Page:Conrad - Gaspar Ruiz, trad. Néel.djvu/92

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teille de Champagne que nous partagions d’ordinaire pour dîner. Il resta impassible.

— Est-ce que je vis de leur travail et du sang de leur cœur ? Suis-je spéculateur ou capitaliste ? Ai-je extorqué ma fortune à un peuple affamé ? Non ! On le sait bien. Et l’on ne m’envie rien. La masse misérable du peuple se montre généreuse pour ses chefs. Ce que j’ai acquis m’est venu de ma plume, et non pas des millions de brochures distribuées gratis aux affamés et aux opprimés, mais des centaines de mille exemplaires payés par les bourgeois repus. Vous savez que mes écrits ont été en un temps, une mode, une rage ; c’étaient ces pages qu’on lisait avec une stupeur horrifiée, et dont l’émotion faisait lever les yeux au ciel, quand leur esprit ne provoquait pas des éclats de rire.

— Oui, acquiesçai-je. Je m’en souviens, naturellement ; et je vous avoue franchement n’avoir jamais compris pareil engouement.

— Ne savez-vous donc pas encore, reprit-il, qu’une classe oisive et égoïste adore qu’on fasse du mal, fût-ce à ses dépens ? Sa propre existence étant purement affaire de pose et de gestes, elle est incapable de réaliser la puissance et le danger d’un mouvement sincère, et de mots qui ne sonnent pas creux. Tout cela, pour elle, est farce et sentimentalité. Regardez, par exemple, l’attitude de la vieille aristocratie française en face des philosophes dont la parole préparait la grande Révolution. Même en Angleterre, où l’on a un peu de sens commun, un démagogue n’a qu’à crier assez fort et assez longtemps pour trouver un appui dans la classe même contre laquelle il vocifère. Vous aussi, vous aimez voir faire le mal. Le démagogue entraîne à sa suite les amateurs d’émotions. L’amateurisme, en ceci, comme en d’autres choses, est une manière délicieuse et facile de tuer le temps et de repaître sa propre vanité, cette stupide vanité qui consiste à se hausser au niveau des