Page:Flaubert - Bouvard et Pécuchet, éd. Conard, 1910.djvu/175

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— Mon Dieu ! dit Bouvard, rien ne nous empêche !…

Pécuchet allégua, par fausse honte, qu’ils ne pouvaient jouer à l’improviste, sans costume.

— Effectivement ! nous aurions besoin de nous déguiser !

Et Bouvard chercha un objet quelconque, ne trouva que le bonnet grec et le prit.

Comme le corridor manquait de largeur, ils descendirent dans le salon.

Des araignées couraient le long des murs et les spécimens géologiques encombrant le sol avaient blanchi de leur poussière le velours des fauteuils. On étala sur le moins malpropre un torchon pour que Mme Bordin pût s’asseoir.

Il fallait lui servir quelque chose de bien. Bouvard était partisan de la Tour de Nesle. Mais Pécuchet avait peur des rôles qui demandent trop d’action.

— Elle aimera mieux du classique ! Phèdre, par exemple ?

— Soit.

Bouvard conta le sujet.

— C’est une reine, dont le mari a, d’une autre femme, un fils. Elle est devenue folle du jeune homme, y sommes-nous ? En route !

Oui, prince, je languis, je brûle pour Thésée,
Je l’aime !

Et parlant au profil de Pécuchet, il admirait son port, son visage, « cette tête charmante », se désolait de ne l’avoir pas rencontré sur la flotte des Grecs, aurait voulu se perdre avec lui dans le labyrinthe.