin » que les traits les plus divertissants d’un roman par ailleurs fort languissant et emploie ceux-ci d’une façon habile et neuve. Les méprises d’Arabella, dont le récit se poursuit à travers d’interminables chapitres, lassent bientôt par leur monotone répétition. Celles de Catherine Morland durent juste assez longtemps pour nous faire sourire, et cessent au moment où, en se prolongeant, elles pourraient nous paraître ennuyeuses et forcées. En écrivant « L’abbaye de Northanger » et alors qu’elle fait à un de ses prédécesseurs le seul emprunt dont on retrouve la trace dans son œuvre, Jane Austen est guidée par son intuition psychologique et son sens artistique. Son ironie garde ainsi dans ce roman la mesure et la justesse sans lesquelles toute satire risque de dépasser son but et de devenir aussi ridicule, aussi fastidieuse que l’objet auquel elle s’attaque.









CONCLUSION


La valeur et la portée de l’œuvre de Jane Austen.
Ses résonances dans le roman féminin
de l’ère Victorienne.


Il est un moment de l’aube où, dans la lumière fine et pâle du jour naissant, les lignes d’un paysage familier revêtent une apparence nouvelle. Sous la limpide clarté qui les baigne, elles prennent un caractère qu’on ne leur voit point aux heures illuminées d’un plus chaud rayonnement. Il semble alors que l’œil aperçoive pour la première fois ce décor, cependant bien connu, dont la magie de l’aube révèle un aspect jusque-là ignoré. Une même lueur, accompagnée d’une même révélation, éclaire l’œuvre de Jane Austen. Dans les trois romans qui appartiennent aux dernières années d’une trop courte vie, comme dans les pages écrites par un auteur de vingt ans, une atmosphère de fraîcheur matinale, de sereine et pénétrante clarté, prête un intérêt inattendu à des êtres et des choses que rien n’élève au-dessus du niveau de la vie moyenne. L’auteur ne connaît et ne veut connaître que la douceur et la sécurité d’existences protégées contre toutes les surprises du destin ; rien n’attire son attention ou n’excite sa curiosité qui ne s’épanouisse dans le climat intellectuel et social de la « gentry ».

En dépit de ces restrictions, peut-être à cause d’elles, son roman traduit certains aspects du réel avec une lucidité et une justesse sans égales. Contradiction singulière : ses limites étroites qui seraient ailleurs une cause de faiblesse et d’insuffisance, l’horizon resserré dans lequel s’étioleraient, sans jamais atteindre à la plénitude de l’être, quelques figures chétives, contribuent ici à l’harmonie d’une œuvre unique. Spectateur attentif et amusé, Jane Austen ne cherche point à interpréter la vie ; elle se contente de l’observer, mais son esprit et ses sentiments sont toujours à l’unisson des êtres et des choses qu’elle observe. Aussi trouve-t-on dans son roman une acceptation du réel souriante sans banalité, ironique sans amertume. L’élément de trouble et d’inquiétude qu’apporte le moindre désaccord entre la vie et l’esprit qui la contemple n’y apparaît point. Comment, d’ailleurs, pourrait-il apparaître dans « Orgueil et Parti pris » ou dans « Le Château de Mansfield », puisque celle qui écrit ces romans n’a jamais vu que des images de paix et de joie ? Intrigue, décor, caractères, tout est ici emprunté à l’observation directe ; c’est dans son milieu que Jane Austen a trouvé ces âmes simples et honnêtes, également éloignées des sentiers arides de la passion et des sommets dangereux de l’idéal ; sa propre vie lui a révélé l’intime douceur d’existences asservies chaque jour aux mêmes routines. Et comme elle unit à un don remarquable d’observation une incroyable indifférence à l’égard de tout ce que n’atteint pas sa vision matérielle, l’image du réel que nous offre son roman est à la fois aimable et fidèle.

Cependant cette fidélité ne s’impose point tout d’abord à notre admiration, car un des plus précieux mérites de l’œuvre de Jane Austen est de faire naître en nous le même intérêt que nous prenons aux objets et aux spectacles de notre vie ordinaire. Pour vif qu’il soit, cet intérêt comporte rarement la surprise ou l’admiration. L’art s’égalant à la vie dans les pages de Jane Austen, nous acceptons sans étonnement d’y rencontrer des êtres dont le visage nous est bientôt familier, dont nous connaissons les pensées comme nous connaissons celles d’amis auxquels une longue intimité nous lie. L’invisible barrière qui si souvent s’élève entre les lecteurs et les personnages d’un roman ne nous sépare jamais des promeneurs qui passent en causant sous les ombrages de Mansfield ni des visiteurs assemblés dans le salon de Longbourne. Si complète est l’illusion que nous éprouvons un moment de surprise seulement lorsque l’auteur, rompant le charme qui enchaînait notre attention, nous renvoie, à la dernière page, de la fiction à la réalité.

Ce roman d’un charme si fort et si subtil apporte une solution ingénieuse et nouvelle au problème des relations de l’art et de la vie. Pour offrir dans un raccourci expressif une synthèse imaginative du réel, les romanciers avaient jusqu’alors admis dans leurs œuvres à côté du vrai, le vraisemblable, le possible et l’exceptionnel. Leurs peintures acquéraient par là un relief, une vigueur remarquables ; la vie journalière y apparaissait parée des vives couleurs du drame et de l’aventure, cependant de certains personnages flottait encore par instants la nuée d’encens et de gloire qui accompagne les pas des héros et des déesses. En s’inspirant largement du réel, les romanciers ajoutaient aux incidents et aux caractères dont la vie contemporaine leur avait fourni le modèle, des traits que la réalité présente rarement. Avec « Orgueil et Parti pris », l’attitude nouvelle du romancier devant le réel entraîne une modification dans l’optique et l’allure de son œuvre. Un village suffit au décor et quelques mois sont assez pour que l’intrigue se développe et s’achève. Renonçant à disposer librement du temps et de l’espace, le roman de Jane Austen s’enferme dans un cadre étroit. Il réduit le nombre de ses personnages à celui de la compagnie qui peut trouver place autour de la table ou dans le salon d’un gentilhomme de province, et demande à l’observation patiente des caractères, à l’étude détaillée d’existences unies et monotones, l’intérêt que le roman puisait auparavant dans la présentation de figures originales et frappantes ou dans la rapide succession d’événements inattendus. Au lieu des péripéties et des retours inespérés de la fortune qui amenaient à son dénouement le roman de Fielding, de Smollett et même de Richardson, l’intrigue d’« Orgueil et Parti pris » ou du « Château de Mansfield », présente des ressorts plus délicats. L’arrivée d’un visiteur, une rencontre au bal ou à la promenade, quelques paroles surprises par un témoin dont on ne soupçonne pas la présence, c’est là bien peu de chose et cependant assez pour décider du sort d’une Elizabeth Bennet et d’une Anne Elliot, ou pour renvoyer Henry Crawford à sa vie bruyante et vide. Regardant la vie comme un spectacle dans lequel elle devine une variété infinie, Jane Austen s’avise de fixer en des pages ironiques et spirituelles ce qu’elle observe chaque jour autour d’elle. Elle s’aperçoit que la vie en apparence la plus monotone, par cela seul que des hommes la vivent, mérite d’être étudiée et n’a pas besoin d’être embellie ni haussée de ton pour être transcrite dans le roman. À la fois capable d’observer et d’exprimer avec justesse ce que son regard pénétrant a su voir ou deviner, elle emploie son imagination, son intuition, son sens artistique à la reproduction exacte de la réalité. Pour la première fois, la transposition de la vie à l’art s’opère dans le roman sans que le rythme, l’accent et les couleurs de la réalité soient altérés. L’expérience de l’auteur étant fort restreinte, son œuvre n’embrasse qu’un petit nombre de situations et de caractères, mais comme ceux-ci sont empruntés directement à la réalité, l’œuvre que ses limites étroites sembleraient devoir écarter de toute vérité profonde, participe néanmoins à l’innombrable diversité de la vie.

