Page:Berkeley - Les Principes de la connaissance humaine, trad. Renouvier.djvu/61

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le moins du monde en question. L’unique chose dont je nie l’existence est celle que les philosophes appellent Matière ou substance corporelle. Et en cela je ne fais aucun tort au reste des hommes, qui, j’ose l’assurer, ne s’apercevront jamais qu’elle leur manque. Il est vrai que l’athée n’aura plus le prétexte du nom vide qui lui sert à soutenir son impiété ; et les philosophes pourront trouver qu’ils ont perdu là un grand sujet de disputes frivoles. [Mais c’est l’unique dommage que je puis voir qui en résulterait.]

36. Si quelqu’un pense que cette doctrine porte atteinte à l’existence ou à la réalité des choses, il est très loin de comprendre ce qui a été expliqué ci-dessus dans les termes les plus nets que je puisse imaginer. Prenons un résumé de ce que j’ai dit : — Il existe des substances spirituelles, des esprits ou âmes humaines, qui veulent ou excitent en elles à leur gré des idées ; mais ces idées sont faibles et variables au regard de certaines autres, perçues par les sens, lesquelles, étant imprimées conformément à certaines règles ou lois de la nature, proclament elles-mêmes les effets d’un esprit (mind) plus puissant et plus sage que les esprits (spirits) des hommes. Ces dernières sont dites avoir en elles plus de réalité que les premières ; par quoi l’on entend qu’elles nous affectent plus vivement, sont plus régulières et distinctes, et ne sont pas des fictions de l’esprit qui les perçoit. En ce sens, le soleil que je vois pendant le jour est le soleil réel, et celui que j’imagine la nuit est l’idée de l’autre. Suivant le sens donné ici à la réalité, il est évident qu’un végétal, un minéral, une étoile, et généralement toute partie du système du monde est aussi bien un être réel dans nos principes que selon quelques principes que ce soit. Si d’autres entendent par ce mot réalité quelque autre chose que moi, je les prie de regarder dans leurs propres pensées et d’examiner.

37. On insistera : à tout le moins il est vrai, dira-t-on, que vous supprimez les substances corporelles. À ceci je réponds que, si ce mot substance est pris dans sa signification vulgaire, à savoir pour une combinaison de qualités sensibles, telles qu’étendue, solidité, poids, et autres semblables, on ne saurait m’en imputer la suppression. Mais s’il s’agit du sens philosophique, c’est-à-dire du support des accidents ou qualités hors de l’esprit, je reconnais que je le supprime ; si