Page:Conrad - Gaspar Ruiz, trad. Néel.djvu/160

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Le pauvre garçon se tut, avala sa salive, et conclut :

— J’ai été condamné au maximum pour un premier délit.

Je fis entendre un murmure apitoyé. Il pencha la tête et croisa les bras. — Quand on me relâcha, reprit-il doucement, je retournai naturellement à mon ancien atelier. Mon patron avait toujours eu pour moi une estime particulière, du plus loin qu’il me vit, il verdit de terreur, et me montra la porte, d’une main tremblante.

Tandis qu’il restait dans la rue, inquiet et déconfit, il fut abordé par un homme d’un certain âge, qui se présenta comme mécanicien ajusteur. — Je te connais, dit-il ; j’ai assisté à ton procès. Tu es un bon camarade et tu as des idées saines. Le diable, c’est que tu ne trouveras plus de travail nulle part, maintenant. Ces bourgeois vont conspirer pour te faire crever de faim. C’est comme ça qu’ils sont. Pas de pitié à attendre des riches.

Il se sentit réconforté par ces paroles amicales. C’était évidemment un de ces êtres qui ont besoin d’appui et de sympathie. L’idée de ne pas pouvoir trouver d’ouvrage l’avait complètement démoralisé. Si son patron, qui le connaissait pour un ouvrier paisible, rangé et habile, ne voulait plus entendre parler de lui, personne d’autre ne l’emploierait, sûrement. C’était bien clair. La police qui le tenait à l’œil, s’empresserait de prévenir tous les patrons qui pourraient être tentés de lui donner de l’ouvrage. Désemparé tout à coup, inquiet et vide de désirs, il suivit l’homme dans un estaminet du coin, où il trouva d’autres bons compagnons. On lui affirma qu’on ne le laisserait pas jeûner, avec ou sans travail. On but à la ronde, à la ruine de tous les exploiteurs du travail et à la destruction de la société.

Il se mordait la lèvre.

— Voilà comment je suis devenu compagnon, Mon-