Une même ambiance, l’influence des mêmes traditions rapprochent les personnages de chaque nouveau roman de certaines figures déjà entrevues ou longuement étudiées dans une autre partie de l’œuvre de Jane Austen. Sir John Middleton, Sir Thomas Bertram, et Mr. Knightley sont guidés par les mêmes principes dans l’administration de leur domaine ; leurs soins et leur ambition tendent à un unique but, qui est de transmettre intacts à leur héritier le renom et les biens de leur famille. Les jeunes pasteurs, Mr. Collins, Edmond Bertram, Henry Tilney, ont une égale conscience des obligations tout extérieures que leur impose leur qualité de « clergymen » ; les héroïnes, Elizabeth, Emma ou Fanny partagent les mêmes goûts et ont reçu l’éducation que reçoivent à cette époque les filles des gentilshommes de province. Mais cette ressemblance ne va pas plus loin ; chaque membre d’un même groupe, « squire », pasteur ou « jeune dame » possède une physionomie distincte et nous révèle une individualité nettement marquée. Sans que son caractère ou ses talents s’élèvent jamais au diapason héroïque, il vit à nos yeux d’une vie qui lui est propre. Pareil à la plupart des êtres que nous rencontrons chaque jour, il ne se distingue pas du commun des hommes par des qualités ou des défauts éclatants, et cependant sa figure et son caractère s’imposent à notre attention et à notre souvenir parce qu’ils nous apparaissent toujours illuminés de la lumière du réel.

Peinture de mœurs aussi bien qu’étude psychologique, l’œuvre de Jane Austen a subi, avec les années, une inévitable transformation. À mesure que se sont modifiées les apparences si fidèlement décrites dans ses pages, chacun des romans s’est enrichi de la grâce émouvante qui s’attache à l’image de choses à jamais disparues. Bornant son étude à « trois ou quatre familles » dans un milieu provincial, cette œuvre dépasse les limites modestes que son auteur lui avait assignées. Nous y découvrons aujourd’hui, avec les mœurs et l’esprit d’une caste, quelque chose de plus large : l’expression d’instincts et de tendances invariables qui appartiennent à l’âme de la race. Jane Austen en traçant un admirable portrait de Sir Thomas Bertram, ne s’est pas inquiétée de la généalogie du châtelain de Mansfield. Nous la connaissons cependant. Le digne Sir Thomas doit compter parmi ses ancêtres, le chevalier qui, après de lointaines expéditions, célébra son retour au pays natal par un pèlerinage au sanctuaire de Saint Thomas de Cantorbéry. Les conditions extérieures de la vie se sont transformées. Le « parfait et noble chevalier » de Chaucer est devenu le paisible « squire » qui n’abandonne son château qu’une seule fois, pour aller visiter ses domaines aux colonies. Mais, à quatre siècles de distance, les mêmes vertus « loyauté, honneur, indépendance, courtoisie, » demeurent les qualités auxquelles se reconnaît le gentilhomme, dans un milieu dont l’idéal moral se transmet, presque immuable, de génération en génération. Dans la vie d’incessante bien qu’inutile activité de la « gentry » au xviiie siècle, dans ces âmes honnêtes et droites, fortement attachées au réel, éprises d’ordre, de paix et de prospérité matérielle, nous reconnaissons quelques-uns des traits essentiels de l’âme anglaise lorsque ni l’aventure, ni le rêve ne lui donnent des ailes.

Par là, malgré l’exiguïté de son cadre et en dépit de l’uniformité de son dessin, le roman de Jane Austen semble réaliser le conseil de perfection que donnait Hamlet aux baladins d’Elseneur : il est un miroir offert à la vie, miroir étroit, mais dans lequel passe un reflet de l’éternelle vérité que le génie sait fixer dans les formes innombrables de l’art.


L’œuvre si personnelle, si neuve, de Jane Austen est trop intimement liée à une certaine conception de la réalité, trop exclusivement consacrée à la peinture de certaines conditions sociales pour être une de ces œuvres vraiment fécondes dont la formule peut être reprise et la tradition suivie. Peu de romanciers sont demeurés aussi strictement enfermés que Jane Austen dans les limites de leur expérience et nul n’est moins marqué à l’empreinte de son époque pour subir plus profondément l’influence de son milieu immédiat. Aussi son roman, qui ne porte la trace de presque aucune influence littéraire ou spirituelle — œuvre isolée dans la production littéraire de la fin du xviiie siècle et de l’aube du xixe — ne contient-il rien de ce qu’une génération transmet aux générations suivantes comme le legs précieux de sa sensibilité et de son expérience collective.

La première et magnifique floraison du romantisme anglais au début du xixe siècle avait eu pour résultat d’enrichir la sensibilité et de la rendre plus profonde. Désormais, le roman ne se contente plus d’étudier le mécanisme ou d’observer le jeu de la raison : il participe plus largement et plus puissamment à la vie. Romanciers et psychologues s’intéressent à toutes les manifestations de l’activité extérieure comme à toutes les formes de la vie spirituelle en même temps que, dépassant bientôt l’exaltation égoïste, leur sensibilité s’épanouit en intelligente et généreuse sympathie. Dans les quelques décades qui séparent Jane Austen des romancières de l’ère Victorienne, un siècle de transformations morales et matérielles est contenu tout entier. Charlotte Brontë, Mrs. Gaskell et George Eliot apportent une âme nouvelle à l’étude d’un monde nouveau. Pour elles — nous le voyons dans leurs romans et Charlotte Brontë le dit dans ses lettres avec la plus entière franchise — l’œuvre de Miss Austen est une œuvre, admirable sans doute, mais dont elles ne sauraient s’inspirer.

Trop de problèmes nouveaux, trop d’horizons jusqu’alors ignorés s’offrent à elles, pour qu’elles puissent se borner à peindre avec la fidélité la plus exacte, — Chinese fidelity — , de petites scènes d’intérieur. Le calme souriant, la sérénité parfaite de Miss Austen sont incompréhensibles et presque odieux à Charlotte Brontë dont toute l’œuvre n’est que révolte et passion, tandis que l’aristocratique et dédaigneuse ignorance des misères sociales dans laquelle se comptait l’auteur d’« Emma » s’oppose aussi bien à la large et généreuse sympathie de George Elliot devant la souffrance qu’à la clairvoyance de Mrs. Gaskell. De plus, le roman féminin tel que l’avaient conçu Miss Burney et Jane Austen tend à perdre, chez les grandes romancières du xixe siècle, son caractère spécial. De roman féminin, consacré à la peinture delà vie féminine et jugeant toutes choses à un point de vue exclusivement féminin, il redevient simplement le roman dont une femme est l’auteur. La sensibilité féminine s’exprime à chacune de ses pages, mais il s’affranchit des restrictions que l’éducation et les conventions mondaines imposaient à une « dame » — a lady — à la fin du xviiie siècle. La vie féminine n’est plus enfermée dans les murs d’un salon ou les limites d’un parc, comme elle l’était dans « Evelina » et dans « Orgueil et Parti pris ».

