Page:Burnouf - Introduction à l’histoire du bouddhisme indien.djvu/34

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telle a été la gloire de M. Eugène Burnouf. Mais quel est le sujet véritablement neuf qu’il a conquis à la science en le soumettant à la rigueur infaillible de la méthode ? Qu’on ne se laisse pas ici tromper par l’apparence : ce sujet nouveau, ce n’est ni le pâli, ni même le zend ; ce n’est ni l’écriture cunéiforme, ni le bouddhisme. C’est quelque chose de plus grand et de plus neuf que toutes ces langues et que toutes ces études, quelque neuves qu’elles soient pour nous ; c’est la grammaire comparative, c’est-à-dire cette science, car désormais c’en est une, qui étudie toutes les espèces du langage humain pour les classer, pour les distinguer, pour les éclairer les unes par les autres, et qui obtient des résultats aussi positifs, aussi certains qu’aucune des sciences qui se parent avec plus ou moins de droit du beau nom de sciences exactes.

Dans le dernier siècle, la grammaire comparative n’était pas née ; on ne connaissait point assez de langues pour que l’observation portât sur un nombre suffisant de faits. Aussi les méthodes qu’on essayait étaient-elles arbitraires, et les résultats étaient-ils insignifiants quand ils n’étaient pas ridicules. Mais lorsqu’au début de notre siècle la culture du sanscrit vint ouvrir un champ tout à fait inexploré à la philologie, les ressemblances étonnantes de cet antique et savant idiome avec les langues qui nous sont les plus familières éclatèrent à tous les yeux, et la grammaire comparative put être fondée. Son domaine est immense, puisqu’il ne comprend pas moins que le cercle de toutes les langues que parlent actuellement les hommes, ou qu’ils ont parlées. Le sanscrit, tout fécond qu’il est, ne remplit encore qu’une partie de ce domaine, la plus intéressante si l’on veut et la plus belle. C’est à celle-là plus spécialement que M. Eugène Burnouf avait dévoué ses veilles, et l’on a vu avec quels succès. Le Commentaire sur le Yaçna, sans parler de ses autres ouvrages, attesterait à lui seul ce que la grammaire comparative a pu faire entre ses mains. Certainement je ne voudrais pas rabaisser les admirables monuments de philologie qu’a produits l’Allemagne, notre rivale dans ces études, qui désormais constituent un élément nécessaire de l’histoire du genre humain ; mais je ne crois rien exagérer en mettant M. Eugène Burnouf au-dessus de ses concurrents, tout prêts d’ailleurs à lui concéder eux-mêmes la supériorité. C’est qu’à tous les avantages qu’il tenait de la nature, il en joignait un autre, bien grand aussi : c’était d’être né chez un peuple où la clarté est la première condition de toute œuvre intellectuelle, comme elle l’est du langage national. À facultés égales, l’esprit français l’emportera toujours par ce côté ; et je n’hésite pas à constater l’influence décisive que cette circonstance a exercée sur le génie de M. Eugène Burnouf. Ce n’est pas là un aveuglement du patriotisme, c’est une simple justice ; et nous avons assez de défauts pour qu’il nous soit permis de revendiquer nos incontestables qualités. Mais si l’esprit national a beaucoup donné à M. Eugène Burnouf, je me hâte de dire que M. Eugène Burnouf ne lui a pas moins rendu. Sans avoir composé de livres spéciaux sur la grammaire comparative, il en a démontré la certitude et la puissance par les applications infaillibles qu’il en a faites ; et ces applications sont d’un tel ordre qu’elles ont restitué aux