Page:Conrad - Gaspar Ruiz, trad. Néel.djvu/169

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aviez vu, du coup, leur regard se figer. Ha ! ha ! Ils avaient la frousse. Et ils tiraient ! Oh oui ! Ils tirèrent toute la journée, tantôt avec un air épuisé, tantôt avec des mines de fous. Je ne perdais rien du spectacle, parce qu’il fallait les tenir à l’œil tout le temps, sans quoi, — crac ! — en un clin d’œil, ils me seraient tombés dessus. Je reposais sur mon genou la main qui tenait mon revolver tout armé, et gouvernais de l’autre. Leurs visages commençaient à se fendiller. Ciel et mer semblaient en feu autour de nous, et la mer fumait sous le soleil. La barque faisait un petit sifflement en fendant l’eau. Mafile avait de l’écume à la bouche, par moments, puis se mettait à gémir. Mais il tirait toujours. Il n’osait pas s’arrêter. Ses yeux étaient injectés de sang, et il s’était déchiré la lèvre inférieure à force de la mordre. Simon était enroué comme un corbeau.

— « Camarade… » commença-t-il.

— « II n’y a pas de camarade ici, je suis votre patron. »

— « Patron, alors ! au nom de l’humanité laissez-nous nous reposer ! »

Je le leur permis. Il y avait un peu d’eau de pluie qui courait au fond du bateau. Je les autorisai à en ramasser dans le creux de leurs mains. Puis, quand je donnai l’ordre : — « En route ! » je les vis échanger un coup d’œil significatif. Ils pensaient que je finirais bien par dormir. Aha ! Je n’avais pas la moindre envie de dormir. Je me sentais plus que jamais éveillé. C’est eux qui finirent par s’endormir, en ramant, et qui tombèrent de leur banc, cul par-dessus tête, comme deux masses, l’un après l’autre. Je les laissai à leur sommeil. Toutes les étoiles brillaient. C’était un monde de paix. Le soleil se leva. Un autre jour. Allons ! en route !

Ils tiraient mal. Leurs yeux roulaient dans leurs orbites et leurs langues pendaient. Vers le milieu de l’après-midi, Maille croassa : — « Si on se jetait sur lui,