L’évolution sociale aussi bien que morale qui s’est accomplie, imprime un caractère nouveau à celui des romans écrits au milieu du xixe siècle où l’on retrouve le plus clairement la trace de l’iniluence de Jane Austen. Ce roman est « Cranford », un des meilleurs ouvrages, peut-être le chef-d’œuvre, de Mrs. Gaskell. Par son sujet autant que par sa forme et son atmosphère, « Cranford », peinture de la vie féminine, se rattache au roman de Jane Austen. Celles qui vivent au milieu du xixe siècle dans une petite ville « tombée aux mains des Amazones », ont une existence aussi étroite, aussi monotone, aussi entièrement consacrée à d’inutiles occupations que les dames de la société de Highbury ; la douce puérilité de Miss Matty Jenkins rappelle la simplicité de Miss Bates et son intarissable bavardage. Mais une chose a changé qui est capitale. Signe de l’esprit nouveau et des conditions nouvelles, le milieu étudié dans deux romans reliés par une filiation aussi évidente que « Emma » et « Cranford », n’est plus envisagé sous le même aspect. Jane Austen appartient à la « gentry » qu’elle décrit et étudie du dedans, tandis que Mrs. Gaskell, pour bien peindre Cranford et pour apprécier sa valeur au point de vue social, peint du dehors le cercle de Miss Jenkins et de la « gentry » de la petite ville. Aux yeux de Jane Austen, qui accepte joyeusement et sans restriction l’idéal d’aristocratique isolement de sa classe, l’Angleterre que l’industrialisme commence à modifier et va bientôt transformer profondément, est une contrée dont elle se plaît à tout ignorer. Mrs. Elton, dans « Emma » est une femme vulgaire, mais peut-on s’attendre à autre chose, pense Emma Woodhouse — exprimant ici la pensée de Jane Austen — « de la part d’une femme qui passe, il est vrai, une partie de l’hiver à Bath, mais qui est née et a été élevée à Bristol, à Bristol même. » [318]

L’existence des villes commerçantes, qui offusque les préjugés aristocratiques de la « gentry » en 1815, est, au contraire, devenue en 1853 une des grandes réalités de la vie nationale et sociale. Drumble, le grand centre commercial où habite la jeune visiteuse de Miss Jenkins, est mentionné par les vieilles demoiselles avec un étonnement auquel ne se mêle plus le dédain qu’inspirait Bristol ou Birmingham aux habitants de Highbury. La vie féminine étroitement confinée dans le cercle d’une petite ville ou d’une petite paroisse qui, dans l’œuvre de Jane Austen, nous est présentée sous les couleurs les plus aimables, apparaît aux yeux de Mrs. Gaskell revêtue de la mélancolie des choses désuètes. En quelques décades, le grand changement qui s’est opéré dans la vie active a transformé d’une façon plus subtile mais non moins radicale, les existences les mieux protégées contre les atteintes de l’esprit moderne. « Cranford » ne contient plus, au lieu de la radieuse jeunesse d’Elizabeth Bennet ou d’Emma Woodhouse, que des images de maturité finissante et de déclin. Miss Matty et Miss Jenkins vieillissent comme auraient vieilli les héroïnes de Jane Austen si l’on pouvait concevoir que les années atteignent jamais leur grâce et leur incomparable fraîcheur. Elles demeurent le cœur et les yeux emplis des visions d’un passé disparu, et celle qui écrit leur histoire éprouve et nous fait partager un sentiment de pitié pour ces « gentlewomen » de l’ancien régime, isolées et presque étrangères dans une Angleterre qu’envahit un esprit nouveau.

C’est pourquoi si, en lisant « Cranford », on sent à chaque page l’influence de Jane Austen, l’analyse ne peut mettre en lumière que des différences, et ne peut souligner que les divergences d’attitude qui séparent le roman de 1853 des romans de 1815. D’ailleurs, Mrs. Gaskell est aussi l’auteur de romans sociaux « Mary Barton », « Nord et Sud », où la sérénité, l’humour souriant qui caractérisent « Cranford » se changent en une sobre vigueur, en une grande indignation devant le mal social qu’elle observe avec une impitoyable lucidité de vision.

Après « Cranford », la tradition du roman exclusivement féminin se continue dans l’œuvre de Miss Yonge ; mais ce que cette œuvre emprunte à Jane Austen, ce n’est plus son humour ni son étude psychologique de la vie et de l’ame féminines, c’est seulement le cadre de l’existence familiale dans le milieu de la « gentry ». Ici encore, le souffle de l’esprit moderne donne au roman de Miss Yonge une orientation nouvelle. Si « Cranford » rappelle « Emma » ou plutôt reprend, à quarante ans d’intervalle, ses scènes de la vie de province en y ajoutant des éléments apportés par l’évolution sociale, l’œuvre de Miss Yonge et, en particulier, « L’héritier de Redclyffe » [319] et « La chaîne de Marguerite », s’inspirent directement du « Château de Mansfield ». Du « Château de Mansfield », les romans de Miss Yonge se rapprochent par leur étude d’un amour qui se confond le plus souvent avec l’amitié, par la peinture juste et délicate des sentiments qui unissent entre eux les membres d’une même famille, par le sens très net de l’importance considérable, sinon suprême, de la « gentry » dans la société anglaise. Tout cela infiniment moins net, moins précis, moins subtil ; le charme, le sourire et l’humour de Jane Austen n’apparaissent pas ici. L’œuvre entière de Miss Yonge est imprégnée de cette moralité un peu prêcheuse qui, dans « Le Château de Mansfield », donne aux sages discours d’Edmond Bertram l’air d’être empruntés aux homélies de quelque sermonnaire anglican. Nous avons vu que ces passages du « Château de Mansfield » sont une exception chez une parfaite artiste, éloignée de toute intention didactique et de tout souci d’édifier ses lecteurs. C’est à ces quelques pages où Jane Austen veut faire œuvre de moraliste, que le roman de mœurs familiales de Miss Yonge peut être comparé. Mais on trouve dans « Le Château de Mansfield » un dédommagement aux sentencieuses réflexions d’Edmond Bertram dans la verve et l’humour avec lesquels l’auteur met en scène ses autres personnages. « L’héritier de Redclyffe », au contraire, est tout entier baigné dans l’atmosphère de la plus touchante, de la plus admirable et de la plus ennuyeuse vertu. L’idéal puritain, aussi bien que l’idéal social du « gentleman » et de la femme anglaise, trouvent leur plus complète expression dans la personne et dans la vie des héros et des héroïnes de Miss Yonge. Jeunes « squires » affables et bienveillants, jeunes filles nobles et riches, qui, après avoir amené les paysans du village au degré de piété requise, épousent un missionnaire et vont avec lui prêcher l’Évangile et les vertus anglaises aux indigènes d’Océanie, tous sont parés de trop de perfections pour que nous les considérions jamais comme des êtres réels. C’est bien la vie anglaise, le milieu et l’esprit de la « gentry » que Miss Yonge veut peindre. mais il n’y a dans son œuvre ni l’art exquis, ni le sens du réel, ni la valeur psychologique du roman de Jane Austen.

Comme, au cours de l’ère Victorienne et sous l’influence du mouvement d’Oxford, le sentiment religieux a subi une renaissance très forte dans les hautes classes aussi bien que dans la classe moyenne. Miss Yonge remplace la vision rationnelle de la vie, qui donne un accent si incisif à l’étude de la vie à Mansfield ou à Highbury, par une sentimentalité vague, par une piété fade, quoique évidemment sincère. La clarté un peu dure, la netteté parfois tranchante de Jane Austen se changent ici en une lumière molle et diffuse. Alors que la gentry de 1815 accepte pour ses inférieurs la misère et la pauvreté, il y a dans l’âme des héros de Miss Yonge une charité protectrice et sentimentale, une générosité à la fois distante et attendrie à l’égard des pauvres et de tous ceux qui vivent en qualité de tenanciers, de domestiques ou d’ouvriers sur les domaines du squire. L’influence de Jane Austen n’a donc fourni à l’œuvre plus moderne que sa partie toute extérieure. Le cadre est sensiblement le même dans a Le Château de Mansfield » et dans « L’héritier de Redclyffe », mais un souffle nouveau a passé sur les personnages et donne à cette peinture de la vie familiale une atmosphère et une couleur différentes.


