Page:Conrad - Gaspar Ruiz, trad. Néel.djvu/168

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le rire qui me montait aux lèvres. Je me fis très humble, et les suppliai de m’emmener avec eux. Ils se consultèrent à voix basse sur mon sort, pendant que, grâce au revolver que je tenais sous ma blouse, j’avais leur vie entre mes mains. Je les laissai vivre. Je voulais leur faire tirer le canot. Je leur représentai, avec une humilité abjecte, que je connaissais le maniement d’une barque et qu’étant trois à ramer, nous pourrions nous reposer à tour de rôle. Cet argument finit par les décider. Il était temps. Un peu plus j’aurais éclaté, tant la chose était drôle.

À ce moment, son excitation se donna libre cours. Il sauta du banc, tout gesticulant. Les grandes ombres de ses bras qui couraient sur le toit et les murs faisaient paraître l’appentis trop petit pour son agitation.

— Je ne nie rien, éclata-t-il. J’étais transporté de joie, Monsieur, je goûtais une sorte de félicité. Et je me tenais coi. Toute la nuit je pris mon tour aux avirons. Nous tirions vers le large, et mettions notre espoir dans la rencontre d’un navire. C’était une hardiesse absurde, à laquelle je les avais entraînés. Quand le soleil se leva, l’immensité de la mer était calme, et les Iles du Salut n’apparaissaient plus que sous forme de petits points noirs dont chacun représentait un sommet. C’est moi qui barrais à ce moment-là. Mafile, qui ramait en avant, lâcha un juron et dit : — « Il faut nous reposer. »

L’heure de rire était venue enfin. Et je m’en donnai à cœur joie, vous pouvez me croire. Je me tenais les côtes, je me roulais sur mon banc, devant leurs visages stupéfaits. — « Qu’est-ce qui le prend, celui-là ? » s’écria Mafile.

Et Simon, qui était le plus près de moi, dit par-dessus son épaule : — « Le diable m’emporte s’il n’est pas devenu maboul ! »

À ce moment, je sortis mon revolver. Aha ! Si vous