Page:Berkeley - Les Principes de la connaissance humaine, trad. Renouvier.djvu/39

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culières, on en conclut aussitôt qu’ils représentent des idées abstraites. Qu’il y ait beaucoup de noms en usage parmi les hommes spéculatifs, qui ne suggèrent pas toujours aux autres des idées particulières déterminées, ou même, à vrai dire, qui n’en suggèrent d’aucune sorte, c’est ce que personne ne niera. Et un peu d’attention nous montre qu’il n’est point nécessaire (même dans les raisonnements les plus exacts) que les noms significatifs qui représentent des idées excitent dans l’entendement, toutes les fois qu’ils sont employés, ces idées que leur fonction est de représenter. En effet, on se sert en très grande partie des noms, soit en lisant, soit en discourant, comme on fait des lettres en algèbre, lesquelles désignent respectivement des quantités particulières, sans qu’on soit obligé pour cela, et pour procéder correctement, de penser à chaque instant, à propos de chaque lettre, à la quantité particulière qu’elle est appelée à représenter.

20. De plus, la communication des idées marquées par les mots n’est pas la seule ni la principale fin du langage, ainsi qu’on le suppose communément. Il y en a d’autres, comme d’éveiller une passion, de porter à une action ou d’en détourner, de mettre l’esprit dans une disposition particulière. Pour ces dernières fins du langage, la communication de l’idée ne vient souvent qu’en sous-ordre, et quelquefois est omise entièrement quand elles peuvent être obtenues sans elle ; je crois que le cas n’est pas rare dans l’usage familier. Que le lecteur veuille bien réfléchir et se consulter : n’arrive-t-il pas fréquemment, quand on écoute ou qu’on lit un discours, que les passions de la crainte, de l’amour, de la haine, de l’admiration, du mépris, ou d’autres encore, naissent immédiatement dans l’esprit, à la perception de certains mots sans que des idées s’y présentent en même temps ? Au début, sans doute, les mots peuvent avoir occasionné les idées propres à exciter ces émotions ; mais on reconnaîtra, si je ne me trompe, qu’après que le langage est une fois devenu familier, la perception des sons ou la vue des caractères ont pour accompagnement immédiat les passions qui n’étaient produites originairement que par l’intervention des idées ; et celles-ci sont alors omises. Ne pouvons-nous, par exemple, être affectés par la promesse qui nous est faite de quelque bonne chose, quoique nous n’ayons aucune idée de ce que c’est ? Ou n’est-ce