Page:Banville - Socrate et sa Femme, 1886.djvu/29

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Si tu me trouves belle, à quoi bon des paroles ? »
N’avais-je pas raison ?
Socrate.
N’avais-je pas raison ?Si fait ! Peut-être. Mais
On peut s’entendre mal en ne parlant jamais.
Ô Myrrhine, dans Cypre, île de fleurs vêtue,
On vit un statuaire épris de sa statue ;
Mais, par bonheur, Cypris vint à passer par là,
Si bien que Galatée eut une âme et parla.
Sans quoi Pygmalion l’eût bien vite laissée.
Ta robe est de couleurs charmantes nuancée ;
Mais on épouserait les roses des jardins,
Si les roses, pour nous oubliant leurs dédains,
Ouvraient pour nous ravir leurs corolles sacrées,
Et nous parlaient, après qu’on les a respirées !
Toi, cependant, qui peux charmer avec la voix,
Ainsi que Philomèle errante au fond des bois,
Tu disais : « À quoi bon ? Dracès est un pauvre homme,
Robuste, mais naïf. Pourvu qu’il voie, en somme,
Briller mes yeux de flamme aux étoiles pareils,
Et le soleil jouer dans mes cheveux vermeils,
Il ne faut rien de plus à ce cœur qui s’ignore. »
Eh bien ! il a besoin de quelque chose encore !
Ses yeux, si longtemps clos, sont désireux de voir :
Il cherche enfin quelle est la règle du devoir,
À quoi sert notre mort, à quoi sert notre vie ;
Et moi, pour endormir sa soif inassouvie,
Je lui fais voir, assis à l’immortel festin,
L’homme libre, ouvrier de son libre destin !
Avec une douceur persuasive.
Mais pour guider nos pas dans l’obscur labyrinthe,
Qui vaut une Ariane, avec sa douce plainte ?