Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/237

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troupeaux, des richesses, du bonheur ; mes jours, de si loin que je les reprenne, se suivent l’un l’autre à la file, comme des esclaves enchaînés, ayant tous même visage, même costume et même tristesse. Voilà trente ans que tu m’éprouves ! Faut-il que je reste ici ? Faut-il que j’aille dans les villes ? Ordonne ! Où fuir ? Où demeurer ? Que faire ? Je chancelle, je flotte, je m’égare, je pleure comme un idiot qu’on a battu, je tourne à l’abandon comme la roue détachée d’un char. La Logique. C’est parce que tu vis seul que tu souffres, parce que tu souffres que tu t’égares ; l’esprit de Dieu, qui flamboie dans les astres, palpite dans ton âme. Quand tu t’affliges, tu affliges une partie du tout-puissant, et c’est pour cela qu’il y a dans l’homme une tristesse illimitée, et comme la mélancolie d’un dieu captif.

ANTOINE.

Que faire ? Que faire pourtant ? La Logique. Tu n’es pas le seul, va ! Tous les serviteurs de Dieu sont comme toi, pleins des mêmes angoisses : ils prient, mais le doute est dans leur coeur ; ils rompent l’eucharistie, le doute est dans leurs mains ; ils confessent les pécheurs, le doute est dans leurs oreilles ; quand ils assistent les agonisants, qu’ils leur parlent d’éternité ; qu’ils leur promettent Dieu, qu’ils les encouragent, ils ne savent ce que c’est que l’éternité, ils se demandent qui est Dieu et ils sont désespérés eux-mêmes.

ANTOINE.

Oh ! Pas tous ! J’en ai vu dont la foi était inébranlable comme les montagnes et l’espérance vaste comme le ciel. La Logique. Mensonge ! Ils mentent et ils se mentent ; rentrés chez eux, ils s’enferment seuls, ils se couchent à plat ventre pour mieux pleurer, ils se frappent la tête, ils voudraient mourir.

ANTOINE.

Mais en revanche, ensuite…