Page:Fuster - Sonnets, 1887-1888.djvu/9

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RETOUR


Le voyageur revient, l’œil clair, le pas alerte,
Au village natal d’où jadis il partit.
Tiens ! voici la maison qui l’a vu tout petit,
Et le puits, et la cour silencieuse et verte.

Mais quoi ! devant la porte à deux battants ouverte,
Devant les murs croulants, il s’arrête interdit…
Oh ! la douleur atroce ! Oh ! le destin maudit !
La cheminée est froide et la maison déserte.

Tel, après de longs jours d’un rêve douloureux,
Je suis redescendu dans mon cœur ténébreux.
Rien n’y palpite plus, ni l’amour, ni la gloire.

Dans ce qui fut mon cœur je suis un étranger,
Et, tout pâle d’effroi, je n’ose interroger
Le silence éternel de cette tombe noire.

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MYSTICISME


Ils d’un siècle où le beau n’est plus que le réel,
Où jusqu’au fond des pleurs on a jeté des sondes,
D’un siècle où l’analyse, en disséquant les mondes,
A désespéré l’homme et dépeuplé le ciel,

Je garde, ingrat rêveur, le regret éternel
De la vision bleue et des chimères blondes :
Volontaire captif des ténèbres profondes,
La lumière m’est dure et le vrai m’est cruel.

Je cherche des soupirs sous le rire des femmes ;
À travers les yeux clos je touche mieux les âmes ;
Ce sont les cœurs muets qui me parlent tout bas ;

Et j’aime éperdûment, comme au temps de l’Astrée,
Une femme, en secret à jamais adorée,
Qui s’appelle Climène et qui n’existe pas.

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