Il est rare qu’une œuvre soit jugée par les contemporains d’une façon assez juste pour être définitive; plus rare encore qu’un auteur reçoive pendant sa vie et continue à recevoir pendant cette vie d’outre-tombe qu’il doit à son œuvre, les seuls suffrages qu’il ait jamais désiré obtenir. Par une heureuse exception, il semble que, dans la vie littéraire de Jane Austen, les retours inattendus de la destinée, les jeux méchants du hasard, aient épuisé leur force perverse pendant les années d’attente infructueuse qui séparèrent la composition d’« Orgueil et Parti pris » de la publication de « Bon sens et Sentimentalité ». De 1797 à 1811, Jane Austen fut sans doute bien souvent tentée de penser, en ces heures de pénible examen de soi-même que connaissent tous les êtres intelligents, qu’elle avait passé à écrire trois romans un temps qui aurait été mieux employé à n’importe quel travail d’aiguille. Mais, à partir de 1811, le succès lui vint et sous l’aspect le plus agréable aux yeux de celle qui tenait, avant tout, à sa qualité de femme du monde. Appréciée par un public restreint mais choisi, recevant des témoignages d’admiration sincère mais discrète, comprise et goûtée de ceux-là même qui lui avaient fourni le sujet de ses romans et auxquels son œuvre était adressée,Jane Austen goûta, pendant ses dernières années, un succès qui lui fut plus précieux que la plus grande et la plus éclatante célébrité. Depuis, et surtout pendant la seconde moitié du xixe siècle, la renommée de Jane Austen a constamment grandi. Touteiois une chose est demeurée la même pour la postérité comme pour les contemporains de l’auteur : « Orgueil et Parti pris », « Emma », « Le Château de Mansfield », sont des œuvres qui ne plaisent vivement et ne peuvent plaire qu’à un certain public. Il faut, pour saisir le charme subtil qui se dégage de ces romans, apporter à leur lecture plus que l’attention avertie qu’on met à étudier une œuvre d’art, plus aussi que la sympathie et l’intelligence nécessaires pour arriver à goûter telle ou telle forme de l’humour. Il faut, un moment du moins, accepter une vision de la société et de la vie que beaucoup peuvent juger égoïste et étroite. L’assurance inébranlable que Jane Austen met à exprimer son approbation de la vie et des conditions sociales qu’elle dépeint, son refus implicite de jamais considérer digne de son attention une autre classe que la sienne, son mépris de tout ce qui, dans le domaine du sentiment ou dans celui de la vie extérieure, dépasse la réalité moyenne, éloignent d’elle les lecteurs qui demandent au roman une force, une passion que seules peuvent lui donner les révoltes du cœur ou de l’intelligence. Œuvre d’un auteur qui cherche à fixer certains aspects d’une réalité qu’elle aime et observe avec un intérêt toujours en éveil, le roman de Jane Austen, aujourd’hui comme il y a près d’un siècle, plaît à ceux qui regardent la vie d’un œil ami et savent s’en divertir un instant sans lui poser aucune des questions par où s’expriment l’angoisse et l’éternelle inquiétude du cœur humain.









BIBLIOGRAPHIE




(Cette bibliographie ne contient pas une liste complète des innombrables éditions modernes de l’œuvre de Jane Austen. Elle ne vise qu’à donner une liste des principales éditions ainsi que des principaux ouvrages de critique inspirés par cette œuvre. Quant aux articles de magazines et de revues qui ont paru depuis 1871, leur nombre est trop considérable — et leur valeur souvent trop minime — pour qu’on ait essayé d’en donner ici la liste).

Sense and Sensibility. A novel in three volumes, by a lady, published by T. Egerton. Whitehall. 1811. in 12.

Pride and Prejudice. A novel in three volumes, by the author of « Sense and Sensibility ». London. Printed for T. Egerton, Military Library, Whitehall. 1813. in 12.

Pride and Prejudice, etc. Second edition. 1813.

Sense and Sensibility, etc. Second edition. 1813.

Mansfield Park. A novel in three volumes, by the author of « Sense and Sensibility » and « Pride and Prejudice », London. Printed for T. Egerton, Military Library. Whitehall, 1814.

Emma. A novel in three volumes, by the author of « Pride and Prejudice », etc., etc. London. Printed for John Murray, 1816.

Mansfield Park. A novel in three volumes, by the author of « Pride and Prejudice ». Second edition. Printed for John Murray, 1816.

Pride and Prejudice. A novel in two volumes, by the author of « Sense and Sensibility », etc. Third édition. London. Printed for T. Egerton, 1817.

Northanger Abbey and Persuasion, by the author of « Pride and Prejudice », « Mansfield Park », etc. With a biographical notice of the author. In four volumes. London. John Murray, 1818.

Novels by Miss Jane Austen. « Standard Novels » series. Five volumes. London. Richard Bentley, 1833.

Emma. A novel. Popular Library. London. 1849.

Mansfield Park. A novel. Parlour Novelist. Belfast 1846.

» » » Parlour Library. London, 1851
» » » Tauchnitz Collection of British authors,

vol. 883. Leipzig, 1867.

Northanger Abbey and Persuasion, Parlour Library, 1850.

Pride and Prejudice. A novel. 2 vols. London 1844.

» » » » 2 vols. » 1846.
» » » » 2 vols. » 1852.

Sense and Sensibility. A novel. 2 vols. London 1844.

» » » » » » 1852.
» » » Tauchnitz Collection of British authors.

Leipzig, 1864.

Jane Austen’s Novels. Steventon edition. Five volumes. London. Richard Bentley and sons, 1882.

The Novels of Jane Austen. Edited by R. Brimley Johnson, with illustrations by William Cubit Cooke and ornaments by F. C. Tilney. Ten Volumes. London J. M. Dent and Co. 1892.

Pride and Prejudice. With a preface by George Saintsbury and illustrations by Hugh Thomson. London. George Allen, 1894.

Jane Austen’s novels. With illustrations by Hugh Thomson and introductions by Austin Dobson. 5 volumes. London. Macmillan and Co. 1895-97.

(Réimprimés en 1902-04 et publiés dans l’édition « Macmillan’s

Pocket classics »).

The novels of Jane Austen. Winchester edition. Ten volumes. London. Grant Richards. 1898 (une nouvelle édition paraît en 1906).

The novels of Jane Austen. Edited by R. Brimley Johnson, with coloured illustrations by C. E. and H. M. Brock. London. J. M. Dent and Co. 1898.

Sense and Sensibility. With an introduction by J. Jacobs and illustrations by Chris Hammond. London. George Allen, 1899.

The Works of Jane Austen. With coloured frontispiece by H. M. Brock. The Temple edition. 10 volumes. London. J. M. Dent and C°. 1899.

Pride and Prejudice. With an introduction and notes by E. V. Lucas. Methuen’s Little Library. 2 vols. London. Methuen & Co. 1900.

Pride and Prejudice. Illustraled by Chris Hammond. With an introduction by William Keith Leask. London. The Gresham publishing C°. 1900.

Northanger Abbey. With an introduction by E. V. Lucas. Methuen’s Little Library. London. Methuen & C°. 1901.

The Novels of Jane Austen. Hampshire edition, 5 volumes. London. R. Brimley Johnson, 1902.

Jane Austen’s Novels. With an introduction by R. Brimley Johnson. Everyman’s Library. 5 vols. London. J. M. Dent et C°. 1906.

The Novels οΓ Jane Austen. With colourcd illustrations by C. E. Brock. (The séries of English Idylls). 5 vols. London. J. M. Dent et Co. 1907-09.

The Works of Jane Austen : Emma. With an introduction by E. V. Lucas. (The World’s Classics) Oxford. Henry Frowde, 1907.

