Page:Banville - La Lanterne magique, 1883.djvu/55

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XXIII. — LA NUIT

Ce n’est pas un souper, c’est une orgie. Car Jousse, Zele, Louis de Féry et Diernst à la rosette de mille couleurs sont sortis de la maison de jeu avec des tas d’or, et ayant hâte d’en finir avec ce butin mal acquis, ils se sont annexé les plus folles demoiselles à tignasses, Séraphine, Épine-Vinette, Louise Tambour, et dans le petit salon du cabaret, ils s’occupent à corser une addition qui soit chère ! La plus naïve impudeur préside à ce festin ; les cheveux défaits et les robes ouvertes, les filles tiennent des discours épileptiques. Tout ce monde là boit des vins alcoolisés pour les Anglais, mange des écrevisses picratées à faire revenir un mort et mourir un revenant, et on se grise des chairs parfumées, qui semblent avoir été servies avec le reste ! Un orage de démence les enveloppe ; seuls, deux êtres stupéfaits sont restés en dehors du mouvement.

C’est d’abord madame Florentin, ce beau colosse, qui depuis qu’elle est au monde n’a rien compris du tout, et qui dans ses phrases enchevêtre des qui et des que assez nombreux pour rappeler ceux du roi Louis-Philippe ! Puis, c’est le petit artiste Joseph Ador, qui joue les Tantale au naturel, et n’ayant jamais rien eu, désire tout. Zele l’a racolé en chemin, tandis qu’il rêvait à deux heures du matin sur le boulevard, le ventre vide. Cependant le petit Ador a fait peu de tort aux victuailles, occupé qu’il était