Page:Fuster - Sonnets, 1887-1888.djvu/10

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TANTALE


Éternellement seul, éternellement las,
Tantale, dont le ciel a défendu qu’il meure,
Tend ses lèvres en feu vers le flot qu’il effleure.
Mais le flot décevant glisse et s’enfuit plus bas.

Alors Tantale crie, il se révolte, il pleure ;
Enchaîné sans recours, épuisé de combats,
Il appelle la mort, — mais la mort ne vient pas,
Et l’air brûle, et l’eau brille, et l’âpre soif demeure.

Tel, d’un suprême espoir je me croyais sauvé :
Mais on subit son rêve après avoir rêvé, —
Et voilà que mon cœur, pris d’une amour fatale,

Mon cœur, ne pouvant boire aux lèvres que j’aimais.
Traîne immortellement cette soif de Tantale
Qui le consumera sans le tuer jamais !

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LA RETRAITE


Un soir, en entendant la retraite passer
Loin des éclats de voix de la foule distraite,
À l’heure où l’on soupire, à l’heure où l’on regrette,
J’ai senti, tout a coup, mon âme se glacer.

Et je demeurais là, grave et triste, à penser
Qu’un jour, lorsqu’à demi notre œuvre sera prête,
Pour nos cœurs déjà froids sonnera la retraite
Et que nous serons morts avant de trépasser.

Par de là cette nuit de tant d’autres suivie
Je songeais au déclin suprême de la vie.
Voilà pourquoi, le soir, je tressaille toujours.

Voilà pourquoi j’ai mal, voilà pourquoi je doute,
Quand, pleurant sur mon cœur qui se fait vieux, j’écoute
La retraite passer le long des noirs faubourgs.


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