The Novels of Jane Austen. With general introduction and notes by R. Brimley Johnson. Illustrations by A. Wallis Mills (The Saint Martin’s Illustrated library of Standard authors). 10 vols. London. Chatto and Windus. 1908-10.

Pride and Prejudice. Abridged and edited by Mrs Frederick Boas. Cambridge University Press (English literature for schools). 1910.

Pride and Prejudice. Edited with introduction, etc. by Κ. M. Metcalfe. Oxford University Press. 1912.




BIOGRAPHIES. LETTRES. ETC.



A memoir of Jane Austen, by her nephew. J. E. Austen-Leigh. London. Richard Bentley and son. 1870.

A memoir of Jane Austen, Second edition, to which is added « Lady Susan » and fragments of two other unfinished tales by Miss Austen. London. Richard Bentley and son. 1871.

Letters of Jane Austen. Edited with an introduction and critical remarks by Edward, Lord Brabourne. 2 vols. London. Richard Bentley and son. 1884. Jane Austen, by S. F. Malden. « Eminent Women series ». London W. H. Allen. 1889.

Life of Jane Austen, by Goldvvin Smith. « Great Writers series ». London, Walter Scott. 1890.

The story of Jane Austen’s life, by Oscar Fay Adams. Chicago. A. D. Mc-Clurg & C°. 1891.

Jane Austen, her homes and her friends, by Constance Hill. Illustrations by Ellen G. Hill. London. John Lane. 1902.

Jane Austen’s Sailor Brothers, by J. H. Hubback and Edith C. Hubback. London. John Lane. 1906.

Jane Austen, her life and her letters, a family record by William Austen-Leigh and Richard Arthur Austen-Leigh. London. Smith, Elder and C°. 1913.

Jane Austen, by F. Warre Cornish (English Men of letters series). London. Macmillan and C». 1913,




OUVRAGES DE CRITIQUE. ETC.



Un article de Walter Scott sur « Emma » dans la « Quarterly Review » d’octobre 1815. (Ce numéro ne parut qu’en mars 1816).

Un article de Whately, dans la « Quarterly Review » de janvier 1821 (réimprimé en 1861 dans le volume intitulé : Miscellaneous lectures and reviews, by Richard Whately, Archbishop of Dublin).

Du roman en Angleterre depuis Walter Scott, par Philarète Chasles. (Revue des Deux-Mondes, 15 juillet 1842).

Encyclopœdia Britannica. 9th édition. Edinburgh. 1873 (Jane Austen, vol. III).

Toilers and Spinsters, by Miss Thackeray. London. Smith, Elder and C°. 1874 (Jane Austen).

Le roman classique en Angleterre : Jane Austen, par Léon Boucher. (Revue des Deux-Mondes. 15 septembre 1878).

Jane Austen and her works. By Sarah Tytler. London. Cassell, Petter, Galpin et C°, 1882.

A book of Sybils, by Anne Isabella Thackeray. London. Smith, Elder and C°. 1883. (Jane Austen, pp. 197-229).

Dictionary of National Biography. London. Smith, Elder and C° (Jane Austen, by L. (eslie) S. (tephen).

Letters to dead Aulhors, by Andrew Lang. London. Longmans, Green and C°. 1886 (To Jane Austen, pp. 75-85).

Chapters from Jane Austen, Edited by Oscar Fay Adams. Boston. Lee and Shepard. 1888.

Charades, etc. Written a hundred years ago by Jane Austen and her family. London. Spottiswoode & C°. 1895.

Duologues and scenes from the novels of Jane Austen, arranged and adapted for drawing-room performance, by Rosina Filippi (Mrs Dowson). London. J. M. Dent & C°. 1895.

Essays on the novel : as illustrated by Scott and Miss Austen, by A.A. Jack. London. Macmillan & C° (Miss Austen, pp. 232-297). 1897.

Jane Austen, her Contemporaries and herself. An essay in criticism by Walter Herries Pollock. London. Longmans, Green et C°. 1899.

Charlotte Brontë, George Eliot, Jane Austen, studies in their work by H. A. Bonnell. London. 1902.

Jane Austen and her times, by G. E. Milton. London. Methuen. 1905.

Jane Austen and her Country House Comedy, by W. H. Helm. London, Eveleigh Nash. 1909.

Encyclopœdia Britannica, 11th edition. Cambridge University Press. (Jane Austen by E. V. L. (ucas), vol II, pp. 906-07. 1910.

Essays and Studies, by members of the English Association. Oxford Clarendon Press. (Jane Austen, by A. C. Bradley, vol. II, pp. 7-36). 1911.

Chawton Manor and its owner, by William Austen-Leigh and Montagu George Knight. London. Smith, Elder & C°. 1911.

Jane Austen, by Lady Margaret Sackville. « The Regent Library » London, Herbert & Daniel. 1912.

Old friends and new fancies ; an imaginary sequel to the novels of Jane Austen by Sybil-G. Brinton. London. Holden & Hardingham. 1913.

Jane Austen, a criticism and appreciation, by Percy Fitzgerald. London. Jarrold & Sons. 1913.


TRADUCTIONS




Raison et Sensibilité ou les deux manières d’aimer, traduit de l’anglais par Mme la baronne de Montolieu. Paris, 1815 (4 vols. in-12).

Le Parc de Mansfield ou les trois cousines, traduit de l’anglais par H. V. Paris, 1816 (4 vols, in-12).

La nouvelle Emma, ou les caractères anglais du siècle, traduit de l’anglais. Paris, 1816 (4 vols, in-12).

La famille Eliot, ou l’ancienne inclination, traduction libre de l’anglais par Mme de Montolieu. Paris, 1821 (2 vols, in-12).

Orgueil et Prévention, traduit de l’anglais par Mlle X… (Eloïse Perks), Paris, 1821. (3 vols, in-12).

Orgueil et Préjugé, traduit de l’anglais. Genève et Paris, 1822 (4 vols, in-12).

L’abbaye de Northanger, traduit de l’anglais par Mme H. F. (Hyacinthe de Ferrières). Paris, 1824 (3 vols. in-12).

Persuasion, roman traduit de l’anglais par Mme Letorsay. Paris. Hachette, 1882.

Catherine Morland (Northanger Abbey), traduction Félix Fénéon (édition de la Revue Blanche). Paris, 1899.

Emma, par Jane Austen, traduction de M. Pierre de Puliga (Feuilleton du Journal des Débats. Juin. 1910).


Vu :
Le 8 Janvier 1914.
Le Doyen de la Faculté des Lettres
de l’Université de Paris.
A. CROISET.


Vu et permis d’imprimer :
Le Vice-Recteur de l’Académie
de Paris,
L. LIARD.


