Page:Fuster - Sonnets, 1887-1888.djvu/7

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LA FLEUR ROUGE


Près du fleuve dolent qui se lamente en paix,
Devant la forêt vierge, au bord de l’eau chantante,
La rouge fleur, mortelle au passant qu’elle tente,
Dort son cruel sommeil sous le feuillage épais.

Le feuillage est tranquille et sombre, l’air est frais :
Le voyageur suspend sa marche haletante,
Il respire la fleur, s’assoupit pour l’attente,
Et le pâle endormi ne s’éveille jamais.

J’ai respiré la fleur de l’amour. — Elle grise,
Elle fait défaillir la volonté surprise
Et le cœur se sent lourd d’une étrange douleur.

Et pourtant, enivré du poison qu’on adore,
Lassé, tremblant, mourant, on se soulève encore
Pour mourir tout à fait en épuisant la fleur.

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TROP PETITS


Las d’avoir si longtemps et durement pâti
Pour construire, à grands blocs, les hautes pyramides,
Les esclaves fellahs, les prisonniers numides
Voulaient briser parfois ce qu’ils avaient bâti.

Mais la pierre est trop rude, et l’homme trop petit !
Contre les sombres murs, près des grèves humides,
Ils avaient beau jeter leurs insultes timides :
Le colosse dormait et n’avait rien senti.

Tels, pris à tout jamais d’une angoisse profonde,
Nous, les hommes, épars sur les croupes du monde,
Nous avons blasphémé, crié, haï, tué ;

Excitant, contre Dieu, nos forces épuisées,
En labeurs éternels nous les avons usées,
— Et l’immense infini n’en a pas remué !

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