Page:Maurice Joly - Son passe, son programme par lui meme - 1870.djvu/15

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la simplicité : voilà un des côtés les plus saillants de ma nature ; mais mes formes ont une certaine raideur qui tient à ma vie de lutte, mon visage porte la trace des combats qui se livrent dans mon âme. Il est, si je puis m’exprimer ainsi, toujours crispé vers un but, toujours convulsé comme pour soutenir un choc. Ceux qui, ne me connaissant pas, me jugent par les apparences, me croient hautain, orgueilleux, dur et méchant. D’autres me croient habile, parce que j’ai écrit en me jouant sur l’habileté politique et la rouerie privée, sans faire attention que jamais les hommes habiles ne s’amusent à écrire là dessus.

Ces deux choses m’ont créé par elles-mêmes, et en dehors de tout contact individuel, des ennemis que je ne connais même pas, et qui sont à ce qu’il paraît assez nombreux ; maintenant qu’ils me connaissent sous les deux rapports que je viens d’indiquer, je leur demande de désarmer.

Secondement, comme je néglige toujours les petites choses ainsi que je l’ai dit, il m’arrive de ne pas faire assez d’attention à certains hommes, de ne pas tenir compte de certains détails, de ne point reconnaître préalablement certaines situations avant de les aborder. Aller vite, agir vite, c’est la devise de toute ma vie.

Il résulte de cette autre disposition de ma nature que je froisse souvent sans m’en apercevoir, que je blesse par mégarde un inconnu, qui se dit : Voilà un monsieur bien tranchant, bien pressé, bien agité ; il ne me plaît pas. Et alors cet inconnu devient un ennemi.

Maintenant, les ennemis se multiplient les uns par les autres. Un homme, en disant du mal de vous, indispose contre vous tous ceux qu’il connaît, et c’est par centaines alors que des hommes qui ne vous connaissent qu’en peinture se déchaînent contre vous.

Si je parlais maintenant du mérite qu’on peut supposer à un homme et qui lui crée des adversaires implacables s’il est pauvre ; si je me livrais à des théories sur ce singulier travers de la nature humaine, qui fait que la haine croît en raison de l’insuccès de celui qui en est l’objet, j’aurais expliqué pour tout le monde, aussi clairement que pour moi-même, la cause de certaines inimitiés que j’ai rencontrées, et que rachètent en même temps de nombreuses sympathies.

Mais cette explication préparatoire suffit pour passer à l’historique de l’affaire du Palais et de ses annexes.




J’avais choisi, comme lieutenant dans la collaboration au journal, un jeune homme alors peu connu, M. Édouard Laferrière, nature très-ferme, avec des qualités d’intelligence qui m’avaient fort attaché. Il avait bonne renommée, et il écrivait facilement, agréablement, avec originalité les politiqueries judiciaires du Palais.