Page:Conrad - Gaspar Ruiz, trad. Néel.djvu/155

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faim à son gré. Quant à traverser l’île pour venir m’embêter, les bêtes sauraient bien l’en empêcher. Je ne sais ce qui me poussa à lui demander :

— « Quelle espèce d’ouvrier ? »

Je ne me souciais pas le moins du monde de sa réponse. Mais quand je l’entendis répliquer : — « Mécanicien, Monsieur », je faillis tomber de selle, de saisissement. La vedette restait désemparée et inutilisable dans la baie, depuis trois semaines. Mon devoir envers la Compagnie était bien clair ; il avait remarqué mon sursaut, et nous restâmes une grande minute à nous regarder dans les yeux comme des hommes ensorcelés.

— « Montez en croupe derrière moi », commandai-je. « Vous arrangerez ma vedette à vapeur. »

C’est en ces termes que le digne régisseur des domaines du Marañon me raconta l’arrivée du prétendu anarchiste. Il voulait le tenir, — au nom des intérêts de la Compagnie, — et le titre qu’il lui avait donné devait empêcher l’homme de trouver jamais une place à Horta. Les vaqueros du domaine répandaient l’histoire dans toute la ville, quand ils partaient en congé. Ils ne savaient pas ce que c’était qu’un anarchiste, pas plus qu’ils ne connaissaient Barcelone. Ils l’appelaient : « Anarchiste de Barcelona » comme ils eussent dit son nom et son prénom. Quant aux gens de la ville, ils avaient lu dans leurs journaux les exploits des anarchistes européens, et se montraient fort émus. L’épithète colorée « de Barcelona » faisait glousser M. Harry Gee de satisfaction. — C’est une espèce particulièrement dangereuse, hein ? Tous les propriétaires de scieries ont une frousse d’autant plus grande d’un homme pareil, comprenez-vous ? exultait-il avec candeur. Je le tiens mieux avec ce nom-là que si je le gardais enchaîné par la jambe au pont de ma vedette.

— Remarquez bien d’ailleurs, ajoutait-il après un ins-