TABLE DES MATIÈRES


―――――


PREMIÈRE PARTIE


La Vie
Pages
  • Chapitre IV. — Une fille de pasteur dans une petite paroisse. « L’Abbaye de Northanger ». Le départ de Steventon… 88
  • Chapitre V. — La vie à Bath et à Southampton. « Les Watson ». Le roman d’amour de Jane Austen 114
  • Chapitre VI. — Chawton. Renouveau d’activité littéraire. « Le Château de Mansfield » 140
  • Chapitre VII — Dernières œuvres et dernières années. « Emma ». « Persuasion » 167


SECONDE PARTIE
L’Œuvre
  • Chapitre I. — Les femmes dans le roman et le roman féminin au xviiie siècle 187
  • Chapitre II — La peinture de la « gentry » dans le roman de Jane Austen. Les hommes et la vie active 209
  • Chapitre III. — La peinture de la « gentry » (suite). Les femmes, l’amour et le mariage 254
  • Chapitre IV. — La psychologie 297
  • Chapitre V. — L’art 320
  • Chapitre VI. — L’humour et la satire 352
  • Conclusion. — La valeur et la portée de l’œuvre de Jane Austen. Ses résonances dans le roman féminin de l’ère victorienne 379
  1. Memoir of Jane Austen by .J. E. Austen Leigh. (Second edition, 1871). Page 10.
  2. Archbishop Secker. Instructions au clergé du diocèse d’Oxford, 1737. Cité par G. E. Mitton dans « Jane Austen and her Times ».
  3. L’abbaye de Northanger, chap. V.
  4. Jane Austen, her homes and her friends, by Constance Hill. Page 86.
  5. Jane Austen, her homes and her friends, by Constance Hill. Pages 31-2.
  6. Bon sens et Sentimentalité. Chap. VII
  7. Memoir of Jane Austen by J. E. Austen-Leigh. Page 30.
  8. The French Revolution and English Literature, by E. Dowden. Chap. I. Pages 23-27.
  9. Memoir of Jane Austen. Page 37.
  10. Letters of Jane Austen, edited by Lord Brabourne. Vol. I. Page 325.
  11. L’abbaye de Northanger. Chap. I.
  12. M. William Austen Leigh indique 1784 ou 1785 comme date probable du retour de Cassandre et de Jane à Steventon. Voir : « Jane Austen, her life and her letters. »
  13. The historv of the Fairchild Family, by Mrs. Sherwood. Chap. 24. Part. II.
  14. Emma. Chap. III.
  15. Le château de Mansfield. Chap. II.
  16. Historical and miscellaneous questions for the use of the young… by Richmal Mangnall (new edition, London 1889).
  17. Lettre à Mr. Clarke, bibliothécaire du prince Régent, 11 décembre 1815, citée dans « A Memoir of Jane Austen », by J. E. Austen-Leigh. Page 115.
  18. L’abbaye de Northanger. Chap. V.
  19. L’abbaye de Northanger. Chap. XIV.
  20. Memoir of Jane Austen. Page 84.
  21. Bon Sens et Sentimentalité, Chap. III.
  22. Lettres. Vol. I, 18 décembre 1798.
  23. Voir la liste donnée dans « Jane Austen, her life and her letters », by William Austen-Leigh and Richard Arthur Austen-Leigh. Page 57.
  24. Memoir of Jane Austen. Page 43.
  25. Memoir of Jane Austen. Page 45.
  26. Jane Austen, her life and her letters. Page 38.
  27. Jane Austen, her life and her letters. Page 59.
  28. Lettres. Février 1807.
  29. Jane Austen, her life and her letters. Page 43.
  30. L’abbaye de Northanger. Chap. I.
  31. Voir : « The Story of Jane Austen’s Life, » by Oscar Fay Adams, Chap. II, et le premier volume des « Lettres ».
  32. L’abbaye de Northanger. Chap. II.
  33. Lettres, 16 décembre 1816. « The little bit of ivory — two inches wide — on which I write », cité dans « Memoir of Jane Austen ». Page 155.
  34. Memoir of Jane Austen. Page 46.
  35. L’abbaye de Northanger. Chap. XXV.
  36. Chawton, 1er avril 1816. Lettre adressée à Mr. Clarke, bibliothécaire du Prince Régent. Citée dans : « Memoir of Jane Austen ».
  37. L’abbaye de Northanger. Chap. V.
  38. L’abbaye de Northanger. Chap. VI et VII
  39. Bon Sens et Sentimentalité. Chap. VII.
  40. Memoir. Page 327 (The Watsons).
  41. Memoir of Jane Austen, by J. E. Austen-Leigh. The Watsons. Page 327.
  42. Lettres. 24 décembre 1798.
  43. Lettres. Novembre 1800.
  44. Lettres. 9 janvier 1796.
  45. Lettres. 16 janvier 1790.
  46. Lettres. 17 novembre 1798.
  47. Life and letters of Mary Russell Milford. Lettre à Sir William Elford. 3 avril 1815.
  48. Lettres. 17 novembre 1798.
  49. Jane Austen’s Sailor Brothers, by J. H. and A. C. Hubback.
  50. Lettres. 8 janvier 1798.
  51. Lettres. 8 janvier 1799.
  52. Orgueil et Parti pris. Chap. XI.
  53. Memoir of Jane Austen. Page 27.
  54. Northanger Abbey. London, 1818, John Murray editor, with a bibliographical notice of the author.
  55. Memoir of Jane Austen. Page 60.
  56. Alexander Pope. Ode on Solitude, (1700) : — « Whose herds with milk, whose fields with bread, Whose flocks supply him with attire, Whose trees in summer yield him shade, In winter, fire ».
  57. Memoir of Jane Austen. Page 9.
  58. Lettres, 1er novembre 1800.
  59. Memoir of Jane Austen. Page 65.
  60. Lettres. 31 mai 1811.
  61. Lettres. 30 janvier 1809.
  62. Lettres. 11 octobre 1813.
  63. Lettres. 30 novembre 1814.
  64. Lettres. 30 novembre 1814.
  65. Lettres. 20 février 1816.
  66. L’abbaye de Northanger. Chap. III.
  67. Cecilia. Livre X. Chap. X. « The whole of this unfortunate business, said Doctor Lyster, has been the result of PRIDE and PREJUDICE ».
  68. Lettres. 18 avril 1811
  69. Chap. LIX.
  70. Chap. XVIII.
  71. Chap. XXIV.
  72. Chap. LVIII.
  73. Chap. LVII.
  74. Chap. XXIII.
  75. Chap. XXIII.
  76. Chap. XIV.
  77. Chap. XIV.
  78. Chap. XXX.
  79. Lettres. Juin 1799.
  80. Lettres. Mai 1813
  81. Lettres. Mai 1813
  82. Memoir of Jane Austen. Chap. Χ.
  83. La première page du livre dans l’édition de 1813, porte ces mots « Pride and Prejudice ». A Novel in three volumes, by the author of « Sense and Sensibility ».
  84. Lettres. Février 1813.
  85. Raison et Sensibilité ou les deux manières d’aimer, traduit de l’anglais par Mme la baronne de Montolieu. Paris, 1815 (4 vol.).
  86. Bon Sens et Sentimentalité. Chap. L.
  87. Bon Sens et Sentimentalité. Chap. I.
  88. Bon Sens et Sentimentalité. Chap. I.
  89. Bon Sens et Sentimentalité. Chap. VII.
  90. Bon Sens et Sentimentalité. Chap. XXXIV.
  91. Bon Sens et Sentimentalité. Chap. XXX.
  92. Bon Sens et Sentimentalité. Chap. XLIII.
  93. Bon Sens et Sentimentalité. Chap. X.
  94. Bon Sens et Sentimentalité. Chap. XLII.
  95. Bon Sens et Sentimentalité, Chap. XXXIII.
  96. Lettres. 25 avril 1811.
  97. Memoir. Chap. VIII, page 130.
  98. Lettres. 17 novembre 1798.
  99. Lettres. 18 décembre 1798.
  100. Lettres. 18 décembre 1798.
  101. Emma. Chap. X.
  102. Orgueil et parti pris. Chap. XXX.
  103. Lettres. 25 novembre 1798.
  104. L’Abbaye de Northanger. Chap. X.
  105. L’abbaye de Nortlianger. Chap. XXX.
  106. L’abbaye de Xorthanger. Chap. III
