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de l’histoire de notre Langue. Considéré sous ce seul point de vue, quel objet plus capable de piquer la curiosité ?

M. DE SAINTE PALAYE, après avoir ainsi exposé les motifs qui l’ont enfin déterminé à donner au Public son Ouvrage, se propose d’indiquer l’origine et les progrès successifs de notre Langue ; c’est-à-dire, de faire voir comment originairement née de la corruption d’une Langue polie, et du mélange confus de langages barbares et informes, elle est parvenue à devenir elle-même une Langue réguliere et polie, puis enfin à se former un caractère propre et si conforme à la marche de la nature, que toutes les Nations de l’Europe l’adoptent par préférence ; parce qu’aucune autre ne se prête avec plus de facilité, soit à l’exposition nette et précise des idées, soit à l’expression forte et naïve du sentiment.

En vain a-t-on essayé de trouver l’origine de notre langue dans le Celtique, que plusieurs Savans croyent être l’ancien Breton. On vouloit par-là procurer à notre Nation, le frivole honneur de parler une Langue indigène. Mais il n’est point de Langue qui mérite ce nom : toutes sont sorties les unes des autres, en remontant jusqu’à celle des premiers hommes.

D’autres ont voulu qu’on cherchât le germe de la nôtre dans le Grec, même dans l’Hébreu. C’est passer de beaucoup le terme où nous devons nous fixer. Il s’agit de l’origine immédiate du François ; et cette origine immédiate est le Latin, non pas tel qu’on le parloit dans les beaux siécles de Rome, mais défiguré par quantité de mots barbares et de constructions plus barbares encore. La corruption du Latin avoit commencé dès le premier siécle de notre Ere, dans le tems où Rome triomphante imposoit aux peuples subjugés la nécessité de parler sa Langue. On peut aisément juger combien cette Langue s’altéra, en passant par les organes de cent peuples barbares qui la défiguroient en la prononçant. Mais combien fut-elle plus étrangement défigurée, lorsque durant les siécles suivans, de nouveaux essaims de Barbares, envahissant l’Empire Romain, introduisirent encore de nouveaux mots et de nouveaux sons, dans une Langue qu’ils avoient intérêt de parler, parce que l’usage en étoit le plus général ; mais à laquelle ils ne pouvoient plier, ni leur esprit, ni leurs organes.

Le caractère d’une Langue tient du génie et de la disposition des organes du peuple qui la parle. Les Langues des Nations barbares abondent d’ordinare en monosyllabes : leur phrase est courte, et l’ellipse y domine. Les Langues polies, au contraire, sont riches en mots composés, en tours harmonieux, en phrases nombreuses. Les Barbares portèrent dans le Latin l’empreinte de leur langage, leurs expressions et leurs tours. Ils en tronquèrent les mots ; ils en altérèrent les sons, etc., etc.

Telles furent les causes de l’altération de la Langue Latine ; telle fut la génération de diverses Langues qu’on parle aujourd’hui en Europe ; telle fut en particulier, la formation de la nôtre. Nous pouvons y remarquer encore aujourd’hui qu’elle ne diffère souvent du Latin, que par des lettres ou des syllabes supprimées, transposées ou converties en d’autres syllabes équivalentes ; ou bien par des accroissemens provenus de l’insertion de diverses particules qu’on a fait entrer dans la composition des mots ; ou enfin, par certains caractères particuliers, tels que les articles qui suppléent à la variété des terminaisons dans la déclinaison des noms, et les verbes auxiliaires qui contribuent à déterminer les tems dans la conjugaison des verbes. Car, quoique nous devions au Latin nos verbes auxiliaires, et nos articles mêmes, ils nous sont devenus propres par l’usage que nous en faisons.

L’introduction des articles dans la Langue Latine vulgaire, paroit l’époque la plus marquée de la formation de la Langue Françoise. Le désordre que les Peuples Germains avoient jeté dans la première, telle qu’on la parloit dans les Gaules au siécle de Grégoire de Tours, étoit tel, de l’aveu de Grégoire de Tours lui-même, qu’on n’avoit plus égard, ni aux genres des noms, ni aux régimes des verbes. Les cas, ainsi que les appellent les Grammairiens, étoient désignés non par les terminaisons qui leur sont propres, mais par des prépositions. Ces prépositions disparurent, et furent remplacées par des articles, formés à la vérité, du moins en partie, de ces prépositions même et tous empruntés du Latin, mais employés selon l’usage des Nations Germaniques. Cette différence, l’une des plus propres à caractériser notre Langue, considérée relativement au Latin, fut l’ouvrage du huitième siécle. On en voit des traces dans ces mots d’un titre de l’an 768. Sub potestate de presbytero, qui repondent à la phrase Italienne : Sotto la podestà del prete ; ou de ne peut avoir d’autre emploi que celui de l’article del Italien, et de l’article François du. La formation des articles est encore plus sensible dans cette phrase d’un titre de l’an 808 : Indè percurrente in la regiola, ex aliâ vero parte de la regiola usque Castellioni, etc.

Charlemagne régnoit alors dans la Lombardie. Les grands Princes qui ont fondé de vastes Empires, ont presque toujours produit en même tems de grandes révolutions dans tous les genres ; le gouvernement, les moeurs, les lettres, tout se ressent de la fermentation générale, excitée dans les différentes parties du corps politique, par le génie actif qui l’anime et qui le meut. Sous Charlemagne, la Grammaire se ressentit de l’influence du sien. On sait combien ce Prince, au milieu des grands intérêts dont il étoit occupé, donna de soins à tout ce qui appartenoit à ce premier instrument de la science.

Le siécle suivant nous fournit les plus anciens monumens de la Langue Françoise qui nous soient