Page:Conrad - Gaspar Ruiz, trad. Néel.djvu/167

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Je longeai lentement le rivage. Un nuage noir surplombait les Iles du Salut. J’entendis des coups de feu, des cris. C’était une nouvelle chasse, la chasse aux forçats. Les avirons étaient trop longs pour se laisser manier convenablement, et j’avais peine à faire avancer le canot, malgré sa légèreté. Puis, lorsque j’eus contourné l’île et gagné son extrémité opposée, je fus assailli par une bourrasque de vent et de pluie à laquelle je ne pus tenir tête. Je laissai le bateau dériver jusqu’à la berge, et l’y amarrai.

Je connaissais l’endroit. Il y avait un vieux hangar en ruines, près de l’eau. Je m’y glissai, et j’entendis bientôt, à travers le vacarme du vent et des averses, le bruit de gens qui se frayaient un chemin à travers les fourrés. Ils descendaient à la côte. Des soldats, peut-être ? Un éclair donna un relief saisissant à tout ce qui m’entourait. C’étaient deux forçats !

— Et aussitôt, une voix s’écria avec un accent de stupeur : — « Un miracle ! » C’était la voix de Simon, dit Biscuit.

Une autre voix gronda : — « Qu’est-ce que c’est, ton miracle ? »

— « II y a un canot, là ! »

— « Tu es fou, Simon. Eh si, c’est vrai… Un canot ? » Le saisissement les fit taire un instant. Le second forçat était Manie. Il reprit, avec circonspection :

— « II est attaché ; il doit y avoir quelqu’un tout près. »

Alors j’élevai la voix à mon tour : — « Je suis ici », fis-je, du hangar.

— Ils me rejoignirent et me firent comprendre que le canot était à eux, non à moi. — « Nous sommes deux contre toi seul », dit Mafile.

Je sortis en plein air et m’écartai d’eux, de crainte d’un coup de traîtrise. J’aurais pu les tuer sur place de deux coups de revolver. Mais je ne dis rien, et contins