Page:Berkeley - Les Principes de la connaissance humaine, trad. Renouvier.djvu/40

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pas assez qu’on nous menace d’un danger, pour que nous éprouvions de la crainte, quoique nous ne pensions à aucun mal particulier qui semble devoir nous atteindre, et que nous ne nous fassions cependant aucune idée du danger en abstrait ? Si l’on veut joindre quelque peu de réflexion personnelle à ce qui a été dit, on verra, je crois, évidemment, que les noms généraux s’emploient souvent conformément aux règles du langage, sans que celui qui parle les affecte à marquer des idées présentes à son esprit et qu’il voudrait faire naître, par leur moyen, dans l’esprit de celui qui écoute. Même les noms propres ne semblent pas toujours prononcés en vue de produire la représentation des individus qu’ils sont censés désigner. Par exemple, quand un savant de l’École m’assure qu’ « Aristote a dit cela », tout ce que je comprends qu’il veut obtenir par là, c’est de me disposer à embrasser son opinion par l’effet de la déférence que la coutume a attaché à ce nom d’Aristote. Et c’est aussi ce qui a lieu instantanément chez les esprits habitués à soumettre leur jugement à l’esprit de ce philosophe. Il est clair que nulle idée de sa personne, de ses écrits ou de sa réputation ne se présente avant celle-là, [tant la connexion est étroite et immédiate, que la coutume peut établir entre ce mot même : Aristote, et les mouvements d’assentiment et de respect dans les esprits de certains hommes.] On peut donner d’innombrables exemples de ce fait ; mais pourquoi insister sur des choses que chacun confirmera certainement par sa propre expérience ?

21. Nous avons, je crois, montré l’impossibilité des idées abstraites, examiné ce que leurs plus habiles partisans ont dit en leur faveur, et essayé de faire voir qu’elles ne sont d’aucune utilité pour les fins auxquelles on les a regardées comme nécessaires. Enfin, nous les avons suivies en remontant jusqu’à leur source, qui paraît être évidemment le langage.

On ne saurait nier que les mots soient souverainement utiles, en ce que, par leur moyen, toute cette masse des connaissances acquises par les travaux accumulés des investigateurs de tous les siècles et de toutes les nations peut être mise sous les yeux et en la possession d’une simple personne.