Page:Conrad - Gaspar Ruiz, trad. Néel.djvu/157

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— Il n’en faut pas beaucoup pour perdre un homme, me dit-il un soir d’un ton pensif.

Je rapporte cette réflexion en français, car le pauvre garçon venait de Paris et pas du tout de Barcelone. Au Marañon, il vivait à l’écart de la ferme, dans un petit appentis à toit métallique et à parois de paille qu’il appelait mon atelier. On y avait placé un établi, plusieurs couvertures de cheval et une selle, non qu’il eût jamais l’occasion de monter à cheval, mais parce que tous les employés de l’établissement : vaqueros et bouviers, ne connaissaient pas d’autre literie. Et comme un fils des plaines, il dormait sur ce harnais de cavalier, couché au milieu de ses outils, sur une litière de ferraille rouillée, avec une forge portative pour chevet, et l’établi pour supporter sa moustiquaire crasseuse. De temps à autre, je lui apportais quelque bout de chandelle arraché à la maigre provision de la maison directoriale ; il m’était très reconnaissant de ce cadeau : il n’aimait pas rester éveillé dans l’ombre ; — le sommeil me fuit, déplorait-il avec l’habituel accent de stoïcisme résigné qui le rendait sympathique et touchant. Je lui avais fait comprendre que je n’attachais pas une importance excessive à sa qualité d’ancien forçat.

C’est ce qui l’amena un soir à me parler de lui-même. Comme un des bouts de bougie placé sur l’établi menaçait de s’éteindre, il en alluma vivement un autre.

Il avait fait son service militaire dans une garnison de province, et était rentré à Paris pour exercer son métier. C’était un travail bien payé. Il me conta avec orgueil qu’il était arrivé, en peu de temps, à se faire ses dix francs par jour. Il songeait à s’établir bientôt à son compte et à se marier.

Il poussa un profond soupir et se tut un instant. Puis avec un renouveau de stoïcisme :

— Il faut croire que je ne me connaissais pas assez. Le jour de ses vingt-cinq, ans, deux camarades