  107. L’abbaye de Northanger. Chap. XIV.
  108. L’abbaye de Northanger. Chap. IX.
  109. L’abbaye de Northanger. Chap. VII.
  110. Avertissement au Lecteur « L’Abbaye de Northanger », édition de 1818.
  111. Memoir. Page 130.
  112. Lettres. 11 juin 1799.
  113. Ce portrait fut fait à Bath, quelques années après la mort de Jane Austen. Aux indications fournies par la petite esquisse de Cassandre, plusieurs membres de la famille ajoutèrent celles qu’ils empruntèrent à leurs souvenirs. Grâce à leur concours, le peintre qu’ils avaient chargé d’une tâche si délicate réussit à leur donner une image fidèle des traits et de la physionomie de Jane Austen.
  114. Lettres, 1er décembre 1798.
  115. Lettres. 1er septembre 1796.
  116. Jane Austen, her life and her letters. Page 103.
  117. Jane Austen, her homes and her friends. Chap. IX. Cité d’après des papiers de famille.
  118. Lettres. 20 novembre 1800.
  119. Jane Austen, her homes and her friends. Chap. IX.
  120. Lettres. 3 janvier 1801.
  121. Lettres. 3 janvier 1801.
  122. Lettres. 25 janvier 1801
  123. Lettres. 5 mai 1801.
  124. Lettres. 12 mai 1801.
  125. Lettres. 12 mai 1801.
  126. Lettres. 21 mai 1801.
  127. Jane Austen, her life and her letters. Page 172.
  128. Lettres. 2 juin 1799.
  129. Memoir of Jane Austen, second edition, 1871. Page 295.
  130. Memoir οf Jane Austen. Page 69.
  131. Lettres. 8 janvier 1799.
  132. Lettres. 24 août 1805.
  133. Memoir. Page 78.
  134. Lettres. 8 février 1807.
  135. Lettres. 7 janvier 1807.
  136. «… Laburnum rich — In streaming gold ; syringa ivory pure ». Cowper. The Task. (The Winter Walk at noon).
  137. Lettres. 8 et 20 février 1807.
  138. Alphonsine ou la tendresse maternelle, par Mme de Genlis. Paris, 1806 (2 volumes).
  139. The female Quixote, by Mrs. Charlotte Lenox, 1752.
  140. Lettres. 10 janvier 1809.
  141. Lettres. 17 janvier 1806.
  142. The Wild Irish Girl, by Sydney Owenson. 1806.
  143. Le Château de Mansfield. Chap. IX.
  144. Lettres. 30 janvier 1809.
  145. Lettres. 15 juin 1808
  146. Le Château de Mansfield. Chap. XXIV.
  147. Memoir. Page 80.
  148. Lettres. 24 octobre 1808.
  149. Lettres. 8 décembre 1808.
  150. Austin Dobson, préface de « Price and Préjudice », Macmillan ed. « We may assume that Miss Austen had no definite romance of her own ».
  151. Lord Acton (cité par Constance Hill dans « Jane Austen, her homes and her friends »). Page 232.
  152. Jane Austen, her life and her letters. Page 89.
  153. Jane Austen, her life and her letters. Pages 92-93.
  154. Jane Austen, her life and her letters. London 1813.
  155. Quarterly Review 1821. Archbishop Whately.
  156. Lettres. 29 et 31 mai 1811.
  157. Lettres. 27 décembre 1808.
  158. « The Soldier’s Adieu », « The Yellow-haired Laddie ». Voir Jane Austen, her life and lier letters. Page 238.
  159. Memoir. Page 96.
  160. Cité par C. Hill, dans « Jane Austen, her homes and her friends » d’après des papiers de famille. Page 177.
  161. Cité par C. Hill, « Jane Austen, lier homes and her friends ». Page 195.
  162. Memoir. Page 97.
  163. En français dans le texte.
  164. Lettres. 18 avril 1811.
  165. Lettres. 18 avril 1811.
  166. Lettres. 25 avril 1811.
  167. Lettres. Mai (?) 1811.
  168. Lettres. 25 avril 1811.
  169. Memoir. Page 95.
  170. Il s’agit de « Mansfield Park », alors presque achevé.
  171. Lettre du 13 juillet 1813, citée dans « Jane Austen and her sailor brothers » by J. H. and E. C. Hubback.
  172. Lettre du 25 septembre 1813 citée dans « Jane Austen and her sailor brothers » by J. H. and E. C. Hubback.
  173. Lettres. 24 mai 1813. « I am rather frightened by hearing that Miss B. wishes to be introduced to me. If I’m a wild beast, I cannot help it ».
  174. Voir Sense and Sensibility, with a biographical notice by Henry Austen. Novels by Jane Austen. Standard Series ; London, Richard Bentley, 1833.
  175. Miss M. R. Mitford. Lettre adressée à Sir William Elford, 3 avril 1815.
  176. « Orgueil et Parti pris ». Chap. XXXI « We neither of us perform to strangers ».
  177. Lettres. 15 sept. 1813. (Ce M. H… était Warren Hastings).
  178. Cité dans « Jane Austen, her homes and her friends » by Constance Hill. Page 202.
  179. Emma. Chap. XXXIX.
  180. Memoir of Jane Austen. Page 86.
  181. Lettres. 11 octobre, 14 octobre et 6 novembre 1813.
  182. Lettres. 4 novembre 1913. Le jeune M. d’Arblay dont elle parle sans le connaître, est le fils de Mme d’Arblay (Fanny Burney) l’auteur d’« Evelina », « Cecilia », etc.
  183. Lettres. Avril 1811.
  184. Lettres. 11 octobre 1813.
  185. La lettre à laquelle Jane Austen fait allusion a été détruite, car rien dans celle qui la précède n’indique une « pointe d’amertume » envers ses neveux.
  186. Lettres. 11 octobre 1813.
  187. Memoir. Page 100.
  188. Voir « Le Château de Mansfield ». Chap. XXV.
  189. « The other women, at the Commissioner’s at Gibraltar, appeared in the sanie trim » Manslleld Park. Chap. XXIV.
  190. Memoir. Pages 105 et 106.
  191. Lettres. 5 mars 1814.
  192. Lettres. 9 mars 1814.
  193. Lettres. 23 juin 1814.
  194. Lettres. 30 novembre 1814.
  195. Voir : Quarterly Review. Octobre 1815.
  196. Memoir. Page 124. Lettre du 1er avril 1816.
  197. Life of Scott, by Lockhart. Chap. LV.
  198. Memoir. Page 131.
  199. Memoir. Page 148.
  200. En français dans le texte.
  201. Memoir. Pages 120-121.
  202. Memoir. Page 150.
  203. Lettres. 13 mars 1817. (Lord Brabourne donne 1816 comme date de cette lettre et des suivantes. Mr. W. Austen-Leigh indique qu’il y a là une erreur et que ces lettres furent écrites en 1817). — Life and Letters of Jane Austen. Page 371.
  204. Lettres. 23 mars 1817.
  205. Ces deux chapitres portent les numéros X et XI dans la première édition (en quatre volumes) qui contient « L’abbaye de Northanger » et « Persuasion ». Ils sont devenus les chapitres XXII et XXIII dans les éditions modernes en un volume. Les pages qu’ils ont remplacées sont reproduites en entier dans le « Memoir », pages 167-180.
  206. Memoir. Page 159.
  207. Memoir. Page 154.
  208. Memoir. Pages 161-162.
  209. The Spectator, with Introduction, Notes and Index, by Henry Morley. London 1902.
  210. Swift. Letter to a very young Lady on her marriage.
  211. Sterne. Tristam Shandy. Chap. XX.
  212. The Relapse or Virtue in Danger, by John Vanbrugh, 1696. (Preface).
  213. « Sophia Western » (Mrs. Plœbé Hoppner), gravé d’après John Hoppner par J. R. Smith. 1784.
  214. « Maria », gravure au pointillé de P. W. Tomkins, d’après J. Russell. R. A. 1791.
