Page:Conrad - Gaspar Ruiz, trad. Néel.djvu/159

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Il tenta, d’une voix étranglée par l’affliction, d’exprimer ces sentiments. Il pleurait et jurait tour à tour.

Les deux nouveaux venus se hâtèrent d’applaudir à son indignation humaine. Oui, la somme d’injustices du monde était scandaleuse. Il n’y avait qu’une façon de traiter une société pourrie ; il fallait démolir toute la sacrée boutique, faire sauter un monde d’iniquités. Leurs têtes se rapprochaient par-dessus la table. Ils lui soufflaient à l’oreille des paroles enflammées, sans s’attendre sans doute à l’effet de leur éloquence. Il était extrêmement ivre, fou d’ivresse. Tout à coup, avec un cri de rage, il bondit sur la table. Renversant à coups de pieds verres et bouteilles, il clama : « Vive l’anarchie ! Mort aux capitalistes ! » II poussa ce cri à diverses reprises. Autour de lui, il y avait un vacarme de verre brisé, de chaises lancées en l’air, de gens qui se prenaient à la gorge. La police fit irruption. Il cogna, mordit, griffa, lutta, et sentit tout à coup quelque chose craquer dans sa tête.

Il revint à lui dans une cellule, emprisonné sous l’inculpation de voies de fait, de cris séditieux et de propagande anarchiste.

Il fixait sur moi le regard de ses yeux liquides et brillants qui semblaient très grands dans la pénombre.

— Mauvaise affaire, fit-il lentement, mais j’aurais peut-être encore pu m’en tirer.

J’en doute. En tout cas, ses chances furent compromises par un jeune avocat socialiste qui s’offrit bénévolement à le défendre. Il eut beau affirmer qu’il n’était pas anarchiste, qu’il était un brave ouvrier paisible, uniquement soucieux de faire ses dix heures de travail : on le présenta au tribunal comme une victime de la société. On interpréta ses clameurs d’ivrogne comme l’expression d’une souffrance infinie. Le jeune avocat avait son chemin à faire, et cherchait comme marchepied une affaire ce ce genre. Sa plaidoirie fut fort admirée.