Page:Conrad - Gaspar Ruiz, trad. Néel.djvu/90

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Quand il avait la tête découverte, le toupet d’argent de ses cheveux relevés complétait le caractère de sa physionomie, toute en crêtes osseuses et en creux profonds, avec un masque de parfaite impassibilité. Ses maigres mains brunes, émergées de larges manchettes blanches, avaient des gestes précis et méthodiques pour rompre le pain où verser du vin. Sa tête et son buste gardaient, au-dessus de la nappe, une immobilité rigide. Cet incendiaire, ce grand agitateur faisait montre d’un minimum de chaleur et d’animation. Sa voix basse était sèche, froide et monotone. Il n’apparaissait pas comme un causeur disert, mais avec son attitude calme et détachée, il semblait aussi prêt à soutenir la conversation qu’à la laisser tomber sous le premier prétexte venu.

Cette conversation n’avait, d’ailleurs, rien de banal. Pour moi, je l’avoue, j’éprouvais une certaine émotion à causer tranquillement, devant une table de restaurant, avec un homme dont la plume enfiellée avait sapé dans sa vitalité une monarchie au moins. Cela, en tout cas, était un fait de notoriété publique. Et moi, j’en savais plus long. Je tenais de mon ami, comme une certitude, ce que les gardiens de l’ordre social, en Europe, avaient seulement soupçonné, ou confusément deviné tout au plus.

J’avais conscience de ce que je pourrais appeler sa vie souterraine. Et comme, soir après soir, je me retrouvais à table en face de lui, une curiosité de cette existence-là se faisait naturellement jour dans mon esprit. Je suis un tranquille, un paisible produit de la civilisation, et je ne connais pas d’autre passion que celle de collectionner des objets rares, et qui doivent rester exquis, même lorsqu’ils côtoient le monstrueux. Certains bronzes de Chine sont monstrueusement précieux. Et devant moi, ce spécimen, échappé de la collection de mon ami, était une sorte de monstre rare