Page:Conrad - Gaspar Ruiz, trad. Néel.djvu/161

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sieur, fit-il, en passant sur son front une main tremblante. Tout de même, il faut qu’il y ait quelque chose de mauvais dans un monde où un type peut être perdu pour un verre de trop.

Il ne levait pas les yeux, mais je voyais qu’il commençait à s’animer, malgré sa tristesse. Il frappa le banc de sa main ouverte.

— Non ! cria-t-il, c’était une existence impossible. Surveillé par la police, surveillé par les camarades, je ne m’appartenais plus. Je ne pouvais plus aller retirer quelques francs sur mes économies sans trouver un camarade rôdant près de la porte, pour voir si je n’allais pas prendre la poudre d’escampette ! Et la plupart d’entre eux n’étaient ni plus ni moins que des cambrioleurs. Les plus intelligents en tout cas. Ils volaient les riches : ils ne faisaient que reprendre leur dû, proclamaient-ils. Quand j’avais bu, je les croyais. Il y avait aussi des imbéciles et des fous. Des exaltés, quoi ! Quand j’étais saoul, je les aimais, et si je buvais davantage, j’entrais en fureur contre le monde. C’étaient les meilleurs moments. La rage devenait un refuge contra la misère. Mais on ne peut pas toujours être saoul, n’est-ce pas, Monsieur ? Et quand j’avais retrouvé ma tête, je n’osais pas m’échapper. Ils m’auraient saigné comme un cochon.

Il croisa de nouveau les bras et leva son menton osseux avec un sourire amer.

— Un jour, on me dit qu’il était temps de me mettre à l’ouvrage. L’ouvrage, c’était le sac d’une banque. L’affaire faite, on jetterait une bombe pour démolir l’immeuble. Mon rôle de débutant serait de faire le guet dans une rue de derrière, et de veiller sur un sac noir qui contenait la bombe jusqu’à ce qu’on en eût besoin. Après la réunion où l’affaire avait été arrangée, un camarade de confiance ne me lâcha plus d’une semelle. Je n’avais pas osé protester ; j’avais peur de me faire