Page:Conrad - Gaspar Ruiz, trad. Néel.djvu/156

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tant de silence, qu’il ne proteste pas. Je ne lui fais aucun tort. C’est un forçat d’ailleurs, à tout prendre.

— Je suppose cependant que vous lui donnez un salaire ? demandai-je.

— Un salaire ! qu’a-t-il besoin d’argent ici ? il trouve à manger chez moi et des vêtements au magasin. Bien sûr, je lui ferai un cadeau à la fin de l’année, mais vous ne croyez pas que je vais employer un forçat et lui donner les mêmes gages qu’à un honnête homme ? Je regarde avant tout aux intérêts de la Compagnie.

Je reconnus qu’à une compagnie qui dépensait cinquante mille livres par an en annonces, la plus stricte économie s’imposait de façon péremptoire. Le régisseur de l’estancia du Marañon poussa un grognement approbatif.

— Et puis, écoutez, reprit-il, si j’étais certain que ce fût un anarchiste et qu’il eût le toupet de me réclamer de l’argent, je lui enverrais le bout de ma botte quelque part. Je lui accorde le bénéfice du doute. Je veux bien admettre qu’il se soit contenté de planter son couteau dans un dos quelconque, — avec circonstances atténuantes, — à la française, vous savez. Ces histoires sanguinaires et subversives, cette façon de vouloir renverser toutes les lois et l’ordre du monde, ça me fait bouillir le sang. C’est couper l’herbe sous le pied à tous les travailleurs honnêtes et respectables. Je vous dis qu’il faut protéger la conscience chez les gens qui en possèdent, comme vous et moi, sans quoi la première fripouille venue pourrait à tous égards me valoir. Jugez un peu : quelle absurdité ! Il me regardait fixement. Je fis un petit signe de tête et murmurai qu’il y avait certainement beaucoup de vérité subtile dans cette façon de voir.

La première vérité que l’on pouvait démêler dans les idées de Paul le mécanicien, c’est qu’un détail futile suffit à causer la ruine d’un malheureux.