  215. « A Tea Garden », gravure au pointillé de F. D. Soiron d’après George Morland, 1790.
  216. Morning employments, gravure au pointillé de P. W. Tomkins, d’après H. W. Bunbury, 1789.
  217. « The English Dressing Room » et « The French Dressing Room », gravures au pointillé, par P. W. Tomkins, d’après Chas. Ansell, 1789.
  218. Le Spectateur, n° 37. 12 avril 1711.
  219. Voir les scènes de « The Rivals » entre Julia et Falkland et les comédies de Cumberland.
  220. Orgueil et Parti pris. Chap. LVI.
  221. « …There were so few changes, and these so slight, in manners, customs or prevalent ideas betwen 1700 and 1837 that we may consider the eighteenth century as continuing down to the beginning of the nineteenth century ». (Sir Walter Besant : « London in the Eighteenth century »).
  222. The Absentee, by Miss Edgeworth. Chap. IV (1800).
  223. Life of Jane Austen, by Goldwin Smith (Great writers series). Walter Scott, éd. page 46.
  224. Le Château de Mansfield. Chap. XXIV.
  225. Persuasion. Chap. III, chap. XI, chap. XXIV.
  226. Persuasion. Chap. XI.
  227. Le Château de Mansfield. Chap. XXXIX.
  228. Le Château de Mansfield. Chap. XXV.
  229. Emma. Chap. XVI.
  230. Le Château de Mansfield. Chap. XI.
  231. The Fairchild Family, by Mrs. Sherwood. 1818. Part I.
  232. Le Vicaire de Wakefield. Chap. XVII.
  233. Le Château de Mansfield. Chap. XLVII.
  234. Evelina. Letter IX.
  235. Le Château de Mansfield. Chap. XII.
  236. Le Château de Mansileld. Chap. XXIV.
  237. Lettres. 9 septembre 1814.
  238. Dans son étude intitulée « Jane Austen and her Works » (London. 1880) Sarah Tytler appelle l’héroïne du « Château de Mansfield » a white violet.
  239. Orgueil et Parti pris. Chap. XXIX.
  240. Orgueil et Parti pris. Chap. XXVI.
  241. Emma. Chap. XXX et XXXI.
  242. Le Château de Mansfield. Chap. XXI.
  243. The Relapse or Virtue in Danger, by John Vanbrugh. « It’s well I have a husband a coming, or i’cod, I’d marry the baker. » (Act IV, scene IV.)
  244. Orgueil et Parti pris. Chap. XXXIX.
  245. Orgueil et Parti pris. Chap. XXII.
  246. Le Château de Mansfield. Chap. XXXII.
  247. Emma. Chap. X.
  248. Orgueil et Parti pris. Chap. XXVI.
  249. Lettres. 23 septembre 1813.
  250. Le Château de Mansfield. Chap. XLVIII.
  251. Bon sens et Sentimentalité. Chap. XXXIV.
  252. Le château de Mansfield. Chap. XXXVIII.
  253. Le Château de Mansfield. Chap. XXXIX.
  254. « Pictures of perfection… make me sick and wicked ». Lettres. 23 mars 1816.
  255. Orgueil et Parti pris. Chap. XLII.
  256. Voir les derniers chapitres « d’Evelina ».
  257. Orgueil et Parti pris. Chap. VII.
  258. Emma. Chap. V.
  259. « Clarentine », by Miss Sarah Burney.
  260. « Women, or Ida of Athens », by Miss Owenson (1809).
  261. 20 décembre 1814. Life and Letters of Mary Russel Mitford (London. 1870). « She wants nothing but the beau ideal of the female character to be a perfect novel writer, and perhaps even the beau ideal would only be missed by such a petite-maîtresse in books as myself. »
  262. Life of Sir J. Mackintosh, cité par J. E. Austen Leigh. « Memoir ». Page 137.
  263. Jane Austen’s novels, with illustrations, by Hugh Thomson and introductions by Austin Dobson. (Macmillan. London. 1895-97). Seul, « Orgueil et Parti pris » n’est pas illustré par Hugh Thomson. Les illustrations de ce volume sont de Ch. E. Brock.
  264. Persuasion. Chap. XXI.
  265. Emma. Chap. XXIII.
  266. Persuasion. Chap. X.
  267. Lettres. 18 avril 1811.
  268. Orgueil et Parti pris. Chap. V
  269. Critical and historical essays. (Madame d’Arblay) Macaulay.
  270. Voir : Charlotte Brontë and her Circle, by Clément Shorter.
  271. Emma. Chap. XIII.
  272. Emma. Chap. XVI.
  273. Emma. Chap. XLVII.
  274. Orgueil et Parti pris. Chap. XXXVI.
  275. Lettres. 25 novembre 1798.
  276. Memoir. Page 155. Lettre du 16 décembre 1816.
  277. Lettres. 10 août 1814.
  278. Lettres. 9 septembre 1814.
  279. Lettres. 28 septembre 1814.
  280. John Galsworthy. The Inn of Tranquillity. (Vague thoughts on art) London. 1912.
  281. Memoir. Page 147.
  282. Memoir. Page 148.
  283. Jane Austen, her life and letters. Page 76.
  284. Le Château de Mansfield. Chap. ΧLVI.
  285. Le Château de Mansfield. Chap. XXXXVIII.
  286. Plan of a novel according to hints from varions quarters. Memoir. Page 120.
  287. Bon sens et Sentimentalité. Chap. XVIII.
  288. L’abbaye de Northanger. Chap. I.
  289. Persuasion. Chap. XL
  290. Emma. Chap. XLII.
  291. Jane Eyre, by Charlotte Brontë. Chap. XXIII.
  292. Le Châtau de Mansfield. Chap. XLII.
  293. Jane Eyre, by Charlotte Brontë. Chap. XII.
  294. Emma. Chap. XXVIII.
  295. Duologues and scenes from the novels of Jane Austen, arranged and adapted for drawing-room performance by Rosina Filippi (Mrs. Dowson) With Illustrations by Miss Fletcher. London, 1895. J. M. Dent & Co. ed.
  296. Memoir, page 97. Chawton, 29 janvier 1813.
  297. L’abbaye de Northanger. Chap. V.
  298. Lettres, 3 janvier 1801.
  299. L’abbaye de Northanger. Chap. XIV.
  300. « It was a sweet view — sweet to the eye and mind. English verdure, English culture, English comfort, seen under a sun bright without being oppressive. » Emma. Chap. XLII.
  301. « Tea was carrying round », « being spoke to », « she has been acting wrong », etc.
  302. Memoir. Page 46.
  303. Bon sens et Sentimentalité. Chap. II.
  304. Persuasion. Chap. VIII.
  305. Gulliver’s Travels. Part. I. Chap. VI.
  306. The English Novel, by Walter Raleigh. (London 1904).
  307. Emma. Chap. XXXIII
  308. Le Château de Mansfield. Chap. XXIII.
  309. « Characters of folly and simplicity such as those of old Woodhouse and Miss Bates are apt to become as tiresome in fiction as in real society ». Quarterly Review. October 1815.
  310. « It is no fool that can describe fools well and many who have succeded pretty well in painting superior characters have failed in giving individuality to those weaker ones which it is necessary to introduce in order to give a faithful representation of real life. » Quarterly Review. January 1821.
  311. Life of Jane Austen, by Goldwin Smith. Chap. V.
  312. Le Château de Mansfield. Chap. I.
  313. L’abbaye de Northanger. Chap. IV.
  314. L’abbaye de Northanger. Chap. VIII.
  315. L’abbaye de Northanger. Chap. XXIV.
  316. Macmillan’s Pocket Classics. 1897. Northanger Abbey, with an introduction by Austin Dobson.
  317. Voir : « The female Quixote » (Eighteenth century vignettes by Austin Dobson) Nelson, ed.
  318. Emma. Chap. XXII.
  319. The heir of Redclyffe. 1853 - The Daisy Chain. 1800, by Charlotte Yonge.