Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/231

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page n’a pas encore été corrigée


ANTOINE.

J’étais trop faible pour porter la cuirasse. La Logique. Tu portes bien le cilice.

ANTOINE.

Et trop sérieux pour rire dans les camps, trop doux pour tuer des hommes. La guerre est maudite. La Logique. Mais celle qu’on fait pour Dieu ? David était un conquérant, Pierre a porté l’épée, Jésus lui-même a frappé. L’Orgueil. Si l’orgueil de ta dévoion ne t’avait pas, dès l’enfance, comme en un cachot, tenu tout petit dans l’ignorance, tu aurais passé tes jours, accroupi au pied des colonnes et déroulant sur tes genoux les écrits des sages, à suivre du doigt dans l’histoire la marche des empires, dans les cieux la course des planètes ; ta vie doucement se fût écoulée en lisant, et comme un livre elle-même dont les jours auraient fui plus rapides que des phrases, sans t’inquiéter du tout de la quantité des pages qu’il restait à tourner ; tu serais un sage, peut-être, un docteur, tu serais maintenant le maître, tu saurais ce que les autres ignorent. La science aussi a des spasmes fous et des enchantements sans fin ; depuis qu’ils sont à la traire, aucun homme encore n’a tari sa mamelle ; sous son baiser d’amour, des illuminations magnifiques auraient flambé dans ta tête, où l’idée, comme une torche sur des ondes, eût balancé en des profondeurs limpides sa lueur élargie et ses aigrettes multipliées. Et, perdu dans l’ombre, le monde, en bas, aurait passé sans bruit. L’Envie. Tu saurais ce qu’il ignore. La Logique. Le nom des ruines, la forme des animaux, la vertu des herbes